
Jules Verne
MISTRESS BRANICAN
(1891)

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Table des matières
XI Première campagne dans la Malaisie
XIII Campagne dans la mer de Timor
V À travers l’Australie méridionale
VIII Au delà de la station d’Alice-Spring
IX Journal de mistress Branican
À propos de cette édition électronique
Il y a deux chances de ne jamais revoir les amis dont on se sépare pour un long voyage : ceux qui restent peuvent ne se plus retrouver au retour ; ceux qui partent peuvent ne plus revenir. Mais ils ne se préoccupaient guère de cette éventualité, les marins qui faisaient leurs préparatifs d’appareillage à bord du Franklin, dans la matinée du 15 mars 1875.
Ce jour-là, le Franklin, capitaine John Branican, était sur le point de quitter le port de San-Diégo (Californie) pour une navigation à travers les mers septentrionales du Pacifique.
Un joli navire, de neuf cents tonneaux, ce Franklin, gréé en trois-mâts-goélette, largement voilé de brigantines, focs et flèches, hunier et perroquet à son mât de misaine. Très relevé de ses fayons d’arrière, légèrement rentré de ses œuvres vives, avec son avant disposé pour couper l’eau sous un angle très fin, sa mâture un peu inclinée et d’un parallélisme rigoureux, son gréement de fils galvanisés, aussi raide que s’il eût été fait de barres métalliques, il offrait le type le plus moderne de ces élégants clippers, dont le Nord-Amérique se sert avec tant d’avantage pour le grand commerce, et qui luttent de vitesse avec les meilleurs steamers de sa flotte marchande.
Le Franklin était à la fois si parfaitement construit et si intrépidement commandé que pas un homme de son équipage n’eût accepté d’embarquer sur un autre bâtiment – même avec l’assurance d’obtenir une plus haute paye. Tous partaient, le cœur plein de cette double confiance, qui s’appuie sur un bon navire et sur un bon capitaine.
Le Franklin était à la veille d’entreprendre son premier voyage au long cours pour le compte de la maison William H. Andrew, de San-Diégo. Il devait se rendre à Calcutta par Singapore, avec un chargement de marchandises fabriquées en Amérique, et rapporter une cargaison des productions de l’Inde, à destination de l’un des ports du littoral californien.
Le capitaine John Branican était un jeune homme de vingt-neuf ans. Doué d’une physionomie attrayante mais résolue, les traits empreints d’une rare énergie, il possédait au plus haut degré le courage moral, si supérieur au courage physique – ce courage « de deux heures après minuit », disait Napoléon, c’est-à-dire celui qui fait face à l’imprévu et se retrouve à chaque moment. Sa tête était plus caractérisée que belle, avec ses cheveux rudes, ses yeux animés d’un regard vif et franc, qui jaillissait comme un dard de ses pupilles noires. On eût difficilement imaginé chez un homme de son âge une constitution plus robuste, une membrure plus solide. Cela se sentait à la vigueur de ses poignées de main qui indiquaient l’ardeur de son sang et la force de ses muscles. Le point sur lequel il convient d’insister, c’est que l’âme, contenue dans ce corps de fer, était l’âme d’un être généreux et bon, prêt à sacrifier sa vie pour son semblable. John Branican avait le tempérament de ces sauveteurs, auxquels leur sang-froid permet d’accomplir sans hésiter des actes d’héroïsme. Il avait fait ses preuves de bonne heure. Un jour, au milieu des glaces rompues de la baie, un autre jour, à bord d’une chaloupe chavirée, il avait sauvé des enfants, enfant lui-même. Plus tard, il ne devait pas démentir les instincts de dévouement qui avaient marqué son jeune âge.
Depuis quelques années déjà, John Branican avait perdu son père et sa mère, lorsqu’il épousa Dolly Starter, orpheline, appartenant à l’une des meilleures familles de San-Diégo. La dot de la jeune fille, très modeste, était en rapport avec la situation, non moins modeste, du jeune marin, simple lieutenant à bord d’un navire de commerce. Mais il y avait lieu de penser que Dolly hériterait un jour d’un oncle fort riche, Edward Starter, qui menait la vie d’un campagnard dans la partie la plus sauvage et la moins abordable de l’État du Tennessee. En attendant, il fallait vivre à deux – et même à trois, car le petit Walter, Wat par abréviation, vint au monde dans la première année du mariage. Aussi, John Branican – et sa femme le comprenait – ne pouvait-il songer à abandonner son métier de marin. Plus tard il verrait ce qu’il aurait à faire lorsque la fortune lui serait venue par héritage, ou s’il s’enrichissait au service de la maison Andrew. Au surplus, la carrière du jeune homme avait été rapide. Ainsi qu’on va le voir, il avait marché vite en même temps qu’il marchait droit. Il était capitaine au long cours à un âge où la plupart de ses collègues ne sont encore que seconds ou lieutenants à bord des navires de commerce. Si ses aptitudes justifiaient cette précocité, son avancement s’expliquait aussi par certaines circonstances qui avaient à bon droit attiré l’attention sur lui.
En effet, John Branican était populaire à San-Diégo ainsi que dans les divers ports du littoral californien. Ses actes de dévouement l’avaient signalé d’une façon éclatante non seulement aux marins, mais aux négociants et armateurs de l’Union.
Quelques années auparavant, une goélette péruvienne, la Sonora, ayant fait côte à l’entrée de Coronado-Beach, l’équipage était perdu, si l’on ne parvenait pas à établir une communication entre le bâtiment et la terre. Mais porter une amarre à travers les brisants, c’était risquer cent fois sa vie. John Branican n’hésita pas. Il se jeta au milieu des lames qui déferlaient avec une extrême violence, fut roulé sur les récifs, puis ramené à la grève battue par un terrible ressac.
Devant les dangers qu’il voulait affronter encore, sans se soucier de sa vie, on essaya de le retenir. Il résista, il se précipita vers la goélette, il parvint à l’atteindre, et, grâce à lui, les hommes de la Sonora furent sauvés.
Un an plus tard, pendant une tempête qui se déchaîna à cinq cents milles au large dans l’ouest du Pacifique, John Branican eut à nouveau l’occasion de montrer tout ce qu’on pouvait attendre de lui. Il était lieutenant à bord du Washington, dont le capitaine venait d’être emporté par un coup de mer, en même temps que la moitié de l’équipage. Resté à bord du navire désemparé avec une demi-douzaine de matelots, blessés pour la plupart, il prit le commandement du Washington qui ne gouvernait plus, parvint à s’en rendre maître, à lui réinstaller des mâts de fortune, et à le ramener au port de San-Diégo. Cette coque à peine manœuvrable, qui renfermait une cargaison valant plus de cinq cent mille dollars, appartenait précisément à la maison Andrew.
Quel accueil reçut le jeune marin, lorsque le navire eut mouillé au port de San-Diégo ! Puisque les événements de mer l’avaient fait capitaine, il n’y eut qu’une voix parmi toute la population pour lui confirmer ce grade.
La maison Andrew lui offrit le commandement du Franklin, qu’elle venait de faire construire. Le lieutenant accepta, car il se sentait capable de commander, et n’eut qu’à choisir pour recruter son équipage, tant on avait confiance en lui. Voilà dans quelles conditions le Franklin allait faire son premier voyage sous les ordres de John Branican.
Ce départ était un événement pour la ville. La maison Andrew était réputée à juste titre l’une des plus honorables de San-Diégo. Notoirement qualifiée quant à la sûreté de ses relations et la solidité de son crédit, c’était M. William Andrew qui la dirigeait d’une main habile. On faisait plus que l’estimer, ce digne armateur, on l’aimait. Sa conduite envers John Branican fut applaudie unanimement.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, pendant cette matinée du 15 mars, un nombreux concours de spectateurs – autant dire la foule des amis connus ou inconnus du jeune capitaine – se pressait sur les quais du Pacific-Coast-Steamship, afin de le saluer d’un dernier hurra à son passage.
L’équipage du Franklin se composait de douze hommes, y compris le maître, tous bons marins attachés au port de San-Diégo, ayant fait leurs preuves, heureux de servir sous les ordres de John Branican. Le second du navire était un excellent officier, nommé Harry Felton. Bien qu’il fût de cinq à six ans plus âgé que son capitaine, il ne se froissait pas d’avoir à servir sous lui, ni ne jalousait une situation qui en faisait son supérieur. Dans sa pensée, John Branican méritait cette situation. Tous deux avaient déjà navigué ensemble et s’appréciaient mutuellement. D’ailleurs, ce que faisait M. William Andrew était bien fait. Harry Felton et ses hommes lui étaient dévoués corps et âme. La plupart avaient déjà embarqué sur quelques-uns de ses navires. C’était comme une famille d’officiers et de matelots – famille nombreuse, affectionnée à ses chefs, qui constituait son personnel maritime et ne cessait de s’accroître avec la prospérité de la maison.
Dès lors c’était sans nulle appréhension, on peut même dire avec ardeur, que l’équipage du Franklin allait commencer cette campagne nouvelle. Pères, mères, parents étaient là pour lui dire adieu, mais comme on le dit aux gens qu’on ne doit pas tarder à revoir : « Bonjour et à bientôt, n’est-ce pas ? » Il s’agissait, en effet, d’un voyage de six mois, une simple traversée, pendant la belle saison, entre la Californie et l’Inde, un aller et retour de San-Diégo à Calcutta, et non d’une de ces expéditions de commerce ou de découvertes, qui entraînent un navire pour de longues années sur les mers les plus dangereuses des deux hémisphères. Ces marins en avaient vu bien d’autres, et leurs familles avaient assisté à de plus inquiétants départs.
Cependant les préparatifs de l’appareillage touchaient à leur fin. Le Franklin, mouillé sur une ancre au milieu du port, s’était déjà dégagé des autres bâtiments, dont le nombre atteste l’importance de la navigation à San-Diégo. De la place qu’il occupait, le trois-mâts n’aurait pas besoin de s’aider d’un « tug », d’un remorqueur, pour sortir des passes. Dès que son ancre serait à pic, il lui suffirait d’éventer ses voiles, et une jolie brise le pousserait rapidement hors de la baie, sans qu’il eût à changer ses amures. Le capitaine John Branican n’eût pu souhaiter un temps plus propice, un vent plus maniable, à la surface de cette mer, qui étincelait au large des îles Coronado, sous les rayons du soleil.
En ce moment – dix heures du matin – tout l’équipage se trouvait à bord. Aucun des matelots ne devait revenir à terre, et l’on peut dire que le voyage était commencé pour eux. Quelques canots du port, accostés à l’échelle de tribord, attendaient les personnes qui avaient voulu embrasser une dernière fois leurs parents et amis. Ces embarcations les ramèneraient à quai, dès que le Franklin hisserait ses focs. Bien que les marées soient faibles dans le bassin du Pacifique, mieux valait partir avec le jusant, qui ne tarderait pas à s’établir.
Parmi les visiteurs, il convient de citer plus particulièrement le chef de la maison de commerce, M. William Andrew, et Mrs. Branican, suivie de la nourrice qui portait le petit Wat. Ils étaient accompagnés de M. Len Burker et de sa femme, Jane Burker, cousine germaine de Dolly. Le second, Harry Felton, n’ayant pas de famille, n’avait à recevoir les adieux de personne. Les bons souhaits de M. William Andrew ne lui feraient point défaut, et il n’en demandait pas davantage, si ce n’est que la femme du capitaine John voulût bien y joindre les siens – ce dont il était assuré d’avance.
Harry Felton se tenait alors sur le gaillard d’avant, où une demi-douzaine d’hommes commençaient à virer l’ancre au cabestan. On entendait les linguets qui battaient avec un bruit métallique. Déjà le Franklin se halait peu à peu, et sa chaîne grinçait à travers les écubiers. Le guidon, aux initiales de la maison Andrew, flottait à la pomme du grand mât, tandis que le pavillon américain, tendu par la brise à la corne de brigantine, développait son étamine rayée et le semis des étoiles fédérales. Les voiles déferlées étaient prêtes à être hissées, dès que le bâtiment aurait pris un peu d’erre sous la poussée de ses trinquettes et de ses focs.
Sur le devant du rouffle, sans rien perdre des détails de l’appareillage, John Branican recevait les dernières recommandations de M. William Andrew, relatives au connaissement, autrement dit la déclaration qui contenait l’état des marchandises constituant la cargaison du Franklin. Puis, l’armateur le remit au jeune capitaine, en ajoutant :
« Si les circonstances vous obligent à modifier votre itinéraire, John, agissez pour le mieux de nos intérêts, et envoyez des nouvelles du premier point où vous atterrirez. Peut-être le Franklin fera-t-il relâche dans l’une des Philippines, car votre intention, sans doute, n’est point de passer par le détroit de Torrès ?
– Non, monsieur Andrew, répondit le capitaine John, et je ne compte point aventurer le Franklin dans ces dangereuses mers du nord de l’Australie. Mon itinéraire doit être les Hawaï, les Mariannes, Mindanao des Philippines, les Célèbes, le détroit de Mahkassar, afin de gagner Singapore par la mer de Java. Pour se rendre de ce point à Calcutta, la route est tout indiquée. Je ne crois donc pas que cet itinéraire puisse être modifié par les vents que je trouverai dans l’ouest du Pacifique. Si pourtant vous aviez à me télégraphier quelque ordre important, veuillez l’envoyer, soit à Mindanao, où je relâcherai peut-être, soit à Singapore, où je relâcherai certainement.
– C’est entendu, John. De votre côté, avisez-moi le plus tôt possible du cours des marchandises à Calcutta. Il est possible que ces cours m’obligent à changer mes intentions touchant le chargement du Franklin au retour.
– Je n’y manquerai pas, monsieur Andrew », répondit John Branican.
En ce moment, Harry Felton s’approchant dit :
« Nous sommes à pic, capitaine.
– Et le jusant ?…
– Il commence à se faire sentir…
– Tenez bon. »
Puis, s’adressant à William Andrew, le capitaine John, plein de reconnaissance, répéta :
« Encore une fois, monsieur Andrew, je vous remercie de m’avoir donné le commandement du Franklin. J’espère que je saurai justifier votre confiance…
– Je n’en doute aucunement, John, répondit William Andrew, et je ne pouvais remettre en de meilleures mains les affaires de ma maison ! »
L’armateur serra fortement la main du jeune capitaine et se dirigea vers l’arrière du rouffle.
Mrs. Branican, suivie de la nourrice et du bébé, venait de rejoindre son mari avec M. et Mrs. Burker. L’instant de la séparation était imminent. Le capitaine John Branican n’avait plus qu’à recevoir les adieux de sa femme et de sa famille.
On le sait, Dolly n’en était encore qu’à la deuxième année de son mariage, et son petit enfant avait à peine neuf mois. Bien que cette séparation lui causât un profond chagrin, elle n’en voulait rien laisser voir, et contenait les battements de son cœur. Sa cousine Jane, nature faible, sans énergie, ne pouvait, elle, cacher son émotion. Elle aimait beaucoup Dolly, près de qui elle avait souvent trouvé quelque adoucissement au chagrin que lui causait le caractère impérieux et violent de son mari. Mais, si Dolly dissimulait ses inquiétudes, Jane n’ignorait pas qu’elle les éprouvait dans toute leur réalité. Sans doute, le capitaine John devait être de retour à six mois de là ; mais, enfin, c’était une séparation – la première depuis leur mariage – et, si elle était assez forte pour retenir ses larmes, on peut dire que Jane pleurait pour elle. Quant à Len Burker, lui, cet homme dont jamais une émotion tendre n’avait adouci le regard, les yeux secs, les mains dans les poches, distrait de cette scène par on ne sait quelles pensées, il allait et venait. Évidemment, il n’était point en communauté d’idées avec les visiteurs que des sentiments d’affection avaient amenés sur ce navire en partance.
Le capitaine John prit les deux mains de sa femme, l’attira près de lui et d’une voix attendrie :
« Chère Dolly, dit-il, je vais partir… Mon absence ne sera pas longue… Dans quelques mois, tu me reverras… Je te retrouverai, ma Dolly… Sois sans crainte !… Sur mon navire, avec mon équipage, qu’aurions-nous à redouter des dangers de la mer ?… Sois forte comme doit l’être la femme d’un marin… Quand je reviendrai, notre petit Wat aura quinze mois… Ce sera déjà un grand garçon… Il parlera, et le premier mot que j’entendrai à mon retour…
– Ce sera ton nom, John !… répondit Dolly. Ton nom sera le premier mot que je lui apprendrai !… Nous causerons de toi tous les deux et toujours !… Mon John, écris-moi à chaque occasion !… Avec quelle impatience j’attendrai tes lettres !…
– Et dis-moi tout ce que tu auras fait, tout ce que tu comptes faire… Que je sente mon souvenir mêlé à toutes tes pensées…
– Oui, chère Dolly, je t’écrirai… Je te tiendrai au courant du voyage… Mes lettres, ce sera comme le journal du bord avec mes tendresses en plus !
– Ah ! John, je suis jalouse de cette mer qui t’emporte si loin !… Combien j’envie ceux qui s’aiment et que rien ne sépare dans la vie !… Mais non… J’ai tort de songer à cela…
– Chère femme, je t’en prie, dis-toi que c’est pour notre enfant que je pars… pour toi aussi… pour vous assurer à tous les deux l’aisance et le bonheur !… Si nos espérances de fortune viennent à se réaliser un jour, nous ne nous quitterons plus ! »
En ce moment, Len Burker et Jane s’approchèrent. Le capitaine John se retourna vers eux :
« Mon cher Len, dit-il, je vous laisse ma femme, je vous laisse mon fils !… Je vous les confie comme aux seuls parents qui leur restent à San-Diégo !
– Comptez sur nous, John, répondit Len Burker, en essayant d’adoucir la rudesse de sa voix. Jane et moi, nous sommes là… Les soins ne manqueront pas à Dolly…
– Ni les consolations, ajouta Mrs. Burker. Tu sais combien je t’aime, ma chère Dolly !… Je te verrai souvent… Chaque jour, je viendrai passer quelques heures près de toi… Nous parlerons de John…
– Oui, Jane, répondit Mrs. Branican, et je ne cesserai de penser à lui ! »
Harry Felton vint de nouveau interrompre cette conversation :
« Capitaine, dit-il, il serait temps…
– Bien, Harry, répondit John Branican. Faites hisser le grand foc et la brigantine. »
Le second s’éloigna afin de procéder à l’exécution de ces ordres, qui annonçaient un départ immédiat.
« Monsieur Andrew, dit le jeune capitaine en s’adressant à l’armateur, le canot va vous reconduire au quai avec ma femme et ses parents… Quand vous voudrez…
– À l’instant, John, répondit M. William Andrew, et encore une fois, bon voyage !
– Oui !… bon voyage !… répétèrent les autres visiteurs, qui commencèrent à descendre dans les embarcations, accostées à tribord du Franklin.
– Adieu, Len !… Adieu, Jane ! dit John en leur serrant la main à tous les deux.
– Adieu !… Adieu !… répondit Mrs. Burker.
– Et toi, ma Dolly, pars !… Il le faut !… ajouta John. Le Franklin va prendre le vent. »
Et, en effet, la brigantine et le foc imprimaient un peu de roulis au navire, tandis que les matelots chantaient :
En voilà une,
La jolie une !
Une s’en va, ça ira,
Deux revient, ça va bien !
En voici deux,
La jolie deux !
Deux s’en va, ça ira,
Trois revient, ça va bien…
Et ainsi de suite.
Pendant ce temps, le capitaine John avait conduit sa femme à la coupée, et, au moment où elle allait mettre le pied sur l’échelle, se sentant aussi incapable de lui parler qu’elle était elle-même de lui répondre, il ne put que la presser étroitement dans ses bras.
Et, alors, le bébé, que Dolly venait de reprendre à sa nourrice, tendit ses bras vers son père, agita ses petites mains en souriant, et ce mot s’échappa de ses lèvres :
« Pa… pa !… Pa… pa !…
– Mon John, s’écria Dolly, tu auras donc entendu son premier mot avant de te séparer de lui ! »
Si énergique que fût le jeune capitaine, il ne put retenir une larme que ses yeux laissèrent couler sur la joue du petit Wat.
« Dolly !… murmura-t-il, adieu !… adieu !… »
Puis :
« Dérapez ! » cria-t-il d’une voix forte pour mettre fin à cette pénible scène.
Un instant après, le canot débordait et se dirigeait vers le quai, où ses passagers débarquèrent aussitôt. Le capitaine John était tout entier aux mouvements de l’appareillage. L’ancre commençait à remonter vers l’écubier. Le Franklin, dégagé de sa dernière entrave, recevait déjà la brise dans ses voiles dont les plis battaient violemment. Le grand foc venait d’arriver à bloc, et la brigantine fit légèrement lofer le navire, dès qu’elle eut été bordée sur son gui. Cette manœuvre devait permettre au Franklin de prendre un peu de tour, afin d’éviter quelques bâtiments mouillés à l’entrée de la baie.
À un nouveau commandement du capitaine Branican, la grande voile et la misaine furent hissées avec un ensemble qui faisait honneur aux bras de l’équipage. Puis, le Franklin, arrivant d’un quart sur bâbord, prit l’allure du largue, de manière à sortir sans changer ses armures.
De la partie du quai occupée par de nombreux spectateurs, on pouvait admirer ces différentes manœuvres. Rien de plus gracieux que ce bâtiment de forme si élégante, lorsque le vent l’inclinait sous ses volées capricieuses. Pendant son évolution, il dut se rapprocher de l’extrémité du quai, où se trouvaient M. William Andrew, Dolly, Len et Jane Burker, à moins d’une demi-encablure.
Il en résulta donc, qu’en laissant arriver, le jeune capitaine put encore apercevoir sa femme, ses parents, ses amis, et leur jeter un dernier adieu.
Tous répondirent à sa voix, qui s’entendit clairement, à sa main qui se tendait vers ses amis.
« Adieu !… Adieu ! fit-il.
– Hurra ! » cria la foule des spectateurs, tandis que les mouchoirs s’agitaient par centaines.
C’est qu’il était aimé de tous, le capitaine John Branican ! N’était-ce pas celui de ses enfants dont la ville était le plus fière ? Oui ! tous seraient là, à son retour, lorsqu’il apparaîtrait au large de la baie.
Le Franklin, qui se trouvait déjà en face du goulet, dut lofer afin d’éviter un long courrier, qui donnait en ce moment dans les passes. Les deux navires se saluèrent de leurs pavillons aux couleurs des États-Unis d’Amérique.
Sur le quai, Mrs. Branican, immobile, regardait le Franklin s’effacer peu à peu sous une fraîche brise de nord-est. Elle voulait le suivre du regard, tant que sa mâture serait visible au-dessus de la pointe Island.
Mais le Franklin ne tarda pas à contourner les îles Coronado, situées en dehors de la baie. Un instant, il montra à travers une échancrure de la falaise le guidon qui flottait en tête du grand mât… Puis il disparut.
« Adieu, mon John… adieu !… » murmura Dolly.
Pourquoi un inexplicable pressentiment l’empêcha-t-il d’ajouter : « Au revoir ! »
Il convient de marquer d’un trait plus précis Mrs. Branican, que les éventualités de cette histoire sont appelées à mettre en pleine lumière.
À cette époque Dolly[1] avait vingt et un ans. Elle était d’origine américaine. Mais, sans remonter trop haut l’échelle de ses ancêtres, on eût rencontré la génération qui la reliait à la race espagnole ou plutôt mexicaine, de laquelle sortent les principales familles de ce pays. Sa mère, en effet, était née à San-Diégo, et San-Diégo était déjà fondée à l’époque où la basse Californie appartenait encore au Mexique. La vaste baie, découverte il y a environ trois siècles et demi par le navigateur espagnol Juan Rodriguez Cabrillo, d’abord nommée San-Miguel, prit son nouveau nom en 1602. Puis, en 1846, cette province changea le pavillon aux trois couleurs pour les barres et les étoiles de la Confédération, et c’est à titre définitif qu’elle compte depuis cette époque parmi les États-Unis d’Amérique.
Une taille moyenne, une figure animée du feu de deux grands yeux profonds et noirs, un teint chaud, une chevelure abondante d’un brun très foncé, la main et le pied un peu plus forts qu’on ne les observe habituellement dans le type espagnol, une démarche assurée mais gracieuse, une physionomie qui dénotait l’énergie du caractère et aussi la bonté de l’âme, telle était Mrs. Branican. Il est de ces femmes qu’on ne saurait voir d’un regard indifférent, et, avant son mariage, Dolly passait, à juste titre, pour l’une des jeunes filles de San-Diégo – où la beauté n’est point rare – qui méritait le plus d’attirer l’attention. On la sentait sérieuse, réfléchie, d’un grand sens, d’un esprit éclairé, qualités morales que très certainement le mariage ne pourrait que développer en elle.
Oui ! en n’importe quelles circonstances, si graves qu’elles pussent être, Dolly, devenue Mrs. Branican, saurait faire son devoir. Ayant regardé franchement l’existence, et non à travers un prisme trompeur, elle possédait une âme haute, une volonté forte. L’amour que lui inspirait son mari la rendrait plus résolue à l’accomplissement de sa tâche. Le cas échéant – ce n’est point une phrase banale quand on l’applique à Mrs. Branican – elle donnerait sa vie pour John, comme John donnerait sa vie pour elle, comme tous deux la donneraient pour cet enfant. Ils adoraient ce bébé, qui venait de balbutier le mot de « papa », à l’instant où le jeune capitaine allait se séparer de sa mère et de lui. La ressemblance du petit Wat avec son père était déjà frappante – par les traits du moins, car il avait la chaude coloration du teint de Dolly. Vigoureusement constitué, il n’avait rien à craindre des maladies de l’enfance. D’ailleurs, il serait entouré de tant de soins !… Ah ! que de rêves d’avenir, l’imagination paternelle et maternelle avait déjà conçus pour ce petit être, chez qui la vie commençait à peine à s’ébaucher !
Certes, Mrs. Branican eût été la plus heureuse des femmes, si la situation de John lui avait permis d’abandonner ce métier de marin, dont le moindre des inconvénients était encore de les tenir éloignés l’un de l’autre. Mais, au moment où le commandement du Franklin venait de lui être attribué, comment aurait-elle eu la pensée de le retenir ? Et puis, ne fallait-il pas songer aux nécessités du ménage, pourvoir aux besoins d’une famille qui ne se résumerait peut-être pas tout entière dans cet unique enfant ? C’était à peine le nécessaire que la dot de Dolly assurait à sa maison. Évidemment John Branican devait compter sur la fortune que l’oncle laisserait à sa nièce, et il eût fallu un concours d’invraisemblables circonstances pour que cette fortune lui échappât, puisque M. Edward Starter, presque sexagénaire, n’avait pas d’autre héritière que Dolly. En effet, sa cousine Jane Burker, appartenant à la branche maternelle de la famille, n’avait aucun degré de parenté avec l’oncle de Dolly ! Celle-ci serait donc riche… mais dix ans, vingt ans, se passeraient peut-être avant qu’elle ne fût mise en possession de cet héritage. De là, obligation pour John Branican de travailler en vue du présent, s’il n’avait pas lieu de s’inquiéter de l’avenir. Aussi, était-il bien résolu à continuer de naviguer pour le compte de la maison Andrew, d’autant plus qu’un intérêt lui était accordé dans les opérations spéciales du Franklin. Or, comme le marin se doublait en lui d’un négociant très entendu aux choses du commerce, tout donnait à penser qu’il acquerrait par son travail une certaine aisance en attendant la succession de l’oncle Starter.
Un mot seulement sur cet Américain – d’un « américanisme » absolument original.
Il était frère du père de Dolly et, par conséquent, l’oncle propre de la jeune fille, qui était devenue Mrs. Branican. C’était ce frère, son aîné de cinq ou six ans, qui l’avait pour ainsi dire élevé, car tous deux étaient orphelins. Aussi Starter jeune avait-il toujours conservé pour lui une vive affection doublée d’une vive reconnaissance. Les circonstances l’ayant favorisé, il avait suivi la route de la fortune, alors que Starter aîné s’égarait sur les chemins de traverse qui mènent rarement au but. S’il avait dû s’éloigner pour tenter d’heureuses spéculations en achetant et défrichant de vastes terrains dans l’État de Tennessee, il n’en avait pas moins conservé des rapports avec son frère que ses affaires retenaient dans l’État de New York. Quand celui-ci devint veuf, il alla se fixer à San-Diégo, la ville natale de sa femme, où il mourut, alors que le mariage de Dolly avec John Branican était déjà décidé. Ce mariage fut célébré après les délais de deuil, et le jeune ménage n’eut absolument pour toute fortune que le très modeste héritage laissé par Starter aîné.
À peu de temps de là, arriva à San-Diégo une lettre, qui était adressée à Dolly Branican par Starter jeune. C’était la première qu’il écrivait à sa nièce ; ce devait être la dernière aussi.
En substance, cette lettre disait sous une forme non moins concise que pratique :
Bien que Starter jeune fût très loin d’elle, et bien qu’il ne l’eût jamais vue, il n’oubliait pas qu’il avait une nièce, la propre fille de son frère. S’il ne l’avait jamais vue, c’est que Starter aîné et Starter jeune ne s’étaient point rencontrés depuis que Starter aîné avait pris femme, et que Starter jeune résidait auprès de Nashville, dans la partie la plus reculée du Tennessee, tandis qu’elle résidait à San-Diégo. Or, entre le Tennessee et la Californie, il y a quelques centaines de milles qu’il ne convenait nullement à Starter jeune de franchir. Donc, si Starter jeune trouvait le voyage trop fatigant pour aller voir sa nièce, il trouvait non moins fatigant que sa nièce vînt le voir, et il la priait de ne point se déranger.
En réalité, ce personnage était un véritable ours – non point un de ces grizzlys d’Amérique qui portent griffes et fourrures, mais un de ces ours humains, qui tiennent à vivre en dehors des relations sociales.
Cela ne devait pas inquiéter Dolly, d’ailleurs. Elle était la nièce d’un ours, soit ! mais cet ours possédait un cœur d’oncle. Il n’oubliait pas ce qu’il devait à Starter aîné, et la fille de son frère serait l’unique héritière de sa fortune.
Starter jeune ajoutait que cette fortune valait déjà la peine d’être recueillie. Elle se montait alors à cinq cent mille dollars[2] et ne pouvait que s’accroître, car les affaires de défrichement prospéraient dans l’État de Tennessee. Comme elle consistait en terres et en bétail, il serait facile de la réaliser ; on le ferait à un prix très avantageux, et les acquéreurs ne manqueraient pas.
Si cela était dit de cette façon positive et quelque peu brutale, qui appartient en propre aux Américains de vieille race, ce qui était dit était dit. La fortune de Starter jeune irait tout entière à Mrs. Branican ou à ses enfants, au cas où la souche des Starter se « progénérerait » (sic) par ses soins. En cas de prédécès de Mrs. Branican, sans descendants directs ou autres, cette fortune reviendrait à l’État, qui serait très heureux d’accepter les biens de Starter jeune.
Deux choses encore :
1° Starter jeune était célibataire. Il resterait célibataire. « La sottise que l’on ne fait que trop souvent entre vingt et trente ans, ce n’est pas lui qui la ferait à soixante » – phrase textuelle de sa lettre. Rien ne pourrait donc détourner cette fortune du cours que sa volonté formelle entendait lui imprimer, et elle irait se jeter dans le ménage Branican aussi sûrement que le Mississipi se jette dans le golfe du Mexique.
2° Starter jeune ferait tous ses efforts – des efforts surhumains – pour n’enrichir sa nièce que le plus tard possible. Il tâcherait de mourir au moins centenaire, et il ne faudrait pas lui savoir mauvais gré de cette obstination à prolonger son existence jusqu’aux dernières limites du possible.
Enfin Starter jeune priait Mrs. Branican – il lui ordonnait même – de ne point répondre. D’ailleurs, c’est à peine si des communications existaient entre les villes et la région forestière qu’il occupait dans le fond du Tennessee. Quant à lui, il n’écrirait plus – si ce n’est pour annoncer sa mort, et encore cette lettre ne serait-elle pas de sa propre main.
Telle était la singulière missive qu’avait reçue Mrs. Branican. Qu’elle dût être l’héritière, la légataire universelle de son oncle Starter, cela n’était point à mettre en doute. Elle posséderait un jour cette fortune de cinq cent mille dollars, qui serait probablement très accrue par le travail de cet habile défricheur de forêts. Mais, comme Starter jeune manifestait très nettement son intention de dépasser la centaine – et l’on sait si ces Américains du Nord sont tenaces – John Branican avait sagement fait de ne point abandonner le métier de marin. Son intelligence, son courage, sa volonté aidant, il est probable qu’il acquerrait pour sa femme et son enfant une certaine aisance, bien avant que l’oncle Starter eût consenti à partir pour l’autre monde.
Telle était donc la situation du jeune ménage, au moment où le Franklin faisait voile pour les parages occidentaux du Pacifique. Cela étant établi pour l’intelligence des faits qui vont se dérouler dans cette histoire, il convient d’appeler maintenant l’attention sur les seuls parents que Dolly Branican eût à San-Diégo, M. et Mrs. Burker.
Len Burker, Américain d’origine, âgé alors de trente et un ans, n’était venu se fixer que depuis quelques années dans la capitale de la basse Californie. Ce Yankee de la Nouvelle-Angleterre, froid de physionomie, dur de traits, vigoureux de corps, était très résolu, très agissant et aussi très concentré, ne laissant rien voir de ce qu’il pensait, ne disant rien de ce qu’il faisait. Il est de ces natures qui ressemblent à des maisons hermétiquement fermées, et dont la porte ne s’ouvre à personne. Cependant, à San-Diégo, aucun bruit fâcheux n’avait couru sur le compte de cet homme si peu communicatif, que son mariage avec Jane Burker avait fait le cousin de John Branican. Il n’y avait donc pas lieu de s’étonner que celui-ci, n’ayant d’autre famille que les Burker, leur eût recommandé Dolly et son enfant. Mais, en réalité, c’était plus spécialement aux soins de Jane qu’il les remettait, sachant que les deux cousines éprouvaient une profonde affection l’une pour l’autre.
Et il en eût été tout autrement si le capitaine John avait su ce qu’était au juste Len Burker, s’il avait connu la fourberie qui se dissimulait derrière le masque impénétrable de sa physionomie, avec quel sans-gêne il traitait les convenances sociales, le respect de soi-même et les droits d’autrui. Trompée par ses dehors assez séduisants, par une sorte de fascination dominatrice qu’il exerçait sur elle, Jane l’avait épousé cinq ans auparavant à Boston, où elle demeurait avec sa mère, qui mourut peu de temps après ce mariage, dont les conséquences devaient être si regrettables. La dot de Jane et l’héritage maternel auraient dû suffire à l’existence des nouveaux époux, si Len Burker eut été homme à suivre les voies usuelles et non les chemins détournés. Mais il n’en fut rien. Après avoir en partie dévoré la fortune de sa femme, Len Burker, assez disqualifié dans son crédit à Boston, se décida à quitter cette ville. De l’autre côté de l’Amérique, où sa réputation douteuse ne le suivrait pas, ces pays presque neufs lui offraient des chances qu’il ne pouvait plus trouver dans la Nouvelle-Angleterre.
Jane, qui connaissait son mari maintenant, s’associa sans hésiter à ce projet de départ, heureuse de quitter Boston, où la situation de Len Burker prêtait à de désagréables commentaires, heureuse d’aller retrouver la seule parente qui lui restât. Tous deux vinrent s’établir à San-Diégo, où Dolly et Jane se retrouvèrent. D’ailleurs, depuis trois ans qu’il habitait cette ville, Len Burker n’avait pas encore donné prise aux soupçons, tant il déployait d’habileté à dissimuler le louche de ses affaires.
Telles furent les circonstances qui avaient amené la réunion des deux cousines, à l’époque où Dolly n’était pas encore Mrs. Branican.
La jeune femme et la jeune fille se lièrent étroitement. Bien qu’il semblât que Jane dût dominer Dolly, ce fut le contraire qui eut lieu. Dolly était forte, Jane était faible, et la jeune fille devint bientôt l’appui de la jeune femme. Lorsque l’union de John Branican et de Dolly fut décidée, Jane se montra très heureuse de ce mariage – un mariage qui promettait de ne jamais ressembler au sien ! Et dans l’intimité de ce jeune ménage, que de consolations elle aurait pu trouver, si elle se fût décidée à lui confier le secret de ses peines.
Et cependant la situation de Len Burker devenait de plus en plus grave. Ses affaires périclitaient. Le peu qui lui restait de la fortune de sa femme, lorsqu’il avait quitté Boston, était presque entièrement dissipé. Cet homme, joueur ou plutôt spéculateur effréné, était de ces gens qui veulent tout donner au hasard et ne tout attendre que de lui. Ce tempérament, réfractaire aux conseils de la raison, ne pouvait qu’amener et n’amenait que des résultats déplorables.
Dès son arrivée à San-Diégo, Len Burker avait ouvert un office dans Fleet Street – un de ces bureaux qui sentent la caverne, où n’importe quelle idée, bonne ou mauvaise, devient le point de départ d’une affaire. Très apte à faire miroiter les aléas d’une combinaison, sans aucun scrupule sur les moyens qu’il employait, habile à changer les arguties en arguments, très enclin à regarder comme sien le bien des autres, il ne tarda pas à se lancer dans vingt spéculations qui sombrèrent peu à peu, mais ce ne fut pas sans y avoir laissé de ses propres plumes. À l’époque où débute cette histoire, Len Burker en était réduit aux expédients, et la gêne se glissait dans son ménage. Toutefois, comme il avait tenu ses agissements très secrets, il jouissait encore de quelque crédit et l’employait à faire de nouvelles dupes en faisant de nouvelles affaires.
Cette situation, cependant, ne pouvait aboutir qu’à une catastrophe. L’heure n’était plus éloignée, où des réclamations viendraient à se produire. Peut-être cet aventureux Yankee, transporté dans l’Ouest-Amérique, n’aurait-il plus d’autre ressource que de quitter San-Diégo, comme il avait quitté Boston. Et, pourtant, au milieu de cette ville d’un sens si éclairé, d’une si puissante activité commerciale, dont les progrès grandissent d’année en année, un homme intelligent et probe eût trouvé cent fois l’occasion de réussir. Mais il fallait avoir ce que Len Burker n’avait pas : la droiture des sentiments, la justesse des idées, l’honnêteté de l’intelligence.
Il importe d’insister sur ce point : c’est que ni John Branican ni M. William Andrew, ni personne ne soupçonnaient rien des affaires de Len Burker. Dans le monde de l’industrie et du commerce, on ignorait que cet aventurier – et plût au ciel qu’il n’eût mérité que ce nom ! – courait à un désastre prochain. Et, même, quand se produirait la catastrophe, peut-être ne verrait-on en lui qu’un homme peu favorisé de la fortune, et non l’un de ces personnages sans moralité à qui tous les moyens sont bons pour s’enrichir. Aussi, sans avoir ressenti pour lui une sympathie profonde, John Branican n’avait-il à aucun moment conçu la moindre défiance à son égard. C’était donc en pleine sécurité que, pendant son absence, il comptait sur les bons offices des Burker envers sa femme. S’il se présentait quelque circonstance où Dolly serait forcée de recourir à eux, elle ne le ferait pas en vain. Leur maison lui était ouverte, et elle y trouverait l’accueil dû, non seulement à une amie, mais à une sœur.
À ce sujet, d’ailleurs, il n’y avait pas lieu de suspecter les sentiments de Jane Burker. L’affection qu’elle éprouvait pour sa cousine était sans restrictions comme sans calculs. Loin de blâmer la sincère amitié qui unissait ces deux jeunes femmes, Len Burker l’avait encouragée, sans doute dans une vision confuse de l’avenir et des avantages que cette liaison pourrait lui rapporter. Il savait, d’ailleurs, que Jane ne dirait jamais rien de ce qu’elle ne devait pas dire, qu’elle garderait une prudente réserve sur sa situation personnelle, sur ce qu’elle ne pouvait ignorer des blâmables affaires où il s’était engagé, sur les difficultés au milieu desquelles son ménage commençait à se débattre. Là-dessus, Jane se tairait, et il ne lui échapperait pas même une récrimination. On le répète, entièrement dominée par son mari, elle en subissait l’absolue influence bien qu’elle le connût pour un homme sans conscience, ayant perdu tout reste de sens moral, capable de s’abandonner aux actes les plus impardonnables. Et, après tant de désillusions, comment aurait-elle pu lui conserver la moindre estime ? Mais – on ne saurait trop revenir sur ce point essentiel – elle le redoutait, elle était entre ses mains comme un enfant, et, rien que sur un signe de lui, elle le suivrait encore, si sa sécurité l’obligeait à s’enfuir, en n’importe quelle partie du monde. Enfin, ne fût-ce que par respect d’elle-même, elle n’eût rien voulu laisser voir des misères qu’elle endurait, même à sa cousine Dolly, qui les soupçonnait peut-être, sans en avoir jamais reçu confidence.
À présent, la situation de John et de Dolly Branican, d’une part, celle de Len et de Jane Burker, de l’autre, sont suffisamment établies pour l’intelligence des faits qui vont être relatés. Dans quelle mesure ces situations allaient-elles être modifiées par les événements inattendus qui devaient, si prochainement et si soudainement, se produire ? Personne n’eût jamais put le prévoir.
Voilà trente ans, la basse Californie – un tiers environ de l’État de Californie – ne comptait encore que trente-cinq mille habitants. Actuellement, c’est par cent cinquante mille que se chiffre sa population. À cette époque, les territoires de cette province, reculée aux confins de l’Ouest-Amérique, étaient tout à fait incultes, et ne semblaient propres qu’à l’élevage du bétail. Qui aurait pu deviner quel avenir était réservé à une région si abandonnée, alors que les moyens de communication se réduisaient, par terre, à de rares voies frayées sous la roue des chariots ; par mer, à une seule ligne de paquebots, qui faisaient les escales de la côte.
Et cependant, depuis l’année 1769, un embryon de ville existait à quelques milles dans l’intérieur, au nord de la baie de San-Diégo. Aussi la ville actuelle peut-elle réclamer dans l’histoire du pays l’honneur d’avoir été le plus ancien établissement de la contrée californienne.
Lorsque le nouveau continent, rattaché à la vieille Europe par de simples liens coloniaux que le Royaume-Uni s’opiniâtrait à tenir trop serrés, eut donné une violente secousse, ces liens se rompirent. L’union des États du Nord-Amérique se fonda sous le drapeau de l’indépendance. L’Angleterre n’en conserva plus que des lambeaux, le Dominion et la Colombie, dont le retour est assuré à la confédération dans un temps peu éloigné sans doute. Quant au mouvement séparatiste, il s’était propagé à travers les populations du centre qui n’eurent plus qu’une pensée, un but : se délivrer de leurs entraves quelles qu’elles fussent.
Ce n’était point sous le joug anglo-saxon que pliait alors la Californie. Elle appartenait aux Mexicains, et leur appartint jusqu’en 1846. Cette année-là, après s’être affranchie pour entrer dans la république fédérale, la municipalité de San-Diégo, créée onze ans auparavant, devint ce qu’elle aurait toujours dû être – américaine.
La baie de San-Diégo est magnifique. On a pu la comparer à la baie de Naples, mais la comparaison serait peut-être plus exacte avec celles de Vigo ou de Rio de Janeiro. Douze milles de longueur sur deux milles de largeur lui ménagent l’espace nécessaire au mouillage d’une flotte de commerce, aussi bien qu’aux manœuvres d’une escadre, car elle est considérée comme port militaire. Formant une sorte d’ovale, ouverte à l’ouest par un étroit goulet, étranglée entre la pointe Island et la pointe Loma ou Coronado, elle est abritée de tous les côtés. Les vents du large la respectent, la houle du Pacifique en trouble à peine la surface, les bâtiments s’en dégagent sans peine, et peuvent s’y ranger par des fonds de vingt-trois pieds minimum. C’est le seul port sûr et praticable, favorable aux relâches, que le littoral de l’ouest offre dans le sud de San-Francisco et dans le nord de San-Quentin.
Avec tant d’avantages naturels, il était évident que l’ancienne ville se trouverait bientôt à l’étroit dans son premier périmètre. Déjà des baraquements avaient dû être élevés pour l’installation d’un détachement de cavalerie sur les terrains couverts de broussailles qui l’avoisinaient. Grâce à l’initiative de M. Horton, dont l’intervention fut d’ailleurs une excellente affaire, une annexe fut construite à cette place. Maintenant, l’annexe est devenue la ville qui s’étage sur les croupes situées au nord de la baie. L’agrandissement s’opéra dans ces conditions de célérité, si familières aux Américains. Un million de dollars, semés sur le sol, firent germer les maisons privées, les édifices publics, les offices et les villas. En 1885, San-Diégo comptait déjà quinze mille habitants – aujourd’hui trente-cinq mille. Son premier chemin de fer date de 1881. À présent, l’Atlantic and Pacific road, le Southern California road, le Southern Pacific road, la mettent en communication avec le continent, en même temps que la Pacific Coast Steamship lui assure des rapports fréquents avec San-Francisco.
C’est une jolie et confortable ville, bien aérée, d’un habitat très hygiénique, sous un climat dont l’éloge n’est plus à faire. Aux alentours, la campagne est d’une incomparable fertilité. La vigne, l’olivier, l’oranger, le citronnier poussent côte à côte avec les arbres, les fruits et les légumes des pays du Nord. On dirait une Normandie fusionnée avec une Provence.
Quant à la ville de San-Diégo elle-même, elle est bâtie avec cette aisance pittoresque, cette liberté d’orientation, cette fantaisie privée, qui est si profitable à l’hygiène, lorsqu’on n’est pas gêné par l’exiguïté des terrains. Il y a des places, des squares, des rues larges, des ombrages un peu partout, c’est-à-dire de la santé en raison directe du cube d’air, si généreusement concédé à cette heureuse population.
Et puis, si le progrès, sous toutes ses formes, ne se trouvait pas dans une cité moderne, surtout lorsque cette cité est américaine, où l’irait-on chercher ? Gaz, télégraphe, téléphone, les habitants n’ont qu’un signe à faire pour être éclairés, pour échanger leurs dépêches, pour se parler à l’oreille d’un quartier à l’autre. Il y a même des mâts, hauts de cent cinquante pieds, qui versent la lumière électrique sur les rues de la ville. Si on n’en est pas encore au lait distribué sous pression par une General Milk Company, si les trottoirs mobiles, qui doivent se déplacer avec une vitesse de quatre lieues à l’heure, ne fonctionnent pas encore à San-Diégo, cela se fera certainement dans un délai… quelconque.
Que l’on ajoute à ces avantages les institutions diverses où s’élabore le mouvement vital des grandes agglomérations, une douane dans laquelle l’importance des transactions s’accroît chaque jour, deux banques, une chambre de commerce, une société d’émigration, de vastes offices, de nombreux comptoirs, où se traitent des affaires énormes en bois et en farines, des églises affectées aux différents cultes, trois marchés, un théâtre, un gymnase, trois grandes écoles, Russ County, Court House, Maronic and old fellows, destinées aux enfants pauvres, enfin nombre d’établissements où les études sont poussées jusqu’à l’obtention des diplômes universitaires – et l’on pourra préjuger l’avenir d’une cité jeune encore, opiniâtrement soigneuse de ses intérêts moraux et matériels, au sein de laquelle s’accumulent tant d’éléments de prospérité. Les journaux lui manquent-ils ? Non ! Elle possède trois feuilles quotidiennes, entre autres le Hérald, et ces feuilles publient chacune une édition hebdomadaire. Les touristes peuvent-ils craindre de ne pas trouver à se loger dans des conditions de confort suffisant ? Mais, sans compter les hôtels d’un ordre inférieur, n’ont-ils pas à leur disposition trois magnifiques établissements, le Horton-House, Florence-Hôtel, Gérard-Hôtel avec ses cent chambres, et sur le rivage opposé de la baie, dominant les grèves de la pointe Coronado, dans un site admirable, au milieu de villas charmantes, un nouvel hôtel, qui n’a pas coûté moins de cinq millions de dollars ?
De tous les pays du vieux continent, comme de tous les points du nouveau, que les touristes partent pour visiter cette jeune et vivace capitale de la Californie méridionale, ils y seront hospitalièrement accueillis par ses généreux habitants, et ils ne regretteront rien de leur voyage – si ce n’est qu’il leur aura probablement paru trop court !
San-Diégo est une ville pleine d’animation, très agissante, et aussi très réglementée dans le pêle-mêle de ses affaires, comme la plupart des cités d’Amérique. Si la vie s’exprime par le mouvement, on peut dire qu’on y vit dans le sens le plus intensif du mot. À peine le temps suffit-il aux transactions commerciales. Mais, s’il en est ainsi pour les gens que leurs instincts, leurs habitudes, lancent à travers ce tourbillon, ce n’est plus vrai, lorsqu’il s’agit de ceux dont l’existence se traîne dans d’interminables loisirs. Quand le mouvement s’arrête, les heures ne s’écoulent que trop lentement !
Ce fut ce qu’éprouva Mrs. Branican, après le départ du Franklin. Depuis son mariage, elle avait été mêlée aux travaux de son mari. Lors même qu’il ne naviguait pas, ses rapports avec la maison Andrew créaient au capitaine John de nombreuses occupations. En outre des opérations de commerce auxquelles il prenait part, il avait eu à suivre la construction du trois-mâts dont il devait prendre le commandement. Avec quel zèle, on peut dire quel amour, il en surveillait les moindres détails ! Il y apportait les soins incessants du propriétaire, qui fait bâtir la maison où se passera toute sa vie. Et mieux encore, car le navire n’est pas seulement la maison, ce n’est pas seulement un instrument de la fortune, c’est l’assemblage de bois et de fer auquel va être confiée l’existence de tant d’hommes. N’est-ce pas, d’ailleurs, comme un fragment détaché du sol natal, qui y revient pour le quitter encore, et dont, malheureusement, la destinée n’est pas toujours d’achever sa carrière maritime au port où il est né !
Très souvent, Dolly accompagnait le capitaine John au chantier. Cette membrure qui se dressait sur la quille inclinée, ces courbes qui offraient l’aspect de l’ossature d’un gigantesque mammifère marin, ces bordages qui venaient s’ajuster, cette coque aux formes complexes, ce pont où se découpaient les larges panneaux destinés à l’embarquement et au débarquement de la cargaison, ces mâts, couchés à terre en attendant qu’ils fussent mis en place, les aménagements intérieurs, le poste de l’équipage, la dunette et ses cabines, tout cela n’était-il pas pour l’intéresser ? C’était la vie de John et de ses compagnons que le Franklin aurait à défendre contre les houles de l’océan Pacifique. Aussi n’y avait-il pas une planche à laquelle Dolly n’attachât quelque chance de salut par sa pensée, pas un coup de marteau, au milieu des fracas du chantier, qui ne retentît dans son cœur. John l’initiait à tout ce travail, lui disait la destination de chaque pièce de bois ou de métal, lui expliquait la marche du plan de construction. Elle l’aimait ce navire, dont son mari allait être l’âme, le maître après Dieu !… Et, parfois, elle se demandait pourquoi elle ne partait pas avec le capitaine, pourquoi il ne l’emmenait pas, pourquoi elle ne partageait pas les périls de sa campagne, pourquoi le Franklin ne la ramènerait pas en même temps que lui au port de San-Diégo ? Oui ! elle eût voulu ne point se séparer de son mari !… Et l’existence de ces ménages de marins, qui naviguent ensemble pendant de longues années, n’est-elle point depuis longtemps entrée dans les coutumes des populations du Nord, sur l’ancien comme sur le nouveau continent ?…
Mais il y avait Wat, le bébé, et Dolly pouvait-elle l’abandonner aux soins d’une nourrice, loin des caresses maternelles ?… Non !… Pouvait-elle l’emmener en mer, l’exposer aux éventualités d’un voyage si dangereux pour de petits êtres ?… Pas davantage !… Elle serait restée près de cet enfant, afin de lui assurer la vie après la lui avoir donnée, sans le quitter d’un instant, l’entourant d’affection et de tendresses, afin que, dans un épanouissement de santé, il pût sourire au retour de son père ! D’ailleurs, l’absence du capitaine John ne devait durer que six mois. Dès qu’il aurait rechargé à Calcutta, le Franklin reviendrait à son port d’attache. Et, d’ailleurs, ne convenait-il pas que la femme d’un marin prît l’habitude de ces séparations indispensables, dût son cœur ne s’y accoutumer jamais !
Il fallut donc se résigner, et Dolly se résigna. Mais, après le départ de John, aussitôt que le mouvement, qui faisait sa vie, eut cessé autour d’elle, combien l’existence lui eût paru vide, monotone, désolée, si elle ne se fût absorbée dans cet enfant, si elle n’eût concentré sur lui tout son amour.
La maison de John Branican occupait un des derniers plans de ces hauteurs, qui encadrent le littoral au nord de la baie. C’était une sorte de chalet, au milieu d’un petit jardin, planté d’orangers et d’oliviers, fermé d’une simple barrière de bois. Un rez-de-chaussée, précédé d’une galerie en retrait, sur laquelle s’ouvraient la porte et les fenêtres du salon et de la salle à manger, un étage avec balcon desservant la façade sur toute sa largeur, au-dessus le pignon que les arêtes du toit ornaient de leur élégant découpage, telle était cette habitation très simple et très attrayante. Au rez-de-chaussée, le salon et la salle à manger, meublés modestement ; au premier, deux chambres, celle de Mrs. Branican et celle de l’enfant ; derrière la maison, une petite annexe pour la cuisine et le service formaient la disposition intérieure du chalet. Prospect-House jouissait d’une situation exceptionnellement belle, grâce à son exposition au midi. La vue s’étendait sur la ville entière et à travers la baie jusqu’aux établissements de la pointe Loma. C’était un peu loin du quartier des affaires, sans doute ; mais ce léger désavantage était amplement racheté par l’emplacement de ce chalet, sa situation en bon air, que caressaient les brises du sud, chargées des senteurs salines du Pacifique.
C’est dans cette demeure que les longues heures de l’absence allaient s’écouler pour Dolly. La nourrice du bébé et une domestique suffisaient au service de la maison. Les seules personnes qui la fréquentaient étaient M. et Mrs. Burker – rarement Len, souvent Jane. M. William Andrew, comme il l’avait promis, rendait de fréquentes visites à la jeune femme, désireux de lui communiquer toutes les nouvelles du Franklin, qui arriveraient par voie directe ou indirecte. Avant que des lettres aient pu parvenir à destination, les journaux maritimes relatent les rencontres des navires, leurs relâches dans les ports, les faits de mer quelconques, qui intéressent les armateurs. Dolly serait donc tenue au courant. Quant aux relations du monde, aux rapports du voisinage, habituée à l’isolement de Prospect-House, elle ne les avait jamais recherchés. Une seule pensée remplissait sa vie, et, lors même que les visiteurs eussent afflué au chalet, il lui aurait paru vide, puisque John n’y était plus, et il resterait vide jusqu’à son retour.
Les premiers jours furent très pénibles. Dolly ne quittait pas Prospect-House, où Jane Burker venait quotidiennement la voir. Toutes deux s’occupaient du petit Wat et parlaient du capitaine John. Le plus ordinairement, lorsqu’elle était seule, Dolly passait une partie de la journée sur le balcon du chalet. Son regard allait se perdre au delà de la baie, par-dessus la pointe Island, plus loin que les îles Coronado… Il dépassait la ligne de mer, circonscrite à l’horizon… Le Franklin en était loin déjà… Mais elle le rejoignait par la pensée, elle s’y embarquait, elle était près de son mari… Et, lorsqu’un bâtiment, venu du large, cherchait à atterrir, elle se disait qu’un jour le Franklin apparaîtrait aussi, qu’il grandirait en ralliant la terre, que John serait à bord…
Cependant la santé du petit Wat ne se fût pas accommodée d’une réclusion absolue dans l’enclos de Prospect-House. Avec la seconde semaine qui suivit le départ, le temps était devenu très beau, et la brise tempérait les chaleurs naissantes. Aussi Mrs. Branican s’imposa-t-elle de faire quelques excursions au dehors. Elle emmenait la nourrice, qui portait le bébé. On allait à pied, lorsque la promenade se bornait aux alentours de San-Diégo, jusqu’aux maisons d’Old-Town, la vieille ville. Cela profitait à cet enfant, frais et rose, et lorsque sa nourrice s’arrêtait, il battait de ses petites mains en souriant à sa mère. Une ou deux fois, à l’occasion d’excursions plus longues, une jolie carriole, louée dans le voisinage, les emportait tous trois, et même tous quatre, car Mrs. Burker se mettait quelquefois de la partie. Un jour, on se rendit ainsi à la colline de Knob-Hill, semée de villas, qui domine l’hôtel Florence, et d’où la vue s’étend vers l’ouest jusqu’au delà des îles. Un autre jour, ce fut du côté des grèves de Coronado-Beach, sur lesquelles de furieux coups de mer se brisent avec des retentissements de foudre. Puis, on visita les « Lits de Mussel », où la marée haute couvre d’embruns les roches superbes du littoral. Dolly touchait du pied cet océan, qui lui apportait comme un écho des parages lointains, où John naviguait alors – cet océan dont les lames assaillaient peut-être le Franklin, emporté à des milliers de milles au large. Elle restait là, immobile, voyant le navire du jeune capitaine dans les envolées de son imagination, murmurant le nom de John !
Le 30 mars, vers dix heures du matin, Mrs. Branican était sur le balcon, lorsqu’elle aperçut Mrs. Burker, qui se dirigeait vers Prospect-House. Jane pressait le pas, en faisant un joyeux signe de la main, preuve qu’elle n’apportait point aucune fâcheuse nouvelle. Dolly descendit aussitôt, et se trouva à la porte du chalet, au moment où elle allait s’ouvrir.
« Qu’y a-t-il, Jane ?… demanda-t-elle.
– Chère Dolly, répondit Mrs. Burker, tu vas apprendre quelque chose qui te fera plaisir ! Je viens de la part de M. William Andrew te dire que le Boundary, qui est entré ce matin à San-Diégo, a communiqué avec le Franklin…
– Avec le Franklin ?…
– Oui ! M. William Andrew venait d’en être avisé, et lorsqu’il m’a rencontrée dans Fleet Street ; il ne pouvait se rendre au chalet que dans l’après-midi, aussi me suis-je hâtée d’accourir pour t’en instruire…
– Et on a eu des nouvelles de John ?…
– Oui, Dolly.
– Lesquelles ?… Parle donc !
– Il y a huit jours, le Franklin et le Boundary se sont croisés en mer, et une correspondance a pu être échangée entre les deux navires.
– Tout allait bien à bord ?…
– Oui, chère Dolly. Les deux capitaines étaient assez rapprochés pour se parler, et le dernier mot qu’on a pu entendre du Boundary, c’était ton nom !
– Mon pauvre John ! s’écria Mrs. Branican, dont les yeux laissèrent échapper une larme d’attendrissement.
– Que je suis contente, Dolly, reprit Mrs. Burker, d’avoir été la première à t’annoncer cette nouvelle !
– Et je te remercie bien ! répondit Mrs. Branican. Si tu savais combien cela me rend heureuse !… Ah ! si, chaque jour, j’apprenais… Mon John… mon cher John !… Le capitaine du Boundary l’a vu… John lui a parlé… C’est comme un autre adieu qu’il lui a envoyé pour moi !
– Oui, chère Dolly, et, je te le répète, tout allait bien à bord du Franklin.
– Jane, dit Mrs. Branican, il faut que je voie le capitaine du Boundary… Il me racontera tout en détail… Où la rencontre a-t-elle eu lieu ?…
– Cela, je ne le sais pas, répondit Jane ; mais le livre de bord nous l’apprendra, et le capitaine du Boundary te donnera les renseignements les plus complets.
– Eh bien, Jane, le temps de m’habiller, et nous irons ensemble… à l’instant…
– Non… pas aujourd’hui, Dolly, répondit Mrs. Burker. Nous ne pourrions monter à bord du Boundary.
– Et pourquoi ?
– Parce qu’il n’est arrivé que de ce matin, et qu’il est en quarantaine.
– Pour combien de temps ?
– Oh ! vingt-quatre heures seulement… Ce n’est qu’une formalité, mais personne ne peut y être reçu.
– Et comment M. William Andrew a-t-il eu connaissance de cette rencontre ?
– Par un mot que la douane lui a apporté de la part du capitaine. Chère Dolly, tranquillise-toi !… Il ne peut y avoir aucun doute sur ce que je viens de te rapporter, et tu en auras la confirmation demain… Je ne te demande qu’un jour de patience.
– Eh bien, Jane, à demain, répondit Mrs. Branican. Demain, je serai chez toi dans la matinée, vers neuf heures. Tu voudras bien m’accompagner à bord du Boundary ?…
– Très volontiers, chère Dolly. Je t’attendrai demain, et, comme la quarantaine sera levée, nous pourrons être reçues par le capitaine…
– N’est-ce pas le capitaine Ellis, un ami de John ?… demanda Mrs. Branican.
– Lui-même, Dolly, et le Boundary appartient à la maison Andrew.
– Bien, c’est convenu, Jane… Je serai chez toi à l’heure dite… Mais que cette journée va me paraître longue !…
– Restes-tu à déjeuner avec moi ?…
– Si tu le veux, ma chère Dolly. M. Burker est absent jusqu’à ce soir, et je puis te donner mon après-midi…
– Merci, chère Jane, et nous parlerons de John… de lui toujours… toujours !
– Et le petit Wat ?… Comment va-t-il, notre bébé ?… demanda Mrs. Burker
– Il va très bien !… répondit Dolly. Il est gai comme un oiseau !… Quelle joie ce sera pour son père de le revoir !… Jane, j’ai envie de l’emmener demain avec sa nourrice !… Tu le sais, je n’aime pas à me séparer de mon enfant, même pour quelques heures !… Je ne serais pas tranquille, si je le perdais de vue… si je ne l’avais pas avec moi !
– Tu as raison, Dolly, dit Mrs. Burker. C’est une bonne idée que tu as de faire profiter ton petit Wat de cette promenade… Il fait beau temps… la baie est calme… Ce sera son premier voyage en mer, à ce cher enfant !… Ainsi, c’est convenu ?…
– C’est convenu ! » répondit Mrs. Branican.
Jane resta à Prospect-House jusqu’à cinq heures du soir. Puis, en quittant sa cousine, elle lui répéta qu’elle l’attendrait le lendemain chez elle vers neuf heures du matin, afin d’aller faire visite au Boundary.
Le lendemain, on se leva de bonne heure à Prospect-House. Il faisait un temps superbe. La brise, qui venait de terre, chassait au large les dernières brumes de la nuit. La nourrice habilla le petit Wat, pendant que Mrs. Branican s’occupait de sa toilette. Il avait été convenu qu’elle déjeunerait chez Mrs. Burker. Aussi se contenta-t-elle d’un léger repas, ce qui devait lui permettre d’attendre jusqu’à midi, car, très probablement, la visite au capitaine Ellis prendrait deux bonnes heures. Ce serait si intéressant tout ce que raconterait ce brave capitaine !
Mrs. Branican et la nourrice, qui tenait l’enfant dans ses bras, quittèrent le chalet, au moment où la demie de huit heures sonnait aux horloges de San-Diégo. Les larges voies de la haute ville, bordées de villas et de jardins entre leurs enclos de barrières, furent descendues d’un bon pas, et Dolly s’engagea bientôt entre les rues plus étroites, plus serrées de maisons, qui constituent le quartier du commerce.
C’était dans Fleet Street que demeurait Len Burker, non loin du wharf appartenant à la compagnie du Pacific Coast Steamship. En somme, cela faisait une bonne course, puisqu’il avait fallu traverser toute la cité, et il était neuf heures, lorsque Jane ouvrit à Mrs. Branican la porte de sa maison.
C’était une demeure simple, et même d’un aspect triste, avec ses fenêtres aux persiennes fermées la plupart du temps. Len Burker, ne recevant chez lui que quelques gens d’affaires, n’avait aucune relation de voisinage. On le connaissait peu, même dans Fleet Street, ses occupations l’obligeant fréquemment à s’absenter du matin au soir. Il voyageait beaucoup, et se rendait le plus souvent à San-Francisco pour des opérations dont il ne parlait point à sa femme. Ce matin-là, il ne se trouvait pas au comptoir lorsque Mrs. Branican y arriva. Jane Burker excusa donc son mari de ce qu’il ne pourrait les accompagner toutes deux dans leur visite à bord du Boundary, en ajoutant qu’il serait certainement de retour pour le déjeuner.
« Je suis prête, ma chère Dolly, dit-elle, après avoir embrassé l’enfant. Tu ne veux pas te reposer un instant ?…
– Je ne suis pas fatiguée, répondit Mrs. Branican.
– Tu n’as besoin de rien ?…
– Non, Jane !… Il me tarde d’être en présence du capitaine Ellis !… Partons à l’instant, je t’en prie ! »
Mrs. Burker n’avait qu’une vieille femme pour domestique, une mulâtresse que son mari avait amenée de New York, lorsqu’il était venu s’établir à San-Diégo. Cette mulâtresse, nommée Nô, avait été la nourrice de Len Burker. Ayant toujours été au service de sa famille, elle lui était entièrement dévouée et le tutoyait encore, comme elle faisait lorsqu’il était enfant. Cette créature, rude et impérieuse, était la seule qui eût jamais exercé quelque influence sur Len Burker, lequel lui abandonnait absolument la conduite de sa maison. Que de fois Jane avait eu à souffrir d’une domination qui allait jusqu’au manque d’égards. Mais elle subissait cette domination de la mulâtresse, comme elle subissait celle de son mari. Dans sa résignation, qui n’était que faiblesse, elle laissait aller les choses, et Nô ne la consultait en rien pour la direction du ménage.
Au moment où Jane allait partir, la mulâtresse lui recommanda expressément d’être rentrée avant midi, parce que Len Burker ne tarderait pas à revenir et qu’il ne fallait pas le faire attendre. Il avait, d’ailleurs, à entretenir Mrs. Branican d’une affaire importante. :
« De quoi s’agit-il ? demanda Dolly à sa cousine.
– Et comment le saurais-je ? répondit Mrs. Burker. Viens, Dolly, viens ! »
Il n’y avait pas de temps à perdre. Mrs. Branican et Jane Burker, accompagnées de la nourrice et de l’enfant, se dirigèrent vers le quai, où elles arrivèrent en moins de dix minutes.
Le Boundary, dont la quarantaine venait d’être levée, n’avait pas encore pris son poste de déchargement le long du wharf réservé à la maison Andrew. Il était mouillé au fond de la baie, à une encablure en dedans de la pointe Loma. Il fallait donc traverser la baie pour se rendre à bord du navire, qui ne devait se déhaler qu’un peu plus tard. C’était un trajet de deux milles environ, que les steam-launches, sortes de barques à vapeur employées à ce service, faisaient deux fois par heure.
Dolly et Jane Burker prirent place dans la steam-launch, au milieu d’une douzaine de passagers. La plupart étaient des amis ou des parents de l’équipage du Boundary, qui voulaient profiter des premiers instants où l’accès du navire était libre. L’embarcation largua son amarre, déborda le quai et, sous l’action de son hélice, se dirigea obliquement à travers la baie, en haletant à chaque coup de vapeur.
Par ce temps d’une limpide clarté, la baie apparaissait dans toute son étendue, avec l’amphithéâtre des maisons de San-Diégo, la colline dominant la vieille ville, le goulet ouvert entre la pointe Island et la pointe Loma, l’immense hôtel de Coronado, d’une architecture de palais, et le phare, qui projette largement ses éclats sur la mer après le coucher du soleil.
Il y avait divers navires, mouillés çà et là, dont la steam-launch évitait adroitement la rencontre, ainsi que les barques, venant en sens contraire, ou les chaloupes de pêche, qui serraient le vent pour enlever la pointe à la bordée.
Mrs. Branican était assise près de Jane sur un des bancs de l’arrière. La nourrice, placée près d’elle, tenait l’enfant entre ses bras. Le bébé ne dormait pas, et ses yeux s’emplissaient de cette bonne lumière que la brise semblait aviver de son souffle. Il s’agitait, lorsqu’un couple de mouettes passait au-dessus de l’embarcation en jetant leur cri aigu. Il était florissant de santé avec ses joues fraîches et ses lèvres roses, encore humides du lait qu’il avait puisé au sein de sa nourrice, avant de quitter la maison des Burker. Sa mère le regardait attendrie, se penchant parfois pour l’embrasser ; et il souriait en se renversant.
Mais l’attention de Dolly fut bientôt attirée par la vue du Boundary. Dégagé maintenant des autres navires, le trois-mâts, qui se dessinait nettement au fond de la baie, développait ses pavillons sur le ciel ensoleillé. Il était évité de flot, l’avant tourné vers l’ouest, à l’extrémité de sa chaîne fortement tendue, et sur lequel venaient se briser les dernières ondulations de la houle.
Toute la vie de Dolly était dans son regard. Elle songeait à John, emporté sur un navire qu’on eût dit le frère de celui-ci, tant ils étaient semblables ! Et n’étaient-ils pas les enfants de la même maison Andrew ? N’avaient-ils pas le même port d’attache ? N’étaient-ils pas sortis du même chantier ?
Dolly, enveloppée par le charme de l’illusion, l’imagination aiguillonnée par le souvenir, s’abandonnait à cette pensée que John était là… à bord… qu’il l’attendait… qu’il agitait la main en l’apercevant… qu’elle allait pouvoir se précipiter dans ses bras… Son nom lui venait aux lèvres… Elle l’appelait… et il lui répondait en prononçant le sien…
Puis un léger cri de son enfant la rappelait au sentiment de la réalité. C’était le Boundary vers lequel elle se dirigeait, ce n’était pas le Franklin, loin, bien loin alors, et que des milliers de lieues séparaient de la côte américaine !
« Il sera là… un jour… à cette place ! murmura-t-elle, en regardant Mrs. Burker.
– Oui, chère Dolly, répondit Jane, et ce sera John qui nous recevra à son bord ! »
Elle comprenait qu’une vague inquiétude serrait le cœur de la jeune femme, lorsqu’elle interrogeait l’avenir.
Cependant la steam-launch avait franchi en un quart d’heure les deux milles qui séparent le quai de San-Diégo de la pointe Loma. Les passagers débarquèrent sur l’appontement de la grève, où Mrs. Branican prit pied avec Jane, la nourrice et l’enfant. Il ne s’agissait plus que de revenir vers le Boundary, distant au plus d’une encablure.
Il y avait précisément, au pied de l’appontement, sous la garde de deux matelots, une embarcation, qui faisait le service du trois-mâts ; Mrs. Branican se nomma, et ces hommes se mirent à sa disposition pour la mener à bord du Boundary, après qu’elle se fut assurée que le capitaine Ellis s’y trouvait en ce moment.
Quelques coups d’aviron suffirent, et le capitaine Ellis, ayant reconnu Mrs. Branican, vint à la coupée, tandis qu’elle montait l’échelle, suivie de Jane, non sans avoir recommandé à la nourrice de bien tenir l’enfant. Le capitaine les conduisit sur la dunette, pendant que le second commençait ses préparatifs pour conduire le Boundary au quai de San-Diégo.
« Monsieur Ellis, demanda tout d’abord Mrs. Branican, j’ai appris que vous avez rencontré le Franklin…
– Oui, mistress, répondit le capitaine, et je puis vous affirmer qu’il était en bonne allure, ainsi que je l’ai fait connaître à M. William Andrew.
– Vous l’avez vu… John ?…
– Le Franklin et le Boundary sont passés assez près à contre-bord pour que le capitaine Branican et moi, nous ayons pu échanger quelques paroles.
– Oui !… vous l’avez vu !… » répéta Mrs. Branican, comme si, se parlant plutôt à elle-même, elle eût cherché dans le regard du capitaine un reflet de la vision du Franklin.
Mrs. Burker posa alors plusieurs questions que Dolly écoutait attentivement, bien que ses yeux fussent tournés vers l’horizon de mer, au delà du goulet.
« Ce jour-là, le temps était très maniable, répondit le capitaine Ellis, et le Franklin courait grand largue sous toute sa voilure. Le capitaine John était sur la dunette, sa longue-vue à la main. Il avait lofé d’un quart pour s’approcher du Boundary, car je n’avais pu modifier ma route, étant au plus près et serrant le vent presque à ralinguer. »
Ces termes qu’employait le capitaine Ellis, Mrs. Branican n’en comprenait sans doute pas la signification précise. Mais, ce qu’elle retenait, c’est que celui qui lui parlait avait vu John, qu’il avait pu converser un instant avec lui.
« Lorsque nous avons été par le travers, ajouta-t-il, votre mari, mistress Branican, m’envoya un salut de la main, criant : « Tout va bien, Ellis ! Dès votre arrivée à San-Diégo, donnez de mes nouvelles à ma femme… à ma chère Dolly ! » Puis, les deux bâtiments se sont séparés, et n’ont pas tardé à se perdre de vue.
– Et quel jour avez-vous rencontré le Franklin ? demanda Mrs. Branican.
– Le 23 mars, répondit le capitaine Ellis, à onze heures vingt-cinq du matin ! »
Il fallut encore appuyer sur les détails, et le capitaine dut indiquer sur la carte le point précis où s’était fait ce croisement. C’était par 148° de longitude et 20° de latitude que le Boundary avait rencontré le Franklin, c’est-à-dire à dix-sept cents milles au large de San-Diégo. Si le temps continuait à être favorable, – et il y avait des chances pour qu’il le fût avec la belle saison qui s’affermissait – le capitaine John ferait une belle et rapide navigation à travers les parages du Nord-Pacifique. En outre, comme il trouverait à charger dès son arrivée à Calcutta, il ne séjournerait que fort peu de temps dans la capitale de l’Inde, et son retour en Amérique s’effectuerait très promptement. L’absence du Franklin serait donc limitée à quelques mois, conformément aux prévisions de la maison Andrew.
Pendant que le capitaine Ellis répondait tantôt aux questions de Mrs. Burker, tantôt aux questions de Mrs. Branican, celle-ci, toujours entraînée par son imagination, se figurait qu’elle était à bord du Franklin !… Ce n’était pas Ellis… c’était John, qui lui disait ces choses… C’était sa voix qu’elle croyait entendre…
En ce moment, le second monta sur la dunette et prévint le capitaine que les préparatifs allaient prendre fin. Les matelots, placés sur le gaillard d’avant, n’attendaient plus qu’un ordre pour déhaler le navire.
Le capitaine Ellis offrit alors à Mrs. Branican de la faire remettre à terre, à moins qu’elle ne préférât rester à bord ; Dans ce cas, elle pourrait traverser la baie sur le Boundary, et débarquerait, lorsqu’il aurait accosté le wharf. Ce serait l’affaire de deux heures au plus.
Mrs. Branican eût très volontiers accepté l’offre du capitaine. Mais elle était attendue à déjeuner pour midi. Elle comprit que Jane, après ce que lui avait dit la mulâtresse, serait très inquiète de ne pas être de retour chez elle, en même temps que son mari. Elle pria donc le capitaine Ellis de la faire reconduire à l’appontement, afin de ne pas manquer le premier départ de la steam-launch.
Des ordres furent donnés en conséquence. Mrs. Branican et Mrs. Burker prirent congé du capitaine, après que celui-ci eut baisé les bonnes joues du petit Wat. Puis, toutes deux, précédant la nourrice, s’embarquèrent dans le canot du bord, qui les ramena à l’appontement.
En attendant l’arrivée de la steam-launch, qui venait de quitter le quai de San-Diégo, Mrs. Branican regarda avec un vif intérêt les manœuvres du Boundary. Au rude chant du maître d’équipage, les matelots viraient l’ancre, le trois-mâts gagnait sur sa chaîne, tandis que le second faisait hisser le grand foc, la trinquette et la brigantine. Sous cette voilure, il irait aisément à son poste avec le flot portant.
Bientôt l’embarcation à vapeur eut accosté. Puis elle envoya quelques coups de sifflet pour appeler les passagers, et deux ou trois retardataires pressèrent le pas, en remontant la pointe devant l’hôtel Coronado.
La steam-launch ne devait stationner que cinq minutes. Mrs. Branican, Jane Burker, la nourrice y prirent place et vinrent s’asseoir sur la banquette de tribord, tandis que les autres passagers – une vingtaine environ – allaient et venaient, en se promenant de l’avant à l’arrière du pont. Un dernier coup de sifflet fut lancé, l’hélice se mit en mouvement, et l’embarcation s’éloigna de la côte.
Il n’était que onze heures et demie, et Mrs. Branican serait donc rentrée à temps à la maison de Fleet Street, puisque la traversée de la baie s’accomplissait en un quart d’heure. À mesure que l’embarcation s’éloignait, les regards de Dolly restaient fixés sur le Boundary. L’ancre était à pic, les voiles éventées, et le bâtiment commençait à quitter son mouillage. Quand il serait amarré devant le wharf de San-Diégo, Dolly pourrait rendre visite aussi souvent qu’il lui plairait au capitaine Ellis.
La steam-launch filait avec rapidité. Les maisons de la ville grandissaient sur le pittoresque amphithéâtre dont elles occupent les divers étages. Il n’y avait plus qu’un quart de mille pour atteindre le débarcadère.
« Attention… » cria en ce moment un des marins, posté à l’avant de l’embarcation.
Et il se retourna vers l’homme de barre, qui se tenait debout sur une petite passerelle en avant de la cheminée.
Ayant entendu ce cri, Mrs. Branican regarda du côté du port, où se faisait alors une manœuvre, qui attirait également l’attention des autres passagers. Aussi la plupart s’étaient-ils portés vers l’avant.
Un grand brick-goélette, qui venait de se dégager des navires rangés le long des quais, appareillait pour sortir de la baie, son avant dirigé vers la pointe Island. Il était aidé par un remorqueur qui devait le conduire en dehors du goulet, et il prenait déjà une certaine vitesse.
Ce brick-goélette se trouvait sur la route de l’embarcation à vapeur, et même assez près, pour qu’il fût urgent de l’éviter en passant à son arrière. C’est ce qui avait motivé le cri du matelot à l’homme de barre.
Un sentiment d’inquiétude saisit les passagers – inquiétude d’autant plus justifiée que le port était encombré de navires, mouillés çà et là sur leurs ancres. Aussi, par un mouvement bien naturel, reculèrent-ils vers l’arrière.
La manœuvre était tout indiquée : il fallait stopper, afin de faire place au remorqueur et au brick, et ne se remettre en marche que lorsque le passage serait libre. Quelques chaloupes de pêche, lancées dans le vent, rendaient encore le passage plus difficile, tandis qu’elles croisaient devant les quais de San-Diégo.
« Attention ! répéta le matelot de l’avant.
– Oui !… oui ! répondit l’homme de barre. Il n’y a rien à craindre !… J’ai du large assez ! »
Mais, gêné par la brusque apparition d’un grand steamer qui le suivait, le remorqueur fit un mouvement auquel on ne pouvait s’attendre, et revint en grand sur bâbord.
Des cris se firent entendre, auxquels se joignirent ceux de l’équipage du brick-goélette, qui cherchait à aider la manœuvre du remorqueur en gouvernant dans la même direction.
C’est à peine si vingt pieds séparaient alors le remorqueur de la steam-launch.
Jane, très effrayée, s’était redressée. Mrs. Branican, par une impulsion instinctive, avait pris le petit Wat des bras de sa nourrice et le serrait contre elle.
« Sur tribord !… Sur tribord ! » cria vivement le capitaine du remorqueur au timonier de l’embarcation, en lui indiquant du geste la direction à suivre.
Cet homme n’avait point perdu son sang-froid, et il donna un violent coup de barre, afin de se rejeter hors de la route du remorqueur, car celui-ci était dans l’impossibilité de stopper, le brick-goélette ayant déjà pris un peu d’erre et risquant de l’aborder par son flanc.
Sous le coup de barre qui lui avait été vigoureusement imprimé, la steam-launch donna brusquement la bande sur tribord, et, ce qui est presque inévitable, les passagers, perdant l’équilibre, se jetèrent tous de ce côté.
Nouveaux cris qui, cette fois, furent des cris d’épouvante, puisqu’on put croire que l’embarcation allait chavirer sous cette surcharge.
À cet instant, Mrs. Branican, qui se trouvait debout près de la lisse, ne pouvant reprendre son aplomb, fut projetée par-dessus le bord, avec son enfant.
Le brick-goélette rasait alors l’embarcation sans la toucher, et tout danger d’abordage était écarté définitivement.
« Dolly !… Dolly ! » s’écria Jane, qu’un des passagers retint au moment où elle allait tomber.
Soudain, un matelot de la steam-launch s’élança sans hésiter par-dessus la lisse, au secours de Mrs. Branican et du bébé.
Dolly, soutenue par ses vêtements, flottait à la surface de l’eau ; elle tenait son enfant entre ses bras, mais elle allait couler à fond lorsque le matelot arriva près d’elle.
L’embarcation ayant stoppé presque aussitôt, il ne serait pas difficile à ce matelot, vigoureux et bon nageur, de la rejoindre en ramenant Mrs. Branican. Par malheur, au moment où il venait de la saisir par la taille, les bras de la malheureuse femme s’étaient ouverts, tandis qu’elle se débattait à demi suffoquée, et l’enfant avait disparu.
Lorsque Dolly eut été hissée à bord et déposée sur le pont, elle avait entièrement perdu connaissance.
De nouveau, ce courageux matelot – c’était un homme de trente ans, nommé Zach Fren – se jeta à la mer, plongea à plusieurs reprises, fouilla les eaux autour de l’embarcation… Ce fut vainement… Il ne put retrouver l’enfant, qui avait été entraîné par un courant de dessous.
Pendant ce temps, les passagers donnaient à Mrs. Branican tous les soins que réclamait son état. Jane, éperdue, la nourrice, affolée, essayaient de la faire revenir à elle. La steam-launch, immobile, attendait que Zach Fren eût renoncé à tout espoir de sauver le petit Wat.
Enfin Dolly commença à reprendre ses sens. Elle balbutia le nom de Wat, ses yeux s’ouvrirent, et son premier cri fut :
« Mon enfant ! »
Elle aperçut Zach Fren qui remontait à bord pour la dernière fois… Wat n’était pas dans ses bras.
« Mon enfant ! » cria encore Dolly.
Puis, se redressant, elle repoussa ceux qui l’entouraient, et courut vers l’arrière.
Et, si on ne l’eût empêchée, elle se fût précipitée pardessus le bord…
Il fallut maintenir la malheureuse femme, tandis que la steam-launch reprenait sa marche vers le quai de San-Diégo.
Mrs. Branican, la figure convulsée, les mains crispées, était retombée sur le pont, sans mouvement.
Quelques minutes après, l’embarcation avait atteint le débarcadère, et Dolly était transportée dans la maison de Jane. Len Burker venait de rentrer. Sur son ordre, la mulâtresse courut chercher un médecin.
Celui-ci arriva bientôt, et ce ne fut pas sans des soins prolongés qu’il parvint à rappeler à la vie Mrs. Branican.
Dolly le regarda, l’œil fixe, et dit :
« Qu’y a-t-il ?… Que s’est-il passé ?… Ah !… je sais !… »
Puis, souriant :
« C’est mon John… Il revient… il revient !… s’écria-t-elle. Il va retrouver sa femme et son enfant !… John !… voilà mon John !… »
Mrs. Branican avait perdu la raison.
Comment peindre l’effet que produisit à San-Diégo cette double catastrophe, la mort de l’enfant… la folie de la mère ! On sait de quelle sympathie la population entourait la famille Branican, quel intérêt inspirait le jeune capitaine du Franklin. Il était parti depuis quinze jours à peine et il n’était plus père… Sa malheureuse femme était folle !… À son retour, dans sa maison vide, il ne retrouverait plus ni les sourires de son petit Wat, ni les tendresses de Dolly, qui ne le reconnaîtrait même pas !… Le jour où le Franklin rentrerait au port, il ne serait pas salué par les hurras de la ville !
Mais il ne fallait pas attendre son retour pour que John Branican fût instruit de l’horrible malheur qui venait de le frapper. M. William Andrew ne pouvait pas laisser le jeune capitaine dans l’ignorance de ce qui s’était passé, à la merci de quelque circonstance fortuite qui lui apprendrait cette effroyable catastrophe. Il fallait immédiatement expédier une dépêche à l’un des correspondants de Singapore. De cette façon, le capitaine John connaîtrait l’affreuse vérité avant d’arriver aux Indes.
Cependant M. William Andrew ne voulut pas envoyer tout de suite cette dépêche. Peut-être la raison de Dolly n’était-elle pas irrémédiablement perdue ! Savait-on si les soins qui l’entoureraient ne lui rendraient pas la possession d’elle-même ?… Pourquoi frapper John d’un double coup, en lui apprenant la mort de son enfant et la folie de sa femme, si cette folie devait guérir à court terme ?
Après s’être entretenu avec Len et Jane Burker, M. William Andrew prit le parti de surseoir jusqu’au moment où les médecins se seraient définitivement prononcés sur l’état mental de Dolly. Ces cas d’aliénation subite ne laissent-ils pas plus d’espoir de guérison que ceux qui sont dus à une lente désorganisation de la vie intellectuelle ? Oui !… et il convenait d’attendre quelques jours, ou même quelques semaines.
Cependant la ville était plongée dans la consternation. On ne cessait d’affluer à la maison de Fleet Street, afin d’avoir des nouvelles de Mrs. Branican. Entre temps, des recherches minutieuses avaient été opérées afin de retrouver le corps de l’enfant : elles n’avaient point abouti. Vraisemblablement, ce corps avait été entraîné par le flot, puis repris par la marée descendante. Le pauvre petit être n’aurait pas même une tombe sur laquelle sa mère viendrait prier, si elle recouvrait la raison !
D’abord, les médecins purent constater que la folie de Dolly affectait la forme d’une mélancolie douce. Nulle crise nerveuse, aucune de ces violences inconscientes, qui obligent à renfermer les malades et à leur rendre tout mouvement impossible. Il ne parut donc pas nécessaire de se précautionner contre ces excès auxquels se portent souvent les aliénés, soit contre autrui, soit contre eux-mêmes. Dolly n’était plus qu’un corps sans âme, une intelligence dans laquelle il ne restait aucun souvenir de cet horrible malheur. Ses yeux étaient secs, son regard éteint. Elle semblait ne plus voir, elle semblait ne plus entendre. Elle n’était plus de ce monde. Elle ne vivait que de la vie matérielle.
Tel fut l’état de Mrs. Branican pendant le premier mois qui suivit l’accident. On avait examiné la question de savoir s’il conviendrait de la mettre dans une maison de santé, où des soins spéciaux lui seraient donnés. C’était l’avis de M. William Andrew ; et il eût été suivi sans une proposition de Len Burker qui modifia cette détermination.
Len Burker, étant venu trouver M. William Andrew à son bureau, lui dit :
« Nous en sommes certains maintenant, la folie de Dolly n’a point un caractère dangereux qui nécessite de l’enfermer, et puisqu’elle n’a pas d’autre famille que nous, nous demandons à la garder. Dolly aimait beaucoup ma femme, et qui sait si l’intervention de Jane ne sera pas plus efficace que celle des étrangers ? Si des crises survenaient plus tard, il serait temps d’aviser et de prendre des mesures en conséquence. – Qu’en pensez-vous, monsieur Andrew ? »
L’honorable armateur ne répondit pas sans quelque hésitation, car il n’éprouvait que peu de sympathie pour Len Burker, bien qu’il ne sût rien de sa situation si compromise alors et n’eût point lieu de suspecter son honorabilité. Après tout, l’amitié que Dolly et Jane éprouvaient l’une pour l’autre était profonde, et, puisque Mrs. Burker était sa seule parente, mieux valait évidemment que Dolly fût confiée à sa garde. L’essentiel, c’était que la malheureuse femme pût être constamment et affectueusement entourée des soins qu’exigeait son état.
« Puisque vous voulez assumer cette tâche, répondit M. William Andrew, je ne vois aucun inconvénient, monsieur Burker, à ce que Dolly soit remise à sa cousine, dont le dévouement ne peut être mis en doute…
– Dévouement qui ne lui manquera jamais ! » ajouta Len Burker.
Mais il dit cela de ce ton froid, positif, déplaisant, dont il ne pouvait se défaire.
« Votre démarche est honorable, reprit alors M. William Andrew. Une simple observation, toutefois : je me demande si, dans votre maison de Fleet Street, au milieu de ce quartier bruyant du commerce, la pauvre Dolly sera placée dans des conditions favorables à son rétablissement. C’est du calme qu’il lui faut, du grand air…
– Aussi, répondit Len Burker, notre intention est-elle de la ramener à Prospect-House et d’y demeurer avec elle. Ce chalet lui est familier, et la vue des objets auxquels elle était habituée pourra exercer une influence salutaire sur son esprit. Là, elle sera à l’abri des importunités… La campagne est à sa porte… Jane lui fera faire quelques promenades dans les environs qu’elle connaît, qu’elle parcourait avec son petit enfant… Ce que je propose, John ne l’approuverait-il pas, s’il était là ?… Et que pensera-t-il à son retour, s’il trouve sa femme dans une maison de santé, confiée à des mains mercenaires ?… Monsieur Andrew, il ne faut rien négliger de ce qui serait de nature à exercer quelque influence sur l’esprit de notre malheureuse parente. »
Cette réponse était évidemment dictée par de bons sentiments. Mais pourquoi les paroles de cet homme semblaient-elles toujours ne pouvoir inspirer de la confiance ? Quoi qu’il en fût, sa proposition, dans les conditions où il la présentait, méritait d’être acceptée, et M. William Andrew ne put que l’en remercier, en ajoutant que le capitaine John lui en aurait une profonde reconnaissance.
Le 27 avril, Mrs. Branican fut transportée à Prospect-House, où Jane et Len Burker vinrent, dès le soir, s’installer. Cette détermination reçut l’approbation générale.
On devine à quel mobile obéissait Len Burker. Le jour même de la catastrophe, il avait eu, on ne l’a point oublié, l’intention d’entretenir Dolly d’une certaine affaire. Cette affaire consistait précisément en une certaine somme d’argent qu’il se proposait de lui emprunter. Mais, depuis cette époque, la situation avait changé. Il était probable que Len Burker serait chargé des intérêts de sa parente, peut-être en qualité de tuteur, et, dans ces fonctions, il se procurerait des ressources, illicites sans doute, mais qui lui permettraient de gagner du temps. C’était bien ce qu’avait pressenti Jane, et, si elle était heureuse de pouvoir se consacrer tout entière à sa Dolly, elle tremblait en soupçonnant les projets que son mari allait poursuivre sous le couvert d’un sentiment d’humanité.
L’existence fut donc organisée en ces conditions nouvelles à Prospect-House. On installa Dolly dans cette chambre, d’où elle n’était sortie que pour courir au-devant d’un épouvantable malheur. Ce n’était plus la mère qui y rentrait, c’était un être privé de raison. Ce chalet si aimé, ce salon, où quelques photographies conservaient le souvenir de l’absent, ce jardin où tous deux avaient vécu de si heureux jours, ne lui rappelèrent rien de l’existence passée. Jane occupait la chambre contiguë à celle de Mrs. Branican, et Len Burker avait fait la sienne de la salle du rez-de-chaussée, qui servait de cabinet au capitaine John.
À partir de ce jour, Len Burker reprit ses occupations habituelles. Chaque matin, il descendait à San-Diégo, à son office de Fleet Street, où se continuait son train d’affaires. Mais ce qu’on aurait pu observer, c’est qu’il ne manquait jamais de revenir chaque soir à Prospect-House, et bientôt il ne fit plus que de courtes absences en dehors de la ville.
Il va sans dire que la mulâtresse avait suivi son maître dans sa nouvelle demeure, où elle serait ce qu’elle avait été partout et toujours, une créature sur le dévouement de laquelle il pouvait absolument compter. La nourrice du petit Wat avait été congédiée, bien qu’elle eût offert de se consacrer au service de Mrs. Branican. Quant à la servante, elle était provisoirement conservée au chalet pour les besoins auxquels Nô seule n’aurait guère pu suffire.
D’ailleurs, personne n’aurait valu Jane pour les soins affectueux et assidus qu’exigeait l’état de Dolly. Son amitié s’était augmentée, s’il est possible, depuis la mort de l’enfant dont elle s’accusait d’avoir été la cause première. Si elle n’était pas venue trouver Dolly à Prospect-House, si elle ne lui avait pas suggéré l’idée d’aller rendre visite au capitaine du Boundary, cet enfant serait aujourd’hui près de sa mère, la consolant des longues heures de l’absence !… Dolly n’aurait pas perdu la raison !
Il entrait, sans doute, dans les intentions de Len Burker que les soins de Jane parussent suffisants à ceux qui s’intéressaient à la situation de Mrs. Branican. M. William Andrew dut même reconnaître que la pauvre femme ne pouvait être en de meilleures mains. Au cours de ses visites, il observait surtout si l’état de Dolly avait quelque tendance à s’améliorer. Il voulait encore espérer que la première dépêche, adressée au capitaine John à Singapore ou aux Indes, ne lui annoncerait pas un double malheur, son enfant mort… sa femme… N’était-ce pas comme si elle fût morte, elle aussi ! Eh bien, non ! Il ne pouvait croire que Dolly, dans la force de la jeunesse, dont l’esprit était si élevé, le caractère si énergique, eût été irrémédiablement frappée dans son intelligence ! N’était-ce pas seulement un feu caché sous les cendres ?… Quelque étincelle ne le rallumerait-il pas un jour ?… Et pourtant, cinq semaines s’étaient déjà écoulées, et aucun éclair de raison n’avait dissipé les ténèbres. Devant une folie calme, réservée, languissante, que ne troublait aucune surexcitation physiologique, les médecins ne semblaient point garder le plus léger espoir, et ils ne tardèrent pas à cesser leurs visites. Bientôt même, M. William Andrew, désespérant une guérison, ne vint que plus rarement à Prospect-House, tant il lui était pénible de se trouver devant cette infortunée, si indifférente, et si inconsciente à la fois.
Lorsque Len Burker était obligé, pour un motif ou un autre, de passer une journée au dehors, la mulâtresse avait ordre de surveiller de très près Mrs. Branican. Sans chercher à gêner en rien les soins de Jane, elle ne la laissait presque jamais seule avec Dolly, et rapportait fidèlement à son maître tout ce qu’elle avait remarqué dans l’état de la malade. Elle s’ingéniait à éconduire les quelques personnes qui venaient encore prendre des nouvelles au chalet. C’était contraire aux recommandations des médecins, disait-elle… Il fallait un calme absolu… Ces dérangements pouvaient provoquer des crises… Et Mrs. Burker elle-même donnait raison à Nô, quand elle éloignait les visiteurs comme des importuns, qui n’avaient que faire à Prospect-House. Aussi l’isolement se faisait-il autour de Mrs. Branican.
« Pauvre Dolly, pensait Jane, si son état empirait, si sa folie devenait furieuse, si elle se portait à des excès… on me la retirerait… on la renfermerait dans une maison de santé… Elle serait perdue pour moi !… Non ! Dieu fasse qu’on me la laisse… Qui la soignerait avec plus d’affection que moi ! »
Pendant la troisième semaine de mai, Jane voulut essayer de quelques promenades aux alentours du chalet, pensant que sa cousine en éprouverait un peu de bien. Len Burker ne s’y opposa point, mais à la condition que Nô accompagnerait Dolly et sa femme. Ce n’était que prudent d’ailleurs. La marche, le grand air, pouvaient déterminer un trouble chez Dolly, peut-être faire naître dans son esprit l’idée de s’enfuir, et Jane n’aurait pas eu la force de la retenir. On doit tout craindre d’une folle, qui peut même être poussée à se détruire… Il ne fallait pas s’exposer à un autre malheur.
Un jour, Mrs. Branican sortit donc appuyée au bras de Jane. Elle se laissait conduire comme un être passif, allant où on la menait, sans prendre intérêt à rien.
Au début de ces promenades, il ne se produisit aucun incident. Toutefois, la mulâtresse ne tarda pas à observer que le caractère de Dolly montrait une certaine tendance à se modifier. À son calme habituel succédait une visible exaltation, qui pouvait avoir des conséquences fâcheuses. À plusieurs reprises, la vue des petits enfants qu’elle rencontrait, provoqua chez elle une crise nerveuse. Était-ce au souvenir de celui qu’elle avait perdu qu’elle se rattachait ?… Wat revenait-il à sa pensée ?… Quoi qu’il en soit, en admettant qu’il eût fallu voir là un symptôme favorable, il s’en suivait une agitation cérébrale, qui était de nature à aggraver le mal.
Certain jour, Mrs. Burker et la mulâtresse avaient amené la malade sur les hauteurs de Knob-Hill. Dolly s’était assise, tournée vers l’horizon de la mer, mais il semblait que son esprit fût vide de pensées, comme ses yeux étaient vides de regards.
Soudain sa figure s’anime, un tressaillement l’agite, son œil s’empreint d’un éclat singulier, et, d’une main tremblante, elle montre un point qui brillait au large.
« Là !… Là !… » s’écrie-t-elle.
C’était une voile, nettement détachée sur le ciel, et dont un rayon de soleil accusait la blancheur lumineuse.
« Là !… Là !… » répétait Dolly.
Et sa voix profondément altérée, ne semblait plus appartenir à une créature humaine.
Tandis que Jane la regardait avec épouvante, la mûlatresse secouait la tête en signe de mécontentement. Elle s’empressa de saisir le bras de Dolly, répéta ce mot :
« Venez !… Venez !… »
Dolly ne l’entendait même pas.
« Viens, ma Dolly, viens !… » dit Jane.
Et elle cherchait à l’entraîner, à détourner ses regards de la voile qui se déplaçait à l’horizon.
Dolly résista.
« Non !… Non ! » s’écria-t-elle.
Et elle repoussa la mulâtresse avec une force dont on ne l’eût pas crue capable.
Mrs. Burker et Nô se sentirent très inquiètes. Elles pouvaient craindre que Dolly leur échappât, qu’irrésistiblement attirée par cette troublante vision, où dominait le souvenir de John, elle voulût descendre les pentes de Knob-Hill et se précipiter vers la mer.
Mais, subitement, cette surexcitation tomba. Le soleil venait de disparaître derrière un nuage, et la voile n’apparaissait plus à la surface de l’Océan.
Dolly redevenue inerte, le bras retombé, le regard éteint, n’avait plus conscience de la situation. Les sanglots qui soulevaient convulsivement sa poitrine avaient cessé, comme si la vie se fût retirée d’elle. Alors Jane lui prit la main ; elle se laissa emmener sans résistance et rentra tranquillement à Prospect-House.
À partir de ce jour, Len Burker décida que Dolly ne se promènerait plus que dans l’enclos du chalet, et Jane dut se conformer à cette injonction.
Ce fut à cette époque que M. William Andrew se décida à instruire le capitaine John de tout ce qui s’était passé, l’aliénation de Mrs. Branican ne laissant plus l’espoir d’une amélioration. Ce ne fut pas à Singapore, d’où le Franklin devait être déjà reparti, après avoir achevé sa relâche, ce fut à Calcutta qu’il adressa une longue dépêche, que John trouverait à son arrivée aux Indes.
Et cependant, bien que M. William Andrew ne conservât plus alors aucune espérance au sujet de Dolly, d’après les médecins, une modification dans son état mental était encore possible, si elle éprouvait une secousse violente, par exemple le jour où son mari reparaîtrait devant elle. Cette chance, il est vrai, c’était la seule qui restât, et, si faible qu’elle fût, M. William Andrew ne voulut pas la négliger dans sa dépêche à John Branican. Aussi, après l’avoir supplié de ne point s’abandonner au désespoir, il l’engageait à remettre au second, Harry Felton, le commandement du Franklin, et à revenir à San-Diégo par les voies les plus rapides. Cet excellent homme eût sacrifié ses intérêts les plus chers pour tenter cette dernière épreuve sur Dolly et il demandait au jeune capitaine de lui répondre télégraphiquement ce qu’il croirait devoir faire.
Lorsque Len Burker eut pris connaissance de cette dépêche que M. William Andrew jugea convenable de lui communiquer, il l’approuva, tout en exprimant sa crainte que le retour de John fût impuissant à produire un ébranlement moral dont on pût espérer quelque salutaire effet. Mais Jane se rattacha à cet espoir, que la vue de John pourrait rendre la raison à Dolly, et Len Burker promit de lui écrire dans ce sens, afin qu’il ne retardât pas son départ pour San-Diégo – promesse qu’il ne tint pas, d’ailleurs.
Pendant les semaines qui suivirent, aucun changement ne se produisit dans l’état de Mrs. Branican. Si la vie physique n’était nullement troublée en elle, et bien que la santé ne laissât rien à désirer, l’altération de sa physionomie n’était que trop visible. Ce n’était plus cette femme qui n’avait pas encore atteint sa vingt et unième année, avec ses traits plus accusés, son teint dont la coloration si chaude avait pâli, comme si le feu de l’âme se fût éteint en elle. D’ailleurs il était rare qu’on pût l’apercevoir, à moins que ce fût dans le jardin du chalet, assise sur quelque banc, ou se promenant auprès de Jane, qui la soignait avec un dévouement infatigable.
Au commencement du mois de juin, il y avait deux mois et demi que le Franklin avait quitté le port de San-Diégo. Depuis sa rencontre avec le Boundary, on n’en avait plus eu de nouvelles. À cette date, après avoir relâché à Singapore, sauf le cas d’accidents improbables, il devait être sur le point d’arriver à Calcutta. Aucun mauvais temps exceptionnel n’avait été signalé dans le Nord-Pacifique ni dans l’océan Indien, qui aurait pu occasionner des retards à un voilier de grande marche.
Cependant M. William Andrew ne laissait pas d’être surpris de ce défaut d’informations nouvelles. Il ne s’expliquait pas que son correspondant ne lui eût pas signalé le passage du Franklin à Singapore. Comment admettre que le Franklin n’y eût pas relâché, puisque le capitaine John avait des ordres formels à cet égard. Enfin, on le saurait dans quelques jours, dès que le Franklin serait arrivé à Calcutta.
Une semaine s’écoula. Au 15 juin, pas de nouvelles encore. Une dépêche fut alors expédiée au correspondant de la maison Andrew demandant une réponse immédiate à propos de John Branican et du Franklin.
Cette réponse arriva deux jours après.
On ne savait rien du Franklin à Calcutta. Le trois-mâts américain n’avait pas même été rencontré, à cette date, dans les parages du golfe du Bengale.
La surprise de M. William Andrew se changea en inquiétude, et, comme le secret d’un télégramme est impossible à garder, le bruit se répandit à San-Diégo que le Franklin n’était arrivé ni à Calcutta ni à Singapore.
La famille Branican allait-elle donc être frappée d’un autre malheur – malheur qui atteindrait aussi les familles de San-Diégo, auxquelles appartenait l’équipage du Franklin ?
Len Burker ne laissa pas d’être très impressionné, lorsqu’il apprit ces alarmantes nouvelles. Cependant son affection pour le capitaine John n’avait jamais été démonstrative, et il n’était pas homme à s’affliger du malheur des autres, même quand il s’agissait de sa propre famille. Quoi qu’il en soit, depuis le jour où l’on put être très sérieusement inquiet sur le sort du Franklin, il parut plus sombre, plus soucieux, plus fermé à toutes relations – même pour ses affaires. On ne le vit que rarement dans les rues de San-Diégo, à son office de Fleet Street, et il eut l’air de vouloir se confiner dans l’enclos de Prospect-House.
Quant à Jane, sa figure pâle, ses yeux rougis par les larmes, sa physionomie profondément abattue, disaient qu’elle devait passer de nouveau par de terribles épreuves.
Ce fut vers cette époque qu’un changement se produisit dans le personnel du chalet. Sans motif apparent, Len Burker renvoya la servante, qui avait été gardée jusqu’alors, et dont le service cependant ne donnait lieu à aucune plainte.
La mulâtresse resta uniquement chargée des soins du ménage. À l’exception de Jane et d’elle, personne n’eut plus accès près de Mrs. Branican. M. William Andrew, dont la santé était très éprouvée par ces coups de la mauvaise fortune, avait dû cesser ses visites à Prospect-House. Au surplus, devant la perte presque probable du Franklin, qu’aurait-il pu dire, qu’aurait-il pu faire ? D’ailleurs, depuis l’interruption de ses promenades, il savait que Dolly avait recouvré tout son calme et que les troubles nerveux avaient disparu. Elle vivait, maintenant, elle végétait plutôt dans un état d’inconscience, qui était le caractère propre de sa folie, et sa santé n’exigeait plus aucun soin spécial.
À la fin de juin, M. William Andrew reçut une nouvelle dépêche de Calcutta. Les correspondances maritimes ne signalaient le Franklin sur aucun des points de la route qu’il avait dû suivre à travers les parages des Philippines, des Célèbes, de la mer de Java et de l’océan Indien. Or, comme ce bâtiment avait quitté depuis trois mois le port de San-Diégo, il était à supposer qu’il s’était perdu corps et biens, soit par collision, soit par naufrage, avant même d’être arrivé à Singapore.
Cette suite de catastrophes, dont la famille Branican venait d’être victime, faisait à Len Burker une situation sur laquelle il est nécessaire d’appeler l’attention.
On ne l’a point oublié, si la position pécuniaire de Mrs. Branican était fort modeste, celle-ci devait être l’unique héritière de son oncle, le riche Edward Starter. Toujours retiré dans son vaste domaine forestier, relégué pour ainsi dire dans la partie la plus inabordable de l’État de Tennessee, cet original s’était interdit de jamais donner de ses nouvelles. Comme il n’avait guère que cinquante-neuf ans, sa fortune pouvait se faire longtemps attendre.
Peut-être même eût-il modifié ses dispositions, s’il avait appris que Mrs. Branican, la seule parente directe qui lui restât de toute sa famille, avait été frappée d’aliénation mentale depuis la mort de son enfant. Mais il l’ignorait, ce double malheur ; il n’aurait d’ailleurs pu l’apprendre, s’étant constamment refusé à recevoir des lettres comme à en écrire. Len Burker aurait pu, il est vrai, enfreindre cette défense, à raison des changements survenus dans l’existence de Dolly, et Jane lui avait laissé entendre que son devoir exigeait qu’il avisât Edward Starter ; mais il lui avait imposé silence, et s’était bien gardé de suivre ce conseil.
C’est que son intérêt lui commandait de s’abstenir, et, entre son intérêt et son devoir, il n’était pas homme à hésiter, fût-ce un instant. Ses affaires prenaient chaque jour une tournure trop inquiétante pour qu’il voulût sacrifier cette dernière chance de fortune.
En effet, la situation était très simple : si Mrs. Branican mourait sans enfants, sa cousine Jane, unique parente qui eût qualité pour hériter d’elle, bénéficierait de son héritage. Or, depuis la mort du petit Wat, Len Burker avait certainement vu s’accroître les droits de sa femme à l’héritage d’Edward Starter, c’est-à-dire les siens.
Et, en réalité, les événements ne s’accordaient-ils pas pour lui procurer cette énorme fortune ? Non seulement l’enfant était mort, non seulement Dolly était folle, mais, d’après l’avis des médecins, il n’y avait que le retour du capitaine John qui pût modifier son état mental.
Et précisément, le sort du Franklin donnait les plus vives inquiétudes. Si les nouvelles continuaient à faire défaut pendant quelques semaines encore, si John Branican n’était pas rencontré en mer, si la maison Andrew n’apprenait pas que son bâtiment eût relâché dans un port quelconque, c’est que ni le Franklin ni l’équipage ne reviendraient jamais à San-Diégo. Alors, il n’y aurait plus que Dolly, privée de raison, entre la fortune qui devait lui revenir et Len Burker. Et, aux prises avec une situation désespérée, que ne tenterait-il pas, cet homme sans conscience, lorsque la mort d’Edward Starter aurait mis Dolly en possession de son riche héritage ?
Mais, pour que Mrs. Branican héritât, il fallait qu’elle survécût à son oncle. Len Burker avait donc intérêt à ce que la vie de cette malheureuse femme se prolongeât jusqu’au jour où l’héritage d’Edward Starter aurait passé sur sa tête. Il n’avait plus à présent que deux chances contre lui : ou la mort de Dolly, survenant trop tôt, ou le retour du capitaine John, dans le cas où, après avoir fait naufrage sur quelque île inconnue, il parviendrait à se rapatrier. Mais cette dernière éventualité était à tout le moins très aléatoire, et la perte totale du Franklin devait être déjà considérée comme certaine.
Tel était le cas de Len Burker, tel était l’avenir qu’il entrevoyait, et cela au moment où il se sentait réduit aux suprêmes expédients. En effet, si la justice intervenait dans ses affaires, il aurait à répondre d’abus de confiance caractérisés. Une partie des fonds qui lui avaient été confiés par des imprudents, ou qu’il avait attirés en usant de manœuvres indélicates, n’était plus dans sa caisse. Les réclamations finiraient par se produire, bien qu’il employât l’argent des uns à désintéresser les autres. Il y avait là un état de choses qui ne pouvait durer. La ruine approchait, plus que la ruine, le déshonneur, et ce qui touchait bien autrement un tel homme, son arrestation sous les inculpations les plus graves.
Mrs. Burker soupçonnait sans doute que la situation de son mari était extrêmement menacée, mais n’en était pas à croire qu’elle pût se dénouer par l’intervention de la justice. Au surplus, la gêne n’était pas encore très sensible dans le chalet de Prospect-House.
Voici pour quelle raison.
Depuis que Dolly avait été frappée d’aliénation mentale, en l’absence de son mari, il y avait eu lieu de lui nommer un tuteur. Len Burker s’était trouvé tout désigné pour cette fonction en raison de sa parenté avec Mrs. Branican, et il avait par le fait l’administration de sa fortune. L’argent que le capitaine John avait laissé en partant pour subvenir aux besoins du ménage étant à sa disposition, il en avait usé pour ses nécessités personnelles.
C’était peu de choses, en somme, car l’absence du Franklin ne devait durer que cinq à six mois, mais il y avait le patrimoine que Dolly avait apporté en mariage, et bien qu’il ne comprît que quelques milliers de dollars, Len Burker, en l’employant à faire face aux réclamations trop pressantes, serait à même de gagner du temps – ce qui était l’essentiel.
Aussi ce malhonnête homme n’hésita-t-il pas à abuser de son mandat de tuteur. Il détourna les titres qui composaient l’avoir de Mrs. Branican, à la fois sa pupille et sa parente. Grâce à ces ressources illicites, il put obtenir un peu de répit et se lancer dans de nouvelles affaires non moins équivoques. Engagé sur la route qui conduit au crime, Len Burker, s’il le fallait, la suivrait jusqu’au bout.
D’ailleurs, le retour du capitaine John était de moins en moins à redouter. Les semaines s’écoulaient, et la maison Andrew ne recevait aucune nouvelle du Franklin, dont la présence n’avait été signalée nulle part depuis six mois. Août et septembre se passèrent. Ni à Calcutta, ni à Singapore, les correspondances n’avaient relevé le plus léger indice qui permît de savoir ce qu’était devenu le trois-mâts américain. Maintenant, on le considérait, non sans raison, comme perdu totalement, et c’était un deuil public pour San-Diégo. Comment avait-il péri ? Là-dessus, les opinions ne pouvaient guère varier, bien que l’on fût réduit à des conjectures. En effet, depuis le départ du Franklin, plusieurs bâtiments de commerce, de même destination, avaient nécessairement pris la même direction. Or, comme ils n’en avaient retrouvé aucune trace, il y avait lieu de s’arrêter à une hypothèse très vraisemblable : c’est que le Franklin, engagé dans un de ces formidables ouragans, une de ces irrésistibles tornades, qui battent les parages de la mer des Célèbes ou de la mer de Java, avait péri corps et biens ; c’est que pas un seul homme n’avait survécu à ce désastre. Au 15 octobre 1875, il y avait sept mois que le Franklin avait quitté San-Diégo, et tout portait à croire qu’il n’y reviendrait jamais.
C’était même, à cette époque, une telle conviction dans la ville, que des souscriptions venaient d’être ouvertes en faveur des familles si malheureusement frappées par cette catastrophe. L’équipage du Franklin, officiers et matelots, appartenait au port de San-Diégo, et il y avait là des femmes, des enfants, des parents, menacés de misère, et qu’il fallait secourir.
L’initiative de ces souscriptions fut prise par la maison Andrew, qui s’inscrivit pour une somme importante. Par intérêt autant que par prudence, Len Burker voulut contribuer lui aussi à cette œuvre charitable. Les autres maisons de commerce de la ville, les propriétaires, les détaillants, suivirent cet exemple. Il en résulta que les familles de l’équipage disparu purent être assistées dans une large mesure, ce qui allégea quelque peu les conséquences de ce sinistre maritime.
On le pense, M. William Andrew considérait comme un devoir d’assurer à Mrs. Branican, privée de la vie intellectuelle, au moins la vie matérielle. Il savait qu’avant son départ, le capitaine John avait laissé au ménage ce qui était nécessaire pour ses besoins, calculés sur une absence de six à sept mois. Mais, pensant que ces ressources devaient toucher à leur fin, et ne voulant pas que Dolly fût à la charge de ses parents, il résolut de s’entretenir à ce sujet avec Len Burker.
Le 17 octobre, dans l’après-midi, bien que sa santé ne fût pas encore complètement rétablie, l’armateur prit le chemin de Prospect-House, et, après avoir remonté le haut quartier de la ville, il arriva devant le chalet.
À l’extérieur, rien de changé, si ce n’est que les persiennes des fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage étaient fermées hermétiquement. On eût dit une maison inhabitée, silencieuse, enveloppée de mystère.
M. William Andrew sonna à la porte qui était ménagée entre les barrières de l’enclos. Personne ne se montra. Il ne semblait même pas que le visiteur eût été vu ni entendu.
Est-ce donc qu’il n’y avait personne en ce moment à Prospect-House ?
Second coup de sonnette, suivi, cette fois, du bruit d’une porte latérale qui s’ouvrait.
La mulâtresse parut, et, dès qu’elle eut reconnu M. William Andrew, elle ne put retenir un geste de dépit, dont celui-ci ne s’aperçut pas, d’ailleurs.
Cependant la mulâtresse s’était approchée, et sans attendre que la porte eût été ouverte, M. William Andrew, lui parlant par-dessus la clôture :
« Est-ce que mistress Branican n’est pas chez elle ? demanda-t-il.
– Elle est sortie… monsieur Andrew… répondit Nô, avec une hésitation singulière, très visiblement mêlée de crainte.
– Où donc est-elle ?… dit M. William Andrew, qui insista pour entrer.
– Elle est en promenade avec mistress Burker.
– Je croyais qu’on avait renoncé à ces promenades, qui la surexcitaient et provoquaient des crises ?…
– Oui, sans doute… répondit Nô. Mais, depuis quelques jours… nous avons repris ces sorties… Cela semble maintenant faire quelque bien à mistress Branican…
– Je regrette qu’on ne m’ait pas prévenu, répondit M. William Andrew. – M. Burker est-il au chalet ?
– Je ne sais…
– Assurez-vous-en, et, s’il y est, prévenez-le que je désire lui parler. »
Avant que la mulâtresse eût répondu – et peut-être eût-elle été très embarrassée pour répondre ! – la porte du rez-de-chaussée s’ouvrit. Len Burker parut alors sur le perron, traversa le jardin, et s’avança, disant :
« Veuillez vous donner la peine d’entrer, monsieur Andrew. En l’absence de Jane qui est sortie avec Dolly, vous me permettrez de vous recevoir. »
Et cela ne fut pas dit de ce ton froid, qui était si habituel à Len Burker, mais d’une voix légèrement troublée.
En somme, puisque c’était précisément pour voir Len Burker que M. William Andrew était venu à Prospect-House, il franchit la porte de l’enclos. Puis, sans accepter l’offre qui lui fut faite de passer dans le salon du rez-de-chaussée, il vint s’asseoir sur un des bancs du jardin.
Len Burker, prenant alors la parole, confirma ce que la mulâtresse avait dit : depuis quelques jours, Mrs. Branican avait recommencé ses promenades aux environs de Prospect-House, ce qui était très profitable à sa santé.
« Dolly ne reviendra-t-elle pas bientôt ? demanda M. William Andrew.
– Je ne crois pas que Jane doive la ramener avant le dîner », répondit Len Burker.
M. William Andrew parut fort contrarié, car il fallait absolument qu’il fût de retour à sa maison de commerce pour l’heure du courrier. D’ailleurs, Len Burker ne lui offrit même pas d’attendre au chalet Mrs. Branican.
« Et vous n’avez constaté aucune amélioration dans l’état de Dolly ? reprit-il.
– Non, malheureusement, monsieur Andrew, et il est à craindre qu’il ne s’agisse là d’une folie, dont ni les soins ni le temps ne pourront avoir raison.
– Qui sait, monsieur Burker ? Ce qui ne semble plus possible aux hommes est toujours possible à Dieu ! »
Len Burker secoua la tête en homme qui n’admet guère l’intervention divine dans les choses de ce monde.
« Ce qui est surtout regrettable, reprit M. William Andrew, c’est que nous ne devons plus compter sur le retour du capitaine John. Il faut donc renoncer aux modifications heureuses, que ce retour aurait peut-être amenées dans l’état mental de la pauvre Dolly. Vous n’ignorez pas, monsieur Burker, que nous avons renoncé à tout espoir de revoir le Franklin ?…
– Je ne l’ignore point, monsieur Andrew, et c’est un nouveau et plus grand malheur ajouté à tant d’autres. Et cependant – sans même que la Providence s’en mêlât, ajouta-t-il d’un ton ironique assez déplacé en ce moment – le retour du capitaine John, à mon sens, ne serait nullement extraordinaire.
– Après que sept mois se sont écoulés sans aucune nouvelle du Franklin, fit observer M. William Andrew, et lorsque les informations que j’ai fait prendre n’ont donné aucun résultat ?…
– Mais rien ne prouve que le Franklin ait sombré en pleine mer, reprit Len Burker. N’a-t-il pu faire naufrage sur un des nombreux écueils de ces parages qu’il a dû traverser ?… Qui sait si John et ses matelots ne se sont pas réfugiés dans une île déserte ?… Or, si cela est, ces hommes, résolus et énergiques, sauront bien travailler à leur rapatriement… Ne peuvent-ils construire une barque avec les débris de leur navire ?… Leurs signaux ne peuvent-ils pas être aperçus, si un bâtiment passe en vue de l’île ?… Évidemment, un certain temps est nécessaire pour que ces éventualités se produisent… Non !… je ne désespère pas du retour de John… dans quelques mois, sinon dans quelques semaines… Il y a nombre d’exemples de naufragés que l’on croyait définitivement perdus… et qui sont revenus au port ! »
Len Burker avait parlé, cette fois, avec une volubilité qui ne lui était pas ordinaire. Sa physionomie, si impassible, s’était animée. On eût dit qu’en s’exprimant de la sorte, en faisant valoir des raisons plus ou moins bonnes au sujet des naufragés, ce n’était pas à M. William Andrew qu’il répondait, mais à lui-même, à ses propres anxiétés, à la crainte qu’il éprouvait toujours de voir, sinon le Franklin signalé au large de San-Diégo, du moins un autre navire ramenant le capitaine John et son équipage. C’eût été le renversement du système sur lequel il avait échafaudé son avenir.
« Oui… répondit alors M. William Andrew, je le sais… Il y a eu de ces sauvetages quasi miraculeux… Tout ce que vous m’avez dit là, monsieur Burker, je me le suis dit… Mais il m’est impossible de conserver le moindre espoir ! Quoi qu’il en soit – et c’est ce dont je suis venu vous parler aujourd’hui – je désire que Dolly ne reste point à votre charge…
– Oh ! monsieur Andrew…
– Non, monsieur Burker, et vous permettrez que les appointements du capitaine John restent à la disposition de sa femme, tant qu’elle vivra…
– Je vous remercie pour elle, répondit Len Burker. Cette générosité…
– Je ne crois faire que mon devoir, reprit M. William Andrew. Et, pensant que l’argent laissé par John avant son départ doit être en grande partie dépensé…
– En effet, monsieur Andrew, répondit Len Burker ; mais Dolly n’est pas sans famille, c’est aussi notre devoir de lui venir en aide… tout autant que par affection…
– Oui… je sais que nous pouvons compter sur le dévouement de Mrs. Burker. Néanmoins, laissez-moi intervenir dans une certaine mesure pour assurer à la femme du capitaine John, à sa veuve, hélas !… l’aisance et les soins qui, j’en suis certain, ne lui auraient jamais fait défaut de votre part.
– Ce sera comme vous le voudrez, monsieur Andrew.
– Je vous ai apporté, monsieur Burker, ce que je regarde comme étant légitimement dû au capitaine Branican depuis le départ du Franklin, et, en votre qualité de tuteur, vous pourrez chaque mois faire toucher ses émoluments à ma caisse.
– Puisque vous le désirez… répondit Len Burker.
– Si même vous voulez bien me donner un reçu de la somme que je vous apporte…
– Très volontiers, monsieur Andrew. »
Et Len Burker alla dans son cabinet pour libeller le reçu en question. Lorsqu’il fut revenu dans le jardin, M. William Andrew, très au regret de n’avoir pas rencontré Dolly et de ne pouvoir attendre son retour, le remercia du dévouement que sa femme et lui montraient envers la pauvre folle. Il était bien entendu qu’au moindre changement qui se produirait dans son état, Len Burker en donnerait avis à M. William Andrew. Celui-ci prit alors congé, fut reconduit jusqu’à la porte de l’enclos, s’arrêta un instant pour voir s’il n’apercevrait pas Dolly revenant à Prospect-House en compagnie de Jane, puis, il redescendit vers San-Diégo. Dès qu’il fut hors de vue, Len Burker appela vivement la mulâtresse et lui dit :
« Jane sait-elle que monsieur Andrew vient de se présenter au chalet ?
– Très probablement, Len. Elle l’a vu arriver comme elle l’a vu s’en aller.
– S’il se représentait ici – et ce n’est pas à supposer, du moins de quelque temps – il ne faut pas qu’il voie Jane, ni Dolly surtout !… Tu entends, Nô ?
– J’y veillerai, Len.
– Et si Jane insistait…
– Oh ! quand tu as dit : je ne veux pas ! répliqua Nô, ce n’est pas Jane qui essayera de lutter contre ta volonté.
– Soit, mais il faut se garder des surprises !… Le hasard pourrait amener une rencontre… et… dans ce moment… ce serait risquer de tout perdre…
– Je suis là, répondit la mulâtresse, et tu n’as rien à craindre, Len !… Personne n’entrera à Prospect-House tant que… tant que cela ne nous conviendra pas ! »
Et, de fait, pendant les deux mois qui suivirent, la maison resta plus fermée que jamais. Jane et Dolly ne se montraient plus, même dans le petit jardin. On ne les apercevait ni sous la véranda, ni aux fenêtres du premier étage qui étaient invariablement closes. Quant à la mulâtresse, elle ne sortait que pour les besoins du ménage, le moins longtemps possible, et encore ne le faisait-elle point en l’absence de Len Burker, de sorte que Dolly ne fut jamais seule avec Jane au chalet. On aurait pu observer aussi que, pendant les derniers mois de l’année, Len Burker ne vint que très rarement à son office de Fleet Street. Il y eut même des semaines qui se passèrent sans qu’il y parût, comme si, prenant à tâche de diminuer ses affaires, il se préparait un nouvel avenir.
Et ce fut dans ces conditions que s’acheva cette année 1875, qui avait été si funeste à la famille Branican, John perdu en mer, Dolly privée de raison, leur enfant noyé dans les profondeurs de la baie de San-Diégo !
Aucune nouvelle du Franklin, pendant les premiers mois de l’année 1876. Nul indice de son passage, dans les mers des Philippines, des Célèbes ou de Java. Il en fut de même pour les parages de l’Australie septentrionale. D’ailleurs, comment admettre que le capitaine John se fût aventuré à travers le détroit de Torrès ? Une fois seulement, au nord des îles de la Sonde, à trente milles de Batavia, un morceau d’étrave fut repêché par une goélette fédérale et rapporté à San-Diégo, pour voir s’il n’appartenait pas au Franklin. Mais, après un examen plus approfondi, il fut démontré que cette épave devait être d’un bois plus vieux que les matériaux employés par les constructeurs du navire disparu.
Au surplus, ce fragment ne se serait détaché que si le navire s’était fracassé sur quelque écueil ou s’il avait été abordé en mer. Or, dans ce dernier cas, le secret de la collision n’aurait pu être si bien gardé qu’il n’en eût transpiré quelque chose – à moins que les deux bâtiments n’eussent coulé après l’abordage. Mais, puisqu’on ne signalait point la disparition d’un autre navire, qui eût remonté à une dizaine de mois, l’idée d’une collision était à écarter, comme aussi la supposition d’un naufrage sur côte, pour en revenir à l’explication la plus simple : c’est que le Franklin devait avoir sombré sous le coup d’une de ces tornades qui visitent fréquemment les parages de la Malaisie, et auxquelles nul bâtiment ne saurait résister.
Un an s’étant écoulé depuis le départ du Franklin, il fut définitivement classé dans la catégorie des navires perdus ou supposés perdus, qui figurent en si grand nombre dans les annales des sinistres maritimes.
Cet hiver – 1875-1876 – avait été très rigoureux, même dans cette heureuse région de la basse Californie, où le climat est généralement modéré. Par les froids excessifs qui persistèrent jusqu’à la fin de février, personne ne pouvait s’étonner que Mrs. Branican n’eût jamais quitté Prospect-House, pas même pour prendre l’air dans le petit enclos.
À se prolonger, cependant, cette réclusion eût sans doute fini par devenir suspecte aux gens qui demeuraient dans le voisinage du chalet. Mais on se serait demandé si la maladie de Mrs. Branican ne s’était pas aggravée, plutôt que de supposer que Len Burker pût avoir un intérêt quelconque à cacher la malade. Aussi le mot de séquestration ne fut-il jamais prononcé. Quant à M. William Andrew, il avait été retenu à la chambre durant une grande partie de l’hiver, impatient de voir par lui-même dans quel état se trouvait Dolly, il se promettait d’aller à Prospect-House, dès qu’il serait en état de sortir.
Or, dans la première semaine de mars, voilà que Mrs. Branican reprit ses promenades aux environs de Prospect-House, en compagnie de Jane et de la mulâtresse. Peu de temps après, dans une visite qu’il fit au chalet, M. William Andrew constata que la santé de la jeune femme ne donnait aucune inquiétude. Physiquement, son état était aussi satisfaisant que possible. Moralement, il est vrai, aucune amélioration ne s’était produite : inconscience, défaut de mémoire, manque d’intelligence, c’était toujours là les caractères de cette dégénérescence mentale. Même au cours de ses promenades, qui auraient pu lui rappeler quelques souvenirs, en présence des enfants qu’elle rencontrait sur sa route, devant cette mer animée de voiles lointaines où se perdait son regard, Mrs. Branican n’éprouvait plus cette émotion qui l’avait si profondément troublée autrefois. Elle ne cherchait pas à s’enfuir, et, maintenant, on pouvait la laisser seule à la garde de Jane. Toute idée de résistance, toute velléité de réaction étant éteintes, c’était la plus absolue résignation, doublée de la plus complète indifférence. Et, lorsque M. William Andrew eut revu Dolly, il dut se répéter que sa folie était incurable.
À cette époque, la situation de Len Burker était de plus en plus compromise. Le patrimoine de Mrs. Branican dont il avait violé le dépôt, n’avait pas suffi à combler l’abîme creusé sous ses pieds. Cette lutte à laquelle il s’opiniâtrait allait prendre fin avec ses dernières ressources. Quelques mois encore, quelques semaines peut-être, il serait menacé de poursuites judiciaires, dont il ne parviendrait à éviter les conséquences qu’en abandonnant San-Diégo.
Une seule circonstance aurait pu le sauver ; mais il ne semblait pas qu’elle dût se produire – du moins en temps utile. En effet, si Mrs. Branican était vivante, son oncle Edward Starter continuait à vivre et à bien vivre. Non sans d’infinies précautions, afin qu’il n’en fût point informé, Len Burker avait pu se procurer des nouvelles de ce Yankee, confiné au fond de ses terres du Tennessee.
Robuste et vigoureux, dans la plénitude de ses facultés morales et physiques, ayant à peine soixante ans, Edward Starter passait son existence au grand air, au milieu des prairies et des forêts de cet immense territoire, dépensant son activité en parties de chasse à travers cette giboyeuse contrée, ou en parties de pêche sur les nombreux cours d’eau qui l’arrosent, se démenant sans cesse à pied ou à cheval, administrant par lui et rien que par lui ses vastes domaines. Décidément, c’était un de ces rudes fermiers du Nord-Amérique, qui meurent centenaires, et encore ne s’explique-t-on pas pourquoi ils veulent bien se décider à mourir.
Il n’y avait donc pas à compter dans un délai prochain sur cet héritage, et toute vraisemblance était même pour que l’oncle survécût à sa nièce. Les espérances que Len Burker avait pu concevoir de ce chef s’écroulaient manifestement, et devant lui se dressait l’inévitable catastrophe.
Deux mois s’écoulèrent, deux mois pendant lesquels sa situation devint pire encore. Des bruits inquiétants coururent sur son compte à San-Diégo comme au dehors. Maintes menaces lui furent adressées par des gens qui ne pouvaient plus rien obtenir de lui. Pour la première fois, M. William Andrew eut connaissance de ce qui était, et, très alarmé au sujet des intérêts de Mrs. Branican, il prit la résolution d’obliger son tuteur à lui rendre des comptes. S’il le fallait, la tutelle de Dolly serait remise à quelque mandataire plus digne de confiance, bien qu’il n’y eût rien à reprocher à Jane Burker, profondément dévouée à sa cousine.
Or, à cette époque déjà, les deux tiers du patrimoine de Mrs. Branican étaient dévorés, et, de cette fortune, il ne restait à Len Burker qu’un millier et demi de dollars.
Au milieu des réclamations qui le pressaient de toutes parts, un millier et demi de dollars, c’était une goutte d’eau dans la baie de San-Diégo ! Mais, ce qui était insuffisant pour faire face à ses obligations devait lui suffire encore, s’il voulait fuir pour se mettre à l’abri des poursuites. Et il n’était que temps.
En effet, des plaintes ne tardèrent pas à être déposées contre Len Burker – plaintes en escroqueries et abus de confiance. Bientôt il fut sous le coup d’un mandat d’arrestation. Mais, lorsque les agents se présentèrent à son office de Fleet Street, il n’y avait pas paru depuis la veille.
Les agents se transportèrent aussitôt à Prospect-House… Len Burker avait quitté le chalet au milieu de la nuit. Qu’elle l’eût voulu ou non, sa femme avait été contrainte de le suivre. Seule la mulâtresse Nô était restée près de Mrs. Branican.
Des recherches furent alors ordonnées à San-Diégo, puis à San-Francisco, et sur divers points de l’État de Californie, afin de retrouver les traces de Len Burker : elles ne produisirent aucun résultat.
Dès que le bruit de cette disparition se fut répandu dans la ville, un tollé s’éleva contre l’indigne agent d’affaires, dont le déficit – on l’apprit rapidement – se chiffrait par une somme considérable.
Ce jour-là – 17 mai – à la première heure, M. William Andrew, s’étant rendu à Prospect-House, avait constaté qu’il ne restait plus rien des valeurs appartenant à Mrs. Branican. Dolly était absolument sans ressources. Son infidèle tuteur n’avait même pas laissé de quoi subvenir à ses premiers besoins.
M. William Andrew s’arrêta aussitôt au seul parti qu’il y eût à prendre : c’était de faire entrer Mrs. Branican dans une maison de santé, où sa situation serait assurée, et de congédier cette Nô, qui ne lui inspirait aucune confiance.
Donc, si Len Burker avait espéré que la mulâtresse resterait près de Dolly, et qu’elle le tiendrait au courant des modifications que son état de santé ou de fortune subirait dans l’avenir, il fut déçu de ce chef.
Nô, mise en demeure de quitter Prospect-House, partit le jour même. Dans la pensée qu’elle chercherait sans doute à rejoindre les époux Burker, la police la fit observer pendant quelque temps. Mais cette femme, très défiante et très rusée, parvint à dépister les agents, et disparut à son tour, sans que l’on sût ce qu’elle était devenue.
Maintenant, il était abandonné, ce chalet de Prospect-House, où John et Dolly avaient vécu si heureux, où ils avaient fait tant de rêves pour le bonheur de leur enfant !
Ce fut dans la maison de santé du docteur Brumley, qui l’avait déjà soignée, que Mrs. Branican fut conduite par M. William Andrew. Son état mental se ressentirait-il du changement récemment produit dans son existence ? On l’espéra vainement. Elle resta aussi indifférente qu’elle l’avait été à Prospect-House. La seule particularité digne d’être relevée, c’est qu’une sorte d’instinct naturel semblait surnager au milieu du naufrage de sa raison. Quelquefois, il lui arrivait de murmurer une chanson de bébé, comme si elle eût voulu endormir un enfant entre ses bras. Mais le nom du petit Wat ne s’échappait jamais de ses lèvres.
Au cours de l’année 1876, aucune nouvelle de John Branican. Les rares personnes qui auraient pu croire encore que, si le Franklin ne revenait pas, son capitaine et son équipage seraient, malgré cela, rapatriés, furent contraintes de renoncer à cette conjecture. L’espérance ne peut indéfiniment résister à l’action destructive du temps. Aussi cette chance de retrouver les naufragés, qui s’affaiblissait de jour en jour, fut elle réduite à néant, lorsque l’année 1877, prenant fin, eut porté à plus de dix-huit mois le délai durant lequel on n’avait rien appris relativement au navire disparu.
Il en fut de même pour ce qui concernait les époux Burker. Les recherches étant demeurées infructueuses, on ne savait en quel pays ils étaient allés se réfugier, on ignorait le lieu où tous deux se cachaient sous un faux nom.
Et, à la vérité, il aurait eu raison de se plaindre de sa malchance, ce Len Burker, de n’avoir pu maintenir sa situation à l’office de Fleet Street. En effet, deux ans après sa disparition, l’aléa sur lequel il avait échafaudé ses plans venait de se réaliser, et il est permis de dire qu’il avait sombré au port !
Vers le milieu du mois de juin 1878, M. William Andrew reçut une lettre à l’adresse de Dolly Branican. Cette lettre l’informait de la mort inopinée d’Edward Starter. Le Yankee avait péri dans un accident. Une balle, tirée par un de ses compagnons de chasse, l’avait par ricochet frappé en plein cœur et tué sur le coup.
À l’ouverture de son testament, il fut reconnu qu’il laissait toute sa fortune à sa nièce, Dolly Starter, femme du capitaine Branican. L’état dans lequel se trouvait actuellement son héritière n’avait rien pu changer à ses dispositions, puisqu’il ignorait qu’elle eût été atteinte de folie, comme il ignorait aussi la disparition du capitaine John.
Aucune de ces nouvelles n’était jamais parvenue au fond de cet État du Tennessee, dans cet inaccessible et sauvage domaine, où, conformément à la volonté d’Edward Starter, ne pénétraient ni lettres ni journaux.
En fermes, en forêts, en troupeaux, en valeurs industrielles de diverses sortes, la fortune du testateur pouvait être évaluée à deux millions de dollars.[3]
Tel était l’héritage que la mort accidentelle d’Edward Starter venait de faire passer sur la tête de sa nièce. Avec quelle joie San-Diégo eût applaudi à cet enrichissement de la famille Branican, si Dolly eût encore été épouse et mère, en pleine possession de son intelligence, si John avait été là pour partager cette richesse avec elle ! Quel usage la charitable femme en aurait fait : Que de malheureux elle aurait secourus ! Mais non ! Les revenus de cette fortune mis en réserve, s’accumuleraient sans profit pour personne. Dans la retraite inconnue où il s’était réfugié, Len Burker eut-il connaissance de la mort d’Edward Starter et des biens considérables qu’il laissait, il est impossible de le dire.
M. William Andrew, administrateur des biens de Dolly, prit le parti d’aliéner les terres du Tennessee, fermes, forêts et prairies, qu’il eût été difficile de gérer à de telles distances. Nombre d’acquéreurs se présentèrent, et les ventes furent faites dans d’excellentes conditions. Les sommes qui en provinrent, converties en valeurs de premier choix, jointes à celles qui formaient une part importante de l’héritage d’Edward Starter, furent déposées dans les caisses de la Consolidated National Bank de San-Diégo. L’entretien de Mrs. Branican dans la maison du docteur Brumley ne devait absorber qu’une très faible part des revenus dont elle allait être créditée annuellement, et leur accumulation finirait par lui constituer l’une des plus grosses fortunes de la basse Californie.
D’ailleurs, malgré ce changement de situation, il ne fut point question de retirer Mrs. Branican de la maison du docteur Brumley. M. William Andrew ne le jugea pas nécessaire. Cette maison lui offrait tout le confort et aussi tous les soins que ses amis pouvaient désirer. Elle y resta donc, et là, sans doute, s’achèverait cette misérable, cette vaine existence, à laquelle il semblait que l’avenir réservait toutes les chances de bonheur !
Mais si le temps marchait, le souvenir des épreuves qui avaient accablé la famille Branican était toujours aussi vivace à San-Diégo, et la sympathie que Dolly inspirait aussi sincère, aussi profonde qu’au premier jour.
L’année 1879 commença, et tous ceux qui croyaient qu’elle s’écoulerait comme les autres, sans amener aucun changement dans cette situation, se trompaient absolument.
En effet, pendant les premiers mois de l’année nouvelle, le docteur Brumley et les médecins attachés à sa maison furent vivement frappés des modifications que présentait l’état moral de Mrs. Branican. Ce calme désespérant, cette indifférence apathique qu’elle montrait pour tous les détails de la vie matérielle, faisaient graduellement place à une agitation caractéristique. Ce n’étaient point des crises, suivies d’une réaction, où l’intelligence s’annihilait plus absolument encore. Non ! On eût pu croire que Dolly éprouvait le besoin de se reprendre à la vie intellectuelle, que son âme cherchait à rompre les liens qui l’empêchaient de s’épandre à l’extérieur. Des enfants, qui lui furent présentés, obtinrent d’elle un regard, presque un sourire. On ne l’a pas oublié, à Prospect-House, durant la première période de sa folie, elle avait eu de ces échappées d’instinct, qui s’évanouissaient avec la crise. Maintenant, au contraire, ces impressions tendaient à persister. Il semblait que Dolly fût dans le cas d’une personne qui s’interroge, qui cherche à retrouver au fond de sa mémoire des souvenirs lointains.
Mrs. Branican allait-elle donc recouvrer la raison ? Était-ce un travail de régénération qui s’opérait en elle ? La plénitude de sa vie morale lui serait-elle rendue ?… Hélas ! à présent qu’elle n’avait plus ni enfant ni mari, était-il à souhaiter que cette guérison, on peut dire ce miracle, se manifestât, puisqu’elle n’en serait que plus malheureuse !
Que cela fût désirable ou non, les médecins entrevirent la possibilité d’obtenir ce résultat. Tout fut mis en œuvre pour produire sur l’esprit, sur le cœur de Mrs. Branican des secousses durables et salutaires. On jugea même à propos de lui faire quitter la maison du docteur Brumley, de la ramener à Prospect-House, de la réinstaller dans sa chambre du chalet. Et lorsque cela fut fait, elle eut certainement conscience de cette modification apportée à son existence, elle parut prendre intérêt à se trouver dans ces conditions nouvelles.
Avec les premières journées du printemps – on était alors en avril – les promenades recommencèrent aux environs. Mrs. Branican fut plusieurs fois conduite sur les grèves de la pointe Island. Les quelques navires qui passaient au large, elle les suivait du regard, et sa main se tendait vers l’horizon. Mais elle ne cherchait plus à s’échapper comme autrefois, à fuir le docteur Brumley qui l’accompagnait. Elle n’était point affolée par le bruit des lames tumultueuses, couvrant le rivage de leurs embruns. Y avait-il lieu de penser que son imagination l’entraînait alors sur cette route suivie par le Franklin en quittant le port de San-Diégo, au moment où ses hautes voiles disparaissaient derrière les hauteurs de la falaise ?… Oui… peut-être ! Et ses lèvres, un jour, murmurèrent distinctement le nom de John !…
Il était manifeste que la maladie de Mrs. Branican venait d’entrer dans une période dont il y avait lieu d’étudier soigneusement les diverses phases. Peu à peu, en s’habituant à vivre au chalet, elle reconnaissait çà et là les objets qui lui étaient chers. Sa mémoire se reconstituait dans ce milieu, qui avait été si longtemps le sien. Un portrait du capitaine John, au mur de sa chambre, commençait à fixer son attention. Chaque jour, elle le regardait avec plus d’insistance et une larme, inconsciente encore, s’échappait parfois de ses yeux.
Oui ! s’il n’y avait pas eu certitude sur la perte du Franklin, si John eût été sur le point de revenir, s’il eût apparu soudain, peut-être Dolly eût-elle recouvré la raison !… Mais il ne fallait plus compter sur le retour de John !
C’est pourquoi le docteur Brumley résolut de provoquer chez la pauvre femme une secousse qui n’était pas sans danger. Il voulait agir avant que l’amélioration observée fût venue à s’amoindrir, avant que la malade fût retombée dans cette indifférence qui avait été la caractéristique de sa folie depuis quatre ans. Puisqu’il semblait que son âme vibrait encore au souffle des souvenirs, il fallait lui imprimer une vibration suprême, dût-elle en être brisée ! Oui ! tout plutôt que de laisser Dolly rentrer dans ce néant, comparable à la mort !
Ce fut aussi l’avis de M. William Andrew, et il encouragea le docteur Brumley à tenter l’épreuve.
Un jour, le 27 mai, tous deux vinrent chercher Mrs. Branican, à Prospect-House. Une voiture, qui les attendait à la porte, les conduisit à travers les rues de San-Diégo jusqu’aux quais du port, et s’arrêta à l’embarcadère, où la steam-launch prenait les passagers qui voulaient se rendre à la pointe Loma.
L’intention du docteur Brumley, c’était, non de reconstituer la scène de la catastrophe, mais de replacer Mrs. Branican dans la situation où elle se trouvait, lorsqu’elle avait été si brusquement frappée dans sa raison.
En ce moment, le regard de Dolly brillait d’un extraordinaire éclat. Elle était en proie à une singulière animation. Il se faisait comme un remuement dans tout son être…
Le docteur Brumley et M. William Andrew la conduisirent vers la steam-launch, et, à peine eut-elle mis le pied sur le pont, que l’on fut encore plus vivement surpris de son attitude. D’instinct, elle était allée reprendre la place qu’elle occupait au coin de la banquette de tribord, alors qu’elle tenait son enfant entre ses bras. Puis elle regardait le fond de la baie, du côté de la pointe Loma, comme si elle eut cherché le Boundary à son mouillage.
Les passagers de l’embarcation avaient reconnu Mrs. Branican, et, M. William Andrew les ayant prévenus de ce qui allait être tenté, tous étaient sous le coup d’une émotion profonde. Devaient-ils être les témoins d’une scène de résurrection… non la résurrection d’un corps, mais celle d’une âme ?…
Il va sans dire que toutes les précautions avaient été prises pour que, dans une crise d’affolement, Dolly ne pût se jeter par-dessus le bord de l’embarcation.
Déjà on avait franchi un demi-mille, et les yeux de Dolly ne s’étaient pas encore abaissés vers la surface de la baie. Ils étaient toujours dirigés vers la pointe Loma, et, lorsqu’ils s’en détournèrent, ce fut pour observer les manœuvres d’un navire de commerce, qui, toutes voiles dessus, apparaissait à l’entrée du goulet, se rendant à son poste de quarantaine.
La figure de Dolly fut comme transformée… Elle se redressa, en regardant ce navire…
Ce n’était pas le Franklin, et elle ne s’y trompa point. Mais secouant la tête, elle dit :
« John !… Mon John !… Toi aussi, tu reviendras bientôt… et je serai là pour te recevoir ! »
Soudain ses regards semblèrent fouiller les eaux de cette baie qu’elle venait de reconnaître. Elle poussa un cri déchirant, et se retournant vers M. William Andrew :
« Monsieur Andrew… vous… dit-elle. Et lui… mon petit Wat… mon enfant… mon pauvre enfant !… Là… là… je me souviens !… Je me souviens !… »
Et elle tomba agenouillée sur le pont de l’embarcation, les yeux noyés de larmes.
Mrs. Branican revenue à la raison, c’était comme une morte qui serait revenue à la vie. Puisqu’elle avait résisté à ce souvenir, à l’évocation de cette scène, puisque cet éclair de sa mémoire ne l’avait pas foudroyée, pouvait-on, devait-on espérer que cette reprise d’elle-même serait définitive ? Son intelligence ne succomberait-elle pas une seconde fois, lorsqu’elle apprendrait que, depuis quatre ans, les nouvelles du Franklin faisaient défaut, qu’il fallait le considérer comme perdu, corps et biens, qu’elle ne reverrait jamais le capitaine John ?…
Dolly, brisée par cette violente émotion, avait été immédiatement ramenée à Prospect-House. Ni M. William Andrew, ni le docteur Brumley n’avaient voulu la quitter, et grâce aux femmes attachées à son service, elle reçut tous les soins que réclamait son état.
Mais la secousse avait été si rude qu’une fièvre intense s’en suivit. Il y eut même quelques jours de délire, dont les médecins se montrèrent très inquiets, bien que Dolly fût rentrée dans la plénitude de ses facultés intellectuelles. À la vérité, lorsque le moment serait venu de lui faire connaître toute l’étendue de son malheur, que de précautions il y aurait à prendre !
Et d’abord, la première fois que Dolly demanda depuis combien de temps elle était privée de raison :
« Depuis deux mois, répondit le docteur Brumley, qui était préparé à cette question.
– Deux mois… seulement ! » murmura-t-elle.
Et il lui semblait qu’un siècle avait passé sur sa tête !
« Deux mois ! ajouta-t-elle. John ne peut encore être de retour, puisqu’il n’y a que trois mois qu’il est parti !… Et sait-il que notre pauvre petit enfant ?…
– Monsieur Andrew a écrit… répliqua sans hésiter le docteur Brumley.
– Et a-t-on reçu des nouvelles du Franklin ?… »
Réponse fut faite à Mrs. Branican que le capitaine John avait dû écrire de Singapore, mais que ses lettres n’avaient pu encore parvenir. Toutefois, d’après les correspondances maritimes, il y avait lieu de croire que le Franklin ne tarderait pas à arriver aux Indes. Des dépêches étaient attendues sous peu de temps. Puis Dolly ayant demandé pourquoi Jane Burker n’était pas près d’elle, le docteur lui répondit que M. et Mrs. Burker étaient en voyage, et que l’on n’était pas fixé sur l’époque de leur retour. C’était à M. William Andrew qu’incombait la tâche d’apprendre à Mrs. Branican la catastrophe du Franklin. Mais il fut convenu qu’il ne parlerait que lorsque sa raison serait assez raffermie pour supporter ce nouveau coup. Il aurait même soin de ne lui révéler que peu à peu les faits permettant de conclure qu’il ne restait aucun survivant du naufrage.
La question de l’héritage, acquis par la mort de M. Edward Starter, fut également réservée. Mrs. Branican saurait toujours assez tôt qu’elle possédait cette fortune, puisque son mari ne pourrait plus la partager avec elle !
Pendant les quinze jours qui suivirent, Mrs. Branican n’eut aucune communication avec le dehors. M. William Andrew et le docteur Brumley eurent seuls accès près d’elle. Sa fièvre, très intense au début, commençait à diminuer, et ne tarderait probablement pas à disparaître. Autant au point de vue de sa santé que pour n’avoir point à répondre à des questions trop précises, trop embarrassantes, le docteur avait prescrit à la malade un silence absolu. Et, surtout, on évitait devant elle toute allusion au passé, tout ce qui aurait pu lui permettre de comprendre que quatre ans s’étaient écoulés depuis la mort de son enfant, depuis le départ du capitaine John. Pendant quelque temps encore, il importait que l’année 1879 ne fût pour elle que l’année 1875.
D’ailleurs, Dolly n’éprouvait qu’un désir ou plutôt une impatience bien naturelle : c’était de recevoir une première lettre de John. Elle calculait que le Franklin étant sur le point d’arriver à Calcutta, s’il n’y était déjà, la maison Andrew ne tarderait pas à en être avisée par télégramme… Le courrier transocéanique ne se ferait pas attendre… Puis, elle-même, dès qu’elle en aurait la force, écrirait à John… Hélas ! que dirait cette lettre – la première qu’elle lui aurait adressée depuis leur mariage, puisqu’ils n’avaient jamais été séparés avant le départ du Franklin ?… Oui ! que de tristes choses renfermerait cette première lettre !
Et alors se reportant vers le passé, Dolly s’accusait d’avoir causé la mort de son enfant !… Cette néfaste journée du 31 mars revenait à son souvenir !… Si elle eût laissé le petit Wat à Prospect-House, il vivrait encore !… Pourquoi l’avait-elle emmené lors de cette visite au Boundary ?… Pourquoi avait-elle refusé l’offre du capitaine Ellis, qui lui proposait de rester à bord jusqu’à l’arrivée du navire au quai de San-Diégo ?… L’effroyable malheur ne fût pas arrivé !… Et aussi pourquoi, dans un mouvement irréfléchi, avait-elle arraché l’enfant des bras de sa nourrice, au moment où l’embarcation évoluait brusquement pour éviter un abordage !… Elle était tombée, et le petit Wat lui avait échappé… à elle, sa mère… et elle n’avait pas eu l’instinct de le serrer dans une étreinte convulsive… Et, lorsque le matelot l’avait ramenée à bord, le petit Wat n’était plus dans ses bras !… Pauvre enfant, qui n’avait pas même une tombe sur laquelle sa mère pût aller pleurer !
Ces images, trop vivement évoquées dans son esprit, faisaient perdre à Dolly le calme qui lui était si nécessaire. À plusieurs reprises, un violent délire, dû au redoublement de la fièvre, rendit le docteur Brumley extrêmement inquiet. Par bonheur, ces crises se calmèrent, s’éloignèrent, disparurent. enfin. Il n’y eut plus à craindre pour l’état mental de Mrs. Branican. Le moment approchait où M. William Andrew pourrait tout lui dire.
Dès que Dolly fut franchement entrée dans la période de convalescence, elle obtint la permission de quitter son lit. On l’installa sur une chaise longue, devant les fenêtres de sa chambre, d’où son regard embrassait la baie de San-Diégo, et pouvait se porter plus loin que la pointe Loma, jusqu’à l’horizon de mer. Là, elle restait immobile pendant de longues heures.
Puis Dolly voulut écrire à John ; elle avait besoin de lui parler de leur enfant qu’il ne verrait plus, et elle laissa déborder toute sa douleur dans une lettre que John ne devait jamais recevoir.
M. William Andrew prit cette lettre, en promettant de la joindre à son courrier pour les Indes, et, cela fait, Mrs. Branican redevint assez calme, ne vivant plus que dans l’espérance d’obtenir par voie directe ou indirecte des nouvelles du Franklin.
Cependant cet état de choses ne devait pas durer. Évidemment, Dolly apprendrait, tôt ou tard, ce qu’on lui cachait – par excès de prudence peut-être. Plus elle se concentrait dans cette pensée qu’elle ne tarderait pas à recevoir une lettre de John, que chaque jour écoulé la rapprochait de son retour, plus le coup serait terrible !
Et cela ne parut que trop certain à la suite d’un entretien que Mrs. Branican et M. William Andrew eurent le 19 juin.
Pour la première fois, Dolly était descendue dans le petit jardin de Prospect-House, où M. William Andrew l’aperçut assise sur un banc, devant le perron du chalet. Il alla s’asseoir près d’elle, et lui prenant les mains, les serra affectueusement.
Dans cette dernière période de convalescence, Mrs. Branican se sentait déjà forte. Son visage avait repris sa chaude coloration d’autrefois, bien que ses yeux fussent toujours humides de larmes.
« Je vois que votre guérison fait de rapides progrès, chère Dolly, dit M. William Andrew. Oui, vous allez mieux !
– En effet, monsieur Andrew, répondit Dolly, mais il me semble que j’ai bien vieilli pendant ces deux mois !…
– Combien mon pauvre John me trouvera changée à son retour !… Et puis, je suis seule à l’attendre !… Il n’y a plus que moi…
– Du courage, ma chère Dolly, du courage !… Je vous défends de vous laisser abattre… Je suis maintenant votre père… oui, votre père !… et je veux que vous m’obéissiez !
– Cher monsieur Andrew !
– À la bonne heure !
– La lettre que j’ai écrite à John est partie, n’est-ce pas ?… demanda Dolly.
– Assurément… et il faut attendre sa réponse avec patience !… Il y a quelquefois de longs retards pour ces courriers de l’Inde !… Voilà que vous pleurez encore !… Je vous en prie, ne pleurez plus !…
– Le puis-je, monsieur Andrew, lorsque je songe… Et ne suis-je pas la cause… moi…
– Non, pauvre mère, non ! Dieu vous a frappée cruellement… mais il veut que toute douleur ait une fin !
– Dieu !… murmura Mrs. Branican, Dieu qui me ramènera mon John !
– Ma chère Dolly, avez-vous eu aujourd’hui la visite du docteur ? demanda M. William Andrew.
– Oui, et ma santé lui a paru meilleure !… Les forces me reviennent, et bientôt je pourrai sortir…
– Pas avant qu’il vous le permette, Dolly !
– Non, monsieur Andrew, je vous promets de ne pas faire d’imprudences.
– Et je compte sur votre promesse.
– Vous n’avez encore rien reçu de relatif au Franklin, monsieur Andrew ?
– Non, et je ne saurais m’en étonner !… Les navires mettent quelquefois bien du temps à se rendre aux Indes…
– John aurait pu écrire de Singapore ?… Est-ce qu’il n’y a pas fait relâche ?
– Cela doit être, Dolly !… Mais, s’il a manqué le courrier de quelques heures, il n’en faut pas plus pour que ses lettres éprouvent un retard de quinze jours.
– Ainsi… vous n’êtes point surpris que John n’ait pas pu jusqu’ici vous faire parvenir une lettre ?…
– Aucunement… répondit M. William Andrew, qui sentait combien la conversation devenait embarrassante.
– Et les journaux maritimes n’ont point mentionné son passage ?… demanda Dolly.
– Non… depuis qu’il a été rencontré par le Boundary… il y a environ…
– Oui… environ deux mois… Et pourquoi faut-il que cette rencontre ait eu lieu !… Je ne serais point allée à bord du Boundary… et mon enfant… »
Le visage de Mrs. Branican s’était altéré, et des larmes coulaient de ses yeux.
« Dolly… ma chère Dolly, répondit M. William Andrew, ne pleurez pas, je vous en prie, ne pleurez pas !
– Ah ! monsieur Andrew… je ne sais… Un pressentiment me saisit parfois… C’est inexplicable… Il me semble qu’un nouveau malheur… Je suis inquiète de John !
– Il ne faut pas l’être, Dolly !… Il n’y a aucune raison d’avoir de l’inquiétude…
– Monsieur Andrew, demanda Mrs. Branican, ne pourriez-vous m’envoyer quelques-uns des journaux où se trouvent les correspondances maritimes ? Je voudrais les lire…
– Certainement, ma chère Dolly, je le ferai… D’ailleurs, si l’on savait quelque chose qui concernât le Franklin… soit qu’il eût été rencontré en mer, soit que sa prochaine arrivée aux Indes fût signalée, j’en serais le premier informé, et aussitôt… »
Mais il convenait de donner un autre tour à l’entretien, Mrs. Branican aurait fini par remarquer l’hésitation avec laquelle lui répondait M. William Andrew, dont le regard se baissait devant le sien, lorsqu’elle l’interrogeait plus directement. Aussi le digne armateur allait-il parler pour la première fois de la mort d’Edward Starter, et de la fortune considérable qui était échue en héritage à sa nièce, lorsque Dolly fit cette question :
« Jane Burker et son mari sont en voyage, m’a-t-on dit ?… Y a-t-il longtemps qu’ils ont quitté San-Diégo ?…
– Non… Deux ou trois semaines…
– Et ne sont-ils pas bientôt près de revenir ?…
– Je ne sais… répondit M. William Andrew. Nous n’avons reçu aucune nouvelle…
– On ignore donc où ils sont allés ?…
– On l’ignore, ma chère Dolly. Len Burker était engagé dans des affaires très aventureuses. Il a pu être appelé loin… très loin…
– Et Jane ?…
– Mistress Burker a dû accompagner son mari… et je ne saurais vous dire ce qui s’est passé…
– Pauvre Jane ! dit Mrs. Branican. J’ai pour elle une vive affection, et je serai heureuse de la revoir… N’est-ce pas la seule parente qui me reste ! »
Elle ne songeait même pas à Edward Starter, ni au lien de famille qui les unissait.
« Comment se fait-il que Jane ne m’ait pas écrit une seule fois ? demanda-t-elle.
– Ma chère Dolly… vous étiez déjà bien malade, lorsque M. Burker et sa femme sont partis de San-Diégo…
– En effet, monsieur Andrew, et pourquoi écrire à qui ne sait plus comprendre !… Chère Jane, elle est à plaindre !… La vie aura été dure pour elle !… J’ai toujours craint que Len Burker se lançât dans quelque spéculation qui tournerait mal !… Peut-être John le craignait-il aussi !
– Et cependant, répondit M. William Andrew, personne ne s’attendait à un si fâcheux dénouement…
– Est-ce donc à la suite de mauvaises affaires que Len Burker a quitté San-Diégo ?… » demanda vivement Dolly.
Et elle regardait M. William Andrew, dont l’embarras n’était que trop visible.
« Monsieur Andrew, reprit-elle, parlez !… Ne me laissez rien ignorer !… Je désire tout savoir !…
– Eh bien, Dolly, je ne veux point vous cacher un malheur que vous ne tarderiez pas à connaître !… Oui ! dans ces derniers temps, la situation de Len Burker s’est aggravée… Il n’a pu faire face à ses engagements… Des réclamations se sont élevées… Menacé d’être mis en état d’arrestation, il a dû prendre la fuite…
– Et Jane l’a suivi ?…
– Il a certainement dû l’y contraindre, et, vous le savez, elle était sans volonté devant lui…
– Pauvre Jane !… Pauvre Jane ! murmura Mrs. Branican. Que je la plains, et si j’avais été à même de lui venir en aide…
– Vous l’auriez pu ! dit M. William Andrew. Oui… vous auriez pu sauver Len Burker, sinon pour lui, qui ne mérite aucune sympathie, du moins pour sa femme…
– Et John eût approuvé, j’en suis sûre, l’emploi que j’aurais fait de notre modeste fortune ! »
M. William Andrew se garda bien de répondre que le patrimoine de Mrs. Branican avait été dévoré par Len Burker. C’eût été avouer qu’il avait été son tuteur, et elle se serait peut-être demandé comment en un temps si court – deux mois à peine – tant d’événements avaient pu s’accomplir.
Aussi M. William Andrew se borna-t-il à répondre :
« Ne parlez plus de votre modeste position, ma chère Dolly… Elle est bien changée maintenant !
– Que voulez-vous dire, monsieur Andrew ? demanda Mrs. Branican.
– Je veux dire que vous êtes riche… extrêmement riche !
– Moi ?…
– Votre oncle Edward Starter est mort…
– Mort ?… Il est mort !… Et depuis quand ?…
– Depuis… »
M. William Andrew fut sur le point de se trahir, en donnant la date exacte du décès d’Edward Starter, vieille de deux ans déjà, ce qui eût fait connaître l’entière vérité.
Mais Dolly était toute à cette pensée que la mort de son oncle, la disparition de sa cousine, la laissaient sans famille. Et, quand elle apprit que, du fait de ce parent qu’elle avait à peine connu, dont John et elle n’entrevoyaient l’héritage que dans un avenir assez éloigné, sa fortune se montait à deux millions de dollars, elle ne vit là que l’occasion du bien qu’elle aurait pu accomplir.
« Oui, monsieur Andrew, dit-elle, je serais venue au secours de la pauvre Jane !… Je l’aurai sauvée de la ruine et de la honte !… Où est-elle ?… Où peut-elle être ?… Que va-t-elle devenir ?… »
M. William Andrew dut répéter que les recherches faites pour retrouver Len Burker n’avaient donné aucun résultat. Len Burker s’était-il réfugié sur quelque lointain territoire des États-Unis, ou n’avait-il pas plutôt quitté l’Amérique ? Il avait été impossible de le savoir.
« Cependant, s’il n’y a que quelques semaines que Jane et lui ont disparu de San-Diégo, fit observer Mrs. Branican, peut-être apprendra-t-on…
– Oui… quelques semaines ! » se hâta de répondre M. William Andrew.
Mais, en ce moment, Mrs. Branican ne songeait qu’à ceci : c’est que, grâce à l’héritage d’Edward Starter, John n’aurait plus besoin de naviguer… C’est qu’il ne la quitterait plus. C’est que ce voyage à bord du Franklin, pour le compte de la maison Andrew, serait le dernier qu’il aurait fait…
Et n’était-ce pas le dernier, puisque le capitaine John n’en devait jamais revenir !
« Cher monsieur Andrew, s’écria Dolly, une fois de retour, John ne reprendra plus la mer !… Ses goûts de marin, il me les sacrifiera !… Nous vivrons ensemble… toujours ensemble !… Rien ne nous séparera plus ! »
À l’idée que ce bonheur serait brisé d’un mot – un mot qu’il faudrait bientôt prononcer – M. William Andrew ne se sentait plus maître de lui. Il se hâta de mettre fin à cet entretien ; mais, avant de s’éloigner, il obtint de Mrs. Branican la promesse qu’elle ne commettrait aucune imprudence, qu’elle ne se hasarderait pas à sortir, qu’elle ne reviendrait pas à sa vie d’autrefois, tant que le docteur ne l’aurait pas permis. De son côté, il dut répéter que s’il recevait directement ou indirectement quelques informations sur le Franklin, il s’empresserait de les communiquer à Prospect-House.
Lorsque M. William Andrew eut rapporté cette conversation au docteur Brumley, celui-ci ne cacha point sa crainte qu’une indiscrétion ne fît connaître la vérité à Mrs. Branican. Que sa folie avait duré quatre ans, que, depuis quatre ans, on ne savait ce qu’était devenu le Franklin, qu’elle ne reverrait jamais John. Oui ! mieux valait que ce fût par M. William Andrew ou par lui-même, et en prenant tous les ménagements possibles, que Dolly fût informée de la situation.
Il fut donc décidé que dans une huitaine de jours, lorsqu’il n’y aurait plus un motif plausible pour interdire à Mrs. Branican de quitter le chalet, elle serait instruite de tout.
« Et que Dieu lui donne la force de résister à cette épreuve ! » dit M. William Andrew.
Pendant la dernière semaine de juin, l’existence de Mrs. Branican continua d’être à Prospect-House ce qu’elle avait toujours été. Grâce aux soins dont on l’entourait, elle recouvrait la force physique en même temps que l’énergie morale. Aussi M. William Andrew se sentait-il de plus en plus embarrassé, lorsque Dolly le pressait de questions auxquelles il lui était interdit de répondre.
Dans l’après-midi du 23, il vint la voir, afin de mettre à sa disposition une importante somme d’argent et de lui rendre compte de sa fortune, qui était déposée en valeurs mobilières à la Consolidated National Bank de San-Diégo.
Ce jour-là, Mrs. Branican se montra très indifférente au sujet de ce que lui disait M. William Andrew. Elle l’écoutait à peine. Elle ne parlait que de John, elle ne pensait qu’à lui. Quoi ! pas encore de lettre !… Cela l’inquiétait au dernier point !… Comment se faisait-il que la maison Andrew n’eût pas reçu même de dépêche mentionnant l’arrivée du Franklin aux Indes ?
L’armateur essaya de calmer Dolly en lui disant qu’il venait d’envoyer des télégrammes à Calcutta, que, d’un jour à l’autre, il aurait une réponse. Bref, s’il réussit à détourner ses idées, elle le troubla singulièrement, lorsqu’elle lui demanda :
« Monsieur Andrew, il y a un homme dont je ne vous ai point parlé jusqu’ici… C’est celui qui m’a sauvée et qui n’a pu sauver mon pauvre enfant… C’est ce marin…
– Ce marin ?… répondit M. William Andrew non sans une visible hésitation.
– Oui… cet homme courageux… à qui je dois la vie… A-t-il été récompensé ?…
– Il l’a été, Dolly. »
Et, en réalité, c’est ce qui avait été fait.
« Se trouve-t-il à San-Diégo, monsieur Andrew ?…
– Non… ma chère Dolly… Non !… J’ai entendu dire qu’il avait repris la mer… »
Ce qui était vrai.
Après avoir quitté le service de la baie, ce marin avait fait plusieurs campagnes au commerce et il se trouvait actuellement en cours de navigation.
« Mais, au moins, pouvez-vous me dire comment il se nomme ?… demanda Mrs. Branican.
– Il se nomme Zach Fren.
– Zach Fren ?… Bien !… Je vous remercie, monsieur Andrew ! » répondit Dolly.
Et elle n’insista pas davantage sur ce qui concernait le marin dont elle venait d’apprendre le nom.
Mais, depuis ce jour, Zach Fren ne cessa plus d’occuper la pensée de Dolly. Il était désormais indissolublement lié dans son esprit au souvenir de la catastrophe qui avait eu pour théâtre la baie de San-Diégo. Ce Zach Fren, elle le retrouverait à la fin de sa campagne… Il n’était parti que depuis quelques semaines… Elle saurait à bord de quel navire il avait embarqué… Un navire du port de San-Diégo probablement… ce navire reviendrait dans six mois… dans un an… et alors… Certainement, le Franklin serait de retour avant lui… John et elle seraient d’accord pour récompenser Zach Fren… pour lui payer leur dette de reconnaissance… Oui ! John ne pouvait tarder à ramener le Franklin, dont il résignerait le commandement… Ils ne se sépareraient plus l’un de l’autre !
« Et, ce jour-là, pensait-elle, pourquoi faudra-t-il que nos baisers soient mêlés de larmes ! »
Cependant M. William Andrew désirait et craignait cet entretien dans lequel Mrs. Branican apprendrait la disparition définitive du Franklin, la perte de son équipage et de son capitaine – perte qui ne faisait plus doute à San-Diégo. Sa raison, ébranlée une première fois, résisterait-elle à ce dernier coup ? Bien que quatre ans se fussent écoulés depuis le départ de John, ce serait comme si sa mort n’eût daté que de la veille ! Le temps, qui avait passé sur tant d’autres douleurs humaines, n’avait point marché pour elle !
Tant que Mrs. Branican resterait à Prospect-House, on pouvait espérer qu’aucune indiscrétion ne serait prématurément commise. M. William Andrew et le docteur Brumley avaient pris leurs précautions à cet égard, en empêchant journaux ou lettres d’arriver au chalet. Mais Dolly se sentait assez forte pour sortir, et, bien que le docteur ne l’eût pas encore autorisée à le faire, ne pouvait-elle quitter Prospect-House sans en rien dire ?… Aussi ne fallait-il plus hésiter, et, comme cela avait été convenu, Dolly apprendrait bientôt qu’il n’y avait plus à compter sur le retour du Franklin.
Or, après la conversation qu’elle avait eue avec M. William Andrew, Mrs. Branican avait pris la résolution de sortir, sans prévenir ses femmes, qui auraient tout fait pour l’en dissuader. Si cette sortie ne représentait aucun danger dans l’état actuel de sa santé, elle pouvait amener de déplorables résultats, dans le cas où un hasard quelconque lui ferait connaître la vérité, sans de préalables ménagements.
En quittant Prospect-House, Mrs. Branican se proposait de faire une démarche au sujet de Zach Fren.
Depuis qu’elle connaissait le nom de ce marin, une pensée n’avait cessé de l’obséder.
« On s’est occupé de lui, se répétait-elle. Oui !… Un peu d’argent lui aura été donné, et je n’ai pu intervenir moi-même… Puis Zach Fren est parti, il y a cinq ou six semaines… Mais peut-être a-t-il une famille, une femme, des enfants… de pauvres gens à coup sûr !… C’est mon devoir d’aller les visiter, de subvenir à leurs besoins, de leur assurer l’aisance !… Je les verrai, et je ferai pour eux ce que je dois faire ! »
Et, si Mrs. Branican eut consulté M. William Andrew à ce propos, comment aurait-il pu la détourner d’accomplir cet acte de reconnaissance et de charité ?
Le 21 juin, Dolly sortit de chez elle vers neuf heures du matin ; personne ne l’avait aperçue. Elle était vêtue de deuil – le deuil de son enfant, dont la mort, dans sa pensée, remontait à deux mois à peine. Ce ne fut pas sans une profonde émotion qu’elle franchit la porte du petit jardin – seule, ce qui ne lui était pas encore arrivé.
Le temps était beau, et la chaleur déjà forte avec ces premières semaines de l’été californien, bien qu’elle fût atténuée par la brise de mer.
Mrs. Branican s’engagea entre les clôtures de la haute ville. Absorbée par l’idée de ce qu’elle allait faire, le regard distrait, elle n’observa pas certains changements survenus dans ce quartier, quelques constructions récentes qui auraient dû attirer son attention. Du moins n’en eut-elle qu’une perception très vague. D’ailleurs, ces modifications n’étaient pas assez importantes pour qu’elle fût embarrassée de retrouver son chemin, en traversant les rues qui descendent vers la baie. Elle ne remarqua pas non plus que deux ou trois personnes, qui la reconnaissaient, la regardaient avec un certain étonnement.
En passant devant une chapelle catholique, voisine de Prospect-House, et dont elle avait été l’une des plus assidues paroissiennes, Dolly éprouva un irrésistible désir d’y entrer. Le desservant de cette chapelle commençait à dire la messe, au moment où elle vint s’agenouiller sur une chaise basse dans un angle assez obscur. Là, son âme s’épancha en prières pour son enfant, pour son mari, pour tous ceux qu’elle aimait. Les quelques fidèles qui assistaient à cette messe ne l’avaient point entrevue, et, lorsqu’elle se retira, ils avaient déjà quitté la chapelle.
C’est alors que son esprit fut frappé d’un détail d’aménagement qui ne laissa pas que de la surprendre. Il lui sembla que l’autel n’était plus celui devant lequel elle avait l’habitude de prier. Cet autel plus riche, d’un style nouveau, était placé en avant d’un chevet, qui paraissait être de construction récente. Est-ce que la chapelle avait été récemment agrandie ?…
Ce ne fut encore là qu’une fugitive impression, qui se dissipa dès que Mrs. Branican eut commencé à descendre les rues de ce quartier du commerce, où l’animation était grande alors. Mais, à chaque pas, la vérité pouvait éclater à ses yeux… une affiche avec une date… un horaire de railroads… un avis de départ des lignes du Pacifique… l’annonce d’une fête ou d’un spectacle portant le millésime de 1879… Et alors Dolly apprendrait brusquement que M. William Andrew et le docteur Brumley l’avaient trompée, que sa folie avait duré quatre ans et non quelques semaines… Et, de là, cette conséquence, c’est que ce n’était pas depuis deux mois, mais depuis quatre années que le Franklin avait quitté San-Diégo… Et, si on le lui avait caché, c’est que John n’était pas revenu… c’est qu’il ne devait jamais revenir !…
Mrs. Branican se dirigeait rapidement vers les quais du port, lorsque l’idée lui vint de passer devant la maison de Len Burker. Cela ne lui occasionnait qu’un léger détour.
« Pauvre Jane ! » murmurait-elle.
Arrivée en face de l’office de Fleet Street, elle eut quelque peine à le reconnaître – ce qui lui causa plus qu’un mouvement de surprise, une vague et troublante inquiétude…
En effet, au lieu de la maison étroite et sombre qu’elle connaissait, il y avait là une bâtisse importante, d’architecture anglo-saxonne, comprenant plusieurs étages, avec de hautes fenêtres, grillées au rez-de-chaussée. Au-dessus du toit, s’élevait un lanterneau, sur lequel se déployait un pavillon dont l’étamine portait les initiales H. W. Près de la porte s’étalait un cadre, où l’on pouvait lire ces mots en lettres dorées :
HARRIS WADANTON AND CO.
Dolly crut d’abord s’être trompée. Elle regarda à droite, à gauche. Non ! c’était bien ici, à l’angle de Fleet Street, la maison où elle venait voir Jane Burker…
Dolly mit la main sur ses yeux… Un inexplicable pressentiment lui serrait le cœur… Elle ne pouvait se rendre compte de ce qu’elle éprouvait…
La maison de commerce de M. William Andrew n’était pas éloignée. Dolly, ayant pressé le pas, l’aperçut au détour de la rue. Elle eut d’abord la pensée de s’y rendre. Non… elle s’y arrêterait en revenant… lorsqu’elle aurait vu la famille de Zach Fren… Elle comptait demander l’adresse du marin au bureau des steam-launches, près de l’embarcadère.
L’esprit égaré, l’œil indécis, le cœur palpitant, Dolly continua sa route. Ses regards s’attachaient maintenant sur les personnes qu’elle rencontrait… Elle éprouvait comme un irrésistible besoin d’aller à ces personnes, afin de les interroger, de leur demander… quoi ?… On l’aurait prise pour une folle… Mais était-elle sûre que sa raison ne l’abandonnait pas encore une fois ?… Est-ce qu’il y avait des lacunes dans sa mémoire ?…
Mrs. Branican arriva sur le quai. Au delà, la baie se montrait dans toute son étendue. Quelques navires roulaient sous la houle à leur poste de mouillage. D’autres faisaient leurs préparatifs pour appareiller. Quels souvenirs rappelait à Dolly ce mouvement du port !… Il y avait trois mois à peine, elle s’était placée à l’extrémité de ce wharf… C’est de cet endroit qu’elle avait vu le Franklin évoluer une dernière fois pour se diriger sur le goulet… C’est là qu’elle avait reçu le dernier adieu de John !… Puis, le navire avait doublé la pointe Island ; les hautes voiles s’étaient un instant découpées au-dessus du littoral, et le Franklin avait disparu dans les lointains de la haute mer…
Quelques pas encore, et Dolly se trouva devant le bureau des steam-launches, près de l’appontement qui servait aux passagers. Une des embarcations s’en détachait en ce moment, poussant vers la pointe Loma.
Dolly la suivit du regard, écoutant le bruit de la vapeur qui haletait à l’extrémité du tuyau noir.
À quel triste souvenir son esprit se laissa entraîner alors – le souvenir de son enfant, dont ces eaux n’avaient pas même rendu le petit corps, et qui l’attiraient… la fascinaient… Elle se sentait défaillir, comme si le sol lui eût manqué… La tête lui tournait… Elle fut sur le point de tomber…
Un instant après, Mrs. Branican entrait dans le bureau des steam-launches.
En voyant cette femme, les traits contractés, la figure blême, l’employé, qui était assis devant une table, se leva, approcha une chaise, et dit :
« Vous êtes souffrante, mistress ?
– Ce n’est rien, monsieur, répondit Dolly. Un moment de faiblesse… Je me sens mieux…
– Veuillez vous asseoir en attendant le prochain départ. Dans dix minutes au plus…
– Je vous remercie, monsieur, répondit Mrs. Branican. Je ne suis venue que pour demander un renseignement… Peut-être pouvez-vous me le donner ?…
– À quel propos, mistress ? »
Dolly s’était assise, et, après avoir porté la main à son front, pour rassembler ses idées :
« Monsieur, dit-elle, vous avez eu à votre service un matelot nommé Zach Fren ?…
– Oui, mistress, répondit l’employé. Ce matelot n’est pas resté longtemps avec nous, mais je l’ai parfaitement connu.
– C’est bien lui, n’est-ce pas, qui a risqué sa vie pour sauver une femme… une malheureuse mère…
– En effet, je me rappelle… mistress Branican… Oui !… c’est bien lui.
– Et maintenant, il est en mer ?…
– En mer.
– Sur quel navire est-il embarqué ?…
– Sur le trois-mâts Californian.
– De San-Diégo ?…
– Non, mistress, de San-Francisco.
– À quelle destination ?…
– À destination des mers d’Europe. »
Mrs. Branican, plus fatiguée qu’elle n’aurait cru l’être, se tut pendant quelques instants, et l’employé attendit qu’elle lui adressât de nouvelles questions. Lorsqu’elle fut un peu remise :
« Zach Fren est-il de San-Diégo ?… demanda-t-elle.
– Oui, mistress.
– Pouvez-vous m’apprendre où demeure sa famille ?…
– J’ai toujours entendu dire à Zach Fren qu’il était seul au monde. Je ne crois pas qu’il lui reste aucun parent, ni à San-Diégo ni ailleurs.
– Il n’est pas marié ?…
– Non, mistress. »
Il n’y avait pas lieu de mettre en doute la réponse de cet employé, à qui Zach Fren était particulièrement connu.
Donc, en ce moment, rien à faire, puisque ce marin n’avait pas de famille, et il faudrait que Mrs. Branican attendît le retour du Californian en Amérique.
« Sait-on combien doit durer le voyage de Zach Fren ? demanda-t-elle.
– Je ne saurais vous le dire, mistress, car le Californian est parti pour une très longue campagne.
– Je vous remercie, monsieur, dit Mrs. Branican. J’aurais eu grande satisfaction à rencontrer Zach Fren, mais bien du temps se passera, sans doute…
– Oui, mistress !
– Toutefois, il est possible qu’on ait des nouvelles du Californian dans quelques mois… dans quelques semaines ?…
– Des nouvelles ?… répondit l’employé. Mais la maison de San-Francisco à laquelle ce navire appartient a déjà dû en recevoir plusieurs fois…
– Déjà ?…
– Oui… mistress !
– Et plusieurs fois ?… »
En répétant ces mots, Mrs. Branican, qui s’était levée, regardait l’employé, comme si elle n’eût rien compris à ses paroles.
« Tenez, mistress, reprit celui-ci, en tendant un journal. Voici la Shipping-Gazette… Elle annonce que le Californian a quitté Liverpool il y a huit jours…
– Il y a huit jours ! » murmura Mrs. Branican, qui avait pris le journal en tremblant. Puis, d’une voix si profondément altérée que l’employé put à peine l’entendre :
« Depuis combien de temps Zach Fren est-il donc parti ?… demanda-t-elle.
– Depuis près de dix-huit mois…
– Dix-huit mois ! »
Dolly dut s’appuyer à l’angle du bureau… Son cœur avait cessé de battre pendant quelques instants. Soudain ses regards s’arrêtèrent sur une affiche appendue au mur, et qui indiquait les heures du service des steam-launches pour la saison d’été. En tête de l’affiche, il y avait ce mot et ces chiffres :
MARS 1879
Mars 1879 !… On l’avait trompée !… Il y avait quatre ans que son enfant était mort… quatre ans que John avait quitté San-Diégo !… Elle avait donc été folle pendant ces quatre années !… Oui !… Et si M. William Andrew, si le docteur Brumley lui avaient laissé croire que sa folie n’avait duré que deux mois, c’est qu’ils avaient voulu lui cacher la vérité sur le Franklin… C’est que, depuis quatre ans, on était sans nouvelles de John et de son navire !
Au grand effroi de l’employé, Mrs. Branican fut saisie d’un spasme violent. Mais un suprême effort lui permit de se dominer, et s’élançant hors du bureau, elle marcha rapidement à travers les rues de la basse ville.
Ceux qui virent passer cette femme, la figure pâle, les yeux hagards, durent penser que c’était une folle.
Et si elle ne l’était pas, la malheureuse Dolly, n’allait-elle pas le redevenir ?…
Où se dirigeait-elle ? Ce fut vers la maison de M. William Andrew, où elle arriva presque inconsciemment en quelques minutes. Elle franchit les bureaux, elle passa au milieu des commis, qui n’eurent pas le temps de l’arrêter, elle poussa la porte du cabinet où se trouvait l’armateur.
Tout d’abord, M. William Andrew fut stupéfait de voir entrer Mrs. Branican, puis épouvanté en observant ses traits décomposés, son effroyable pâleur.
Et, avant qu’il eût pu lui adresser la parole :
« Je sais… je sais !… s’écria-t-elle. Vous m’avez trompée !… Pendant quatre ans, j’ai été folle !…
– Ma chère Dolly… calmez-vous !
– Répondez !… Le Franklin ?… Voilà quatre ans qu’il est parti, n’est-ce pas ?… »
M. William Andrew baissa la tête.
« Vous n’en avez plus de nouvelles… depuis quatre ans… depuis quatre ans ?… »
M. William Andrew se taisait toujours.
« On considère le Franklin comme perdu !… Il ne reviendra plus personne de son équipage… et je ne reverrai jamais John ! »
Des larmes furent la seule réponse que put faire M. William Andrew.
Mrs. Branican tomba brusquement sur un fauteuil… Elle avait perdu connaissance.
M. William Andrew appela une des femmes de la maison qui s’empressa de porter secours à Dolly. L’un des commis fut aussitôt expédié chez le docteur Brumley, qui demeurait dans le quartier, et qui se hâta de venir.
M. William Andrew le mit au courant. Par une indiscrétion ou par un hasard, il ne savait, Mrs. Branican venait de tout apprendre. Était-ce à Prospect-House ou bien dans les rues de San-Diégo, peu importait ! Elle savait, à présent ! Elle savait que quatre ans s’étaient écoulés depuis la mort de son enfant, que pendant quatre ans elle avait été privée de raison, que quatre ans s’étaient passés sans qu’on eût reçu aucune nouvelle du Franklin…
Ce ne fut pas sans peine que le docteur Brumley parvint à ranimer la malheureuse Dolly, se demandant si son intelligence aurait résisté à ce dernier coup, le plus terrible de ceux qui l’eussent frappée.
Lorsque Mrs. Branican eut repris peu à peu ses sens, elle avait conscience de ce qui venait de lui être révélé !… Elle était revenue à la vie avec toute sa raison !… Et, à travers ses larmes, son regard interrogeait M. William Andrew, qui lui tenait les mains, agenouillé près d’elle.
« Parlez… parlez… monsieur Andrew ! »
Et ce furent les seuls mots qui purent s’échapper de ses lèvres. Alors, d’une voix entrecoupée de sanglots, M. William Andrew lui apprit quelles inquiétudes avait d’abord causées le défaut de nouvelles relatives au Franklin… Lettres et dépêches avaient été envoyées à Singapore et aux Indes, où le bâtiment n’était jamais arrivé… une enquête avait été faite sur le parcours du navire de John !… Et aucun indice n’avait pu mettre sur la trace du naufrage ! Immobile, Mrs. Branican écoutait, la bouche muette, le regard fixe. Et lorsque M. William Andrew eut achevé son récit :
« Mon enfant mort… mon mari mort… murmura-t-elle. Ah ! pourquoi Zach Fren ne m’a-t-il pas laissée mourir ! »
Mais sa figure se ranima soudain, et son énergie naturelle se manifesta avec tant de puissance, que le docteur Brumley en fut effrayé.
« Depuis les dernières recherches, dit-elle d’une voix résolue, on n’a rien su du Franklin ?…
– Rien, répondit M. William Andrew.
– Et vous le considérez comme perdu ?…
– Oui… perdu !
– Et de John, de son équipage, on n’a obtenu aucune nouvelle ?…
– Aucune, ma pauvre Dolly, et maintenant, nous n’avons plus d’espoir…
– Plus d’espoir ! » répondit Mrs. Branican d’un ton presque ironique.
Elle s’était relevée, elle tendait la main vers une des fenêtres par laquelle on apercevait l’horizon de mer.
M. William Andrew et le docteur Brumley la regardaient avec épouvante, craignant pour son état mental. Mais Dolly se possédait tout entière, et, le regard illuminé du feu de son âme :
« Plus d’espoir !… répéta-t-elle. Vous dites plus d’espoir !… Monsieur Andrew, si John est perdu pour vous, il ne l’est pas pour moi !… Cette fortune qui m’appartient, je n’en veux pas sans lui !… Je la consacrerai à rechercher John et ses compagnons du Franklin !… Et, Dieu aidant, je les retrouverai !… Oui !… je les retrouverai ! »
Une vie nouvelle allait commencer pour Mrs. Branican. S’il y avait eu certitude absolue de la mort de son enfant, il n’en était pas de même en ce qui concernait son mari. John et ses compagnons ne pouvaient-ils avoir survécu au naufrage de leur navire et s’être réfugiés sur l’une des nombreuses îles de ces mers des Philippines, des Célèbes ou de Java ? Était-il donc impossible qu’ils fussent retenus chez quelque peuplade indigène, et sans nul moyen de s’enfuir ? C’est à cette espérance que devait désormais se rattacher Mrs. Branican, et avec une ténacité si extraordinaire qu’elle ne tarda pas à provoquer un revirement dans l’opinion de San-Diégo au sujet du Franklin. Non ! elle ne croyait pas, elle ne pouvait pas croire que John et son équipage eussent péri, et, peut-être, fut-ce la persistance de cette idée qui lui permit de garder sa raison intacte. À moins, comme quelques-uns inclinèrent à le penser, que ce fût là une espèce de monomanie, une sorte de folie qu’on aurait pu appeler la « folie de l’espoir à outrance ». Mais il n’en était rien : on le verra par la suite. Mrs. Branican était rentrée en possession complète de son intelligence ; elle avait recouvré cette sûreté de jugement qui l’avait toujours caractérisée. Un seul but : retrouver John, se dressait devant sa vie, et elle y marcherait avec une énergie que les circonstances ne manqueraient pas d’accroître.
Puisque Dieu avait permis que Zach Fren l’eût sauvée d’une première catastrophe, et que la raison lui fût rendue, puisqu’il avait mis à sa disposition tous les moyens d’action que donne la fortune, c’est que John était vivant, c’est qu’il serait sauvé par elle. Cette fortune, elle l’emploierait à d’incessantes recherches, elle la prodiguerait en récompenses, elle la dépenserait en armements. Il n’y aurait pas une île, pas un îlot des parages traversés par le jeune capitaine, qui ne serait reconnu, visité, fouillé. Ce que lady Franklin avait fait pour John Franklin, Mrs. Branican le ferait pour John Branican, et elle réussirait là où avait échoué la veuve de l’illustre amiral.
Depuis ce jour, ce que comprirent les amis de Dolly, c’était qu’il fallait l’aider dans cette nouvelle période de son existence, l’encourager à ses investigations, joindre leurs efforts aux siens. Et c’est ce que fit M. William Andrew, bien qu’il n’espérât guère un heureux résultat de tentatives qui auraient pour but de retrouver les survivants du naufrage. Aussi devint-il le conseiller le plus ardent de Mrs. Branican, appuyé en cela par le commandant du Boundary, dont le navire était alors à San-Diégo en état de désarmement. Le capitaine Ellis, homme résolu, sur lequel on pouvait compter, ami dévoué de John, reçut l’invitation de venir conférer avec Mrs. Branican et M. William Andrew.
Il y eut de fréquents entretiens à Prospect-House. Si riche qu’elle fût maintenant, Mrs. Branican n’avait pas voulu quitter ce modeste chalet. C’était là que John l’avait laissée en partant, c’est là qu’il la retrouverait à son retour. Rien ne devait être changé à sa manière de vivre, tant que son mari ne serait pas revenu à San-Diégo. Elle y mènerait la même existence avec la même simplicité, ne dépensant au delà de ses habitudes que pour subvenir aux frais de ses recherches et au budget de ses charités.
On le sut bientôt dans la ville. De là un redoublement de sympathie envers cette vaillante femme, qui ne voulait pas être veuve de John Branican. Sans qu’elle s’en doutât, on se passionnait à son égard, on l’admirait, on la vénérait même, car ses malheurs justifiaient qu’on allât pour elle jusqu’à la vénération. Non seulement nombre de gens faisaient des vœux pour la réussite de la campagne qu’elle se préparait à entreprendre, mais ils voulaient croire à son succès. Lorsque Dolly descendant des hauts quartiers se rendait soit à la maison Andrew, soit chez le capitaine Ellis, lorsqu’on l’apercevait, grave et sombre, serrée dans ses vêtements de deuil, vieillie de dix ans – et elle en avait à peine vingt-cinq – on se découvrait avec respect, on s’inclinait sur son passage. Mais elle ne voyait rien de ces déférences qui s’adressaient à sa personne.
Pendant les entretiens de Mrs. Branican, de M. William Andrew et du capitaine Ellis, le premier travail porta sur l’itinéraire que le Franklin avait dû suivre. C’était ce qu’il importait d’établir avec une rigoureuse exactitude.
La maison Andrew avait expédié son navire, aux Indes après relâche à Singapore, et c’était dans ce port qu’il avait à livrer une partie de sa cargaison avant de se rendre aux Indes. Or, en gagnant le large dans l’ouest de la côte américaine, les probabilités étaient pour que le capitaine John fût allé prendre connaissance de l’archipel des Hawaï ou Sandwich. En quittant les zones de la Micronésie, le Franklin avait dû rallier les Mariannes, les Philippines ; puis, à travers la mer des Célèbes et le détroit de Mahkassar, gagner la mer de Java, limitée au sud par les îles de la Sonde, afin d’atteindre Singapore. À l’extrémité ouest du détroit de Malacca, formé par la presqu’île de ce nom et l’île de Java, se développe le golfe du Bengale, dans lequel, en dehors des îles Nicobar et des îles Andaman, des naufragés n’auraient pu trouver refuge. D’ailleurs, il était hors de doute que John Branican n’avait pas paru dans le golfe du Bengale. Or, du moment qu’il n’avait pas fait relâche à Singapore – ce qui n’était que trop certain – c’est qu’il n’avait pu dépasser la limite de la mer de Java et des îles de la Sonde.
Quant à supposer que le Franklin, au lieu de prendre les routes de la Malaisie, eût cherché à se rendre à Calcutta en suivant les difficiles passes du détroit de Torrès, le long de la côte septentrionale du continent australien, aucun marin ne l’eût admis. Le capitaine Ellis affirmait que jamais John Branican n’avait pu commettre cette inutile imprudence de se hasarder au milieu des dangers de ce détroit. Cette hypothèse fut absolument écartée : c’était uniquement sur les parages malaisiens que devaient se poursuivre les recherches.
En effet, dans les mers des Carolines, des Célèbes et de Java, les îles et les îlots se comptent par milliers, et c’était là seulement, s’il avait survécu à un accident de mer, que l’équipage du Franklin pouvait être abandonné ou retenu par quelque tribu, sans aucun moyen de se rapatrier.
Ces divers points établis, il fut décidé qu’une expédition serait envoyée dans les mers de la Malaisie. Mrs. Branican fit une proposition à laquelle elle attachait une grande importance. Elle demanda au capitaine Ellis s’il lui conviendrait de prendre le commandement de cette expédition.
Le capitaine Ellis était libre alors, puisque le Boundary avait été désarmé par la maison Andrew. Aussi, bien que surpris par l’inattendu de la proposition, il n’hésita pas à se mettre à la disposition de Mrs. Branican, avec l’acquiescement de M. William Andrew, qui l’en remercia vivement.
« Je ne fais que mon devoir, répondit-il, et, tout ce qui dépendra de moi pour retrouver les survivants du Franklin, je le ferai !… Si le capitaine est vivant…
– John est vivant ! » dit Mrs. Branican d’un ton si affirmatif que les plus incrédules n’auraient pas osé la contredire.
Le capitaine Ellis mit alors en discussion divers points qu’il était nécessaire de résoudre. Recruter un équipage digne de seconder ses efforts, cela se ferait sans difficultés. Mais restait la question du navire. Évidemment, il n’y avait pas à songer à utiliser le Boundary pour une expédition de ce genre. Ce n’était pas un bâtiment à voiles qui pouvait entreprendre une telle campagne, il fallait un navire à vapeur.
Il se trouvait alors dans le port de San-Diégo un certain nombre de steamers très convenables à cette navigation. Mrs. Branican chargea donc le capitaine Ellis d’acquérir le plus rapide de ces steamers, et mit à sa disposition les fonds nécessaires à cet achat. Quelques jours après, l’affaire avait été conduite à bonne fin, et Mrs. Branican était propriétaire du Davitt, dont le nom fut changé en celui de Dolly-Hope, de favorable augure[4].
C’était un steamer à hélice de neuf cents tonneaux, aménagé de manière à embarquer une grande quantité de charbon dans ses soutes, ce qui lui permettait de fournir un long parcours, sans avoir à se réapprovisionner. Gréé en trois-mâts-goélette, pourvu d’une voilure assez considérable, sa machine, d’une force effective de douze cents chevaux, fournissait une moyenne de quinze nœuds à l’heure. Dans ces conditions de vitesse et de tonnage, le Dolly-Hope, très maniable, très marin, devait répondre à toutes les exigences d’une traversée au milieu de mers resserrées, semées d’îles, d’îlots et d’écueils. Il eût été difficile de faire un choix mieux approprié à cette expédition.
Il ne fallut pas plus de trois semaines pour remettre le Dolly-Hope en état, visiter ses chaudières, vérifier sa machine, réparer son gréement et sa voilure, régler ses compas, embarquer son charbon, assurer les vivres d’un voyage qui durerait peut-être plus d’un an. Le capitaine Ellis était résolu à n’abandonner les parages où le Franklin avait pu se perdre qu’après qu’il en aurait exploré tous les refuges. Il y avait engagé sa parole de marin, et c’était un homme qui tenait ses engagements.
Joindre bon navire à bon équipage, c’est accroître les chances de réussite, et, à cet égard, le capitaine Ellis n’eut qu’à se féliciter du concours que lui prêta la population maritime de San-Diégo. Les meilleurs marins s’offrirent à servir sous ses ordres. On se disputait pour aller à la recherche des victimes, qui appartenaient toutes aux familles du port.
L’équipage du Dolly-Hope fut composé d’un second, d’un lieutenant, d’un maître, d’un quartier-maître et de vingt-cinq hommes, en comprenant les mécaniciens et les chauffeurs. Le capitaine Ellis était certain d’obtenir tout ce qu’il voudrait de ces matelots dévoués et courageux, si longue ou si dure que dût être cette campagne à travers les mers de la Malaisie.
Il va sans dire que, pendant que se faisaient ces préparatifs, Mrs. Branican n’était pas restée inactive. Elle secondait le capitaine Ellis par son intervention incessante, résolvant toutes difficultés à prix d’argent, ne voulant rien négliger de ce qui pourrait garantir le succès de l’expédition.
Entre temps, cette charitable femme n’avait point oublié les familles que la disparition du navire avait laissées dans la gêne ou la misère. En cela, elle avait seulement complété les mesures déjà prises par la maison Andrew et appuyées par les souscriptions publiques. Désormais, l’existence de ces familles était suffisamment assurée, en attendant que la tentative de Mrs. Branican leur eût rendu les naufragés du Franklin.
Ce que Dolly avait fait pour les familles si cruellement éprouvées par ce sinistre, que ne pouvait-elle le faire aussi pour Jane Burker ? Elle savait à présent combien cette pauvre femme s’était montrée bonne envers elle pendant sa maladie. Elle savait que Jane ne l’avait pas quittée d’un instant. Et, en ce moment, Jane serait encore à Prospect-House, partageant son espoir, si les déplorables affaires de son mari ne l’eussent obligée à quitter San-Diégo, et même les États-Unis, sans doute. Quelques reproches que méritât Len Burker, il est certain que la conduite de Jane avait été celle d’une parente dont l’affection allait jusqu’à l’absolu dévouement. Dolly lui avait donc conservé une profonde amitié, et, en songeant à sa malheureuse situation, son plus vif regret était de ne pouvoir lui témoigner sa reconnaissance en lui venant en aide. Mais, malgré toute la diligence de M. William Andrew, il avait été impossible de savoir ce qu’étaient devenus les époux Burker. Il est vrai, si le lieu de leur retraite eût été connu, Mrs. Branican n’aurait pu les rappeler à San-Diégo, puisque Len Burker était sous le coup des plus accablantes accusations de détournements ; mais elle se serait empressée de faire parvenir à Jane des secours dont cette infortunée devait avoir grand besoin.
Le 27 juillet, le Dolly-Hope était prêt à partir. Mrs. Branican vint à bord dans la matinée, afin de recommander une dernière fois au capitaine Ellis de ne rien ménager pour découvrir les traces du Franklin. Elle ne doutait pas, d’ailleurs, qu’il y réussirait. On rapatrierait John, on rapatrierait son équipage !… Elle répéta ces paroles avec une telle conviction, que les matelots battirent des mains. Tous partageaient sa foi, aussi bien que leurs amis, leurs parents, qui étaient venus assister au départ du Dolly-Hope.
Le capitaine Ellis s’adressant alors à Mrs. Branican, en même temps qu’à M. William Andrew, qui l’avait accompagnée à bord :
« Devant vous, mistress, dit-il, devant M. William Andrew, au nom de mes officiers et de mon équipage, je jure, oui ! je jure de ne me laisser décourager par aucun danger ni par aucune fatigue pour retrouver le capitaine John et les hommes du Franklin. Ce navire que vous avez armé s’appelle maintenant le Dolly-Hope, et il saura justifier ce nom…
– Avec l’aide de Dieu et le dévouement de ceux qui mettent leur confiance en lui ! répondit Mrs. Branican.
– Hurrah !… Hurrah pour John et Dolly Branican ! »
Ces cris furent répétés par la foule entière, qui se pressait sur les quais du port.
Ses amarres larguées, le Dolly-Hope, obéissant aux premiers tours d’hélice, évolua pour sortir de la baie. Puis, dès qu’il eut franchi le goulet, il mit le cap au sud-ouest, et, sous l’action de sa puissante machine, il eut bientôt perdu de vue la terre américaine.
Après un parcours de deux mille deux cents milles[5], le Dolly-Hope eut connaissance de la montagne de Mouna Kea, qui domine de quinze mille pieds l’île Hawaï, la plus méridionale du groupe des Sandwich.
Indépendamment de cinq grandes îles et de trois petites, ce groupe compte encore un certain nombre d’îlots, sur lesquels il n’y avait pas lieu de rechercher les traces du Franklin. Il était évident que ce naufrage eût été depuis longtemps connu, s’il se fût produit sur les nombreux écueils de cet archipel, même ceux de Medo-Manou, bien qu’ils ne soient fréquentés que par d’innombrables oiseaux de mer. En effet, les Sandwich possèdent une population assez dense – cent mille habitants, rien que pour l’île Hawaï – et, grâce aux missionnaires français, anglais et américains qui séjournent dans ces îles, la nouvelle du désastre fût promptement arrivée aux ports de la Californie.
D’ailleurs, quatre ans auparavant, lorsque le capitaine Ellis avait fait la rencontre du Franklin, les deux navires se trouvaient déjà au delà du groupe des Sandwich. Le Dolly-Hope continua donc sa route vers le sud-ouest, à travers cette mer admirable du Pacifique, qui mérite volontiers son nom pendant les quelques mois de la saison chaude.
Six jours plus tard, le rapide steamer avait franchi la ligne conventionnelle que les géographes ont tracée du sud au nord entre la Polynésie et la Micronésie. Dans cette partie occidentale des mers polynésiennes, le capitaine Ellis n’avait aucune investigation à faire. Mais, au delà, les mers micronésiennes fourmillent d’îles, d’îlots et de récifs, où le Dolly-Hope aurait la tâche périlleuse de relever les indices d’un naufrage.
Le 22 août, on relâcha à Otia, l’île la plus importante du groupe des Marshall, visité par Kotzebue et les Russes en 1817. Ce groupe[6], réparti sur trente milles de l’est à l’ouest, et treize milles du nord au sud, ne renferme pas moins de soixante-cinq îlots ou attolons.
Le Dolly-Hope, qui aurait eu la facilité de refaire sa provision d’eau en quelques heures à l’aiguade de l’île, prolongea cependant sa relâche durant cinq jours. Embarqué sur la chaloupe à vapeur, le capitaine Ellis put se convaincre qu’aucun navire ne s’était perdu sur ces écueils les quatre dernières années. On rencontra bien quelques débris le long des îlots Mulgrave ; mais ce n’étaient que des troncs de sapins, de palmiers, de bambous, apportés par les courants du nord ou du sud, et dont les habitants se servent pour construire leurs pirogues. Le capitaine Ellis apprit du chef de l’île Otia que, depuis 1872, on n’avait mentionné qu’un seul bâtiment qui se fût brisé sur les attolons de l’est, et c’était un brick anglais, dont l’équipage dut être rapatrié ultérieurement.
Une fois hors de l’archipel des Marshall, le Dolly-Hope fit route vers les Carolines. En passant, il détacha sa chaloupe sur l’île Oualam, dont l’exploration ne donna aucun résultat. Le 3 septembre, il s’engagea à travers le vaste archipel, qui s’étend entre le douzième degré de latitude nord et le troisième degré de latitude sud, d’une part, et de l’autre, entre le cent vingt-neuvième degré de longitude est et le cent soixante-dixième degré de longitude ouest, soit deux cent vingt-cinq lieues du nord au midi des deux côtés de l’équateur, et mille lieues environ de l’ouest à l’est.
Le Dolly-Hope demeura trois mois dans ces mers des Carolines, suffisamment connues maintenant que les travaux de Lütke, l’audacieux navigateur russe, se sont ajoutés à ceux des Français Duperrey et Dumont d’Urville. Il ne fallut pas moins que ce temps pour visiter successivement les principaux groupes, qui forment cet archipel, groupe des Péliou, des Dangereuses-Matelotes, des Martyrs, de Saavedra, de Sonsorol, les îles Mariera, Anna, Lord-North, etc.
Le capitaine Ellis avait pris pour centre de ses opérations Yap ou Gouap, qui appartient au groupe des Carolines propres, lequel comprend près de cinq cents îles. C’est de là que le steamer dirigea ses investigations vers les points les plus éloignés. De combien de naufrages cet archipel avait été le théâtre, entre autres celui de l’Antilope en 1793, du capitaine américain Barnard sur les îles Mortz et Lord-North, en 1832 !
Durant cette période, le dévouement des hommes du Dolly-Hope fut au-dessus de tout éloge. Aucun d’eux ne regarda ni aux périls ni aux fatigues, occasionnés par cette navigation au milieu de récifs sans nombre, à travers ces étroites passes dont les fonds sont hérissés d’excroissances coralligènes. En outre, la mauvaise saison commençait à troubler ces parages, où les vents se déchaînent avec une effroyable impétuosité, et dans lesquels les sinistres sont si nombreux encore.
Chaque jour, les embarcations du bord fouillaient les criques, au fond desquelles les courants auraient pu jeter quelques débris. Lorsque les marins débarquaient, ils étaient bien armés, car il ne s’agissait pas ici de recherches pareilles à celles qui furent faites pour l’amiral Franklin, c’est-à-dire sur les terres désertes des contrées arctiques, les îles étaient habitées pour la plupart, et la tâche du capitaine Ellis consistait surtout à manœuvrer comme fit d’Entrecasteaux, lorsqu’il fouilla les attolons où l’on pensait qu’avait dû se perdre Lapérouse. Ce qui importait, c’était de se mettre en rapport avec les indigènes. L’équipage du Dolly-Hope fut souvent accueilli par des démonstrations hostiles chez certaines de ces peuplades, qui ne sont rien moins qu’hospitalières aux étrangers. Des agressions se produisirent, et il fallut les repousser par la force. Deux ou trois matelots reçurent même des blessures, lesquelles, heureusement, n’eurent pas de suites fâcheuses.
Ce fut de cet archipel des Carolines que les premières lettres du capitaine Ellis purent être adressées à Mrs. Branican par des navires qui faisaient route vers le littoral américain. Mais elles ne contenaient rien de relatif aux traces du Franklin ou des naufragés. Les tentatives, n’ayant pas abouti dans les Carolines, allaient être reprises à l’ouest, en englobant le vaste système de la Malaisie. Là, en réalité, il y avait des chances plus sérieuses de retrouver les survivants de la catastrophe, peut-être sur l’un de ces nombreux îlots dont les travaux hydrographiques révèlent encore l’existence, même après les trois reconnaissances qui ont été faites dans cette partie de l’océan Pacifique.
Sept cents milles plus à l’ouest des Carolines, à la date du 2 décembre, le Dolly-Hope atteignit l’une des grandes îles des Philippines, le plus important des archipels malais, le plus considérable aussi de ceux dont les géographes ont relevé la position dans l’hydrographie malaisienne et même sur toute la surface de l’Océanie. Ce groupe, découvert par Magellan en 1521, s’étend du cinquième degré au vingt et unième degré de latitude septentrionale, et du cent quatorzième degré au cent vingt-troisième degré de longitude orientale.
Le Dolly-Hope ne vint point relâcher à la grande île de Luçon, aussi nommée Manille. Comment admettre que le Franklin se fût élevé si haut dans les mers de Chine, puisqu’il faisait route vers Singapore. C’est pour cette raison que le capitaine Ellis préféra établir son centre d’investigations à l’île Mindanao, au sud dudit archipel, c’est-à-dire sur l’itinéraire même qu’avait certainement suivi John Branican pour atteindre la mer de Java.
À cette date, le Dolly-Hope était mouillé sur la côte sud-ouest, dans le port de Zamboanga, résidence du gouverneur duquel dépendent les trois alcadies de l’île.
Mindanao comprend deux parties, l’une espagnole, l’autre indépendante sous la domination d’un soulthan, qui a fait de Sélangan sa capitale.
Il était indiqué que le capitaine Ellis prît ses premières informations près du gouverneur et des alcades à propos d’un naufrage dont le littoral de Mindanao aurait pu être le théâtre. Les autorités se mirent très obligeamment à sa disposition. Mais, dans la région espagnole de Mindanao, tout au moins, aucun sinistre maritime n’avait été signalé depuis cinq ans.
Il est vrai, sur les côtes de la partie indépendante de l’île, où habitent les Mindanais, les Caragos, les Loutas, les Soubanis, et aussi diverses peuplades sauvages très justement suspectées de cannibalisme, que de désastres peuvent se produire, sans qu’on en ait jamais connaissance, ces populations ayant intérêt à ne point les ébruiter ! Il se rencontre même nombre de ces Malais, qui font couramment le métier de corsaires. Avec leurs légers navires, armés de fauconneaux, ils donnent la chasse aux bâtiments de commerce que les vents d’ouest poussent sur leur littoral, et, lorsqu’ils s’en emparent, c’est pour les détruire. Que pareil sort eût été réservé au Franklin, certainement le gouverneur n’en aurait pas été informé. Les seuls renseignements qu’il put donner relativement à la portion de l’île soumise à son autorité furent donc jugés insuffisants.
Aussi le Dolly-Hope dut-il braver ces mers si dures pendant la saison d’hiver. Maintes fois, on opéra des débarquements sur plusieurs points de la côte, et les matelots s’aventurèrent sous ces admirables forêts de tamarins, de bambous, de palétuviers, d’ébéniers noirs, d’acajous sauvages, de bois de fer, de mangliers qui sont une des richesses des Philippines. Au milieu des fertiles campagnes où s’entremêlent les produits des zones tempérées et des zones tropicales, le capitaine Ellis et ses hommes visitèrent certains villages dans l’espoir d’y recueillir quelques indices, débris de naufrage, prisonniers retenus par les tribus malaisiennes ; mais leurs opérations furent infructueuses, et le steamer fut contraint de revenir à Zamboanga, très fatigué par le mauvais temps, et n’ayant échappé que par miracle aux récifs sous-marins de ces parages.
L’exploration de l’archipel des Philippines ne dura pas moins de deux mois et demi ; il avait fallu s’attarder à plus de cent îles, dont les principales, après Luçon et Mindanao, sont Mindoro, Leyte, Samar, Panay, Négros, Zebou, Masbate, Palawan, Catandouanès, etc.
Le capitaine Ellis fouilla le groupe de Bassilan au sud de Zamboanga, puis se dirigea vers l’archipel de Rolo où il arriva le 25 février 1880.
C’était là un véritable nid à pirates, dans lequel les indigènes fourmillent au milieu de ces nombreuses îles couvertes d’un fouillis de jungles, qui sont semées entre la pointe sud de Mindanao et la pointe nord de Bornéo. Un seul port est parfois fréquenté par les navires qui traversent la mer de Chine et les bassins de la Malaisie, le port de Bévouan, situé sur l’île principale qui a donné son nom au groupe.
C’est à Bévouan que vint relâcher le Dolly-Hope. Là, quelques relations purent être établies avec le soulthan et les datous, qui gouvernent une population de six ou sept mille habitants. Il est vrai que le capitaine Ellis n’épargna les présents ni en argent ni en nature. Les indigènes le mirent alors sur la piste de différents naufrages, dont ces îles, défendues par leur ceinture de coraux et de madrépores, avaient été le théâtre.
Mais, parmi les débris qui furent recueillis, on n’en reconnut aucun qui eût pu appartenir au Franklin. D’ailleurs, les naufragés avaient péri ou avaient été rapatriés.
Le Dolly-Hope, qui avait refait son charbon pendant sa relâche à Mindanao, était déjà très allégé à la fin de cette navigation à travers les méandres du groupe du Holo. Il lui restait néanmoins assez de combustible pour franchir la mer des Célèbes, en se dirigeant sur les îles Maratoubas, et atteindre le port de Bandger-Massing, situé au sud de Bornéo.
Le capitaine Ellis se lança au milieu de ce bassin fermé comme un lac, ici par les grandes îles malaises, là par une ceinture d’îlots. La mer des Célèbes est mal défendue, d’ailleurs, malgré ces obstacles naturels, contre la furie des tempêtes, et, s’il est permis de vanter les splendeurs de ses eaux qui fourmillent de zoophytes aux couleurs éclatantes et de mollusques de mille espèces, si l’imagination des navigateurs est allée jusqu’à la comparer à un parterre de fleurs liquides, les typhons qui la désolent font ombre à ce merveilleux tableau.
Le Dolly-Hope l’éprouva rudement dans la nuit du 28 au 29 février. Pendant la journée, le vent avait fraîchi peu à peu, et, bien qu’il se fût sensiblement apaisé vers le soir, d’énormes nuages de teinte livide, entassés à l’horizon, laissaient présager une nuit très troublée.
En effet, l’ouragan se déclara avec une extrême violence vers onze heures, et la mer se montra en quelques instants d’une impétuosité vraiment extraordinaire.
Le capitaine Ellis, justement alarmé pour la machine du Dolly-Hope, voulut prévenir tout accident qui aurait pu compromettre sa campagne ; dans ce but il se mit en cape, de manière à ne demander à l’hélice que la vitesse nécessaire pour que son navire restât sensible à l’action de la barre.
Malgré ces précautions, la tornade se déroula avec une telle intensité, les lames déferlaient avec tant de furie que le Dolly-Hope ne put éviter de formidables coups de mer. En plusieurs embardées, une centaine de tonnes d’eau furent précipitées sur le pont, défoncèrent les capots, s’accumulèrent dans la cale. Mais les cloisons étanches résistèrent, et, faisant obstacle à l’eau, l’empêchèrent de se répandre jusque dans les compartiments de la chaufferie et de la machine. Cela fut très heureux, car, ses feux éteints, le Dolly-Hope aurait été livré sans défense à la lutte des éléments, et, ne gouvernant plus, roulé dans le creux des lames, assailli par le travers, il se serait trouvé en perdition.
L’équipage témoigna d’autant de sang-froid que de courage en ces circonstances critiques. Il seconda vaillamment son commandant et ses officiers. Il fut digne du capitaine qui l’avait choisi parmi l’élite des marins de San-Diégo. Le navire fut sauvé par l’habileté et la précision de ses manœuvres.
Après quinze terribles heures de tourmente, la mer s’apaisa ; on peut même dire qu’elle tomba presque subitement aux approches de la grande île de Bornéo, et, dans la matinée du 2 mars, le Dolly-Hope eut connaissance des îles Maratoubas.
Ces îles, qui, géographiquement, dépendent de Bornéo, devinrent l’objet des plus minutieuses explorations pendant la première quinzaine de mars. Grâce aux présents qui ne furent point ménagés, les chefs de peuplades se prêtèrent à toutes les exigences de l’enquête. Pourtant, il fut impossible de se procurer le moindre renseignement relatif à la disparition du Franklin. Comme ces parages de la Malaisie sont trop souvent écumés par les pirates, on pouvait craindre que John Branican et son équipage eussent été massacrés jusqu’au dernier homme.
Et un jour, le capitaine Ellis, causant de ces éventualités avec son second, lui dit :
« Il est fort possible que la perte du Franklin soit due à une attaque de ce genre. Cela expliquerait pourquoi nous n’avons jusqu’ici découvert aucun indice de naufrage. Ces pirates ne se vantent pas de leurs exploits. Quand un navire disparaît, on met la catastrophe sur le compte d’un typhon, et tout est dit !
– Vous n’avez que trop raison, capitaine, fit observer le second du Dolly-Hope. Ce ne sont pas les pirates qui manquent dans ces mers et nous aurons même à redoubler de vigilance en descendant le détroit de Mahkassar.
– Sans doute, reprit le capitaine Ellis, mais nous sommes dans des conditions meilleures que celles où se trouvait John Branican pour échapper à ces coquins. Avec des vents irréguliers et changeants, un navire à voiles ne manœuvre pas à volonté. Pour nous, tant que notre machine fonctionnera, ce ne sont pas les embarcations malaises qui pourront nous atteindre. Néanmoins, je recommande la plus complète vigilance. »
Le Dolly-Hope embouqua le détroit de Mahkassar, qui sépare le littoral de Bornéo du littoral si capricieusement découpé de l’île Célèbes. Pendant deux mois, du 15 mars au 15 mai, après avoir renouvelé son charbon au port de Damaring, le capitaine Ellis fouilla toutes les criques de l’est.
Cette île Célèbes, qui fut reconnue par Magellan, ne mesure pas moins de cent quatre-vingt-douze lieues de longueur sur une largeur de vingt-cinq. Elle est dessinée de telle sorte que certains géographes ont pu la comparer à une tarentule, dont les énormes pattes seraient figurées par des presqu’îles. La beauté de ses paysages, la richesse de ses produits, l’heureuse disposition de ses montagnes, en font l’égale de la superbe Bornéo. Mais les découpures multiples de sa côte offrent tant de refuges à la piraterie, que la navigation du détroit est réellement des plus dangereuses.
Malgré cela, le capitaine Ellis mit toute la précision désirable dans l’accomplissement de son œuvre. Ayant toujours ses chaudières en pression, il visitait les anses avec les embarcations du bord, prêt à les rallier à la moindre apparence de danger.
En se rapprochant de l’extrémité méridionale du détroit, le Dolly-Hope put naviguer dans des conditions moins alarmantes. En effet, cette partie de l’île Célèbes est sous la domination hollandaise. La capitale de ces possessions est Mahkassar, autrefois Wlaardingen, défendue par le fort Rotterdam. C’est là que le capitaine Ellis vint en relâche, le 17 mai, afin de donner un peu de repos à l’équipage et de refaire le combustible. S’il n’avait rien découvert qui pût le mettre sur la trace de John Branican, il apprit dans ce port une nouvelle très importante au sujet de l’itinéraire qu’avait dû suivre le Franklin : à la date du 3 mai 1875, ce bâtiment avait été signalé à dix milles au large de Mahkassar, se dirigeant vers la mer de Java. La certitude existait dès lors qu’il n’avait point péri dans ces redoutables mers de la Malaisie. C’était au delà de Célèbes et de Bornéo, c’est-à-dire dans la mer de Java, qu’il fallait aller rechercher ses vestiges, en poussant jusqu’à Singapore.
Dans une lettre qu’il adressa à Mrs. Branican de ce point extrême de l’île Célèbes, le capitaine Ellis l’informa de cette circonstance, en renouvelant sa promesse de la tenir au courant des investigations qui seraient maintenant localisées entre la mer de Java et les îles de la Sonde.
En effet, il convenait que le Dolly-Hope ne dépassât pas le méridien de Singapore, qui serait le terminus de sa campagne vers l’ouest. Il la compléterait au retour en scrutant les rivages méridionaux de la mer de Java, et en visitant ce chapelet d’îles qui en forme la limite ; puis, se dirigeant parmi ce groupe des Moluques, il regagnerait l’océan Pacifique pour revenir à la terre américaine.
Le Dolly-Hope quitta Mahkassar le 23, longea la partie inférieure du détroit qui sépare l’île Célèbes de l’île Bornéo, et vint en relâche à Bandger-Massing. C’est là que réside le gouverneur de l’île de Bornéo, ou plutôt Kalématan, pour lui restituer son véritable nom géographique. Les registres de la marine y furent compulsés minutieusement ; mais on n’y put relever la mention que le Franklin eût été aperçu dans ces parages. Après tout, cela s’expliquait, s’il avait gardé le large à travers la mer de Java.
Dix jours après, le capitaine Ellis, ayant porté vers le sud-ouest, vint jeter l’ancre dans le port de Batavia, à l’extrémité de cette grande île de Java, d’origine essentiellement volcanique, et presque toujours empanachée de la flamme de ses cratères.
Quelques jours suffirent à l’équipage pour refaire ses approvisionnements dans cette grande cité, qui est la capitale des possessions hollandaises de l’Océanie. Le gouverneur général, que les correspondances maritimes avaient tenu au courant des efforts de Mrs. Branican pour retrouver les naufragés, reçut avec empressement le capitaine Ellis. Malheureusement, il ne put fournir aucun renseignement sur le sort du Franklin. À cette époque, l’opinion des marins de Batavia était que le trois-mâts américain, désemparé dans quelque tornade, avait dû sombrer sous voiles et être englouti corps et biens. Pendant les premiers six mois de 1875, on citait un certain nombre de navires dont on n’avait pas eu de nouvelles, et qui avaient disparu ainsi, sans que les courants en eussent jamais jeté la moindre épave à la côte.
En quittant Batavia, le Dolly-Hope laissa sur bâbord le détroit de la Sonde, qui met en communication la mer de Java et la mer de Timor, puis il prit connaissance des îles de Billitow et de Bangha. Autrefois, les approches de ces îles étaient infestées par les pirates, et les bâtiments qui s’y rendaient pour embarquer des chargements de minerais de fer et d’étain, n’évitaient pas sans peine leurs attaques. Mais la police maritime a fini par les détruire, et il n’y avait pas lieu de penser que le Franklin et son équipage eussent été victimes de leurs agressions.
Continuant à remonter vers le nord-ouest, en visitant les îles du littoral de Sumatra, le Dolly-Hope, ayant relevé la pointe de la presqu’île de Malacca, relâcha à l’île de Singapore dans la matinée du 20 juin, après une traversée qui avait été retardée par les vents contraires.
Des réparations à sa machine obligèrent le capitaine Ellis à rester quinze jours dans le port, qui est situé au sud de l’île. Peu étendue – deux cent soixante-dix milles carrés sans plus – cette possession, si importante par le mouvement de son commerce avec l’Europe et l’Amérique, est devenue l’une des plus riches de l’extrême Orient, depuis le jour où les Anglais y fondèrent leur premier comptoir en 1818.
C’était à Singapore, on le sait, que le Franklin devait livrer une partie de sa cargaison pour le compte de la maison Andrew, avant de se rendre à Calcutta. On sait aussi que le trois-mâts américain n’y avait jamais paru. Toutefois, le capitaine Ellis voulut mettre son séjour à profit afin d’obtenir des informations relatives aux sinistres survenus dans la mer de Java durant les dernières années.
Effectivement, puisque, d’une part, le Franklin avait été signalé au large de Mahkassar, et que, d’autre part, il n’était point arrivé à Singapore, il fallait de toute nécessité admettre qu’il avait fait naufrage entre ces deux points. À moins que le capitaine John Branican n’eût quitté la mer de Java et franchi l’un de ces détroits qui séparent les îles de la Sonde pour descendre vers la mer de Timor… Mais pourquoi s’y serait-il résolu, puisqu’il était à destination de Singapore ? C’eût été inexplicable, c’était inadmissible.
L’enquête n’ayant donné que des résultats négatifs, le capitaine Ellis n’eut plus qu’à prendre congé du gouverneur de Singapore pour ramener son navire en Amérique.
Le 25 août, l’appareillage se fit par un temps très orageux. La chaleur était excessive, comme elle l’est d’ordinaire au mois d’août en cette partie de la zone torride, située à quelques degrés au-dessous de l’équateur. Le Dolly-Hope fut très éprouvé par les mauvais temps qui marquèrent les dernières semaines de ce mois. Cependant, en longeant les semis des îles de la Sonde, il n’en laissa pas un point inexploré. Successivement, l’île de Madura, une des vingt régences de Java, Bâli, l’une des plus commerçantes de ces possessions, reçurent sa visite, et aussi Lombok et Sumbava, dont le volcan de Tombovo menaçait alors cette région d’une éruption aussi désastreuse que celle de 1815.
Entre ces diverses îles s’ouvrent autant de détroits, qui donnent accès sur la mer de Timor. Le Dolly-Hope eut à manœuvrer prudemment afin d’éviter des courants d’une telle impétuosité qu’ils entraînent les bâtiments même contre la mousson de l’ouest. On comprend dès lors combien la navigation offre de périls dans cette mer, surtout aux voiliers, qui n’ont pas en eux leur puissance de locomotion. De là, ces catastrophes maritimes si fréquentes à l’intérieur de la zone malaisienne.
À partir de l’île de Flores, le capitaine Ellis suivit la chaîne des autres îles, qui ferme au sud la mer des Moluques, mais inutilement. À la suite de si nombreuses déceptions, on ne s’étonnera pas que son équipage fût découragé par l’insuccès de cette campagne. Il ne fallait pas, malgré cela, renoncer à toute espérance de retrouver le Franklin, tant que l’exploration ne serait pas achevée. Il était possible que le capitaine John, au lieu de descendre le détroit de Mahkassar en quittant Mindanao des Philippines, eût traversé l’archipel et la mer des Moluques pour atteindre la mer de Java, et se montrer au large de l’île Célèbes.
Cependant le temps s’écoulait, et le livre de bord continuait à être muet sur le sort du Franklin. Ni à Timor, ni dans les trois groupes qui constituent l’archipel des Moluques, le groupe d’Amboine, résidence du gouverneur général, qui comprend Céram et Bourou, le groupe de Banda, celui de Gilolo, il ne fut possible de recueillir des renseignements sur un navire qui se serait perdu entre ces îles au printemps de 1875. Du 23 septembre, date de l’arrivée du Dolly-Hope à Timor, au 27 décembre, date de son arrivée à Gilolo, trois mois avaient été employés en investigations, auxquelles les Hollandais se prêtaient de bonne grâce, et rien n’était venu jeter un peu de lumière sur ce sinistre.
Le Dolly-Hope avait terminé son expédition. À cette île de Gilolo, qui est la plus importante des Moluques, se fermait le cercle que le capitaine Ellis s’était engagé à suivre autour des contrées malaisiennes. L’équipage prit alors quelques jours de repos, auxquels il avait bien droit. Et, pourtant, si un nouvel indice eût été relevé, que n’eussent pas encore tenté ces braves gens, même au prix de dangers plus grands encore !
Ternate, la capitale de l’île Gilolo, qui commande la mer des Moluques, et où demeure un résident hollandais, fournit au Dolly-Hope tout ce qui lui était nécessaire en vivres et en charbon pour le voyage de retour. Là s’acheva cette année 1881 – la sixième qui se fut écoulée depuis la disparition du Franklin.
Le capitaine Ellis appareilla dans la matinée du 9 janvier et prit direction vers le nord-est.
On était alors dans la mauvaise saison. La traversée fut pénible, et les vents défavorables occasionnèrent d’assez longs retards. C’est seulement à la date du 23 janvier, que le Dolly-Hope fut signalé par les sémaphores de San-Diégo.
Cette campagne de la Malaisie avait duré dix-neuf mois. Malgré les efforts du capitaine Ellis, malgré le dévouement de son équipage, le secret du Franklin restait enseveli dans le mystérieux dédale des mers.
Les lettres que Mrs. Branican avait reçues au cours de l’expédition ne lui permettaient guère d’espérer que cette tentative serait couronnée de succès. Aussi, après l’arrivée de la dernière, ne conservait-elle que peu d’espoir au sujet des recherches que le capitaine Ellis opérait dans les parages des Moluques.
Dès qu’elle apprit que le Dolly-Hope était au large de San-Diégo, Mrs. Branican, accompagnée de M. William Andrew, se rendit sur le port. À peine eut-il pris son poste de mouillage, que tous deux se firent conduire à bord.
L’attitude du capitaine Ellis et de son équipage disait assez que la seconde période de la campagne n’avait pas eu meilleure chance que la première.
Mrs. Branican, ayant tendu la main au capitaine, s’avança vers ces hommes, si durement éprouvés par les fatigues d’un pareil voyage, et, d’une voix ferme :
« Je vous remercie, capitaine Ellis, dit-elle, je vous remercie, mes amis !… Vous avez fait tout ce que je devais attendre de votre dévouement ! Vous n’avez pas réussi, et peut-être désespérez-vous de jamais réussir ?… Je ne désespère pas, moi !… Non ! je ne désespère pas de revoir John et ses compagnons du Franklin !… Mon espoir est en Dieu… Dieu le réalisera ! »
Ces paroles, empreintes d’une extraordinaire assurance, affirmaient une si rare énergie, disaient si fermement la résolution où était Mrs. Branican de ne jamais s’abandonner, que sa conviction aurait dû se communiquer à tous les cœurs. Mais, si on l’écouta avec le respect que commandait son attitude, il n’était personne qui mit en doute la perte définitive du Franklin et de son équipage.
Et pourtant, peut-être eût-il mieux valu s’en rapporter à cette pénétration spéciale dont une femme est souvent douée par sa nature ? Tandis que l’homme ne s’attache qu’à l’observation directe des faits et aux conséquences qui en découlent, il est certain que la femme a parfois une plus juste prévision de l’avenir, grâce à ses qualités intuitives. C’est une sorte d’instinct génial qui la guide, et lui donne une certaine prescience des choses… Qui sait si Mrs. Branican n’aurait pas un jour raison contre l’opinion générale ?
M. William Andrew et elle se rendirent alors dans le carré du Dolly-Hope, où le capitaine Ellis leur fit le récit détaillé de son expédition. Les cartes de la Polynésie et de la Malaisie, déployées sur la table, permettaient de suivre la route du steamer, ses relâches sur les nombreux points explorés, les renseignements recueillis dans les principaux ports et les villages indigènes, les recherches exécutées au milieu des îlots et des îles avec une minutieuse patience et un zèle infatigable.
Puis, en terminant :
« Permettez-moi, mistress Branican, dit le capitaine Ellis, d’appeler plus particulièrement votre attention sur ceci : le Franklin a été aperçu pour la dernière fois à la pointe sud de Célèbes, le 3 mai 1875, environ sept semaines après son départ de San-Diégo, et, depuis ce jour, il n’a été rencontré nulle part. Donc, puisqu’il n’est pas arrivé à Singapore, il est hors de doute que la catastrophe s’est produite dans la mer de Java. Comment ? Il n’y a que deux suppositions. La première, c’est que le Franklin a sombré sous voiles ou qu’il a péri dans une collision, sans qu’il en soit resté aucune trace. La seconde, c’est qu’il s’est brisé sur des écueils ou qu’il a été détruit par les pirates malais, et, dans ces deux cas, il eût été possible d’en retrouver quelques débris. Or, malgré nos recherches, nous n’avons pu relever la preuve matérielle de la destruction du Franklin. »
La conclusion qui ressortait de cette argumentation, c’est qu’il était plus logique de se ranger à l’un des cas de la première hypothèse – celui qui attribuait la perte du Franklin au déchaînement de ces tornades si fréquentes dans les parages malaisiens. En effet, pour le second cas, celui d’une collision, comme il est assez rare que l’un des deux navires abordés ne continue pas à tenir la mer, le secret de cette rencontre aurait été connu tôt ou tard. Il n’y avait donc plus aucun espoir à garder.
C’est là ce qu’avait compris M. William Andrew, et il baissait tristement la tête devant le regard de Mrs. Branican, qui ne cessait de l’interroger.
« Eh bien, non ! dit-elle, non !… Le Franklin n’a pas sombré !… Non !… John et son équipage n’ont point péri !… »
Et, l’entretien continuant sur l’instance de Dolly, il fallut que le capitaine Ellis lui rapportât les détails les plus circonstanciés. Elle y revenait sans cesse, questionnant, discutant, ne cédant rien.
Cette conversation se prolongea pendant trois heures, et lorsque Mrs. Branican se disposa à prendre congé du capitaine Ellis, celui-ci lui demanda s’il entrait dans ses intentions que le Dolly-Hope fût désarmé.
« Nullement, capitaine, répondit-elle, et je verrais avec regret que votre équipage et vous eussiez l’intention de débarquer. Peut-on affirmer que de nouveaux indices ne nous amèneront pas à entreprendre une nouvelle campagne ? Si donc vous consentiez à garder le commandement du Dolly-Hope…
– Ce serait très volontiers, répondit le capitaine Ellis, mais j’appartiens à la maison Andrew, mistress Branican, et elle peut avoir besoin de mes services…
– Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la disposition de Dolly, puisqu’elle le désire.
– Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous ne quitterons pas le Dolly-Hope…
– Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de veiller à ce qu’il soit toujours en état de reprendre la mer ! »
En donnant son consentement, l’armateur n’avait eu d’autre pensée que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui ne doutaient pas qu’elle renoncerait à une seconde campagne, après les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il finirait du moins par y détruire tout reste d’espoir.
Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, le Dolly-Hope ne fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent à figurer sur les rôles d’équipage, à toucher leurs gages, comme s’ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d’ailleurs d’importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque ces travaux eurent pris fin, le Dolly-Hope embarqua ses vivres, fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au premier ordre.
Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect-House, où, sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n’était admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double malheur qui l’avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à cette époque – l’âge où les premières lueurs de la raison éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat n’était plus ! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui s’était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu’elle aurait voulu connaître et qui n’était pas encore de retour à San-Francisco. Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes avaient donné des nouvelles du Californian, et sans doute, l’année 1881 ne finirait pas avant qu’il ne fût rentré à son port d’attache. Dès qu’il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait Zach Fren près d’elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance en assurant son avenir.
D’ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles éprouvées par la perte du Franklin. C’était uniquement pour visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire œuvre de charité envers elles qu’elle quittait Prospect-House et descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se manifestait sous toutes les formes, s’inquiétant des besoins moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi dans les premiers mois de cette année qu’elle consulta M. William Andrew sur un projet qu’elle avait hâte de mettre à exécution.
Il s’agissait de la fondation d’un hospice, destiné à recueillir les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère, et dont elle voulait doter San-Diégo.
« Monsieur Andrew, dit-elle à l’armateur, c’est en souvenir de notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n’en doute pas, m’approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi pourrions-nous faire de notre fortune ? »
M. William Andrew, n’ayant aucune objection à exprimer, se mit à la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que nécessitait la création d’un établissement de ce genre. Cent cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d’abord pour l’acquisition d’un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer annuellement les divers services.
Cette affaire fut très rapidement conduite, grâce au concours que la municipalité prêta à Mrs. Branican. Du reste, il n’y eut pas lieu de bâtir. On fit l’acquisition d’un vaste édifice, situé en bon air, sur les pentes de San-Diégo, du côté de Old-Town. Un habile architecte appropria cet édifice à sa nouvelle destination, et sut l’aménager de manière à pouvoir loger une cinquantaine d’enfants avec un personnel suffisant pour les élever, soigner et instruire. Entouré d’un vaste jardin, couvert de beaux ombrages, arrosé d’eaux courantes, il offrait, en ce qui se rapporte aux questions d’hygiène, les systèmes réclamés par l’expérience.
Le 19 mai, cet hospice – qui reçut le nom de Wat-House – fut inauguré aux applaudissements de la ville entière, qui voulut, à cette occasion, prodiguer à Mrs. Branican les plus éclatants témoignages de sympathie. La charitable femme ne parut point à la cérémonie cependant, elle n’avait pas voulu quitter son chalet. Mais, dès qu’un certain nombre d’enfants eurent été recueillis à Wat-House, elle vint, chaque jour, les visiter comme si elle eût été leur mère. Ces enfants pouvaient rester jusqu’à douze ans dans l’hospice. Dès que leur âge le permettait, on leur enseignait à lire, à écrire, on s’occupait de leur donner une éducation morale et religieuse, en même temps que de leur apprendre un métier suivant leurs aptitudes. Quelques-uns, appartenant à des familles de marins, qui montraient du goût pour la mer, étaient destinés à s’embarquer comme mousses ou novices. Et, en vérité, il semblait que Dolly ressentît pour ceux-là une affection plus particulière – sans doute en souvenir du capitaine John.
À la fin de 1881, aucune nouvelle relative au Franklin n’était parvenue à San-Diégo ni ailleurs. Bien que des primes considérables eussent été offertes à quiconque en eût retrouvé le plus léger indice, il n’avait pas été possible de lancer le Dolly-Hope dans une seconde campagne. Et pourtant, Mrs. Branican ne désespérait pas. Ce que 1881 ne lui avait pas donné, peut-être 1882 le lui donnerait-il ?…
Pour ce qui concerne M. et Mrs. Burker, qu’étaient-ils devenus ? En quel endroit s’était réfugié Len Burker afin d’échapper aux poursuites ordonnées contre lui ? La police fédérale ayant fini par abandonner toute enquête à ce sujet, Mrs. Branican avait dû renoncer à savoir ce que Jane était devenue.
Et, cependant, c’était là une cause de sincère affliction pour elle, si vivement préoccupée de la situation de son infortunée parente. Elle s’étonnait de n’avoir jamais reçu aucune lettre de Jane – lettre que celle-ci aurait pu lui écrire, sans compromettre la sécurité de son mari. Ignoraient-ils donc tous les deux que Dolly, rendue à la raison, avait envoyé un navire à la recherche du Franklin, et que cette expédition n’avait donné aucun résultat ? C’était inadmissible. Est-ce que les journaux des deux mondes n’avaient-ils pas suivi les diverses phases de cette entreprise, et pouvait-on imaginer que Len et Jane Burker n’en eussent pas eu connaissance ? Ils devaient même avoir appris que Mrs. Branican avait été enrichie par la mort de son oncle Edward Starter, et qu’elle était en situation de leur venir en aide ! Et pourtant, ni l’un ni l’autre n’avaient essayé d’entrer en correspondance avec elle, bien que leur position fût probablement très précaire.
Janvier, février, mars, étaient déjà passés, et l’on pouvait croire que l’année 1882 n’apporterait aucune modification à cet état de choses, lorsqu’un fait se produisit, qui parut de nature à jeter quelque lumière sur la catastrophe du Franklin.
Le 27 mars, le steamer Californian, sur lequel était embarqué le matelot Zach Fren, vint mouiller dans la baie de San-Francisco, après une campagne de plusieurs années à travers les diverses mers d’Europe.
Aussitôt que Mrs. Branican eut appris le retour de ce navire, elle écrivit à Zach Fren, qui était alors maître d’équipage à bord du Californian, en l’invitant à partir immédiatement pour se rendre auprès d’elle à San-Diégo.
Comme Zach Fren avait précisément l’intention de revenir dans sa ville natale afin d’y prendre quelques mois de repos, il répondit que, dès qu’il pourrait débarquer, il se rendrait à San-Diégo, où sa première visite serait pour Prospect-House. C’était l’affaire de quelques jours.
Mais, en même temps, se répandit une nouvelle, dont le retentissement serait immense dans les États de la Confédération, si elle se confirmait.
On disait que le Californian avait recueilli une épave, qui, vraisemblablement, provenait du Franklin… Un journal de San-Francisco ajoutait que le Californian avait rencontré cette épave au nord de l’Australie, dans les parages compris entre la mer de Timor et la mer d’Arafoura, au large de l’île Melville, à l’ouest du détroit de Torrès.
Dès que cette nouvelle fut arrivée à San-Diégo, M. William Andrew et le capitaine Ellis, qui en avaient été informés par dépêche, accoururent à Prospect-House.
Au premier mot qui lui fut dit à ce sujet, Mrs. Branican devint très pâle. Mais, de ce ton qui dénotait chez elle une conviction absolue :
« Après l’épave, on retrouvera le Franklin, dit-elle, et après le Franklin, on retrouvera John et ses compagnons ? »
En réalité, la rencontre de cette épave était un fait qui avait son importance.
C’était la première fois, en somme, qu’un débris du navire perdu venait d’être recueilli. Pour aller chercher le théâtre de la catastrophe, Mrs. Branican possédait maintenant un anneau de cette chaîne qui reliait le présent au passé.
Immédiatement, elle fit apporter une carte de l’Océanie. Puis, M. William Andrew et le capitaine Ellis durent étudier la question d’une nouvelle campagne à entreprendre, car elle voulait que cette résolution fût prise séance tenante.
« Ainsi le Franklin n’aurait pas fait route sur Singapore en traversant les Philippines et la Malaisie, fit tout d’abord observer M. William Andrew.
– Mais cela est improbable… cela est impossible ! répondit le capitaine Ellis.
– Cependant, reprit l’armateur, s’il avait suivi cet itinéraire, comment cette épave aurait-elle pu être retrouvée dans la mer d’Arafoura, au nord de l’île Melville ?
– Je ne puis l’expliquer, je ne puis le comprendre. monsieur Andrew, répondit le capitaine Ellis. Tout ce que je sais, c’est que le Franklin a été vu à son passage au sud-ouest de l’île Célèbes, après être sorti du détroit de Mahkassar. Or, s’il a pris ce détroit, c’est évidemment parce qu’il est venu par le nord et non par l’est. Il n’a donc pu s’engager à travers le détroit de Torrès ! »
Cette question fut discutée longuement, et il fallut se ranger à l’opinion du capitaine Ellis.
Mrs. Branican écoutait les objections et les réponses sans faire aucune observation. Mais un pli vertical de son front indiquait avec quelle ténacité, avec quel entêtement, elle se refusait à admettre la perte de John et de ses compagnons. Non ! elle n’y croirait pas, tant que la preuve de leur mort ne lui serait pas matériellement fournie !
« Soit ! dit M. William Andrew. Je pense comme vous, mon cher Ellis, que le Franklin a dû traverser la mer de Java, en faisant route sur Singapore…
– En partie du moins, monsieur Andrew, puisque c’est entre Singapore et l’île Célèbes que le naufrage a pu se produire.
– Soit, vous dis-je. Mais comment l’épave a-t-elle dérivé jusqu’aux parages de l’Australie, si le Franklin s’est brisé sur quelque écueil de la mer de Java ?
– Cela ne peut se comprendre que d’une façon, répondit le capitaine Ellis, en admettant que cette épave a été entraînée à travers le détroit de la Sonde ou l’un des autres détroits qui séparent ces îles des mers de Timor et d’Arafoura.
– Les courants portent-ils de ce côté ?…
– Oui, monsieur Andrew, j’ajouterai même que si le Franklin était désemparé à la suite de quelque tempête, il a pu être drossé dans l’un de ces détroits, pour aller finalement se perdre sur les récifs au nord du littoral australien.
– En effet, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew, c’est la seule hypothèse plausible, et, dans ce cas, si une épave a été rencontrée au large de l’île Melville, six ans après le naufrage, c’est qu’elle s’est récemment détachée des écueils sur lesquels s’est fracassé le Franklin ! »
Cette explication, très sérieuse, pas un marin n’aurait accepté de la combattre.
Mrs. Branican, dont les regards ne s’étaient point distraits de la carte déployée devant elle, dit alors :
« Puisque le Franklin a été vraisemblablement jeté sur la côte de l’Australie, et puisque les survivants du naufrage n’ont pas reparu, c’est qu’ils sont prisonniers d’une peuplade indigène…
– Cela, Dolly, cela n’est pas impossible… et pourtant… » répondit M. William Andrew.
Mrs. Branican allait protester avec énergie contre le doute que laissait pressentir la réponse de M. William Andrew, lorsque le capitaine Ellis crut devoir dire :
« Il reste à savoir si l’épave repêchée par le Californian appartient réellement au Franklin.
– En doutez-vous ? demanda Dolly.
– Nous serons bientôt fixés à cet égard, répondit l’armateur, car j’ai donné ordre que cette épave nous fût expédiée…
– Et moi, ajouta Mrs. Branican, je donne ordre que le Dolly-Hope se tienne prêt à reprendre la mer. »
Trois jours après cet entretien, le maître d’équipage Zach Fren, qui venait d’arriver à San-Diégo, se présentait au chalet de Prospect-House.
Âgé de trente-sept ans à cette époque, vigoureux et d’allure résolue, avec sa face rougie par le hâle de la mer, sa physionomie franche et avenante, il était de ces matelots qui inspirent la confiance en eux-mêmes, et qui vont toujours droit où on leur dit d’aller.
L’accueil qu’il reçut de Mrs. Branican fut empreint d’un tel sentiment de reconnaissance, que le brave marin ne savait trop comment répondre.
« Mon ami, lui dit-elle, après avoir donné cours aux premiers épanchements de son cœur, c’est vous… vous qui m’avez sauvé la vie, vous qui avez tout fait pour sauver mon pauvre enfant… Que puis-je pour vous ? »
Le maître se défendit d’avoir fait plus que son devoir !… Un matelot qui n’agirait pas comme il avait agi, ce ne serait pas un matelot… ce ne serait qu’un mercenaire !… Son seul regret, c’était de n’avoir pu rendre à sa mère son petit bébé !… Mais enfin il ne méritait rien pour cela… Il remerciait Mrs. Branican de ses bonnes intentions à son égard… Si elle le permettait, il retournerait la voir, tant qu’il serait à terre…
« Depuis bien des années, Zach Fren, j’attends votre arrivée, répondit Mrs. Branican, et j’espère que vous serez près de moi, le jour où le capitaine John reparaîtra…
– Le jour où le capitaine John reparaîtra !…
– Zach Fren, pouvez-vous penser…
– Que le capitaine John a péri ?… Ah ! cela, non, par exemple ! répliqua le maître.
– Oui !… vous avez l’espoir…
– Plus que l’espoir, mistress Branican… une belle et bonne certitude !… Est-ce qu’un capitaine tel que le capitaine John, cela se perd à la façon d’un béret dans un coup de vent !… Allons donc !… Voilà ce qui ne s’est jamais vu !… »
Ce que disait Zach Fren, et dans ces termes qui témoignent d’une foi absolue, fit palpiter le cœur de Mrs. Branican. Elle ne serait plus seule à croire que John serait retrouvé… Un autre partageait sa conviction… et cet autre, c’était celui à qui elle-même devait la vie… Elle voulait voir là comme une indication de la Providence.
« Merci, Zach Fren, dit-elle, merci !… Vous ne savez pas le bien que vous me faites !… Répétez-moi… répétez-moi que le capitaine John a survécu à ce naufrage…
– Mais oui !… mais oui ! mistress Branican. Et la preuve qu’il a survécu, c’est qu’on le retrouvera un jour ou l’autre !… Et si ce n’est pas là une preuve… »
Puis, Zach Fren dut donner nombre de détails sur les circonstances dans lesquelles l’épave avait été repêchée par le Californian. Enfin Mrs. Branican lui dit :
« Zach Fren, je suis décidée à entreprendre immédiatement de nouvelles recherches.
– Bien… et elles réussiront cette fois… et j’en serai, si vous le permettez, mistress !
– Vous accepteriez de vous joindre au capitaine Ellis ?…
– De grand cœur !
– Merci, Zach Fren !… Je me figure que, vous à bord du Dolly-Hope, ce serait une chance de plus…
– Je le crois, mistress Branican ! répondit le maître, en clignant de l’œil… Oui !… je le crois… et suis prêt à partir… »
Dolly avait pris la main de Zach Fren, elle la pressait comme celle d’un ami. Son imagination l’entraînait, l’égarait peut-être. Mais elle voulait croire que le maître devait réussir là où d’autres avaient échoué.
Cependant, ainsi que l’avait fait observer le capitaine Ellis – et bien que la conviction de Mrs. Branican fût à ce sujet – il fallait obtenir cette certitude que l’épave rapportée par le Calijornian avait appartenu au Franklin.
Expédiée, ainsi qu’il a été dit, sur la demande de M. William Andrew, cette épave arriva à San-Diégo par chemin de fer, et fut aussitôt transportée aux chantiers de la marine. Là on la soumit à l’examen de l’ingénieur et des contremaîtres qui avaient dirigé la construction du Franklin.
Le débris, rencontré par l’équipage du Californian au large de l’île Melville, à une dizaine de milles de la côte, était un morceau d’étrave, ou plutôt de cette guibre sculptée qui figure ordinairement à la proue des navires à voiles. Ce fragment de bois avait été très détérioré, non par un long séjour dans l’eau, mais parce qu’il avait été exposé aux intempéries de l’air. De là cette conclusion qu’il avait dû demeurer longtemps sur les récifs contre lesquels s’était brisé le navire, puis qu’il s’en était détaché pour une cause quelconque – probablement sous l’action d’un courant – et qu’il allait en dérive depuis plusieurs mois ou plusieurs semaines, lorsqu’il avait été aperçu par les matelots du Californian. Quant à ce navire, était-ce celui du capitaine John ?… Oui, car les débris de sculpture, reconnus sur ce fragment, ressemblaient à ceux qui ornaient le guibre du Franklin.
C’est, en effet, ce qui fut établi à San-Diégo. À cet égard, il n’y eut aucun doute de la part des constructeurs. Le bois de teck, employé pour cette guibre, provenait bien des réserves du chantier. On releva même la trace d’une armature en fer, qui reliait la guibre à l’extrémité de l’étrave, et les restes d’une couche de peinture rouge, à filet d’or, sur le rinceau dessiné à l’avant.
Ainsi, l’épave rapportée par le Californian appartenait sans conteste au navire de la maison Andrew, vainement recherché dans le bassin de la Malaisie.
Ce point acquis, il y avait lieu d’admettre l’explication donnée par le capitaine Ellis : puisque le Franklin avait été signalé dans la mer de Java, au sud-ouest de l’île Célèbes, il fallait nécessairement que, quelques jours plus tard, il eût été entraîné à travers le détroit de la Sonde ou autres passes ouvertes sur la mer de Timor ou la mer d’Arafoura, pour aller se perdre contre les accores de la côte australienne.
L’envoi d’un bâtiment, qui aurait pour mission d’explorer le bassin compris entre les îles de la Sonde et le littoral nord de l’Australie, était par là entièrement justifié. Cette campagne réussirait-elle mieux que celle des Philippines, des Célèbes et des Moluques ? Il y avait lieu de l’espérer.
Cette fois, Mrs. Branican eut la pensée d’y prendre part personnellement, en s’embarquant sur le Dolly-Hope. Mais M. William Andrew et le capitaine Ellis, auxquels se joignit Zach Fren, parvinrent à l’en dissuader, non sans peine. Une navigation de ce genre, qui serait forcément très longue, aurait pu être compromise par la présence d’une femme à bord.
Il va de soi que Zach Fren fut embarqué comme maître d’équipage du Dolly-Hope, et le capitaine Ellis prit ses dernières dispositions pour mettre en mer dans le plus court délai.
Le Dolly-Hope quitta le port de San-Diégo à dix heures du matin, le 3 avril 1882. Au large de la terre d’Amérique, le capitaine Ellis suivit vers le sud-ouest une direction un peu inférieure à celle de sa première campagne. En effet, il voulait atteindre par le plus court la mer d’Arafoura, en franchissant le détroit de Torrès, au-delà duquel avait été rencontré le fragment de guibre du Franklin.
Le 26 avril, on eut connaissance des îles Gilbert, éparses au milieu de ces parages, où les calmes du Pacifique, à cette époque de l’année, rendent la navigation si lente, si pénible pour les navires à voiles. Après avoir laissé dans le nord les deux groupes de Scarborough et de Kingsmill, qui composent cet archipel, situé à huit cents milles du littoral californien, au sud-est des Carolines, le capitaine Ellis s’engagea à travers le groupe de Vanikoro, signalé depuis une quinzaine de lieues par le mont Kapogo, qui pointait à l’horizon.
Ces îles verdoyantes et fertiles, couvertes d’impénétrables forêts sur toute leur étendue, appartiennent à l’archipel Viti. Elles sont cernées de récifs madréporiques, qui en rendent les approches extrêmement dangereuses. C’est là, on le sait, que Dumont d’Urville et Dillon retrouvèrent les débris des bâtiments de Lapérouse, la Recherche et l’Espérance, partis de Brest en 1791, et qui, poussés sur les récifs de Vanikoro, ne devaient jamais revenir.
En vue de cette île si tristement célèbre, il s’opérait un rapprochement bien naturel dans l’esprit des hommes du Dolly-Hope. Le Franklin avait-il subi le sort des navires de Lapérouse ? Ainsi que cela était arrivé pour Dumont d’Urville et Dillon, le capitaine Ellis ne retrouverait-il que les débris du navire perdu ? Et, s’il ne découvrait pas le lieu de la catastrophe, le destin de John Branican et de ses compagnons demeurerait-il à l’état de mystère ?
À deux cents milles au delà, le Dolly-Hope traversa obliquement l’archipel des Salomon, dénommé autrefois Nouvelle-Géorgie ou Terres Arsacides.
Cet archipel renferme une dizaine de grandes îles, dispersées sur une aire de deux cents lieues en longueur et quarante en largeur. Parmi elles se trouvent les îles Carteret, autrement dites les îles du Massacre, et dont le nom indique de quelles scènes sanglantes elles furent le théâtre.
Le capitaine Ellis n’avait aucun renseignement à demander aux indigènes de ce groupe, aucune investigation à faire dans ces parages. Il n’y relâcha pas et hâta sa marche vers le détroit de Torrès, non moins impatient que Zach Fren de rallier la partie de cette mer d’Arafoura où l’épave avait été découverte. Ce serait là que l’enquête serait conduite avec un soin minutieux, une infatigable persévérance, qui en assurerait peut-être le succès.
Les terres de la Papouasie, appelées aussi Nouvelle-Guinée, n’étaient pas très éloignées. Quelques jours après avoir franchi l’archipel des Salomon, le Dolly-Hope eut connaissance de l’archipel des Louisiades. Il passa au large des îles Rossel, d’Entrecasteaux, Trobriand, et d’un grand nombre d’îlots, enfouis sous le magnifique dôme de leurs cocotiers.
Enfin, au bout d’une traversée de trois semaines, les vigies reconnurent à l’horizon les hautes terres de la Nouvelle-Guinée, puis les pointes du cap York, projetées par le littoral australien, qui limitent au nord et au sud le détroit de Torrès.
C’est un passage extrêmement dangereux, ce détroit. À moins d’y être contraints, les capitaines au long cours se gardent bien de s’y hasarder. C’est à ce point, paraît-il, que les compagnies d’assurances maritimes refusent de garantir les risques de mer que l’on y rencontre.
Il y a lieu de se défier de ces courants, qui vont incessamment de l’est à l’ouest, entraînant les eaux du Pacifique vers la mer des Indes. Les hauts-fonds y rendent la navigation extrêmement périlleuse. On ne peut s’y aventurer que pendant quelques heures de jour, lorsque la position du soleil permet d’apercevoir les brisants sous les traînées de la houle.
Ce fut en vue du détroit de Torrès que le capitaine Ellis, dans une conversation qu’il eut avec son second officier et Zach Fren, demanda au maître :
« C’est bien à la hauteur de l’île Melville que le Californian a repêché l’épave du Franklin ?
– Précisément, répondit Zach Fren.
– Il faudrait donc compter à peu près cinq cents milles à travers la mer d’Arafoura depuis le détroit ?…
– En effet, capitaine, et je comprends ce qui vous embarrasse. Étant donnés les courants réguliers, qui portent de l’est à l’ouest, il semble que, puisque ce morceau de guibre a été recueilli au large de l’île Melville, c’est que le Franklin a dû se perdre à l’entrée du détroit de Torrès…
– Sans doute, Zach Fren, et il faudrait en conclure que John Branican serait allé choisir ce dangereux passage pour se rendre à Singapore ? Or, cela, je ne l’admettrai jamais. À moins de circonstances qui m’échappent, je persiste à croire qu’il a dû traverser les parages de la Malaisie, comme nous l’avons fait lors de notre première campagne, puisqu’il a été aperçu pour la dernière fois dans le sud de l’île Célèbes.
– Et comme ce fait ne peut être discutable, fit observer le second, il en résulte que si le capitaine Branican a pénétré dans la mer de Timor, il n’a pu y arriver que par l’un des détroits qui séparent les îles de la Sonde.
– C’est incontestable, répondit le capitaine Ellis, et je ne comprends plus comment le Franklin a pu être ramené vers l’est. De deux choses l’une, ou il était désemparé, ou il ne l’était pas. S’il était désemparé, c’est à des centaines de milles dans l’ouest du détroit de Torrès que les courants ont dû l’entraîner. S’il ne l’était pas, pourquoi serait-il revenu vers ce détroit, puisque Singapore est dans une direction opposée.
– Je ne sais que penser, répliqua le second. Si l’épave avait été trouvée dans la mer des Indes, cela pourrait s’expliquer par un naufrage qui aurait eu lieu soit sur les îles de la Sonde, soit sur le littoral ouest de l’Australie…
– Tandis qu’elle a été repêchée à la hauteur de l’île Melville, répondit le capitaine Ellis, ce qui indiquerait que le Franklin s’est perdu dans la partie de la mer d’Arafoura voisine du détroit de Torrès, ou même dans ce détroit.
– Peut-être, fit observer Zach Fren, existe-t-il des contrecourants le long de la côte australienne, qui ont repoussé l’épave vers le détroit. Dans ce cas, le naufrage pourrait s’être produit dans l’ouest de la mer d’Arafoura.
– Nous le verrons, dit le capitaine Ellis. Mais, en attendant, manœuvrons comme si le Franklin s’était brisé sur les écueils du détroit de Torrès…
– Et si nous manœuvrons bien, répéta Zach Fren, nous retrouverons le capitaine John ! »
C’était, en somme, ce qu’il y avait de mieux à faire, et c’est ce qui fut fait.
La largeur du détroit de Torrès est estimée à une trentaine de milles. On se figurerait difficilement le fourmillement de ses îlots et de ses récifs, dont la position est à peine établie par les meilleurs hydrographes. On en compte au moins neuf cents, à fleur d’eau pour la plupart, et dont les plus considérables ne mesurent que trois à quatre milles de circonférence. Ils sont habités par des tribus d’Andamènes, très redoutables aux équipages qui tombent entre leurs mains, ainsi que le prouve le massacre des matelots du Chesterfield et du Hormuzier.
En se transportant de l’un à l’autre dans leurs légères pirogues, leurs praos-volants, de construction malaise, ces naturels peuvent aller sans peine de la Nouvelle-Guinée à l’Australie ou de l’Australie à la Nouvelle-Guinée. Donc, si le capitaine John et ses compagnons s’étaient réfugiés sur l’un de ces îlots, il leur eût été assez facile de rallier la côte australienne, puis de gagner quelque bourgade du golfe de Carpentarie ou de la péninsule du cap York, et leur rapatriement n’aurait pas offert de grandes difficultés. Or, comme aucun d’eux n’avait reparu, la seule hypothèse admissible, c’est qu’ils étaient tombés au pouvoir des indigènes du détroit, et ce n’est point de ces sauvages qu’il faut attendre le respect des prisonniers : ils les tuent sans pitié, ils les dévorent, et où alors rechercher les traces de ces sanglantes catastrophes ?
Voilà ce que pensait le capitaine Ellis, ce que disaient les hommes du Dolly-Hope. Tel avait dû être le sort des survivants du Franklin, s’il s’était perdu dans le détroit de Torrès… Restait, il est vrai, le cas où il ne se serait pas engagé à travers ce détroit ; mais alors, de quelle façon expliquer que ce fragment de sa guibre eût été rencontré au large de l’île Melville ?
Le capitaine Ellis se lança intrépidement à travers ces redoutables passes, prenant en même temps toutes les mesures que commandait la prudence. Ayant un bon steamer, des officiers vigilants, un équipage courageux et de sang-froid, il comptait bien se débrouiller au milieu de ce labyrinthe d’écueils et aussi tenir en respect les indigènes qui tenteraient de l’attaquer.
Lorsque – pour une raison ou pour une autre – les bâtiments embouquent le détroit de Torrès, dont l’ouverture est sillonnée de bancs de coraux du côté de l’océan Pacifique, ils longent de préférence la côte australienne. Mais, dans le sud de la Papouasie, il existe une assez grande île, l’île Murray, qu’il importait de visiter avec soin.
Pour cela, le Dolly-Hope s’avança entre les deux dangereux récifs désignés par les noms Eastern-Fields et Boot-Reef. Et même, ce dernier, par la disposition de ses roches, présentant de loin l’apparence d’un navire naufragé, on put croire que c’étaient les restes du Franklin. De là une émotion de courte durée, car la chaloupe à vapeur eut bientôt permis de constater qu’il n’y avait là qu’un bizarre amoncellement de masses coralligènes.
Plusieurs canots, simples troncs d’arbres creusés au feu ou à la hache, munis de balanciers qui assurent leur stabilité en mer, manœuvrés à la pagaie par cinq ou six naturels, furent aperçus aux approches de l’île Murray. Ces naturels s’en tinrent à des cris, ou plutôt à de véritables hurlements de fauves. Sous petite vapeur, le Dolly-Hope put faire le tour de l’île, sans avoir à repousser leur agression. Nulle part, on n’aperçut les débris d’un naufrage. Sur ces îles et îlots, rien que de noirs indigènes aux formes athlétiques, à la chevelure laineuse, teinte en rouge, à la peau luisante, au nez gros, non épaté. En vue de manifester des intentions hostiles, ils agitaient leurs lances, leurs arcs, leurs flèches, après s’être rassemblés sous l’abri de cocotiers, qui se comptent par milliers dans ces régions du détroit.
Pendant un mois, jusqu’au 10 juin, après avoir renouvelé sa provision de combustible à Somerset, un des ports de l’Australie septentrionale, le capitaine Ellis visita minutieusement l’espace compris entre le golfe de Carpentarie et la Nouvelle-Guinée. Il relâcha aux îles Mulgrave, Banks, Horn, Albany, à l’île Booby, creusée de cavernes obscures, dans l’une desquelles est établie la boîte aux lettres du détroit de Torrès. Mais les navigateurs ne se contentent pas de déposer leurs lettres dans cette boîte, dont la levée n’est pas régulière, on le pense bien. Une sorte de convention internationale oblige les marines des divers États à faire des dépôts de charbon et de vivres sur cette île Booby, et il n’est pas à craindre qu’ils soient pillés par les naturels, car la violence des courants ne permet pas à leurs fragiles embarcations d’y accoster.
À plusieurs reprises, en les amadouant par des présents d’infime valeur, on réussit à communiquer avec quelques mados ou chefs de ces îles. Ils offraient en revanche du « kaiso » ou écailles de tortue, et des « incras », coquilles enfilées qui leur servent de monnaie. Faute de pouvoir se faire comprendre ou de comprendre leur langage, il fut impossible de savoir si ces Andamènes avaient connaissance d’un naufrage, qui aurait coïncidé par sa date avec la disparition du Franklin. En tout cas, il ne semblait pas qu’ils eussent en leur possession des objets de fabrication américaine, armes ou ustensiles. On ne trouva ni ferrures, ni pièces de charpente, ni débris de mâture ou d’espars, qui auraient pu provenir de la démolition d’un navire. Aussi, lorsque le capitaine Ellis quitta définitivement les insulaires du détroit de Torrès, s’il n’était pas à même d’affirmer que le Franklin n’était pas venu se fracasser sur ces récifs, du moins n’avait-il recueilli aucun indice à ce sujet.
Il s’agissait maintenant d’explorer la mer d’Arafoura, à laquelle fait suite la mer de Timor, entre le chapelet des petites îles de la Sonde au nord, et le littoral australien au sud. Quant au golfe de Carpentarie lui-même, le capitaine Ellis ne jugea point à propos de le visiter, vu qu’un naufrage qui se fût produit sur ses côtes n’aurait pu rester inconnu des colons du voisinage. C’était, au contraire, sur le littoral de la Terre d’Arnheim qu’il songeait à porter d’abord ses investigations. Puis, au retour, il explorerait la partie septentrionale de la mer de Timor, et les nombreuses passes qui y donnent accès entre les îles.
Cette navigation sur les accores de la Terre d’Arnheim, semés d’îlots et de récifs, ne demanda pas moins d’un mois. Elle fut faite avec un zèle et aussi une audace que rien ne pouvait décourager. Mais partout, depuis la pointe occidentale du golfe de Carpentarie jusqu’au golfe de Van Diémen, les renseignements firent défaut. Nulle part, l’équipage. du Dolly-Hope ne parvint à retrouver les restes d’un bâtiment naufragé. Ni les indigènes australiens, ni les Chinois, qui font le commerce du tripang dans ces mers, ne fournirent un éclaircissement quelconque. En outre, si les survivants du Franklin avaient été faits prisonniers par les tribus australiennes de cette contrée, tribus adonnées au cannibalisme, pas un d’eux n’aurait été épargné, ou c’eût été miracle.
Le 11 juillet, arrivé sur le cent trentième degré de longitude, le capitaine Ellis commença à opérer la reconnaissance de l’île Melville et de l’île Bathurst, qui ne sont séparées l’une de l’autre que par une passe assez étroite. C’était à dix milles dans le nord de ce groupe que l’épave du Franklin avait été recueillie. Pour qu’elle n’eût pas été entraînée plus loin vers l’ouest, il fallait que les courants ne l’eussent détachée des récifs que peu de temps avant l’arrivée du Californian. Il était donc possible que le théâtre de la catastrophe ne fût pas très éloigné.
Cette exploration dura près de quatre mois, car elle engloba non seulement le périple des deux îles, mais aussi les lignes côtières de la Terre d’Arnheim jusqu’au canal de la Reine et même jusqu’à l’embouchure de la Victoria River.
Il était très difficile de pousser les investigations vers l’intérieur. C’eût été se risquer sans aucune chance d’obtenir des renseignements. Elles sont extrêmement redoutables, ces tribus qui fréquentent les territoires au nord du continent australien. Récemment – et le capitaine Ellis venait de l’apprendre pendant une des relâches de sa campagne – de nouveaux faits de cannibalisme s’étaient accomplis dans ces parages. L’équipage d’un navire hollandais, le Groningue, attiré par de fausses démonstrations des indigènes de l’île Bathurst, avait été massacré et dévoré par ces bêtes fauves – n’est-ce pas le seul nom qui leur convienne ? Quiconque devient leur prisonnier peut être considéré comme destiné à la plus épouvantable des morts !
Cependant, si le capitaine Ellis devait renoncer à savoir où et quand l’équipage du Franklin était tombé entre les mains de ces naturels, peut-être parviendrait-on à retrouver quelque indice du naufrage. Et il y avait d’autant plus lieu de l’espérer que huit mois ne s’étaient pas écoulés depuis que le Californian avait ramassé ce fragment de guibre au nord de l’île Melville.
Le capitaine Ellis et son équipage s’appliquèrent dès lors à fouiller les anses, les criques, les récifs de la côte, sans souci ni des fatigues ni des dangers auxquels ils s’exposaient. C’est ce qui explique la durée de cette exploration. Elle fut très longue parce qu’il importait qu’elle fût très minutieuse.
Plusieurs fois, le Dolly-Hope faillit s’anéantir sur les brisants encore mal reconnus de ces mers. Plusieurs fois aussi, il fut sur le point d’être envahi par les indigènes, dont on eut à repousser les praos, à coups de fusil lorsqu’ils étaient à distance, à coups de hache lorsqu’ils tentaient l’abordage.
Mais, ni sur les îles Melville et Bathurst, pas plus sur la Terre d’Arnheim jusqu’à l’embouchure de la Victoria, que dans le détroit de Torrès, les recherches ne donnèrent satisfaction. On ne découvrit nulle part les restes d’un naufrage, et aucune épave ne fut rencontrée.
Voilà où en était l’expédition à la date du 3 novembre. Quel parti allait prendre le capitaine Ellis ? Considérait-il sa mission comme terminée – du moins en ce qui concernait le littoral australien, les îles et îlots qui en dépendent ? Devait-il songer au retour, après avoir exploré les petites îles de la Sonde, dans la partie septentrionale de la mer de Timor ? En un mot, avait-il conscience d’avoir fait tout ce qu’il était humainement possible de faire ?
Ce brave marin hésitait, on le comprend, à se tenir quitte de sa tâche même en l’ayant poursuivie jusqu’aux rivages de l’Australie.
Un incident vint mettre un terme à ses hésitations.
Dans la matinée du 4 novembre, il se promenait avec Zach Fren à l’arrière du steamer, lorsque le maître lui montra quelques objets qui flottaient à un demi-mille du Dolly-Hope. Ce n’étaient point des morceaux de bois, des fragments de bordages ou des troncs d’arbres, mais d’énormes paquets d’herbes, sortes de sargasses jaunâtres arrachées des profondeurs sous-marines, et qui suivaient les contours de la haute terre.
« Voilà qui est singulier, fit observer Zach Fren. Que je perde mon nom, si ces herbes ne remontent pas de l’ouest et même du sud-ouest ! Il y a certainement un courant qui les porte du côté du détroit ?
– Oui, répondit le capitaine Ellis, et ce doit être un courant local, qui se dirige à l’est, à moins qu’il n’y ait là qu’un déplacement de marée.
– Je ne crois pas, capitaine, répondit Zach Fren, car, au petit jour – cela me revient en ce moment – j’ai déjà vu quantité de ces sargasses dérivant vers l’amont.
– Maître, vous êtes certain du fait ?…
– Comme je suis certain que nous finirons par retrouver le capitaine John !
– Eh bien, si ce courant existe, reprit le capitaine Ellis, il pourrait se faire que l’épave du Franklin fût venue de l’ouest, en longeant la côte australienne.
– C’est absolument ma manière de voir, répondit Zach Fren.
– Alors nous n’avons pas à hésiter, maître. Il faut prolonger la reconnaissance de ces côtes à travers la mer de Timor jusqu’à l’extrémité de l’Australie occidentale ?
– Jamais je n’en ai été plus convaincu, capitaine Ellis, puisqu’il est hors de doute qu’il y ait un courant de côte, dont la direction, très sensible, va toucher l’île Melville. À supposer que le capitaine Branican se soit perdu dans les parages de l’ouest, cela expliquerait qu’un débris de son navire ait pu être ramené dans les parages où nous l’avons repêché à bord du Californian. »
Le capitaine Ellis fit venir son second, et le consulta sur la convenance qu’il y aurait de continuer la navigation plus avant dans l’ouest.
Le second fut d’avis que l’existence de ce courant local exigeait qu’elle fût au moins poussée jusqu’à l’endroit où il prenait naissance.
« Poursuivons notre route à l’ouest, répondit le capitaine Ellis. Ce ne sont pas des doutes, c’est une certitude que nous devons rapporter à San-Diégo. La certitude qu’il ne reste plus rien du Franklin, s’il a péri sur la côte australienne ! »
En conséquence de cette détermination, très justifiée d’ailleurs, le Dolly-Hope remonta jusqu’à l’île Timor, afin de renouveler son approvisionnement de combustible.
Après une relâche de quarante-huit heures, il redescendit vers ce promontoire de Londonderry, qui se projette à l’angle de l’Australie occidentale.
En quittant Queen’s Channel, le capitaine Ellis s’appliqua à suivre d’aussi près que possible les contours du continent à partir de Turtle-Point. En cet endroit, le courant manifestait très nettement sa direction de l’ouest à l’est.
Ce n’était pas un de ces effets de marée, qui changent avec le flux et le reflux, mais un transport permanent des eaux d’aval en amont dans cette partie méridionale de la mer de Timor. Il y avait donc lieu de le remonter, en fouillant les criques et les récifs, tant que le Dolly-Hope ne se trouverait pas en face de la haute mer, sur la limite de l’océan Indien.
Arrivé à l’entrée du golfe de Cambridge, qui baigne la base du mont Cockburn, le capitaine Ellis jugea qu’il serait imprudent d’aventurer son navire au sein de ce long entonnoir, hérissé d’écueils, et dont les rives sont fréquentées par de redoutables tribus. Aussi la chaloupe à vapeur, montée par une demi-douzaine d’hommes bien armés, fut-elle mise sous les ordres de Zach Fren, afin de visiter l’intérieur de ce golfe.
« Évidemment, lui fit observer le capitaine Ellis, si John Branican est tombé au pouvoir des indigènes de cette partie du continent, il n’est pas supposable que son équipage et lui aient survécu. Mais, ce qui nous importe, c’est de savoir s’il existe encore quelques débris du Franklin, au cas où les Australiens l’auraient fait échouer dans le golfe de Cambridge…
– Ce qui ne m’étonnerait pas de la part de ces coquins ! » répondit Zach Fren.
La tâche du maître étant bien justifiée, il la remplit consciencieusement, en se tenant toujours sur le qui-vive. Il conduisit sa chaloupe jusqu’à l’île Adolphus, presque au fond du golfe ; il en fit le tour, et ne découvrit rien qui l’engageât à porter plus loin ses investigations.
Le Dolly-Hope reprit alors sa route au delà du golfe de Cambridge, contourna le cap Dusséjour, et remonta vers le nord-ouest, en longeant la côte qui appartient à l’une de ces grandes divisions de l’Australie, connue sous le nom d’Australie Occidentale. Les îlots y sont nombreux, les anses s’y découpent très capricieusement. Mais, ni au cap Rhuliers, ni au promontoire de Londonderry, un résultat quelconque ne vint payer l’équipage de tant de fatigues, si courageusement acceptées.
Les fatigues et les dangers de cette navigation furent bien autrement graves, lorsque le Dolly-Hope eut doublé le promontoire de Londonderry. Sur cette côte, directement assaillie par les grandes houles de l’océan Indien, il existe peu de refuges praticables, dans lesquels un bâtiment désemparé puisse se mettre à l’abri. Or un steamer est toujours à la merci de sa machine, qui peut lui manquer, lorsque les secousses du tangage et du roulis sont dues à de violents coups de mer. À partir de ce promontoire jusqu’à la baie Collier, dans le York-Sund et dans la baie Brunswick, on ne voit qu’un entremêlement d’îlots, un labyrinthe de bas-fonds et de récifs, comparables à ceux qui fourmillent dans le détroit de Torrès. Aux caps Talbot et Bougainville, la côte se défend par un si monstrueux ressac que ses abords ne sont possibles qu’aux embarcations des indigènes, rendues presque inchavirables par le contrepoids de leurs balanciers. La baie Admiralty, ouverte entre le cap Bougainville et le cap Voltaire[7], est tellement enchevêtrée de roches, que la chaloupe à vapeur risqua plus d’une fois de se perdre. Mais rien n’arrêta l’ardeur de l’équipage, et, parmi ces hardis marins, c’était à qui se disputerait la redoutable tâche de coopérer à une si périlleuse opération.
Au delà de la baie Collier, le capitaine Ellis se lança à travers l’archipel Buccaneer. Son intention n’était pas, d’ailleurs, de dépasser le cap Lévêque, dont la pointe termine le King-Sund au nord-ouest.
Ce n’est pas qu’il y eût lieu de se préoccuper de l’état atmosphérique, lequel tendait à s’améliorer chaque jour. Pour cette partie de l’océan Indien, située dans l’hémisphère austral, les mois d’octobre et de novembre correspondent aux mois d’avril et de mai de l’hémisphère boréal. La belle saison commençait ainsi à s’établir graduellement, et la campagne aurait pu se poursuivre dans des conditions assez favorables. Mais il n’y avait pas à la prolonger indéfiniment ; son point extrême serait atteint dès que ce courant littoral, qui remontait vers l’est en charriant des épaves jusqu’à l’île Melville, aurait cessé de se faire sentir.
C’est ce qui fut enfin reconnu vers la fin du mois de janvier 1883, lorsque le Dolly-Hope eut achevé – infructueusement du reste – la reconnaissance du large estuaire du King-Sund, au fond duquel vient se jeter la rivière de Fitz-Roy. La chaloupe à vapeur avait même eu à subir à l’embouchure de cet important cours d’eau une furieuse attaque des naturels. Deux hommes furent blessés dans cette rencontre, peu grièvement, il est vrai. Ce fut grâce au sang-froid du capitaine Ellis que cette dernière tentative ne dégénéra pas en désastre.
Dès que le Dolly-Hope fut sorti du King-Sund, il vint stopper à la hauteur du cap Lévêque. Le capitaine Ellis tint alors conseil avec son second et le maître d’équipage. Les cartes ayant été soigneusement examinées, il fut décidé que l’expédition prendrait fin ici même, sur la limite du dix-huitième parallèle de l’hémisphère austral. Au delà du King-Sund, la côte est franche, on n’y compte que de rares îlots, et cette portion de la Terre de Tasman, qu’elle limite sur la mer des Indes, figure encore en blanc dans les atlas de publication récente. Il n’y avait aucun intérêt à se porter plus loin vers le sud-ouest, ni à visiter les abords de l’archipel de Dampier.
En outre, il ne restait plus au Dolly-Hope qu’une faible quantité de charbon, et le mieux était de prendre route directement sur Batavia, où il pourrait refaire son plein de combustible. Puis il regagnerait le Pacifique en traversant la mer de Timor le long des îles de la Sonde. Le cap fut donc mis au nord, et bientôt le Dolly-Hope eut perdu de vue la côte australienne.
L’espace compris entre la côte nord-ouest de l’Australie et la partie occidentale de la mer de Timor ne contient pas d’îles importantes. À peine les géographes y relèvent-ils quelques îlots. Ce qu’on y rencontre, ce sont principalement de ces hauts-fonds bizarres, de ces formations coralligènes, désignés par les qualifications de « banks », de « rocks », de « rifts » ou de « shoals » – tels Lynher-Riff, Scotts-Riff, Seringapatam-Riff, Korallen-Riff, Courtier-Shoal, Rowley-Shoal, Hibernia-Shoal, Sahul-Bank, Echo-Rock, etc. La position de ces écueils est déterminée, exactement pour la plupart, approximativement pour quelques-uns. Il est même possible qu’il reste à découvrir un certain nombre de ces inquiétants récifs parmi ceux qui se trouvent à fleur d’eau. Aussi la navigation est-elle difficile et exige-t-elle une surveillance constante au milieu de ces parages où se hasardent quelquefois les bâtiments en venant de la mer des Indes.
Le temps était beau, la mer assez calme en dehors des brisants. L’excellente machine du Dolly-Hope n’avait point souffert depuis le départ de San-Diégo ; ses chaudières fonctionnaient généreusement. Toutes les circonstances de temps et de mer promettaient une traversée favorable entre le cap Lévêque et l’île de Java. Mais, en réalité, c’était la route du retour. Le capitaine Ellis ne prévoyait d’autres retards que ceux des relâches dont il voulait profiter encore en explorant les petites îles de la Sonde.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ effectué à la hauteur du cap Lévêque, il ne se produisit aucun incident de mer. La plus sévère vigilance était imposée aux hommes de garde. Placés dans la mâture, ils devaient signaler d’aussi loin que possible ces shoals, ces riffs, dont quelques-uns émergeaient à peine de la surface des eaux.
Le 7 février, vers neuf heures du matin, l’un des matelots juchés sur les barres de misaine cria :
« Récif par bâbord devant ! »
Comme ce récif n’était pas visible pour les hommes du pont, Zach Fren s’élança dans les haubans, afin de reconnaître par lui-même la position indiquée.
Lorsqu’il se fut achevalé sur les barres, le maître aperçut assez distinctement un plateau rocheux à six milles au large par la hanche de bâbord.
En réalité, ce n’était ni un rock ni un shoal, mais bien un îlot disposé en dos d’âne, qui se dessinait vers le nord-ouest. Étant donnée la distance, il était même admissible que cet îlot fût une île d’une certaine étendue, si elle se présentait alors dans le sens de sa largeur.
Quelques minutes après, Zach Fren redescendit et fit son rapport au capitaine Ellis. Celui-ci donna l’ordre de lofer d’un quart, afin de se rapprocher du dit îlot.
À l’observation de midi, lorsqu’il eut pris hauteur et fait son point, le capitaine nota sur le livre de bord que le Dolly-Hope se trouvait par 14°07’ de latitude sud et 133°13’ de longitude est. Ce point, ayant été rapporté sur la carte, coïncidait avec le gisement d’une certaine île, désignée sous le nom d’île Browse par les géographes modernes, et située à deux cent cinquante milles environ du York-Sund de la côte australienne.
Puisque cette île était à peu près sur sa route, le capitaine Ellis résolut d’en suivre les contours, bien qu’il n’eût pas l’intention de s’y arrêter.
Une heure plus tard, l’île Browse n’était plus qu’à un mille par le travers du Dolly-Hope. La mer, un peu houleuse, brisait avec fracas et couvrait d’une poussière d’embruns un cap allongé vers le nord-est. On ne pouvait guère juger de l’étendue de l’île, parce que le regard la prenait obliquement. En tout cas, elle se présentait sous l’apparence d’un plateau ondulé, dont aucune tumescence ne dominait la surface.
Cependant, comme il n’avait pas de temps à perdre, le capitaine Ellis, ayant un peu ralenti sa marche, allait donner au mécanicien l’ordre de se remettre en route, lorsque Zach Fren attira son attention, en disant :
« Capitaine, voyez donc… là-bas… Est-ce que ce n’est pas un mât qui se dresse sur ce cap ? »
Et le maître tendait la main dans la direction du cap projeté au nord-est, et que terminait brusquement une haute arête rocheuse taillée à pic.
« Un mât ?… Non !… Il me semble que ce n’est qu’un tronc d’arbre », répondit le capitaine Ellis.
Puis, prenant sa lunette, il regarda avec plus d’attention l’objet signalé par Zach Fren.
« C’est vrai, dit-il, vous ne vous trompez pas, maître !… C’est un mât, et je crois apercevoir un morceau de pavillon déloqueté par le vent… Oui !… oui !… Ce doit être un signal !…
– Alors nous ferions peut-être bien de laisser arriver… dit le maître d’équipage.
– C’est mon avis », répondit le capitaine Ellis. Et il donna ordre de porter sur l’île Browse à petite vapeur. Cet ordre fut immédiatement exécuté. Le Dolly-Hope commença à se rapprocher des récifs, qui faisaient ceinture à l’île sur environ trois cents pieds au large. La mer les battait violemment, non pas que le vent fût fort, mais parce que les courants poussaient la houle dans cette direction. Bientôt les détails de la côte apparurent nettement à l’œil nu. Ce littoral se présentait sous un aspect sauvage, aride, désolé, sans une échappée de verdure, et montrait des trous béants de caverne, où le ressac se propageait avec des bruits de tonnerre. Par intervalles, un morceau de grève jaunâtre coupait la ligne des roches, au-dessus desquelles voltigeaient des bandes d’oiseaux de mer. De ce côté, toutefois, on ne voyait rien des épaves d’un naufrage, ni débris de mâture, ni restes de coque. Le mât planté à la pointe extrême du promontoire devait être formé d’un bout-dehors de beaupré ; mais, quant à cette étamine, dont la brise agitait les lambeaux, il était impossible d’en discerner la couleur.
« Il y a là des naufragés… s’écria Zach Fren.
– Ou il y en a eu ! répondit le second.
– Il n’est pas douteux, dit le capitaine Ellis, qu’un bâtiment s’est mis au plein sur cette île.
– Ce qui est non moins certain, ajouta le second, c’est que des naufragés y ont trouvé refuge, puisqu’ils ont dressé ce mât de signal, et peut-être ne l’ont-ils pas quittée, car il est rare que les navires à destination de l’Australie ou des Indes passent en vue de l’île Browse.
– Je pense que votre intention, capitaine, est de la visiter ? demanda Zach Fren.
– Oui, maître, mais, jusqu’à présent, je n’ai aperçu aucun endroit où on pût l’accoster. Commençons donc par la contourner, avant de prendre une décision. Si elle est encore habitée par de malheureux naufragés, il est impossible qu’ils ne nous aperçoivent pas et ne fassent pas des signaux…
– Et si nous ne voyons personne, quelles sont vos intentions ?… demanda Zach Fren.
– Nous essaierons de débarquer, dès que la chose sera praticable, répondit le capitaine Ellis. Si elle n’est pas habitée, cette île peut avoir conservé les indices d’un naufrage, et cela est d’un grand intérêt pour notre campagne.
– Et qui sait ?… murmura Zach Fren.
– Qui sait ?… Voulez-vous dire, maître, que le Franklin a pu se jeter sur cette île Browse, située en dehors de la route à suivre ?…
– Pourquoi non, capitaine ?…
– Bien que ce soit absolument invraisemblable, répondit le capitaine Ellis, nous ne devons pas nous arrêter devant une invraisemblance, et nous tenterons un débarquement ! »
Ce projet, qui consistait à contourner l’île Browse, fut aussitôt mis à exécution. En se tenant par prudence à une encablure des récifs, le Dolly-Hope ne tarda pas à doubler les diverses pointes que l’île projetait vers le nord. L’aspect du littoral ne variait pas – roches rangées comme si elles eussent cristallisé sous une forme presque identique, accores rudement battus de la houle, écueils couverts d’embruns, et qui rendaient l’atterrissage impraticable. En arrière-plan, quelques bouquets de cocotiers rabougris dominant un plateau rocailleux, où n’apparaissait aucune trace de culture. D’habitants, personne. D’habitations, néant. Pas une chaloupe, pas un canot de pêche. Mer déserte, île aussi. De nombreuses bandes de mouettes, s’enfuyant d’une pointe à l’autre, animaient seules cette morne solitude.
Si ce n’était pas là l’île souhaitée des naufragés, où les besoins de l’existence sont assurés, du moins avait-elle pu offrir refuge aux survivants d’un naufrage.
L’île Browse mesure environ six à sept milles de circonférence : c’est ce qui fut constaté, lorsque le Dolly-Hope eut relevé ses contours du sud. En vain l’équipage cherchait-il à distinguer l’entrée d’un port, ou, à défaut de port, une crique ménagée au milieu des roches, entre lesquelles le steamer eût pu se mettre à l’abri au moins pendant quelques heures. Il fut bientôt démontré qu’un débarquement ne pourrait s’effectuer qu’en employant les embarcations du bord, et encore fallait-il trouver une passe qui leur permît d’atterrir.
Il était une heure après midi, lorsque le Dolly-Hope se trouva sous le vent de l’île. Comme la brise soufflait alors du nord-ouest, la houle battait moins violemment le pied des roches. En cet endroit, la côte, décrivant une large concavité, formait une sorte de vaste rade foraine, où un bâtiment pourrait mouiller sans imprudence, tant que l’aire du vent ne serait pas modifiée. Il fut aussitôt décidé que le Dolly-Hope se tiendrait là, sinon à l’ancre, du moins sous petite vitesse, tandis que sa chaloupe à vapeur irait à terre. Restait à reconnaître l’endroit où les hommes seraient à même de prendre pied entre ces récifs, que blanchissait la longue écume du ressac.
En fouillant la grève du bout de sa lunette, le capitaine Ellis finit par découvrir une dépression du plateau, une sorte de coupure, évidée dans le massif de l’île, et par laquelle un ruisseau se déversait dans la mer.
Lorsqu’il eut regardé à son tour, Zach Fren affirma qu’un débarquement pourrait s’effectuer au pied de cette coupure. La côte semblait y être moins accore, et son profil se rompait par un angle assez aigu. On voyait aussi une étroite passe, ménagée à travers le récif, et sur laquelle la mer ne brisait pas.
Le capitaine Ellis commanda d’armer la chaloupe à vapeur qu’une demi-heure suffisait à mettre en état de marcher. Il s’y embarqua avec Zach Fren, un homme de barre, un homme de gaffe, le chauffeur et le mécanicien. Par prudence, deux fusils, deux haches et quelques revolvers furent mis à bord. Pendant l’absence du capitaine, le second devait évoluer avec le Dolly-Hope dans cette rade foraine, et donner attention à tous les signaux qui pourraient être faits.
À une heure et demie, l’embarcation déborda, se dirigea vers le rivage distant d’un bon mille, et s’engagea à travers la passe, tandis que des milliers de mouettes assourdissaient l’espace de leurs cris stridents. Quelques minutes plus tard, elle vint s’échouer doucement sur une grève sablonneuse, percée çà et là d’arêtes vives. Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots débarquèrent aussitôt, laissant le mécanicien et le chauffeur de garde à la chaloupe, qui devait être maintenue en pression. Remontant alors la coupure par laquelle le ruisseau s’écoulait à la mer, tous quatre atteignirent la crête du plateau.
À quelque cents mètres de distance se dressait une sorte de morne rocheux, de forme bizarre, dont le sommet dominait la grève d’une trentaine de yards.
Le capitaine Ellis et ses compagnons se dirigèrent immédiatement vers ce morne, ils le gravirent non sans difficulté, et, observée de cette hauteur, l’île apparut dans toute son étendue.
Ce n’était, en réalité, qu’un massif ovale, ressemblant à une carapace de tortue, dont le promontoire aurait figuré la queue. Un peu de terre végétale recouvrait par endroits ce massif, qui n’était pas de formation madréporique, tels que les attolons de la Malaisie ou les groupes coralligènes du détroit de Torrès. Çà et là, des morceaux de verdure apparaissaient entre le granit ; mais il y avait plus de mousses que d’herbes, plus de pierres que de racines, plus de broussailles que d’arbrisseaux. D’où sortait ce creek, dont le lit, visible sur une partie de son cours, sinuait à travers les pentes du plateau ? S’alimentait-il à quelque source intérieure ? C’est ce qu’il eût été malaisé de reconnaître, bien que la vue s’étendît jusqu’au mât de signal.
De la crête du morne, le capitaine Ellis et ses hommes regardèrent en toutes directions. Aucune fumée ne se déroulait dans l’air, aucun être humain ne se montrait. Il s’ensuivait dès lors que, si l’île Browse avait été habitée – et nul doute à cela – il était peu probable qu’elle le fût actuellement.
« Triste abri pour des naufragés ! dit alors le capitaine Ellis. Si leur séjour s’y est prolongé longtemps, je me demande comment ils ont pu y vivre !
– Oui… répondit Zach Fren, ce n’est qu’un plateau presque nu. Çà et là, un maigre bouquet d’arbres… C’est à peine si la roche y est recouverte de terre végétale… Mais enfin, il ne faut pas être difficile quand on a fait naufrage !… Un morceau de roche sous le pied, ça vaut toujours mieux qu’un trou avec de l’eau par-dessus la tête !
– Au premier moment, oui ! dit le capitaine Ellis, mais après !…
– D’ailleurs, fit observer Zach Fren, il est possible que les naufragés qui s’étaient réfugiés sur cette île aient été promptement recueillis par quelque bâtiment…
– Comme il est également possible, maître, qu’ils aient succombé aux privations…
– Et qui vous le fait penser, capitaine ?
– C’est que, s’ils avaient pu quitter l’île d’une façon ou d’une autre, ils auraient pris la précaution d’abattre ce mât de signal. Il est à craindre que le dernier de ces malheureux ne soit mort avant d’avoir pu être secouru. Au surplus, dirigeons-nous vers ce mât. Peut-être trouverons-nous là quelque indice sur la nationalité du navire qui s’est perdu dans ces parages. »
Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots redescendirent les talus du morne, et marchèrent vers le promontoire qui se projetait dans la direction du nord. Mais, à peine avaient-ils avancé que l’un des hommes s’arrêtait, pour ramasser un objet que son pied venait de heurter.
« Tiens, qu’est-ce que cela ?… dit-il.
– Donne ! » répondit Zach Fren.
C’était une lame de coutelas, du genre de ceux que les marins portent à leur ceinture, engainé dans un fourreau de cuir. Brisée au ras du manche, tout ébréchée, cette lame avait été jetée sans doute comme étant hors d’usage.
« Eh bien, maître ?… demanda le capitaine Ellis.
– Je cherche quelque marque qui indique la provenance de cette lame », répondit Zach Fren.
Il était à croire, en effet, qu’elle portait une marque de fabrication. Mais elle était tellement oxydée qu’il fallut d’abord en gratter l’épaisse rouille.
C’est ce que fit Zach Fren, et il put alors, non sans un peu de difficulté, déchiffrer ces mots gravés sur l’acier : Sheffield England.
Ainsi ce coutelas était d’origine anglaise. Mais, affirmer de là que les naufragés de l’île Browse étaient anglais, c’eût été se montrer trop affirmatif. Pourquoi cet ustensile n’aurait il pas appartenu à un matelot d’une nationalité différente, puisque les produits de la manufacture de Sheffield sont répandus dans le monde entier ? Si l’on trouvait d’autres objets, cette hypothèse pourrait se changer en certitude.
Le capitaine Ellis et ses compagnons continuèrent à se diriger vers le promontoire. Sur ce sol, que ne sillonnait aucun sentier, la marche fut assez pénible. En admettant qu’il eût été foulé par le pied des hommes, cela remontait à une époque difficile à déterminer, puisque toute empreinte avait disparu sous l’herbe et les mousses.
Après un parcours de deux milles environ, le capitaine Ellis s’arrêta près d’un bouquet de cocotiers, de pauvre venue, et dont les noix, tombées il y avait longtemps, n’étaient plus que poussière et pourriture.
Jusqu’alors, aucun autre objet n’avait été recueilli ; mais, à quelques pas du bouquet d’arbres, sur la pente d’un léger vallonnement, il fut facile de reconnaître quelques traces de culture au milieu du fouillis clairsemé de broussailles. Ce qui en restait, c’étaient des ignames et des patates paraissant revenues à l’état sauvage. Une pioche gisait sous d’épaisses ronces, où l’un des matelots la découvrit par hasard. Il semblait bien qu’elle dût avoir été fabriquée en Amérique, d’après l’emmanchement de son fer, qui était profondément rongé par la rouille.
« Qu’en pensez-vous, capitaine Ellis ? demanda le maître d’équipage.
– Je pense qu’il n’y a pas lieu, pour l’instant, de nous prononcer à ce sujet, répondit le capitaine Ellis.
– Alors poussons plus avant », répliqua Zach Fren, en faisant signe aux hommes de le suivre.
Ayant descendu les pentes du plateau, ils arrivèrent sur la bordure à laquelle se rattachait le promontoire du nord. En cet endroit, se creusait une étroite sinuosité, entaillant la crête, qui permettait de descendre sans trop de peine au niveau d’une petite grève sablonneuse. Cette grève, mesurant un acre environ, était encadrée de roches d’un beau ton roux que les coups du ressac balayaient sans relâche.
Sur ce sable étaient épars de nombreux objets, indiquant que des êtres humains avaient fait un séjour prolongé en ce point de l’île – morceaux de verre ou de faïence, débris de grès, chevilles de fer, boîtes de conserves dont la provenance américaine n’était pas douteuse cette fois ; puis, d’autres ustensiles à l’usage de la marine, quelques fragments de chaînes, des anneaux rompus, des bouts de gréement en fer galvanisé, une patte de grappin, plusieurs réas de poulie, un organeau faussé, une bringuebale de pompe, des débris d’espars et de dromes, des plaques de tôle arrachées d’une pièce à eau, sur l’origine desquels des marins de la Californie ne pouvaient guère se tromper.
« Ce n’est point un navire anglais qui s’est mis au plein sur cette île, dit le capitaine Ellis, c’est un navire des États-Unis…
– Et l’on pourrait même affirmer qu’il a été construit dans un de nos ports du Pacifique ! » répondit Zach Fren, dont l’opinion fut partagée par les deux matelots.
Toutefois, rien jusqu’ici ne permettait de croire que ce navire eût été le Franklin.
En tout cas, une question se posait : ce bâtiment, quel qu’il fût, avait-il donc sombré en mer, puisqu’on ne retrouvait ni les couples ni les bordages de sa coque ? Était-ce à bord de ses embarcations que l’équipage avait pu se réfugier sur l’île Browse ?
Non ! et le capitaine Ellis acquit bientôt la preuve matérielle que le naufrage avait eu lieu sur ces récifs.
À une encablure environ de la grève, au milieu d’un amoncellement de roches aiguës et d’écueils à fleur d’eau, apparut ce lamentable enchevêtrement d’un bâtiment qui s’est jeté à la côte, alors que la mer est démontée, que les lames se précipitent avec la violence d’un mascaret, et qu’en un instant, bois ou fer, tout est démembré, démoli, dispersé, fracassé, emporté par le ressac jusque par-dessus les écueils.
Le capitaine Ellis, Zach Fren, les deux matelots regardaient, non sans une émotion profonde, ce que les roches gardaient encore d’un tel désastre. De la coque de ce navire, il ne restait que des courbes déformées, des bordages déchiquetés et hérissés de chevilles rompues, des barreaux faussés, un morceau de safre du gouvernail, plusieurs virures du pont, mais rien de l’acastillage extérieur, rien de la mâture, soit qu’elle eût été coupée en mer, soit que, depuis l’échouage du bâtiment, on l’eût employée aux besoins de l’installation sur l’île. Il n’y avait pas une pièce de la membrure qui fût intacte, pas une pièce de la quille qui fût entière. Au milieu de ces rochers aux arêtes coupantes, disposés comme des chevaux de frise, on s’expliquait que ce navire eût été broyé à ce point que ses débris n’eussent pu être utilisés.
« Cherchons, dit le capitaine Ellis, et peut-être trouverons-nous un nom, une lettre, une marque, qui permette de reconnaître la nationalité de ce bâtiment…
– Oui ! et fasse Dieu que ce ne soit point le Franklin qui ait été réduit à un pareil état ! » répondit Zach Fren.
Mais existait-il cet indice que réclamait le capitaine ? En admettant même que le ressac eût respecté un morceau du tableau d’arrière ou des pavois de l’avant, sur lequel s’inscrit ordinairement le nom des navires, est-ce que les intempéries du ciel, les embruns de la mer, ne devaient pas l’avoir effacé ?
D’ailleurs, rien ne se rencontra ni des pavois ni du tableau. Les recherches demeurèrent infructueuses, et, si quelques-uns des objets ramassés sur la grève étaient de fabrication américaine, on ne pouvait affirmer qu’ils eussent appartenu au Franklin.
Mais, en admettant que des naufragés eussent trouvé refuge sur l’île Browse – et le mât de signal, dressé à l’extrémité du promontoire, le prouvait péremptoirement – et que, pendant un temps dont on ne pouvait évaluer la durée, ils eussent vécu sur cette île, ils avaient certainement dû chercher abri au fond d’une grotte, probablement dans le voisinage de la grève, afin de pouvoir utiliser les débris accumulés entre les roches.
L’un des matelots ne tarda pas à découvrir la grotte, qui avait été occupée par les survivants du naufrage. Elle était creusée dans une énorme masse granitique, à l’angle formé par le plateau et la grève.
Le capitaine Ellis et Zach Fren se hâtèrent de rejoindre le matelot qui les appelait. Peut-être cette grotte renfermait-elle le secret du sinistre ?… Peut-être révélerait-elle le nom du bâtiment ?…
On ne pouvait y pénétrer que par une étroite ouverture très surbaissée, près de laquelle se voyaient les cendres d’un foyer extérieur, dont la fumée avait noirci la paroi rocheuse.
À l’intérieur, haute d’environ dix pieds sur vingt de profondeur et quinze de large, cette grotte était suffisante pour servir de logement à une douzaine de personnes. Pour tout mobilier, une litière d’herbes sèches, recouverte d’une voile en lambeaux, un banc fabriqué avec des morceaux de bordage, deux escabeaux de même nature, une table boiteuse qui provenait du navire – probablement la table du carré. En fait d’ustensiles, quelques assiettes et quelques plats en fer battu, trois fourchettes, deux cuillers, un couteau, trois gobelets de métal, le tout mangé de rouille. Dans un coin, un baril, placé sur champ, qui devait servir à la provision d’eau fournie par le creek. Sur la table, une lampe de bord, bossuée et oxydée, qui était hors d’usage. Çà et là, divers objets de cuisine, plusieurs vêtements en loques, jetés sur la litière d’herbes.
« Les malheureux ! s’écria Zach Fren, à quel dénuement ils ont été réduits pendant leur séjour sur cette île !
– Ils n’avaient à peu près rien sauvé du matériel de leur bâtiment, répondit le capitaine Ellis, et cela démontre avec quelle violence il s’est mis à la côte ! Tout ayant été brisé, tout ! comment ces pauvres gens ont-ils pourvu à leur nourriture ?… Sans doute un peu de graines qu’ils auront semées, de la viande salée, des conserves dont ils auront vidé jusqu’à la dernière boîte !… Mais quelle existence, et ce qu’ils ont dû souffrir ! »
Oui ! et, en y ajoutant les ressources que leur procurait la pêche, c’est bien ainsi que ces naufragés avaient dû subvenir à leurs besoins. Quant à dire s’ils étaient encore sur l’île, il semblait que cette question était résolue négativement. Du reste, s’ils avaient succombé, il était probable que l’on trouverait les restes de celui qui était mort le dernier… Cependant, de minutieuses recherches, faites à l’intérieur et en dehors de la grotte, ne donnèrent aucun résultat.
« Cela me porterait à croire, fit observer Zach Fren, que ces naufragés ont pu être rapatriés ?…
– Et comment ? répondit le capitaine Ellis. Est-ce qu’ils auraient été en état de construire, avec les débris de leur bâtiment, une embarcation assez grande pour tenir la mer ?…
– Non, capitaine, et ils n’avaient pas même de quoi construire un canot. Je croirais plus volontiers que leurs signaux auront été aperçus de quelque navire…
– Et moi, je ne puis accepter ce fait, maître.
– Et pourquoi, capitaine ?
– Parce que, si un navire les eût recueillis, cette nouvelle se fût répandue dans le monde entier, à moins que ce navire n’eût ultérieurement péri corps et biens – ce qui n’est guère croyable. J’écarte donc l’hypothèse que les naufragés de l’île Browse aient été sauvés dans ces conditions.
– Soit ! dit Zach Fren, qui ne se rendait pas aisément. Mais, s’il leur était impossible de construire une chaloupe, rien ne prouve que toutes les embarcations du bord eussent péri dans le naufrage, et en ce cas…
– Eh bien, même en ce cas, répondit le capitaine Ellis, puisqu’on n’a point entendu dire qu’un équipage disparu ait été recueilli, depuis quelques années, dans les parages de l’Australie occidentale, je penserais que l’embarcation a dû sombrer pendant cette traversée de plusieurs centaines de milles entre l’île Browse et la côte australienne ! »
Il eût été difficile de répondre à ce raisonnement. Zach Fren le comprit bien ; mais, ne voulant pas renoncer à savoir ce qu’étaient devenus les naufragés :
« Maintenant, capitaine, demanda-t-il, je pense que votre intention est de visiter les autres parties de l’île ?
– Oui… par acquit de conscience, répondit le capitaine Ellis. Et d’abord, allons abattre ce mât de signal, afin que des navires ne se dérangent pas de leur route, puisqu’il n’y a plus un homme à sauver ici ! »
Le capitaine, Zach Fren et les deux matelots, après être sortis de la grotte, explorèrent une dernière fois la grève. Puis, ayant remonté par la coupure sur le plateau, ils se dirigèrent vers l’extrémité du promontoire.
Ils eurent à contourner une profonde excavation, sorte d’étang pierreux dans lequel s’amassaient les eaux pluviales, et reprirent ensuite leur première direction.
Soudain le capitaine Ellis s’arrêta.
En cet endroit, le sol présentait quatre renflements, parallèles les uns aux autres. Probablement, cette disposition n’aurait pas attiré l’attention, si de petites croix de bois, à demi pourries, n’eussent signalé ces renflements. C’étaient des tombes. Là était le cimetière des naufragés.
« Enfin, s’écria le capitaine Ellis, peut-être allons-nous pouvoir apprendre ?… »
Ce n’était point manquer de ce respect dû aux morts que de fouiller ces tombes, d’en exhumer les corps qu’elles renfermaient, de reconnaître l’état dans lequel ils étaient réduits, de chercher là un indice réel de leur nationalité.
Les deux matelots se mirent à l’œuvre, et, creusant la terre avec leurs couteaux, ils la rejetèrent de chaque côté. Mais nombre d’années déjà s’étaient écoulées depuis que ces cadavres avaient été ensevelis à cette place, car le sol ne renfermait que des ossements. Le capitaine Ellis les fit alors recouvrir, et les croix furent replacées sur les tombes.
Il s’en fallait beaucoup que les questions relatives à ce naufrage fussent résolues. Si quatre créatures humaines avaient été ensevelies en cet endroit, qu’était devenu celui qui leur avait rendu les derniers devoirs ? Et lui-même, lorsque la mort l’avait frappé à son tour, où était-il tombé, et ne retrouverait-on pas son squelette abandonné sur un autre point de l’île ?
Le capitaine Ellis ne l’espérait pas.
« Ne parviendrons-nous pas, s’écria-t-il, à connaître le nom du navire qui s’est perdu sur l’île Browse !… Rentrerons-nous à San-Diégo, sans avoir découvert les débris du Franklin, sans savoir ce que sont devenus John Branican et son équipage ?…
– Pourquoi ce navire ne serait-il pas le Franklin ? dit un des matelots.
– Et pourquoi serait-ce lui ? » répondit Zach Fren.
Rien, en effet, ne permettait d’affirmer que c’était le Franklin dont les débris couvraient les récifs de l’île Browse, et il semblait que cette seconde expédition du Dolly-Hope ne devait pas réussir mieux que la première. Le capitaine Ellis était resté silencieux, les regards baissés vers ce sol, où de pauvres naufragés n’avaient trouvé qu’avec la fin de leur vie la fin de leurs misères ! Étaient-ce des compatriotes, des Américains comme lui ?… Étaient-ce ceux que le Dolly-Hope était venu chercher ?…
« Au mât de signal ! » dit-il.
Zach Fren et ses hommes l’accompagnèrent, pendant qu’il suivait la longue pente rocailleuse, par laquelle le promontoire se raccordait au massif de l’île.
Le demi-mille qui les séparait du mât, vingt minutes furent employées à le franchir, car le sol était encombré de ronces et de pierres.
Lorsque le capitaine Ellis et ses compagnons eurent fait halte près du mât, ils virent qu’il était profondément engagé par le pied dans une excavation rocheuse – ce qui expliquait qu’il eût pu résister à de longues et rudes tourmentes. Ainsi que cela avait été déjà reconnu à l’aide de la lunette, ce mât – un bout-dehors de beaupré – provenait des débris du navire.
Quant au chiffon, cloué à sa pointe, ce n’était qu’un morceau de toile à voile, effiloché par les brises, sans aucun indice de nationalité.
Sur l’ordre du capitaine Ellis, les deux matelots se préparaient à abattre le mât, lorsque Zach Fren s’écria :
« Capitaine… là… voyez !…
– Cette cloche ! »
Sur un bâti assez solide encore, il y avait une cloche, dont la poignée de métal était rongée de rouille. Ainsi les naufragés ne s’étaient pas contentés de dresser ce mât de signal et d’y attacher ce pavillon. Ils avaient transporté en cet endroit la cloche du bord, espérant qu’elle pourrait être entendue d’un bâtiment qui passerait en vue de l’île… Mais cette cloche ne portait-elle pas le nom du navire auquel elle appartenait, suivant l’usage à peu près commun à toutes les marines ? Le capitaine Ellis se dirigeait vers le bâti, lorsqu’il s’arrêta. Au pied de ce bâti gisaient les restes d’un squelette, ou, pour mieux dire, un amas d’ossements tombés sur le sol, auxquels n’adhéraient plus que quelques haillons. Ils étaient donc au nombre de cinq les survivants qui avaient trouvé refuge sur l’île Browse. Quatre étaient morts, et le cinquième était resté seul… Puis, un jour, il avait quitté la grotte, il s’était traîné jusqu’à l’extrémité du promontoire, il avait sonné cette cloche, pour se faire entendre d’un navire au large… et il était tombé à cette place pour ne plus se relever… Après avoir donné ordre aux deux matelots de creuser une tombe pour y enfermer ces ossements, le capitaine Ellis fit signe à Zach Fren de le suivre pour examiner la cloche…
Sur le bronze, il y avait ce nom et ce chiffre, gravés en creux, très lisibles encore :
FRANKLIN 1875
Tandis que le Dolly-Hope poursuivait sa seconde campagne à travers la mer de Timor et l’achevait dans les conditions que l’on sait, Mrs. Branican, ses amis, les familles de l’équipage disparu, avaient passé par toutes les angoisses de l’attente. Que d’espérances s’étaient rattachées à ce morceau de bois recueilli par le Californian et qui appartenait sans conteste au Franklin ! Le capitaine Ellis parviendrait-il à découvrir les débris du navire sur une des îles de cette mer ou sur quelque point du littoral australien ? Retrouverait-il John Branican, Harry Felton, les douze matelots embarqués sous leurs ordres ? Ramènerait-il enfin à San-Diégo un ou plusieurs des survivants de cette catastrophe ?
Deux lettres du capitaine Ellis étaient arrivées depuis le départ du Dolly-Hope. La première faisait connaître l’inutile résultat de l’exploration parmi les passes du détroit de Torrès et jusqu’à l’extrémité de la mer d’Arafoura. La seconde apprenait que les îles Melville et Bathurst avaient été visitées, sans qu’on eût trouvé trace du Franklin. Ainsi Mrs. Branican était avisée que les recherches allaient être portées, en suivant la mer de Timor, jusqu’à la partie occidentale de l’Australie, au milieu des divers archipels qui confinent à la Terre de Tasman. Le Dolly-Hope reviendrait alors, après avoir fouillé les petites îles de la Sonde, et lorsqu’il aurait perdu tout espoir de recueillir un dernier indice.
À la suite de cette dernière lettre, les correspondances avaient été interrompues. Plusieurs mois s’écoulèrent, et maintenant on attendait d’un jour à l’autre que le Dolly-Hope fût signalé par les sémaphores de San-Diégo.
Cependant l’année 1882 avait pris fin, et, bien que Mrs. Branican n’eût plus reçu de nouvelles du capitaine Ellis, il n’y avait pas lieu d’en être surpris ; les communications postales sont lentes et irrégulières à travers l’océan Pacifique. En fait, on n’avait aucune raison d’être inquiet sur le compte du Dolly-Hope, tout en étant impatient de le revoir.
Fin février, pourtant, M. William Andrew commençait à trouver que l’expédition du Dolly-Hope se prolongeait outre mesure. Chaque jour, un certain nombre de personnes se rendaient à la pointe Island, dans l’espoir que le navire serait aperçu au large. D’aussi loin qu’il se montrerait, et sans qu’il eût besoin d’envoyer son numéro, les marins de San-Diégo sauraient le reconnaître rien qu’à son allure – comme on reconnaît un Français d’un Allemand, et même un Anglais d’un Américain.
Le Dolly-Hope apparut enfin dans la matinée du 27 mars, à neuf milles au large, marchant à toute vapeur, sous une fraîche brise de nord-ouest. Avant une heure, il aurait franchi le goulet et pris son poste de mouillage à l’intérieur de la baie de San-Diégo.
Ce bruit s’étant répandu à travers la ville, la population se massa partie sur les quais, partie à la pointe Island et à la pointe Loma.
Mrs. Branican, M. William Andrew, joints à quelques amis, ayant hâte d’entrer en communication avec le Dolly Hope, s’embarquèrent sur un remorqueur pour se porter au-devant de lui. La foule était dominée par on ne sait quelle inquiétude, et, lorsque le remorqueur rangea le dernier wharf pour sortir du port, il n’y eut pas un cri. Il semblait que si le capitaine Ellis eût réussi dans cette seconde campagne, la nouvelle en aurait déjà dû courir le monde entier.
Vingt minutes plus tard, Mrs. Branican, M. William Andrew et leurs compagnons accostaient le Dolly-Hope.
Encore quelques instants, et chacun connaissait le résultat de l’expédition. C’était à la limite ouest de la mer de Timor, sur l’île Browse, que s’était perdu le Franklin… C’était là qu’avaient trouvé refuge les survivants du naufrage… C’est là qu’ils étaient morts !
« Tous ?… dit Mrs. Branican.
– Tous ! » répondit le capitaine Ellis.
La consternation était générale, lorsque le Dolly-Hope vint mouiller au milieu de la baie, son pavillon en berne, signe de deuil – le deuil des naufragés du Franklin. Le Dolly-Hope, parti de San-Diégo le 3 avril 1882, y revenait le 27 mars 1883. Sa campagne avait duré près de douze mois – campagne au cours de laquelle les dévouements ne fléchirent jamais. Mais elle n’avait eu d’autre résultat que de détruire jusqu’aux dernières espérances. Pendant les quelques instants que Mrs. Branican et M. William Andrew étaient restés à bord, le capitaine Ellis avait pu sommairement leur faire connaître les faits relatifs au naufrage du Franklin sur les récifs de l’île Browse. Bien qu’elle eût appris qu’il n’existait aucun doute à l’égard du capitaine John et de ses compagnons, Mrs. Branican n’avait rien perdu de son attitude habituelle. Pas une larme ne s’était échappée de ses yeux. Elle n’avait articulé aucune question. Puisque les débris du Franklin avaient été retrouvés sur cette île, puisqu’il ne restait plus un seul des naufragés qui s’y étaient réfugiés, qu’aurait-elle eu à demander de plus en ce moment ? Le récit de l’expédition, on le lui communiquerait plus tard. Aussi, après avoir tendu la main au capitaine Ellis et à Zach Fren, elle était allée s’asseoir à l’arrière du Dolly-Hope, concentrée en elle-même et, malgré tant de preuves irréfragables, ne se résignant pas à désespérer encore, « ne se sentant pas veuve de John Branican » !
Aussitôt que le Dolly-Hope eut jeté l’ancre dans la baie, Dolly revenant sur l’avant de la dunette, pria M. William Andrew, le capitaine Ellis et Zach Fren, de vouloir bien se rendre le jour même à Prospect-House. Elle les attendrait dans l’après-midi, afin d’apprendre par le détail tout ce qui avait été tenté pendant cette exploration à travers le détroit de Torrès, la mer d’Arafoura et la mer de Timor.
Une embarcation mit à terre Mrs. Branican. La foule s’écarta respectueusement, tandis qu’elle traversait le quai, et elle se dirigea vers le haut quartier de San-Diégo.
Un peu avant trois heures, le même jour, M. William Andrew, le capitaine Ellis et le maître se présentèrent au chalet, où ils furent immédiatement reçus, puis introduits dans le salon du rez-de-chaussée, où se trouvait Mrs. Branican.
Lorsqu’ils eurent pris place autour d’une table, sur laquelle était déployée une carte des mers de l’Australie septentrionale :
« Capitaine Ellis, dit Dolly, voulez-vous me faire le récit de votre campagne ? »
Et alors, le capitaine Ellis parla comme s’il avait eu sous les yeux son livre de bord, n’omettant aucune particularité, n’oubliant aucun incident, s’adressant quelquefois à Zach Fren pour confirmer son dire. Il raconta même par le menu les explorations opérées dans le détroit de Torrès, dans la mer d’Arafoura, aux îles Melville et Bathurst, entre les archipels de la Terre de Tasman, bien que ce fût au moins inutile. Mais Mrs. Branican y prenait intérêt, écoutant en silence, et fixant sur le capitaine un regard que ses paupières ne voilèrent pas un seul instant.
Lorsque le récit fut arrivé aux épisodes de l’île Browse, il dut relater heure par heure, minute par minute, tout ce qui s’était passé depuis que le Dolly-Hope avait aperçu le mât de signal dressé sur le promontoire. Mrs. Branican, toujours immobile, avec un léger tremblement des mains, revoyait en son imagination ces divers incidents comme s’ils eussent été reproduits devant ses yeux : le débarquement du capitaine Ellis et de ses hommes à l’embouchure du creek, l’ascension du morne, la lame de coutelas ramassée sur le sol, les traces de culture, la pioche abandonnée, la grève où s’étaient accumulés les débris du naufrage, les restes informes du Franklin parmi cet amoncellement de roches, où il n’avait pu être jeté que par la plus violente des tempêtes, la grotte que les survivants avaient habitée, la découverte des quatre tombes, le squelette du dernier de ces malheureux, au pied du mât de signal, près de la cloche d’alarme… À ce moment, Dolly se releva, comme si elle eût entendu les sons de cette cloche au milieu des solitudes de Prospect-House…
Le capitaine Ellis, tirant de sa poche un médaillon, terni par l’humidité, le lui présenta.
C’était le portrait de Dolly – un médaillon photographique à demi effacé qu’elle avait remis à John au départ du Franklin, et que des recherches subséquentes avaient fait retrouver dans un coin obscur de la grotte.
Et, si ce médaillon témoignait que le capitaine John était au nombre des cinq naufragés ayant trouvé refuge sur l’île, n’en fallait-il pas conclure qu’il était de ceux qui avaient succombé aux longues misères du dénuement et de l’abandon ?…
La carte des mers australiennes était déployée sur la table – cette carte devant laquelle, pendant sept ans, Dolly avait tant de fois évoqué le souvenir de John. Elle demanda au capitaine de lui montrer l’île Browse, ce point à peine perceptible, perdu dans les parages que battent les typhons de l’océan Indien.
« Et, en y arrivant quelques années plus tôt, ajouta le capitaine Ellis, peut-être eût-on trouvé encore vivants… John… ses compagnons…
– Oui, peut-être, murmura M. William Andrew, et c’était là qu’il eût fallu conduire le Dolly-Hope à sa première campagne !… Mais qui aurait jamais pensé que le Franklin fût allé se perdre sur une île de l’océan Indien ?…
– On ne le pouvait pas, répondit le capitaine Ellis, d’après la route qu’il devait suivre, et qu’il a effectivement suivie, puisque le Franklin a été vu au sud de l’île Célèbes !… Le capitaine John, n’étant plus maître de son bâtiment, aura été entraîné à travers les détroits de la Sonde dans la mer de Timor et poussé jusqu’à l’île Browse ?
– Oui, et il n’est pas douteux que les choses se soient passées ainsi ! répondit Zach Fren.
– Capitaine Ellis, dit alors Mrs. Branican, en cherchant le Franklin dans les mers de la Malaisie, vous avez agi comme vous deviez agir… Mais c’est à l’île Browse qu’il aurait fallu aller d’abord !… Oui !… c’était là ! »
Puis, prenant part à la conversation, et voulant en quelque sorte appuyer sur des chiffres certains sa ténacité à conserver une dernière lueur d’espoir :
« À bord du Franklin, dit-elle, il y avait le capitaine John, le second, Harry Felton, et douze matelots. Vous avez retrouvé sur l’île les restes des quatre hommes, qui avaient été enterrés, et le dernier mort au pied du mât de signal. Que pensez-vous que soient devenus les neuf autres ?
– Nous l’ignorons, répondit le capitaine Ellis.
– Je le sais, reprit Mrs. Branican, en insistant, mais je vous demande : Que pensez-vous qu’ils aient pu devenir ?
– Peut-être ont-ils péri pendant que le Franklin se fracassait sur les récifs de l’île.
– Vous admettez donc qu’ils n’ont été que cinq à survivre au naufrage ?…
– C’est malheureusement l’explication la plus plausible ! ajouta M. William Andrew.
– Ce n’est pas mon avis, répondit Mrs. Branican. Pourquoi John, Felton et les douze hommes de l’équipage n’auraient-ils pas atteint l’île Browse sains et saufs ?… Pourquoi neuf d’entre eux ne seraient-ils pas parvenus à la quitter ?…
– Et comment, mistress Branican ? répondit vivement le capitaine Ellis.
– Mais en s’embarquant sur une chaloupe construite avec les débris de leur navire…
– Mistress Branican, reprit le capitaine Ellis, Zach Fren vous l’affirmera aussi bien que moi, dans l’état où étaient ces débris, il nous a paru que c’était impossible !
– Mais… un de leurs canots…
– Les canots du Franklin, en admettant qu’ils n’eussent pas été brisés, n’auraient pu s’aventurer dans une traversée jusqu’à la côte australienne ou aux îles de la Sonde.
– Et, d’ailleurs, fit observer M. William Andrew, si neuf des naufragés ont pu quitter l’île, pourquoi les cinq autres y seraient-ils restés ?
– J’ajoute, reprit le capitaine Ellis, que, s’ils ont eu une embarcation quelconque à leur disposition, ceux qui sont partis ont péri en mer, ou ils ont été victimes des indigènes australiens, puisqu’ils n’ont jamais reparu ! »
Alors Mrs. Branican, sans laisser voir aucun signe de faiblesse, s’adressant au maître :
« Zach Fren, dit-elle, vous pensez de tout cela ce qu’en pense le capitaine Ellis ?
– Je pense… répondit Zach Fren en secouant la tête, je pense que, si les choses ont pu être ainsi… il est très possible qu’elles aient pu être autrement !
– Aussi, répondit Mrs. Branican, mon avis est-il que nous n’avons pas de certitude absolue sur ce que sont devenus les neuf hommes dont on n’a pas retrouvé les restes sur l’île. Quant à vous et à votre équipage, capitaine Ellis, vous avez fait tout ce qu’on pouvait demander au plus intrépide dévouement.
– J’aurais voulu mieux réussir, mistress Branican !
– Nous allons nous retirer, ma chère Dolly, dit M. William Andrew, estimant que cet entretien avait assez duré.
– Oui, mon ami, répondit Mrs. Branican. J’ai besoin d’être seule… Mais, toutes les fois que le capitaine Ellis voudra venir à Prospect-House, je serai heureuse de reparler avec lui de John, de ses compagnons…
– Je serai toujours à votre disposition, mistress Branican, répondit le capitaine.
– Et vous aussi, Zach Fren, ajouta Mrs. Branican, n’oubliez pas que ma maison est la vôtre.
– La mienne ?… répondit le maître. Mais que deviendra le Dolly-Hope ?…
– Le Dolly-Hope ? dit Mrs. Branican, comme si cette demande lui eut paru inutile.
– Votre avis n’est-il pas, ma chère Dolly, fit observer M. William Andrew, que, s’il se présente une occasion de le vendre…
– Le vendre, répondit vivement Mrs. Branican, le vendre ?… Non, monsieur Andrew, jamais ! »
Mrs. Branican et Zach Fren avaient échangé un regard ; tous deux s’étaient compris.
À partir de ce jour, Dolly vécut très retirée à Prospect-House, où elle avait ordonné de transporter les quelques objets recueillis sur l’île Browse, les ustensiles dont s’étaient servis les naufragés, la lampe de bord, le morceau de toile cloué en tête du mât de signal, la cloche du Franklin, etc.
Quant au Dolly-Hope, après avoir été reconduit au fond du port et désarmé, il fut confié à la garde de Zach Fren. Les hommes de l’équipage, généreusement récompensés, avaient désormais leur existence à l’abri du besoin. Mais, si jamais le Dolly-Hope devait reprendre la mer pour une nouvelle expédition, on pouvait compter sur eux.
Toutefois Zach Fren ne laissait pas de venir fréquemment à Prospect-House. Mrs. Branican se plaisait à le voir, à causer avec lui, à reprendre par le détail les divers incidents de sa dernière campagne. D’ailleurs, une même manière d’envisager les choses les rapprochait chaque jour davantage l’un de l’autre. Ils ne croyaient pas que le dernier mot eût été dit sur la catastrophe du Franklin, et Dolly répétait au maître :
« Zach Fren, ni John ni ses huit compagnons ne sont morts !
– Les huit ?… je ne sais pas, répondait invariablement le maître. Mais, pour sûr, le capitaine John est vivant !
– Oui !… vivant !… Et où l’aller chercher, Zach Fren ?… Où est-il, mon pauvre John ?
– Il est où il est, et bien certainement quelque part, mistress Branican !… Et si nous n’y allons pas, nous recevrons de ses nouvelles !… Je ne dis pas que ce sera par la poste avec lettre affranchie… mais nous en recevrons !…
– John est vivant, Zach Fren !
– Sans cela, mistress Branican, est-ce que j’aurais jamais pu vous sauver ?… Est-ce que Dieu l’aurait permis ?… Non… Cela aurait été trop mal de sa part ! »
Et Zach Fren, avec sa façon de dire les choses, Mrs. Branican, avec l’obstination qu’elle y apportait, s’entendaient pour garder un espoir que ni M. William Andrew, ni le capitaine Ellis, ni personne de leurs amis, ne pouvaient plus conserver.
Durant l’année 1883, il ne survint aucun incident de nature à ramener l’attention publique sur l’affaire du Franklin. Le capitaine Ellis, pourvu d’un commandement pour le compte de la maison Andrew, avait repris la mer. M. William Andrew et Zach Fren étaient les seuls visiteurs qui fussent reçus au chalet. Quant à Mrs. Branican, elle se donnait tout entière à l’œuvre de Wat-House pour les enfants abandonnés.
Maintenant, une cinquantaine de pauvres êtres, les uns tout petits, les autres déjà grandelets, étaient élevés dans cet hospice, où Mrs. Branican les visitait chaque jour, s’occupant de leur santé, de leur instruction et aussi de leur avenir. La somme considérable affectée à l’entretien de Wat-House permettait de les rendre heureux autant que peuvent l’être des enfants sans père ni mère. Lorsqu’ils étaient arrivés à l’âge où l’on entre en apprentissage, Dolly les plaçait dans les ateliers, les maisons de commerce et les chantiers de San-Diégo, où elle continuait de veiller sur eux. Cette année-là, trois ou quatre fils de marins purent même s’embarquer sous le commandement d’honnêtes capitaines dont on était sûr. Partis mousses, ils passeraient novices entre treize et dix-huit ans, puis matelots, puis maîtres, assurés ainsi d’un bon métier pour leur âge mûr et d’une retraite pour leurs vieux jours. Et cela fut constaté par la suite, l’hospice de Wat-House était destiné à constituer la pépinière de ces marins qui font honneur à la population de San-Diégo et autres ports de la Californie.
En outre de ces occupations, Mrs. Branican ne cessait d’être la bienfaitrice des pauvres gens. Pas un ne frappait en vain à la porte de Prospect-House. Avec les revenus considérables de sa fortune, administrée par les soins de M. William Andrew, elle concourait à toutes ces bonnes œuvres, dont les familles des matelots du Franklin avaient la plus importante part. Et, de ces absents, n’espérait-elle pas que quelques-uns reviendraient un jour ?
C’était l’unique sujet de ses entretiens avec Zach Fren. Quel avait été le sort des naufragés dont on n’avait point retrouvé trace sur l’île Browse ?… Pourquoi ne l’auraient-ils pas quittée sur une embarcation construite par eux, quoi qu’en eût dit le capitaine Ellis ?… Il est vrai, tant d’années s’étaient écoulées déjà, que c’était folie d’espérer encore !
La nuit surtout, au sein d’un sommeil agité par d’étranges rêves, Dolly voyait et revoyait John lui apparaître… Il avait été sauvé du naufrage et recueilli dans ces mers lointaines… Le navire qui le rapatriait était au large… John était de retour à San-Diégo… Et, ce qu’il y avait de plus extraordinaire, c’est que ces illusions, après le réveil, persistaient avec une intensité telle que Dolly s’y attachait comme à des réalités.
Et c’est bien à cela aussi que s’obstinait Zach Fren. À l’en croire, ces idées-là étaient forcées à coups de maillet dans son cerveau comme des gournables dans la membrure d’un navire ! Lui aussi se répétait qu’on n’avait retrouvé que cinq naufragés sur quatorze, que ceux-ci avaient pu quitter l’île Browse, qu’on errait en affirmant qu’il eût été impossible de construire une embarcation avec les débris du Franklin. Il est vrai, on ignorait ce qu’ils étaient devenus depuis si longtemps ? Mais Zach Fren n’y voulait pas songer, et ce n’était pas sans effroi que M. William Andrew le voyait entretenir Dolly dans ces illusions. N’y avait-il pas lieu de craindre que cette surexcitation devînt dangereuse pour un cerveau que la folie avait déjà frappé ?… Mais, lorsque M. William Andrew voulait entreprendre le maître à ce sujet, celui-ci s’entêtait dans ses idées et répondait :
« Je n’en démordrai pas plus qu’une maîtresse ancre, quand ses pattes sont solides et que la tenue est bonne ! »
Plusieurs années s’écoulèrent. En 1890, il y avait quatorze ans que le capitaine John Branican et les hommes du Franklin avaient quitté le port de San-Diégo. Mrs. Branican était alors âgée de trente-sept ans. Si ses cheveux commençaient à blanchir, si la chaude coloration de son teint se faisait plus mate, ses yeux étaient toujours animés du même feu qu’autrefois. Il ne semblait pas qu’elle eût rien perdu de ses forces physiques et morales, rien perdu de cette énergie qui la caractérisait, et dont elle n’attendait qu’une occasion pour donner de nouvelles preuves.
Que ne pouvait-elle, à l’exemple de lady Franklin, organiser expéditions sur expéditions, dépenser sa fortune entière pour retrouver les traces de John et de ses compagnons ? Mais où les aller chercher ?… L’opinion générale n’était-elle pas que ce drame maritime avait eut le même dénouement que l’expédition de l’illustre amiral anglais ?… Les marins du Franklin n’avaient-ils pas succombé dans les parages de l’île Browse, comme les marins de l’Erebus et du Terror avaient péri au milieu des glaces des mers arctiques ?…
Pendant ces longues années, qui n’avaient apporté aucun éclaircissement à cette mystérieuse catastrophe, Mrs. Branican n’avait pas cessé de s’enquérir de ce qui concernait Len et Jane Burker. De ce côté, aussi, défaut absolu de renseignements. Aucune lettre n’était parvenue à San-Diégo. Tout portait à croire que Len Burker avait quitté l’Amérique, et était allé s’établir sous un nom d’emprunt en quelque pays éloigné. C’était pour Mrs. Branican un très vif chagrin ajouté à tant d’autres. Cette malheureuse femme qu’elle affectionnait, quel bonheur elle aurait éprouvé à l’avoir près d’elle !… Jane eût été une compagne dévouée… Mais elle était loin, et non moins perdue pour Dolly que l’était le capitaine John !
Les six premiers mois de l’année 1890 avaient pris fin, lorsqu’un journal de San-Diégo reproduisit, dans son numéro du 26 juillet, une nouvelle dont l’effet devait être et fut immense, on peut dire, dans les deux continents.
Cette nouvelle était donnée d’après le récit d’un journal australien, le Morning-Herald de Sydney, et voici en quels termes :
« On se souvient que les dernières recherches faites, il y a sept ans, par le Dolly-Hope, dans le but de retrouver les survivants du Franklin, n’ont pas abouti. On devait croire que les naufragés avaient tous succombé, soit avant d’avoir atteint l’île Browse, soit après l’avoir quittée.
« Or, la question est loin d’être résolue.
« En effet, l’un des officiers du Franklin vient d’arriver à Sydney. C’est Harry Felton, le second du capitaine John Branican. Rencontré sur les bords du Parru, un des affluents du Darling, presque sur la limite de la Nouvelle-Galles du Sud et du Queensland, il a été ramené à Sydney. Mais son état de faiblesse est tel qu’on n’a pu tirer aucun renseignement de lui, et il est à craindre que la mort l’emporte d’un jour à l’autre.
« Avis de cette communication est donné aux intéressés dans la catastrophe du Franklin. »
Le 27 juillet, dès que M. William Andrew eut connaissance de cette note, qui arriva par le télégraphe à San-Diégo, il se rendit à Prospect-House, où Zach Fren se trouvait en ce moment.
Mrs. Branican fut aussitôt mise au courant, et sa seule réponse fut celle-ci :
« Je pars pour Sydney.
– Pour Sydney ?… dit M. William Andrew.
– Oui… » répondit Dolly.
Et se retournant vers le maître :
« M’accompagnerez-vous, Zach Fren ?
– Partout où vous irez, mistress Branican.
– Le Dolly-Hope est-il en état de prendre la mer ?