Jules Verne

 

 

 

HECTOR SERVADAC

 

 

Voyages et aventures
à travers le monde solaire

 

 

 

(1877)

 

 

 

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » - http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Note des éditeurs

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

Le comte : « Voici ma carte. » – Le capitaine : « Voici la mienne. »

Chapitre II

Dans lequel on photographie physiquement et moralement le capitaine Servadac et son ordonnance Ben-Zouf

Chapitre III

Ou l’on verra que l’inspiration poétique du capitaine Servadac est interrompue par un choc malencontreux

Chapitre IV

Qui permet au lecteur de multiplier à l’infini les points d’exclamation et d’interrogation !

Chapitre V

Dans lequel il est parlé de quelques modifications apportées à l’ordre physique, sans qu’on puisse en indiquer la cause

Chapitre VI

Qui engage le lecteur à suivre le capitaine Servadac pendant sa première excursion sur son nouveau domaine

Chapitre VII

Dans lequel Ben-Zouf croit devoir se plaindre de la négligence du gouverneur général à son égard

Chapitre VIII

Où il est question de Vénus et de Mercure, qui menacent de devenir des planètes d’achoppement

Chapitre IX

Dans lequel le capitaine Servadac pose une série de demandes qui restent sans réponses

Chapitre X

Où, la lunette aux yeux, la sonde à la main, on cherche à retrouver quelques vestiges de la province d’Alger

Chapitre XI

Où le capitaine Servadac retrouve, épargné par la catastrophe, un îlot qui n’est qu’une tombe

Chapitre XII

Dans lequel, après avoir agi en marin, le lieutenant Procope s’en remet à la volonté de Dieu

Chapitre XIII

Où il est question du brigadier Murphy, du major Oliphant, du caporal Pim, et d’un projectile qui se perd au-delà de l’horizon

Chapitre XIV

Qui montre une certaine tension dans les relations internationales et aboutit à une déconvenue géographique

Chapitre XV

Dans lequel on discute pour arriver à découvrir une vérité dont on s’approche peut-être

Chapitre XVI

Dans lequel on verra le capitaine Servadac tenir dans sa main tout ce qui reste d’un vaste continent

Chapitre XVII

Qui pourrait sans inconvénient être très justement intitulé : du même aux mêmes

Chapitre XVIII

Qui traite de l’accueil fait au gouverneur général de l’île Gourbi et des événements qui se sont accomplis pendant son absence

Chapitre XIX

Dans lequel le capitaine Servadac est reconnu gouverneur général de Gallia à l’unanimité des voix, y compris la sienne

Chapitre XX

Qui tend à prouver qu’en regardant bien, on finit toujours par apercevoir un feu à l’horizon

Chapitre XXI

Où l’on verra quelle charmante surprise la nature fait, un beau soir, aux habitants de Gallia

Chapitre XXII

Qui se termine par une petite expérience assez curieuse de physique amusante

Chapitre XXIII

Qui traite d’un événement de haute importance, lequel met en émoi toute la colonie Gallienne

Chapitre XXIV

Dans lequel le capitaine Servadac et le lieutenant Procope apprennent enfin le mot de cette énigme cosmographique

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre I

Dans lequel on présente sans cérémonie le trente-sixième habitant du sphéroïde gallien

Chapitre II

Dont le dernier mot apprend au lecteur ce que, sans doute, il avait déjà deviné

Chapitre III

Quelques variations sur le vieux thème si connu des comètes du monde solaire et autres

Chapitre IV

Dans lequel on verra Palmyrin Rosette tellement enchanté de son sort que cela donne beaucoup à réfléchir

Chapitre V

Dans lequel l’élève Servadac est assez malmené par le professeur Palmyrin Rosette

Chapitre VI

Dans lequel on verra que Palmyrin Rosette est fondé à trouver insuffisant le matériel de la colonie

Chapitre VII

Où l’on verra qu’Isac trouve une magnifique occasion de prêter son argent à plus de dix-huit cents pour cent

Chapitre VIII

Dans lequel le professeur et ses élèves jonglent avec les sextillions, les quintillions et autres multiples des milliards

Chapitre IX

Dans lequel il sera uniquement question de Jupiter, surnommé le grand troubleur de comètes

Chapitre X

Dans lequel il sera nettement établi qu’il vaut mieux trafiquer sur la terre que sur Gallia

Chapitre XI

Dans lequel le monde savant de Gallia se lance, en idée, au milieu des infinis de l’espace

Chapitre XII

Comment on célébra le 1er janvier sur Gallia, et de quelle façon se termina ce jour de fête

Chapitre XIII

Dans lequel le capitaine Servadac et ses compagnons font la seule chose qu’il y eut à faire

Chapitre XIV

Qui prouve que les humains ne sont pas faits pour graviter à deux cent vingt millions de lieues du soleil

Chapitre XV

Où se fait le récit des premières et dernières relations qui s’établirent entre Palmyrin Rosette et Isac Hakhabut

Chapitre XVI

Dans lequel le capitaine Servadac et Ben-Zouf partent et reviennent comme ils étaient partis

Chapitre XVII

Qui traite de la grande question du retour à la terre et de la proposition hardie qui fut faite par le lieutenant Procope

Chapitre XVIII

Dans lequel on verra que les galliens se préparent à contempler d’un peu haut l’ensemble de leur astéroïde

Chapitre XIX

Dans lequel on chiffre, minute par minute, les sensations et impressions des passagers de la nacelle

Chapitre XX

Qui, contrairement à toutes les règles du roman, ne se termine pas par le mariage du héros

 

Note des éditeurs[1]

 

M. Jules Verne, en commençant la série des Voyages extraordinaires, a eu pour but de faire connaître à ses lecteurs, sous la forme du roman, les diverses parties du monde. L’Afrique dans Cinq Semaines en ballon et les Aventures de trois Russes et de trois Anglais, l’Asie centrale dans Michel Strogoff, l’Amérique du Sud et l’Australie dans Les Enfants du capitaine Grant, les régions arctiques dans Le capitaine Hatteras, l’Amérique septentrionale dans Le Pays des fourrures, les différents océans du globe dans Vingt mille lieues sous les mers, le nouveau et l’ancien monde dans Le Tour du monde en 80 jours, etc., enfin un coin du ciel dans Le Voyage à la lune (sic) et Autour de la lune, telles sont les portions de l’univers qu’il a jusqu’ici fait parcourir aux lecteurs, à la suite de ses héros imaginaires.

 

D’autre part, dans L’île mystérieuse, Le Chancellor, Le Docteur Ox, le Voyage au centre de la terre, la Ville flottante, M. J. Verne a mis en scène différents faits de la science moderne.

 

Aujourd’hui, dans Hector Servadac, M. J. Verne continue cette série par un voyage à travers le monde solaire. Il dépasse de beaucoup cette fois l’orbite lunaire, et transporte ses lecteurs à travers les trajectoires des principales planètes jusqu’au-delà de l’orbite de Jupiter. C’est donc là un roman « cosmographique ». L’extrême fantaisie s’y allie à la science sans l’altérer. C’est l’histoire d’une hypothèse et des conséquences qu’elle aurait si elle pouvait, par impossible, se réaliser. Ce roman complétera la série des voyages dans l’univers céleste publiés, comme la plupart des œuvres de M. Verne, dans le Magasin d’éducation ; il y a obtenu un succès considérable, et partout, dès les premiers chapitres publiés, les traducteurs autorisés par nous se sont mis à l’œuvre.

 

Les Indes Noires, qui viennent de paraître, ont pour but de nous initier aux mystérieux travaux des houillères. Et un autre roman, en préparation, Un Héros de quinze ans, est destiné à nous conduire dans les parties les plus curieuses et les plus nouvellement explorées du globe terrestre.

 

Il nous sera permis de dire ici que dans notre longue carrière d’éditeur nous n’avons jamais rencontré un succès plus universel que celui de l’œuvre générale de M. Jules Verne. Il est lu, il est populaire, son nom et son œuvre sont célèbres dans tous les pays, comme ils le sont en France, et partout son succès est le même, partout les lecteurs de tout âge lui font le même accueil.

 

L’œuvre complète de Jules Verne est traduite et se publie simultanément en Russie, en Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Espagne, au Brésil, en Suède, en Hollande, en Portugal, en Grèce, en Croatie, en Bohême, au Canada. Quelques-uns de ses livres ont été traduits même en Perse.

 

Aucun écrivain jusqu’à ce jour n’a porté plus loin le nom français et ne l’a fait accepter et aimer dans un plus grand nombre de pays et dans des langues plus différentes.

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Chapitre I

 

Le comte : « Voici ma carte. » – Le capitaine : « Voici la mienne. »

 

« Non, capitaine, il ne me convient pas de vous céder la place !

 

– Je le regrette, monsieur le comte, mais vos prétentions ne modifieront pas les miennes !

 

– Vraiment ?

 

– Vraiment.

 

– Je vous ferai cependant remarquer que je suis, incontestablement, le premier en date !

 

– Et moi, je répondrai que, en pareille matière, l’ancienneté ne peut créer aucun droit.

 

– Je saurai bien vous forcer à me céder la place, capitaine.

 

– Je ne le crois pas, monsieur le comte.

 

– J’imagine qu’un coup d’épée…

 

– Pas plus qu’un coup de pistolet…

 

– Voici ma carte !

 

– Voici la mienne ! »

 

Après ces paroles, qui partirent comme des ripostes d’escrime, deux cartes furent échangées entre les deux adversaires.

 

L’une portait :

 

HECTOR SERVADAC,

Capitaine d’état-major.

Mostaganem.

 

L’autre :

 

COMTE WASSILI TIMASCHEFF,

À bord de la goélette Dobryna.

 

Au moment de se séparer :

 

« Où mes témoins rencontreront-ils les vôtres ? demanda le comte Timascheff.

 

– Aujourd’hui, à deux heures, si vous le voulez bien, répondit Hector Servadac, à l’État-Major.

 

– À Mostaganem ?

 

– À Mostaganem. »

 

Cela dit, le capitaine Servadac et le comte Timascheff se saluèrent courtoisement. Mais, au moment où ils allaient se quitter, une dernière observation fut faite par le comte Timascheff.

 

« Capitaine, dit-il, je pense qu’il convient de tenir secrète la véritable cause de notre rencontre ?

 

– Je le pense aussi, répondit Servadac.

 

– Aucun nom ne sera prononcé !

 

– Aucun.

 

– Et alors le prétexte ?

 

– Le prétexte ? – Une discussion musicale, si vous le voulez bien, monsieur le comte.

 

– Parfaitement, répondit le comte Timascheff. J’aurai tenu pour Wagner, – ce qui est dans mes idées !

 

– Et moi, pour Rossini, – ce qui est dans les miennes », répliqua en souriant le capitaine Servadac. Puis, le comte Timascheff et l’officier d’état-major, s’étant salués une dernière fois, se séparèrent définitivement.

 

Cette scène de provocation venait de se passer, vers midi, à l’extrémité d’un petit cap de cette partie de la côte algérienne comprise entre Tenez et Mostaganem, et à trois kilomètres environ de l’embouchure du Chéliff. Ce cap dominait la mer d’une vingtaine de mètres, et les eaux bleues de la Méditerranée venaient mourir à ses pieds, en léchant les roches de la grève, rougies par l’oxyde de fer. On était au 31 décembre. Le soleil, dont les obliques rayons semaient ordinairement de paillettes éblouissantes toutes les saillies du littoral, était alors voilé par un opaque rideau de nuages. De plus, d’épaisses brumes couvraient la mer et le continent. Ces brouillards, qui, par une circonstance inexplicable, enveloppaient le globe terrestre depuis plus de deux mois, ne laissaient pas de gêner les communications entre les divers continents. Mais à cela, il n’y avait rien à faire.

 

Le comte Wassili Timascheff, en quittant l’officier d’état-major, se dirigea vers un canot, armé de quatre avirons, qui l’attendait dans une des petites criques de la côte. Dès qu’il y eut pris place, la légère embarcation déborda, afin de rallier une goélette de plaisance qui, sa brigantine bordée et sa trinquette traversée au vent, l’attendait à quelques encablures.

 

Quant au capitaine Servadac, il appela d’un signe un soldat, resté à vingt pas de lui. Ce soldat, tenant en main un magnifique cheval arabe, s’approcha sans prononcer une parole. Le capitaine Servadac, s’étant lestement mis en selle, se dirigea vers Mostaganem, suivi de son ordonnance, qui montait un cheval non moins rapide que le sien.

 

Il était midi et demi lorsque les deux cavaliers passèrent le Chéliff, sur le pont que le génie avait construit récemment. Une heure trois quarts sonnaient au moment où leurs chevaux, blancs d’écume, s’élançaient à travers la porte de Mascara, l’une des cinq entrées ménagées dans l’enceinte crénelée de la ville.

 

En cette année-là, Mostaganem comptait environ quinze mille habitants, dont trois mille Français. C’était toujours un des chefs-lieux d’arrondissement de la province d’Oran et aussi un chef-lieu de subdivision militaire. Là se fabriquaient encore des pâtes alimentaires, des tissus précieux, des sparteries ouvrées, des objets de maroquinerie. De là s’exportaient pour la France des grains, des cotons, des laines, des bestiaux, des figues, des raisins. Mais, à cette époque, on eût vainement cherché trace de l’ancien mouillage sur lequel, autrefois, les navires ne pouvaient tenir par les mauvais vents d’ouest et de nord-ouest. Mostaganem possédait actuellement un port bien abrité, qui lui permettait d’utiliser tous les riches produits de la Mina et du bas Chéliff.

 

C’était même grâce à ce refuge assuré que la goélette Dobryna avait pu se risquer à hiverner sur cette côte, dont les falaises n’offrent aucun abri. Là, en effet, depuis deux mois, on voyait flotter à sa corne le pavillon russe, et, en tête de son grand mât, le guidon du Yacht Club de France, avec ce signal distinctif : M.C.W.T.

 

Le capitaine Servadac, dès qu’il eut franchi l’enceinte de la ville, gagna le quartier militaire de Matmore. Là, il ne tarda pas à rencontrer un commandant du 2e tirailleurs et un capitaine du 8e d’artillerie, – deux camarades sur lesquels il pouvait compter.

 

Ces officiers écoutèrent gravement la demande que leur fit Hector Servadac de lui servir de témoins dans l’affaire en question, mais ils ne laissèrent pas de sourire légèrement, lorsque leur ami donna pour le véritable prétexte de cette rencontre une simple discussion musicale intervenue entre lui et le comte Timascheff.

 

« Peut-être pourrait-on arranger cela ? fit observer le commandant du 2e tirailleurs.

 

– Il ne faut même pas l’essayer, répondit Hector Servadac.

 

– Quelques modestes concessions !… reprit alors le capitaine du 8e d’artillerie.

 

– Aucune concession n’est possible entre Wagner et Rossini, répondit sérieusement l’officier d’état-major. C’est tout l’un ou tout l’autre. Rossini, d’ailleurs, est l’offensé dans l’affaire. Ce fou de Wagner a écrit de lui des choses absurdes, et je veux venger Rossini.

 

– Au surplus, dit alors le commandant, un coup d’épée n’est pas toujours mortel !

 

– Surtout lorsqu’on est bien décidé, comme moi, à ne point le recevoir », répliqua le capitaine Servadac.

 

Sur cette réponse, les deux officiers n’eurent plus qu’à se rendre à l’État-Major, où ils devaient rencontrer, à deux heures précises, les témoins du comte Timascheff.

 

Qu’il soit permis d’ajouter que le commandant du 2e tirailleurs et le capitaine du 8e d’artillerie ne furent point dupes de leur camarade. Quel était le motif, au vrai, qui lui mettait les armes à la main ? ils le soupçonnaient peut-être, mais n’avaient rien de mieux à faire que d’accepter le prétexte qu’il avait plu au capitaine Servadac de leur donner.

 

Deux heures plus tard, ils étaient de retour, après avoir vu les témoins du comte et réglé les conditions du duel. Le comte Timascheff, aide de camp de l’empereur de Russie, comme le sont beaucoup de Russes à l’étranger, avait accepté l’épée, l’arme du soldat.

 

Les deux adversaires devaient se rencontrer le lendemain, 1er janvier, à neuf heures du matin, sur une portion de la falaise, située à trois kilomètres de l’embouchure du Chéliff.

 

« À demain donc, heure militaire ! dit le commandant.

 

– Et la plus militaire de toutes les heures », répondit Hector Servadac.

 

Là-dessus, les deux officiers serrèrent vigoureusement la main de leur ami et retournèrent au café de la Zulma pour y faire un piquet en cent cinquante sec.

 

Quant au capitaine Servadac, il rebroussa chemin et quitta immédiatement la ville.

 

Depuis une quinzaine de jours, Hector Servadac ne demeurait plus à son logement de la place d’Armes. Chargé d’un levé topographique, il habitait un gourbi sur la côte de Mostaganem, à huit kilomètres du Chéliff, et n’avait pas d’autre compagnon que son ordonnance. Ce n’était pas très gai, et tout autre que le capitaine d’état-major eût pu considérer son exil dans ce poste désagréable comme une pénitence.

 

Il reprit donc le chemin du gourbi, en chassant quelques rimes qu’il essayait d’ajuster les unes aux autres sous la forme un peu surannée de ce qu’il appelait un rondeau. Ce prétendu rondeau – il est inutile de le cacher – était à l’adresse d’une jeune veuve, qu’il espérait bien épouser, et il tendait à prouver que, lorsqu’on a la chance d’aimer une personne aussi digne de tous les respects, il faut aimer « le plus simplement du monde ». Que cet aphorisme fût vrai ou non, d’ailleurs, c’était le moindre des soucis du capitaine Servadac, qui rimait un peu pour rimer.

 

« Oui ! oui ! murmurait-il, pendant que son ordonnance trottait silencieusement à son côté, un rondeau bien senti fait toujours son effet ! Ils sont rares, les rondeaux, sur la côte algérienne, et le mien n’en sera que mieux reçu, il faut l’espérer ! »

 

Et le poète-capitaine commença ainsi :

 

En vérité ! lorsque l’on aime,

C’est simplement…

 

« Oui ! simplement, c’est-à-dire honnêtement et en vue du mariage, et moi qui vous parle… Diable ! cela ne rime plus ! Pas commodes ces rimes en « ème » ! Singulière idée que j’ai eue d’aligner mon rondeau là-dessus ! Hé ! Ben-Zouf ! »

 

Ben-Zouf était l’ordonnance du capitaine Servadac.

 

« Mon capitaine, répondit Ben-Zouf.

 

– As-tu fait des vers quelquefois ?

 

– Non, mon capitaine, mais j’en ai vu faire !

 

– Et par qui ?

 

– Par le pitre d’une baraque de somnambule, un soir, à la fête de Montmartre.

 

– Et tu les as retenus, ces vers de pitre ?

 

– Les voici, mon capitaine :

 

Entrez ! C’est le bonheur suprême,

Et vous en sortirez charmé !

Ici l’on voit celle qu’on aime,

Et celle que l’on est aimé !

 

– Mordioux ! Ils sont détestables, tes vers !

 

– Parce qu’ils ne sont pas enroulés autour d’un mirliton, mon capitaine ! Sans cela, ils en vaudraient bien d’autres !

 

– Tais-toi, Ben-Zouf ! s’écria Hector Servadac. Tais-toi ! Je tiens enfin ma troisième et ma quatrième rime ! »

 

En vérité ! lorsque l’on aime,

C’est simplement…

Et fiez-vous à l’amour même

Plus qu’au serment !

 

Mais tout l’effort poétique du capitaine Servadac ne put le mener au-delà, et quand, à six heures, il fut de retour au gourbi, il ne tenait encore que son premier quatrain.

 

Chapitre II

 

Dans lequel on photographie physiquement et moralement le capitaine Servadac et son ordonnance Ben-Zouf

 

Cette année-là et à cette date, on pouvait lire sur ses états de service, au ministère de la Guerre :

 

« Servadac (Hector), né le 19 juillet 18.., à Saint-Trélody, canton et arrondissement de Lespare, département de la Gironde.

 

« Fortune : Douze cents francs de rente.

 

« Durée des services : 14 ans 3 mois 5 jours.

 

« Détail des services et des campagnes : École de Saint-Cyr : 2 ans. École d’application : 2 ans. Au 87e de ligne : 2 ans. Au 3e chasseurs : 2 ans. Algérie : 7 ans. Campagne du Soudan. Campagne du Japon.

 

« Position : Capitaine d’état-major à Mostaganem.

 

« Décorations : Chevalier de la Légion d’honneur du 13 mars 18.. »

 

Hector Servadac avait trente ans. Orphelin, sans famille, presque sans fortune, ambitieux de gloire sinon d’argent, quelque peu cerveau brûlé, plein de cet esprit naturel toujours prêt à l’attaque comme à la riposte, cœur généreux, courage à toute épreuve, visiblement le protégé du Dieu des batailles, auquel il n’épargnait pas les transes, pas hâbleur pour un enfant de l’Entre-deux-Mers qu’avait allaité pendant vingt mois une vigoureuse vigneronne du Médoc, véritable descendant de ces héros qui fleurirent aux époques de prouesses guerrières, tel était, au moral, le capitaine Servadac, l’un de ces aimables garçons que la nature semble prédestiner aux choses extraordinaires, et qui ont eu pour marraines à leur berceau la fée des aventures et la fée des bonnes chances.

 

Au physique, Hector Servadac était un charmant officier : cinq pieds six pouces, élancé, gracieux, chevelure noire à frisons naturels, jolies mains, jolis pieds, moustache galamment troussée, yeux bleus avec un regard franc, en un mot fait pour plaire, et, on peut le dire, plaisant sans avoir trop l’air de s’en douter.

 

Il faut convenir que le capitaine Servadac – il l’avouait volontiers – n’était pas plus savant qu’il ne fallait. « Nous ne sabotons pas, nous autres », disent les officiers d’artillerie, entendant par là qu’ils ne boudent jamais à la besogne. Hector Servadac, lui, « sabotait » volontiers, étant aussi naturellement flâneur que détestable poète ; mais, avec sa facilité à tout apprendre, à tout s’assimiler, il avait pu sortir de l’école dans un bon rang et entrer dans l’état-major. Il dessinait bien, d’ailleurs ; il montait admirablement à cheval, et l’indomptable sauteur du manège de Saint-Cyr, le successeur du fameux Oncle Tom, avait trouvé en lui son maître. Ses états de service mentionnaient qu’il avait été plusieurs fois porté à l’ordre du jour, et ce n’était que justice.

 

On citait de lui ce trait :

 

Un jour, il conduisait dans la tranchée une compagnie de chasseurs à pied. À un certain endroit, la crête de l’épaulement, criblée d’obus, avait cédé et n’offrait plus une hauteur suffisante pour couvrir les soldats contre la mitraille qui sifflait drue. Ceux-ci hésitèrent. Le capitaine Servadac monta alors sur l’épaulement ; puis, se couchant en travers de la brèche, que son corps bouchait tout entière :

 

« Passez maintenant », dit-il.

 

Et la compagnie passa au milieu d’une grêle de balles, dont pas une n’atteignit l’officier d’état-major.

 

Depuis sa sortie de l’École d’application, à l’exception de deux campagnes qu’il fit (Soudan et Japon), Hector Servadac fut toujours détaché en Algérie. À cette époque, il remplissait les fonctions d’officier d’état-major à la subdivision de Mostaganem. Spécialement chargé de travaux topographiques sur cette portion du littoral comprise entre Tenez et l’embouchure du Chéliff, il habitait un gourbi qui l’abritait tant bien que mal. Mais il n’était pas homme à s’inquiéter de si peu. Il aimait à vivre en plein air, avec toute la somme de liberté qu’un officier peut avoir. Tantôt arpentant à pied les sables de la grève, tantôt parcourant à cheval les crêtes des falaises, il ne hâtait pas outre mesure le travail dont il était chargé.

 

Cette vie, à demi indépendante, lui allait. D’ailleurs, ses occupations ne l’absorbaient pas au point qu’il lui fût interdit de prendre le chemin de fer deux ou trois fois par semaine, et de figurer, soit aux réceptions du général à Oran, soit aux fêtes du gouverneur à Alger.

 

Ce fut même dans une de ces occasions que lui apparut Mme de L…, à laquelle était destiné le fameux rondeau dont les quatre premiers vers venaient seulement d’éclore. C’était la veuve d’un colonel, jeune femme, très belle, très réservée, un peu hautaine même, ne remarquant pas ou ne voulant pas remarquer les hommages dont elle était l’objet. Aussi le capitaine Servadac n’avait-il pas encore osé se déclarer. Il se connaissait des rivaux, et entre autres, on vient de le voir, le comte Timascheff. C’était même cette rivalité qui allait mettre les deux adversaires les armes à la main, et cela, sans que la jeune veuve s’en doutât en aucune façon. D’ailleurs, on le sait, son nom, respecté de tous, n’avait pas été prononcé.

 

Avec le capitaine Hector Servadac demeurait au gourbi son ordonnance Ben-Zouf.

 

Ce Ben-Zouf était dévoué corps et âme à l’officier qu’il avait l’honneur de « brosser ». Entre les fonctions d’aide de camp du gouverneur général de l’Algérie et celles d’ordonnance du capitaine Servadac, Ben-Zouf n’eût pas hésité, même un instant. Mais, s’il n’avait aucune ambition personnelle en ce qui le concernait, c’était autre chose à l’endroit de son officier, et, chaque matin, il regardait si, pendant la nuit, il n’avait pas poussé quelques graines d’épinard sur l’épaule gauche de l’uniforme du capitaine d’état-major.

 

Ce nom de Ben-Zouf pourrait donner à croire que le brave soldat était indigène de l’Algérie. Pas le moins du monde. Ce nom n’était qu’un surnom. Maintenant pourquoi, ce brosseur, le nommait-on Zouf, puisqu’il s’appelait Laurent ? pourquoi Ben, puisqu’il était de Paris et même de Montmartre ? c’est une de ces anomalies que les plus savants étymologistes eux-mêmes n’arriveraient pas à expliquer.

 

Or, non seulement Ben-Zouf était de Montmartre, mais il était originaire de la célèbre butte de ce nom, ayant vu le jour entre la tour Solférino et le moulin de la Galette. Or, lorsqu’on a eu le bonheur de naître dans ces conditions exceptionnelles, il est bien naturel qu’on éprouve pour sa butte natale une admiration sans réserve et qu’on ne voie rien de plus magnifique au monde. Aussi, aux yeux du brosseur, Montmartre était-elle la seule montagne sérieuse qu’il y eût dans l’univers, et, le quartier de ce nom, le regardait-il comme un composé de toutes les merveilles du globe. Ben-Zouf avait voyagé. À l’entendre, il n’avait jamais vu, en n’importe quel pays, que des Montmartres, plus grands peut-être, mais à coup sûr moins pittoresques. Montmartre, en effet, n’a-t-il pas une église qui vaut la cathédrale de Burgos, des carrières qui ne le cèdent point à celles du Pentélique, un bassin dont la Méditerranée serait jalouse, un moulin qui ne se contente pas de produire une vulgaire farine, mais des galettes renommées, une tour Solférino qui se tient plus droite que la tour de Pise, un reste de ces forêts qui étaient parfaitement vierges avant l’invasion des Celtes, et enfin une montagne, une véritable montagne, à laquelle des envieux seuls osaient donner l’humiliante qualification de « butte » ? On eût haché Ben-Zouf en morceaux plutôt que de lui faire avouer que cette montagne ne mesurait pas cinq mille mètres de hauteur !

 

Où rencontrerait-on donc, dans le monde entier, tant de merveilles réunies sur un seul point ?

 

« Nulle part ! » répondait Ben-Zouf à quiconque s’avisait de trouver son opinion légèrement exagérée.

 

Innocente manie, après tout ! Quoi qu’il en soit, Ben-Zouf n’avait qu’une seule aspiration, revenir à Montmartre, sur la butte, et finir ses jours là où ils avaient commencé, – avec son capitaine, cela va sans dire. Aussi Hector Servadac avait-il les oreilles sans cesse rebattues des beautés sans pareilles accumulées dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et commençait-il à le prendre en horreur.

 

Cependant, Ben-Zouf ne désespérait pas de convertir son capitaine, – bien décidé, d’ailleurs, à ne le jamais quitter. Son temps était fini. Il avait même fait deux congés et allait abandonner le service à l’âge de vingt-huit ans, lui simple chasseur à cheval de première classe au 8e régiment, quand il fut élevé à la position d’ordonnance d’Hector Servadac. Il fit campagne avec son officier. Il se battit à ses côtés en plusieurs circonstances, et si courageusement même qu’il fut porté pour la croix ; mais il la refusa, afin de rester l’ordonnance de son capitaine. Si Hector Servadac sauva la vie à Ben-Zouf au Japon, Ben-Zouf lui rendit la pareille pendant la campagne du Soudan. Ce sont là de ces choses qui ne s’oublient jamais.

 

Bref, voilà pourquoi Ben-Zouf mettait au service du capitaine d’état-major deux bras « trempés de tout leur dur », comme on dit en langue métallurgique, une santé de fer, forgée sous tous les climats, une vigueur physique qui lui eût donné droit à s’appeler le « rempart de Montmartre », et enfin, avec un cœur à tout oser, un dévouement à tout faire.

 

Il faut ajouter que si Ben-Zouf n’était pas « poète », comme son capitaine, il pouvait du moins passer pour une encyclopédie vivante, un ana inépuisable de toutes les calembredaines et coq-à-l’âne du troupier. Sur ce chapitre-là, il en eût remontré à quiconque, et son imperturbable mémoire lui fournissait des flons-flons à la douzaine.

 

Le capitaine Servadac savait ce que valait l’homme. Il l’appréciait, il lui passait bien des manies que l’inaltérable bonne humeur de l’ordonnance rendait d’ailleurs supportables, et, à l’occasion, il savait lui dire de ces choses qui cimentent un serviteur à son maître.

 

Une fois, entre autres, que Ben-Zouf, ayant enfourché son dada, caracolait « moralement » dans le XVIIIe arrondissement :

 

« Ben-Zouf, lui dit le capitaine, sais-tu bien, après tout, que si la butte Montmartre avait seulement quatre mille sept cent cinq mètres de plus, elle serait aussi haute que le mont Blanc ? »

 

À cette observation, les yeux de Ben-Zouf avaient lancé deux éclairs, et, depuis ce jour, sa butte et son capitaine s’étaient indistinctement confondus dans son cœur.

 

Chapitre III

 

Où l’on verra que l’inspiration poétique du capitaine Servadac est interrompue par un choc malencontreux

 

Un gourbi n’est autre chose qu’une sorte de hutte, construite en boulins, et recouverte d’un chaume que les indigènes appellent « driss ». C’est un peu plus que la tente de l’Arabe nomade, mais beaucoup moins que l’habitation faite de pierres ou de briques.

 

Le gourbi habité par le capitaine Servadac n’était donc, à tout prendre, qu’une cahute, et il n’aurait pas suffi aux besoins de ses hôtes, s’il n’eût attenu à un ancien poste, construit en pierres, qui servait au logement de Ben-Zouf et de deux chevaux. Ce poste avait été précédemment occupé par un détachement du génie, et il renfermait encore une certaine quantité d’outils, tels que pioches, pics, pelles, etc.

 

Certes, le confortable laissait à désirer dans ce gourbi, mais ce n’était qu’un campement provisoire. D’ailleurs, ni le capitaine ni son ordonnance n’étaient difficiles en matière de nourriture et de logement.

 

« Avec un peu de philosophie et un bon estomac, répétait volontiers Hector Servadac, on est bien partout ! »

 

Or, la philosophie, c’est comme la monnaie de poche d’un Gascon, il en a toujours dans sa bourse, et, pour l’estomac, toutes les eaux de la Garonne auraient pu passer à travers celui du capitaine sans le troubler un seul instant.

 

Quant à Ben-Zouf, la métempsycose une fois admise, il devait avoir été autruche dans une existence antérieure ; il en avait conservé un de ces viscères phénoménaux, aux puissants sucs gastriques, qui digèrent des cailloux comme des blancs de poulet.

 

Il convient de faire observer que les deux hôtes du gourbi étaient munis de provisions pour un mois, qu’une citerne leur donnait l’eau potable en abondance, que le fourrage emplissait les greniers de l’écurie, et que, au surplus, cette portion de la plaine comprise entre Tenez et Mostaganem, merveilleusement fertile, peut rivaliser avec les riches campagnes de la Mitidja. Le gibier n’y était pas trop rare ; or, il n’est pas défendu à un officier d’état-major d’emporter un fusil de chasse pendant ses tournées, du moment qu’il n’oublie ni son éclymètre ni sa planchette.

 

Le capitaine Servadac, rentré au gourbi, dîna avec un appétit que la promenade avait rendu féroce. Ben-Zouf savait remarquablement faire la cuisine. Avec lui, pas de fades préparations à craindre ! Il salait, vinaigrait et poivrait militairement. Mais, on l’a dit, il s’adressait à deux estomacs qui défiaient les condiments les plus pimentés et sur lesquels la gastralgie n’avait aucune prise.

 

Après le dîner, et pendant que son ordonnance serrait précieusement les restes du repas dans ce qu’il appelait « son armoire abdominale », le capitaine Servadac quitta le gourbi et alla prendre l’air, en fumant, sur la crête de la falaise.

 

La nuit commençait à tomber. Le soleil avait disparu, depuis plus d’une heure, derrière les épais nuages, au-dessous de cet horizon que la plaine coupait nettement au-delà du cours du Chéliff. Le ciel présentait alors un aspect singulier, que tout observateur des phénomènes cosmiques eût remarqué non sans quelque surprise. En effet, vers le nord, et bien que l’obscurité fût assez profonde déjà pour limiter la portée du regard à un rayon d’un demi-kilomètre, une sorte de lumière rougeâtre imprégnait les brumes supérieures de l’atmosphère. On ne voyait ni franges régulièrement découpées ni rayonnement de jets lumineux, projetés par un centre ardent. Par conséquent, rien n’indiquait l’apparition de quelque aurore boréale dont les magnificences, d’ailleurs, ne s’épanouissent que sur les hauteurs du ciel qui sont plus élevées en latitude. Un météorologiste eût donc été fort empêché de dire à quel phénomène était due l’illumination superbe de cette dernière nuit de l’année.

 

Mais le capitaine Servadac n’était pas précisément météorologiste. Depuis sa sortie de l’école, on peut croire qu’il n’avait jamais remis le nez dans son Cours de cosmographie. D’ailleurs, ce soir-là, il se sentait peu porté à observer la sphère céleste. Il flânait, il fumait. Songeait-il seulement à cette rencontre qui devait, le lendemain, le mettre face à face avec le comte Timascheff ? En tout cas, si cette pensée lui traversait parfois l’esprit, ce n’était pas pour l’exciter plus qu’il ne convenait contre le comte. On peut l’avouer, les deux adversaires étaient sans haine l’un pour l’autre, bien qu’ils fussent rivaux. Il s’agissait simplement de dénouer une situation où être deux c’est être un de trop. Aussi Hector Servadac tenait-il le comte Timascheff pour un fort galant homme, et le comte ne pouvait-il avoir pour l’officier qu’une sérieuse estime.

 

À huit heures du soir, le capitaine Servadac rentra dans l’unique chambre du gourbi, qui contenait son lit, une petite table de travail montée sur crémaillère, et quelques malles servant d’armoires. C’était dans le poste voisin, non au gourbi, que l’ordonnance exécutait ses préparations culinaires, et c’est là qu’il couchait, comme il le disait, « sur un sommier en bon cœur de chêne ! » Cela ne l’empêchait pas de dormir douze heures sans désemparer, et, là-dessus, il aurait rendu des points à un loir.

 

Le capitaine Servadac, assez peu pressé de dormir, s’assit à la table, sur laquelle étaient épars ses instruments de travail. Machinalement, il prit d’une main son crayon rouge et bleu, et de l’autre son compas de réduction. Puis, le papier à décalquer sous les yeux, il commença à le zébrer de lignes diversement colorées et inégales, qui ne rappelaient en rien le dessin sévère d’un levé topographique.

 

Pendant ce temps, Ben-Zouf, qui n’avait pas encore reçu ordre d’aller se coucher, étendu dans un coin, essayait de dormir, ce que l’agitation singulière de son capitaine rendait difficile.

 

C’est qu’en effet ce n’était pas l’officier d’état-major, mais le poète gascon, qui avait pris place à la table de travail. Oui ! Hector Servadac s’escrimait de plus belle ! Il s’acharnait à ce rondeau, évoquant une inspiration qui se faisait terriblement prier. Maniait-il donc le compas pour donner à ses vers une mesure rigoureusement mathématique ? Employait-il le crayon multicolore afin de mieux varier ses rimes rebelles ? on eût été tenté de le croire. Quoi qu’il en soit, le travail était laborieux.

 

« Eh, mordioux ! s’écriait-il, pourquoi ai-je été choisir cette forme de quatrain, qui m’oblige à ramener les mêmes rimes comme des fuyards pendant la bataille ? De par tous les diables ! je lutterai ! Il ne sera pas dit qu’un officier français aura reculé devant des rimes. Une pièce de vers, c’est comme un bataillon ! La première compagnie a déjà donné ! – Il voulait dire le premier quatrain. – En avant les autres ! »

 

Les rimes poursuivies à outrance revinrent enfin à l’appel, car une ligne rouge et une ligne bleue s’allongèrent bientôt sur le papier :

 

De beaux discours remplis d’emphases,

Qu’est-il besoin ?

 

« Que diable marmotte donc mon capitaine ? se demandait Ben-Zouf, en se tournant et retournant. Voilà une heure qu’il s’agite comme un canard qui revient de semestre. »

 

Hector Servadac arpentait le gourbi en proie à toute la fureur de l’inspiration poétique :

 

Et que vraiment des longues phrases

Le cœur est loin !

 

« Bien sûr, il fait des vers ! se dit Ben-Zouf en se redressant dans son coin. En voilà un métier bruyant ! Il n’y a pas moyen de dormir ici. »

 

Et il poussa un sourd grognement.

 

« Eh ! qu’as-tu donc, Ben-Zouf ? demanda Hector Servadac.

 

– Rien, mon capitaine. C’est le cauchemar !

 

– Le diable t’emporte !

 

– Je le veux bien, et tout de suite, murmura Ben-Zouf, surtout s’il ne fait pas de vers !

 

– Cet animal-là m’a coupé ma verve ! dit le capitaine Servadac. Ben-Zouf !

 

– Présent, mon capitaine ! répondit l’ordonnance, qui se releva, une main à son bonnet, l’autre à la couture de son pantalon.

 

– Ne bouge pas, Ben-Zouf ! Ne bouge pas ! Je tiens au moins le dénouement de mon rondeau ! »

 

Et, d’une voix inspirée, Hector Servadac d’ajouter avec de grands gestes de poète :

 

Croyez-moi, ma tendresse est sûre !

Je vous promets

Que je vous aime…, je le jure,

Et pour…

 

Ce dernier mot n’était pas prononcé, que le capitaine Servadac et Ben-Zouf étaient précipités la face contre terre avec une effroyable violence.

 

Chapitre IV

 

Qui permet au lecteur de multiplier à l’infini les points d’exclamation et d’interrogation !

 

Pourquoi, à ce moment même, l’horizon s’était-il si étrangement et si subitement modifié, que l’œil exercé d’un marin n’eût pu reconnaître la ligne circulaire sur laquelle devaient se confondre le ciel et l’eau ?

 

Pourquoi la mer élevait-elle alors ses lames à une hauteur que les savants avaient refusé d’admettre jusqu’alors ?

 

Pourquoi, au milieu des craquements du sol qui se déchirait, s’était-il produit un épouvantable fracas, composé de bruits divers, tels que grincements dus à une dislocation violente de la charpente du globe, mugissements des eaux entrechoquées à une profondeur anormale, sifflements des nappes d’air aspirées comme elles le sont dans un cyclone ?

 

Pourquoi, à travers l’espace, cet éclat extraordinaire, plus intense que les fulgurations d’une aurore boréale, éclat qui envahit le firmament et éclipsa momentanément les étoiles de toutes grandeurs ?

 

Pourquoi le bassin de la Méditerranée, qui semblait s’être vidé un instant, se remplit-il à nouveau de ses eaux étrangement furieuses ?

 

Pourquoi le disque de la lune parut-il s’agrandir démesurément, comme si, en quelques secondes, l’astre des nuits se fût rapproché de quatre-vingt-seize mille lieues à dix mille ?

 

Pourquoi, enfin, un nouveau sphéroïde énorme, flamboyant, inconnu des cosmographes, apparut-il au firmament, pour aller bientôt se perdre derrière d’épaisses couches de nuages ?

 

Enfin, quel étrange phénomène avait produit ce cataclysme, qui bouleversa si profondément la terre, la mer, le ciel, tout l’espace ?

 

Qui eût pu le dire ? et restait-il même un seul des habitants sur le globe terrestre pour répondre à ces questions ?

 

Chapitre V

 

Dans lequel il est parlé de quelques modifications apportées à l’ordre physique, sans qu’on puisse en indiquer la cause

 

Cependant, aucun changement ne semblait s’être produit dans cette portion du littoral algérien, bornée à l’ouest par la rive droite du Chéliff et au nord par la Méditerranée. Bien que la commotion eût été très violente, ni sur cette fertile plaine, peut-être un peu bossuée çà et là, ni sur la ligne capricieuse de la falaise, ni sur la mer qui s’agitait outre mesure, rien n’indiquait qu’une modification eût altéré leur aspect physique. Le poste de pierre, sauf en quelques parties de la muraille assez profondément disjointes, avait suffisamment résisté. Quant au gourbi, il s’était aplati sur le sol comme un château de cartes au souffle d’un enfant, et ses deux hôtes gisaient sans mouvement sous le chaume affaissé.

 

Ce fut deux heures seulement après la catastrophe, que le capitaine Servadac reprit connaissance. Il eut tout d’abord quelque peine à rassembler ses souvenirs, mais les premiers mots qu’il prononça – cela ne surprendra personne – furent les derniers de ce fameux rondeau, qui avaient été si extraordinairement coupés sur ses lèvres :

 

« … je le jure, Et pour… »

 

Puis aussitôt : « Ah çà, dit-il, qu’est-il arrivé ? »

 

À cette demande qu’il s’adressa, il lui était assez difficile de répondre. Soulevant alors le bras, il parvint à défoncer la couverture de paille, et sa tête apparut hors du chaume.

 

Le capitaine Servadac regarda d’abord autour de lui.

 

« Le gourbi par terre ! s’écria-t-il. C’est quelque trombe qui aura passé sur le littoral ! »

 

Il se tâta. Pas une luxation, pas même une égratignure.

 

« Mordioux ! et mon brosseur ! »

 

Il se releva. Puis :

 

« Ben-Zouf ! » cria-t-il.

 

À la voix du capitaine Servadac, une seconde tête fit sa trouée à travers le chaume.

 

« Présent ! » répondit Ben-Zouf.

 

On eût dit que l’ordonnance n’attendait que cet appel pour paraître militairement.

 

« As-tu quelque idée de ce qui est arrivé, Ben-Zouf ? demanda Hector Servadac.

 

– J’ai idée, mon capitaine, que nous avons tout l’air de tirer notre dernière étape.

 

– Bah ! Une trombe, Ben-Zouf, une simple trombe !

 

– Va pour une trombe ! répondit philosophiquement l’ordonnance. – Rien de particulièrement cassé, mon capitaine ?

 

– Rien, Ben-Zouf. »

 

Un instant après, tous deux étaient debout ; ils déblayaient l’emplacement du gourbi ; ils retrouvaient leurs instruments, leurs effets, leurs ustensiles, leurs armes à peu près intacts, et l’officier d’état-major disait :

 

« Ah çà, quelle heure est-il ?

 

– Au moins huit heures, répondit Ben-Zouf en regardant le soleil, qui était très sensiblement élevé au-dessus de l’horizon.

 

– Huit heures !

 

– Au moins, mon capitaine !

 

– Est-il possible ?

 

– Oui, et il faut partir !

 

– Partir ?

 

– Sans doute, pour notre rendez-vous.

 

– Quel rendez-vous ?

 

– Notre rencontre avec le comte…

 

– Ah ! mordioux ! s’écria le capitaine, j’allais l’oublier ! »

 

Et tirant sa montre :

 

« Qu’est-ce que tu dis donc, Ben-Zouf ? Tu es fou ! il n’est que deux heures à peine.

 

– Deux heures du matin, ou deux heures du soir ? » répondit Ben-Zouf en regardant le soleil.

 

Hector Servadac approcha la montre de son oreille.

 

« Elle marche, dit-il.

 

– Et le soleil aussi, répliqua l’ordonnance.

 

– En effet, à sa hauteur au-dessus de l’horizon… Ah ! de par tous les crus du Médoc !…

 

– Qu’avez-vous, mon capitaine ?

 

– Mais il serait donc huit heures du soir ?

 

– Du soir ?

 

– Oui ! Le soleil est dans l’ouest, et il est évident qu’il va se coucher !

 

– Se coucher ? Non pas, mon capitaine, répondit Ben-Zouf. Il se lève bel et bien, comme un conscrit au coup de la diane ! Et voyez ! Depuis que nous causons, il a déjà monté sur l’horizon.

 

– Le soleil se lèverait maintenant dans l’ouest ! murmura le capitaine Servadac. Allons donc ! Ce n’est pas possible ! »

 

Cependant, le fait n’était pas discutable. L’astre radieux, apparaissant au-dessus des eaux du Chéliff, parcourait alors cet horizon occidental, sur lequel il avait tracé jusqu’alors la seconde moitié de son arc diurne.

 

Hector Servadac comprit sans peine qu’un phénomène absolument inouï, en tout cas inexplicable, avait modifié, non pas la situation du soleil dans le monde sidéral, mais le sens même du mouvement de rotation de la terre sur son axe.

 

C’était à s’y perdre. L’impossible pouvait-il donc devenir vrai ? Si le capitaine Servadac avait eu sous la main un des membres du Bureau des longitudes, il aurait essayé d’obtenir de lui quelques informations. Mais, absolument réduit à lui-même :

 

« Ma foi, dit-il, cela regarde les astronomes ! Je verrai, dans huit jours, ce qu’ils diront dans les journaux. »

 

Puis, sans s’arrêter plus longtemps à rechercher la cause de cet étrange phénomène :

 

« En route ! dit-il à son ordonnance. Quel que soit l’événement qui s’est accompli, et quand bien même toute la mécanique terrestre et céleste serait sens dessus dessous, il faut que j’arrive le premier sur le terrain pour faire au comte Timascheff l’honneur…

 

– De l’embrocher », répondit Ben-Zouf. Si Hector Servadac et son ordonnance eussent été d’humeur à observer les changements physiques qui s’étaient instantanément accomplis dans cette nuit du 31 décembre au 1er janvier, après avoir constaté cette modification dans le mouvement apparent du soleil, ils auraient, à coup sûr, été très frappés de l’incroyable variation qui s’était opérée dans les conditions atmosphériques. En effet, pour parler d’eux tout d’abord, ils se sentaient haletants, forcés de respirer plus rapidement, ainsi qu’il arrive aux ascensionnistes sur les montagnes, comme si l’air ambiant eût été moins dense, et, par conséquent, moins chargé d’oxygène. En outre, leur voix était plus faible. Donc, de deux choses l’une : ou bien ils avaient été frappés d’une demi-surdité, ou bien il fallait admettre que l’air fût tout à coup devenu moins propre à la transmission des sons.

 

Mais ces modifications physiques n’impressionnèrent, en ce moment, ni le capitaine Servadac ni Ben-Zouf, et tous deux se dirigèrent vers le Chéliff, en suivant l’abrupt sentier de la falaise.

 

Le temps, qui était très embrumé la veille, ne présentait plus la même apparence. Un ciel singulièrement teinté, qui se couvrit bientôt de nuages très bas, ne permettait plus de reconnaître l’arc lumineux que le soleil traçait d’un horizon à l’autre. Il y avait dans l’air des menaces d’une pluie diluvienne, sinon d’un orage à grand fracas. Toutefois, ces vapeurs, faute d’une condensation incomplète, n’arrivèrent pas à se résoudre.

 

La mer, pour la première fois sur cette côte, semblait être complètement déserte. Pas une voile, pas une fumée ne se détachaient sur les fonds grisâtres du ciel et de l’eau. Quant à l’horizon – était-ce une illusion d’optique ? – il semblait être extrêmement rapproché, aussi bien celui de la mer que celui qui circonscrivait la plaine, en arrière du littoral. Ses infinis lointains avaient disparu pour ainsi dire, comme si la convexité du globe eût été plus accusée.

 

Le capitaine Servadac et Ben-Zouf, marchant d’un pas rapide, sans échanger aucune parole, devaient avoir bientôt franchi les cinq kilomètres qui séparaient le gourbi du lieu de rendez-vous. L’un et l’autre, ce matin-là, purent observer qu’ils étaient physiologiquement organisés d’une tout autre manière. Sans trop s’en rendre compte, ils se sentaient particulièrement légers de corps, comme s’ils eussent eu des ailes aux pieds. Si l’ordonnance eût voulu formuler sa pensée, il aurait dit qu’il était « tout chose ».

 

« Sans compter que nous avons oublié de casser une forte croûte », murmura-t-il.

 

Et, il faut en convenir, ce genre d’oubli n’était pas dans les habitudes du brave soldat.

 

En ce moment, une sorte d’aboiement désagréable se fit entendre sur la gauche du sentier. Presque aussitôt un chacal s’échappa d’un énorme fourré de lentisques. Cet animal appartenait à une espèce particulière à la faune africaine qui porte un pelage régulièrement tacheté d’éclaboussures noires, et dont une raie, noire également, sillonne le devant des jambes.

 

Le chacal peut être dangereux, pendant la nuit, lorsqu’il chasse en troupe nombreuse. Seul, il n’est donc pas plus redoutable qu’un chien. Ben-Zouf n’était pas homme à s’inquiéter de celui-ci, mais Ben-Zouf n’aimait pas les chacals, – peut-être bien parce qu’il n’en existait pas une espèce spéciale à la faune de Montmartre.

 

L’animal, après avoir quitté le fourré, s’était acculé au pied d’une haute roche, qui mesurait bien dix mètres de hauteur. Il regardait avec une visible inquiétude les deux survenants. Ben-Zouf fit mine de l’ajuster, et, sur ce geste menaçant, l’animal, à la profonde stupéfaction du capitaine et de son ordonnance, s’élança et atteignit d’un seul bond le sommet de la roche.

 

« Quel sauteur ! s’écria Ben-Zouf. Il s’est enlevé à plus de trente pieds de bas en haut !

 

– C’est parbleu vrai ! répondit le capitaine Servadac tout songeur. Je n’ai jamais vu faire un bond pareil ! »

 

Le chacal, posé au sommet de la roche et planté sur son derrière, restait à les observer tous deux d’un air goguenard. Aussi, Ben-Zouf ramassa-t-il une pierre pour le forcer à déguerpir.

 

La pierre était fort grosse, et, cependant, elle ne pesa pas plus à la main de l’ordonnance que si elle n’eût été qu’une éponge pétrifiée.

 

« Satané chacal ! se dit Ben-Zouf. Cette pierre-là ne lui fera pas plus de mal qu’une brioche ! Mais pourquoi est-elle à la fois si légère et si grosse ? »

 

Cependant, n’ayant pas autre chose sous la main, il lança vigoureusement la susdite brioche.

 

Le chacal fut manqué. Toutefois, l’acte de Ben-Zouf, indiquant des intentions peu conciliantes, avait suffi à mettre en fuite le prudent animal, qui, bondissant par-dessus les haies et les rideaux d’arbres, disparut après une série de sauts gigantesques, comme eût pu faire un kangourou en gomme élastique.

 

Quant à la pierre, au lieu de frapper le but visé, elle avait décrit une trajectoire très tendue, à l’extrême surprise de Ben-Zouf, qui la vit tomber à plus de cinq cents pas au-delà de la roche.

 

« Nom d’un bédouin ! s’écria-t-il, mais je rendrais maintenant des points à un obusier de quatre ! »

 

Ben-Zouf se trouvait alors à quelques mètres en avant de son capitaine, près d’un fossé, rempli d’eau et large de dix pieds, qu’il s’agissait de franchir. Il prit donc son élan et sauta avec l’entrain d’un gymnaste.

 

« Eh bien ! Ben-Zouf, où vas-tu donc ? Qu’est-ce qui te prend ? Tu vas te casser les reins, imbécile ! »

 

Ces paroles échappèrent soudain au capitaine Servadac, et elles étaient provoquées par la situation de son ordonnance, qui se trouvait alors à une quarantaine de pieds en l’air.

 

Hector Servadac, à la pensée du danger que Ben-Zouf pouvait courir en retombant, s’élança à son tour pour franchir le fossé ; mais l’effort musculaire qu’il fit le porta lui-même à une hauteur qui ne pouvait être moindre de trente pieds. Il croisa même, en montant, Ben-Zouf qui redescendait. Puis, obéissant à son tour aux lois de la gravitation, il revint au sol avec une vitesse croissante, mais sans éprouver un choc plus violent que s’il ne se fût élevé qu’à quatre ou cinq pieds de hauteur.

 

« Ah çà ! s’écria Ben-Zouf, en éclatant de rire, nous voilà donc passés clowns, mon capitaine ! »

 

Hector Servadac, après quelques instants de réflexion, s’avança vers son ordonnance, et lui mettant la main sur l’épaule :

 

« Ne t’envole plus, Ben-Zouf, lui dit-il, et regarde-moi bien ! Je ne suis pas réveillé, réveille-moi, pince-moi jusqu’au sang, s’il le faut ! Nous sommes fous ou bien nous rêvons !

 

– Le fait est, mon capitaine, répondit Ben-Zouf, que ces choses-là ne me sont jamais arrivées que dans le pays des rêves, quand je rêvais que j’étais hirondelle, et que je franchissais la butte Montmartre, comme j’aurais fait de mon képi ! Tout ça n’est pas naturel ! Il nous est arrivé quelque chose, mais là, quelque chose qui n’est arrivé à personne encore ! Est-ce que c’est particulier à la côte d’Algérie, ce qui s’est passé ? »

 

Hector Servadac était plongé dans une sorte de stupeur.

 

« C’est à devenir enragé ! s’écria-t-il. Nous ne dormons pas, nous ne rêvons pas !… »

 

Mais il n’était pas homme à s’arrêter éternellement devant ce problème, très difficile à résoudre en ces circonstances.

 

« Après tout, arrive que pourra ! s’écria-t-il, décidé désormais à ne plus s’étonner de rien.

 

– Oui, mon capitaine, répondit Ben-Zouf, et, avant toute chose, terminons notre affaire avec le comte Timascheff. »

 

Au-delà du fossé, s’étendait une petite prairie d’un demi-hectare, tapissée d’une herbe moelleuse et à laquelle des arbres, plantés depuis une cinquantaine d’années, chênes-verts, palmiers, caroubiers, sycomores, mêlés aux cactus et aux aloès, que dominaient deux ou trois grands eucalyptus, faisaient un cadre charmant.

 

C’était précisément le champ clos où devait s’effectuer la rencontre des deux adversaires.

 

Hector Servadac promena un rapide regard sur la prairie. Puis, ne voyant personne :

 

« Mordioux ! dit-il, nous sommes tout de même les premiers arrivés au rendez-vous !

 

– Ou les derniers ! répliqua Ben-Zouf.

 

– Comment ? Les derniers ? Mais il n’est pas neuf heures, répliqua le capitaine Servadac en tirant sa montre qu’il avait à peu près réglée sur le soleil avant de quitter le gourbi.

 

– Mon capitaine, demanda l’ordonnance, voyez-vous cette boule blanchâtre à travers les nuages ?

 

– Je la vois, répondit le capitaine, en regardant un disque fortement embrumé, qui, en ce moment, apparaissait au zénith.

 

– Eh bien, reprit Ben-Zouf, cette boule-là, ça ne peut être que le soleil ou son suppléant !

 

– Le soleil au zénith, au mois de janvier, et sur le trenteneuvième degré de latitude nord ? s’écria Hector Servadac.

 

– Lui-même, mon capitaine, et il marque bien midi, ne vous en déplaise. Paraît qu’il était pressé aujourd’hui, et je parie mon képi contre une soupière de couscoussou, qu’il sera couché avant trois heures d’ici ! »

 

Hector Servadac, les bras croisés, resta pendant quelques instants immobile. Puis, après avoir fait un tour sur lui-même, ce qui lui avait permis d’examiner les divers points de l’horizon :

 

« Les lois de la pesanteur modifiées ! murmura-t-il, les points cardinaux changés, la durée du jour réduite de cinquante pour cent !… Voilà qui pourrait bien retarder indéfiniment ma rencontre avec le comte Timascheff ! Il y a quelque chose ! Ce n’est pas ma cervelle, que diable ! ni celle de Ben-Zouf qui ont déménagé ! »

 

L’indifférent Ben-Zouf, auquel le plus extraordinaire des phénomènes cosmiques n’aurait pas arraché une interjection quelconque, regardait tranquillement l’officier.

 

« Ben-Zouf ? dit celui-ci.

 

– Mon capitaine ?

 

– Tu ne vois personne ?

 

– Je ne vois personne. Notre Russe est reparti !

 

– En admettant qu’il fût reparti, mes témoins, eux, seraient restés à m’attendre, et, ne me voyant pas venir, ils n’auraient pas manqué de pousser jusqu’au gourbi.

 

– Juste, cela, mon capitaine.

 

– J’en conclus donc qu’ils ne sont pas venus !

 

– Et que s’ils ne sont pas venus ?…

 

– C’est que, très certainement, ils n’ont pas pu venir. Quant au comte Timascheff… »

 

Au lieu d’achever sa phrase, le capitaine Servadac s’approcha de la lisière rocheuse qui dominait le littoral, et il regarda si la goélette Dobryna n’était pas en vue à quelques encablures de la côte. Il pouvait se faire, après tout, que le comte Timascheff vînt par mer au lieu du rendez-vous, ainsi qu’il avait fait la veille.

 

La mer était déserte, et, pour la première fois, le capitaine Servadac observa que, bien qu’il ne fît aucun vent, elle était extraordinairement agitée, comme eût été de l’eau qui aurait été soumise à une ébullition prolongée sur un feu ardent. Certainement, la goélette n’aurait pas tenu sans peine contre cette houle anormale.

 

En outre, et pour la première fois aussi, Hector Servadac remarqua avec stupéfaction combien le rayon de cette circonférence, sur laquelle se confondaient le ciel et l’eau, avait diminué.

 

En effet, pour un observateur placé sur la crête de cette haute falaise, la ligne d’horizon aurait dû être reculée à une distance de quarante kilomètres. Or, dix kilomètres au plus formaient actuellement l’étendue du regard, comme si le volume du sphéroïde terrestre eût été considérablement diminué depuis quelques heures.

 

« Tout cela est par trop étrange ! » dit l’officier d’état-major.

 

Pendant ce temps, Ben-Zouf, aussi leste que le plus leste des quadrumanes, s’était hissé à la cime d’un eucalyptus. De ce point élevé, il observa le continent aussi bien dans la direction de Tenez et de Mostaganem que dans sa partie méridionale. Puis, une fois redescendu, il put affirmer à son capitaine que la plaine paraissait être absolument déserte.

 

« Au Chéliff ! dit Hector Servadac. Gagnons le fleuve ! Là, nous saurons peut-être à quoi nous en tenir !

 

– Au Chéliff ! » répondit Ben-Zouf.

 

Trois kilomètres au plus séparaient la prairie du fleuve que le capitaine Servadac comptait franchir, afin de pousser ensuite jusqu’à Mostaganem. Il lui fallait se hâter, s’il voulait atteindre la ville avant la chute du jour. À travers l’opaque couche de nuages, on sentait bien que le soleil déclinait très rapidement, et, – singularité inexplicable à joindre à tant d’autres –, au lieu de tracer la courbe oblique qu’exigeait la latitude de l’Algérie à cette époque de l’année, il tombait perpendiculairement à l’horizon.

 

Tout en marchant, le capitaine Servadac réfléchissait à ces étrangetés diverses. Si, par quelque phénomène absolument inouï, le mouvement de rotation du globe semblait avoir été modifié, si même, à considérer le passage du soleil au zénith, on devait admettre que la côte algérienne avait été reportée au-delà de l’équateur dans l’hémisphère austral, il ne semblait pas que la terre, sauf en ce qui concernait sa convexité, eût éprouvé quelque modification importante, – du moins en cette portion de l’Afrique. Le littoral était ce qu’il avait toujours été, une succession de falaises, de grèves et de roches arides, rouges comme si elles eussent été ferrugineuses. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, la côte n’avait subi aucune déformation. Aucune modification n’apparaissait sur la gauche, vers le sud, ou du moins vers ce que le capitaine Servadac persistait à appeler le sud, bien que la position de deux points cardinaux eût été évidemment changée, – car, pour le moment, il fallait bien se rendre à l’évidence, ils étaient intervertis. À trois lieues environ se développaient les premières rampes des monts Merjejah, et leur ligne de faîte traçait nettement sur le ciel son profil accoutumé.

 

En ce moment, une trouée se fit dans les nuages, et les rayons obliques du soleil arrivèrent jusqu’au sol. Il était patent que l’astre radieux, après s’être levé à l’ouest, allait se coucher à l’est.

 

« Mordioux ! s’écria le capitaine Servadac, je suis curieux de savoir ce qu’ils pensent de tout cela à Mostaganem ! Que dira le ministre de la Guerre, lorsqu’il aura appris par télégramme que sa colonie d’Afrique est désorientée au physique comme elle ne l’a, en aucun temps, été au moral ?

 

– La colonie d’Afrique, répondit Ben-Zouf, on la fourrera tout entière à la salle de police !

 

– Et que les points cardinaux sont en désaccord complet avec les règlements militaires !

 

– Aux compagnies de discipline, les points cardinaux !

 

– Et qu’au mois de janvier, le soleil vient me frapper perpendiculairement de ses rayons !

 

– Frapper un officier ! Fusillé le soleil ! »

 

Ah ! c’est que Ben-Zouf était à cheval sur la discipline. Cependant, Hector Servadac et lui se hâtaient le plus possible. Servis par l’extraordinaire légèreté spécifique, devenue leur essence même, faits déjà à cette décompression de l’air qui rendait leur respiration plus haletante, ils couraient mieux que des lièvres, ils bondissaient comme des chamois. Ils ne suivaient plus le sentier qui serpentait au sommet de la falaise et dont les détours eussent allongé leur route. Ils se dirigeaient par le plus court – à vol d’oiseau, comme on dit sur l’ancien continent –, à vol d’abeilles, comme on dit sur le nouveau. Nul obstacle ne pouvait les arrêter. Une haie, ils s’élançaient par-dessus ; un ruisseau, ils le franchissaient d’un bond ; un rideau d’arbres, ils le sautaient à pieds joints ; une butte, ils la passaient au vol. Montmartre, dans ces conditions, n’eût coûté qu’une enjambée à Ben-Zouf. Tous deux n’avaient plus qu’une crainte : c’était de s’allonger suivant la verticale en voulant s’accourcir suivant l’horizontale. Vraiment, c’est à peine s’ils touchaient ce sol, qui semblait ne plus être qu’un tremplin d’une élasticité sans limites.

 

Enfin, les bords du Chéliff apparurent, et, en quelques bonds, le capitaine Servadac et son ordonnance étaient sur sa rive droite.

 

Mais là, ils furent bien forcés de s’arrêter. Le pont, en effet, n’existait plus, et pour cause.

 

« Plus de pont ! s’écria le capitaine Servadac. Il y a donc eu par là une inondation, une reprise du déluge !

 

– Peuh ! » fit Ben-Zouf.

 

Et, cependant, il y avait lieu d’être étonné. En effet, le Chéliff avait disparu. De sa rive gauche il n’existait plus aucune trace. Sa rive droite, qui se dessinait la veille à travers la fertile plaine, était devenue un littoral. Dans l’ouest, des eaux tumultueuses, grondantes et non plus murmurantes, bleues et non plus jaunes, remplaçaient à perte de vue son cours paisible. C’était comme une mer qui s’était substituée au fleuve. Là finissait maintenant la contrée dont le développement formait hier encore le territoire de Mostaganem.

 

Hector Servadac voulut en avoir le cœur net. Il s’approcha de la rive, toute cachée sous les touffes de lauriers-roses, il puisa de l’eau avec sa main, il la porta à sa bouche…

 

« Salée ! dit-il. La mer, en quelques heures, a englouti toute la partie ouest de l’Algérie !

 

– Alors, mon capitaine, dit Ben-Zouf, cela durera plus longtemps, sans doute, qu’une simple inondation ?

 

– C’est le monde changé ! répondit l’officier d’état-major en secouant la tête, et ce cataclysme peut avoir des conséquences incalculables ! Mes amis, mes camarades, que sont-ils devenus ? »

 

Ben-Zouf n’avait jamais vu Hector Servadac si vivement impressionné. Il accorda donc sa figure avec la sienne, bien qu’il comprit encore moins que lui ce qui avait pu se passer. Il en aurait même pris philosophiquement son parti, s’il n’eût été de son devoir de partager « militairement » les sentiments de son capitaine.

 

Le nouveau littoral, dessiné par l’ancienne rive droite du Chéliff, courait nord et sud, suivant une ligne légèrement arrondie. Il ne semblait pas que le cataclysme, dont cette portion de l’Afrique venait d’être le théâtre, ne l’eût aucunement touché. Il était resté tel que l’établissait le levé hydrographique, avec ses bouquets de grands arbres, sa berge capricieusement découpée, le tapis vert de ses prairies. Seulement, au lieu d’une rive de fleuve, il formait à présent le rivage d’une mer inconnue.

 

Mais c’est à peine si le capitaine Servadac, devenu très sérieux, eut le temps d’observer les changements qui avaient si profondément altéré l’aspect physique de cette région. L’astre radieux, arrivé sur l’horizon de l’est, y tomba brusquement, comme fait un boulet dans la mer. On eût été sous les tropiques, au 21 septembre ou au 21 mars, à cette époque où le soleil coupe l’écliptique, que le passage du jour à la nuit ne se fût pas opéré plus rapidement. Ce soir-là, il n’y eut pas de crépuscule, et, le lendemain, il était probable qu’il n’y aurait pas d’aurore. Terre, mer, ciel, tout s’ensevelit instantanément dans une obscurité profonde.

 

Chapitre VI

 

Qui engage le lecteur à suivre le capitaine Servadac pendant sa première excursion sur son nouveau domaine

 

Le caractère aventureux du capitaine Servadac étant donné, on accordera sans peine qu’il ne se montrât point définitivement abasourdi de tant d’événements extraordinaires. Seulement, moins indifférent que Ben-Zouf, il aimait assez à savoir le pourquoi des choses. L’effet lui importait peu, mais à cette condition que la cause lui fût connue. À l’entendre, être tué par un boulet de canon n’était rien, du moment que l’on savait en vertu de quelles lois de balistique et par quelle trajectoire il vous arrivait en pleine poitrine. Telle était sa manière d’envisager les faits de ce monde. Aussi, après s’être préoccupé, autant que le comportait son tempérament, des conséquences du phénomène qui s’était produit, il ne songeait plus guère qu’à en découvrir la cause.

 

« Pardieu ! s’écria-t-il, au moment où la nuit se faisait subitement, il faudra voir cela au grand jour… en admettant que le jour, grand ou petit, revienne, car je veux qu’un loup me croque si je sais où s’en est allé le soleil !

 

– Mon capitaine, dit alors Ben-Zouf, sans vous commander, que faisons-nous maintenant ?

 

– Nous restons ici, et demain, s’il y a un demain, nous reviendrons au gourbi, après avoir reconnu la côte à l’ouest et au sud. Le plus important est de savoir où nous sommes et où nous en sommes, à défaut de pouvoir nous rendre compte de ce qui s’est passé par là-bas. Donc, après avoir suivi la côte à l’ouest et au sud.

 

– S’il y a une côte, fit observer l’ordonnance.

 

– Et s’il y a un sud ! répondit le capitaine Servadac.

 

– Alors on peut dormir ?

 

– Oui, si on le peut ! »

 

Et sur cette autorisation, Ben-Zouf, que tant d’incidents ne pouvaient émouvoir, se blottit dans une anfractuosité du littoral, mit ses deux poings sur ses yeux et s’endormit du sommeil de l’ignorant, qui est quelquefois plus profond que celui du juste. Le capitaine Servadac, lui, alla errer sur le rivage de la nouvelle mer, au milieu d’un fourmillement de points d’interrogation qui s’entrecroisaient devant ses yeux. Et d’abord, quelle pouvait être l’importance de la catastrophe ? S’était-elle exercée sur une portion restreinte de l’Afrique ? Alger, Oran, Mostaganem, ces villes si voisines cependant, avaient-elles été épargnées ? Hector Servadac devait-il croire que ses amis, ses camarades de la subdivision, étaient présentement engloutis avec les nombreux habitants de cette côte, ou que la Méditerranée, déplacée par une commotion quelconque avait seulement envahi cette partie du territoire algérien par l’embouchure du Chéliff ? Cela expliquait bien, dans une certaine mesure, la disparition du fleuve. Mais les autres faits cosmiques, cela ne les expliquait pas du tout.

 

Autre hypothèse. Fallait-il admettre que le littoral africain avait été soudain reporté jusqu’à la zone équatoriale ? Cela expliquait à la fois et le nouvel arc diurne décrit par le soleil et l’absence totale de crépuscule, mais non pas pourquoi des jours de six heures remplaçaient ceux de douze, ni comment il se faisait que le soleil se levait à l’ouest et se couchait à l’est !

 

« Et il est pourtant bien certain, se répétait le capitaine Servadac, que nous n’avons eu aujourd’hui que six heures de jour, et que les points cardinaux sont changés cap pour cap, comme dirait un marin, du moins en ce qui concerne le levant et le couchant ! Enfin, nous verrons demain, quand le soleil reviendra, – s’il revient ! »

 

Le capitaine Servadac était devenu très méfiant.

 

Il était vraiment fâcheux que le ciel fût couvert et que le firmament ne montrât pas son habituel étincellement d’étoiles. Bien que peu savant en cosmographie, Hector Servadac n’était pas sans connaître les principales constellations. Il aurait donc vu si la polaire était toujours à sa place, ou si, au contraire, quelque autre étoile ne la remplaçait pas, – ce qui eût irréfutablement prouvé que le globe terrestre tournait sur un nouvel axe, et peut-être en sens inverse, ce qui eût déjà donné la raison de bien des choses. Mais aucune trouée ne se fit dans ces nuages qui semblaient être assez denses pour contenir un déluge, et pas une étoile ne s’offrit aux yeux de l’observateur désappointé.

 

Quant à la lune, il ne fallait pas l’attendre, car elle était précisément nouvelle à cette époque du mois, et, par conséquent, elle avait disparu avec le soleil au-dessous de l’horizon.

 

Quelle fut donc la surprise du capitaine Servadac, lorsque, après une heure et demie de promenade, il aperçut au-dessus de l’horizon une forte lueur dont les rayons se tamisaient à travers le rideau de nuages.

 

« La lune ! s’écria-t-il. Mais non, ce ne peut être elle ! Est-ce que, par hasard, la chaste Diane ferait aussi des siennes et se lèverait dans l’ouest ? Non ! ce n’est pas la lune ! Elle ne produirait pas une lumière aussi intense, à moins qu’elle ne se fût singulièrement rapprochée de la terre. »

 

En effet, la lumière développée par cet astre, quel qu’il fût, était si considérable, qu’elle traversa l’écran des vapeurs, et un véritable demi-jour se répandit sur la campagne.

 

« Serait-ce donc le soleil ? se demanda l’officier. Mais il n’y a pas cent minutes qu’il s’est couché dans l’est ! Et pourtant, si ce n’est ni le soleil ni la lune, qu’est-ce donc ? Quelque monstrueux bolide ? Ah ! mille diables ! ces satanés nuages ne s’entrouvriront donc pas ? »

 

Puis, faisant un retour sur lui-même :

 

« Je vous demande un peu, se dit-il, si je n’aurais pas mieux fait d’employer une partie du temps que j’ai si sottement perdu, à apprendre l’astronomie ! Qui sait ? C’est peut-être très simple, tout ce que je me casse la tête à vouloir comprendre maintenant ! »

 

Les mystères de ce nouveau ciel restèrent impénétrables. L’énorme lueur, évidemment projetée par un disque éblouissant, de dimension gigantesque, inonda de ses rayons le dôme supérieur des nuages pendant une heure environ. Puis – particularité non moins surprenante – le disque, au lieu de décrire un arc, comme tout astre fidèle aux lois de la mécanique céleste, au lieu de redescendre sur l’horizon opposé, sembla s’éloigner suivant une ligne perpendiculaire au plan de l’équateur, entraînant avec lui ce demi-jour, si doux à l’œil, qui imprégnait vaguement l’atmosphère.

 

Tout rentra donc dans l’obscurité, et le cerveau du capitaine Servadac n’échappa point à cet assombrissement général. Le capitaine n’y comprenait absolument rien. Les règles les plus élémentaires de la mécanique étaient enfreintes, la sphère céleste ressemblait à une horloge dont le grand ressort vient de s’affoler subitement, les planètes manquaient à toutes les lois de la gravitation, et il n’existait plus aucune raison de penser que le soleil dût reparaître jamais sur un horizon quelconque de ce globe.

 

Trois heures après, cependant, l’astre du jour, sans aube à son lever, revenait à l’ouest, la lumière matinale blanchissait l’amas des nuées, le jour succédait à la nuit, et le capitaine Servadac, consultant sa montre, notait que cette nuit avait duré exactement six heures.

 

Six heures ne pouvaient faire le compte de Ben-Zouf. Il fallut donc réveiller l’intrépide dormeur.

 

Hector Servadac le secoua sans plus de façon.

 

« Allons ! lève-toi, et en route ! lui cria-t-il.

 

– Eh, mon capitaine ! répondit Ben-Zouf en se frottant les yeux, il me semble que je n’ai pas mon compte ! C’est à peine si je commence à m’endormir !

 

– Tu as dormi toute la nuit !

 

– Une nuit, ça !…

 

– Une nuit de six heures, mais il faudra bien t’y faire !

 

– On s’y fera.

 

– En route. Pas de temps à perdre. Retournons au gourbi par le plus court, et voyons ce que sont devenus nos chevaux et ce qu’ils pensent de tout cela !

 

– Ils pensent, sans doute, répondit l’ordonnance, qui ne répugnait pas au calembour, que je ne les ai guère « pansés » depuis hier. Aussi, je vais leur faire une toilette complète, mon capitaine !

 

– C’est bon, c’est bon ! mais tu feras vite, et, dès qu’ils seront sellés, nous opérerons une reconnaissance. C’est bien le moins que nous sachions ce qui reste de l’Algérie !

 

– Et puis ?…

 

– Et puis, si nous ne pouvons gagner Mostaganem par le sud, nous nous rabattrons sur Tenez par l’est. »

 

Le capitaine Servadac et son ordonnance reprirent le sentier des falaises, pour revenir au gourbi. Comme ils se sentaient grand appétit, ils ne se firent pas faute de cueillir, chemin faisant, figues, dattes et oranges qui pendaient à portée de leur main. Sur cette partie du territoire, absolument déserte, dont de nouvelles plantations avaient fait un riche et vaste verger, ils n’avaient à craindre aucun procès-verbal.

 

Une heure et demie après avoir quitté ce rivage qui avait été la rive droite du Chéliff, ils arrivaient au gourbi. Là, ils retrouvèrent les choses dans l’état où ils les avaient laissées. Personne, évidemment, n’était venu en cet endroit pendant leur absence, et la partie est du territoire semblait être aussi déserte que cette partie ouest qu’ils venaient de parcourir.

 

Les préparatifs de départ furent lestement faits. Quelques biscuits et des conserves de gibier emplirent la musette de Ben-Zouf. Quant à la boisson, l’eau ne manquait pas. De nombreux et limpides ruisseaux coulaient à travers la plaine. Ces anciens affluents d’un fleuve, devenus fleuves à leur tour, étaient maintenant tributaires de la Méditerranée.

 

Zéphyr – c’était le cheval du capitaine Servadac – et Galette (un souvenir du moulin de Montmartre) – c’était la jument de Ben-Zouf – furent harnachés en un tour de main. Les deux cavaliers se mirent rapidement en selle, et les voilà galopant vers le Chéliff.

 

Mais si eux-mêmes avaient déjà ressenti le effets de la diminution de la pesanteur, si leur force musculaire leur avait paru au moins quintuplée, les deux chevaux subirent dans la même proportion les mêmes modifications physiques. Ce n’étaient plus de simples quadrupèdes. Véritables hippogriffes, c’est à peine si leurs pieds touchaient le sol. Fort heureusement, Hector Servadac et Ben-Zouf étaient bons cavaliers, et, rendant la main, ils excitèrent plutôt qu’ils ne retinrent leurs montures.

 

En vingt minutes, les huit kilomètres qui séparaient le gourbi de l’embouchure du Chéliff furent franchis, et, prenant une allure plus modérée, les deux chevaux commencèrent à descendre vers le sud-est, en suivant l’ancienne rive droite du fleuve.

 

Ce littoral avait gardé l’aspect qui le caractérisait, lorsqu’il ne formait qu’une simple berge du Chéliff. Seulement, toute l’autre partie riveraine, on se le rappelle, avait disparu, et elle était remplacée par un horizon de mer. Ainsi donc, au moins jusqu’à la limite tracée par cet horizon, toute cette portion de la province d’Oran, en avant de Mostaganem, devait avoir été engloutie pendant la nuit du 31 décembre au 1er janvier.

 

Le capitaine Servadac connaissait parfaitement ce territoire, qu’il avait exploré. Il en avait fait autrefois la triangulation, et il pouvait s’orienter avec une exactitude parfaite. Son but, après l’avoir reconnu sur la plus grande étendue possible, était de faire un rapport qu’il adresserait… où, à qui et quand ? il l’ignorait.

 

Pendant les quatre heures de jour qui restaient, les deux cavaliers firent environ trente-cinq kilomètres depuis l’embouchure du Chéliff. La nuit venue, ils campèrent près d’un léger coude de ce qui avait été le fleuve, et devant lequel, la veille encore, se déversaient les eaux d’un affluent de sa rive gauche, la Mina, maintenant absorbée par la nouvelle mer.

 

Pendant cette excursion, on n’avait pas rencontré âme qui vive, ce qui ne laissait pas d’être surprenant.

 

Ben-Zouf organisa la couchée tant bien que mal. Les chevaux furent entravés et purent paître à loisir l’herbe épaisse qui tapissait la berge. La nuit se passa sans incident.

 

Le lendemain, 2 janvier, c’est-à-dire au moment où aurait dû commencer la nuit du 1er au 2 janvier suivant l’ancien calendrier terrestre, le capitaine Servadac et son ordonnance, remontant à cheval, continuèrent l’exploration du littoral. Partis au lever du soleil, ils franchirent pendant les six heures de jour une distance de soixante-dix kilomètres.

 

La délimitation du territoire était toujours formée par l’ancienne rive droite du fleuve. Seulement, à vingt kilomètres environ de la Mina, une portion importante de la rive avait disparu, et, avec elle, s’étaient engloutis l’annexe de Surkelmittou et les huit cents habitants qu’elle renfermait. Et qui sait si tel n’avait pas été le sort d’autres villes plus considérables de cette partie de l’Algérie, située au-delà du Chéliff, telles que Mazagran, Mostaganem, Orléansville ?

 

Après avoir contourné la petite baie créée nouvellement par la rupture de la rive, le capitaine Servadac retrouva la berge du fleuve, précisément en face de la place qu’aurait dû occuper la commune mixte d’Ammi-Moussa, l’ancienne Khamis des Béni-Ouragh. Mais il ne restait pas un seul vestige de ce chef-lieu de cercle, ni même du pic de Mankoura, haut de onze cent vingt-six mètres, en avant duquel il était bâti.

 

Ce soir-là, les deux explorateurs campèrent à un angle qui, de ce côté, terminait brusquement leur nouveau domaine. C’était presque à l’endroit où aurait dû se trouver l’importante bourgade de Memounturroy, dont il n’y avait plus aucune trace.

 

« Et moi qui comptais, ce soir, souper et coucher à Orléansville ! dit le capitaine Servadac, en considérant la sombre mer, étendue alors devant ses yeux.

 

– Impossible, mon capitaine, répondit Ben-Zouf, à moins d’y aller en bateau !

 

– Sais-tu bien, Ben-Zouf, que, tous les deux, nous avons eu une fière chance !

 

– Bon, mon capitaine ! C’est notre habitude ! Et vous verrez que nous trouverons le moyen de traverser cette mer pour aller flâner du côté de Mostaganem !

 

– Hum ! si nous sommes sur une presqu’île, ce qu’il faut espérer, c’est plutôt à Tenez que nous irons chercher des nouvelles !…

 

– Ou en donner », répondit fort judicieusement Ben-Zouf. Au retour du soleil, six heures plus tard, le capitaine Servadac pouvait examiner la nouvelle conformation du territoire. Du point où il avait campé pendant la nuit, le littoral courait maintenant sud et nord. Ce n’était plus une rive naturelle, ainsi que l’était autrefois celle du Chéliff. Une brisure, nouvellement faite, délimitait là l’ancienne plaine. À cet angle manquait, on l’a dit, la bourgade de Memounturroy. En outre, Ben-Zouf, ayant sauté sur une colline située en arrière, ne put rien apercevoir au-delà de l’horizon de mer. Pas de terre en vue. Par conséquent, rien d’Orléansville, qui aurait dû se trouver à dix kilomètres dans le sud-ouest.

 

Le capitaine Servadac et lui, abandonnant donc le lieu de campement, suivirent la nouvelle lisière au milieu des terres éboulées, des champs tranchés brusquement, des arbres à demi déracinés et pendant sur les eaux, – entre autres quelques vieux oliviers dont le tronc, fantastiquement contourné, semblait avoir été coupé à la hache.

 

Les deux cavaliers allaient plus lentement, car le littoral, frangé de criques et de caps, les obligeait à faire d’incessants détours. Si bien qu’au soleil couchant, après un nouveau parcours de trente-cinq kilomètres, ils avaient seulement atteint le pied des montagnes de Dj Merjejah, qui, avant la catastrophe, terminaient de ce côté la chaîne du Petit-Atlas.

 

En cet endroit, la chaîne était violemment rompue et s’élevait à pic sur le littoral.

 

Le lendemain matin, après avoir franchi à cheval une des gorges de la montagne, le capitaine Servadac et Ben-Zouf gravissaient à pied l’un des plus hauts sommets, et ils prenaient enfin une connaissance exacte de cette étroite portion du territoire algérien, dont, maintenant, ils semblaient être les seuls habitants.

 

Une nouvelle côte se développait depuis la base de la Merjejah jusqu’aux derniers rivages de la Méditerranée, sur une longueur de trente kilomètres environ. Aucun isthme ne rattachait ce territoire à celui de Tenez, qui avait disparu. Ce n’était donc point une presqu’île, mais une île que les deux explorateurs venaient d’explorer. Des hauteurs qu’il occupait, le capitaine Servadac fut obligé à sa grande surprise, de constater que la mer l’entourait de toutes parts, et, si loin que se portassent ses regards, il ne put découvrir aucune apparence de terre.

 

Cette île, nouvellement découpée dans le sol algérien, affectait la forme d’un quadrilatère irrégulier, presque un triangle, dont le périmètre pouvait se décomposer ainsi : cent vingt kilomètres sur l’ancienne rive droite du Chéliff ; trente-cinq kilomètres du sud au nord, en remontant vers la chaîne du Petit-Atlas ; trente kilomètres d’une ligne oblique qui aboutissait à la mer, et cent kilomètres de l’ancien littoral de la Méditerranée. En tout, deux cent quatre-vingt-cinq kilomètres.

 

« Très bien ! dit l’officier, mais pourquoi ?

 

– Bah ! Pourquoi pas ? répondit Ben-Zouf. C’est comme ça, parce que c’est comme ça ! Si le Père éternel l’a voulu, mon capitaine, faudra s’en arranger tout de même ! »

 

Tous deux redescendirent la montagne et reprirent leurs chevaux, qui broutaient tranquillement l’herbe verte. Ce jour-là, ils poussèrent jusqu’au littoral de la Méditerranée, sans trouver aucun vestige de la petite ville de Montenotte, disparue comme Tenez, dont pas une maison en ruine ne put même être aperçue à l’horizon.

 

Le lendemain, 5 janvier, ils firent une marche forcée le long du rivage méditerranéen. Ce littoral n’avait pas été respecté aussi complètement que le pensait l’officier d’état-major. Quatre bourgades manquaient sur cette côte : Callaat-Chimah, Agmiss, Marabout et Pointe-Basse. Les caps n’avaient pu résister au choc et s’étaient détachés du territoire. Du reste, les explorateurs avaient pu constater que leur île était absolument dépourvue d’habitants autres qu’eux-mêmes, mais la faune y était représentée par quelques troupeaux de ruminants qui erraient à travers la plaine.

 

Le capitaine Servadac et son ordonnance avaient employé à parcourir le périmètre de cette île cinq des nouveaux jours, soit, en réalité, deux et demi des anciens. Il y avait donc soixante heures qu’ils avaient quitté le gourbi, lorsqu’ils y rentrèrent.

 

« Eh bien, mon capitaine ? dit Ben-Zouf.

 

– Eh bien, Ben-Zouf ?

 

– Vous voilà gouverneur général de l’Algérie !

 

– Une Algérie sans habitants !

 

– Bon ! Est-ce que je ne compte pas ?

 

– Alors tu serais ?…

 

– La population, mon capitaine, la population !

 

– Et mon rondeau ? dit le capitaine Servadac en se couchant. C’était bien la peine de tant m’escrimer à le faire ! »

 

Chapitre VII

 

Dans lequel Ben-Zouf croit devoir se plaindre de la négligence du gouverneur général à son égard

 

Dix minutes après, le gouverneur général et la « population » dormaient profondément dans une des chambres du poste, le gourbi ne s’étant pas encore relevé de ses ruines. Cependant, le sommeil de l’officier fut légèrement troublé par cette pensée que, s’il avait constaté tant d’effets nouveaux, les causes premières lui étaient toujours inconnues. Sans être autrement cosmographe, un effort de sa mémoire lui rappela certaines lois générales qu’il croyait avoir oubliées. Il se demanda donc si un changement dans l’inclinaison de l’axe terrestre sur l’écliptique n’avait pas engendré ces phénomènes. Mais, si un pareil changement eût expliqué le déplacement des mers et peut-être celui des points cardinaux, il n’avait pu produire l’accourcissement des jours, ni la diminution de l’intensité de la pesanteur à la surface du globe. Hector Servadac dut bientôt renoncer à cette hypothèse, – ce qui ne laissa pas de le tracasser fort, car il était, comme on dit, au bout de son rouleau. Mais, sans doute, la série des singularités n’était pas close, et il était possible que quelque autre étrangeté le mît sur la voie. Il espérait, du moins.

 

Le lendemain, le premier soin de Ben-Zouf fut de préparer un bon déjeuner. Il fallait se refaire, que diable ! Lui avait faim comme trois millions d’Algériens. C’était le cas ou jamais d’en finir avec une douzaine d’œufs, que le cataclysme qui avait « cassé le pays » avait cependant respectés. Avec un bon plat de ce couscoussou que l’ordonnance savait préparer remarquablement, cela ferait un excellent repas.

 

Or, le fourneau était là, dans le poste, la casserole de cuivre luisait comme si elle sortait des mains du fourbisseur, l’eau fraîche attendait dans une de ces grandes alcarazas dont l’évaporation perlait la surface. Avec trois minutes d’immersion dans l’eau bouillante, Ben-Zouf se chargeait d’obtenir d’excellents œufs à la coque.

 

Le feu fut allumé en un tour de main, et, suivant sa coutume, l’ordonnance entonna le refrain militaire :

 

Y a-t-il du sel Dans la gamelle ? Y a-t-il du veau Pour le fricot ?

 

Le capitaine Servadac, allant et venant, observait d’un œil curieux ces préparatifs culinaires. À l’affût de nouveaux phénomènes qui pussent le tirer d’incertitude, il se demandait si quelque singularité n’allait pas encore se produire. Le fourneau fonctionnerait-il comme d’habitude ? L’air, modifié, lui apporterait-il son contingent d’oxygène ?

 

Oui, le fourneau s’alluma, et, sous le souffle un peu haletant de Ben-Zouf, une belle flamme se dégagea des brindilles mêlées aux morceaux de charbon. Donc, à cet égard, rien d’extraordinaire.

 

La casserole fut mise sur le fourneau, l’eau remplit la casserole, et Ben-Zouf attendit que le liquide entrât en ébullition pour y plonger ses œufs, qui paraissaient vides, tant ils pesaient peu à sa main.

 

La casserole n’était pas depuis deux minutes sur le fourneau, que l’eau bouillait déjà.

 

« Diable ! comme le feu chauffe à présent ! s’écria Ben-Zouf.

 

– Ce n’est pas le feu qui chauffe davantage, répondit le capitaine Servadac, après avoir réfléchi, c’est l’eau qui bout plus vite. »

 

Et, prenant un thermomètre centigrade suspendu au mur du poste, il le plongea dans l’eau bouillante. L’instrument ne marqua que soixante-six degrés. « Bon ! s’écria l’officier, voilà l’eau qui bout à soixante-six degrés au lieu de cent !

 

– Eh bien, mon capitaine ?

 

– Eh bien, Ben-Zouf, je te conseille de laisser tes œufs un bon quart d’heure dans ta casserole, et encore seront-ils à peine cuits !

 

– Mais ils seront durs ?

 

– Non, mon ami, et c’est tout au plus s’ils seront assez cuits pour colorer nos mouillettes ! »

 

La cause de ce phénomène était évidemment une diminution de hauteur de la couche atmosphérique, ce qui concordait avec la diminution de densité de l’air déjà observée. Le capitaine Servadac ne s’y trompa pas. La colonne d’air, au-dessus de la surface du globe, avait décru d’un tiers environ, et c’est pourquoi l’eau, soumise à une moindre pression, bouillait à soixante-six degrés au lieu de cent. Un phénomène identique se fût produit au sommet d’une montagne dont l’altitude aurait été de onze mille mètres, et si le capitaine Servadac avait possédé un baromètre, il eût déjà constaté cette décroissance de la colonne atmosphérique. C’est même cette circonstance qui avait provoqué chez Ben-Zouf et chez lui cet affaiblissement de la voix, cette aspiration plus vive, et cette décompression des vaisseaux sanguins, à laquelle ils étaient faits déjà.

 

« Et cependant, se dit-il, il me paraît difficile d’admettre que notre campement ait été transporté à une telle hauteur, puisque la mer est là, qui baigne les falaises ! »

 

Mais si, en cette occasion, Hector Servadac avait tiré des conséquences justes, il ne pouvait encore dire quelle en était la cause, Inde irae.

 

Cependant, grâce à une immersion plus longue, les œufs furent presque cuits. Il en fut de même pour le couscoussou. Ben-Zouf observa justement qu’il en serait quitte, à l’avenir, pour commencer ses opérations culinaires une heure plus tôt, et il servit son capitaine.

 

Et pendant que celui-ci mangeait de grand appétit, en dépit de ses préoccupations :

 

« Eh bien, mon capitaine ? dit Ben-Zouf, qui n’entrait jamais en matière sans employer cette formule interrogative.

 

– Eh bien, Ben-Zouf ? répondit l’officier, suivant l’invariable habitude qu’il avait de répondre ainsi à son ordonnance.

 

– Qu’allons-nous faire ?

 

– Nous allons attendre.

 

– Attendre ?…

 

– Que l’on vienne nous chercher.

 

– Par mer ?

 

– Par mer, nécessairement, puisque nous sommes maintenant campés dans une île.

 

– Alors, mon capitaine, vous pensez que les camarades…

 

– Je pense, ou du moins j’espère que la catastrophe a limité ses ravages à quelques points de la côte algérienne, et que, par conséquent, nos camarades sont sains et saufs.

 

– Oui, mon capitaine, il faut l’espérer.

 

– Il n’est donc pas douteux que le gouverneur général ne veuille avoir le cœur net de ce qui s’est passé. Il a dû expédier d’Alger quelque bâtiment pour explorer le littoral, et j’ose croire qu’il ne nous aura pas oubliés. Surveille donc la mer, Ben-Zouf, et, dès qu’un navire sera en vue, nous lui ferons des signaux.

 

– Et s’il ne vient pas de navire ?

 

– Alors nous construirons une embarcation, et nous irons à ceux qui ne seront pas venus à nous.

 

– Bon, mon capitaine. Vous êtes donc marin ?

 

– On est toujours marin quand il est nécessaire de l’être », répondit imperturbablement l’officier d’état-major.

 

Et voilà pourquoi Ben-Zouf, une longue-vue aux yeux, ne cessa d’interroger l’horizon pendant les jours qui suivirent. Mais aucune voile n’apparut dans le champ de sa lunette.

 

« Nom d’un Kabyle ! s’écriait-il, Son Excellence le gouverneur général met quelque négligence à notre endroit ! »

 

Au 6 janvier, la situation des deux insulaires ne s’était aucunement modifiée. Ce 6 janvier était la date vraie, c’est-à-dire celle du calendrier, avant que les anciens jours terrestres eussent perdu douze heures sur vingt-quatre. Le capitaine Servadac, non sans raison et dans le but de mieux s’y reconnaître, avait préféré s’en tenir à l’ancienne méthode. Aussi, bien que le soleil se fût levé et couché douze fois sur l’horizon de l’île, ne comptait-il que six jours depuis le 1er janvier à minuit, commencement du jour de l’année civile. Sa montre lui servait à noter exactement les heures écoulées. Bien évidemment, une horloge à balancier, dans les circonstances où il se trouvait, ne lui eût donné que des indications fausses, par suite de la diminution de la pesanteur ; mais une montre, mue par un ressort, n’est pas soumise aux effets de l’attraction, et, si la montre du capitaine Servadac était bonne, elle devait marcher régulièrement, même après tant de trouble apporté à l’ordre physique des choses. C’est ce qui arriva en cette occasion.

 

« Bigre ! mon capitaine, dit alors Ben-Zouf, qui avait quelque littérature, il me semble que vous tournez au Robinson et que je frise le Vendredi ! Est-ce que je suis Nègre ?…

 

– Non, Ben-Zouf, répondit le capitaine Servadac, tu es encore d’un joli blanc… foncé !

 

– Un Vendredi blanc, reprit Ben-Zouf, ça n’est pas complet, mais j’aime mieux ça ! »

 

Donc, le 6 janvier, n’ayant rien vu venir, le capitaine jugea convenable de faire ce qu’ont fait tous les Robinsons avant lui, c’est-à-dire d’inventorier les ressources végétales et animales de son domaine.

 

L’île Gourbi – il lui donna ce nom – avait une contenance superficielle de trois mille kilomètres carrés environ, soit trois cent mille hectares. Bœufs, vaches, chèvres et moutons s’y trouvaient en assez grand nombre, mais le chiffre ne pouvait en être fixé. Le gibier abondait, et il n’y avait plus à craindre qu’il abandonnât le territoire. Les céréales ne manquaient pas. Trois mois plus tard, les récoltes de blé, de maïs, de riz et autres seraient bonnes à engranger. Donc, la nourriture du gouverneur, de la population, des deux chevaux était assurée et bien au-delà. Si même de nouveaux habitants atterrissaient sur l’île, leur existence s’y trouverait complètement garantie.

 

Du 6 au 13 janvier, la pluie tomba avec une extrême abondance. Le ciel était constamment couvert d’épais nuages, que leur condensation ne parvenait pas à diminuer. Plusieurs gros orages éclatèrent aussi, – météores rares à cette époque de l’année. Mais Hector Servadac n’avait pas été sans observer que la température avait une tendance anormale à s’élever. Été singulièrement précoce que celui-là, car il commençait au mois de janvier ! Remarque encore plus étonnante, cet accroissement de température était non seulement constant, mais progressif, comme si le globe terrestre se fût rapproché du soleil d’une manière régulière et continue.

 

En même temps que la chaleur, la lumière devenait aussi plus intense, et, sans cet épais écran de vapeurs que les nuages interposaient entre le ciel et la surface de l’île, l’irradiation solaire eût éclairé les objets terrestres avec une vivacité tout à fait nouvelle.

 

Ce qu’était la rage d’Hector Servadac de ne pouvoir observer ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles, ni aucun point de ce firmament qui eût peut-être répondu à ses questions si la brume se fût dissipée, on le comprend de reste. Ben-Zouf essaya une ou deux fois de calmer son capitaine en lui prêchant cette résignation qu’il poussait, lui, jusqu’à l’indifférence ; mais il fut si mal reçu, qu’il ne se hasarda plus à rien dire. Il se bornait donc à remplir convenablement ses fonctions de vigie. Malgré la pluie, malgré le vent, malgré l’orage, il montait sa garde, jour et nuit, au sommet de la falaise, ne donnant que quelques heures au sommeil. Mais c’était vainement qu’il parcourait des yeux cet horizon invariablement désert. D’ailleurs, quel navire eût pu tenir par ce mauvais temps et sous de telles bourrasques ? La mer soulevait ses lames à une inconcevable hauteur, et l’ouragan s’y déchaînait avec une fureur incomparable. Certes, à la seconde période de formation, lorsque les premières eaux, volatilisées par la chaleur interne, s’élevaient en vapeurs dans l’espace pour retomber en torrents sur la terre, les phénomènes de l’époque diluvienne n’avaient pu s’accomplir avec une plus surprenante intensité.

 

Mais, le 13, ce déluge cessa comme par enchantement. Les dernières violences du vent dissipèrent les derniers nuages dans la nuit du 13 au 14. Hector Servadac, depuis six jours confiné dans le poste, le quitta dès qu’il vit la pluie cesser et le vent calmir. Il courut se poster, lui aussi, sur la falaise. Qu’allait-il lire dans les astres ? Ce gros disque, un instant entrevu dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, reparaîtrait-il à ses yeux ? Le secret de sa destinée lui serait-il révélé enfin ?

 

Le ciel resplendissait. Aucune vapeur ne voilait les constellations. Le firmament se tendait au regard comme une immense carte céleste, et quelques nébuleuses se dessinaient là où l’œil d’un astronome n’eût pu autrefois les distinguer sans télescope.

 

Le premier soin de l’officier fut d’observer la polaire, car observer la polaire, c’était son fort.

 

Elle était là, mais très abaissée sur l’horizon, et il était probable qu’elle ne servait plus de pivot central à tout le système stellaire. En d’autres termes, l’axe de la terre, indéfiniment prolongé, ne passait plus par le point fixe que cette étoile occupait ordinairement dans l’espace. Et en effet, une heure après, elle s’était sensiblement déplacée déjà et s’abaissait sur l’horizon, comme si elle eût appartenu à quelque constellation zodiacale.

 

Restait donc à trouver quelle était l’étoile qui la remplaçait, c’est-à-dire par quel point du ciel passait maintenant l’axe prolongé de la terre. Ce fut à cette observation que, pendant plusieurs heures, Hector Servadac s’attacha uniquement. La nouvelle polaire devait être immobile comme l’était l’ancienne, au milieu des autres étoiles qui, dans leur mouvement apparent, accomplissent autour d’elle leur révolution diurne.

 

Le capitaine Servadac reconnut bientôt que l’un de ces astres, très rapproché de l’horizon septentrional, remplissait ces conditions d’immobilité et semblait être stationnaire entre tous. C’était l’étoile Véga de la Lyre, – celle-là même qui, par suite de la précession des équinoxes, doit remplacer la polaire dans douze mille ans. Or, comme il ne s’était pas écoulé douze mille ans depuis quatorze jours, il fallait bien en conclure que l’axe de la terre avait été brusquement changé.

 

« Et alors, observa le capitaine, non seulement l’axe aurait été changé, mais, puisqu’il passe par un point si rapproché de l’horizon, il faudrait admettre que la Méditerranée se trouverait reportée à l’équateur. »

 

Et il tomba dans un abîme de réflexions, pendant que ses regards erraient de la Grande Ourse, devenue une constellation zodiacale et dont la queue seule sortait alors des eaux, jusqu’à ces nouvelles étoiles de l’hémisphère austral, qui, pour la première fois, se levaient à ses yeux.

 

Un cri de Ben-Zouf le ramena sur la terre.

 

« La lune ! s’écria l’ordonnance.

 

– La lune ?

 

– Oui ! la lune ! » répliqua Ben-Zouf, enchanté de revoir « la compagne des nuits terrestres », comme on dit en langage poétique.

 

Et il montrait un disque qui s’élevait à l’opposé de la place que devait occuper le soleil en ce moment.

 

Était-ce la lune ou quelque autre planète inférieure, grossie par le rapprochement ? Le capitaine Servadac eût été fort embarrassé de se prononcer. Il prit une assez forte lunette, dont il se servait habituellement dans ses opérations géodésiques, et il la braqua sur l’astre signalé.

 

« Si c’est la lune, dit-il, il faut avouer qu’elle s’est considérablement éloignée de nous ! Ce ne serait plus par milliers, ce serait par millions de lieues qu’il faudrait maintenant évaluer sa distance ! »

 

Après une minutieuse observation, il crut pouvoir affirmer que ce n’était point la lune. Il ne reconnaissait pas sur ce disque pâli ces jeux de lumière et d’ombre qui lui donnent en quelque sorte l’apparence d’une face humaine. Il n’y retrouvait aucune trace des plaines ou mers, ni de cette auréole de rainures qui rayonnent autour du splendide mont Tycho.

 

« Eh non ! Ce n’est pas la lune ! dit-il.

 

– Pourquoi n’est-ce pas la lune ? demanda Ben-Zouf, qui tenait particulièrement à sa découverte.

 

– Parce que cet astre-là possède lui-même une petite lune, qui lui sert de satellite ! »

 

En effet, un point lumineux, tel qu’apparaissent les satellites de Jupiter au foyer des instruments de médiocre puissance, se montrait assez nettement dans le champ de la lunette.

 

« Mais, si ce n’est pas la lune, qu’est-ce donc alors ? s’écria le capitaine Servadac en frappant du pied. Ce n’est pas Vénus, ce n’est pas Mercure, puisque ces deux planètes n’ont pas de satellites ! Et, cependant, il s’agit là d’une planète dont l’orbite est contenue dans celle de la terre, puisqu’elle accompagne le soleil dans son mouvement apparent ! Mais, mordioux ! si ce n’est ni Vénus ni Mercure, ce ne peut être que la lune, et, si c’est la lune, où diable a-t-elle volé ce satellite-là ? »

 

Chapitre VIII

 

Où il est question de Vénus et de Mercure, qui menacent de devenir des planètes d’achoppement

 

Le soleil reparut bientôt, et tout le fourmillement des étoiles s’effaça devant son intense irradiation. Plus d’observations possibles. Il fallait les remettre aux nuits prochaines, si l’état du ciel le permettait.

 

Quant à ce disque dont la lueur s’était glissée à travers la couche de nuages, le capitaine Servadac en avait en vain cherché quelque trace. Il avait disparu, soit que son éloignement, soit que les détours d’une course vagabonde l’eussent entraîné au-delà des limites du regard.

 

Le temps était décidément devenu magnifique. Le vent s’était presque complètement calmé, après avoir sauté à l’ancien ouest. Le soleil se levait toujours sur son nouvel horizon et se couchait à l’opposé avec une exactitude remarquable. Les jours et les nuits étaient mathématiquement de six heures, – d’où cette conséquence que le soleil ne s’écartait point du nouvel équateur, dont le cercle passait par l’île Gourbi.

 

En même temps, la température s’accroissait d’une manière continue. Le capitaine Servadac interrogeait plusieurs fois par jour le thermomètre, suspendu dans sa chambre, et, le 15 janvier, il constata que cet instrument marquait, à l’ombre, cinquante degrés centigrades.

 

Il va sans dire que, si le gourbi ne s’était pas encore relevé de ses ruines, le capitaine Servadac et Ben-Zouf avaient confortablement approprié la principale chambre du poste. Après les avoir mieux abrités contre les pluies diluviennes des premiers jours, ces murs de pierre les préservaient mieux aussi des ardeurs du jour. La chaleur commençait à devenir insoutenable, d’autant plus qu’aucun nuage ne tempérait l’ardeur du soleil, et jamais ni le Sénégal ni les parties équatoriales de l’Afrique n’avaient reçu pareilles averses de feu. Si cette température se maintenait, toute végétation serait inévitablement brûlée sur l’île.

 

Fidèle à ses principes, Ben-Zouf ne voulait point paraître surpris d’éprouver cette température anormale ; mais la sueur qui l’inondait protestait pour lui. Il n’avait pas voulu, d’ailleurs, et malgré les recommandations de son capitaine, abandonner sa faction sur le sommet de la falaise. Là, tandis qu’il observait cette Méditerranée, calme comme un lac, mais toujours déserte, il se laissait consciencieusement rôtir. Il fallait qu’il eût la peau doublée et le crâne blindé pour supporter si impunément les rayons perpendiculaires du soleil de midi.

 

Et un jour que le capitaine Servadac, le regardant, lui en faisait l’observation en disant :

 

« Ah çà, tu es donc né au Gabon ?

 

– Non, mon capitaine, à Montmartre, et c’est tout comme ! »

 

Du moment que le brave Ben-Zouf prétendait qu’il faisait aussi chaud sur sa butte favorite que dans les régions intertropicales, il n’y avait même pas à discuter.

 

Cette température ultra-caniculaire devait nécessairement influer sur les produits du sol de l’île Gourbi. Aussi la nature éprouva-t-elle les conséquences de cette modification climatérique. En peu de jours, la sève eut porté la vie jusqu’aux plus extrêmes branches des arbres, les bourgeons éclatèrent, les feuilles se développèrent, les fleurs s’épanouirent, les fruits apparurent. Il en fut de même pour les céréales. Épis de blé, de maïs poussèrent à vue d’œil, on peut l’affirmer, et les prairies se tapissèrent d’une herbe épaisse. Ce fut à la fois l’époque de la fenaison, de la moisson et de la récolte des fruits. Été et automne se confondirent dans une saison unique.

 

Pourquoi le capitaine Servadac n’était-il pas plus ferré sur la cosmographie ? Il se fût dit, en effet :

 

« Si l’inclinaison de l’axe de la terre a été modifiée, et si, comme tout semble l’indiquer, il forme un angle droit avec l’écliptique, les choses se passeront maintenant comme elles se passent dans Jupiter. Il n’y aura plus de saison sur le globe, mais des zones invariables, pour lesquelles l’hiver, le printemps, l’été et l’automne seront éternels. »

 

Et il n’eût pas manqué d’ajouter :

 

« Mais, de par tous les crus de la Gascogne ! Qu’est-ce qui peut nous avoir amené ce changement-là ? »

 

Cette saison hâtive ne laissa pas d’embarrasser le capitaine et son ordonnance. Il était bien évident que les bras manqueraient pour tant de travaux à la fois. Quand même on eût réquisitionné toute la « population » de l’île, on n’y fût pas arrivé. L’extrême chaleur eût empêché aussi de faire la besogne d’une façon continue. En tout cas, il n’y avait pas encore péril en la demeure. Les provisions du gourbi étaient abondantes, et, d’ailleurs, on pouvait espérer maintenant, la mer étant calme et le temps magnifique, qu’un navire ne tarderait pas à passer en vue de l’île. En effet, cette partie de la Méditerranée est très visitée, soit par les bâtiments de l’État qui font le service de la côte, soit par les caboteurs de toutes nationalités, dont les relations sont fréquentes avec les moindres points du littoral.

 

Cette façon de raisonner était juste, mais enfin, pour une raison ou pour une autre, aucun bâtiment n’apparaissait sur les eaux de la mer, et Ben-Zouf eût inutilement cuit à la cime des roches calcinées de la falaise, s’il ne s’y fût abrité sous une sorte de parasol.

 

Pendant ce temps, le capitaine Servadac essayait, mais en vain, de rappeler ses souvenirs de collège et d’école. Il se livrait à des calculs furibonds pour tirer au clair cette nouvelle situation faite au sphéroïde terrestre, mais sans trop y réussir. Et, cependant, il aurait dû être amené à penser que si le mouvement de rotation de la terre sur son axe s’était modifié, son mouvement de translation autour du soleil avait dû l’être également, et que, par conséquent, la durée de l’année ne pouvait plus être la même, soit qu’elle se fût accrue, soit qu’elle se fût restreinte.

 

Manifestement, en effet, la terre se rapprochait de l’astre radieux. Son orbite s’était évidemment déplacée, et ce déplacement concordait non seulement avec l’accroissement progressif de la température, mais de nouvelles observations auraient dû permettre au capitaine Servadac de constater ce rapprochement qui ramenait le globe vers son centre attractif.

 

En effet, le disque du soleil apparaissait alors sous un diamètre double de celui qu’il présentait à l’œil nu avant ces faits extraordinaires. Des observateurs, placés à la surface de Vénus, c’est-à-dire à une distance moyenne de vingt-cinq millions de lieues, l’auraient vu tel qu’il se montrait maintenant sous ces dimensions agrandies. Donc, comme conséquence à tirer de cette remarque, la terre ne devait plus être éloignée du soleil que de vingt-cinq millions de lieues au lieu de trente-huit millions. Restait à savoir si cette distance ne diminuerait pas encore, auquel cas on pouvait craindre que, par suite d’une rupture d’équilibre, le globe terrestre ne fût irrésistiblement entraîné jusqu’à la surface du soleil. C’eût été son complet anéantissement.

 

Si les jours, très beaux alors, donnaient toute facilité pour observer le ciel, les nuits, non moins belles, mettaient à la disposition du capitaine Servadac le magnifique ensemble du monde stellaire. Étoiles et planètes étaient là comme les lettres d’un immense alphabet qu’il enrageait de ne pouvoir qu’épeler. Sans doute, les étoiles n’eussent offert aucun changement à ses yeux, ni dans leurs dimensions, ni dans leurs distances relatives. On sait, en effet, que le soleil, qui s’avance vers la constellation d’Hercule avec une vitesse de soixante millions de lieues par an, n’a pas encore présenté un changement de position appréciable, tant est considérable l’éloignement de ces astres. Il en est de même pour Arcturus, qui se meut dans l’espace sidéral avec une vitesse de vingt-deux lieues par seconde, soit trois fois plus rapidement que la terre.

 

Mais si les étoiles ne pouvaient rien enseigner, il n’en était pas de même des planètes, – du moins de celles dont l’orbite se dessine intérieurement à l’orbite de la terre.

 

Deux planètes sont dans ces conditions, Vénus et Mercure. La première gravite à une distance moyenne de vingt-sept millions de lieues du soleil, la seconde à une distance de quinze millions. L’orbite de Vénus enveloppe donc celle de Mercure, et l’orbite de la terre les enveloppe toutes deux. Or, après longues observations et réflexions profondes, le capitaine Servadac fit cette remarque que la quantité de chaleur et de lumière, actuellement reçue par la terre, égalait à peu près celle que Vénus reçoit du soleil, soit le double de celle que lui envoyait le soleil avant la catastrophe. Or, s’il en tira cette conséquence que la terre avait dû considérablement se rapprocher de l’astre radieux, il en fut bien autrement certain, lorsqu’il eut observé de nouveau cette splendide Vénus, que les plus indifférents admirent eux-mêmes, lorsque, le soir ou le matin, elle se dégage des rayons du soleil.

 

Phosphorus ou Lucifer, Hespérus ou Vesper, comme l’appelaient les anciens, l’étoile du soir, l’étoile du matin, l’étoile du berger – jamais astre ne reçut autant de noms, si ce n’est peut-être l’astre de la nuit –, Vénus, enfin, s’offrait aux regards du capitaine Servadac sous la forme d’un disque relativement énorme. C’était comme une petite lune, et l’on distinguait parfaitement bien ses phases à l’œil nu. Tantôt pleine, tantôt en quadrature, toutes ses parties étaient nettement visibles. Les échancrures de son croissant montraient que les rayons solaires, réfractés par son atmosphère, pénétraient dans des régions pour lesquelles cependant il devait être déjà couché. Preuve que Vénus possédait une atmosphère, puisque les effets de réfraction se produisaient à la surface de son disque. Certains points lumineux, détachés du croissant, étaient autant de hautes montagnes auxquelles Schroeter a eu raison de donner en altitude dix fois la hauteur du mont Blanc, soit la cent quarante-quatrième partie du rayon de la planète[2].

 

Or, le capitaine Servadac, vers cette époque, se crut en droit d’affirmer que Vénus n’était pas à plus de deux millions de lieues de la terre, et il le dit à Ben-Zouf.

 

« Eh bien, mon capitaine, répondit l’ordonnance, c’est encore joli, cela, d’être séparé par deux millions de lieues !

 

– Ce serait quelque chose pour deux armées en campagne, répondit le capitaine Servadac, mais pour deux planètes, ce n’est rien !

 

– Que peut-il donc arriver ?

 

– Mordioux ! Que nous allions tomber sur Vénus !

 

– Eh ! eh ! mon capitaine, y a-t-il de l’air par là ?

 

– Oui.

 

– Et de l’eau ?

 

– Évidemment.

 

– Bon ! Allons voir Vénus !

 

– Mais le choc sera épouvantable, car les deux planètes paraissent marcher en sens inverse à présent, et, comme leurs masses sont à peu près égales, la collision sera terrible pour l’une et pour l’autre !

 

– Deux trains, quoi ! deux trains qui se rencontrent ! répondit Ben-Zouf d’un ton calme qui risquait de mettre le capitaine hors de lui.

 

– Oui ! deux trains, animal ! s’écria Hector Servadac, mais deux trains marchant mille fois plus vite que des express, ce qui amènera certainement la dislocation de l’une des planètes, de toutes deux peut-être, et nous verrons ce qui restera alors de ta motte de terre de Butte-Montmartre ! »

 

C’était toucher au vif Ben-Zouf. Ses dents se serrèrent, ses poings se crispèrent, mais il se contint, et, après quelques instants, pendant lesquels il parvint à digérer « motte de terre » :

 

« Mon capitaine, dit-il, je suis là !… Commandez !… S’il y a un moyen d’empêcher cette rencontre…

 

– Il n’y en a pas, imbécile, et va-t’en au diable ! »

 

Sur cette réponse, le déconfit Ben-Zouf quitta la place et ne prononça plus un mot. Pendant les jours suivants, la distance qui séparait les deux astres diminua encore, et il fut évident que la terre, en suivant une nouvelle orbite, allait couper celle de Vénus. En même temps, elle s’était aussi très rapprochée de Mercure. Cette planète, rarement visible à l’œil nu, à moins qu’elle ne soit dans le voisinage de ses plus grandes digressions orientales ou occidentales, se montrait alors avec toute sa splendeur. Ses phases, analogues aux phases lunaires, sa réverbération des rayons du soleil, qui lui versent une chaleur et une lumière sept fois plus fortes qu’au globe terrestre, ses zones glaciales et torrides, presque entièrement confondues grâce à l’inclinaison considérable de son axe de rotation, ses bandes équatoriales, ses montagnes hautes de dix-neuf kilomètres, tout cela rendait digne du plus curieux examen ce disque auquel les anciens donnèrent le nom d’« Étincelant ». Mais le danger ne venait pas encore de Mercure. C’était Vénus, dont le choc menaçait la terre. Vers le 18 janvier, la distance des deux astres était réduite environ à un million de lieues. L’intensité lumineuse de la planète faisait projeter aux objets terrestres des ombres violentes. On la voyait tourner sur elle-même en vingt-trois heures et vingt et une minutes, ce qui démontrait que la durée de ses jours n’avait pas changé. On pouvait distinguer les nuages dont une atmosphère, continuellement chargée de vapeurs, zébrait son disque. On apercevait les sept taches qui, ainsi que l’a prétendu Bianchini, sont de véritables mers communiquant entre elles. Enfin, la superbe planète était visible en plein jour, visibilité qui flatta le capitaine Servadac infiniment moins qu’elle n’avait flatté le général Bonaparte, lorsque, sous le Directoire, il aperçut Vénus en plein midi et laissa volontiers dire que c’était « son étoile ».

 

Au 20 janvier, la distance « réglementaire », assignée aux deux astres par la mécanique céleste, avait encore décru.

 

« Dans quelles transes doivent être nos camarades d’Afrique, nos amis de France, et tous les habitants des deux continents ? se demandait parfois le capitaine Servadac. Quels articles doivent publier les journaux des deux continents ! Quelle foule dans les églises ! On peut se croire à la fin du monde ! J’imagine, Dieu me pardonne, qu’elle n’a jamais été si proche ! Et moi, dans ces circonstances, je m’étonnerais qu’un navire ne parût pas en vue de l’île pour nous rapatrier ! Est-ce que le gouverneur général, est-ce que le ministre de la Guerre ont le temps de s’occuper de nous ? Avant deux jours, la terre sera brisée en mille pièces, et ses morceaux iront graviter capricieusement dans l’espace ! »

 

Il ne devait pas en être ainsi.

 

Au contraire, à partir de ce jour, les deux astres menaçants semblèrent s’éloigner peu à peu l’un de l’autre. Très heureusement, les plans des orbites de Vénus et de la Terre ne coïncidaient pas, et par conséquent, la terrible collision ne put se produire.

 

Ben-Zouf voulut bien pousser un soupir de confiance, lorsque son capitaine lui apprit la bonne nouvelle.

 

Au 25 janvier, la distance était déjà suffisamment augmentée pour que toute crainte dût disparaître à cet égard.

 

« Allons, dit le capitaine Servadac, ce rapprochement aura toujours servi à nous démontrer que Vénus n’a pas de lune ! »

 

Et, en effet, Dominique Cassini, Short, Montaigne de Limoges, Montbarron et quelques autres astronomes, ont très sérieusement cru à l’existence de ce satellite.

 

« Et cela est fâcheux, ajouta Hector Servadac, car cette lune, nous l’aurions peut-être prise en passant, ce qui en eût mis deux à notre service. Mais, mordioux ! je ne parviendrai donc pas à avoir l’explication de tout ce dérangement de la mécanique céleste !

 

– Mon capitaine ? dit Ben-Zouf.

 

– Que veux-tu ?

 

– Est-ce qu’il n’y a pas à Paris, au bout du Luxembourg, une maison avec une grosse calotte sur la tête ?

 

– L’Observatoire ?

 

– Précisément. Eh bien, est-ce que ce n’est pas aux messieurs qui demeurent dans cette calotte d’expliquer tout cela ?

 

– Sans doute.

 

– Alors, attendons patiemment leur explication, mon capitaine, et soyons philosophes !

 

– Eh, Ben-Zouf ! sais-tu seulement ce que c’est que d’être philosophe ?

 

– Oui ! puisque je suis soldat.

 

– Et qu’est-ce donc ?

 

– C’est de se soumettre, quand on ne peut pas faire autrement, et c’est notre cas, mon capitaine. »

 

Hector Servadac ne répondit rien à son ordonnance, mais on est fondé à croire qu’il renonça, provisoirement du moins, à vouloir expliquer ce qui était alors inexplicable pour lui.

 

D’ailleurs, un événement inattendu allait se produire, dont les conséquences devaient être très importantes. Le 27 janvier, Ben-Zouf, vers neuf heures du matin, vint tranquillement trouver l’officier dans la chambre du poste.

 

« Mon capitaine ? dit-il avec le plus grand calme.

 

– Qu’est-ce qu’il y a ? répondit le capitaine Servadac.

 

– Un navire !

 

– Animal, qui vient me dire cela, tranquillement, comme il me dirait que la soupe est servie !

 

– Dame, puisque nous sommes philosophes ! » répondit Ben-Zouf.

 

Chapitre IX

 

Dans lequel le capitaine Servadac pose une série de demandes qui restent sans réponses

 

Hector Servadac s’était élancé hors du poste, et, à toutes jambes, il avait gagné le haut de la falaise.

 

Un bâtiment était en vue de l’île, ce n’était pas douteux, et il se trouvait alors à moins de dix kilomètres de la côte ; mais la convexité actuelle de la terre, raccourcissant le rayon de vue, ne laissait encore apercevoir que le haut d’une mâture au-dessus des flots.

 

Cependant, quoique la coque du navire ne fût pas visible, ce que l’on apercevait du gréement devait permettre de reconnaître à quelle catégorie de bâtiments il appartenait. C’était évidemment une goélette, et d’ailleurs, deux heures après qu’elle eut été signalée par Ben-Zouf, elle était absolument reconnaissable.

 

Le capitaine Servadac, sa longue-vue à l’œil, n’avait pas cessé un instant de l’observer.

 

« La Dobryna ! s’écria-t-il.

 

– La Dobryna ? répondit Ben-Zouf. Ce ne peut être elle. On ne voit pas sa fumée !

 

– Elle est sous voile, répliqua le capitaine Servadac, mais c’est bien la goélette du comte Timascheff ! »

 

C’était la Dobryna, en effet, et si le comte était à bord, le plus grand des hasards allait le remettre en présence de son rival.

 

Il va sans dire que le capitaine Servadac ne voyait plus que l’un de ses semblables, non un adversaire, dans celui que la goélette ramenait à l’île, et qu’il ne songea pas un instant à la rencontre projetée entre le comte et lui, ni aux motifs qui l’avaient décidée. Les circonstances se trouvaient tellement changées, qu’il n’éprouva que le plus vif désir de revoir le comte Timascheff et de s’entretenir avec lui de tant d’événements extraordinaires. La Dobryna, en effet, après vingt-sept jours d’absence, avait pu reconnaître les côtes voisines de l’Algérie, remonter peut-être jusqu’à l’Espagne, jusqu’à l’Italie, jusqu’à la France, parcourir cette Méditerranée si étrangement modifiée, et, conséquemment, elle devait apporter des nouvelles de toutes ces contrées dont l’île Gourbi était séparée maintenant. Hector Servadac allait donc apprendre non seulement quelle avait été l’importance de la catastrophe, mais aussi quelle pouvait être la cause qui l’avait provoquée. En outre, le comte Timascheff était un galant homme et se ferait un devoir de les rapatrier, son ordonnance et lui.

 

« Mais où la goélette va-t-elle accoster, dit alors Ben-Zouf, maintenant que l’embouchure du Chéliff n’existe plus ?

 

– Elle n’accostera pas, répondit le capitaine. Le comte enverra son canot à terre, et nous nous y embarquerons. »

 

La Dobryna approchait, mais assez lentement, car elle avait vent debout et ne pouvait gagner qu’en naviguant plus près. Il était même singulier qu’elle n’utilisât pas sa machine, car on devait avoir hâte, à bord, de reconnaître quelle était cette île nouvelle qui se relevait à l’horizon. Il était possible, après tout, que le combustible manquât et que la Dobryna fût réduite à se servir seulement de sa voilure, que, d’ailleurs, elle ménageait. Très heureusement, bien que le ciel fût sillonné de nouveau par quelques nuages effilés, le temps était beau, la brise maniable, la mer belle, et la goélette, que la houle ne contrariait pas, faisait bonne route.

 

Hector Servadac ne douta pas un instant que la Dobryna ne cherchât à atterrir sur ce littoral. Le comte Timascheff devait être fort dérouté. Où il croyait rencontrer le continent africain, il ne voyait plus qu’une île. Ne pouvait-il craindre, toutefois, de ne trouver aucun refuge sur cette côte nouvelle et de n’y pouvoir relâcher ? Peut-être le capitaine Servadac ferait-il bien de chercher un poste de mouillage, au cas où la goélette eût hésité à s’approcher, et, le poste trouvé, de l’indiquer par des signaux.

 

Il fut bientôt évident que la Dobryna se dirigeait vers l’ancienne embouchure du Chéliff. Le capitaine Servadac prit donc rapidement son parti. Zéphyr et Galette furent sellés, et, leurs cavaliers au dos, s’élancèrent vers la pointe ouest de l’île.

 

Vingt minutes après, l’officier d’état-major et son ordonnance mettaient pied à terre et exploraient cette portion du littoral.

 

Hector Servadac remarqua bientôt qu’en retour de la pointe et abritée par elle, se dessinait une petite crique, dans laquelle un bâtiment de médiocre tonnage pouvait utilement chercher refuge. Cette crique était couverte au large par un semis de gros écueils, entre lesquels un étroit canal donnait passage. Même par les gros temps, les eaux devaient y rester assez calmes. Mais alors, en examinant attentivement les roches du rivage, le capitaine Servadac fut tout surpris d’y voir les traces d’une très haute marée, nettement figurées par de longues bandes de varech.

 

« Ah çà ! dit-il, il y a donc de véritables marées maintenant dans la Méditerranée ? »

 

Évidemment, le flux et le reflux des eaux s’y étaient fait sérieusement sentir, et même à une hauteur considérable, – nouvelle étrangeté ajoutée à tant d’autres, car jusqu’alors les marées avaient toujours été à peu près nulles dans le bassin méditerranéen.

 

Toutefois, on pouvait remarquer que depuis la plus haute de ces marées, provoquée sans doute par le voisinage de cet énorme disque dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, le phénomène avait toujours été diminuant, et qu’il était réduit, maintenant, aux modestes proportions qui le caractérisaient avant la catastrophe.

 

Mais cette observation notée, le capitaine Servadac ne s’occupa que de la Dobryna.

 

La goélette n’était plus qu’à deux ou trois kilomètres du littoral. Les signaux qui lui furent faits ne pouvaient manquer d’être aperçus et compris. En effet, elle modifia légèrement sa direction et commença à amener ses voiles hautes. Bientôt elle ne porta plus que ses deux huniers, sa brigantine et son grand foc, de façon à être bien dans la main du timonier. Enfin elle tourna la pointe de l’île, et, manœuvrant vers le canal que l’officier d’état-major indiquait du geste, elle y entra hardiment. Quelques minutes après, son ancre mordait le fond de sable de la crique, le canot était mis à la mer, et le comte Timascheff débarquait sur le rivage.

 

Le capitaine Servadac courut vers lui.

 

« Monsieur le comte, s’écria l’officier d’état-major, avant toute autre explication, qu’est-il arrivé ? »

 

Le comte Timascheff, homme froid, dont le flegme inaltérable contrastait singulièrement avec la vivacité de l’officier français, s’inclina légèrement, et, avec l’accent particulier aux Russes :

 

« Capitaine, répondit-il, avant toute autre explication, permettez-moi d’affirmer que je ne m’attendais pas à l’honneur de vous revoir ici. Je vous avais laissé sur un continent, et je vous retrouve dans une île…

 

– Sans que j’aie quitté la place, monsieur le comte.

 

– Je le sais, capitaine, et je vous prie de m’excuser si j’ai manqué au rendez-vous convenu, mais…

 

– Oh ! monsieur le comte, répondit vivement le capitaine Servadac, nous reparlerons de cela plus tard, si vous le voulez bien.

 

– Je serai toujours à vos ordres.

 

– Et moi aux vôtres. Laissez-moi seulement vous répéter cette question. Qu’est-il arrivé ?

 

– J’allais vous le demander, capitaine.

 

– Quoi ! Vous ne savez rien ?

 

– Rien.

 

– Et vous ne pouvez me dire par suite de quel cataclysme cette portion du continent africain s’est changée en île ?

 

– Je ne le puis.

 

– Ni jusqu’où se sont étendus les effets de la catastrophe ?

 

– Je ne le sais pas plus que vous, capitaine.

 

– Mais, au moins, pouvez-vous m’apprendre si, sur le littoral nord de la Méditerranée…

 

– Est-ce toujours la Méditerranée ? demanda le comte Timascheff, interrompant le capitaine Servadac par cette question singulière.

 

– Vous devez le savoir mieux que moi, monsieur le comte, puisque vous venez de la parcourir.

 

– Je ne l’ai point parcourue.

 

– Vous n’avez relâché sur aucun point du littoral ?

 

– Ni un jour ni une heure, et je n’ai pas même eu connaissance d’une terre quelconque ! »

 

L’officier d’état-major regardait son interlocuteur, en homme qui est absolument stupéfié.

 

« Mais au moins, monsieur le comte, dit-il, vous avez observé que, depuis le 1er janvier, le levant a pris la place du couchant ?

 

– Oui.

 

– Que la durée du jour n’est plus que de six heures ?

 

– En effet.

 

– Que l’intensité de la pesanteur a diminué ?

 

– Parfaitement.

 

– Que nous avons perdu notre lune ?

 

– Complètement.

 

– Que nous avons failli nous heurter à Vénus ?

 

– Comme vous dites.

 

– Et que, par conséquent, les mouvements de translation et de rotation du globe terrestre sont modifiés.

 

– Rien n’est plus certain.

 

– Monsieur le comte, dit le capitaine Servadac, veuillez excuser mon étonnement. Je pensais bien que je n’aurais rien à vous apprendre, mais je comptais beaucoup apprendre de vous.

 

– Je ne sais rien de plus, capitaine, répondit le comte Timascheff, si ce n’est que, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, j’allais par mer à notre rendez-vous, lorsque ma goélette a été enlevée, par une lame énorme, à une hauteur inappréciable. Les éléments nous ont paru bouleversés par un phénomène cosmique dont la cause m’échappe. Depuis ce moment, nous avons erré à l’aventure, désemparés de notre machine, qui avait subi quelques avaries, et à la merci de la terrible bourrasque qui s’est déchaînée pendant quelques jours. C’est un miracle que la Dobryna ait résisté, et je l’attribue à ce fait, qu’occupant le centre de ce vaste cyclone, elle ne s’est que fort peu déplacée sous l’action des éléments. Aussi n’avons-nous vu aucune terre, et votre île est-elle la première dont nous ayons connaissance.

 

– Mais alors, monsieur le comte, s’écria le capitaine Servadac, il faut reprendre la mer, il faut explorer la Méditerranée, il faut voir jusqu’où le cataclysme a porté ses désastres.

 

– C’est mon avis.

 

– M’offrez-vous passage à votre bord, monsieur le comte ?

 

– Oui, capitaine, et pour faire le tour du monde, si cela est nécessaire à nos recherches.

 

– Oh ! le tour de la Méditerranée suffira !

 

– Qui nous dit, répliqua le comte Timascheff en secouant la tête, que le tour de la Méditerranée ne sera pas le tour du monde ? »

 

Le capitaine Servadac ne répondit pas et demeura pensif.

 

Cependant, il n’y avait pas autre chose à faire que ce qui venait d’être décidé, c’est-à-dire reconnaître, ou plutôt rechercher ce qui restait du littoral africain, aller prendre à Alger des nouvelles du reste de l’univers habité, puis, si ce littoral sud de la Méditerranée avait totalement disparu, revenir au nord pour se mettre en relation avec les populations riveraines de l’Europe.

 

Toutefois, il fallait attendre que les avaries survenues à la machine de la Dobryna fussent réparées. Plusieurs des tubes, placés à l’intérieur de sa chaudière, avaient crevé, et l’eau fuyait dans les fourneaux. On ne pouvait donc chauffer avant que ces réparations eussent été faites. Quant à naviguer à la voile, c’était à la fois lent et difficile, si la mer devenait mauvaise et le vent contraire. Or, comme la Dobryna, appropriée pour une assez longue campagne aux Échelles du Levant, possédait encore pour deux mois de charbon dans ses soutes, mieux valait utiliser ce combustible dans une traversée rapide, quitte à se réapprovisionner au premier port de relâche.

 

Donc, point d’hésitation à cet égard.

 

Très heureusement, les avaries purent être promptement réparées. Dans le matériel de la goélette se trouvaient plusieurs tubes de rechange, qui remplacèrent les anciens mis hors d’usage. Trois jours après son arrivée à l’île Gourbi, la chaudière de la Dobryna était en état de fonctionner.

 

Pendant son séjour sur l’île, Hector Servadac avait mis le comte Timascheff au courant de ce qu’il avait observé sur son étroit domaine. Tous deux parcoururent à cheval le périmètre du nouveau littoral, et, cette exploration faite, ils n’eurent plus d’autre pensée que d’aller chercher au-dehors la raison de tout ce qui s’était passé sur cette partie de l’Afrique.

 

Le 31 janvier, la goélette était prête à partir. Aucun nouveau changement ne s’était produit dans le monde solaire. Seulement, les thermomètres commençaient à indiquer un léger abaissement de la température, qui avait été excessive pendant un mois. Fallait-il donc en conclure que le mouvement de translation du globe autour du soleil s’opérait sur la courbe d’une orbite nouvelle ? on ne pouvait se prononcer avant quelques jours.

 

Quant au temps, il se maintenait imperturbablement au beau, bien que de nouvelles vapeurs s’accumulassent dans l’air et eussent provoqué une certaine baisse de la colonne barométrique. Mais ce n’était pas là une raison suffisante pour retarder le départ de la Dobryna.

 

Restait la question de savoir si Ben-Zouf accompagnerait ou non son capitaine. Une raison, entre bon nombre d’autres assez graves, l’engagea à rester dans l’île. En effet, on ne pouvait embarquer les deux chevaux sur la goélette, qui n’était pas aménagée à cet effet, et Ben-Zouf n’eût jamais consenti à se séparer de Zéphyr et de Galette, – de Galette surtout. D’ailleurs, la surveillance du nouveau domaine, la possibilité que des étrangers vinssent y atterrir, le soin d’une partie des troupeaux qu’il ne fallait pas abandonner absolument à eux-mêmes, pour le cas improbable où ils deviendraient l’unique ressource des survivants de l’île, etc., ces divers motifs décidèrent l’ordonnance à rester, et le capitaine Servadac y consentit, quoiqu’à regret. Il n’y avait, au surplus, pour le brave garçon, aucun danger probable à ne pas quitter l’île. Lorsque le nouvel état de choses serait connu, on reviendrait prendre Ben-Zouf, et on le rapatrierait.

 

Le 31 janvier, Ben-Zouf, un peu ému, il en convenait, et « investi de tous les pouvoirs du gouverneur », fit ses adieux au capitaine Servadac. Il lui recommanda, au cas où, par hasard, il pousserait jusqu’à Montmartre, de voir si la « montagne » n’avait pas été déplacée par quelque phénomène, et la Dobryna, sortant de l’étroite crique sous l’action de son hélice, flotta bientôt en pleine mer.

 

Chapitre X

 

Où, la lunette aux yeux, la sonde à la main, on cherche à retrouver quelques vestiges de la province d’Alger

 

La Dobryna, admirablement et solidement construite dans les chantiers de l’île de Wight, était une excellente embarcation de deux cents tonneaux, qui eût parfaitement suffi à un voyage de circumnavigation. Colomb et Magellan n’eurent jamais, à beaucoup près, de navires ni aussi grands ni aussi sûrs, lorsqu’ils s’aventurèrent à travers l’Atlantique et le Pacifique. En outre, la Dobryna avait pour plusieurs mois de vivres dans ses cambuses, – ce qui, le cas échéant, lui permettrait de faire le tour de la Méditerranée sans être obligée à se ravitailler en route. Il faut ajouter qu’il n’avait pas été nécessaire d’accroître son lest à l’île Gourbi. En effet, si elle pesait moins, comme tous les objets matériels, depuis la catastrophe, l’eau qui la portait pesait moins aussi. Le rapport des deux poids était donc exactement le même, et la Dobryna se trouvait dans les mêmes conditions de navigabilité.

 

Le comte Timascheff n’était pas marin. Aussi, la direction, sinon le commandement de la goélette, appartenait-elle au lieutenant Procope.

 

Ce lieutenant était un homme de trente ans. Né sur les terres du comte, fils d’un serf affranchi bien avant le fameux édit du tsar Alexandre, par reconnaissance autant que par amitié, il appartenait corps et âme à son ancien maître. Excellent marin, ayant appris son métier à bord des navires de l’État et sur les bâtiments de commerce, il était pourvu du brevet de lieutenant, lorsqu’il passa sur la Dobryna . C’était à bord de cette goélette que le comte Timascheff naviguait la plus grande partie de l’année, parcourant la Méditerranée pendant l’hiver, pendant l’été sillonnant les mers du Nord.

 

Le lieutenant Procope était un homme très instruit, même en dehors des choses de son métier. Il faisait honneur au comte Timascheff et à lui-même, ayant acquis une instruction digne de celui qui l’avait fait élever. La Dobryna ne pouvait être entre des mains meilleures. En outre, son équipage était excellent. Il se composait du mécanicien Tiglew, des quatre matelots Niegoch, Tolstoy, Etkef, Panofka, du cuisinier Mochel, tous fils de tenanciers du comte Timascheff, qui continuait sur mer les traditions des grandes familles russes. Ces marins ne s’inquiétaient pas autrement du trouble apporté à l’ordre physique, du moment que leur ancien maître partageait leur destinée. Quant au lieutenant Procope, il était fort inquiet et savait bien qu’au fond le comte Timascheff éprouvait la même inquiétude.

 

La Dobryna courait donc dans l’est, mue par ses voiles et sa vapeur, car le vent était favorable, et elle aurait certainement marché avec une vitesse de onze nœuds à l’heure, si les hautes lames n’eussent à chaque moment « cassé » cette vitesse.

 

En effet, bien que le vent, qui soufflait de l’ouest – maintenant le nouvel est –, ne fût qu’à l’état de belle brise, la mer était, sinon très forte, du moins soumise à des dénivellations considérables. Et cela se comprenait. Les molécules liquides, moins pesantes, grâce à la moindre attraction de la masse terrestre, s’élevaient, par un simple effet d’oscillation, à des hauteurs énormes. De son temps, Arago, qui ramenait au chiffre maximum de sept à huit mètres l’élévation possible des plus hautes lames, eût été singulièrement surpris en les voyant portées jusqu’à cinquante et soixante pieds. Et ce n’étaient point de ces lames déferlantes qui rebondissent après s’être entrechoquées, mais de longues ondulations, et elles imprimaient parfois à la goélette des différences de niveau de vingt mètres. La Dobryna, moins lourde aussi, depuis la décroissance de l’attraction, s’enlevait avec plus de facilité et, franchement, si le capitaine Servadac eût été sujet au mal de mer, il aurait été bien malade dans de telles conditions !

 

Cependant, ces dénivellations ne se produisaient pas brusquement, car elles n’étaient dues qu’à une sorte de houle très allongée. Aussi, la goélette ne fatiguait pas plus, en somme, que si elle eût été soumise à l’action des lames ordinairement si courtes et si dures de la Méditerranée. Le seul inconvénient du nouvel état de choses était surtout une diminution de la vitesse normale de l’embarcation.

 

La Dobryna suivait, à une distance de deux à trois kilomètres environ, la ligne qu’aurait dû occuper le littoral algérien. Il n’y avait aucune apparence de terre dans le sud. Bien que le lieutenant Procope ne fût plus à même de relever la situation de la goélette par l’observation des planètes, dont les positions respectives étaient troublées, et quoiqu’il ne pût faire son point, c’est-à-dire obtenir sa longitude et sa latitude en calculant la hauteur du soleil au-dessus de l’horizon, puisque le résultat de son calcul n’aurait pu être reporté utilement sur des cartes établies avant le nouveau système cosmographique, cependant, la route de la Dobryna pouvait être relevée d’une manière assez approximative. D’une part, l’estime du chemin parcouru obtenue au moyen du loch, de l’autre, la direction exactement indiquée par la boussole étaient suffisantes pour cette petite navigation.

 

Il faut dire que, très heureusement, la boussole n’avait été ni troublée ni affolée, même un seul instant. Les phénomènes cosmiques n’avaient eu aucune influence sur l’aiguille aimantée, qui marquait toujours le nord magnétique dans ces parages, à vingt-deux degrés environ du nord du monde. Si donc l’est et l’ouest s’étaient substitués l’un à l’autre, en ce sens que le soleil se levait à l’occident et se couchait à l’orient, le nord et le sud avaient immuablement gardé leur position dans l’ordre des points cardinaux. On pouvait donc s’en rapporter aux indications de la boussole et du loch, à défaut du sextant, dont l’usage était impossible, – du moins provisoirement.

 

Pendant ce premier jour d’exploration, le lieutenant Procope, plus instruit en ces matières que l’officier d’état-major, lui expliqua ces différentes particularités en présence du comte Timascheff. Il parlait parfaitement français, comme la plupart des Russes. La conversation avait naturellement porté sur ces phénomènes, dont la cause échappait encore au lieutenant Procope tout aussi bien qu’au capitaine Servadac. Or, précisément et dès le début, il fut question du nouvel orbe que traçait le globe terrestre à travers le monde solaire depuis le 1er janvier.

 

« Il est évident, capitaine, dit le lieutenant Procope, que la terre ne suit plus sa route habituelle autour du soleil, dont une cause inconnue l’a singulièrement rapprochée !

 

– Je n’en suis que trop certain, répondit le capitaine Servadac, et la question, maintenant, est de savoir si, après avoir coupé l’orbite de Vénus, nous n’irons pas couper l’orbite de Mercure !…

 

– Pour tomber, en fin de compte, et nous anéantir sur le soleil, ajouta le comte Timascheff.

 

– Ce serait alors une chute, et une chute terrible ! s’écria le capitaine Servadac.

 

– Non, répondit le lieutenant Procope, je crois pouvoir affirmer que ce n’est pas une chute dont la terre est menacée en ce moment ! Elle ne se précipite pas vers le soleil, et c’est incontestablement une nouvelle trajectoire qu’elle décrit autour de lui.

 

– As-tu donc une preuve à l’appui de cette hypothèse ? demanda le comte Timascheff.

 

– Oui, père, répondit le lieutenant Procope, et une preuve qui te convaincra. En effet, si c’était une chute que subissait le globe terrestre, la catastrophe finale se produirait à bref délai, et nous serions extrêmement rapprochés déjà de notre centre attractif. Si c’était une chute, c’est que la vitesse tangentielle, qui, combinée avec l’action solaire, fait circuler les planètes suivant des ellipses, aurait été subitement anéantie, et, dans ce cas, la terre ne mettrait que soixante-quatre jours et demi à tomber sur le soleil.

 

– Et vous en concluez ?… demanda le capitaine Servadac.

 

– Qu’il n’y a pas chute, répondit le lieutenant Procope. En effet, voilà plus d’un mois déjà que son orbite a été modifiée, et, cependant, c’est à peine si le globe terrestre a dépassé celle de Vénus. Il ne s’est donc rapproché du soleil, dans ce laps de temps, que de onze millions de lieues sur trente-huit millions que mesure le rayon terrestre. Donc, nous avons le droit d’affirmer que ce n’est point une chute que subit la terre. C’est là une circonstance très heureuse. D’ailleurs, j’ai lieu de croire que nous commençons à nous éloigner du soleil, car la température a progressivement diminué, et la chaleur n’est pas plus forte maintenant à la surface de l’île Gourbi qu’elle ne le serait en Algérie, si l’Algérie se trouvait encore située sur le trente-sixième parallèle.

 

– Vous devez avoir raison dans vos déductions, lieutenant, répondit le capitaine Servadac. Non. La terre n’est pas précipitée sur le soleil, et elle gravite encore autour de lui.

 

– Mais il est non moins évident, répondit le lieutenant Procope, que, par suite du cataclysme dont nous cherchons vainement la cause, la Méditerranée, comme le littoral africain, a été brusquement reportée sous la zone équatoriale.

 

– S’il y a encore un littoral africain, dit le capitaine Servadac.

 

– Et une Méditerranée », ajouta le comte Timascheff. Autant de questions à résoudre. En tout cas, il paraissait certain que, à cette époque, la terre s’éloignait peu à peu du soleil, et qu’une chute à la surface de ce centre attractif n’était plus à craindre. Mais que restait-il de ce continent africain dont la goélette cherchait à retrouver au moins les débris ? Vingt-quatre heures après avoir quitté l’île, la Dobryna avait évidemment passé devant les points qu’auraient dû occuper, sur la côte algérienne, Tenez, Cherchell, Koleah, Sidi-Ferruch. Cependant, pas une de ces villes n’avait apparu dans le champ des lunettes. La mer s’étendait à l’infini, là où le continent aurait dû arrêter ses flots.

 

Le lieutenant Procope n’avait pu se tromper, cependant, sur la direction qu’il avait donnée à la Dobryna . En tenant compte des indications de la boussole, de l’orientation assez constante des vents, de la vitesse de la goélette, relevée au loch, en même temps que du parcours effectué, ce jour-là, à la date du 2 février, il pouvait se dire par 36° 47’ de latitude et 0° 44’ de longitude, c’est-à-dire à la place qu’aurait dû occuper la capitale de l’Algérie.

 

Et Alger, aussi bien que Tenez, Cherchell, Koleah, Sidi-Ferruch, s’était abîmée dans les profondeurs du globe.

 

Le capitaine Servadac, sourcils froncés, dents serrées, regardait d’un œil farouche l’immense mer, qui s’étendait au-delà d’un horizon sans bornes. Tous les souvenirs de sa vie lui revenaient. Son cœur battait à se rompre. Dans cette ville d’Alger, où il avait vécu pendant plusieurs années, il revoyait ses camarades, ses amis qui n’étaient plus. Sa pensée se reportait sur son pays, sur la France. Il se demandait si l’épouvantable cataclysme n’avait pas poussé jusque-là ses ravages. Puis, il essayait de chercher, sous ces eaux profondes, quelques traces de la capitale engloutie.

 

« Non ! s’écriait-il. Une telle catastrophe est impossible ! Une ville ne disparaît pas ainsi tout entière ! On en retrouverait des épaves ! Les hauts sommets auraient émergé ! De la Casbah, du fort l’Empereur, bâti à cent cinquante mètres de hauteur, il resterait au moins quelques portions au-dessus des flots, et, à moins que toute l’Afrique ne soit descendue dans les entrailles du globe, il faut bien que nous en retrouvions les vestiges ! »

 

C’était, en effet, une circonstance fort extraordinaire, que pas une épave ne flottât à la surface de la mer, pas un seul de ces arbres brisés dont les branches auraient dû aller en dérive, pas une planche de ces bâtiments mouillés dans la magnifique baie, large de vingt kilomètres, qui s’ouvrait, un mois auparavant, entre le cap Matifou et la pointe Pescade.

 

Mais, si le regard s’arrêtait à la surface de ces eaux, ne pouvait-on les interroger avec la sonde et tenter de ramener quelque épave de la ville si étrangement disparue ?

 

Le comte Timascheff, ne voulant pas qu’un doute pût exister dans l’esprit du capitaine Servadac, donna l’ordre de sonder. Le plomb de sonde fut garni de suif et envoyé par le fond.

 

À l’extrême surprise de tous, et plus particulièrement à l’extrême étonnement du lieutenant Procope, la sonde indiqua une cote de nivellement presque constante, à quatre ou cinq brasses seulement au-dessous de la surface de la mer. Cette sonde fut promenée pendant deux heures sur un large espace, et elle n’accusa jamais ces différences de niveau qu’aurait dû présenter une ville telle qu’Alger, bâtie en amphithéâtre. Fallait-il donc admettre que, la catastrophe produite, les eaux eussent nivelé tout cet emplacement de la capitale algérienne ?

 

C’était bien invraisemblable.

 

Quant au fond de la mer, il ne se composait ni de roches, ni de vase, ni de sable, ni de coquille. Le plomb ne ramena qu’une sorte de poussière métallique, remarquable par ses irisations dorées, mais dont il fut impossible de déterminer la nature. Ce n’était pas, à coup sûr, ce que les sondes rapportaient habituellement du fond méditerranéen.

 

« Vous le voyez, lieutenant ! dit Hector Servadac. Nous sommes plus loin de la côte algérienne que vous ne le supposiez.

 

– Si nous en étions plus loin, répondit le lieutenant Procope en secouant la tête, nous n’aurions pas seulement cinq brasses de profondeur, mais deux ou trois cents !

 

– Alors ?… demanda le comte Timascheff.

 

– Je ne sais que penser.

 

– Monsieur le comte, dit le capitaine Servadac, je vous le demande en grâce, poussons une pointe au sud, et voyons si nous ne trouverons pas plus loin ce que nous cherchons vainement ici ! »

 

Le comte Timascheff conféra avec le lieutenant Procope, et, le temps étant maniable, il fut convenu que, pendant trente-six heures encore, la Dobryna descendrait vers le sud.

 

Hector Servadac remercia son hôte, et la route nouvelle fut donnée au timonier.

 

Pendant trente-six heures, c’est-à-dire jusqu’au 4 février, l’exploration de cette mer fut faite avec le soin le plus scrupuleux. On ne se contenta pas d’envoyer sous ces eaux suspectes la sonde, qui accusa partout un fond plat par quatre et cinq brasses, mais ce fond fut raclé avec des dragues de fer, et ces dragues ne rencontrèrent jamais ni une pierre taillée, ni un débris de métal, ni un morceau de branche brisée, ni même une seule de ces hydrophytes ou de ces zoophytes dont est ordinairement semé le sol des mers. Quel fond s’était donc ainsi substitué à l’ancien fond méditerranéen ?

 

La Dobryna descendit jusqu’au trente-sixième degré de latitude. En relevant les terres portées sur les cartes du bord, il fut constant qu’elle naviguait là où devait jadis s’étendre le Sahel, massif qui sépare de la mer la riche plaine de la Mitidja, là où dominait autrefois le point culminant de la Bouzaréah, à une hauteur de quatre cents mètres ! Et cependant, même après l’engloutissement des terres environnantes, ce sommet aurait dû encore apparaître comme un îlot au-dessus de cet océan !

 

La Dobryna, descendant toujours, alla plus loin que Douera, la principale bourgade du Sahel, plus loin que Boufarick, la ville aux larges rues ombragées de platanes, plus loin que Blidah, dont on n’aperçut pas même le fort, qui surpassait l’Oued-el-Kebir de quatre cents mètres !

 

Le lieutenant Procope, craignant de s’aventurer plus au loin sur cette mer absolument inconnue, demanda alors à revenir vers le nord ou l’est, mais, sur les instances du capitaine Servadac, la Dobryna s’enfonça de plus en plus dans le sud.

 

L’exploration fut donc prolongée jusqu’à ces montagnes de la Mouzaïa, aux grottes légendaires, que fréquentaient autrefois les Kabyles, que boisaient les caroubiers, les micocouliers et les chênes de toute espèce, qu’habitaient les lions, les hyènes et les chacals !… Leur plus haut sommet, qui se dressait, six semaines auparavant, entre le Bou-Roumi et la Chiffa, aurait dû émerger à une hauteur considérable au-dessus des flots, puisque son altitude dépassait seize cents mètres !… On ne vit rien, ni à cette place ni à l’horizon sur lequel se confondaient le ciel et la mer !

 

Il fallut enfin revenir au nord, et la Dobryna, virant cap pour cap, se retrouva dans les eaux de l’ancienne Méditerranée, sans avoir retrouvé aucun vestige de ce qui constituait autrefois la province d’Alger.

 

Chapitre XI

 

Où le capitaine Servadac retrouve, épargné par la catastrophe, un îlot qui n’est qu’une tombe

 

L’engloutissement subit d’une importante portion de la colonie algérienne ne pouvait donc être mis en doute. C’était même plus qu’une simple disparition de terres au fond des eaux. Il semblait que les entrailles du globe, entrouvertes pour l’anéantir, se fussent refermées sur un territoire tout entier. En effet, le massif rocheux de la province s’était abîmé sans avoir laissé aucune trace, et un sol nouveau, fait d’une substance inconnue, avait remplacé le fond de sable sur lequel reposait la mer.

 

Quant à la cause qui avait provoqué cet effroyable cataclysme, elle échappait toujours aux explorateurs de la Dobryna. Il s’agissait donc de reconnaître, maintenant, où était la limite de ces désastres.

 

Après sérieuse discussion, il fut convenu que la goélette continuerait sa marche vers l’est et longerait la ligne que traçait autrefois le continent africain sur cette mer dont on ne retrouvait plus les limites. La navigation se faisait sans trop de difficultés, et il fallait profiter des chances qu’offraient alors un temps favorable et un vent propice.

 

Mais aucun vestige ne fut revu, sur ce parcours, de la côte qui s’étendait depuis le cap Matifou jusqu’à la frontière de Tunis, ni la ville maritime de Dellys, bâtie en amphithéâtre, ni aucune apparence à l’horizon de cette chaîne du Jurjura, dont le point culminant s’élevait à deux mille trois cents mètres d’altitude, ni la ville de Bougie, ni les pentes abruptes du Gouraya, ni le mont Adrar, ni Didjela, ni les montagnes de la Petite Kabylie, ni le Triton des anciens, cet ensemble de sept caps dont la plus haute cime mesurait onze cents mètres, ni Collo, l’ancien port de Constantine, ni Stora, le port moderne de Philippeville, ni Bône, assise sur son golfe de quarante kilomètres d’ouverture. On ne vit plus rien, ni du cap de Garde, ni du cap Rose, ni des croupes des montagnes d’Edough, ni des dunes sablonneuses du littoral, ni de Mafrag, ni de Calle, célèbre par l’importante industrie de ses corailleurs, et, lorsqu’une sonde eut été pour la centième fois envoyée par le fond, elle ne rapporta pas même un spécimen des admirables zoophytes des eaux méditerranéennes.

 

Le comte Timascheff résolut alors de suivre la latitude qui coupait autrefois la côte tunisienne jusqu’au cap Blanc, c’est-à-dire jusqu’à la pointe la plus septentrionale de l’Afrique. En cet endroit, la mer, très resserrée entre le continent africain et la Sicile, présenterait peut-être quelque particularité qu’il convenait de relever.

 

La Dobryna se tint donc dans la direction du trente-septième parallèle, et, le 7 février, elle dépassait le septième degré de longitude.

 

Voici la raison qui avait engagé le comte Timascheff, d’accord avec le capitaine Servadac et le lieutenant Procope, à persévérer dans cette exploration vers l’est.

 

À cette époque – et bien que pendant longtemps on eût renoncé à cette entreprise –, la nouvelle mer saharienne avait été créée, grâce à l’influence française. Cette grande œuvre, simple restitution de ce vaste bassin du Triton sur lequel fut jeté le vaisseau des Argonautes, avait changé avantageusement les conditions climatériques de la contrée, et monopolisé au profit de la France tout le trafic entre le Soudan et l’Europe.

 

Quelle influence avait eu la résurrection de cette antique mer sur le nouvel état de choses ? c’était à vérifier.

 

À la hauteur du golfe de Gabès, sur le trente-quatrième degré de latitude, un large canal donnait maintenant accès aux eaux de la Méditerranée dans la vaste dépression du sol occupée par les chotts Kébir, Gharsa et autres. L’isthme, existant à vingt-six kilomètres au nord de Gabès, à l’endroit même où la baie du Triton s’amorçait jadis sur la mer, avait été coupé, et les eaux avaient repris leur ancien lit d’où, faute d’une alimentation permanente, elles s’étaient évaporées autrefois sous l’action du soleil libyen.

 

Or, n’était-ce pas à cet endroit même où la section avait été pratiquée, que s’était produite la fracture à laquelle on devait la disparition d’une partie notable de l’Afrique ? Après être descendue jusqu’au-delà du trente-quatrième parallèle, la Dobryna ne retrouverait-elle pas la côte tripolitaine, qui, dans ce cas, aurait irrésistiblement mis obstacle à l’extension des désastres ?

 

« Si, arrivés à ce point, dit très justement le lieutenant Procope, nous voyons la mer s’étendre encore à l’infini dans le sud, il ne nous restera plus qu’à venir demander aux rivages européens la solution d’un problème qui aura été insoluble dans ces parages. »

 

La Dobryna, ne ménageant pas le combustible, continua donc à toute vapeur sa marche vers le cap Blanc, sans retrouver ni le cap Negro, ni le cap Serrat. Arrivée à la hauteur de Bizerte, cette charmante ville tout orientale, elle ne revit ni le lac qui s’épanouissait au-delà de son goulet, ni ses marabouts ombragés de palmiers magnifiques. La sonde, jetée sur l’emplacement de ces eaux transparentes, ne rencontra que ce fond plat et aride qui supportait invariablement les flots méditerranéens.

 

Le cap Blanc, ou, pour parler plus exactement, l’endroit où ce cap se projetait cinq semaines auparavant, fut doublé dans la journée du 7 février. La goélette trancha alors de son étrave des eaux qui auraient dû être celles de la baie de Tunis. Mais, de cet admirable golfe, il ne restait plus aucune trace, ni de la ville bâtie en amphithéâtre, ni du fort de l’Arsenal, ni de la Goulette, ni des deux pitons de Bou-Kournein. Le cap Bon, ce promontoire qui formait la pointe la plus avancée de l’Afrique vers la Sicile, avait été également entraîné, avec le continent, dans les entrailles du globe.

 

Autrefois, avant tant d’événements si bizarres, le fond de la Méditerranée remontait en cet endroit par une pente très raide et se dessinait en dos d’âne. La charpente terrestre se redressait là comme une échine, barrant le détroit de Libye, sur lequel il ne restait environ que dix-sept mètres d’eau. De chaque côté de la crête, au contraire, la profondeur était de cent soixante-dix mètres. Probablement même, aux époques de formations géologiques, le cap Bon avait été réuni au cap Furina, à l’extrémité de la Sicile, comme l’était, sans doute, Ceuta à Gibraltar.

 

Le lieutenant Procope, en marin auquel la Méditerranée était parfaitement connue en tous ses détails, ne pouvait ignorer cette particularité. C’était donc une occasion de constater si le fond avait été récemment modifié entre l’Afrique et la Sicile, ou si la crête sous-marine du détroit libyen existait encore.

 

Le comte Timascheff, le capitaine Servadac, le lieutenant assistaient tous trois à cette opération de sondage.

 

Au commandement, le matelot placé sur le porte-hauban de misaine envoya le plomb de sonde.

 

« Combien de brasses ? demanda le lieutenant Procope.

 

– Cinq[3], répondit le matelot.

 

– Et le fond ?

 

– Plat. »

 

Il s’agissait alors de reconnaître quelle était l’importance de la dépression de chaque côté de la crête sous-marine. La Dobryna se porta donc successivement à un demi-mille sur la droite et sur la gauche, et le sondage de ces deux fonds fut opéré. Cinq brasses toujours et partout ! Fond invariablement plat ! Cote immuable ! La chaîne, immergée entre le cap Bon et le cap Furina, n’existait plus. Il était évident que le cataclysme avait provoqué un nivellement général du sol de la Méditerranée. Quant à la nature de ce sol, même poussière métallique et de composition inconnue. Plus de ces éponges, de ces actinies, de ces comatules, de ces cydippes hyalines, hydrophytes ou coquilles, dont les roches sous-marines étaient autrefois tapissées.

 

La Dobryna, virant de bord, mit le cap au sud et continua son voyage d’exploration.

 

Parmi les étrangetés de cette navigation, il fallait noter aussi que la mer était toujours déserte. On ne signalait pas à sa surface un seul bâtiment vers lequel l’équipage de la goélette eût pu courir afin de demander des nouvelles d’Europe. La Dobryna semblait être seule à parcourir ces flots abandonnés, et chacun, sentant l’isolement se faire autour de lui, se demandait si la goélette n’était pas maintenant l’unique point habité du globe terrestre, une nouvelle arche de Noé qui renfermait les seuls survivants de la catastrophe, les seuls vivants de la terre !

 

Le 9 février, la Dobryna naviguait précisément au-dessus de la ville de Didon, l’ancienne Byrsa, plus détruite à présent que la Carthage punique ne l’avait jamais été par Scipion Émilien, que la Carthage romaine ne le fut par Hassan le Gassanide.

 

Ce soir-là, au moment où le soleil disparaissait sous l’horizon de l’est, le capitaine Servadac, appuyé sur le couronnement de la goélette, était absorbé dans ses réflexions. Son regard allait vaguement du ciel, où brillaient quelques étoiles à travers les mobiles vapeurs, à cette mer dont les longues lames commençaient à tomber avec la brise.

 

Soudain, pendant qu’il était tourné vers l’horizon méridional par l’avant de la goélette, son œil ressentit une sorte d’impression lumineuse. Il crut d’abord avoir été troublé par quelque illusion d’optique, et il regarda avec plus d’attention.

 

Une lointaine lumière lui apparut réellement alors, et un des matelots qu’il appela la vit distinctement.

 

Le comte Timascheff et le lieutenant Procope furent aussitôt prévenus de cet incident.

 

« Est-ce une terre ?… demanda le capitaine Servadac.

 

– N’est-ce pas plutôt un navire avec ses feux de position ? répondit le comte Timascheff.

 

– Avant une heure, nous saurons à quoi nous en tenir ! s’écria le capitaine Servadac.

 

– Capitaine, nous ne le saurons pas avant demain, répondit le lieutenant Procope.

 

– Tu ne mets donc pas le cap sur ce feu ? lui demanda le comte Timascheff, assez surpris.

 

– Non, père. Je désire rester en panne sous petite voilure, et attendre le jour. S’il existe là quelque côte, je craindrais de m’aventurer pendant la nuit sur des atterrages inconnus. »

 

Le comte fit un signe approbatif, et la Dobryna, orientant ses voiles de manière à ne faire que peu de route, laissa la nuit envahir toute la mer.

 

Une nuit de six heures n’est pas longue, et celle-ci, cependant, parut durer tout un siècle. Le capitaine Servadac, qui n’avait pas quitté le pont, craignait à chaque instant que la faible lueur ne vînt à s’éteindre. Mais elle continua de briller dans l’ombre comme brille un feu de second ordre à l’extrême limite de sa portée.

 

« Et toujours à la même place ! fit observer le lieutenant Procope. On peut donc en conclure, avec grande probabilité, que c’est une terre que nous avons en vue, et non pas un navire. »

 

Au soleil levant, toutes les lunettes du bord étaient braquées vers le point qui avait paru lumineux pendant la nuit. La lueur s’évanouit bientôt sous les premiers rayons du jour ; mais, à sa place, apparut, à six milles de la Dobryna, une sorte de rocher singulièrement découpé. On eût dit un îlot isolé au milieu de cette mer déserte.

 

« Ce n’est qu’un rocher, dit le comte Timascheff, ou plutôt c’est le sommet de quelque montagne engloutie ! »

 

Cependant, il importait de reconnaître ce rocher, quel qu’il fût, car il formait un dangereux récif dont les bâtiments devraient se méfier à l’avenir. Le cap fut donc mis sur l’îlot signalé, et, trois quarts d’heure plus tard, la Dobryna n’en était plus qu’à deux encablures.

 

Cet îlot était une sorte de colline, aride, dénudée, abrupte, qui ne s’élevait que d’une quarantaine de pieds au-dessus du niveau de la mer. Aucun semis de roches n’en défendait les abords, – ce qui donnait à croire qu’elle s’était peu à peu enfoncée, sous l’influence de l’inexplicable phénomène, jusqu’à ce qu’un nouveau point d’appui l’eût définitivement maintenue à cette hauteur au-dessus des flots.

 

« Mais il y a une habitation sur cet îlot ! s’écria le capitaine Servadac, qui, la lunette aux yeux, ne cessait d’en fouiller les moindres anfractuosités. Et peut-être quelque survivant… »

 

À cette hypothèse du capitaine, le lieutenant Procope répondit par un hochement de tête très significatif. L’îlot paraissait être absolument désert, et, en effet, un coup de canon que tira la goélette n’amena aucun habitant sur son rivage.

 

Il était vrai, cependant, qu’une sorte d’édifice de pierre se dressait à la partie supérieure de l’îlot. Ce monument offrait dans son ensemble quelque ressemblance avec un marabout arabe.

 

Le canot de la Dobryna fut aussitôt mis à la mer. Le capitaine Servadac, le comte Timascheff, le lieutenant Procope y prirent place, et quatre matelots l’enlevèrent rapidement.

 

Quelques instants après, les explorateurs mettaient pied à terre, et, sans perdre un instant, ils gravissaient les pentes abruptes de l’îlot qui montaient jusqu’au marabout.

 

Là, ils furent d’abord arrêtés par un mur d’enceinte, incrusté de débris antiques, tels que vases, colonnes, statues, stèles, disposés sans aucun ordre et en dehors de toute préoccupation d’art.

 

Le comte Timascheff et ses deux compagnons, après avoir contourné ce mur d’enceinte, arrivèrent devant une étroite porte, toute ouverte, qu’ils franchirent aussitôt.

 

Une seconde porte, ouverte aussi, leur permit de pénétrer à l’intérieur du marabout. Les murailles en étaient sculptées à la mode arabe, mais ces enjolivures n’avaient aucune valeur.

 

Au milieu de l’unique salle du marabout s’élevait un tombeau d’une grande simplicité. Au-dessus s’épanouissait une énorme lampe d’argent, contenant encore plusieurs litres d’huile, et dans laquelle plongeait une longue mèche allumée.

 

C’était la lumière de cette lampe qui, pendant la nuit, avait frappé l’œil du capitaine Servadac.

 

Le marabout était inhabité. Son gardien – s’il en avait jamais eu un – s’était sans doute enfui au moment de la catastrophe. Quelques cormorans s’y étaient réfugiés depuis, et encore ces sauvages oiseaux s’envolèrent-ils à tire-d’aile vers le sud, lorsque les explorateurs y pénétrèrent.

 

Un vieux livre de prières était posé sur un angle du tombeau. Ce livre, écrit en langue française, était ouvert au rituel spécial de l’anniversaire du 25 août.

 

Une révélation se fit aussitôt dans l’esprit du capitaine Servadac. Le point de la Méditerranée qu’occupait cet îlot, cette tombe maintenant isolée au milieu de la mer, la page à laquelle le lecteur du livre s’était arrêté, tout lui apprit en quel lieu se trouvaient ses compagnons et lui.

 

« Le tombeau de saint Louis, messieurs », dit-il.

 

C’était là, en effet, que le roi de France était venu mourir. C’était là que, depuis plus de six siècles, des mains françaises entouraient son tombeau d’un culte pieux.

 

Le capitaine Servadac s’inclina devant la tombe vénérée, et ses deux compagnons l’imitèrent respectueusement.

 

Cette lampe, brûlant sur le tombeau d’un saint, était peut-être le seul phare qui éclairât maintenant les flots de la Méditerranée, et encore allait-il bientôt s’éteindre !

 

Les trois explorateurs quittèrent alors le marabout, puis le rocher désert. Le canot les ramena à bord, et la Dobryna, remettant le cap au sud, perdit bientôt de vue le tombeau du roi Louis IX, seul point de la province tunisienne qu’eut épargné l’inexplicable catastrophe.

 

Chapitre XII

 

Dans lequel, après avoir agi en marin, le lieutenant Procope s’en remet à la volonté de Dieu

 

C’était vers le sud que les cormorans, effarouchés, avaient pris leur vol en fuyant le marabout. Cette direction indiquait peut-être qu’il existait vers le midi quelque terre peu éloignée. De là, un espoir auquel se rattachèrent les explorateurs de la Dobryna .

 

Quelques heures après avoir quitté l’îlot, la goélette naviguait sur ces eaux nouvelles, dont les couches peu profondes recouvraient actuellement toute cette presqu’île du Dakhul, qui séparait autrefois la baie de Tunis du golfe de H’Amamât.

 

Deux jours plus tard, après avoir vainement cherché la côte du Sahel tunisien, elle atteignait le trente-quatrième parallèle, qui aurait dû traverser en cet endroit le golfe de Gabès.

 

Aucune trace ne restait de l’estuaire sur lequel s’amorçait, six semaines auparavant, le canal de la mer saharienne, et la surface liquide s’étendait à perte de vue dans l’ouest.

 

Cependant, ce jour-là, 11 février, le cri de : « Terre ! » retentit enfin dans les barres de la goélette, et une côte apparut là où, géographiquement, on ne devait pas encore la rencontrer.

 

En effet, cette côte ne pouvait être le littoral tripolitain, qui est généralement bas, sablonneux, difficile à relever d’une grande distance. En outre, ce littoral ne devait être situé que deux degrés plus au sud.

 

Or, la nouvelle terre, très accidentée, s’étendait largement de l’ouest à l’est et fermait tout l’horizon méridional. À gauche, elle coupait en deux parties le golfe de Gabès et ne permettait plus d’apercevoir l’île de Djerba, qui en formait la pointe extrême.

 

Cette terre fut soigneusement portée sur les cartes du bord, et on put en conclure que la mer saharienne avait été en partie comblée par l’apparition d’un continent nouveau.

 

« Ainsi donc, fit observer le capitaine Servadac, après avoir jusqu’ici sillonné la Méditerranée là où était autrefois le continent, voici que nous rencontrons le continent là où devrait être la Méditerranée !

 

– Et sur ces parages, ajouta le lieutenant Procope, on ne voit pas une de ces tartanes maltaises, pas un de ces chébecs levantins, qui les fréquentent ordinairement !

 

– Il s’agit maintenant, dit alors le comte Timascheff, de décider si nous suivrons cette côte vers l’est ou vers l’ouest.

 

– Vers l’ouest, si vous le permettez, monsieur le comte, répondit vivement l’officier français. Que je sache au moins si, au-delà du Chéliff, il n’est rien resté de notre colonie algérienne ! Nous pourrons prendre, en passant, mon compagnon que j’ai laissé à l’île Gourbi, et nous pousserons jusqu’à Gibraltar, où nous aurons peut-être des nouvelles de l’Europe !

 

– Capitaine Servadac, répondit le comte Timascheff, avec cet air réservé qui lui était habituel, la goélette est à votre disposition. Procope, donne tes ordres en conséquence.

 

– Père, j’ai une observation à te faire, dit le lieutenant, après avoir réfléchi quelques instants.

 

– Parle.

 

– Le vent souffle de l’ouest, et il tend à fraîchir, répondit Procope. Avec la vapeur seule, nous gagnerons sans doute contre lui, mais non sans d’extrêmes difficultés. En marchant vers l’est, au contraire, avec voiles et machine, la goélette aura en quelques jours atteint la côte égyptienne, et là, à Alexandrie ou sur tout autre point, nous trouverons les renseignements que pourrait nous fournir Gibraltar.

 

– Vous entendez, capitaine ? » dit le comte Timascheff en se tournant vers Hector Servadac.

 

Celui-ci, quelque désir qu’il eût de se rapprocher de la province d’Oran et de revoir Ben-Zouf, trouva l’observation du lieutenant très juste. La brise d’ouest fraîchissait, et, à lutter contre elle, la Dobryna ne pouvait faire une route rapide, tandis que, vent sous vergues, elle devait avoir promptement rallié la côte égyptienne.

 

Le cap fut donc mis à l’est. Le vent menaçait de passer au grand frais. Heureusement, la longue houle courait dans le même sens que la goélette, et les lames ne déferlaient pas.

 

Depuis une quinzaine de jours, on avait pu constater que la température, qui avait singulièrement diminué, ne donnait plus qu’une moyenne de quinze à vingt degrés au-dessus du zéro thermométrique. Cette décroissance, qui était progressive, était due à une cause toute naturelle, c’est-à-dire à l’éloignement croissant du globe sur sa nouvelle trajectoire. Aucun doute ne pouvait exister à cet égard. La terre, après s’être approchée de son centre attractif jusqu’à dépasser l’orbite de Vénus, s’en éloignait graduellement et en était plus distante alors qu’elle ne l’avait jamais été autrefois dans ses positions périgéennes. Il semblait que, au 1er février, elle fût revenue à trente-huit millions de lieues du soleil, ainsi qu’elle l’était au 1er janvier, et que, depuis lors, son éloignement se fût accru d’un tiers environ. Cela ressortait non seulement de l’abaissement de la température, mais aussi de l’aspect du disque solaire, qui ne sous-tendait plus qu’un arc visiblement réduit. Vu de Mars, c’est précisément cette même réduction diamétrale qu’il eût présenté à l’œil d’un observateur. On pouvait donc en déduire que la terre arrivait sur l’orbite de cette planète, dont la constitution physique est presque semblable à la sienne. D’où cette conséquence, que la nouvelle route qu’elle était appelée à parcourir dans le monde solaire affectait la forme d’une ellipse très allongée.

 

Cependant, ces phénomènes cosmiques ne préoccupaient pas alors les explorateurs de la Dobryna . Ils ne s’inquiétaient plus des mouvements désordonnés du globe dans l’espace, mais seulement des modifications accomplies à sa surface et dont l’importance leur échappait encore.

 

La goélette suivait donc, à deux milles de distance, le nouveau cordon littoral, et, vraiment, tout navire poussé à cette côte eût été immanquablement perdu, s’il n’avait pu s’en élever.

 

En effet, la lisière du nouveau continent n’offrait pas un seul refuge. À sa base, que les longues lames, venues du large, battaient avec violence, il était absolument accore et se redressait jusqu’à une hauteur qui variait entre deux cents et trois cents pieds. Cette base, lisse comme le mur d’une courtine, ne présentait pas une saillie sur laquelle le pied eût pu trouver un point d’appui. Au-dessus, se découpait une forêt de flèches, d’obélisques, de pyramidions. On eût dit une sorte de concrétion énorme, dont les cristallisations mesuraient plus de mille pieds d’altitude.

 

Mais là n’était pas le plus bizarre aspect de ce gigantesque massif. Ce qui devait prodigieusement étonner les explorateurs de la Dobryna, c’est qu’il semblait être « tout neuf ». L’action atmosphérique ne paraissait avoir encore altéré ni la pureté de ses arêtes, ni la netteté de ses lignes ni la couleur de sa substance. Il se profilait sur le ciel avec une incomparable sûreté de dessin. Tous les blocs qui le composaient étaient polis et brillants comme s’ils fussent à l’instant sortis du moule d’un fondeur. Leur éclat métallique, piqué d’irisations dorées, rappelait celui des pyrites. C’était à se demander si un métal unique, semblable à celui dont la sonde avait rapporté la poussière sous-marine, ne formait pas ce massif, que les forces plutoniennes avaient rejeté au-dessus des eaux.

 

Autre observation à l’appui de la première. Ordinairement, et en quelque endroit du globe que ce soit, les masses rocheuses les plus arides sont sillonnées d’humides filets que la condensation des vapeurs émet à leur surface et qui s’écoulent suivant le caprice des pentes. En outre, il n’est pas de falaise si désolée qu’il n’y pousse quelques plantes lapidaires et ne s’y abrite quelques touffes de broussailles peu exigeantes. Mais ici, rien, ni le plus mince filet de cristal, ni la plus maigre verdure. Aussi, pas un oiseau n’animait-il cet âpre territoire. Rien n’y vivait, rien ne s’y mouvait, ni dans l’ordre végétal, ni dans l’ordre animal.

 

L’équipage de la Dobryna n’eut donc pas à s’étonner si les oiseaux de mer, albatros, mouettes et goélands, aussi bien que les pigeons de roche, vinrent chercher refuge sur la goélette. Aucun coup de fusil ne pouvait en éloigner ces volatiles, qui, nuit et jour, restaient perchés sur les vergues. Quelques bribes de nourriture étaient-elles jetées sur le pont, ils s’y précipitaient aussitôt, se battant avec fureur, se repaissant avec voracité. À les voir si affamés, on devait croire qu’il n’y avait pas un seul point de ces parages qui pût leur procurer quelque aliment. En tout cas, ce n’était pas ce littoral, puisqu’il paraissait être absolument privé de plantes et d’eau.

 

Telle était cette côte bizarre, que prolongea la Dobryna pendant plusieurs jours. Son profil se modifiait parfois et présentait alors, pendant plusieurs kilomètres, une seule arête, vive et nette, comme si elle eût été finement menuisée. Puis, les grandes lamelles prismatiques reparaissaient dans un inextricable enchevêtrement. Mais jamais, au pied de la falaise, ne s’étendait ni une grève de sable, ni un rivage de galets, ni une bande de ces écueils qui sèment ordinairement les eaux peu profondes. À peine d’étroites criques s’ouvraient-elles ça et là. Pas une aiguade ne se voyait, à laquelle un navire pût faire sa provision d’eau. Partout se développaient ces larges rades foraines qui sont découvertes sur trois points du compas.

 

La Dobryna, après avoir suivi la côte pendant quatre cents kilomètres environ, fut arrêtée enfin par un brusque retour du littoral. Le lieutenant Procope, qui avait, heure par heure, porté sur la carte le tracé de ce nouveau continent, constata que la falaise courait alors du sud au nord. La Méditerranée était donc fermée en cet endroit, presque sur le douzième méridien ? Ce barrage s’étendait-il jusqu’aux terres d’Italie et de Sicile ? on le saurait avant peu, et, si cela était, ce vaste bassin dont les eaux baignent l’Europe, l’Asie, l’Afrique se trouverait réduit de moitié.

 

La goélette, persistant à explorer tous les points de ce nouveau rivage, mit le cap au nord et remonta droit vers les terres d’Europe. À filer dans cette direction pendant quelques centaines de kilomètres, elle devait avoir prochainement connaissance de Malte, si, toutefois, la vieille île que possédèrent successivement les Phéniciens, les Carthaginois, les Siciliens, les Romains, les Vandales, les Grecs, les Arabes et les chevaliers de Rhodes avait été respectée par le cataclysme.

 

Mais il n’en fut rien, et, le 14 février, la sonde, envoyée sur l’emplacement de Malte, ne rapporta que cette même poussière métallique, recouverte par les flots méditerranéens, et dont la nature restait inconnue.

 

« Les ravages se sont étendus au-delà du continent africain, fit alors observer le comte Timascheff.

 

– Oui, répondit le lieutenant Procope, et nous ne pouvons même assigner de limite à cet effroyable désastre ! – Maintenant, père, quels sont tes projets ? Sur quelle partie de l’Europe la Dobryna doit-elle se diriger ?

 

– Sur la Sicile, sur l’Italie, sur la France, s’écria le capitaine Servadac, là où nous pourrons enfin savoir…

 

– Si la Dobryna ne porte pas à son bord les seuls survivants du globe ! » répondit gravement le comte Timascheff.

 

Le capitaine Servadac ne prononça pas un mot, car ses tristes pressentiments s’identifiaient avec ceux du comte Timascheff. Cependant, le cap avait été changé, et la goélette dépassa le point où se croisaient le parallèle et le méridien de l’île disparue.

 

La côte se projetait toujours sud et nord, et interdisait toute communication avec le golfe de Sydra, l’ancienne Grande Syrte, qui s’étendait autrefois jusqu’aux terres d’Égypte. Il fut aussi constant que, même dans les parages du nord, l’accès par mer n’était plus permis avec les rivages de la Grèce et les ports de l’empire ottoman. Donc, impossibilité d’aller, par l’Archipel, les Dardanelles, la mer de Marmara, le Bosphore, la mer Noire, atterrir aux confins méridionaux de la Russie.

 

La goélette, lors même que ce projet eût dû être mis à exécution, n’avait donc qu’une seule route à suivre, celle de l’ouest, afin de gagner ainsi les portions septentrionales de la Méditerranée.

 

Elle l’essaya dans la journée du 16 février. Mais, comme si les éléments eussent voulu lutter contre elle, le vent et les lames réunirent leurs efforts pour enrayer sa marche. Une furieuse tempête s’éleva, qui rendit la mer bien difficile à tenir pour un navire de deux cents tonneaux seulement. Le danger devint même très grand, car le vent battait en côte.

 

Le lieutenant Procope fut extrêmement inquiet. Il avait dû serrer toutes ses voiles, amener ses mâts de hune ; mais, alors, réduit à l’action de la machine, il ne put gagner contre le mauvais temps. Les énormes lames enlevaient la goélette jusqu’à cent pieds dans les airs et la replongeaient d’autant au milieu du gouffre qui se creusait entre les flots. L’hélice, tournant à vide le plus souvent, ne mordait plus sur les couches liquides et perdait toute sa puissance. Bien que la vapeur surchauffée fut portée à son maximum de tension, la Dobryna reculait sous l’ouragan.

 

Dans quel port pouvait-on chercher refuge ? L’inabordable côte n’en offrait aucun ! Le lieutenant Procope en serait-il donc réduit à cette extrémité de se mettre au plein ? Il se le demanda. Mais alors, que deviendraient les naufragés, si toutefois ils pouvaient prendre pied sur cette falaise si accore ? Quelles ressources devaient-ils attendre de cette terre d’une aridité désespérante ? Leurs provisions épuisées, comment les renouvelleraient-ils ? Pouvait-on espérer de retrouver au-delà de cet inaccessible cadre quelque portion épargnée de l’ancien continent ?

 

La Dobryna essaya de tenir contre la tempête, et son équipage, courageux et dévoué, manœuvra avec le plus grand sang-froid. Pas un de ces matelots, confiants dans l’habileté de leur chef et dans la solidité du navire, ne faiblit un instant. Mais la machine était forcée, parfois, au point qu’elle menaçait de se disloquer. D’ailleurs, la goélette ne sentait plus son hélice, et, étant à sec de toile, car il n’avait pas été possible d’établir même un tourmentin que l’ouragan eût déchiré, elle fut entraînée vers la côte.

 

Tout l’équipage était sur le pont, comprenant la situation désespérée que lui faisait la tempête. La terre n’était pas alors à plus de quatre milles sous le vent, et la Dobryna y dérivait avec une vitesse qui ne laissait plus aucun espoir de la relever.

 

« Père, dit le lieutenant Procope au comte Timascheff, la force de l’homme a ses limites. Je ne puis résister à cette dérive qui nous emporte !

 

– As-tu fait tout ce qu’un marin pouvait faire ? demanda le comte Timascheff, dont la figure ne trahissait aucune émotion.

 

– Tout, répondit le lieutenant Procope. Mais, avant une heure, notre goélette se sera mise à la côte !

 

– Avant une heure, dit le comte Timascheff, et de manière à être entendu de tous, Dieu peut nous avoir sauvés !

 

– Il ne nous sauvera que si ce continent s’entrouvre pour livrer passage à la Dobryna !

 

– Nous sommes entre les mains de Celui qui peut tout ! » répondit le comte Timascheff en se découvrant.

 

Hector Servadac, le lieutenant, les matelots, sans rompre le silence, l’imitèrent religieusement.

 

Procope, regardant comme impossible de s’éloigner de la terre, prit alors toutes les mesures pour faire côte dans les moins mauvaises conditions. Il songea aussi à ce que les naufragés, si quelques-uns échappaient à cette mer furieuse, ne fussent pas sans ressource pendant les premiers jours de leur installation sur ce nouveau continent. Il fit monter sur le pont des caisses de vivres et des tonneaux d’eau douce qui, liés à des barriques vides, pourraient surnager après la démolition du bâtiment. En un mot, il prit toutes les précautions qu’un marin devait prendre.

 

En vérité, il n’avait plus aucun espoir de sauver la goélette ! Cette immense muraille ne présentait pas une crique, pas une embouchure dans laquelle un navire en perdition pût se réfugier. La Dobryna ne pouvait être relevée que par une subite saute de vent qui la rejetterait au large, ou, comme l’avait dit le lieutenant Procope, que si Dieu entrouvrait miraculeusement ce littoral pour lui livrer passage.

 

Mais le vent ne changeait pas. Il ne devait pas changer.

 

Bientôt, la goélette ne fut plus qu’à un mille de la côte. On voyait l’énorme falaise grandir peu à peu, et, par une illusion d’optique, il semblait que ce fût elle qui se précipitât sur la goélette, comme pour l’écraser. En quelques instants, la Dobryna n’en fut plus qu’à trois encablures. Il n’était personne à bord qui ne se crût à l’heure suprême !

 

« Adieu, comte Timascheff, dit le capitaine Servadac, en tendant la main à son compagnon.

 

– À Dieu, capitaine ! » répondit le comte, qui montra le ciel.

 

En ce moment, la Dobryna, soulevée par les monstrueuses lames, allait être broyée contre la falaise.

 

Soudain, une voix retentit :

 

« Allons, leste, garçons ! Hisse le grand foc ! Hisse la trinquette ! La barre droite ! »

 

C’était Procope qui, debout sur l’avant de la Dobryna, donnait ces ordres. Si inattendus qu’ils fussent, l’équipage les exécuta rapidement, tandis que le lieutenant, courant à l’arrière, saisit lui-même la roue du gouvernail.

 

Que voulait donc le lieutenant Procope ? Diriger, sans doute, la goélette de manière à la mettre au plein par l’avant.

 

« Attention ! cria-t-il encore. Veille aux écoutes ! »

 

En ce moment, un cri retentit… mais ce ne fut pas un cri de terreur qui s’échappa de toutes les poitrines.

 

Une coupée de la falaise, large de quarante pieds au plus, venait d’apparaître entre deux murs à pic. C’était un refuge, sinon un passage. La Dobryna, évoluant alors sous la main du lieutenant Procope, poussée par le vent et la mer, s’y précipita !… Peut-être n’en devait-elle plus jamais sortir !

 

Chapitre XIII

 

Où il est question du brigadier Murphy, du major Oliphant, du caporal Pim, et d’un projectile qui se perd au-delà de l’horizon

 

« Je prendrai votre fou si vous voulez bien le permettre, dit le brigadier Murphy, qui, après deux jours d’hésitation, se décida enfin à jouer ce coup, longuement médité.

 

– Je le permets, puisque je ne puis l’empêcher », répondit le major Oliphant, absorbé dans la contemplation de l’échiquier.

 

Cela se passait dans la matinée du 17 février – ancien calendrier –, et la journée entière s’écoula avant que le major Oliphant eût répondu au coup du brigadier Murphy.

 

Du reste, il convient de dire que cette partie d’échecs était commencée depuis quatre mois, et que les deux adversaires n’avaient encore joué que vingt coups. Tous deux étaient, d’ailleurs, de l’école de l’illustre Philidor, qui prétend que nul n’est fort à ce jeu, s’il ne sait jouer les pions, – qu’il appelle « l’âme des échecs ». Aussi, pas un pion n’avait-il été légèrement livré jusqu’alors.

 

C’est que le brigadier Hénage Finch Murphy et le major Sir John Temple Oliphant ne donnaient jamais rien au hasard et n’agissaient, en toutes circonstances, qu’après mûres réflexions.

 

Le brigadier Murphy et le major Oliphant étaient deux honorables officiers de l’armée anglaise, que le sort avait réunis dans une station lointaine, dont ils charmaient les loisirs en jouant aux échecs. Tous deux âgés de quarante ans, tous deux grands, tous deux roux, la figure ornée des plus beaux favoris du monde, à l’angle desquels venaient se perdre leurs longues moustaches, toujours en uniforme, toujours flegmatiques, très fiers d’être Anglais et restés ennemis de tout ce qui n’était pas Anglais par fierté naturelle, ils admettaient volontiers que l’Anglo-Saxon est pétri d’un limon spécial, qui a échappé jusqu’ici à toute analyse chimique. C’étaient peut-être deux mannequins que ces officiers, mais de ces mannequins dont les oiseaux ont peur et qui défendent merveilleusement le champ confié à leur garde. Ces Anglais-là se sentent toujours chez eux, même lorsque la destinée les envoie à quelques milliers de lieues de leur pays, et, très aptes à coloniser, ils coloniseront la lune, – le jour où ils pourront y planter le pavillon britannique.

 

Le cataclysme, qui avait si profondément modifié une portion du globe terrestre, s’était accompli, il faut bien le dire, sans avoir procuré un étonnement immodéré ni au major Oliphant ni au brigadier Murphy, deux types véritablement exceptionnels. Ils s’étaient trouvés tout d’un coup isolés avec onze hommes sur un poste qu’ils occupaient au moment de la catastrophe, et, de l’énorme rocher où plusieurs centaines d’officiers et de soldats étaient casernés avec eux la veille, il ne restait plus qu’un étroit îlot, entouré par l’immense mer.

 

« Aoh ! s’était contenté de dire le major. Voici ce qu’on peut appeler une circonstance particulière !

 

– Particulière, en effet ! avait simplement répondu le brigadier.

 

– Mais l’Angleterre est là !

 

– Toujours là !

 

– Et ses vaisseaux viendront nous rapatrier ?

 

– Ils viendront !

 

– Restons donc à notre poste.

 

– À notre poste. »

 

D’ailleurs, les deux officiers et les onze hommes auraient eu quelque peine à quitter leur poste, quand même ils l’eussent voulu, car ils ne possédaient qu’un simple canot. De continentaux qu’ils étaient la veille, le lendemain devenus insulaires, ainsi que leurs dix soldats et leur domestique Kirke, ils attendaient le plus patiemment du monde le moment où quelque navire viendrait leur donner des nouvelles de la mère patrie. Au surplus, la nourriture de ces braves gens était assurée. Il y avait dans les souterrains de l’îlot de quoi alimenter treize estomacs – fussent treize estomacs anglais –, et pendant dix ans au moins. Or, quand le bœuf salé, l’ale et le brandy sont là, « all right », comme ils disent ! Quant aux phénomènes physiques qui s’étaient produits, tels que changement des points cardinaux est et ouest, diminution de l’intensité de la pesanteur à la surface du globe, accourcissement des jours et des nuits, déviation de l’axe de rotation, projection d’une nouvelle orbite dans le monde solaire, ni les deux officiers ni leurs hommes, après les avoir constatés, ne s’en étaient inquiétés autrement. Le brigadier et le major avaient remis sur l’échiquier les pièces renversées par la secousse, et ils avaient repris flegmatiquement leur interminable partie. Peut-être les fous, les cavaliers, les pions, plus légers maintenant, tenaient-ils moins bien qu’autrefois à la surface de l’échiquier, – les rois, les reines, surtout, que leur grandeur exposait à des chutes plus fréquentes ; mais, avec quelque précaution, Oliphant et Murphy finirent par assurer solidement leur petite armée d’ivoire.

 

Il a été dit que les dix soldats emprisonnés sur l’îlot ne s’étaient pas autrement préoccupés des phénomènes cosmiques. Pour être véridique, il faut ajouter, cependant, que l’un de ces phénomènes provoqua deux réclamations de leur part.

 

En effet, trois jours après la catastrophe, le caporal Pim, se faisant l’interprète de ses hommes, avait demandé une entrevue aux deux officiers.

 

L’entrevue ayant été accordée, Pim, suivi des neuf soldats, entra dans la chambre du brigadier Murphy. Là, la main au bonnet d’ordonnance campé sur son oreille droite et retenu au-dessous de la lèvre inférieure par la jugulaire, étroitement sanglé dans sa veste rouge et flottant dans son pantalon verdâtre, le caporal attendit le bon plaisir de ses chefs.

 

Ceux-ci interrompirent leur partie d’échecs.

 

« Que veut le caporal Pim ? demanda le brigadier Murphy, en relevant la tête avec dignité.

 

– Faire une observation à mon brigadier, relativement au paiement des hommes, répondit le caporal Pim, et en faire une seconde à mon major, relativement à leur nourriture.

 

– Que le caporal produise sa première observation, répondit Murphy en approuvant du geste.

 

– C’est par rapport à la solde, Votre Honneur, dit le caporal Pim. Maintenant que les jours ont diminué de moitié, est-ce que la solde diminuera dans la même proportion ? »

 

Le brigadier Murphy, pris à l’improviste, réfléchit un instant, et quelques oscillations approbatives de sa tête indiquèrent qu’il trouvait l’observation du caporal fort opportune. Puis, il se retourna vers le major Oliphant, et, après avoir échangé un regard avec son collègue :

 

« Caporal Pim, dit-il, la solde étant calculée sur l’intervalle de temps qui s’écoule entre deux levers de soleil, quelle que soit la durée de cet intervalle, la solde restera ce qu’elle était autrefois. L’Angleterre, elle aussi, est assez riche pour payer ses soldats ! »

 

C’était une manière aimable d’indiquer que l’armée et la gloire anglaises se confondaient dans une même pensée.

 

« Hurrah ! » répondirent les dix hommes, mais sans plus élever la voix que s’ils eussent dit : « Merci ! »

 

Le caporal Pim se retourna alors vers le major Oliphant.

 

« Que le caporal produise sa seconde réclamation, dit le major en regardant son subordonné.

 

– C’est par rapport à la nourriture, Votre Honneur, dit le caporal Pim. Maintenant que les journées ne durent plus que six heures, est-ce que nous n’aurons plus droit qu’à deux repas au lieu de quatre ? »

 

Le major réfléchit un instant et fit au brigadier Murphy un signe approbateur, indiquant qu’il trouvait le caporal Pim un homme véritablement plein de sens et de logique.

 

« Caporal, dit-il, les phénomènes physiques ne peuvent rien contre les règlements militaires. Vous et vos hommes, vous ferez vos quatre repas, à une heure et demie d’intervalle chacun. L’Angleterre est assez riche pour se conformer aux lois de l’univers quand le règlement l’exige ! ajouta le major, qui s’inclina légèrement vers le brigadier Murphy, heureux d’approprier à un fait nouveau la phrase de son supérieur.

 

– Hurrah ! » redirent les dix soldats, en accentuant un peu plus cette seconde manifestation de leur contentement.

 

Puis, tournant sur leurs talons, le caporal Pim en tête, ils quittèrent au pas réglementaire la chambre des deux officiers, qui reprirent aussitôt leur partie interrompue.

 

Ces Anglais avaient raison de compter sur l’Angleterre, car l’Angleterre n’abandonne jamais les siens. Mais, sans doute, elle était fort occupée en ce moment[4], et les secours, si patiemment attendus, d’ailleurs, n’arrivèrent pas. Peut-être, après tout, ignorait-on dans le nord de l’Europe ce qui s’était passé dans le midi.

 

Cependant, quarante-neuf des anciens jours de vingt-quatre heures s’étaient écoulés depuis cette mémorable nuit du 31 décembre au 1er janvier, et aucun navire anglais ou autre n’avait paru à l’horizon. Cette portion de mer, que dominait l’îlot, quoique l’une des plus fréquentées du globe, restait invariablement déserte. Mais officiers et soldats n’éprouvaient ni la moindre inquiétude, ni la moindre surprise, ni, par conséquent, le plus léger symptôme de découragement. Tous faisaient leur service comme à l’ordinaire et montaient régulièrement leur garde. Régulièrement aussi, le brigadier et le major passaient la revue de la garnison. Tous, d’ailleurs, se trouvaient parfaitement bien d’un régime qui les engraissait à vue d’œil, et si les deux officiers résistaient à ces menaces d’obésité, c’est que leur grade leur interdisait tout excès d’embonpoint de nature à compromettre l’uniforme.

 

En somme, ces Anglais passaient convenablement le temps sur cet îlot. Les deux officiers, ayant le même caractère et les mêmes goûts, s’accordaient en tous points. Un Anglais, d’ailleurs, ne s’ennuie jamais, à moins que ce ne soit dans son pays, – et encore n’est-ce que pour se conformer aux exigences de ce qu’il nomme le « cant ».

 

Quant à ceux de leurs compagnons qui avaient disparu, ils les regrettaient, sans doute, mais avec une réserve toute britannique. Étant donné, d’une part, qu’ils étaient dix-huit cent quatre-vingt-quinze hommes avant la catastrophe, d’autre part, qu’ils ne s’étaient plus retrouvés que treize après, une simple soustraction leur avait appris que dix-huit cent quatre-vingt-deux manquaient à l’appel, et cela avait été mentionné sur le rapport.

 

On a dit que l’îlot – reste d’un énorme massif qui s’élevait à une hauteur de deux mille quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer –, maintenant occupé par treize Anglais, était le seul point solide qui apparût hors des eaux de ces parages. Ceci n’est pas tout à fait exact. En effet, un second îlot, presque semblable au premier, émergeait dans le sud, à vingt kilomètres de distance environ. C’était la partie supérieure d’un massif qui faisait autrefois le pendant de celui des Anglais. Le même cataclysme les avait réduits tous les deux à ne plus être que deux rochers à peine habitables.

 

Ce second îlot était-il désert, ou servait-il de refuge à quelque survivant de la catastrophe ? C’est ce que se demandèrent les officiers anglais, et, très probablement, entre deux coups de leur partie d’échecs, ils traitèrent à fond cette question. Elle leur parut même assez importante pour être complètement élucidée, car, un jour, profitant d’un beau temps, ils s’embarquèrent dans le canot, traversèrent le bras de mer qui séparait les deux îlots, et ils ne revinrent que trente-six heures après.

 

Était-ce un sentiment d’humanité qui les conduisit à explorer ce rocher ? Était-ce un intérêt de toute autre nature ? Ils ne dirent rien du résultat de leur excursion, pas même au caporal Pim. L’îlot était-il habité ? Le caporal n’en put rien savoir. En tout cas, les deux officiers, partis seuls, étaient revenus seuls. Toutefois, malgré leur réserve, le caporal Pim crut comprendre qu’ils étaient satisfaits. Un gros pli fut même préparé par le major Oliphant, signé par le brigadier Murphy, puis scellé du sceau du 33e régiment, de manière à pouvoir être immédiatement remis au premier navire qui paraîtrait en vue de l’île. Ce pli portait en suscription :

 

À l’amiral Fairfax,

Premier lord de l’Amirauté.

Royaume-Uni.

 

Mais aucun bâtiment ne s’était montré, et le 18 février arriva sans que les communications eussent été rétablies entre l’îlot et l’administration métropolitaine.

 

Ce jour-là, le brigadier Murphy, en se réveillant, avait adressé la parole au major Oliphant.

 

« C’est aujourd’hui, lui dit-il, un jour de fête pour tout cœur véritablement anglais.

 

– Un grand jour de fête, répondit le major.

 

– Je ne pense pas, reprit le brigadier, que les circonstances particulières dans lesquelles nous sommes doivent empêcher deux officiers et dix soldats du Royaume-Uni de fêter un anniversaire royal.

 

– Je ne le pense pas, répondit le major Oliphant.

 

– Si Sa Majesté ne s’est pas encore mise en communication avec nous, c’est qu’elle n’a pas jugé convenable de le faire.

 

– En effet.

 

– Un verre de porto, major Oliphant ?

 

– Volontiers, brigadier Murphy. »

 

Ce vin, qui semble spécialement réservé à la consommation anglaise, alla se perdre dans cette embouchure britannique que les cockneys appellent « le piège aux pommes de terre », mais que l’on pourrait tout aussi justement nommer « la perte du porto », par analogie avec la « perte du Rhône ».

 

« Et maintenant, dit le brigadier, procédons réglementairement au salut d’usage.

 

– Réglementairement », répondit le major. Le caporal Pim fut mandé et parut, les lèvres encore humides du brandy matinal.

 

« Caporal Pim, lui dit le brigadier, c’est aujourd’hui le 18 février, si nous comptons, comme tout bon Anglais doit le faire, suivant l’ancienne méthode du calendrier britannique.

 

– Oui, Votre Honneur, répondit le caporal.

 

– C’est donc l’anniversaire royal. »

 

Le caporal fit le salut militaire.

 

« Caporal Pim, reprit le brigadier, les vingt et un coups de canon suivant l’ordonnance.

 

– À vos ordres, Votre Honneur.

 

– Ah ! caporal, ajouta le brigadier, veillez autant que possible à ce que les servants n’aient pas le bras emporté !

 

– Autant que possible », répondit le caporal, qui ne voulait pas s’engager plus qu’il ne convenait.

 

Des nombreuses pièces qui garnissaient autrefois le fort, il ne restait plus qu’un gros canon se chargeant par la bouche, du calibre de vingt-sept centimètres. C’était donc un énorme engin, et, bien que les saluts fussent ordinairement faits par des bouches à feu de moindre dimension, il fallait bien employer ce canon, puisqu’il formait, à lui seul, toute l’artillerie de l’îlot.

 

Le caporal Pim, après avoir prévenu ses hommes, se rendit au réduit blindé, qui laissait passer la volée de la pièce par une embrasure oblique. On apporta les gargousses nécessaires pour les vingt et un coups d’usage. Cela va sans dire, ils ne devaient être tirés qu’à poudre.

 

Le brigadier Murphy et le major Oliphant, en grande tenue et le chapeau à plumes sur la tête, vinrent assister à l’opération.

 

Le canon fut chargé suivant toutes les règles du Manuel de l’artilleur, et les joyeuses détonations commencèrent.

 

Après chaque coup, suivant la recommandation qui lui avait été faite, le caporal veillait à ce que la lumière fût soigneusement bouchée, afin d’empêcher que le coup, partant intempestivement, ne changeât les bras des refouleurs en projectiles, – phénomène qui se produit fréquemment dans les réjouissances publiques. Mais, cette fois, il n’y eut aucun accident.

 

Il convient aussi de faire observer que, dans cette occasion, les couches d’air, moins denses, s’ébranlèrent avec moins de fracas sous la poussée des gaz vomis par le canon, et que, conséquemment, les détonations ne furent pas aussi bruyantes qu’elles l’eussent été il y a six semaines, – ce qui ne laissa pas de causer un certain déplaisir aux deux officiers. Plus de ces éclatantes répercussions que renvoyaient les cavités rocheuses et qui transformaient le bruit sec des décharges en roulements de tonnerre. Plus de ces grondements majestueux que l’élasticité de l’air propageait à de grandes distances. On comprend donc que, dans ces conditions, l’amour-propre de deux Anglais, en train de fêter un anniversaire royal, fût compromis dans une certaine mesure.

 

Vingt coups avaient été tirés.

 

Au moment de charger la pièce pour la vingt et unième fois, le brigadier Murphy arrêta d’un geste le bras du servant.

 

« Mettez un projectile, dit-il. Je ne serais pas fâché de connaître la nouvelle portée de cette pièce.

 

– C’est une expérience à faire, répondit le major. – Caporal, vous avez entendu ?

 

– À vos ordres, Votre Honneur ! » répondit le caporal Pim.

 

Un des servants amena sur un chariot un projectile plein, qui ne pesait pas moins de deux cents livres, projectile que le canon envoyait ordinairement à une distance de deux lieues. En suivant avec une lunette ce boulet pendant sa trajectoire, on pourrait facilement voir le point où il tomberait dans la mer, et, par conséquent, évaluer approximativement la portée actuelle de l’énorme bouche à feu.

 

Le canon fut chargé, on le braqua sous un angle de quarante-deux degrés de manière à accroître le développement de la trajectoire, et, au commandement du major, le coup partit.

 

« Par saint Georges ! s’écria le brigadier.

 

– Par saint Georges ! » s’écria le major.

 

Les deux exclamations avaient été lancées en même temps. Les deux officiers étaient restés là, bouche béante, et ils ne pouvaient en croire leurs yeux. En effet, il avait été impossible de suivre le projectile, sur lequel l’attraction agissait moins qu’elle n’eût agi à la surface de la terre. On ne put, même avec les lunettes, constater sa chute dans la mer. Il fallut donc en conclure qu’il avait été se perdre bien au-delà de l’horizon.

 

« Plus de trois lieues ! dit le brigadier.

 

– Plus… oui… certes ! » répondit le major.

 

Et – était-ce une illusion ? – à cette détonation de la pièce anglaise, sembla répondre une faible détonation qui venait du large. Les deux officiers et les soldats écoutèrent en prêtant l’oreille avec une extrême attention. Trois autres détonations successives se firent encore entendre dans la même direction.

 

« Un navire ! dit le brigadier. Et si c’est un navire, ce ne peut être qu’un navire anglais ! »

 

Une demi-heure plus tard, les deux mâts d’un bâtiment apparaissaient au-dessus de l’horizon.

 

« L’Angleterre vient à nous ! dit le brigadier Murphy du ton d’un homme auquel les événements ont donné raison.

 

– Elle a reconnu le bruit de notre canon, répondit le major Oliphant.

 

– Pourvu que notre boulet n’ait pas atteint ce navire ! » murmura à part lui le caporal Pim.

 

Une demi-heure plus tard, la coque du bâtiment aperçu était parfaitement visible à l’horizon. Une longue traînée de fumée noire, s’étendant sur le ciel, indiquait que c’était un steamer. Bientôt, on put reconnaître une goélette à vapeur, qui, tout dessus, s’approchait de l’îlot avec l’évidente intention d’y atterrir. Un pavillon flottait à sa corne, mais il était encore malaisé d’en distinguer la nationalité.

 

Murphy et Oliphant, la lunette aux yeux, ne perdaient pas la goélette de vue et avaient hâte de saluer ses couleurs.

 

Mais, soudain, les deux lunettes s’abaissèrent, comme par un mouvement automatique et simultané des deux bras, et les officiers se regardèrent, stupéfaits en disant :

 

« Le pavillon russe ! »

 

Et, en effet, l’étamine blanche, sur laquelle s’écartèle la croix bleue de Russie, flottait à la corne de la goélette.

 

Chapitre XIV

 

Qui montre une certaine tension dans les relations internationales et aboutit à une déconvenue géographique

 

La goélette accosta rapidement l’îlot, et les Anglais purent lire à son tableau d’arrière le nom de Dobryna.

 

Un retour des roches formait dans la partie sud une petite crique, qui n’aurait pu contenir quatre bateaux de pêche, mais la goélette y devait trouver un mouillage suffisant et même sûr, à la condition que les vents du sud et de l’ouest ne vinssent pas à fraîchir. Elle entra donc dans cette crique. L’ancre fut mouillée, et un canot à quatre avirons, portant le comte Timascheff et le capitaine Servadac, accosta bientôt le littoral de l’îlot.

 

Le brigadier Murphy et le major Oliphant, raides et guindés, attendaient gravement.

 

Ce fut Hector Servadac qui, impétueux comme un Français, leur adressa le premier la parole.

 

« Ah ! messieurs, s’écria-t-il, Dieu soit loué ! Vous avez, comme nous, échappé au désastre, et nous sommes heureux de pouvoir serrer la main à deux de nos semblables ! »

 

Les officiers anglais, qui n’avaient pas fait un seul pas, ne firent pas même un seul geste.

 

« Mais, reprit Hector Servadac, sans même remarquer cette superbe raideur, avez-vous des nouvelles de la France, de la Russie, de l’Angleterre, de l’Europe ? Où s’est arrêté le phénomène ? Êtes-vous en communication avec la mère patrie ? Avez-vous ?…

 

– À qui avons-nous l’honneur de parler ? demanda le brigadier Murphy, en se développant de manière à ne pas perdre un pouce de sa taille.

 

– C’est juste, dit le capitaine Servadac, qui fit un imperceptible mouvement d’épaule, nous n’avons pas encore été présentés les uns aux autres. »

 

Puis, se retournant vers son compagnon, dont la réserve russe égalait la froideur britannique des deux officiers :

 

« M. le comte Wassili Timascheff, dit-il.

 

– Le major Sir John Temple Oliphant », répondit le brigadier en présentant son collègue. Le Russe et l’Anglais se saluèrent.

 

« Le capitaine d’état-major Hector Servadac, dit à son tour le comte Timascheff.

 

– Le brigadier Hénage Finch Murphy », répondit d’un ton grave le major Oliphant. Nouveau salut des nouveaux présentés. Les lois de l’étiquette avaient été rigoureusement observées. On pouvait causer sans déchoir.

 

Il va de soi que tout cela était dit en français, langue familière aux Anglais comme aux Russes, – résultat que les compatriotes du capitaine Servadac ont obtenu en s’entêtant à n’apprendre ni le russe ni l’anglais.

 

Le brigadier Murphy, ayant fait un signe de la main, précéda ses hôtes, que suivit le major Oliphant, et il les conduisit à la chambre que son collègue et lui occupaient.

 

C’était une sorte de casemate, creusée dans le roc, mais qui ne manquait pas d’un certain confortable. Chacun prit un siège, et la conversation put suivre un cours régulier.

 

Hector Servadac, que tant de cérémonies avaient agacé, laissa la parole au comte Timascheff. Celui-ci, comprenant que les deux Anglais étaient « censés » n’avoir rien entendu de ce qui s’était dit avant les présentations, reprit les choses ab ovo.

 

« Messieurs, dit-il, vous savez sans doute qu’un cataclysme, dont nous n’avons pas encore pu reconnaître ni la cause ni l’importance, s’est produit dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. À voir ce qui reste du territoire que vous occupiez auparavant, c’est-à-dire cet îlot, il est évident que vous en avez ressenti violemment les effets. »

 

Les deux officiers anglais s’inclinèrent en signe d’approbation et d’un même mouvement de corps.

 

« Mon compagnon, le capitaine Servadac, reprit le comte, a été lui-même fort éprouvé de ce chef. Il remplissait une mission en sa qualité d’officier d’état-major sur la côte de l’Algérie…

 

– Une colonie française, je crois ? demanda le major Oliphant en fermant à demi les yeux.

 

– Tout ce qu’il y a de plus français, répondit d’un ton sec le capitaine Servadac.

 

– C’était vers l’embouchure du Chéliff, continua flegmatiquement le comte Timascheff. Là, pendant cette nuit funeste, une partie du continent africain s’est subitement transformée en île, et le reste semble avoir complètement disparu de la surface du globe.

 

– Ah ! fit le brigadier Murphy, qui accueillit la nouvelle par cette seule interjection.

 

– Mais vous, monsieur le comte, demanda le major Oliphant, puis-je savoir où vous étiez pendant cette nuit funeste ?

 

– En mer, monsieur, à bord de ma goélette, et je considère comme un miracle que nous n’ayons pas été perdus, corps et biens.

 

– Nous ne pouvons que vous en féliciter, monsieur le comte », répondit le brigadier Murphy. Le comte Timascheff continua en ces termes :

 

« Le hasard m’ayant ramené vers la côte algérienne, je fus assez heureux pour retrouver sur la nouvelle île le capitaine Servadac, ainsi que son ordonnance Ben-Zouf.

 

– Ben ?… fit le major Oliphant.

 

– Zouf ! s’écria Hector Servadac, comme s’il eût fait : « ouf ! » pour se soulager.

 

– Le capitaine Servadac, reprit le comte Timascheff, ayant hâte de recueillir quelques nouvelles, s’embarqua à bord de la Dobryna, et, nous dirigeant vers l’ancien est, nous cherchâmes à reconnaître ce qui restait de la colonie algérienne… Il n’en restait rien. »

 

Le brigadier Murphy fit un petit mouvement des lèvres comme pour indiquer qu’une colonie, par cela même qu’elle était française, ne pouvait être bien solide. Sur quoi, Hector Servadac se leva à demi pour lui répondre, mais il parvint à se contenir.

 

« Messieurs, dit le comte Timascheff, le désastre a été immense. Sur toute cette portion orientale de la Méditerranée, nous n’avons plus retrouvé un seul vestige des anciennes terres, ni de l’Algérie ni de la Tunisie, sauf un point, un rocher qui émergeait près de Carthage, et qui contenait le tombeau du roi de France…

 

– Louis IX, je crois ? dit le brigadier.

 

– Plus connu sous le nom de saint Louis, monsieur ! » riposta le capitaine Servadac, auquel le brigadier Murphy voulut bien adresser un demi-sourire d’acquiescement.

 

Puis, le comte Timascheff raconta que la goélette avait descendu au sud jusqu’à la hauteur du golfe de Gabès, que la mer saharienne n’existait plus – ce que les deux Anglais semblèrent trouver tout naturel, puisque c’était une création française –, qu’une côte nouvelle, d’une étrange contexture, avait surgi en avant du littoral tripolitain, et qu’elle remontait au nord, en suivant le douzième méridien, à peu près jusqu’à la hauteur de Malte.

 

« Et cette île anglaise, se hâta d’ajouter le capitaine Servadac, Malte avec sa ville, sa Goulette, ses forts, ses soldats, ses officiers et son gouverneur est allée, elle aussi, rejoindre l’Algérie dans l’abîme. »

 

Le front des deux Anglais s’obscurcit un instant, mais presque aussitôt leur physionomie exprima le doute le mieux caractérisé à l’égard de ce que venait de dire l’officier français.

 

« Cet engloutissement absolu est assez difficile à admettre, fit observer le brigadier Murphy.

 

– Pourquoi ? demanda le capitaine Servadac.

 

– Malte est une île anglaise, répondit le major Oliphant, et, en cette qualité…

 

– Elle a disparu aussi bien que si elle eût été chinoise ! riposta le capitaine Servadac.

 

– Peut-être avez-vous fait erreur dans vos relèvements pendant le voyage de la goélette.

 

– Non, messieurs, dit le comte Timascheff, aucune erreur n’a été commise, et il faut bien se rendre à l’évidence. L’Angleterre a certainement une grande part dans le désastre. Non seulement l’île de Malte n’existe plus, mais un continent nouveau a complètement fermé le fond de la Méditerranée. Sans un étroit passage qui rompt en un seul point la ligne de son littoral, nous n’aurions jamais pu arriver jusqu’à vous. Il est donc malheureusement avéré que, s’il ne reste plus rien de Malte, il ne reste que bien peu de chose des îles Ioniennes, qui, depuis quelques années, sont précisément rentrées sous le protectorat anglais !

 

– Et je ne crois pas, ajouta le capitaine Servadac, que le lord haut commissaire, votre chef, qui y résidait, ait eu lieu de se féliciter du résultat de ce cataclysme !

 

– Le haut commissaire, notre chef ?… répondit le brigadier Murphy, qui eut l’air de ne pas comprendre ce qu’on lui disait.

 

– Pas plus que vous n’avez eu à vous féliciter, d’ailleurs, reprit le capitaine Servadac, de ce qui vous est resté de Corfou.

 

– Corfou ?… répondit le major Oliphant. Monsieur le capitaine a bien dit Corfou ?

 

– Oui ! Cor-fou », répéta Hector Servadac. Les deux Anglais, vraiment étonnés, restèrent un instant sans répondre, se demandant à qui en avait l’officier français, mais leur surprise fut encore plus grande, lorsque le comte Timascheff voulut savoir s’ils avaient reçu récemment des nouvelles de l’Angleterre, soit par des bâtiments anglais, soit par le câble sous-marin.

 

« Non, monsieur le comte, car ce câble est brisé, répondit le brigadier Murphy.

 

– Eh bien, messieurs, n’êtes-vous donc plus en communication avec le continent par les télégraphes italiens ?

 

– Italiens ? dit le major Oliphant. Vous voulez dire, sans doute, les télégraphes espagnols ?

 

– Italiens ou espagnols, repartit le capitaine Servadac, peu importe, messieurs, si vous avez reçu des nouvelles de la métropole.

 

– Aucune nouvelle, répondit le brigadier Murphy. Mais nous sommes sans inquiétude, et cela ne peut tarder…

 

– À moins qu’il n’y ait plus de métropole ! dit sérieusement le capitaine Servadac.

 

– Plus de métropole !

 

– Ce qui doit être, s’il n’y a plus d’Angleterre !

 

– Plus d’Angleterre ! »

 

Le brigadier Murphy et le major Oliphant s’étaient relevés mécaniquement, comme s’ils eussent été poussés par un ressort.

 

« Il me semble, dit le brigadier Murphy, qu’avant l’Angleterre, la France elle-même…

 

– La France doit être plus solide, puisqu’elle tient au continent ! répondit le capitaine Servadac, qui s’échauffait.

 

– Plus solide que l’Angleterre ?…

 

– L’Angleterre n’est qu’une île, après tout, et une île d’une contexture assez disloquée déjà, pour avoir pu s’anéantir tout entière ! »

 

Une scène allait avoir lieu. Les deux Anglais se dressaient déjà sur leurs ergots, et le capitaine Servadac était bien décidé à ne pas rompre d’une semelle.

 

Le comte Timascheff voulut calmer ces adversaires, qu’une simple question de nationalité enflammait, mais il ne put y réussir.

 

« Messieurs, dit froidement le capitaine Servadac, je crois que cette discussion gagnerait à se poursuivre en plein air. Vous êtes ici chez vous, et s’il vous plaît de sortir ?… »

 

Hector Servadac quitta la chambre et fut immédiatement suivi du comte Timascheff et des deux Anglais. Tous se réunirent sur un terre-plein qui formait la partie supérieure de l’îlot, dont le capitaine, dans sa pensée, faisait un terrain quasi neutre.

 

« Messieurs, dit alors le capitaine Servadac en s’adressant aux deux Anglais, si appauvrie que soit la France depuis qu’elle a perdu l’Algérie, elle est en mesure de répondre à toutes les provocations, de quelque part qu’elles lui viennent ! Or, moi, officier français, j’ai l’honneur de la représenter sur cet îlot au même titre que vous représentez l’Angleterre !

 

– Parfaitement, répondit le brigadier Murphy.

 

– Et je ne souffrirai pas…

 

– Ni moi, dit le major Oliphant.

 

– Et puisque nous sommes ici sur un terrain neutre…

 

– Neutre ? s’écria le brigadier Murphy. Vous êtes ici sur le sol anglais, monsieur !

 

– Anglais ?

 

– Oui, sur un sol que couvre le pavillon britannique ! »

 

Et le brigadier montrait le pavillon du Royaume-Uni qui flottait au plus haut sommet de l’îlot.

 

« Bah ! fit ironiquement le capitaine Servadac. Parce qu’il vous a plu de planter ce pavillon depuis la catastrophe…

 

– Il y était avant.

 

– Pavillon de protectorat, et non de possession, messieurs !

 

– De protectorat ? s’écrièrent les deux officiers.

 

– Messieurs, dit Hector Servadac en frappant du pied, cet îlot est tout ce qui reste maintenant du territoire d’une république représentative, sur lequel l’Angleterre n’a jamais eu qu’un droit de protection !

 

– Une république ! répliqua le brigadier Murphy, dont les yeux s’ouvrirent démesurément.

 

– Et encore, continua le capitaine Servadac, était-il singulièrement discutable, ce droit, dix fois perdu, dix fois recouvré, que vous vous êtes arrogé sur les îles Ioniennes !

 

– Les îles Ioniennes ! s’écria le major Oliphant.

 

– Et ici, à Corfou !…

 

– Corfou ? »

 

L’ébahissement des deux Anglais était tel, que le comte Timascheff, très réservé jusqu’alors, tout porté qu’il fût à prendre fait et cause pour l’officier d’état-major, crut devoir intervenir dans la discussion. Il allait donc s’adresser au brigadier Murphy, lorsque celui-ci, s’adressant d’un ton plus calme au capitaine Servadac :

 

« Monsieur, lui dit-il, je ne dois pas vous laisser plus longtemps dans une erreur, dont je ne puis deviner la cause. Vous êtes ici sur un sol qui est anglais par droit de conquête et de possession depuis 1704, droit qui nous a été confirmé par le traité d’Utrecht. Plusieurs fois, il est vrai, la France et l’Espagne ont tenté de le contester, en 1727, en 1779, en 1782, mais sans y réussir. Donc, vous êtes aussi bien en Angleterre sur cet îlot, quelque petit qu’il soit, que si vous étiez sur la place Trafalgar, à Londres.

 

– Nous ne sommes donc pas à Corfou, dans la capitale même des îles Ioniennes ? demanda le comte Timascheff, avec l’accent d’une profonde surprise.

 

– Non, messieurs, non, répondit le brigadier Murphy. Ici, vous êtes à Gibraltar. »

 

Gibraltar ! Ce mot éclata comme un coup de foudre aux oreilles du comte Timascheff et de l’officier d’état-major ! Ils croyaient être à Corfou, à l’extrémité orientale de la Méditerranée, et ils étaient à Gibraltar, à l’extrémité occidentale, et cela, bien que la Dobryna ne fût jamais revenue en arrière, pendant son voyage d’exploration !

 

Il y avait donc là un fait nouveau, dont il fallait déduire les conséquences. Le comte Timascheff allait le faire, lorsque des cris attirèrent son attention. Il se retourna, et, à sa grande surprise, il vit les hommes de la Dobryna aux prises avec les soldats anglais.

 

Quelle était la cause de cette altercation ? Tout simplement une discussion intervenue entre le matelot Panofka et le caporal Pim. Et pourquoi cette discussion ? Parce que le projectile lancé par le canon, après avoir brisé un des espars de la goélette, avait en même temps cassé la pipe de Panofka, – non sans lui avoir légèrement entamé le nez, qui était peut-être un peu long pour un nez russe.

 

Ainsi, tandis que le comte Timascheff et le capitaine Servadac avaient quelque peine à s’entendre avec les officiers anglais, voilà que les hommes de la Dobryna menaçaient d’en venir aux mains avec la garnison de l’îlot.

 

Naturellement, Hector Servadac prit parti pour Panofka et s’attira cette réponse du major Oliphant, que l’Angleterre n’était pas responsable de ses projectiles, que c’était la faute au matelot russe, que ce matelot était où il ne devait pas être pendant le passage du boulet, que d’ailleurs, s’il eût été camard, cela ne serait pas arrivé, etc.

 

Là-dessus, malgré toute sa réserve, le comte Timascheff de se fâcher, et, après un échange de paroles hautaines avec les deux officiers, il donna ordre à son équipage de se rembarquer immédiatement.

 

« Nous nous reverrons, messieurs, dit le capitaine Servadac aux deux Anglais.

 

– Quand il vous plaira ! » répondit le major Oliphant.

 

En vérité, devant ce nouveau phénomène, qui plaçait Gibraltar là où, géographiquement, aurait dû se trouver Corfou, le comte Timascheff et le capitaine Servadac ne devaient plus avoir qu’une pensée : regagner, l’un la Russie, l’autre la France. C’est pourquoi la Dobryna appareilla immédiatement, et, deux heures après, on ne voyait plus rien de ce qui restait de Gibraltar.

 

Chapitre XV

 

Dans lequel on discute pour arriver à découvrir une vérité dont on s’approche peut-être

 

Les premières heures de la navigation furent employées à discuter les conséquences du fait nouveau et inattendu qui venait de se révéler. S’ils ne devaient pas en déduire la vérité tout entière, du moins le comte, le capitaine et le lieutenant Procope allaient-ils pénétrer plus avant dans le mystère de leur étrange situation.

 

En effet, que savaient-ils maintenant, et d’une manière incontestable ? C’est que la Dobryna, partant de l’île Gourbi, c’est-à-dire du premier degré de longitude occidentale, n’avait été arrêtée par le nouveau littoral qu’au treizième degré de longitude orientale. C’était donc, en somme, un parcours de quinze degrés. En y ajoutant la longueur de ce détroit qui lui avait livré passage à travers le continent inconnu, soit trois degrés et demi environ, plus la distance qui séparait l’autre extrémité de ce détroit de Gibraltar, soit à peu près quatre degrés, plus enfin celle qui séparait Gibraltar de l’île Gourbi, soit sept degrés, cela faisait en tout vingt-neuf degrés.

 

Donc, partie de l’île Gourbi et revenue à son point de départ, après avoir suivi sensiblement le même parallèle, en d’autres termes, après avoir décrit une circonférence entière, la Dobryna avait approximativement franchi vingt-neuf degrés.

 

Or, en comptant quatre-vingts kilomètres par degré, c’était un total de deux mille trois cent vingt kilomètres.

 

Du moment qu’à la place de Corfou et des îles Ioniennes les navigateurs de la Dobryna avaient trouvé Gibraltar, c’est que tout le reste du globe terrestre, comprenant trois cent trente et un degrés, manquait absolument. Avant la catastrophe, pour aller de Malte à Gibraltar en suivant la direction de l’est, il aurait fallu traverser la seconde moitié orientale de la Méditerranée, le canal de Suez, la mer Rouge, l’océan Indien, la Sonde, le Pacifique, l’Atlantique. Au lieu de cet énorme parcours, un détroit nouveau de soixante kilomètres avait suffi à mettre la goélette à quatre-vingts lieues de Gibraltar.

 

Tels furent les calculs établis par le lieutenant Procope, et, en tenant compte des erreurs possibles, ils étaient suffisamment approximatifs pour servir de base à un ensemble de déductions.

 

« Ainsi donc, dit le capitaine Servadac, de ce que la Dobryna est revenue à son point de départ sans avoir changé de cap, il faudrait en conclure que le sphéroïde terrestre n’aurait plus qu’une circonférence de deux mille trois cent vingt kilomètres !

 

– Oui, répondit le lieutenant Procope, ce qui réduirait son diamètre à sept cent quarante kilomètres seulement, soit seize fois moindre qu’il n’était avant la catastrophe, puisqu’il mesurait douze mille sept cent quatre-vingt-douze kilomètres. Il est incontestable que nous venons de faire le tour de ce qui reste du monde !

 

– Voilà qui expliquerait plusieurs des singuliers phénomènes que nous avons observés jusqu’ici, dit le comte Timascheff. Ainsi, sur un sphéroïde réduit à ces dimensions, la pesanteur ne pouvait qu’être très amoindrie, et je comprends même que son mouvement de rotation sur son axe ait été accéléré de telle façon que l’intervalle de temps compris entre deux levers de soleil ne soit plus que de douze heures. Quant à la nouvelle orbite qu’il décrit autour du soleil… »

 

Le comte Timascheff s’arrêta, ne sachant trop comment rattacher ce phénomène à son système nouveau.

 

« Eh bien, monsieur le comte ? demanda le capitaine Servadac, quant à cette nouvelle orbite ?…

 

– Quelle est ton opinion à ce sujet, Procope ? répondit le comte en s’adressant au lieutenant.

 

– Père, répondit Procope, il n’y a pas deux manières d’expliquer le changement d’orbite, il n’y en a qu’une, une seule !

 

– Et c’est ?… demanda le capitaine Servadac avec une vivacité singulière, comme s’il eût pressenti ce qu’allait répondre le lieutenant.

 

– C’est, reprit Procope, d’admettre qu’un fragment s’est détaché de la terre, emportant une portion de l’atmosphère avec lui, et qu’il parcourt le monde solaire en suivant une orbite qui n’est plus l’orbite terrestre. »

 

Après cette explication si plausible, le comte Timascheff, le capitaine Servadac, le lieutenant Procope restèrent silencieux pendant quelques instants. Véritablement atterrés, ils réfléchissaient aux conséquences incalculables de ce nouvel état de choses. Si, réellement, un énorme bloc s’était détaché du globe terrestre, où allait-il ? Quelle valeur attribuer à l’excentricité de l’orbe elliptique qu’il suivait maintenant ? À quelle distance du soleil serait-il entraîné ? Quelle serait la durée de sa révolution autour du centre attractif ? S’en irait-il comme les comètes pendant des centaines de millions de lieues à travers l’espace, ou serait-il ramené bientôt vers la source de toute chaleur et de toute lumière ? Enfin, le plan de son orbite coïncidait-il avec celui de l’écliptique, et pouvait-on concevoir quelque espoir qu’une rencontre le réunît un jour au globe dont il s’était si violemment séparé ?

 

Ce fut le capitaine Servadac qui, le premier, rompit le silence en s’écriant comme malgré lui :

 

« Eh bien, non, mordioux ! Votre explication, lieutenant Procope, explique bien des choses, mais elle n’est pas admissible !

 

– Pourquoi donc, capitaine ? répondit le lieutenant. Elle me paraît répondre, au contraire, à toute objection.

 

– Non, en vérité, et il en est une, au moins, qui n’est pas détruite par votre hypothèse.

 

– Et laquelle ? demanda Procope.

 

– Voyons, reprit le capitaine Servadac, comprenons-nous bien. Vous persistez à croire qu’un morceau du globe, devenu maintenant ce nouvel astéroïde qui nous emporte, et comprenant une partie du bassin de la Méditerranée depuis Gibraltar jusqu’à Malte, court à travers le monde solaire ?

 

– Je persiste à le croire.

 

– Eh bien, alors, lieutenant, comment expliquez-vous le soulèvement de ce singulier continent qui encadre à présent cette mer, et la contexture spéciale de ses côtes ? Si nous étions emportés sur un morceau du globe, ce morceau eût certainement conservé son ancienne charpente granitique ou calcaire, et il n’offrirait pas, à sa surface, cette concrétion minérale dont la composition même nous échappe ! »

 

C’était là une sérieuse objection que le capitaine Servadac faisait à la théorie du lieutenant. En effet, on pouvait concevoir, à la rigueur, qu’un fragment se fût détaché du globe, entraînant avec lui une partie de l’atmosphère et une portion des eaux méditerranéennes ; on pouvait même admettre que ses mouvements de translation et de rotation ne fussent plus identiques à ceux de la terre ; mais pourquoi, au lieu des rivages fertiles qui bordaient la Méditerranée au sud, à l’ouest et à l’est, cette abrupte muraille, sans trace de végétation, et dont la nature même était inconnue ?

 

Le lieutenant Procope fut fort empêché de répondre à cette objection, et il dut se borner à dire que l’avenir, sans doute, réservait bien des solutions introuvables pour le moment. En tout cas, il ne croyait pas devoir renoncer à l’admission d’un système qui expliquait tant de choses inexplicables. Quant à la cause première, elle lui échappait encore. Devait-on admettre qu’une expansion des forces centrales avait pu détacher un pareil bloc du globe terrestre et le lancer dans l’espace ? c’était fort incertain. Dans ce problème si complexe, que d’inconnues encore à dégager.

 

« Après tout, dit le capitaine Servadac pour conclure, peu m’importe de graviter dans le monde solaire sur un nouvel astre, si la France y gravite avec nous !

 

– La France… et la Russie ! ajouta le comte Timascheff.

 

– Et la Russie ! » répondit l’officier d’état-major, qui s’empressa d’admettre la légitime réclamation du comte.

 

Et cependant, si ce n’était réellement qu’un morceau du globe qui se mouvait suivant une nouvelle orbite, et si ce morceau avait la forme sphéroïdale – ce qui lui assignait alors des dimensions très restreintes –, ne devait-on pas craindre qu’une partie de la France, et tout au moins la plus grande portion de l’empire russe, ne fussent restées à l’ancienne terre ? De même pour l’Angleterre, et, d’ailleurs, ce défaut de relation depuis six semaines entre Gibraltar et le Royaume-Uni semblait bien indiquer que les communications n’étaient plus possibles, ni par terre, ni par mer, ni par la poste, ni par le télégraphe. En effet, si l’île Gourbi, comme on devait le croire – à considérer l’égalité constante des jours et des nuits –, occupait l’équateur de l’astéroïde, les deux pôles Nord et Sud devaient être éloignés de l’île d’une distance égale à la demi-circonférence relevée pendant le voyage de la Dobryna, soit environ onze cent soixante kilomètres. Cela reportait le pôle Arctique à cinq cent quatre-vingts kilomètres au nord de l’île Gourbi, et le pôle Antarctique à cette même distance au sud. Or, lorsque ces points eurent été fixés sur la carte, il fut constant que le pôle Nord ne dépassait pas le littoral de la Provence, et que le pôle Sud tombait dans le désert africain, à la hauteur du vingt-neuvième parallèle.

 

Maintenant, le lieutenant Procope avait-il raison de persister dans ce nouveau système ? Un bloc avait-il été réellement arraché au globe terrestre ? Impossible de se prononcer. À l’avenir appartenait la solution du problème ; mais peut-être n’est-il pas téméraire d’admettre que s’il ne découvrait pas encore l’entière vérité, le lieutenant Procope avait fait un pas vers elle.

 

La Dobryna avait retrouvé un temps magnifique, au-delà de l’étroit pertuis qui unissait les deux extrémités de la Méditerranée dans les parages de Gibraltar. Le vent même la favorisait, et, sous la double action de la brise et de la vapeur, elle s’éleva rapidement dans le nord.

 

On dit le nord et non l’est, parce que le littoral espagnol avait totalement disparu, au moins dans la partie comprise autrefois entre Gibraltar et Alicante. Ni Malaga, ni Alméria, ni le cap de Gata, ni le cap de Palos, ni Carthagène n’occupaient la place que leur assignaient leurs coordonnées géographiques. La mer avait recouvert toute cette partie de la péninsule hispanique, et la goélette dut s’avancer jusqu’à la hauteur de Séville pour retrouver, non pas le rivage andalou, mais une falaise identique à celle qu’elle avait déjà relevée au-delà de Malte.

 

À partir de ce point, la mer mordait profondément le nouveau continent, en formant un angle aigu, dont Madrid aurait dû occuper le sommet. Puis, la côte, redescendant au sud, venait empiéter à son tour sur l’ancien bassin et s’allongeait comme une griffe menaçante au-dessus des Baléares.

 

Ce fut en s’écartant un peu de leur route afin de rechercher quelques traces de ce groupe d’îles importantes, que les explorateurs firent une trouvaille très inattendue.

 

On était au 21 février. Il était huit heures du matin, lorsqu’un des matelots, posté à l’avant de la goélette, cria :

 

« Une bouteille à la mer ! »

 

Cette bouteille pouvait contenir un document précieux, qui, peut-être, se rapporterait au nouvel état de choses.

 

Au cri du matelot, le comte Timascheff, Hector Servadac, le lieutenant, tous avaient couru vers le gaillard d’avant. La goélette manœuvra de manière à rejoindre l’objet signalé, qui fut bientôt repêché et hissé à bord.

 

Ce n’était pas une bouteille, mais un étui de cuir, du genre de ceux qui servent à serrer les lunettes de moyenne grandeur. Le couvercle en était soigneusement ajusté avec de la cire, et, si l’immersion de cet étui était récente, l’eau n’avait pas dû y pénétrer.

 

Le lieutenant Procope, en présence du comte Timascheff et de l’officier d’état-major, examina attentivement l’étui. Il ne portait aucune marque de fabrique. La cire, qui en rendait le couvercle adhérent, était intacte, et elle avait conservé l’empreinte d’un cachet sur lequel se lisaient ces deux initiales :

 

P. R.

 

Le cachet fut brisé, l’étui fut ouvert, et le lieutenant en retira un papier que l’eau de mer avait respecté. Ce n’était qu’une simple feuille quadrillée, détachée d’un agenda et portant ces mots, suivis de points d’interrogation et d’exclamation, – le tout d’une grosse écriture renversée :

 

« Gallia ? ? ?

« Ab sole, au 15 fév., dist. : 59 000 000 l. !

« Chemin parcouru de janv. à fév. : 32 000 000 l.

« Va bene ! All right ! Parfait ! ! ! »

 

« Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda le comte Timascheff, après avoir tourné la feuille de papier en tous sens.

 

– Je n’en sais rien, répondit le capitaine Servadac ; mais, ce qui est certain, c’est que l’auteur de ce document, quel qu’il soit, vivait encore au 15 février, puisque le document mentionne cette date.

 

– Évidemment », répondit le comte Timascheff. Quant au document, il n’était pas signé. Rien ne marquait son lieu d’origine. On y trouvait des mots latins, italiens, anglais, français, – ces derniers en plus grand nombre que les autres.

 

« Ce ne peut être une mystification, dit le capitaine Servadac. Il est bien évident que ce document se rapporte au nouvel ordre cosmographique dont nous subissons les conséquences ! L’étui dans lequel il est renfermé a appartenu à quelque observateur, naviguant à bord d’un navire…

 

– Non, capitaine, répondit le lieutenant Procope, car cet observateur eût certainement mis le document dans une bouteille, où il aurait été plus à l’abri de l’humidité que dans un étui de cuir. Je croirais plutôt que quelque savant, demeuré seul sur un point épargné du littoral, et voulant faire connaître le résultat de ses observations, a utilisé cet étui, moins précieux pour lui, peut-être, que ne l’était une bouteille.

 

– Peu importe, après tout ! dit le comte Timascheff. En ce moment, il est plus utile d’expliquer ce que signifie ce singulier document que de chercher à deviner quel en est l’auteur. Procédons donc par ordre. Et, d’abord, qu’est-ce que cette Gallia ?

 

– Je ne connais aucune planète, grande ou petite, qui porte ce nom, répondit le capitaine Servadac.

 

– Capitaine, dit alors le lieutenant Procope, avant d’aller plus loin, permettez-moi de vous faire une question.

 

– Faites, lieutenant.

 

– N’êtes-vous pas d’avis que ce document semble justifier cette dernière hypothèse, d’après laquelle un fragment du globe terrestre aurait été projeté dans l’espace ?

 

– Oui… peut-être… répondit Hector Servadac… bien que l’objection tirée de la matière dont est fait notre astéroïde subsiste toujours !

 

– Et, dans ce cas, ajouta le comte Timascheff, le savant en question aurait donné le nom de Gallia au nouvel astre.

 

– Ce serait donc un savant français ? fit observer le lieutenant Procope.

 

– Cela est à supposer, répondit le capitaine Servadac. Remarquez que, sur dix-huit mots qui composent le document, il y a onze mots français contre trois mots latins, deux mots italiens et deux mots anglais. Cela prouverait aussi que ledit savant, ignorant en quelles mains tomberait son document, a voulu employer des mots de diverses langues pour accroître les chances d’être compris.

 

– Admettons que Gallia est le nom du nouvel astéroïde qui gravite dans l’espace, dit le comte Timascheff, et continuons.

 

« Ab sole, distance au 15 février, cinquante-neuf millions de lieues. »

 

– C’était effectivement la distance qui devait séparer Gallia du soleil à cette époque, répondit le lieutenant Procope, lorsqu’elle est venue couper l’orbite de Mars.

 

– Bien, répondit le comte Timascheff. Voilà un premier point du document qui s’accorde avec nos observations.

 

– Exactement, dit le lieutenant Procope.

 

– « Chemin parcouru de janvier à février », reprit le comte Timascheff en continuant sa lecture, « quatre-vingt-deux millions de lieues. »

 

– Il s’agit là, évidemment, répondit Hector Servadac, du chemin parcouru par Gallia sur sa nouvelle orbite.

 

– Oui, ajouta le lieutenant Procope, et, en vertu des lois de Kepler, la vitesse de Gallia, ou, ce qui revient au même, le chemin parcouru dans des temps égaux, a dû diminuer progressivement. Or, la plus haute température que nous ayons subie s’est précisément fait sentir à cette date du 15 janvier. Il est donc probable que, à cette date, Gallia était à son périhélie, c’est-à-dire à sa distance la plus rapprochée du soleil, et qu’elle marchait alors avec une vitesse double de celle de la terre, qui n’est que de vingt-huit mille huit cents lieues par heure.

 

– Très bien, répondit le capitaine Servadac, mais cela ne nous indique pas à quelle distance Gallia s’éloignera du soleil, pendant son aphélie, ni ce que nous pouvons espérer ou craindre pour l’avenir.

 

– Non, capitaine, répondit le lieutenant Procope ; mais, avec de bonnes observations, faites sur divers points de la trajectoire de Gallia, on parviendrait certainement à déterminer ses éléments, en lui appliquant les lois de la gravitation universelle…

 

– Et, par conséquent, la route qu’elle doit suivre dans le monde solaire, dit le capitaine Servadac.

 

– En effet, reprit le comte Timascheff, si Gallia est un astéroïde, il est, ainsi que tous les mobiles, soumis aux lois de la mécanique, et le soleil régit sa marche comme il régit celle des planètes. Dès l’instant que ce bloc s’est séparé de la terre, il a été saisi par les chaînes invisibles de l’attraction, et son orbite est maintenant fixée d’une manière immuable.

 

– À moins, répondit le lieutenant Procope, que quelque astre troublant ne vienne la modifier plus tard, cette orbite. Ah ! ce n’est qu’un bien petit mobile que Gallia, comparé aux autres mobiles du système solaire, et les planètes peuvent avoir sur lui une influence irrésistible.

 

– Il est certain, ajouta le capitaine Servadac, que Gallia peut faire de mauvaises rencontres en route et dévier du droit chemin. Après cela, messieurs, remarquez-le, nous raisonnons comme s’il était prouvé que nous sommes devenus des Galliens ! Eh ! qui nous dit que cette Gallia dont le document parle n’est pas tout simplement une cent soixante-dixième petite planète nouvellement découverte ?

 

– Non, répondit le lieutenant Procope, cela ne peut être. En effet, les planètes télescopiques ne se meuvent que dans une étroite zone comprise entre les orbites de Mars et de Jupiter. Conséquemment, elles ne s’approchent jamais du soleil aussi près que Gallia s’en est approchée à son périhélie. Et ce fait ne saurait être mis en doute, puisque le document est d’accord avec nos propres hypothèses.

 

– Malheureusement, dit le comte Timascheff, les instruments nous manquent pour faire des observations, et nous ne pourrons calculer les éléments de notre astéroïde.

 

– Qui sait ? répondit le capitaine Servadac. On finit par tout savoir, tôt ou tard !

 

– Quant aux derniers mots du document, reprit le comte Timascheff, « Va bene ! – All right ! – Parfait ! ! ! » ils ne signifient rien…

 

– Si ce n’est, répondit Hector Servadac, que l’auteur du document est enchanté de ce nouvel état de choses et trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes impossibles. »

 

Chapitre XVI

 

Dans lequel on verra le capitaine Servadac tenir dans sa main tout ce qui reste d’un vaste continent

 

La Dobryna, cependant, après avoir contourné l’énorme promontoire qui lui barrait la route du nord, se dirigeait vers l’endroit où devait se projeter le cap de Creus.

 

Les explorateurs causaient, on pourrait dire jour et nuit, de ces étranges choses. Le nom de Gallia revenait fréquemment dans leurs discussions, et insensiblement, presque inconsciemment, il prenait pour eux la valeur d’un nom géographique, c’est-à-dire celui de l’astéroïde qui les emportait dans le monde solaire.

 

Mais ces discussions ne pouvaient leur faire oublier qu’ils s’occupaient d’opérer une reconnaissance, devenue indispensable, du littoral méditerranéen. Aussi la goélette suivait-elle toujours, en le rasant d’aussi près que possible, le nouveau cadre de ce bassin qui, très vraisemblablement, formait l’unique mer de Gallia.

 

La côte supérieure de l’énorme promontoire rejoignait l’endroit même qu’aurait dû occuper Barcelone sur le littoral ibérien ; mais ce littoral, aussi bien que l’importante ville, avait disparu, et, sans doute, il était enfoui sous ces eaux dont le ressac battait la nouvelle falaise un peu en arrière. Puis, cette falaise, s’infléchissant vers le nord-est, venait remordre sur la mer, précisément au cap de Creus.

 

Du cap de Creus, il ne restait plus rien.

 

Là commençait la frontière française, et l’on comprend ce que durent être les pensées du capitaine Servadac, quand il vit qu’un nouveau sol s’était substitué au sol de son pays. Une infranchissable barrière s’élevait en avant du littoral français, et elle n’en laissait plus rien voir. Dressée comme une muraille à pic, haute de plus de mille pieds, n’offrant pas une seule rampe accessible, aussi aride, aussi abrupte, aussi « neuve » qu’on l’avait vue à l’autre bout de la Méditerranée, elle se développait sur le parallèle même où auraient dû se dessiner ces rivages charmants de la France méridionale.

 

De si près que la goélette prolongeât cette côte, rien ne lui apparut de ce qui formait autrefois la lisière maritime du département des Pyrénées-Orientales, ni le cap Béarn, ni Port-Vendres, ni l’embouchure du Tech, ni l’étang de Saint-Nazaire, ni l’embouchure du Têt, ni l’étang de Salces. Sur la frontière du département de l’Aude, jadis si pittoresquement coupée d’étangs et d’îles, elle ne retrouva pas même un seul morceau de l’arrondissement de Narbonne. Du cap d’Agde, sur la frontière de l’Hérault, jusqu’au golfe d’Aigues-Mortes, il n’existait plus rien, ni de Cette, ni de Frontignan, rien de cet arc que l’arrondissement de Nîmes baignait autrefois dans la Méditerranée, rien des plaines de la Crau et de la Camargue, rien de ce capricieux estuaire des Bouches-du-Rhône. Martigues, disparue ! Marseille, anéantie ! C’était à croire qu’on ne rencontrerait même plus un seul des points du continent européen qui avaient porté le nom de France.

 

Hector Servadac, bien qu’il fût préparé à tout événement, se sentit comme atterré en présence de cette réalité. Il ne revoyait plus aucun vestige de ces rives dont les sites lui étaient tous familiers. Quelquefois, lorsqu’une courbure de la côte s’arrondissait vers le nord, il espérait retrouver un morceau du sol français qui aurait échappé au désastre ; mais, si loin que l’échancrure se prolongeât, rien ne reparaissait de ce qui avait été ce merveilleux rivage de la Provence. Lorsque le nouveau cadre n’en limitait pas l’ancienne lisière, c’étaient les eaux de cette étrange Méditerranée qui le recouvraient alors, et le capitaine Servadac en vint à se demander si tout ce qui restait de son pays ne se réduisait pas à cet étroit lambeau du territoire algérien, à cette île Gourbi, à laquelle il lui faudrait revenir !

 

« Et cependant, répétait-il au comte Timascheff, le continent de Gallia ne finit pas à cette côte inabordable ! Son pôle boréal est au-delà ! Qu’y a-t-il derrière cette muraille ? Il faut bien le savoir ! Si pourtant, malgré tous les phénomènes dont nous sommes témoins, c’est encore le globe terrestre que nous foulons du pied, si c’est toujours lui qui nous emporte en suivant une direction nouvelle dans le monde planétaire, si enfin la France, si la Russie sont là avec l’Europe entière, il faut le vérifier ! Ne trouverons-nous donc pas une grève pour débarquer sur cette côte ? N’y a-t-il aucun moyen d’escalader cette inaccessible falaise, et d’observer, ne fût-ce qu’une fois, la contrée qu’elle nous cache ? Débarquons, pour Dieu, débarquons ! »

 

Mais la Dobryna, rasant toujours la haute muraille, n’apercevait ni la plus petite crique où elle pût se réfugier, ni même un seul écueil sur lequel il eût été possible à son équipage de prendre pied. Le littoral était toujours formé d’une base accore, lisse, à pic, jusqu’à une hauteur de deux ou trois cents pieds, que couronnait tout un étrange enchevêtrement de lamelles cristallisées. Il était évident que cette nouvelle bordure, faite à la Méditerranée, présentait partout la même disposition des roches, et que ce cadre uniforme était sorti d’un moule unique.

 

La Dobryna, chauffant à tous feux, marcha rapidement vers l’est. Le temps se maintenait au beau. L’atmosphère, singulièrement refroidie déjà, était moins propre à se saturer de vapeurs. À peine quelques nuages, rayant l’azur du ciel, formaient-ils ça et là des cirrhus presque diaphanes. Pendant le jour, le disque amoindri du soleil projetait de pâles rayons qui ne donnaient plus aux objets qu’un relief incertain. Pendant la nuit, les étoiles brillaient avec un éclat extraordinaire, mais certaines planètes s’affaiblissaient dans l’éloignement. Il en était ainsi de Vénus, de Mars et de cet astre inconnu, qui, rangé dans l’ordre des planètes inférieures, précédait le soleil, tantôt à son coucher, tantôt à son lever. Quant à l’énorme Jupiter, au superbe Saturne, leur éclat augmentait au contraire, par ce motif que Gallia s’en rapprochait, et le lieutenant Procope montra, visible à l’œil, cet Uranus qui, autrefois, ne se laissait pas voir sans l’aide d’une lunette. Gallia gravitait donc, en s’éloignant de son centre attractif, à travers le monde planétaire.

 

Le 24 février, après avoir suivi la ligne sinueuse que formait, avant le cataclysme, la lisière du département du Var, après avoir vainement cherché trace des îles d’Hyères, de la presqu’île de Saint-Tropez, des îles de Lérins, du golfe de Cannes, du golfe Jouan, la Dobryna arriva à la hauteur du cap d’Antibes.

 

En cet endroit, à l’extrême surprise, mais aussi à l’extrême satisfaction des explorateurs, une étroite coupée fendait l’énorme falaise du haut en bas. À sa base, au niveau de la mer s’étendait une petite grève, sur laquelle un canot devait facilement atterrir.

 

« Enfin, nous pourrons débarquer ! » s’écria le capitaine Servadac, qui n’était plus maître de lui.

 

Il n’y avait, d’ailleurs, aucune instance à faire près du comte Timascheff pour l’entraîner sur le nouveau continent. Le lieutenant Procope et lui étaient aussi impatients que le capitaine Servadac de prendre terre. Peut-être en gravissant les talus de cette coupée, qui, de loin, ressemblait au lit raviné d’un torrent, parviendraient-ils à s’élever jusqu’à la crête de la falaise, et trouveraient-ils un large rayon de vue, qui, à défaut du territoire français, leur permettrait d’observer cette région bizarre.

 

À sept heures du matin, le comte, le capitaine et le lieutenant débarquaient sur la grève.

 

Pour la première fois, ils retrouvèrent quelques échantillons de l’ancien littoral. C’étaient ces calcaires agglutinés, de couleur jaunâtre, dont les rivages provençaux sont le plus généralement semés. Mais cette étroite grève – évidemment un morceau de l’ancien globe – mesurait à peine quelques mètres de superficie, et, sans s’y arrêter, les explorateurs s’élancèrent vers le ravin qu’ils voulaient franchir.

 

Ce ravin était à sec, et même il était facile de voir que jamais aucun torrent n’y avait précipité ses eaux tumultueuses. Les roches de son lit, aussi bien que celles qui formaient talus de chaque côté, présentaient cette même contexture lamelleuse observée jusqu’ici, et elles ne semblaient pas avoir été soumises encore aux effets de la désagrégation séculaire. Un géologue eût probablement déterminé leur véritable place dans l’échelle lithologique, mais ni le comte Timascheff, ni l’officier d’état-major, ni le lieutenant Procope ne purent en reconnaître la nature.

 

Cependant, si le ravin n’offrait aucune trace d’humidité ancienne ou récente, on pouvait déjà prévoir que, les conditions climatériques étant radicalement changées, il servirait un jour d’exutoire à des masses d’eau considérables.

 

En effet, déjà quelques plaques de neige étincelaient en maint endroit sur les pentes des talus, et elles devenaient plus larges, plus épaisses en tapissant les croupes élevées de la falaise. Très probablement, les crêtes, et peut-être toute la contrée au-delà de la muraille, disparaissaient sous la croûte blanche des glaciers.

 

« Voilà donc, fit observer le comte Timascheff, les premières traces d’eau douce que nous trouvons à la surface de Gallia.

 

– Oui, répondit le lieutenant Procope, et, sans doute, à une plus grande hauteur, non seulement la neige, mais les glaces se seront formées sous l’influence du froid qui s’accroît sans cesse. N’oublions pas que si Gallia a la forme sphéroïdale, nous sommes ici très près de ses régions arctiques, qui ne reçoivent que très obliquement les rayons solaires. Certainement, la nuit n’y doit jamais être complète, comme aux pôles terrestres, puisque le soleil ne quitte pas l’équateur, grâce à la faible inclinaison de l’axe de rotation, mais le froid y sera probablement excessif, surtout si Gallia s’éloigne du centre de chaleur à une distance considérable.

 

– Lieutenant, demanda le capitaine Servadac, ne pouvons-nous craindre que le froid ne devienne tel à la surface de Gallia, qu’aucun être vivant ne puisse le supporter ?

 

– Non, capitaine, répondit le lieutenant Procope. À quelque distance que nous nous éloignions du soleil, le froid ne dépassera jamais les limites assignées à la température des espaces sidéraux, c’est-à-dire ces régions du ciel où l’air manque absolument.

 

– Et ces limites sont ?…

 

– Environ soixante degrés centigrades, suivant les théories d’un Français, le savant physicien Fourier.

 

– Soixante degrés ! répondit le comte Timascheff, soixante degrés au-dessous de zéro ! Mais c’est là une température qui paraîtrait insoutenable même à des Russes.

 

– De tels froids, reprit le lieutenant Procope, ont été déjà supportés par les navigateurs anglais dans les mers polaires, et, si je ne me trompe, à l’île Melville, Parry a vu le thermomètre tomber à cinquante-six degrés centigrades au-dessous de zéro. »

 

Les explorateurs s’étaient arrêtés un instant pour reprendre haleine, car, ainsi qu’il arrive aux ascensionnistes, l’air, décomprimé peu à peu, rendait leur ascension plus pénible. En outre, sans avoir encore atteint une grande hauteur, – six à sept cents pieds à peine, – ils sentaient un abaissement très sensible dans la température. Très heureusement, les stries de la substance minérale, dont le lit du ravin était formé, facilitaient leur marche, et, une heure et demie environ après avoir quitté l’étroite grève, ils atteignaient la crête de la falaise.

 

Cette falaise dominait non seulement la mer au sud, mais au nord toute la nouvelle région, qui s’abaissait brusquement. Le capitaine Servadac ne put retenir un cri.

 

La France n’était plus là ! Des roches innombrables se succédaient jusqu’aux dernières limites de l’horizon. Toutes ces moraines, tapissées de neige ou revêtues de glace, se confondaient dans une étrange uniformité. C’était une énorme agglomération de matières qui avaient cristallisé sous la forme de prismes hexagonaux réguliers. Gallia ne paraissait être que le produit d’une formation minérale, unique et inconnue. Si la crête de la falaise, qui servait de cadre à la Méditerranée, n’offrait pas cette uniformité dans ses aiguilles supérieures, c’est qu’un phénomène quelconque – peut-être celui auquel on devait la présence des eaux de la mer – avait, au moment du cataclysme, modifié la contexture de ce cadre.

 

Quoi qu’il en soit, dans cette partie méridionale de Gallia, on ne voyait plus aucun vestige d’une terre européenne. Partout, la nouvelle substance avait remplacé l’ancien sol. Plus rien de ces campagnes accidentées de la Provence, ni ces jardins d’orangers et de citronniers dont l’humus rougeâtre s’étageait sur des assises de pierres sèches, ni ces bois d’oliviers au feuillage glauque, ni les grandes allées de poivriers, de micocouliers, de mimosas, de palmiers et d’eucalyptus, ni ces buissons de géraniums géants, plaqués ça et là de semelles du pape et surmontés de longs jets d’aloès, ni les roches oxydées du littoral, ni les montagnes d’arrière-plan avec leur sombre rideau de conifères.

 

Là, rien du règne végétal, puisque la moins exigeante des plantes polaires, le lichen des neiges lui-même, n’eût pu végéter sur ce sol pierreux ! Rien du règne animal, puisqu’aucun oiseau, ni les puffins, ni les pétrels, ni les guillemets des régions arctiques n’auraient trouvé de quoi y vivre un seul jour !

 

C’était le règne minéral dans toute son horrible aridité.

 

Le capitaine Servadac était en proie à une émotion à laquelle son caractère insouciant, semblait-il, aurait dû le soustraire. Immobile sur le sommet d’un roc glacé, il contemplait, les yeux humides, le nouveau territoire qui se développait sous ses yeux. Il se refusait à croire que la France eût jamais été là !

 

« Non ! s’écria-t-il, non ! Nos relèvements nous ont trompés ! Nous ne sommes pas arrivés à ce parallèle qui traverse les Alpes maritimes ! C’est plus en arrière que s’étend le territoire dont nous recherchons la trace ! Une muraille est sortie des flots, soit ; mais au-delà, nous reverrons les terres européennes ! Comte Timascheff, venez, venez ! Franchissons ce territoire de glaces, et cherchons encore, cherchons toujours !… »

 

En parlant ainsi, Hector Servadac avait fait une vingtaine de pas en avant, afin de trouver quelque sentier praticable au milieu des lamelles hexagonales de la falaise.

 

Soudain, il s’arrêta.

 

Son pied venait de heurter sous la neige un morceau de pierre taillée. Par sa forme, par sa couleur, ce morceau ne semblait pas appartenir au nouveau sol.

 

Le capitaine Servadac le ramassa.

 

C’était un fragment de marbre jauni, sur lequel on pouvait encore lire quelques lettres gravées, entre autres celles-ci :

 

Vil…

 

« Villa ! » s’écria le capitaine Servadac, en laissant retomber le morceau de marbre, qui se brisa en mille fragments.

 

De cette villa, sans doute quelque somptueuse habitation bâtie presque à l’extrémité du cap d’Antibes, dans le plus beau site du monde, de ce magnifique cap, jeté comme un rameau verdoyant entre le golfe de Jouan et le golfe de Nice, de ce splendide panorama couronné par les Alpes maritimes, qui s’étendait des pittoresques montagnes de l’Esterel, en passant devant Eza, Monaco, Roquebrune, Menton et Vintimille, jusqu’à la pointe italienne de la Bordighère, que restait-il à présent ? Pas même ce morceau de marbre, qui venait d’être réduit en poussière !

 

Le capitaine Servadac ne pouvait plus douter que le cap d’Antibes n’eût disparu dans les entrailles de ce nouveau continent. Il restait abîmé dans ses réflexions.

 

Le comte Timascheff, s’approchant alors, lui dit gravement :

 

« Capitaine, connaissez-vous la devise de la famille Hope ?

 

– Non, monsieur le comte, répondit Hector Servadac.

 

– Eh bien, la voici : Orbe fracto, spes illœsa !

 

Elle dit le contraire de la désespérante parole de Dante !

 

– Oui, capitaine, et maintenant elle devra être la nôtre ! »

 

Chapitre XVII

 

Qui pourrait sans inconvénient être très justement intitulé : du même aux mêmes

 

Il ne restait plus aux navigateurs de la Dobryna qu’à revenir à l’île Gourbi. Cet étroit domaine était, vraisemblablement, la seule portion de l’ancien sol qui pût recevoir et nourrir ceux que le nouvel astre emportait dans le monde solaire.

 

« Et, après tout, se dit le capitaine Servadac, c’est presque un morceau de la France ! »

 

Ce projet de retour à l’île Gourbi fut donc discuté, et il allait être adopté, lorsque le lieutenant Procope fit observer que le nouveau périmètre de la Méditerranée n’était pas encore entièrement reconnu.

 

« Il nous reste à l’explorer dans le nord, dit-il, depuis ce point où se projetait autrefois le cap d’Antibes jusqu’à l’entrée du détroit qui s’ouvre sur les eaux de Gibraltar, et, dans le sud, depuis le golfe de Gabès jusqu’à ce même détroit. Nous avons bien suivi, au sud, la limite que dessinait l’ancienne côte africaine, mais non celle qui forme la nouvelle. Qui sait si toute issue nous est fermée au midi, et si quelque fertile oasis du désert africain n’a pas échappé à la catastrophe ? En outre, l’Italie, la Sicile, l’archipel des îles Baléares, les grandes îles de la Méditerranée ont peut-être résisté, et il serait convenable d’y conduire la Dobryna .

 

– Tes observations sont justes, Procope, répondit le comte Timascheff, et il me paraît indispensable, en effet, de compléter le levé hydrographique de ce nouveau bassin.

 

– Je me range à votre idée, ajouta le capitaine Servadac. Toute la question est de savoir s’il faut actuellement compléter notre exploration avant de revenir à l’île Gourbi.

 

– Je pense, répondit le lieutenant Procope, que nous devons utiliser la Dobryna pendant qu’elle peut servir encore.

 

– Que veux-tu dire, Procope, demanda le comte Timascheff.

 

– Je veux dire que la température va toujours décroissant, que Gallia suit une courbe qui l’éloigne de plus en plus du soleil, et sera bientôt soumise à des froids excessifs. La mer se congèlera alors, et la navigation ne sera plus possible. Or, vous savez quelles sont les difficultés d’un voyage à travers les champs de glace. Ne vaut-il pas donc mieux continuer cette exploration pendant que les eaux sont libres encore ?

 

– Tu as raison, Procope, répondit le comte Timascheff. Cherchons ce qui reste de l’ancien continent, et, si quelque morceau de l’Europe a été épargné, si quelques malheureux ont survécu, auxquels nous puissions venir en aide, il importe de le savoir avant de rentrer au lieu d’hivernage. »

 

C’était un sentiment généreux qui inspirait le comte Timascheff, puisque, dans ces circonstances, il pensait surtout à ses semblables. Et qui sait ? Songer aux autres, n’était-ce pas songer à soi ? Aucune différence de race, aucune distinction de nationalité ne pouvaient plus exister entre ceux que Gallia entraînait à travers l’espace infini. Ils étaient les représentants d’un même peuple, ou plutôt d’une même famille, car on pouvait craindre qu’ils ne fussent rares, les survivants de l’ancienne terre ! Mais, enfin, s’il en existait encore, tous devaient se rallier, réunir leurs efforts pour le salut commun, et, si tout espoir était perdu de jamais revenir au globe terrestre, tenter de refaire à cet astre nouveau une humanité nouvelle.

 

Le 25 février, la goélette quitta cette petite crique où elle avait momentanément trouvé un refuge. En longeant le littoral du nord, elle marcha vers l’est à toute vapeur. Le froid commençait à être vif, surtout par une brise aiguë. Le thermomètre se tenait en moyenne à deux degrés au-dessous de zéro. Très heureusement, la mer ne se prend qu’à une température inférieure à celle de l’eau douce, et elle ne présenta aucun obstacle à la navigation de la Dobryna. Mais il fallait se hâter.

 

Les nuits étaient belles. Les nuages semblaient déjà ne se former que plus difficilement dans les couches progressivement refroidies de l’atmosphère. Les constellations brillaient au firmament avec une incomparable pureté. Si le lieutenant Procope, en qualité de marin, devait regretter que la lune eût à jamais disparu de l’horizon, un astronome, occupé à scruter les mystères du monde sidéral, se serait félicité, au contraire, de cette propice obscurité des nuits galliennes.

 

Mais si les explorateurs de la Dobryna étaient privés de la lune, ils en avaient, du moins, la monnaie. À cette époque, une véritable grêle d’étoiles filantes sillonna l’atmosphère, – étoiles bien autrement nombreuses que celles dont les observateurs terrestres peuvent dresser la classification en août et en novembre. Et si, à s’en rapporter à M. Olmsted, une moyenne de trente-quatre mille astéroïdes de cette espèce a paru sur l’horizon de Boston en 1833, on pouvait ici hardiment décupler ce nombre.

 

Gallia, en effet, traversait cet anneau qui est à peu près concentrique à l’orbite de la terre et extérieur à elle. Ces corpuscules météoriques semblaient prendre pour point de départ Algol, l’une des étoiles de la constellation de Persée, et ils s’enflammaient avec une intensité que leur extraordinaire vitesse rendait merveilleuse, en se frottant à l’atmosphère de Gallia. Un bouquet d’artifices, formé de millions de fusées, le chef-d’œuvre d’un Ruggieri, n’eût pas même été comparable aux magnificences de ce météore. Les roches de la côte, en reflétant ces corpuscules à leur surface métallique, semblaient pointillées de lumière, et la mer éblouissait les regards, comme si elle eût été frappée de grêlons incandescents.

 

Mais ce spectacle ne dura que vingt-quatre heures à peine, tant la vitesse de Gallia était grande à s’éloigner du soleil.

 

Le 26 février, la Dobryna fut arrêtée dans sa marche vers l’ouest par une longue projection du littoral qui l’obligea à descendre jusqu’à l’extrémité de l’ancienne Corse, dont il ne restait pas trace. Là, le détroit de Bonifacio faisait place à une vaste mer, absolument déserte. Mais, le 27, un îlot fut signalé dans l’est, à quelques milles sous le vent de la goélette, et sa situation permettait de croire, à moins que son origine ne fût récente, qu’il appartenait à la pointe septentrionale de la Sardaigne.

 

La Dobryna s’approcha de cet îlot. Le canot fut mis à la mer. Quelques instants après, le comte Timascheff et le capitaine Servadac débarquaient sur un plateau verdoyant, qui ne mesurait pas un hectare de superficie. Quelques buissons de myrtes et de lentisques, que dominaient trois ou quatre vieux oliviers, le coupaient çà et là. Il semblait qu’il fût abandonné de toute créature vivante.

 

Les explorateurs allaient donc le quitter, lorsque des bêlements frappèrent leur oreille, et, presque aussitôt, ils aperçurent une chèvre qui bondissait entre les roches.

 

C’était un unique échantillon de ces chèvres domestiques, si bien nommées « vaches du pauvre », une jeune femelle à pelage noirâtre, à cornes petites et régulièrement arquées, qui, loin de s’enfuir à l’approche des visiteurs, courut au-devant d’eux, et par ses bonds, par ses cris, sembla les inviter à l’accompagner.

 

« Cette chèvre n’est pas seule sur cet îlot ! s’écria Hector Servadac. Suivons-la ! »

 

Ce qui fut fait, et, quelques centaines de pas plus loin, le capitaine Servadac et le comte Timascheff arrivaient près d’une sorte de terrier, à demi recouvert par un bouquet de lentisques.

 

Là, une enfant de sept à huit ans, figure illuminée de grands yeux noirs, tête ombragée d’une longue chevelure brune, jolie comme un de ces charmants êtres dont Murillo a fait des anges dans ses Assomptions, et pas trop effrayée, regardait à travers les branches.

 

Lorsqu’elle eut considéré pendant quelques instants les deux explorateurs, dont l’aspect lui parut rassurant sans doute, la petite fille se leva, courut à eux, et leur tendant les mains, d’un geste plein d’une subite confiance :

 

« Vous n’êtes pas méchants ? leur dit-elle d’une voix douce comme cette langue italienne qu’elle parlait. Vous ne me ferez pas de mal ? Il ne faut pas que j’aie peur ?

 

– Non, répondit le comte en italien. Nous ne sommes et nous ne voulons être pour toi que des amis ! »

 

Puis, après avoir considéré un instant la gentille fillette.

 

« Comment t’appelles-tu, mignonne ? lui demanda-t-il.

 

– Nina.

 

– Nina, peux-tu nous dire où nous sommes ?

 

– À Madalena, répondit la petite fille. C’est là que j’étais, quand tout a changé, et tout d’un coup ! »

 

Madalena était une île située près de Caprera, au nord de la Sardaigne, maintenant disparue dans l’immense désastre.

 

Quelques demandes, suivies de quelques réponses faites très intelligemment, apprirent au comte Timascheff que la petite Nina était seule sur l’îlot, qu’elle était sans parents, qu’elle gardait un troupeau de chèvres pour le compte d’un rentier, qu’au moment de la catastrophe, tout s’était subitement englouti autour d’elle sauf ce bout de terre, qu’elle et Marzy, sa favorite, avaient seules été sauvées, qu’elle avait eu grand peur, mais que bientôt rassurée, après avoir remercié le bon Dieu parce que la terre ne remuait plus, elle s’était arrangée pour vivre avec Marzy. Elle possédait heureusement quelques vivres qui avaient duré jusqu’alors, et elle avait toujours espéré qu’un bateau viendrait la reprendre. Puisque le bateau était là, elle ne demandait pas mieux de s’en aller, à la condition qu’on emmenât sa chèvre avec elle, et qu’on la ramenât à la ferme quand on le pourrait.

 

« Voilà un gentil habitant de plus sur Gallia », dit le capitaine Servadac après avoir embrassé la petite fille. Une demi-heure plus tard, Nina et Marzy étaient installées à bord de la goélette, où chacun, on le pense bien, leur fit le meilleur accueil. C’était d’un heureux augure la rencontre de cette enfant ! Les matelots russes, gens religieux, voulurent la considérer comme une sorte de bon ange, et plus d’un regarda, vraiment, si elle n’avait pas des ailes. Ils l’appelaient entre eux, dès le premier jour, « la petite Madone ».

 

La Dobryna, en quelques heures, eut perdu de vue Madalena et retrouva, en redescendant vers le sud-est, le nouveau littoral, qui avait été reporté à cinquante lieues en avant de l’ancien rivage italien. Un autre continent s’était donc substitué à la Péninsule, dont il ne restait plus aucun vestige. Toutefois, sur le parallèle de Rome, se creusait un vaste golfe, qui s’enfonçait bien au-delà de l’emplacement qu’aurait dû occuper la Ville éternelle. Puis, la nouvelle côte ne revenait mordre sur l’ancienne mer qu’à la hauteur des Calabres, pour se prolonger jusqu’à l’extrémité même de la botte. Mais plus de phare de Messine, plus de Sicile, pas même le sommet émergé de cet énorme Etna, qui se dressait, cependant, à une hauteur de trois mille trois cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer.

 

Et soixante lieues plus au sud, la Dobryna revoyait l’entrée du détroit qui s’était si providentiellement offert à elle pendant la tempête, et dont l’amorce orientale s’ouvrait sur la mer de Gibraltar.

 

De ce point jusqu’au détroit de Gabès, le nouveau périmètre de la Méditerranée avait été déjà reconnu par les explorateurs. Le lieutenant Procope, justement avare de son temps, coupa donc en droite ligne jusqu’au parallèle, où il retrouva les rivages non explorés du continent.

 

On était au 3 mars.

 

De ce point, la côte, délimitant la Tunisie, traversait l’ancienne province de Constantine à la hauteur de l’oasis du Ziban. Puis, par un angle brusque, elle redescendait jusqu’au trente-deuxième parallèle et se relevait, en formant un golfe irrégulier, étrangement encadré dans l’énorme concrétion minérale. Alors, sur une longueur de cent cinquante lieues environ, elle courait à travers l’ancien Sahara algérien, de manière à se rapprocher, au sud de l’île Gourbi, par une pointe qui aurait pu servir de frontière naturelle au Maroc, si le Maroc eût encore existé.

 

Il fallut donc remonter au nord jusqu’à l’extrémité de cette pointe, afin de la doubler. Mais, en la doublant, les explorateurs furent témoins d’un phénomène volcanique, dont ils constatèrent, pour la première fois, l’apparition à la surface de Gallia.

 

Un mont ignivome terminait cette pointe et s’élevait à une hauteur de trois mille pieds. Il n’était pas éteint, car son cratère se couronnait encore de fumées, sinon de flammes.

 

« Gallia a donc un foyer intérieur ! s’écria le capitaine Servadac, lorsque le volcan eut été signalé par la vigie de la Dobryna.

 

– Pourquoi non, capitaine ? répondit le comte Timascheff. Puisque Gallia n’est qu’un fragment du globe terrestre, notre astéroïde ne peut-il avoir emporté avec lui une partie du feu central, comme il a emporté une partie de l’atmosphère, des mers et des continents ?

 

– Une bien faible partie ! répondit le capitaine Servadac, mais suffisante, après tout, pour sa population actuelle !

 

– À propos, capitaine, demanda le comte Timascheff, puisque notre voyage de circumnavigation doit nous ramener sur les atterrages de Gibraltar, croyez-vous qu’il y ait lieu de faire connaître aux Anglais le nouvel état de choses et les conséquences qu’il comporte ?

 

– À quoi bon ? répondit le capitaine Servadac. Ces Anglais savent où est située l’île Gourbi, et, s’il leur plaît, ils peuvent y venir. Ce ne sont point des malheureux, abandonnés sans ressource. Au contraire ! Ils ont de quoi se suffire, et pour longtemps. Cent vingt lieues, au plus, séparent leur îlot de notre île, et, une fois la mer prise par le froid, ils peuvent nous rejoindre quand ils le voudront. Nous n’avons pas eu précisément à nous louer de leur accueil, et, s’ils viennent ici, nous nous vengerons…

 

– Sans doute, en les accueillant mieux qu’ils ne l’ont fait ? demanda le comte Timascheff.

 

– Oui, monsieur le comte, répondit le capitaine Servadac, car, en vérité, il n’y a plus ici ni Français, ni Anglais, ni Russes…

 

– Oh ! fit le comte Timascheff en secouant la tête, un Anglais est Anglais partout et toujours !

 

– Eh ! répliqua Hector Servadac, c’est à la fois leur qualité et leur défaut ! »

 

Ainsi fut arrêtée la conduite à tenir à l’égard de la petite garnison de Gibraltar. D’ailleurs, lors même qu’on eût résolu de renouer quelques relations avec ces Anglais, cela n’eût pas été possible en ce moment, car la Dobryna n’aurait pu, sans risques, revenir en vue de leur îlot.

 

En effet, la température s’abaissait d’une manière continue. Le lieutenant Procope ne constatait pas sans inquiétude que la mer ne pouvait tarder à se prendre autour de la goélette. En outre, les soutes, épuisées par une marche à toute vapeur, se vidaient peu à peu, et le charbon devait bientôt manquer, si on ne le ménageait pas. Ces deux raisons, très graves à coup sûr, furent développées par le lieutenant, et, après discussion, il fut convenu que le voyage de circumnavigation serait interrompu à la hauteur de la pointe volcanique. La côte, au-delà, redescendait vers le sud et se perdait dans une mer sans limites. Engager la Dobryna, prête à manquer de combustible, à travers un océan prêt à se congeler, c’eût été une imprudence dont les conséquences pouvaient être extrêmement funestes. Il était probable, d’ailleurs, que sur toute cette portion de Gallia, autrefois occupée par le désert africain, on ne trouverait pas un autre sol que celui qui avait été observé jusqu’alors, – sol auquel l’eau et l’humus faisaient absolument défaut, et qu’aucun travail ne pourrait jamais fertiliser. Donc, nul inconvénient à suspendre l’exploration, quitte à la reprendre en des temps plus favorables.

 

Ainsi, ce jour-là, 5 mars, il fut décidé que la Dobryna ne remettrait pas le cap au nord et qu’elle retournerait à la terre du Gourbi, dont vingt lieues au plus la séparaient.

 

« Mon pauvre Ben-Zouf ! du le capitaine Servadac, qui avait bien souvent songé à son compagnon pendant ce voyage de cinq semaines. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé de fâcheux ! »

 

Cette courte traversée de la pointe volcanique à l’île Gourbi ne devait être signalée que par un incident. Ce fut la rencontre d’une seconde notice du mystérieux savant, qui, ayant évidemment pu calculer les éléments de Gallia, la suivait, jour par jour, sur sa nouvelle orbite.

 

Un objet flottant fut signalé au lever du soleil. On le repêcha. Cette fois, c’était un petit baril de conserves qui remplaçait la bouteille traditionnelle, et, cette fois encore, un épais tampon de cire à cacheter, portant les même initiales que l’étui déjà repêché dans ces conditions, en maintenait la bonde hermétiquement fermée.

 

« Du même aux mêmes ! » dit le capitaine Servadac.

 

Le baril fut ouvert avec précaution, et on y trouva le document dont la teneur suit :

 

« Gallia ( ?)

« Ab sole, au 1er mars, dist. : 78 000 000 l. !

« Chemin parcouru de fév. à mars : 59 000 000 l. !

« Va bene ! All right ! Nil desperandum !

« Enchanté ! »

 

« Et ni adresse, ni signature ! s’écria le capitaine Servadac. On serait tenté de croire à une série de mystifications !

 

– Ce serait alors une mystification tirée à un grand nombre d’exemplaires ! répondit le comte Timascheff, car, puisque deux fois nous avons recueilli ce singulier document, c’est que son auteur a dû semer ses barils et ses étuis sur la mer !

 

– Mais quel est ce savant écervelé, qui ne songe même pas à donner son adresse !

 

– Son adresse ? C’est le fond du puits de l’astrologue ! répondit le comte Timascheff, en faisant allusion à la fable de La Fontaine.

 

– C’est bien possible ; mais où est le puits ? »

 

Cette demande du capitaine Servadac devait encore rester sans réponse. L’auteur du document résidait-il sur quelque îlot épargné, dont la Dobryna n’avait pas eu connaissance ? Était-il à bord d’un navire courant cette nouvelle Méditerranée, ainsi que l’avait fait la goélette ? on ne pouvait le dire.

 

« En tout cas, fît observer le lieutenant Procope, si le document est sérieux – et les chiffres qu’il porte tendent à le prouver –, il donne lieu à deux observations importantes. La première, c’est que la vitesse de translation de Gallia a diminué de vingt-trois millions de lieues, puisque le chemin parcouru par elle de janvier à février, et qui était de quatre-vingt-deux millions de lieues, n’est plus, de février à mars, que de cinquante-neuf millions. La seconde, c’est que la distance de Gallia au soleil, qui était de cinquante-neuf millions de lieues seulement au 15 février, est au 1er mars de soixante-dix-huit millions, soit un accroissement de dix-neuf millions de lieues. Donc, à mesure que Gallia s’éloigne du soleil, sa vitesse de translation sur son orbite diminue, ce qui est parfaitement conforme aux lois de la mécanique céleste.

 

– Et tu en conclus, Procope ? demanda le comte Timascheff.

 

– Que nous suivons, comme je l’ai déjà remarqué, une orbite elliptique, mais dont il nous est impossible de calculer l’excentricité.

 

– J’observe, en outre, reprit le comte Timascheff, que l’auteur du document se sert encore de ce nom de Gallia. Je propose donc de l’adopter définitivement pour le nouvel astre qui nous entraîne, et d’appeler cette mer « la mer Gallienne ».

 

– Oui, répondit le lieutenant Procope, et je l’inscrirai sous ce nom, lorsque j’établirai notre nouvelle carte.

 

– Quant à moi, ajouta le capitaine Servadac, je ferai une troisième remarque : c’est que ce brave homme de savant est de plus en plus enchanté de la situation, et, quoi qu’il arrive, je répéterai avec lui partout et toujours : Nil desperandum ! »

 

Quelques heures plus tard, la vigie de la Dobryna avait enfin connaissance de l’île Gourbi.

 

Chapitre XVIII

 

Qui traite de l’accueil fait au gouverneur général de l’île Gourbi et des événements qui se sont accomplis pendant son absence

 

La goélette avait quitté l’île le 31 janvier, et elle y revenait le 5 mars, après trente-cinq jours de traversée, – l’année terrestre ayant été bissextile. À ces trente-cinq jours répondaient soixante-dix jours galliens, puisque le soleil avait passé soixante-dix fois au méridien de l’île.

 

Hector Servadac éprouva quelque émotion en s’approchant de cet unique fragment du sol algérien qui eût échappé au désastre. Plusieurs fois, pendant cette longue absence, il s’était demandé s’il le retrouverait à cette place, et avec lui son fidèle Ben-Zouf. Ce doute, il pouvait être fondé à l’éprouver au milieu de tant de phénomènes cosmiques qui avaient si profondément modifié la surface de Gallia.

 

Mais, les craintes de l’officier d’état-major ne se réalisèrent pas. L’île Gourbi était là, et même – détail assez bizarre –, avant d’atteindre le port du Chéliff, Hector Servadac put constater qu’un nuage d’un aspect tout particulier se développait à une centaine de pieds au-dessus du sol de son domaine. Lorsque la goélette ne fut plus qu’à quelques encablures de la côte, ce nuage apparut comme une masse épaisse qui s’abaissait et s’élevait automatiquement dans l’atmosphère. Le capitaine Servadac reconnut alors que ce n’était point là une agglomération de vapeurs réduites à l’état vésiculaire, mais une agglomération d’oiseaux, pressés dans l’air comme les bandes de harengs le sont dans l’eau. De cette énorme nuée s’échappaient des cris assourdissants, auxquels répondaient, d’ailleurs, de fréquentes détonations.

 

La Dobryna signala son arrivée par un coup de canon et vint mouiller dans le petit port du Chéliff.

 

À ce moment, un homme, le fusil à la main, accourut, et d’un bond il s’élança sur les premières roches.

 

C’était Ben-Zouf.

 

Ben-Zouf resta d’abord immobile, les yeux fixés à quinze pas, « autant que la conformation de l’homme le permet », comme disent les sergents instructeurs, et avec toutes les marques extérieures de respect. Mais le brave soldat ne put y tenir, et, se précipitant à la rencontre de son capitaine qui venait de débarquer, il lui baisa les mains avec attendrissement.

 

Toutefois, au lieu de ces phrases si naturelles :

 

« Quel bonheur de vous revoir ! Que j’ai été inquiet ! Que votre absence a été longue ! »

 

Ben-Zouf s’écriait :

 

« Ah ! les gueux ! les bandits ! Ah ! vous faites bien d’arriver, mon capitaine ! Les voleurs ! les pirates ! les misérables bédouins !

 

– Et à qui en as-tu, Ben-Zouf ? demanda Hector Servadac, auquel ces exclamations bizarres donnèrent à penser qu’une bande d’Arabes pillards avait envahi son domaine.

 

– Eh ! c’est à ces satanés oiseaux que j’en ai ! s’écria Ben-Zouf. Voilà un mois que j’use ma poudre contre eux ! Mais plus j’en tue, plus il en revient ! Ah ! si on les laissait faire, ces Kabyles à becs et à plumes, nous n’aurions bientôt plus un grain de blé sur l’île ! »

 

Le comte Timascheff et le lieutenant Procope, qui venaient de rejoindre le capitaine Servadac, purent constater avec lui que Ben-Zouf n’exagérait rien. Les récoltes, rapidement mûries par les grandes chaleurs de janvier, au moment où Gallia passait à son périhélie, étaient maintenant exposées aux déprédations de quelques milliers d’oiseaux. Ce qui restait de la moisson était fort menacé par ces voraces volatiles. Il convient de dire, en effet, « ce qui restait de la moisson », car Ben-Zouf n’avait pas chômé pendant le voyage de la Dobryna, et l’on voyait de nombreuses meules d’épis qui s’élevaient sur la plaine en partie dépouillée.

 

Quant à ces bandes d’oiseaux, c’étaient tous ceux que Gallia avait emportés avec elle, lorsqu’elle se sépara du globe terrestre. Et il était naturel qu’ils eussent cherché refuge à l’île Gourbi, puisque là seulement ils trouvaient des champs, des prairies, de l’eau douce, – preuve qu’aucune autre partie de l’astéroïde ne pouvait assurer leur nourriture. Mais aussi, c’était aux dépens des habitants de l’île qu’ils prétendaient vivre, – prétention à laquelle il faudrait s’opposer par tous les moyens possibles.

 

« Nous aviserons, dit Hector Servadac.

 

– Ah çà ! mon capitaine, demanda Ben-Zouf, et les camarades d’Afrique, que sont-ils devenus ?

 

– Les camarades d’Afrique sont toujours en Afrique, répondit Hector Servadac.

 

– Les braves camarades !

 

– Seulement l’Afrique n’est plus là ! ajouta le capitaine Servadac.

 

– Plus d’Afrique ! Mais la France ?

 

– La France ! Elle est bien loin de nous, Ben-Zouf !

 

– Et Montmartre ? »

 

C’était le cri du cœur ! En quelques mots, le capitaine Servadac expliqua à son ordonnance ce qui était arrivé, et comme quoi Montmartre, et avec Montmartre Paris, et avec Paris la France, et avec la France l’Europe, et avec l’Europe le globe terrestre étaient à plus de quatre-vingts millions de lieues de l’île Gourbi. Conséquemment, l’espérance d’y jamais retourner devait être à peu près abandonnée.

 

« Allons donc ! s’écria l’ordonnance. Plus souvent ! Laurent, dit Ben-Zouf, de Montmartre, ne pas revoir Montmartre ! Des bêtises, mon capitaine, sauf votre respect, des bêtises ! »

 

Et Ben-Zouf secouait la tête en homme qu’il serait absolument impossible de convaincre.

 

« Bien, mon brave, répondit le capitaine Servadac. Espère tant que tu voudras ! Il ne faut jamais désespérer. C’est même la devise de notre correspondant anonyme. Mais commençons par nous installer sur l’île Gourbi, comme si nous devions y demeurer toujours. »

 

Tout en causant, Hector Servadac, précédant le comte Timascheff et le lieutenant Procope, s’était rendu au gourbi, relevé maintenant par les soins de Ben-Zouf. Le poste était aussi en bon état, et Galette et Zéphyr y étaient pourvus de bonne litière. Là, dans cette modeste cabane, Hector Servadac offrit l’hospitalité à ses hôtes, ainsi qu’à la petite Nina, que sa chèvre avait accompagnée. Pendant la route, l’ordonnance avait cru pouvoir disposer, en faveur de Nina et de Marzy, de deux gros baisers que ces êtres caressants lui avaient rendus de bon cœur.

 

Puis, un conseil fut tenu dans le gourbi, sur ce qu’il convenait de faire tout d’abord.

 

La question la plus grave était celle du logement pour l’avenir. Comment s’installerait-on sur l’île, de manière à braver les froids terribles que Gallia allait subir dans les espaces interplanétaires, et pendant un temps dont on ne pouvait calculer la durée ? Ce temps, en effet, dépendait de l’excentricité qu’avait l’orbite parcourue par l’astéroïde, et bien des années s’écouleraient peut-être avant qu’il revînt vers le soleil. Or, le combustible n’était pas abondant. Pas de charbon, peu d’arbres, et la perspective que rien ne pousserait pendant toute la période de ces froids redoutables. Que faire ? Comment parer à ces redoutables éventualités ? Il y avait donc nécessité d’imaginer quelque expédient, et cela dans le plus bref délai.

 

L’alimentation de la colonie n’offrait pas de difficultés immédiates. Pour la boisson, il n’y avait certainement rien à craindre. Quelques ruisseaux coulaient à travers les plaines, et l’eau emplissait les citernes. De plus, avant peu, le froid aurait déterminé la congélation de la mer Gallienne, et la glace fournirait un liquide potable en abondance, car bientôt elle ne renfermerait plus une seule molécule de sel.

 

Quant à la nourriture proprement dite, c’est-à-dire à la substance azotée nécessaire à l’alimentation de l’homme, elle était assurée pour longtemps. D’une part, les céréales, prêtes à êtres engrangées, de l’autre, les troupeaux disséminés sur l’île formeraient une très abondante réserve. Évidemment, pendant la période des froids, le sol resterait improductif, et la récolte des fourrages, destinés à la nourriture des animaux domestiques, ne pourrait pas être renouvelée. Il y aurait donc quelques mesures à prendre, et si l’on arrivait à calculer la durée du mouvement de translation de Gallia autour du centre attractif, il conviendrait de limiter proportionnellement à la période hivernale le nombre des animaux à conserver.

 

Quant à la population actuelle de Gallia, elle comprenait, sans compter les treize Anglais de Gibraltar, dont il ne fallait pas s’inquiéter pour le moment, huit Russes, deux Français et une petite Italienne. C’étaient donc onze habitants que devait nourrir l’île Gourbi.

 

Mais, après que ce chiffre eut été établi par Hector Servadac, ne voilà-t-il pas Ben-Zouf de s’écrier :

 

« Ah ! mais non, mon capitaine. Fâché de vous contredire ! Cela ne fait pas le compte !

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Je veux dire que nous sommes vingt-deux habitants !

 

– Sur l’île ?

 

– Sur l’île.

 

– T’expliqueras-tu, Ben-Zouf ?

 

– C’est que je n’ai pas encore eu le temps de vous prévenir, mon capitaine. Pendant votre absence, il nous est venu du monde à dîner !

 

– Du monde à dîner !

 

– Oui, oui… Mais, au fait, venez, ajouta Ben-Zouf, vous aussi, messieurs les Russes. Vous voyez que les travaux de la moisson sont très avancés, et ce ne sont pas mes deux bras qui auraient pu suffire à tant d’ouvrage !

 

– En effet, dit le lieutenant Procope.

 

– Venez donc. Ce n’est pas loin. Deux kilomètres seulement. Prenons nos fusils !

 

– Pour nous défendre ?… demanda le capitaine Servadac.

 

– Non contre les hommes, répondit Ben-Zouf, mais contre ces maudits oiseaux ! »

 

Et, fort intrigués, le capitaine Servadac, le comte Timascheff et le lieutenant Procope suivirent l’ordonnance, laissant la petite Nina et sa chèvre au gourbi.

 

Chemin faisant, le capitaine Servadac et ses compagnons dirigèrent une mousquetade nourrie contre le nuage d’oiseaux qui se développait au-dessus de leur tête. Il y avait là plusieurs milliers de canards sauvages, de pilets, de bécassines, d’alouettes, de corbeaux, d’hirondelles, etc., auxquels se mêlaient des oiseaux de mer, macreuses, mauves et goélands, et du gibier de plume, cailles, perdrix, bécasses, etc. Chaque coup de fusil portait, et les volatiles tombaient par douzaines. Ce n’était pas une chasse, mais une extermination de bandes pillardes.

 

Au lieu de suivre le rivage nord de l’île, Ben-Zouf coupa obliquement à travers la plaine. Après dix minutes de marche, grâce à leur légèreté spécifique, le capitaine Servadac et ses compagnons avaient franchi les deux kilomètres annoncés par Ben-Zouf. Ils étaient arrivés alors près d’un vaste fourré de sycomores et d’eucalyptus, pittoresquement massés au pied d’un monticule. Là, tous s’arrêtèrent.

 

« Ah ! les gueux ! les bandits ! les bédouins ! s’écria Ben-Zouf, en frappant le sol du pied.

 

– Parles-tu encore des oiseaux ? demanda le capitaine Servadac.

 

– Eh ! non, mon capitaine ! Je parle de ces satanés fainéants qui ont encore abandonné leur travail ! Voyez plutôt ! »

 

Et Ben-Zouf montrait divers outils, tels que faucilles, râteaux, faux, épars sur le sol.

 

« Ah çà, maître Ben-Zouf, me diras-tu enfin de quoi ou de qui il s’agit ? demanda le capitaine Servadac, que l’impatience commençait à gagner.

 

– Chut, mon capitaine, écoutez, écoutez ! répondit Ben-Zouf. Je ne me trompais pas. »

 

Et, en prêtant l’oreille, Hector Servadac et ses deux compagnons purent entendre une voix qui chantait, une guitare qui grinçait, des castagnettes qui cliquetaient avec une mesure parfaite.

 

« Des Espagnols ! s’écria le capitaine Servadac.

 

– Et qui voulez-vous que ce soit ? répondit Ben-Zouf. Ces gens-là « castagneteraient » à la bouche d’un canon !

 

– Mais comment se fait-il ?…

 

– Écoutez encore ! C’est maintenant le tour du vieux. Une autre voix, qui ne chantait pas, celle-là, faisait entendre les plus violentes objurgations. Le capitaine Servadac, en sa qualité de Gascon, comprenait suffisamment l’espagnol, et pendant que la chanson disait :

 

Tu sandunga y cigarro,

Y una cana de Jerez,

Mi jamelgo y un trabuco,

Que mas gloria puede haver[5]

 

l’autre voix, agrémentée d’un accent dur, répétait :

 

« Mon argent ! mon argent ! Me paierez-vous enfin ce que vous me devez, misérables majos ! »

 

Et la chanson de continuer :

 

Para Alcarrazas, Chiclana,

Para trigo, Trebujena,

Y para ninas bonitas,

San Lucar de Barrameda[6].

 

« Oui, vous me paierez mon dû, coquins ! reprit la voix au milieu du cliquetis des castagnettes, vous me le paierez, au nom du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ! au nom de Jésus-Christ et de Mahomet lui-même !

 

– Eh ! de par le diable, c’est un juif ! s’écria le capitaine Servadac.

 

– Un juif, ça ne serait rien, répondit Ben-Zouf ; j’en ai connu qui ne boudaient pas quand il s’agissait de bien faire ; mais celui-là, c’est un juif allemand, et du plus vilain côté de l’Allemagne : c’est un renégat de tous les pays et de toutes les religions. »

 

Mais, au moment où les deux Français et les deux Russes allaient pénétrer dans le fourré, un curieux spectacle les arrêta sur la lisière. Les Espagnols venaient de commencer un véritable fandango national. Or, en raison de ce qu’ils étaient diminués de poids, comme tous les objets placés à la surface de Gallia, ils montaient dans l’air à une hauteur de trente à quarante pieds. Rien de plus comique, en vérité, que des danseurs apparaissant ainsi au-dessus des arbres. Ils étaient là quatre musculeux majos, qui enlevaient avec eux un vieil homme, entraîné malgré lui à ces hauteurs anormales. On le voyait paraître et disparaître, comme il arriva de Sancho Pança lorsqu’il fut si gaillardement berné par les joyeux drapiers de Ségovie.

 

Hector Servadac, le comte Timascheff, Procope et Ben-Zouf s’enfoncèrent alors à travers le fourré et atteignirent une petite clairière. Là, un joueur de guitare et un joueur de castagnettes, mollement étendus, se tordaient de rire en excitant les danseurs.

 

À la vue du capitaine Servadac et de ses compagnons, les instrumentistes s’arrêtèrent soudain, et les danseurs, ramenant leur victime, retombèrent doucement sur le sol.

 

Mais aussitôt le renégat, époumoné, hors de lui, se précipita vers l’officier d’état-major, et, s’exprimant en français, cette fois, quoique avec un fort accent tudesque :

 

« Ah ! monsieur le gouverneur général ! s’écria-t-il, les coquins veulent me voler mon bien ! Mais, au nom de l’Éternel, vous me ferez rendre justice ! »

 

Cependant, le capitaine Servadac regardait Ben-Zouf, comme pour lui demander ce que signifiaient cette qualification honorifique dont on le gratifiait, et l’ordonnance, d’un mouvement de tête, semblait dire :

 

« Eh ! oui, mon capitaine, c’est bien vous qui êtes le gouverneur général ! J’ai arrangé cela ! »

 

Le capitaine Servadac fit alors signe au renégat de se taire, et celui-ci, courbant humblement la tête, croisa ses bras sur sa poitrine.

 

On put alors l’examiner à l’aise.

 

C’était un homme de cinquante ans qui paraissait en avoir soixante. Petit, malingre, les yeux vifs mais faux, le nez busqué, la barbiche jaunâtre, la chevelure inculte, les pieds grands, les mains longues et crochues, il offrait ce type si connu du juif allemand, reconnaissable entre tous. C’était l’usurier souple d’échine, plat de cœur, rogneur d’écus et tondeur d’œufs. L’argent devait attirer un pareil être comme l’aimant attire le fer, et, si ce Schylock fût parvenu à se faire payer de son débiteur, il en eût certainement revendu la chair au détail. D’ailleurs, quoiqu’il fût juif d’origine, il se faisait mahométan dans les provinces mahométanes, lorsque son profit l’exigeait, chrétien au besoin en face d’un catholique, et il se fût fait païen pour gagner davantage.

 

Ce juif se nommait Isac Hakhabut, et il était de Cologne, c’est-à-dire Prussien d’abord, Allemand ensuite. Seulement, ainsi qu’il l’apprit au capitaine Servadac, il voyageait pour son commerce pendant la plus grande partie de l’année. Son vrai métier, c’était celui de marchand caboteur de la Méditerranée. Son magasin – une tartane de deux cents tonneaux, véritable épicerie flottante – transportait sur le littoral mille articles variés, depuis les allumettes chimiques jusqu’aux enluminures de Francfort et d’Épinal.

 

Isac Hakhabut, en effet, n’avait pas d’autre domicile que sa tartane la Hansa. Ne possédant ni femme ni enfants, il vivait à bord. Un patron et trois hommes d’équipage suffisaient à la manœuvre de ce léger bâtiment qui faisait le petit cabotage sur les côtes d’Algérie, de Tunisie, d’Égypte, de Turquie, de Grèce, et dans toutes les Échelles du Levant. Là, Isac Hakhabut, toujours bien approvisionné de café, de sucre, de riz, de tabac, d’étoffes, de poudre, etc., vendait, échangeait, brocantait, et, en fin de compte, gagnait beaucoup d’argent.

 

La Hansa se trouvait précisément à Ceuta, à l’extrémité de la pointe marocaine, lorsque se produisit la catastrophe. Le patron et ses trois hommes, qui n’étaient pas à leur bord dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, avaient disparu en même temps que tant d’autres de leurs semblables. Mais on se souvient que les dernières roches de Ceuta, faisant face à Gibraltar, avaient été épargnées – si ce mot peut être employé en cette circonstance –, et, avec elles, une dizaine d’Espagnols qui ne soupçonnaient en aucune façon ce qui venait de se passer.

 

Ces Espagnols, majos andalous, insouciants par nature, fainéants par goût, aussi prompts à jouer de la navaja que de la guitare, cultivateurs de profession, avaient pour chef un certain Negrete, qui était le plus instruit de la bande, uniquement parce qu’il avait un peu plus couru le monde. Lorsqu’ils se virent seuls et abandonnés sur les roches de Ceuta, leur embarras fut grand. La Hansa était bien là, avec son propriétaire, et ils n’étaient pas hommes à se gêner d’en prendre possession pour se rapatrier, mais il n’y avait pas un marin parmi eux. Cependant, ils ne pouvaient demeurer éternellement sur ce roc, et, lorsque leurs provisions furent épuisées, ils obligèrent Hakhabut à les recevoir à son bord.

 

Sur ces entrefaites, Negrete reçut la visite des deux officiers anglais de Gibraltar, – visite dont il a été fait mention. Ce qui fut dit entre les Anglais et les Espagnols, Isac l’ignorait. Quoi qu’il en soit, ce fut à la suite de cette visite que Negrete obligea Hakhabut de mettre à la voile, pour le transporter, lui et les siens, au point le plus rapproché de la côte marocaine. – Isac, forcé d’obéir, mais habitué à faire argent de tout, stipula que les Espagnols lui paieraient leur passage, à quoi ceux-ci consentirent d’autant plus volontiers qu’ils étaient bien décidés à ne pas débourser un réal.

 

La Hansa partit le 3 février. Avec ces vents régnants de l’ouest, la manœuvre de la tartane était facile. Elle consistait uniquement à se laisser aller vent arrière. Les marins improvisés n’eurent donc qu’à hisser les voiles pour marcher, sans le savoir, vers l’unique point du globe terrestre qui pût leur offrir refuge.

 

Et voilà comment Ben-Zouf, un beau matin, vit poindre à l’horizon un navire qui ne ressemblait pas à la Dobryna et que le vent vint tout tranquillement pousser au port du Chéliff, sur l’ancienne rive droite du fleuve.

 

Ce fut Ben-Zouf qui acheva de raconter l’histoire d’Isac, et il ajouta que la cargaison de la Hansa, très complète alors, serait fort utile aux habitants de l’île. Sans doute on s’entendrait difficilement avec Isac Hakhabut, mais, les circonstances étant données, il n’y aurait évidemment aucune indélicatesse à réquisitionner ses marchandises pour le bien commun, puisqu’il ne pourrait plus les vendre.

 

« Quant aux difficultés qui existaient alors entre le propriétaire de la Hansa et ses passagers, ajouta Ben-Zouf, il avait été convenu qu’elles seraient réglées à l’amiable par Son Excellence le gouverneur général, « alors en tournée d’inspection ».

 

Hector Servadac ne put s’empêcher de sourire aux explications données par Ben-Zouf. Puis, il promit à Isac Hakhabut que justice lui serait rendue, – ce qui mit un terme à l’interminable émission des « Dieu d’Israël, d’Abraham et de Jacob ».

 

« Mais, dit le comte Timascheff, lorsque Isac se fut retiré, comment pourront-ils payer, ces gens-là ?

 

– Oh ! ils ont de l’argent, répondit Ben-Zouf.

 

– Des Espagnols ? dit le comte Timascheff. C’est invraisemblable.

 

– Ils en ont, reprit Ben-Zouf, je l’ai vu de mes yeux, et même c’est de l’argent anglais !

 

– Ah ! fit le capitaine Servadac, qui se rappela la visite des officiers anglais à Ceuta. Enfin, n’importe. Nous réglerons cette affaire-là plus tard. – Savez-vous, comte Timascheff, que Gallia possède maintenant plusieurs échantillons des populations de notre vieille Europe !

 

– En effet, capitaine, répondit le comte Timascheff, il y a, sur ce fragment de notre ancien globe, des nationaux de France, de Russie, d’Italie, d’Espagne, d’Angleterre, d’Allemagne. Quant à celle-ci, il faut convenir qu’elle est assez mal représentée par ce renégat !

 

– Ne nous montrons pas trop difficiles ! » répondit le capitaine Servadac.

 

Chapitre XIX

 

Dans lequel le capitaine Servadac est reconnu gouverneur général de Gallia à l’unanimité des voix, y compris la sienne

 

Les Espagnols venus à bord de la Hansa étaient au nombre de dix, en comptant un jeune garçon de douze ans, nommé Pablo, sauvé avec eux. Ils firent un respectueux accueil à celui que Ben-Zouf leur avait annoncé comme le gouverneur général de la province, et, après son départ de la clairière, ils reprirent leurs travaux.

 

Pendant ce temps, le capitaine Servadac et ses compagnons, suivis à distance respectueuse par Isac Hakhabut, se dirigeaient vers la partie du littoral à laquelle avait atterri la Hansa.

 

La situation était bien connue désormais. De l’ancienne terre, il ne restait que l’île Gourbi, plus quatre îlots : Gibraltar, occupé par les Anglais, Ceuta, abandonné par les Espagnols, Madalena, où la petite Italienne avait été recueillie, et le tombeau de saint Louis, sur la rive tunisienne. Autour de ces points respectés, s’étendait la mer Gallienne, comprenant environ la moitié de l’ancienne Méditerranée, et à laquelle des falaises rocheuses, de substance et d’origine inconnues, faisaient un cadre infranchissable.

 

Deux de ces points seulement étaient habités, le rocher de Gibraltar, qu’occupaient treize Anglais, approvisionnés pour de longues années encore, et l’île Gourbi, comptant vingt-deux habitants, qu’elle devait nourrir de ses seules productions. Peut-être existait-il, en outre, sur quelque îlot ignoré, un dernier survivant de l’ancienne terre, le mystérieux auteur des notices recueillies pendant le voyage de la Dobryna . C’était donc une population de trente-six âmes que possédait le nouvel astéroïde.

 

En admettant que tout ce petit monde fût un jour réuni sur l’île Gourbi, cette île, avec ses trois cent cinquante hectares de bon sol, actuellement cultivés, bien aménagés, bien ensemencés, pouvait amplement lui suffire. Toute la question se réduisait à savoir vers quelle époque ledit sol redeviendrait productif, en d’autres termes, après quel laps de temps Gallia, délivrée des froids de l’espace sidéral, recouvrerait, en se rapprochant du soleil, sa puissance végétative.

 

Deux problèmes s’offraient donc à l’esprit des Galliens : 1° Leur astre suivait-il une courbe qui dût les ramener un jour vers le centre de lumière, c’est-à-dire une courbe elliptique ? 2° Si telle était cette courbe, quelle était sa valeur, c’est-à-dire dans quel temps Gallia, ayant franchi son point aphélie, reviendrait-elle vers le soleil ?

 

Malheureusement, dans les circonstances actuelles, les Galliens, dépourvus de tous moyens d’observation, ne pouvaient, en aucune façon, résoudre ces problèmes.

 

Il fallait donc compter seulement sur les ressources présentement acquises, savoir : les provisions de la Dobryna, sucre, vin, eau-de-vie, conserves, etc., qui pouvaient durer deux mois, et dont le comte Timascheff faisait abandon au profit de tous, l’importante cargaison de la Hansa, qu’Isac Hakhabut serait forcé, tôt ou tard, soit de bonne, soit de mauvaise grâce, de livrer à la consommation générale, et enfin les produits végétaux et animaux de l’île, qui, convenablement ménagés, assureraient à la population sa nourriture pendant de longues années.

 

Le capitaine Servadac, le comte Timascheff, le lieutenant Procope et Ben-Zouf causaient naturellement de ces importantes choses en se dirigeant vers la mer. Et, tout d’abord, le comte Timascheff, s’adressant à l’officier d’état-major, lui dit :

 

« Capitaine, vous avez été présenté à ces braves gens comme gouverneur de l’île, et je pense que vous devez conserver cette situation. Vous êtes Français, nous sommes ici sur ce qui reste d’une colonie française, et, puisqu’à toute réunion d’hommes il faut un chef, moi et les miens, nous vous reconnaîtrons comme tel.

 

– Ma foi, monsieur le comte, répondit sans hésiter le capitaine Servadac, j’accepte la situation, et, avec elle, toute la responsabilité qu’elle impose. Laissez-moi croire, d’ailleurs, que nous nous entendrons parfaitement, et que nous ferons de notre mieux dans l’intérêt commun. Mordioux ! il me semble que le plus difficile est fait, et je compte bien que nous saurons nous tirer d’affaire, si nous sommes à jamais séparés de nos semblables ! »

 

Ce disant, Hector Servadac tendit la main au comte Timascheff. Celui-ci la prit et inclina légèrement la tête. C’était la première poignée de main qu’eussent échangée ces deux hommes, depuis qu’ils s’étaient retrouvés en face l’un de l’autre. D’ailleurs aucune allusion quelconque à leur rivalité passée n’avait été et ne devait jamais être faite.

 

« Avant tout, dit le capitaine Servadac, il est une question assez importante à résoudre. Devons-nous faire connaître, telle qu’elle est, la situation à ces Espagnols ?

 

– Ah ! mais non, mon gouverneur ! répondit vivement Ben-Zouf, qui partit comme un mousquet. Ces gens-là sont déjà assez mollasses de leur naturel ! S’ils venaient à savoir ce qui en est, ils se désespéreraient, et on n’en pourrait plus rien faire !

 

– D’ailleurs, ajouta le lieutenant Procope, ils sont fort ignorants, j’imagine, et je pense qu’ils ne comprendraient absolument rien à tout ce qu’on pourrait leur dire au point de vue cosmographique !

 

– Bah ! reprit le capitaine Servadac, s’ils comprenaient, cela ne les tracasserait guère ! Les Espagnols sont des êtres tant soit peu fatalistes, comme le sont les Orientaux, et ceux-là ne sont point gens à s’impressionner outre mesure ! Un air de guitare, un peu de fandango et de castagnettes, et ils n’y songeront plus ! Qu’en pensez-vous, comte Timascheff ?

 

– Je pense, répondit le comte Timascheff, qu’il vaut mieux dire la vérité, ainsi que je l’ai dite à mes compagnons de la Dobryna.

 

– C’est aussi mon avis, répondit le capitaine Servadac, et je ne crois pas que nous devions cacher la situation à ceux qui doivent en partager les dangers. Si ignorants que soient probablement ces Espagnols, ils ont nécessairement observé certaines modifications apportées aux phénomènes physiques, telles que raccourcissement des jours, le changement de marche du soleil, la diminution de la pesanteur. Donc, apprenons-leur qu’ils sont maintenant entraînés dans l’espace, et loin de la terre, dont il ne reste plus que cette île.

 

– Eh bien, voilà qui est convenu ! répondit Ben-Zouf.

 

Disons tout ! Pas de cachotteries ! Mais je veux me payer la vue d’Isac quand il apprendra qu’il se trouve à quelques centaines de millions de lieues de son vieux globe, où un usurier de sa trempe a dû laisser plus d’un débiteur ! Cours après, mon bonhomme ! »

 

Isac Hakhabut était à cinquante pas en arrière, et, par conséquent, il ne pouvait rien entendre de ce qui se disait. Il marchait, à demi courbé, geignant, implorant tous les dieux à la fois ; mais, par instants, ses deux petits yeux vifs lançaient des éclairs, et ses lèvres se serraient jusqu’à réduire sa bouche à ne plus être qu’un étroit rictus.

 

Lui aussi avait bien observé les nouveaux phénomènes physiques, et, plus d’une fois, il s’était entretenu à ce sujet avec Ben-Zouf, qu’il cherchait à amadouer. Mais Ben-Zouf professait une antipathie visible pour ce descendant dégradé d’Abraham. Il n’avait donc répondu que par des plaisanteries aux instances d’Hakhabut. Ainsi, il lui répétait qu’un être de sa sorte avait tout à gagner au système actuel, qu’au lieu de vivre cent ans, comme fait tout fils d’Israël qui se respecte, il en vivrait deux cents au moins, mais que, vu la diminution du poids de toute chose à la surface de la terre, le fardeau de ses vieilles années ne lui paraîtrait pas trop lourd ! Il ajoutait que si la lune s’était envolée, cela devait être indifférent à un avare de sa trempe, attendu qu’il n’était pas probable qu’il eût prêté dessus ! Il lui affirmait que si le soleil se couchait du côté où il avait l’habitude de se lever, c’est que probablement on lui avait changé son lit de place. Enfin, mille balivernes de ce genre. Et quand Isac Hakhabut le pressait davantage :

 

« Attends le gouverneur général, vieux, répondait-il invariablement. C’est un malin ! Il t’expliquera tout cela !

 

– Et il protégera mes marchandises ?

 

– Comment donc, Nephtali ! Il les confisquerait plutôt que de les laisser piller ! »

 

Et c’était sous le bénéfice de ces peu consolantes réponses, que le juif, auquel Ben-Zouf prodiguait successivement toute sorte de noms Israélites, guettait chaque jour l’arrivée du gouverneur.

 

Cependant, Hector Servadac et ses compagnons étaient arrivés au littoral. Là, vers la moitié de l’hypoténuse que formait ce côté de l’île, était mouillée la Hansa. Insuffisamment garantie par quelques roches, très exposée dans cette situation, un vent d’ouest un peu fort risquait certainement de mettre cette tartane à la côte, où elle se démolirait en quelques instants. Évidemment, elle ne pouvait rester à ce mouillage, et il faudrait plus tôt que plus tard la conduire à l’embouchure du Chéliff, près de la goélette russe.

 

En revoyant sa tartane, Isac recommença la série de ses doléances, avec tant de cris et de grimaces, que le capitaine Servadac dut lui enjoindre de se taire. Puis, laissant le comte Timascheff et Ben-Zouf sur le rivage, le lieutenant Procope et lui s’embarquèrent dans le canot de la Hansa et accostèrent la boutique flottante.

 

La tartane était en parfait état, et, par conséquent, sa cargaison ne devait avoir aucunement souffert. C’est ce qu’il fut facile de constater. Il y avait là dans la cale de la Hansa, des pains de sucre par centaines, des caisses de thé, des sacs de café, des boucauts de tabac, des pipes d’eau-de-vie, des tonneaux de vin, des barils de harengs secs, des rouleaux d’étoffes, des pièces de coton, des vêtements de laine, un assortiment de bottes à tous pieds et de bonnets à toutes têtes, des outils, des ustensiles de ménage, des articles de faïencerie et de poterie, des rames de papier, des bouteilles d’encre, des paquets d’allumettes, des centaines de kilos de sel, de poivre et autres condiments, un stock de gros fromages de Hollande, et jusqu’à une collection d’almanachs du Double-Liégeois, – le tout atteignant une valeur de plus de cent mille francs. La tartane, quelques jours avant la catastrophe, avait précisément renouvelé sa cargaison à Marseille, dans le but de l’écouler depuis Ceuta jusqu’à la régence de Tripoli, c’est-à-dire partout où Isac Hakhabut, retors et madré, trouvait à faire des marchés d’or.

 

« Une riche mine pour nous, que cette superbe cargaison ! dit le capitaine Servadac.

 

– Si le propriétaire la laisse exploiter, répondit le lieutenant Procope en hochant la tête.

 

– Eh ! lieutenant, que voulez-vous qu’Isac fasse de ces richesses ? Lorsqu’il saura qu’il n’y a plus ni Marocains, ni Français, ni Arabes à rançonner, il faudra bien qu’il s’exécute !

 

– Je n’en sais rien ! Mais, en tout cas, il voudra être payé de sa marchandise… quand même !

 

– Eh bien, nous le paierons, lieutenant, nous le paierons en traites sur notre ancien monde !

 

– Après tout, capitaine, reprit le lieutenant Procope, vous aurez bien le droit d’exercer des réquisitions…

 

– Non, lieutenant. Précisément parce que cet homme est Allemand, j’aime mieux agir avec lui d’une façon moins allemande. D’ailleurs, je vous le répète, bientôt il aura besoin de nous plus que nous n’aurons besoin de lui ! Lorsqu’il saura qu’il est sur un nouveau globe et probablement sans espoir de retour à l’ancien, il fera meilleur marché de ses richesses !

 

– Quoi qu’il en soit, répondit le lieutenant Procope, on ne peut laisser la tartane à ce mouillage. Elle s’y perdrait au premier mauvais temps, et même elle ne résisterait pas à la pression des glaces, lorsque la mer se congèlera, – ce qui ne saurait tarder beaucoup.

 

– Bien, lieutenant. Vous et votre équipage, vous la conduirez au port du Chéliff.

 

– Dès demain, capitaine, répondit le lieutenant Procope, car le temps presse. »

 

L’inventaire de la Hansa étant terminé, le capitaine Servadac et le lieutenant débarquèrent. Il fut alors convenu que toute la petite colonie se réunirait au poste du gourbi, et qu’en passant on prendrait les Espagnols. Isac Hakhabut fut invité à suivre le gouverneur, et il obéit, non sans jeter un regard craintif sur sa tartane.

 

Une heure après, les vingt-deux habitants de l’île étaient réunis dans la grande chambre du poste. Là, pour la première fois, le jeune Pablo faisait connaissance avec la petite Nina, qui parut très contente de trouver en lui un compagnon de son âge.

 

Le capitaine Servadac prit la parole, et il dit, de manière à être compris du juif et des Espagnols, qu’il allait leur faire connaître la situation grave dans laquelle ils se trouvaient. Il ajouta, d’ailleurs, qu’il comptait sur leur dévouement, sur leur courage, et que tous maintenant devaient travailler dans l’intérêt commun.

 

Les Espagnols écoutaient tranquillement et ne pouvaient répondre, ignorant encore ce qu’on attendait d’eux. Cependant, Negrete crut devoir faire une observation, et s’adressant au capitaine Servadac :

 

« Monsieur le gouverneur, dit-il, mes compagnons et moi, avant de nous engager, nous voudrions savoir à quelle époque il vous sera possible de nous reconduire en Espagne.

 

– Les reconduire en Espagne, monsieur le gouverneur général ! s’écria Isac en bon français. Non, tant qu’ils ne m’auront pas payé leurs dettes ! Ces coquins m’ont promis vingt réaux par personne pour leur passage à bord de la Hansa. Ils sont dix. C’est donc deux cents réaux[7] qu’ils me doivent, et j’en prends à témoin…

 

– Te tairas-tu, Mardochée ! cria Ben-Zouf.

 

– Vous serez payé, dit le capitaine Servadac.

 

– Et ce ne sera que justice, répondit Isac Hakhabut. À chacun son salaire, et si le seigneur russe veut me prêter deux ou trois de ses matelots pour conduire ma tartane à Alger, à mon tour je les paierai… oui… je les paierai… pourvu qu’ils ne me demandent pas trop cher !

 

– Alger ! s’écria de nouveau Ben-Zouf, qui ne pouvait se contenir, mais sache donc…

 

– Laisse-moi apprendre à ces braves gens, Ben-Zouf, ce qu’ils ignorent ! » dit le capitaine Servadac.

 

Puis, reprenant en espagnol :

 

« Écoutez-moi, mes amis, dit-il. Un phénomène que nous n’avons pu expliquer jusqu’ici nous a séparés de l’Espagne, de l’Italie, de la France, en un mot de toute l’Europe ! Des autres continents, il ne reste rien que cette île où vous avez trouvé refuge. Nous ne sommes plus sur la terre, mais vraisemblablement sur un fragment du globe, qui nous emporte avec lui, et il est impossible de prévoir si nous reverrons jamais notre ancien monde ! »

 

Les Espagnols avaient-ils compris l’explication donnée par le capitaine Servadac ? C’était au moins douteux. Cependant, Negrete le pria de répéter ce qu’il venait de dire.

 

Hector Servadac le fit de son mieux, et, employant des images familières à ces Espagnols ignorants, il réussit à leur faire comprendre la situation telle qu’elle était. Quoi qu’il en soit, à la suite d’un court entretien que Negrete et ses compagnons eurent entre eux, ils semblèrent tous prendre la chose avec une parfaite insouciance.

 

Quant à Isac Hakhabut, après avoir entendu le capitaine Servadac, il ne p