
Jules Verne
LE SPHINX DES GLACES
(1897)

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Table des matières
Chapitre II La goélette Halbrane
Chapitre III Le capitaine Len Guy
Chapitre IV Des îles Kerguelen à l’île du Prince-Édouard
Chapitre V Le roman d’Edgar Poe
Chapitre VI « Comme un linceul qui s’entrouvre ! »
Chapitre VIII En direction vers les Falklands
Chapitre IX Mise en état de l’Halbrane
Chapitre X Au début de la campagne
Chapitre XI Des Sandwich au cercle polaire
Chapitre XII Entre le cercle polaire et la banquise
Chapitre XIII Le long de la banquise
Chapitre XIV Une voix dans un rêve
Chapitre III Le groupe disparu
Chapitre IV Du 29 décembre au 9 janvier
Chapitre VII L’iceberg culbuté
Chapitre VIII Le coup de grâce
Chapitre XI Au milieu des brumes
Chapitre XIII Dirk Peters à la mer
Chapitre XIV Onze ans en quelques pages
Chapitre XV Le Sphinx des glaces
Chapitre XVI Douze sur soixante-dix !
À la mémoire d’Edgar Poe.
À mes amis d’Amérique.
Personne n’ajoutera foi, sans doute, à ce récit intitulé Le Sphinx des glaces. N’importe, il est bon, à mon avis, qu’il soit livré au public. Libre à lui d’y croire ou de n’y point croire.
Il serait difficile, pour le début de ces merveilleuses et terribles aventures, d’imaginer un lieu mieux approprié que les îles de la Désolation – nom qui leur fut donné, en 1779, par le capitaine Cook. Eh bien, après ce que j’en ai vu pendant un séjour de quelques semaines, je puis affirmer qu’elles méritent l’appellation lamentable qui leur vient du célèbre navigateur anglais. Îles de la Désolation, cela dit tout.
Je sais que l’on tient, dans les nomenclatures géographiques, au nom de Kerguelen, généralement adopté pour ce groupe situé par 49° 54’ de latitude sud et 69° 6’ de longitude est. Ce qui le justifie, c’est que, dès l’année 1772, le baron français Kerguelen fut le premier à signaler ces îles dans la partie méridionale de l’océan Indien. En effet, lors de ce voyage, le chef d’escadre avait cru découvrir un continent nouveau sur la limite des mers antarctiques ; mais, au cours d’une seconde expédition, il dut reconnaître son erreur. Il n’y avait là qu’un archipel. Que l’on veuille bien s’en rapporter à moi, îles de la Désolation est le seul nom qui convienne à ce groupe de trois cents îles ou îlots, au milieu de ces immenses solitudes océaniques que troublent presque incessamment les grandes tempêtes australes.
Cependant le groupe est habité, et même, à la date du 2 août 1839, depuis deux mois, grâce à ma présence à Christmas-Harbour, le nombre des quelques Européens et Américains qui formaient le principal noyau de la population kergueléenne s’était accru d’une unité. Il est vrai, je n’attendais plus que l’occasion de le quitter, ayant achevé les études géologiques et minéralogiques qui m’y avaient conduit pendant ce voyage.
Ce port de Christmas appartient à la plus importante des îles de cet archipel dont la superficie mesure quatre mille cinq cents kilomètres carrés, – soit la moitié de celle de la Corse. Il est assez sûr, d’accès franc et facile. Les bâtiments peuvent y mouiller par quatre brasses d’eau. Après avoir doublé, au nord, le cap François que le Table-Mount domine de douze cents pieds, regardez à travers l’arcade de basalte, largement évidée à sa pointe. Vous apercevrez une étroite baie, couverte par des îlots contre les furieux vents de l’est et de l’ouest. Au fond se découpe Christmas-Harbour. Que votre navire y donne directement en se tenant sur tribord. Lorsqu’il sera rendu à son poste de mouillage, il pourra rester sur une seule ancre, avec facilité d’évitage, tant que la baie ne sera pas prise par les glaces.
D’ailleurs, les Kerguelen possèdent d’autres fiords, et par centaines. Leurs côtes sont déchiquetées, effilochées comme le bas de jupe d’une pauvresse, surtout la partie comprise entre le nord et le sud-est. Les îlets et les îlots y fourmillent. Le sol, d’origine volcanique, se compose de quartz, mélangé d’une pierre bleuâtre. L’été venu, il y pousse des mousses verdoyantes, des lichens grisâtres, diverses plantes phanérogames, de rudes et solides saxifrages. Un seul arbuste y végète, une espèce de chou d’un goût très âcre, qu’on chercherait vainement en d’autres pays.
Ce sont bien là les surfaces qui conviennent, dans leurs rookerys, à l’habitat des pingouins royaux ou autres, dont les bandes innombrables peuplent ces parages. Vêtus de jaune et de blanc, la tête rejetée en arrière, leurs ailes figurant les manches d’une robe, ces stupides volatiles ressemblent de loin à une file de moines processionnant le long des grèves.
Ajoutons que les Kerguelen offrent de multiples refuges aux veaux marins à fourrure, aux phoques à trompe, aux éléphants de mer. La chasse ou la pêche de ces amphibies, assez fructueuses, peuvent alimenter un certain commerce qui attirait alors de nombreux navires.
Ce jour-là, je me promenais sur le port, lorsque mon aubergiste m’accosta et me dit :
« À moins que je ne me trompe, le temps commence à vous paraître long, monsieur Jeorling ? »
C’était un gros et grand Américain, installé depuis une vingtaine d’années à Christmas-Harbour, et qui tenait l’unique auberge du port.
« Long, en effet, vous répondrai-je, maître Atkins, à la condition que vous ne serez pas blessé de ma réponse.
– En aucune façon, répliqua le brave homme. Vous imaginez bien que je suis fait à ces réparties-là comme les roches du cap François aux houles du large.
– Et vous y résistez comme lui…
– Sans doute ! Du jour où vous avez débarqué à Christmas-Harbour, où vous êtes descendu chez Fenimore Atkins, à l’enseigne du Cormoran-Vert, je me suis dit : Dans une quinzaine, si ce n’est dans la huitaine, mon hôte en aura assez, et regrettera d’avoir débarqué aux Kerguelen…
– Non, maître Atkins, et je ne regrette jamais rien de ce que j’ai fait !
– Bonne habitude, monsieur !
– D’ailleurs, à parcourir ce groupe, j’ai gagné d’y observer des choses curieuses. J’ai traversé ses vastes plaines ondulées, coupées de tourbières, tapissées de mousses dures, et j’en rapporterai de curieux échantillons minéralogiques et géologiques. J’ai pris part à vos pêches de veaux marins et de phoques. J’ai visité vos rookerys où les pingouins et les albatros vivent en bons camarades, et cela m’a semblé digne d’observation. Vous m’avez servi, de temps en temps, du pétrel-balthazard, assaisonné de votre main, et qui est très acceptable quand on est doué d’un bel appétit. Enfin j’ai trouvé un excellent accueil au Cormoran-Vert, et je vous en suis fort reconnaissant… Mais, si je sais compter, voici deux mois que le trois-mâts chilien Pênas m’a déposé à Christmas-Harbour, en plein hiver…
– Et vous avez envie, s’écria l’aubergiste, de retourner dans votre pays, qui est le mien, monsieur Jeorling, de regagner le Connecticut, de revoir Hartford, notre capitale…
– Sans doute, maître Atkins, car depuis trois ans bientôt je cours le monde… Il faudra bien s’arrêter un jour ou l’autre… prendre racine…
– Eh ! eh ! quand on a pris racine, répliqua l’Américain en clignant de l’œil, on finit par pousser des branches !
– Très juste ! maître Atkins. Toutefois comme je n’ai plus de famille, il est très probable que je clôturerai la lignée de mes ancêtres ! Ce n’est pas à quarante ans que la fantaisie me viendra de pousser des branches, ainsi que vous l’avez fait, mon cher hôtelier, car vous êtes un arbre, vous, et un bel arbre…
– Un chêne, – et même un chêne vert, si vous le voulez bien, monsieur Jeorling.
– Et vous avez eu raison d’obéir aux lois de la nature ! Or, si la nature nous a donné des jambes pour marcher…
– Elle nous a donné aussi de quoi nous asseoir ! répartit en riant d’un gros rire Fenimore Atkins. C’est pourquoi je suis confortablement assis à Christmas-Harbour. Ma commère Betsey m’a gratifié d’une dizaine d’enfants, qui me gratifieront de petits-enfants à leur tour, lesquels me grimperont aux mollets comme de jeunes chats.
– Vous ne retournerez jamais au pays natal ?…
– Qu’y ferais-je, monsieur Jeorling, et qu’y aurais-je fait ?… De la misère !… Au contraire, ici, dans ces îles de la Désolation, où je n’ai jamais eu l’occasion de me désoler, l’aisance est venue pour moi et les miens.
– Sans doute, maître Atkins, et je vous en félicite, puisque vous êtes heureux… Toutefois il n’est pas impossible que le désir vous attrape un jour…
– De me déplanter, monsieur Jeorling !… Allons donc !… Un chêne, vous ai-je dit, et essayez donc de déplanter un chêne, lorsqu’il s’est enraciné jusqu’à mi-tronc dans la silice des Kerguelen ! »
Il faisait plaisir à entendre, ce digne Américain, si complètement acclimaté sur cet archipel, si vigoureusement trempé dans les rudes intempéries de son climat. Il vivait là, avec sa famille, comme les pingouins dans leurs rookerys, – la mère, une vaillante matrone, les fils, tous solides, en florissante santé, ignorant les angines ou les dilatations de l’estomac. Les affaires marchaient. Le Cormoran-Vert, convenablement achalandé, avait la pratique de tous les navires, baleiniers et autres, qui relâchaient aux Kerguelen. Il les fournissait de suifs, de graisses, de goudron, de brai, d’épices, de sucre, de thé, de conserves, de whisky, de gin, de brandevin. On eût vainement cherché une seconde auberge à Christmas-Harbour. Quant aux fils de Fenimore Atkins, ils étaient charpentiers, voiliers, pêcheurs, et chassaient les amphibies au fond de toutes les passes durant la saison chaude. C’étaient de braves gens, qui avaient, sans tant d’ambages, obéi à leur destinée…
« Enfin, maître Atkins, pour conclure, déclarai-je, je suis enchanté d’être venu aux Kerguelen, et j’en emporterai un bon souvenir… Pourtant, je ne serais pas fâché de reprendre la mer…
– Allons, monsieur Jeorling, un peu de patience ! me dit ce philosophe. Il ne faut jamais désirer ni hâter l’heure d’une séparation. N’oubliez pas, d’ailleurs, que les beaux jours ne tarderont pas à revenir… Dans cinq ou six semaines…
– En attendant, me suis-je écrié, les monts et les plaines, les roches et les grèves, sont couverts d’une épaisse couche de neige, et le soleil n’a pas la force de dissoudre les brumes de l’horizon…
– Par exemple, monsieur Jeorling ! On voit déjà percer le gazon sauvage sous la chemise blanche !… Regardez bien…
– À la loupe, alors !… Entre nous, Atkins, oseriez-vous prétendre que les glaces n’embâclent pas encore vos baies, en ce mois d’août, qui est le février de notre hémisphère nord ?…
– J’en conviens, monsieur Jeorling. Mais, patience, je vous le répète !… L’hiver a été doux, cette année… Les bâtiments vont se montrer au large, dans l’est ou dans l’ouest, car la saison de pêche est prochaine.
– Le Ciel vous entende, maître Atkins, et puisse-t-il guider à bon port le navire qui ne saurait tarder… la goélette Halbrane !…
– Capitaine Len Guy, répliqua l’aubergiste. C’est un fier marin, quoique Anglais – il y a des braves gens partout –, et qui s’approvisionne au Cormoran-Vert.
– Vous pensez que l’Halbrane…
– Sera signalée avant huit jours par le travers du cap François, monsieur Jeorling, ou bien, alors, c’est qu’il n’y aurait plus de capitaine Len Guy, et s’il n’y avait plus de capitaine Len Guy, c’est que l’Halbrane aurait sombré sous voiles entre les Kerguelen et le cap de Bonne-Espérance ! »
Là-dessus, après un geste superbe, indiquant que pareille éventualité était hors de toute vraisemblance, me quitta maître Fenimore Atkins.
Du reste, j’espérais que les prévisions de mon aubergiste ne tarderaient pas à se réaliser, car le temps me durait. À l’en croire, se révélaient déjà les symptômes de la belle saison – belle pour ces parages s’entend. Que le gisement de l’île principale soit à peu près le même en latitude que celui de Paris en Europe et de Québec au Canada, soit ! Mais c’est de l’hémisphère méridional qu’il s’agit, et, on ne l’ignore pas, grâce à l’orbe elliptique que décrit la terre et dont le soleil occupe un des foyers, cet hémisphère est plus froid en hiver que l’hémisphère septentrional, et aussi plus chaud que lui en été. Ce qui est certain, c’est que la période hivernale est terrible aux Kerguelen à cause des tempêtes, et que la mer s’y prend pendant plusieurs mois, bien que la température n’y soit pas d’une rigueur extraordinaire, – étant en moyenne de deux degrés centigrades pour l’hiver, et de sept pour l’été, comme aux Falklands ou au cap Horn.
Il va sans dire que, durant cette période, Christmas-Harbour et les autres ports n’abritent plus un seul bâtiment. À l’époque dont je parle, les steamers étaient rares encore. Quant aux voiliers, soucieux de ne point se laisser bloquer par les glaces, ils allaient chercher les ports de l’Amérique du Sud, à la côte occidentale du Chili, ou ceux de l’Afrique, – plus généralement Cape-Town du cap de Bonne-Espérance. Quelques chaloupes, les unes prises dans les eaux solidifiées, les autres gîtées sur les grèves et engivrées jusqu’à la pomme de leur mât, c’était tout ce qu’offrait à mes regards la surface de Christmas-Harbour.
Cependant, si les différences de température ne sont pas considérables aux Kerguelen, le climat y est humide et froid. Très fréquemment, surtout dans la partie occidentale, le groupe reçoit l’assaut des bourrasques du nord ou de l’ouest, mêlées de grêle et de pluies. Vers l’est, le ciel est plus clair, bien que la lumière y soit à demi voilée, et, de ce côté, la limite des neiges sur les croupes montagneuses se tient à cinquante toises au-dessus de la mer.
Donc, après les deux mois que je venais de passer dans l’archipel des Kerguelen, je n’attendais plus que l’occasion d’en repartir à bord de la goélette Halbrane, dont mon enthousiaste aubergiste ne cessait de me vanter les qualités au double point de vue sociable et maritime.
« Vous ne sauriez trouver mieux ! me répétait-il matin et soir. De tous les capitaines au long cours de la marine anglaise, pas un n’est comparable à mon ami Len Guy, ni pour l’audace, ni pour l’acquis du métier !… S’il se montrait plus causeur, plus communicatif, il serait parfait ! »
Aussi avais-je résolu de m’en tenir aux recommandations de maître Atkins. Mon passage serait retenu dès que la goélette aurait mouillé à Christmas-Harbour. Après une relâche de six à sept jours, elle reprendrait la mer, le cap sur Tristan d’Acunha, où elle portait un chargement de minerai d’étain et de cuivre.
Mon projet était de rester quelques semaines de la belle saison dans cette dernière île. De là, je comptais repartir pour le Connecticut. Cependant je n’oubliais pas de réserver la part qui revient au hasard dans les propositions humaines, car il est sage, comme l’a dit Edgar Poe, de toujours « calculer avec l’imprévu, l’inattendu, l’inconcevable, que les faits collatéraux, contingents, fortuits, accidentels, méritent d’obtenir une très large part, et que le hasard doit incessamment être la matière d’un calcul rigoureux ».
Et si je cite notre grand auteur américain, c’est que, quoique je sois un esprit très pratique, d’un caractère très sérieux, d’une nature peu imaginative, je n’en admire pas moins ce génial poète des étrangetés humaines.
Du reste, pour en revenir à l’Halbrane, ou plutôt aux occasions qui me seraient offertes de m’embarquer à Christmas-Harbour, je n’avais à craindre aucune déconvenue. À cette époque, les Kerguelen étaient annuellement visitées par quantité de navires – au moins cinq cents. La pêche des cétacés donnait de fructueux résultats, et on jugera par ce fait qu’un éléphant de mer peut fournir une tonne d’huile, c’est-à-dire un rendement égal à celui de mille pingouins. Il est vrai, depuis ces dernières années, les bâtiments ne sont plus qu’une douzaine à rallier cet archipel, tant la destruction abusive des cétacés en a réduit le chiffre.
Donc, aucune inquiétude à concevoir sur les facilités qui me seraient offertes de quitter Christmas-Harbour, quand bien même, l’Halbrane manquant à son rendez-vous, le capitaine Len Guy ne viendrait pas serrer la main de son compère Atkins.
Chaque jour, je me promenais aux environs du port. Le soleil commençait à prendre de la force. Les roches, terrasses ou colonnades volcaniques, se déshabillaient peu à peu de leur blanche toilette d’hiver. Sur les grèves, à l’aplomb des falaises basaltiques, naissait une mousse de couleur vineuse, et, au large, serpentaient des rubans de ces longues algues de cinquante à soixante yards. En plaine, vers le fond de la baie, quelques graminées levaient leur pointe timide – entre autres le phanérogame lyella, qui est d’origine andine, puis ceux que produit la flore de la terre fuégienne, et aussi l’unique arbuste de ce sol, dont j’ai parlé, ce chou gigantesque, si précieux par ses vertus antiscorbutiques.
En ce qui concerne les mammifères terrestres – car les mammifères marins pullulent dans ces parages –, je n’en avais pas rencontré un seul, non plus que batraciens ou reptiles. Quelques insectes uniquement – papillons ou autres –, et encore n’ont-ils point d’ailes, pour cette raison que, avant qu’ils pussent s’en servir, les courants atmosphériques les emporteraient à la surface des lames roulantes de ces mers.
Une ou deux fois, j’avais embarqué sur une de ces chaloupes solides sur lesquelles les pêcheurs affrontent les coups de vent qui battent comme des catapultes les roches de Kerguelen. Avec ces bateaux-là, on pourrait tenter la traversée de Cape-Town, et atteindre ce port, si on y mettait le temps. Que l’on se rassure, mon intention n’était point de quitter Christmas-Harbour dans ces conditions… Non ! « j’espérais » la goélette Halbrane, et la goélette Halbrane ne pouvait tarder.
Au cours de ces promenades d’une baie à l’autre, j’avais curieusement saisi les divers aspects de cette côte tourmentée, de cette ossature bizarre, prodigieuse, toute de formation ignée, qui trouait le suaire blanc de l’hiver et laissait passer les membres bleuâtres de son squelette…
Quelle impatience me prenait, parfois, malgré les sages conseils de mon aubergiste, si heureux de son existence dans sa maison de Christmas-Harbour ! C’est qu’ils sont rares, en ce monde, ceux que la pratique de la vie a rendus philosophes. D’ailleurs, chez Fenimore Atkins, le système musculaire l’emportait sur le système nerveux. Peut-être aussi possédait-il moins d’intelligence que d’instinct. Ces gens-là sont mieux armés contre les à-coups de la vie, et il est possible, en somme, que leurs chances de rencontrer le bonheur ici-bas soient plus sérieuses.
« Et l’Halbrane ?… lui redisais-je chaque matin.
– L’Halbrane, monsieur Jeorling ?… me répondait-il d’un ton affirmatif. Bien sûr, elle arrivera aujourd’hui, et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain !… Il y aura certainement un jour, n’est-ce pas, qui sera la veille de celui où le pavillon du capitaine Len Guy se déploiera à l’ouvert de Christmas-Harbour ! »
Assurément, afin d’accroître le champ de vue, je n’aurais eu qu’à faire l’ascension du Table-Mount. Pour une altitude de douze cents pieds, on obtient un rayon de trente-quatre à trente-cinq milles, et, même à travers la brume, peut-être la goélette serait-elle aperçue vingt-quatre heures plus tôt ? Mais gravir cette montagne, dont la neige boursouflait encore les flancs jusqu’à sa cime, un fou seul y aurait pu songer.
En courant les grèves, il m’arrivait de mettre en fuite nombre d’amphibies, qui plongeaient sous les eaux nouvelles. Les pingouins, impassibles et lourds, ne décampaient point à mon approche. N’était l’air stupide qui les caractérise, on serait tenté de leur adresser la parole, à la condition de parler leur langue criarde et assourdissante. Quant aux pétrels noirs, aux puffins noirs et blancs, aux grèbes, aux sternes, aux macreuses, ils fuyaient à tire-d’aile.
Un jour, il me fut donné d’assister au départ d’un albatros, que les pingouins saluèrent de leurs meilleures croasseries, – comme un ami qui, sans doute, les abandonnait pour toujours. Ces puissants volateurs peuvent fournir des étapes de deux cents lieues, sans prendre un moment de repos, et avec une telle rapidité qu’ils franchissent de longs espaces en quelques heures.
Cet albatros, immobile sur une haute roche, à l’extrémité de la baie de Christmas-Harbour, regardait la mer dont le ressac brisait avec violence sur les écueils.
Soudain, l’oiseau s’éleva d’une large envergure, les pattes repliées, la tête longuement allongée comme une guibre de navire, jetant son cri aigu, et, quelques instants après, réduit à un point noir au milieu des hautes zones, il disparaissait derrière le rideau brumeux du sud.
Trois cents tonnes de jauge, une mâture inclinée qui lui permet de pincer le vent, très rapide sous l’allure du plus près, une surface vélique comprenant – au mât de misaine, misaine-goélette, fortune, hunier et perroquet –, au grand mât, brigantine et flèche –, à l’avant, trinquette grand et petit foc –, tel était le schooner attendu à Christmas-Harbour, telle est la goélette Halbrane.
À bord, il y avait un capitaine, un mat ou lieutenant, un bosseman ou maître d’équipage, un coy ou cuisinier, de plus, huit matelots, – au total, douze hommes, ce qui est suffisant pour la manœuvre. Solidement construit, membrure et bordage chevillés en cuivre, largement voilé, les façons d’arrière assez dégagées, ce bâtiment, très marin, très maniable, approprié à la navigation entre les quarantième et soixantième parallèles sud, faisait honneur aux chantiers de Birkenhead.
Ces renseignements m’avaient été donnés par maître Atkins, et avec quel accompagnement d’éloges !
Le capitaine Len Guy, de Liverpool, était, pour les trois cinquièmes, propriétaire de l’Halbrane qu’il commandait depuis six années environ. Il trafiquait dans les mers méridionales de l’Afrique et de l’Amérique, allant d’îles en îles et d’un continent à l’autre. Si sa goélette ne possédait qu’une douzaine d’hommes, c’est qu’elle se consacrait uniquement au commerce. Pour la chasse des amphibies, phoques et veaux marins, il eût fallu un équipage plus nombreux avec les engins, harpons, foënes, lignes, exigés pour ces rudes opérations. J’ajoute qu’au milieu de ces parages peu sûrs, fréquentés à cette époque par des pirates, et aux approches des îles qui doivent être tenues en défiance, une agression n’eût pas pris l’Halbrane au dépourvu : quatre pierriers, une suffisante quantité de boulets et de paquets de mitraille, une soute aux poudres convenablement garnie, des fusils, des pistolets, des carabines accrochés aux râteliers, enfin des filets de bastingage, cela garantissait sa sécurité. En outre, les hommes de quart ne dormaient jamais que d’un œil. Naviguer sur ces mers, sans avoir pris ces précautions, aurait été de rare imprudence.
Ce matin-là, 7 août, encore couché, à demi sommeillant, je fus tiré de mon lit par la grosse voix de l’aubergiste et par les coups de poing dont il ébranlait ma porte.
« Monsieur Jeorling, êtes-vous réveillé ?…
– Sans doute, maître Atkins, et comment ne le serait-on pas avec tout ce tapage ! Qu’y a-t-il ?…
– Un navire à six milles au large dans le nord-est, et le cap sur Christmas !…
– Serait-ce l’Halbrane ?… m’écriai-je en rejetant vivement mes couvertures.
– Nous le saurons dans quelques heures, monsieur Jeorling. En tout cas, voilà le premier bateau de l’année, et il n’est que juste de lui faire bon accueil. »
Je m’habillai en un tour de main et rejoignis Fenimore Atkins sur le quai, à l’endroit où l’horizon se présentait aux regards sous un angle très ouvert, entre les deux pointes de la baie de Christmas-Harbour.
Le temps était assez clair, le large dégagé des dernières brumes, la mer tranquille sous petite brise. Le ciel, d’ailleurs, grâce aux vents réguliers, est plus lumineux de ce côté des Kerguelen qu’à l’opposé.
Une vingtaine d’habitants – pêcheurs pour la plupart – entouraient maître Atkins, lequel était sans contredit le personnage le plus considérable et le plus considéré de l’archipel, – en conséquence le plus écouté.
Le vent favorisait alors l’entrée de la baie. Mais, la marée étant basse, le navire signalé – un schooner – évoluait sans hâte sous ses basses voiles, attendant le plein du flot.
Le groupe discutait, et, très impatient, je suivais la discussion sans m’y mêler. Les avis étaient partagés et appuyés avec un égal entêtement.
Je dois l’avouer – et cela me chagrinait –, la majorité tenait contre l’opinion que ce schooner fût la goélette Halbrane. Deux ou trois seulement se déclaraient pour l’affirmative, et, avec eux, le maître du Cormoran-Vert.
« C’est l’Halbrane ! répétait-il. Le capitaine Len Guy ne pas arriver le premier aux Kerguelen… allons donc !… C’est lui, et j’en suis aussi certain que s’il était là, sa main dans la mienne, et traitant de cent piculs de pommes de terre pour renouveler sa provision !
– Vous avez de la brume dans les paupières, monsieur Atkins ! répliqua l’un des pêcheurs.
– Pas tant que toi dans le cerveau ! répondit aigrement l’aubergiste.
– Ce bâtiment-là n’a pas la coupe d’un anglais, déclara un autre. Avec son avant effilé et sa tonture accusée, je le croirais de construction américaine.
– Non… c’est un anglais, répartit M. Atkins, et je serais capable de dire de quels chantiers il est sorti… oui… les chantiers de Birkenhead à Liverpool, d’où l’Halbrane a été lancée !
– Point ! affirma un vieux marin. Ce schooner-là a été mis sur tains à Baltimore, chez Nipper et Stronge, et ce sont les eaux de la Chesapeake qui ont étrenné sa quille.
– Dis donc les eaux de la Mersey, abominable nigaud ! répliqua maître Atkins. Tiens, essuie tes lunettes, et regarde un peu le pavillon qui monte à sa corne.
– Anglais ! » s’écria tout le groupe.
Et, en effet, le pavillon du Royaume-Uni venait de déployer son étamine rouge, frappée à l’angle du yacht britannique.
Plus de doute, c’était bien un navire anglais qui se dirigeait vers la passe de Christmas-Harbour. Mais, ce point établi, il ne s’ensuivait pas nécessairement que ce fût la goélette du capitaine Len Guy.
Deux heures après, cela n’aurait pu faire l’objet d’un débat. Avant midi, l’Halbrane avait pris son mouillage par quatre brasses au milieu de Christmas-Harbour.
Grande démonstration – gestes et paroles – de maître Atkins à l’égard du capitaine de l’Halbrane, qui me parut être moins expansif.
Un homme de quarante-cinq ans, complexion sanguine, membrure solide comme celle de sa goélette, tête forte, chevelure déjà grisonnante, yeux noirs dont la prunelle brillait avec des ardeurs de braise sous des sourcils épais, teint hâlé, lèvres serrées qui découvraient une denture fortement emplantée dans des mâchoires puissantes, menton prolongé par la barbiche en gros poils roux, bras et jambes de toute vigueur, tel m’apparut le capitaine Len Guy. Physionomie non pas dure, plutôt impassible, celle d’un individu très renfermé, qui ne livre pas volontiers ses secrets, – ainsi que cela me fut raconté le jour même par quelqu’un de mieux informé que maître Atkins, bien que mon hôtelier se prétendît grand ami du capitaine. La vérité est que personne ne pouvait se flatter d’avoir pénétré cette nature assez rébarbative.
Autant mentionner tout de suite que l’individu auquel j’ai fait allusion était le bosseman de l’Halbrane, un nommé Hurliguerly, natif de l’île de Wight, quarante-quatre ans, moyenne taille, trapu, vigoureux, les bras écartés du corps, les jambes arquées, la tête en boule sur un cou de taureau, la poitrine large à contenir deux paires de poumons – et je me demandai s’il ne les possédait pas, tant il dépensait d’air dans l’acte de la respiration –, toujours soufflant, toujours parlant, l’œil goguenard, la mine rieuse, avec un réseau de rides sous les yeux, produites par l’incessante contraction du grand zygomatique. Notons une boucle – une seule – qui pendait au lobe de son oreille gauche. Quel contraste avec le commandant de la goélette, et comment deux êtres si dissemblables parvenaient-ils à s’entendre ! Ils s’entendaient pourtant, puisque, depuis une quinzaine d’années, ils avaient navigué ensemble, – d’abord sur le brick Power, qui avait été remplacé par le schooner Halbrane, six ans avant le début de cette histoire.
Hurliguerly, dès son arrivée, apprit par Fenimore Atkins que, si le capitaine Len Guy y consentait, je prendrais passage à son bord. Aussi fût-ce sans présentation ni préparation que le bosseman s’approcha de moi dans l’après-midi. Il connaissait déjà mon nom et m’accosta en ces termes :
« Monsieur Jeorling, je vous salue.
– Je vous salue de même, mon ami, répondis-je. Que me voulez-vous ?…
– Vous offrir mes services…
– Vos services ?… À quel propos ?…
– À propos de l’intention que vous avez d’embarquer sur l’Halbrane…
– Qui êtes-vous ?…
– Le bosseman Hurliguerly, ainsi dénommé et porté sur l’état nominatif de l’équipage, et, en outre, le fidèle compagnon du capitaine Len Guy, qui l’écoute volontiers, bien qu’il ait la réputation de n’écouter personne. »
La pensée me vint alors que je ferais bien d’utiliser un homme si prompt à obliger, lequel ne paraissait pas le moins du monde douter de son influence sur le capitaine Len Guy.
Je répondis donc :
« Eh bien, mon ami, causons, si vos fonctions ne vous réclament pas en ce moment…
– J’ai deux heures devant moi, monsieur Jeorling. D’ailleurs, peu de travail aujourd’hui. Demain, quelques marchandises à débarquer, quelques provisions à renouveler… Tout cela, c’est temps de repos pour l’équipage… Si vous êtes libre… comme je le suis… »
Et, ce disant, il agitait sa main vers le fond du port dans une direction qui lui était familière.
« Ne sommes-nous pas bien ici pour causer ?… observai-je en le retenant.
– Causer, monsieur Jeorling, causer debout… et le gosier sec… lorsqu’il est si facile de s’asseoir dans un coin du Cormoran-Vert, devant deux tasses de thé au whisky…
– Je ne bois point, bosseman.
– Soit… je boirai pour nous deux. Oh ! ne croyez pas que vous ayez affaire à un ivrogne !… Non !… Jamais plus qu’il ne faut, mais autant qu’il faut ! »
Je suivis ce marin évidemment habitué à nager dans les eaux des cabarets. Et, tandis que maître Atkins s’occupait, sur le pont de la goélette, à débattre ses prix d’achats et de ventes, nous prîmes place dans la grande salle de son auberge. Tout d’abord, je dis au bosseman :
« C’est précisément sur Atkins que je comptais pour me mettre en rapport avec le capitaine Len Guy, car il le connaît très particulièrement… si je ne me trompe…
– Peuh ! fit Hurliguerly. Fenimore Atkins est un brave homme, et il a l’estime du capitaine. En somme, il ne me vaut pas !… Laissez-moi me démarcher, monsieur Jeorling…
– Est-ce donc une affaire si difficile à traiter, bosseman, et n’y a-t-il pas une cabine de libre à bord de l’Halbrane ?… La plus petite me conviendra, et je paierai…
– Très bien, monsieur Jeorling ! Il y a une cabine, en abord du rouf, qui n’a jamais servi à personne, et puisque vous ne regardez pas à vider votre poche, si cela est nécessaire… Toutefois – entre nous –, il convient d’être plus malin que vous ne le pensez et que ne l’est mon vieil Atkins pour décider le capitaine Len Guy à prendre un passager !… Oui ! ce n’est pas trop de toute la malice du bon garçon qui est en train de boire à votre santé, en regrettant que vous ne lui rendiez pas la pareille ! »
Et de quel dardement de l’œil droit, tandis qu’il fermait l’œil gauche, Hurliguerly accompagna cette déclaration ! Il semblait que toute la vivacité que possédaient ses deux yeux eût passé à travers la prunelle d’un seul ! Inutile d’ajouter que la queue de cette belle phrase se noya dans un verre de whisky, dont le bosseman n’en était pas à apprécier l’excellence, puisque le Cormoran-Vert ne se fournissait qu’à la cambuse de l’Halbrane.
Puis, ce diable d’homme tira de sa veste une pipe noire et courte, la bourra, la couronna d’un capuchon de tabac, l’alluma, après l’avoir fortement implantée dans l’interstice de deux molaires au coin de sa bouche, et il s’en tourbillonna d’une telle fumée, comme un steamer en pleine chauffe, que sa tête disparaissait derrière un nuage grisâtre.
« Monsieur Hurliguerly ?… dis-je.
– Monsieur Jeorling…
– Pourquoi votre capitaine répugnerait-il à m’accepter ?…
– Parce que ce n’est pas dans ses idées de prendre des passagers à son bord, et jusqu’ici il a toujours refusé les propositions de ce genre.
– Quelle raison, je vous le demande…
– Eh ! parce qu’il veut n’être point embarrassé dans ses allures, aller où il lui plaît, rebrousser chemin pour peu que cela lui convienne, au nord ou au sud, au couchant ou au levant, sans en donner de motifs à personne ! Ces mers du sud, il ne les quitte jamais, monsieur Jeorling, et voilà belles années que nous les courons ensemble entre l’Australie à l’est et l’Amérique à l’ouest, allant d’Hobart-Town aux Kerguelen, à Tristan d’Acunha, aux Falklands, ne relâchant que le temps de vendre notre cargaison, quelquefois pointant jusqu’à la mer antarctique. Dans ces conditions, vous le comprenez, un passager pourrait être gênant, et, d’ailleurs, lequel voudrait embarquer sur l’Halbrane, puisqu’elle n’aime pas à taquiner la brise, et va un peu où le vent la pousse ! »
Je me demandai si le bosseman ne cherchait point à faire de sa goélette un bâtiment mystérieux, naviguant au hasard, ne s’arrêtant guère en ses relâches, une sorte de navire errant des hautes latitudes, sous le commandement d’un capitaine fantasmatique. Quoi qu’il en soit, je lui dis :
« Enfin l’Halbrane va quitter les Kerguelen dans quatre ou cinq jours ?…
– Sûr…
– Et, cette fois, elle mettra le cap à l’ouest pour gagner Tristan d’Acunha ?…
– Probable.
– Eh bien, bosseman, cette probabilité me suffira, et, puisque vous m’offrez vos bons offices, décidez le capitaine Len Guy à m’accepter comme passager…
– C’est comme si c’était fait !
– À merveille, Hurliguerly, et vous n’aurez pas lieu de vous en repentir.
– Eh ! monsieur Jeorling, répliqua ce singulier maître d’équipage, en secouant la tête comme s’il fut sorti de l’eau, je n’ai jamais à me repentir de rien, et je sais bien qu’en vous rendant service, je ne m’en repentirai point. Maintenant, si vous le permettez, je vais prendre congé de vous, sans même attendre le retour de l’ami Atkins, et regagner mon bord. »
Après avoir vidé d’un coup son dernier verre de whisky – je crus que le verre allait disparaître dans le gosier avec la liqueur –, Hurliguerly m’adressa un sourire de protection. Puis, son gros torse se balançant sur le double arc de ses jambes, empanaché de l’acre fumée qui s’échappait du fourneau de sa pipe, il sortit et laissa porter au nord-est du Cormoran-Vert.
Devant la table, je restai sous l’empire de réflexions assez contradictoires. Au vrai, qu’était ce capitaine Len Guy ? Maître Atkins me l’avait donné comme un bon marin doublé d’un brave homme. Qu’il fût l’un et l’autre, rien ne m’autorisait à en douter, original toutefois, d’après ce que venait de me dire le bosseman. Jamais, je l’avoue, il ne m’était venu à l’esprit que la proposition d’embarquer sur l’Halbrane pût soulever quelque difficulté, du moment que j’entendais ne point regarder au prix, et me contenter de la vie du bord. Quelle raison le capitaine Len Guy aurait-il de m’opposer un refus ?… Était-il admissible qu’il ne voulût pas se lier par un engagement, ni être obligé de se rendre à tel endroit, si, au cours de sa navigation, il lui venait la fantaisie d’aller à tel autre ?… Ou bien, avait-il des motifs particuliers pour se défier d’un étranger, eu égard à son genre de navigation ?… Faisait-il donc la contrebande ou la traite, – commerce encore très exercé à cette époque dans les mers du sud ?… Explication plausible après tout, bien que mon digne aubergiste répondît de l’Halbrane et de son capitaine. Honnête navire, honnête commandant, Fenimore Atkins se portait garant de l’un et de l’autre !… C’était bien quelque chose, s’il ne s’illusionnait pas sur leur compte à tous deux !… En somme, il ne connaissait le capitaine Len Guy que pour le voir, une fois l’an, relâcher aux Kerguelen, où il ne se livrait qu’à des opérations régulières, lesquelles ne pouvaient laisser prise à aucune suspicion…
D’autre part, je me demandais si, dans le but de donner plus d’importance à ses offres de service, le bosseman n’avait pas cherché à se faire valoir… Peut-être le capitaine Len Guy serait-il très satisfait, très heureux d’avoir à son bord un passager aussi accommodant que j’avais la prétention de l’être, et qui ne regarderait pas au prix du passage ?…
Une heure plus tard, je rencontrai l’aubergiste sur le port et je le mis au courant.
« Ah ! ce satané Hurliguerly, s’écria-t-il, toujours le même !… À l’en croire, le capitaine Len Guy ne se moucherait pas sans le consulter !… Voyez-vous, c’est un drôle d’homme, ce bosseman, monsieur Jeorling, pas méchant, pas bête, mais tireur de dollars ou de guinées en diable !… Si vous tombez entre ses mains, gare à votre bourse !… Boutonnez votre poche ou votre gousset, et ne vous laissez pas attraper !
– Merci du conseil, Atkins. Dites-moi, vous avez déjà causé avec le capitaine Len Guy ?… Lui avez-vous parlé ?…
– Pas encore, monsieur Jeorling… Nous avons le temps… l’Halbrane ne fait que d’arriver et n’a pas même évité sur son ancre au jusant…
– Soit, mais… vous le comprenez… je désire être fixé le plus tôt possible…
– Un peu de patience !
– J’ai hâte de savoir à quoi m’en tenir…
– Eh ! il n’y a rien à craindre, monsieur Jeorling !… Les choses iront toutes seules !… D’ailleurs, à défaut de l’Halbrane, vous ne seriez point embarrassé… Avec la saison de pêche, Christmas-Harbour comptera bientôt plus de navires qu’il n’y a de maisons autour du Cormoran-Vert !… Rapportez-vous-en à moi… Je me charge de votre embarquement ! »
Dans tout cela, rien que des mots, le bosseman d’un côté, maître Atkins de l’autre. Aussi, malgré leurs belles promesses, je résolus de m’adresser directement au capitaine Len Guy, si peu abordable qu’il fût, et de l’entretenir de mon projet, dès que je le rencontrerais seul.
L’occasion ne s’offrit que le lendemain. Jusque-là, j’avais flâné le long du quai, examinant le schooner, un navire de construction remarquable et de grande solidité. Et c’est une qualité indispensable dans ces mers où les glaces dérivent parfois au-delà du cinquantième parallèle.
C’était l’après-midi. Lorsque je m’approchai du capitaine Len Guy, je compris qu’il aurait préféré m’éviter.
À Christmas-Harbour, il va de soi que cette petite population de pêcheurs ne se renouvelle guère. Peut-être, sur les bâtiments, assez nombreux à cette époque, je le répète, quelques Kergueléens prennent-ils du service pour remplacer des absents ou des disparus. Au fond, cette population ne se modifie pas, et le capitaine Len Guy devait la connaître individu par individu.
Dans quelques semaines, il eût pu s’y tromper, alors que toute la flottille aurait versé son personnel sur les quais où régnerait une animation peu habituelle, qui finirait avec la saison. Mais, à cette date, en ce mois d’août, l’Halbrane, profitant d’un hiver dont la douceur avait été véritablement exceptionnelle, était seule au milieu du port.
Il était donc impossible que le capitaine Len Guy n’eût pas deviné en moi un étranger, lors même que le bosseman et l’aubergiste n’eussent pas encore fait de démarche à mon sujet.
Or, son attitude ne pouvait signifier que ceci : ou ma proposition lui avait été communiquée, et il n’entendait pas y donner suite, – ou ni Hurliguerly ni Atkins ne lui avaient parlé depuis la veille. Dans ce dernier cas, s’il s’éloignait de moi, c’est qu’il obéissait à sa nature peu communicative, c’est qu’il ne lui convenait pas d’entrer en relation avec un inconnu.
Cependant l’impatience me saisit. Si ce hérisson me refusait, eh bien ! j’en serais pour un refus. L’obliger à me prendre à son bord malgré lui, je n’en avais pas la prétention. Je n’étais même pas son compatriote. D’ailleurs, aucun consul ni agent américain ne résidait aux Kerguelen, près duquel j’aurais pu me plaindre. Avant tout, il importait que je fusse fixé, et, si je me heurtais à un non ! du capitaine Len Guy, j’en serais quitte pour attendre l’arrivée d’un autre navire plus complaisant, – ce qui ne me retarderait que de deux ou trois semaines.
Au moment où j’allais l’accoster, le lieutenant du bord vint rejoindre son capitaine. Celui-ci profita de l’occasion pour s’éloigner, et, faisant signe à l’officier de le suivre, il contourna le fond du port et disparut à l’angle d’une roche, en remontant la baie sur sa rive septentrionale.
« Au diable ! pensai-je. J’ai tout lieu de croire qu’il me sera difficile d’arriver à mes fins ! Mais ce n’est que partie remise. Demain, dans la matinée, j’irai à bord de l’Halbrane. Qu’il le veuille ou qu’il ne le veuille pas, il faudra bien que ce Len Guy m’entende, et qu’il me réponde oui ou non ! »
D’ailleurs, il se pouvait que, vers l’heure du dîner, le capitaine Len Guy vînt au Cormoran-Vert, où, d’habitude, les marins déjeunaient et dînaient durant les relâches. Après quelques mois de mer, on aime à varier un menu généralement réduit au biscuit et à la viande salée.
La santé l’exige même, et tandis que des vivres frais sont mis à la disposition des équipages, les officiers se trouvent mieux de manger à l’auberge. Je ne doutais pas que mon ami Atkins fût préparé à recevoir convenablement le capitaine, le lieutenant et aussi le bosseman de la goélette.
J’attendis donc, je ne me mis à table que fort tard. J’en fus pour une déception.
Non ! ni le capitaine Len Guy ni personne du bord ne vinrent honorer de leur présence le Cormoran-Vert. Je dus dîner seul, comme je le faisais chaque jour depuis deux mois déjà, car, on se le figure aisément, les clients de maître Atkins ne se renouvelaient guère pendant la mauvaise saison.
Le repas terminé, vers sept heures et demie, la nuit faite, j’allai me promener sur le port, du côté des maisons.
Le quai était désert. Les fenêtres de l’auberge donnaient un peu de clarté. De l’équipage de l’Halbrane, pas un homme à terre. Les canots avaient rallié, et, au bout de leur bosse, se balançaient dans le clapotis de la mer montante.
C’était, vraiment, comme un poste de caserne, ce schooner, où l’on consignait les matelots dès le coucher du soleil. Cette mesure devait singulièrement contrarier ce bavard et ce buveur d’Hurliguerly, trop enclin, je le supposais, à courir d’un cabaret à l’autre, au cours des relâches. Je ne l’aperçus pas plus que son capitaine aux alentours du Cormoran-Vert.
Je restai jusqu’à neuf heures, faisant les cent pas par le travers de la goélette. Graduellement la masse du navire s’était assombrie. Les eaux de la baie ne reflétaient plus qu’un tire-bouchon de lumière, celle du fanal de l’avant, suspendu à l’étai de misaine.
Je revins à l’auberge, où je trouvai Fenimore Atkins fumant sa pipe près de la porte.
« Atkins, lui dis-je, il paraît que le capitaine Len Guy n’aime point à fréquenter votre auberge ?…
– Il y vient quelquefois le dimanche, et c’est aujourd’hui samedi, monsieur Jeorling…
– Vous ne lui avez pas parlé ?…
– Si… me répondit mon hôtelier, d’un ton qui dénotait un visible embarras.
– Vous lui avez annoncé qu’une personne de votre connaissance désirait s’embarquer sur l’Halbrane ?…
– Oui.
– Et qu’a-t-il répondu ?…
– Pas comme je l’aurais voulu ni comme vous le désirez, monsieur Jeorling…
– Il refuse ?…
– À peu près, si c’est un refus que de m’avoir dit : « Atkins, ma goélette n’est pas faite pour recevoir des passagers… Je n’en ai jamais pris, et ne compte point en jamais prendre. »
Je dormis mal. À plusieurs reprises, je « rêvai que je rêvais ». Or – c’est une observation d’Edgar Poe – quand on soupçonne que l’on rêve, on se réveille presque aussitôt.
Je me réveillai donc, et toujours très monté contre ce capitaine Len Guy. L’idée de m’embarquer sur l’Halbrane, à son départ des Kerguelen, était enracinée dans ma tête. Maître Atkins n’avait cessé de me vanter ce navire, invariablement le premier de l’année à rallier Christmas-Harbour. Comptant les jours, comptant les heures, que de fois je m’étais vu à bord de cette goélette, au large de l’archipel, cap à l’ouest, en direction sur la côte américaine ! Mon aubergiste ne mettait pas en doute la complaisance du capitaine Len Guy, qui serait d’accord avec son intérêt. On ne voit guère un navire de commerce refuser un passager, lorsque cela ne doit pas le contraindre à modifier son itinéraire, et s’il peut retirer un bon prix du passage. Qui aurait cru cela ?…
Aussi, grosse colère que je sentais couver en moi contre ce peu complaisant personnage. Ma bile s’échauffait, mes nerfs se tendaient. Un obstacle venait de surgir sur ma route, et devant lequel je me cabrais.
Ce fut une mauvaise nuit d’indignation fiévreuse, et le calme ne me revint qu’au lever du jour.
Au surplus, j’avais résolu de m’expliquer avec le capitaine Len Guy, sur son déplorable procédé. Peut-être n’obtiendrais-je rien, mais, du moins, j’aurais dit ce que j’avais sur le cœur.
Maître Atkins avait parlé pour recevoir la réponse que l’on sait. Quant à cet obligeant Hurliguerly, si pressé de m’offrir son influence et ses services, s’était-il hasardé à tenir sa promesse ?… Je ne savais, ne l’ayant point rencontré. En tout cas, il n’avait pu être plus heureux que l’hôtelier du Cormoran-Vert.
Je sortis vers huit heures du matin. Il faisait un temps de chien, comme disent les Français – ou pour employer une expression plus juste –, un chien de temps. De la pluie, mêlée de neige, une bourrasque tombant de l’ouest par-dessus les montagnes du fond, des nuages dégringolant des basses zones, une avalanche d’air et d’eau. Que le capitaine Len Guy fût descendu à terre pour se tremper jusqu’aux os dans les rafales, ce n’était point à supposer.
En effet, personne sur le quai. Quelques barques de pêche avaient quitté le port avant la tourmente, et, sans doute, s’étaient mises à l’abri au fond des criques que ni la mer ni le vent ne pouvaient battre. Quant à me rendre à bord de l’Halbrane, je n’aurais pu le faire sans héler une de ses embarcations, et le bosseman n’eût pas pris sur lui de me l’envoyer.
« D’ailleurs, pensai-je, sur le pont de sa goélette, le capitaine est chez lui, et, pour ce que je compte lui répondre s’il s’obstine dans son inqualifiable refus, mieux vaut un terrain neutre. Je vais le guetter de ma fenêtre, et, si son canot le met à quai, il ne parviendra pas à m’éviter cette fois. »
De retour au Cormoran-Vert, je me postai derrière ma vitre ruisselante dont j’essuyai la buée, ne m’inquiétant guère de la bourrasque qui s’engouffrait à travers la cheminée et chassait les cendres de l’âtre.
J’attendis, nerveux, impatient, rongeant mon frein, dans un état d’irritation croissante.
Deux heures s’écoulèrent. Et, ainsi que cela arrive fréquemment grâce à l’instabilité des vents des Kerguelen, ce fut le temps qui se calma avant moi.
Vers onze heures, les hauts nuages de l’est prirent le dessus, et la tourmente alla s’épuiser à l’opposé des montagnes.
J’ouvris ma fenêtre.
En ce moment, une des embarcations de l’Halbrane se prépara à larguer sa bosse. Un matelot y descendit, arma deux avirons en couple, tandis qu’un homme s’asseyait, à l’arrière, sans tenir les tireveilles du gouvernail. Du reste, une cinquantaine de toises entre le schooner et le quai, pas davantage. Le canot accosta. L’homme sauta à terre.
C’était le capitaine Len Guy.
En quelques secondes, j’eus franchi le seuil de l’auberge, et je m’arrêtai devant le capitaine, très empêché, quoi qu’il en eût, de parer l’abordage.
« Monsieur… » lui dis-je, d’un ton sec et froid – froid comme le temps depuis que les vents soufflaient de l’est.
Le capitaine Len Guy me regarda fixement, et je fus frappé de la tristesse de ses yeux d’un noir d’encre. Puis, la voix basse, les paroles à peine chuchotées :
« Vous êtes étranger ?… me demanda-t-il.
– Étranger aux Kerguelen… oui, répondis-je.
– De nationalité anglaise ?…
– Non… américaine. »
Il me salua d’un geste bref, et je lui rendis le même salut.
« Monsieur, repris-je, j’ai lieu de croire que maître Atkins, du Cormoran-Vert, vous a touché quelques mots d’une proposition à mon sujet. Cette proposition, ce me semble, méritait un accueil favorable de la part d’un…
– La proposition d’embarquer sur ma goélette ?… répondit le capitaine Len Guy.
– Précisément.
– Je regrette, monsieur, de n’avoir pu donner suite à cette demande…
– Me direz-vous pourquoi ?…
– Parce que je n’ai pas l’habitude d’avoir des passagers à mon bord, – première raison.
– Et la seconde, capitaine ?…
– Parce que l’itinéraire de l’Halbrane n’est jamais arrêté d’avance. Elle part pour un port et va à un autre, suivant que j’y trouve mon avantage. Apprenez, monsieur, que je ne suis point au service d’un armateur. La goélette m’appartient en grande partie, et je n’ai d’ordre à recevoir de personne pour ses traversées.
– Alors il ne dépend que de vous, monsieur, de m’accorder passage…
– Soit, mais je ne puis vous répondre que par un refus – à mon extrême regret.
– Peut-être changerez-vous d’avis, capitaine, lorsque vous saurez que peu m’importe la destination de votre goélette… Il n’est pas déraisonnable de supposer qu’elle ira quelque part…
– Quelque part, en effet… »
Et, à ce moment, il me sembla que le capitaine Len Guy jetait un long regard vers l’horizon du sud.
« Eh bien, monsieur, repris-je, aller ici ou là m’est presque indifférent… Ce que je désirais avant tout, c’était de quitter les Kerguelen par la plus prochaine occasion qui me serait offerte… »
Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et demeura pensif, sans chercher à me fausser compagnie.
« Vous me faites l’honneur de m’écouter, monsieur ?… demandai-je d’un ton assez vif.
– Oui, monsieur.
– J’ajouterai donc que, sauf erreur, et si l’itinéraire de votre goélette n’a pas été modifié, vous aviez l’intention de partir de Christmas-Harbour pour Tristan d’Acunha…
– Peut-être à Tristan d’Acunha… peut-être au Cap… peut-être… aux Falklands… peut-être ailleurs…
– Eh bien, capitaine Guy, c’est précisément ailleurs où je désire aller ! » répliquai-je ironiquement, en faisant effort pour contenir mon irritation.
Alors un changement singulier s’opéra dans l’attitude du capitaine Len Guy. Sa voix s’altéra, devint plus dure, plus cassante. En termes nets et précis, il me fit comprendre que toute insistance était inutile, que notre entretien avait déjà trop duré, que le temps le pressait, que ses affaires l’appelaient au bureau du port… enfin que nous nous étions dit, et de très suffisante façon, tout ce que nous pouvions avoir à nous dire…
J’avais étendu le bras pour le retenir – le saisir serait un mot plus juste –, et la conversation, mal commencée, risquait de plus mal finir, lorsque ce bizarre personnage se retourna vers moi, et d’un ton adouci, il s’exprima de la sorte :
« Croyez bien, monsieur, qu’il m’en coûte de n’être point en état de vous satisfaire, et de montrer peu d’obligeance envers un Américain. Mais je ne saurais modifier ma conduite. Au cours de la navigation de l’Halbrane, il peut survenir tel ou tel incident imprévu qui rendrait gênante la présence d’un passager… même aussi accommodant que vous l’êtes… Ce serait m’exposer à ne pouvoir profiter de chances que je recherche…
– Je vous ai dit, capitaine, et je vous le répète, que si mon intention est de retourner en Amérique, au Connecticut, il m’est indifférent que ce soit en trois mois ou en six, par un chemin plutôt que par un autre, – et dût votre goélette s’enfoncer au milieu des mers antarctiques…
– Les mers antarctiques ! » s’écria le capitaine Len Guy d’une voix interrogatrice, tandis que son regard me fouillait le cœur comme s’il eût été armé d’une pointe.
« Pourquoi parlez-vous des mers antarctiques ?… reprit-il en me saisissant la main.
– Mais comme je vous aurais parlé des mers boréales… du pôle Nord aussi bien que du pôle Sud… »
Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et je crus voir une larme glisser de ses yeux. Puis, se rejetant dans un autre ordre d’idées, désireux de couper court à quelque cuisant souvenir, évoqué par ma réponse :
« Ce pôle Sud, dit-il, qui oserait s’aventurer…
– L’atteindre est difficile… et cela serait sans utilité, répliquai-je. Il se rencontre pourtant des caractères assez aventureux pour se lancer dans de telles entreprises.
– Oui… aventureux !… murmura le capitaine Len Guy.
– Et, tenez, repris-je, voici que les États-Unis font encore une tentative avec la division de Charles Wilkes, le Vancouver, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish et plusieurs conserves…
– Les États-Unis, monsieur Jeorling ?… Vous affirmez qu’une expédition est envoyée par le gouvernement fédéral dans les mers australes ?…
– Le fait est certain, et, l’année dernière, avant mon départ d’Amérique, j’apprenais que cette division venait de prendre la mer. Il y a un an de cela, et il est fort possible que l’audacieux Wilkes ait poussé ses reconnaissances plus loin que les autres découvreurs ne l’avaient fait avant lui. »
Le capitaine Len Guy était redevenu silencieux, et il ne sortit de cette inexplicable préoccupation que pour dire :
« Dans tous les cas, si Wilkes parvient à franchir le cercle polaire, puis la banquise, il est douteux qu’il dépasse de plus hautes latitudes que…
– Que ses prédécesseurs Bellingshausen, Forster, Kendall, Biscoe, Morrell, Kemp, Belleny… répondis-je.
– Et que… ajouta le capitaine Len Guy.
– De qui voulez-vous parler ?… demandai-je.
– Vous êtes originaire du Connecticut, monsieur ?… dit brusquement le capitaine Len Guy.
– Du Connecticut.
– Et plus spécialement ?…
– D’Hartford.
– Connaissez-vous l’île Nantucket ?…
– Je l’ai visitée à plusieurs reprises.
– Vous le savez, je pense, dit le capitaine Len Guy en me regardant, les yeux dans les yeux, c’est là que votre romancier Edgar Poe a fait naître son héros, Arthur Gordon Pym…
– En effet, répondis-je – cela me revient à la mémoire –, le début de ce roman est placé à l’île Nantucket.
– Vous dites… ce roman ?… C’est bien le mot dont vous vous êtes servi ?…
– Sans doute, capitaine…
– Oui… et vous parlez comme tout le monde !… Mais, pardon, monsieur, je ne puis attendre plus longtemps… Je regrette… très sincèrement de ne pouvoir vous rendre ce service… Ne croyez pas que la réflexion puisse modifier mes idées relativement à votre proposition… D’ailleurs, vous n’aurez que quelques jours à attendre… La saison va s’ouvrir… Les navires de commerce, les baleiniers relâcheront à Christmas-Harbour, et il vous sera loisible d’embarquer sur l’un d’eux… avec la certitude d’aller là où vos convenances vous appellent… Je regrette, monsieur, je regrette, vivement… et vous donne bien le salut ! »
Sur ces derniers mots, le capitaine Len Guy se retira, et l’entretien finit tout autrement que je ne le supposais… je veux dire d’une façon polie quoique formelle.
Comme il ne sert à rien de s’entêter contre l’impossible, j’abandonnai l’espoir de naviguer à bord de l’Halbrane, tout en gardant rancune à son maudit commandant. Et pourquoi ne l’avouerai-je pas ? Ma curiosité était éveillée. Je sentais un mystère au fond de cette âme de marin, et il m’aurait plu de le pénétrer. Le tour imprévu de notre conversation, ce nom d’Arthur Pym prononcé d’une façon si inopinée, les interrogations sur l’île Nantucket, l’effet produit par cette nouvelle qu’une campagne à travers les mers australes se poursuivait alors sous le commandement de Wilkes, cette affirmation que le navigateur américain ne s’avancerait pas plus avant dans le sud que… De qui donc avait voulu parler le capitaine Len Guy ?… Tout cela était matière à réflexions pour un esprit aussi positif que le mien…
Ce jour-là, maître Atkins voulut savoir si le capitaine Len Guy s’était montré de meilleure composition… Avais-je obtenu l’autorisation d’occuper une des cabines de la goélette ?… Je dus avouer à mon hôtelier que je n’avais pas été plus heureux que lui dans mes négociations… Cela ne laissa pas de le surprendre. Il ne comprenait rien aux refus du capitaine, à son entêtement… Il ne le reconnaissait plus… D’où provenait ce changement ?… Et – ce qui le touchait d’une façon plus directe –, c’est que, par contradiction avec ce qui se faisait pendant les relâches, le Cormoran-Vert n’avait été fréquenté ni des hommes de l’Halbrane ni de leur officier. Il semblait que l’équipage obéissait à un ordre. Deux ou trois fois seulement, le bosseman vint s’installer dans la salle de l’auberge, et ce fut tout. De là, gros désappointement de maître Atkins.
En ce qui concerne Hurliguerly, après s’être si imprudemment avancé, je compris qu’il ne tenait plus à continuer avec moi des relations à tout le moins inutiles. Avait-il tenté d’ébranler son chef, je ne saurais le dire, et, en somme, il en eût été, à coup sûr, pour son insistance.
Pendant les trois jours qui suivirent, 10, 11 et 12 août, les travaux de ravitaillement et de réparation furent poussés à bord de la goélette. On voyait l’équipage allant et venant sur le pont, – les matelots visiter la mâture, changer les manœuvres courantes, raidir les haubans et galhaubans qui avaient molli pendant la dernière traversée, repeindre les hauts et les bastingages détériorés sous les paquets de mer, réenverguer des voiles neuves, raccommoder les vieilles dont on pourrait encore se servir par beau temps, calfater çà et là les coutures du bordé et du pont à grands coups de maillet.
Ce travail s’accomplissait avec régularité, sans ces cris, ces interpellations, ces querelles, trop ordinaires parmi les marins au mouillage. L’Halbrane devait être bien commandée, son équipage très tenu, très discipliné, silencieux même. Peut-être le bosseman contrastait-il avec ses camarades, car il m’avait paru porté à rire, à plaisanter, à bavarder surtout, – à moins qu’il ne fût démangé de la langue que lorsqu’il descendait à terre.
Enfin, on apprit que le départ de la goélette était fixé au 15 août, et, la veille, je n’avais pas encore lieu de penser que le capitaine Len Guy fût revenu sur son refus si catégorique.
Du reste, je n’y songeais guère, ayant pris mon parti de ce contretemps. Toute envie de récriminer m’était passée. Je n’eusse pas permis à maître Atkins de tenter une autre démarche. Lorsque le capitaine Len Guy et moi, nous nous rencontrions sur le quai, c’était comme des gens qui ne se connaissent même pas, qui ne se sont jamais vus. Il passait d’un côté, moi de l’autre. Je dois observer, cependant, qu’une ou deux fois, quelque hésitation se manifesta dans son attitude… Il semblait qu’il voulût m’adresser la parole… qu’il y fût poussé par un secret instinct… Il ne l’avait point fait, et je n’étais pas un homme à provoquer une explication nouvelle… Au surplus – j’en fus informé le jour même –, Fenimore Atkins, contre ma formelle défense, avait sollicité le capitaine Len Guy à mon sujet sans rien obtenir. C’était une affaire « classée », comme on dit, et pourtant tel n’était pas l’avis du bosseman…
En effet, Hurliguerly, interpellé par l’hôtelier du Cormoran-Vert, contestait que la partie fût définitivement perdue.
« Il est très possible, répétait-il, que le capitaine n’ait pas lâché son dernier mot ! »
Mais s’appuyer sur les dires de ce hâbleur, c’eût été introduire un terme faux dans une équation, et, je l’affirme, le prochain départ du schooner m’était indifférent.
Je ne songeais plus qu’à guetter l’apparition de quelque autre navire au large.
« Encore une semaine ou deux, me répétait mon aubergiste, et vous serez plus heureux, monsieur Jeorling, que vous ne l’avez été avec le capitaine Len Guy. Il s’en trouvera plus d’un qui ne demandera pas mieux…
– Sans doute, Atkins, mais n’oubliez pas que la plupart des bâtiments à destination de la pêche aux Kerguelen, y séjournent pendant cinq ou six mois, et si je dois attendre de tels délais pour reprendre la mer…
– Pas tous, monsieur Jeorling, pas tous !… Il en est qui ne font que toucher à Christmas-Harbour… Une bonne occasion se présentera, et vous n’aurez point à vous repentir d’avoir manqué votre embarquement sur l’Halbrane… »
Je ne sais si j’aurai à m’en repentir ou non, mais – ce qui est certain –, c’est qu’il était écrit là-haut que je quitterais les Kerguelen comme passager de la goélette, et qu’elle allait m’entraîner dans la plus extraordinaire des aventures dont les annales maritimes devaient retentir à cette époque.
Dans la soirée du 14 août, vers sept heures et demie, lorsque la nuit enveloppait déjà l’île, je flânais, après mon dîner, sur le quai au nord de la baie. Le temps était sec, le ciel pointillé d’étoiles, l’air vif, le froid piquant. En ces conditions, ma promenade ne pouvait se prolonger.
Donc, une demi-heure plus tard, je me dirigeais vers le Cormoran-Vert, lorsqu’un individu me croisa, hésita, revint sur ses pas et s’arrêta.
L’obscurité était assez profonde pour qu’il ne me fût pas aisé de le reconnaître. Mais, à sa voix, à son chuchotement caractéristique, pas d’erreur possible. Le capitaine Len Guy était devant moi.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, c’est demain que l’Halbrane doit mettre à la voile… demain matin… avec le jusant…
– À quoi bon me le faire savoir, répliquai-je, puisque vous refusez…
– Monsieur… j’ai réfléchi, et si vous n’avez pas changé d’idée, trouvez-vous à bord à sept heures…
– Ma foi, capitaine, répondis-je, je ne m’attendais guère à ce revirement de votre part…
– J’ai réfléchi, je vous le répète, et j’ajoute que l’Halbrane fera directement route sur Tristan d’Acunha, – ce qui vous convient… je suppose ?…
– C’est au mieux, capitaine. Demain matin, à sept heures, je serai à bord…
– Où votre cabine est préparée.
– Quant au prix du passage… dis-je.
– Nous le réglerons plus tard, répliqua le capitaine Len Guy, et à votre satisfaction. À demain donc…
– À demain. »
Mon bras s’était tendu vers cet homme bizarre pour sceller notre engagement. Sans doute, l’obscurité l’empêcha de voir ce geste, car il n’y répondit pas, et, s’éloignant d’un pas rapide, il rejoignit son canot, qui le ramena en quelques coups d’aviron.
Très surpris, je l’étais, et maître Atkins le fut au même degré que moi, lorsque, de retour dans la salle du Cormoran-Vert, je l’eus mis au courant.
« Allons, me répondit-il, ce vieux renard d’Hurliguerly avait décidément raison !… Cela n’empêche pas que son diable de capitaine ne soit plus capricieux qu’une fille mal élevée !… Pourvu qu’il ne change pas d’idée au moment de partir ! »
Hypothèse inadmissible, et, en y réfléchissant, je pensai que cette façon d’agir ne comportait ni fantaisie ni caprice. Si le capitaine Len Guy était revenu sur son refus, c’est qu’il avait un intérêt quelconque à ce que je fusse son passager. À mon avis, ce revirement devait tenir à ce que je lui avais dit relativement au Connecticut et à l’île Nantucket. Maintenant, en quoi cela pouvait-il l’intéresser, je laissais à l’avenir le soin de me l’apprendre.
Mes préparatifs furent rapidement terminés. Je suis, d’ailleurs, de ces voyageurs pratiques qui ne s’encombrent jamais de bagages, et feraient le tour du monde une sacoche au côté et une valise à la main. Le plus gros de mon matériel consistait en ces vêtements fourrés, dont l’indispensabilité s’impose à quiconque navigue à travers les hautes latitudes. Lorsque l’on parcourt l’Atlantique méridional, c’est le moins que de telles précautions soient prises par prudence.
Le lendemain, 15, avant le lever du jour, je fis mes adieux au brave et digne Atkins. Je n’avais eu qu’à me louer des attentions et de l’obligeance de mon compatriote, exilé sur ces îles de la Désolation, où les siens et lui vivaient heureux en somme. Le serviable aubergiste parut très sensible aux remerciements que je lui adressai. Ayant souci de mon intérêt, il avait hâte de me savoir à bord, craignant toujours – c’est l’expression dont il se servit – que le capitaine Len Guy eût « changé ses amures » depuis la veille. Il me le répéta même avec insistance, et m’avoua que, pendant la nuit, il s’était mis plusieurs fois à sa fenêtre, afin de s’assurer que l’Halbrane était toujours à son mouillage au milieu de Christmas-Harbour. Il ne fut délivré de ses inquiétudes – que je ne partageais aucunement – qu’à l’heure où l’aube commença de poindre.
Maître Atkins voulut m’accompagner à bord, afin de prendre congé du capitaine Len Guy et du bosseman. Un canot attendait au quai, et il nous transporta tous les deux à l’échelle de la goélette, déjà évitée de jusant.
La première personne que je rencontrai sur le pont fut Hurliguerly. Il me lança un coup d’œil de triomphe. C’était aussi clair que s’il m’eût dit :
« Hein ! vous le voyez !… Notre difficultueux capitaine a fini par vous accepter… Et à qui devez-vous cela, si ce n’est à ce brave homme de bosseman, qui vous a servi de son mieux et n’a point surfait son influence ?… »
Était-ce la vérité ?… J’avais de fortes raisons pour ne pas l’admettre sans grande réserve. Peu importait, après tout. L’Halbrane allait lever l’ancre et j’étais à bord.
Le capitaine Len Guy se montra presque aussitôt sur le pont. Ce dont je ne songeai point à m’étonner autrement, c’est qu’il ne parut même pas remarquer ma présence.
Les préparatifs de l’appareillage étaient commencés, voiles retirées de leurs étuis, manœuvres prêtes, drisses et écoutes parées. Le lieutenant, à l’avant, surveillait le virage du cabestan, et l’ancre ne tarderait pas de venir à pic.
Maître Atkins s’approcha alors du capitaine Len Guy et, d’une voix engageante :
« À l’année prochaine ! dit-il.
– S’il plaît à Dieu, monsieur Atkins ! »
Leurs mains se pressèrent. Puis le bosseman vint à son tour vigoureusement serrer celle de l’aubergiste du Cormoran-Vert, que le canot ramena à quai.
À huit heures, dès que le jusant fût bien établi, l’Halbrane éventa ses basses voiles, prit les amures à bâbord, évolua pour redescendre la baie de Christmas-Harbour sous une petite brise de nord, et, une fois au large, mit le cap au nord-ouest.
Avec les dernières heures de l’après-midi disparurent les cimes blanches du Table-Mount et de l’Havergal, sommets aigus, qui s’élèvent, l’un à deux l’autre à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Jamais, peut-être, traversée n’offrit un début plus heureux ! Et, par une chance inespérée, au lieu que l’incompréhensible refus du capitaine Len Guy m’eût laissé, pour quelques semaines encore, à Christmas-Harbour, voici qu’une jolie brise m’entraînait loin de ce groupe, vent sous vergue, sur une mer à peine clapotante, avec une vitesse de huit à neuf milles à l’heure.
L’intérieur de l’Halbrane répondait à son extérieur. Tenue parfaite, propreté minutieuse de galiote hollandaise, dans le rouf comme dans le poste de l’équipage.
À l’avant du rouf, à bâbord, se trouvait la cabine du capitaine Len Guy, lequel, par un châssis vitré qui se rabattait, pouvait surveiller le pont et, au besoin, transmettre ses ordres aux hommes de quart, postés entre le grand mât et le mât de misaine. À tribord, disposition identique pour la cabine du lieutenant. Toutes deux possédaient un cadre étroit, une armoire de médiocre capacité, un fauteuil paillé, une table fixée au plancher, une lampe de roulis suspendue au-dessus, divers instruments nautiques, baromètre, thermomètre à mercure, sextant, montre marine renfermée dans la sciure de sa boîte de chêne, et qui n’en sortait qu’au moment où le capitaine se disposait à prendre hauteur.
Deux autres cabines étaient ménagées à l’arrière du rouf, dont la partie médiane servait de carré, avec la table à manger entre des bancs de bois à dossiers mobiles.
L’une de ces cabines avait été préparée pour me recevoir. Elle était éclairée par deux châssis qui s’ouvraient l’un sur la coursive latérale au rouf, l’autre sur l’arrière. En cet endroit, l’homme de barre se tenait debout devant la roue du gouvernail, au-dessus de laquelle passait le gui de la brigantine, lequel se prolongeait de plusieurs pieds au-delà du couronnement, – ce qui rendait la goélette très ardente.
Ma cabine mesurait huit pieds sur cinq. Habitué aux nécessités de la navigation, il ne m’en fallait pas davantage comme espace, – ni comme mobilier : une table, une armoire, un fauteuil canné, une toilette sur pied de fer, un cadre dont le maigre matelas aurait sans doute provoqué quelques récriminations chez un passager moins accommodant. Il ne s’agissait, d’ailleurs, que d’une traversée relativement courte, puisque l’Halbrane me débarquerait à Tristan d’Acunha. J’entrai donc en possession de cette cabine que je ne devais pas occuper plus de quatre à cinq semaines.
Sur l’avant du mât de misaine, assez rapproché du centre – ce qui allongeait le bordé de la trinquette –, était amarrée la cuisine par des saisines solides. Au-delà s’ouvrait le capot, doublé de grosse toile cirée. Par une échelle il donnait accès au poste de l’équipage et à l’entrepont. Par mauvais temps, on rabaissait hermétiquement ce capot, et le poste était à l’abri des paquets de mer qui se brisaient contre les joues du navire.
Les huit hommes de l’équipage avaient nom Martin Holt, maître voilier ; Hardie, maître calfat ; Rogers, Drap, Francis, Gratian, Burry, Stern, matelots de vingt-cinq à trente-cinq ans d’âge, tous Anglais des côtes de la Manche et du canal Saint-Georges, tous très entendus à leur métier, tous remarquablement disciplinés sous une main de fer.
J’ai à le noter dès le début : l’homme, d’une énergie exceptionnelle, auquel ils obéissaient sur un mot, sur un geste, ce n’était pas le capitaine de l’Halbrane, c’était le second officier, le lieutenant Jem West, à cette époque dans sa trente-deuxième année.
Je n’ai jamais rencontré, au cours de mes voyages à travers les océans, un caractère de pareille trempe. Jem West était né sur mer, n’ayant vécu, pendant son enfance, qu’à bord d’une gabare, dont son père était le patron et sur laquelle vivait toute la famille. À aucune époque de son existence, il n’avait respiré d’autre air que l’air salin de la Manche, de l’Atlantique ou du Pacifique. Durant les relâches, il ne débarquait que pour les nécessités de son service, fût-ce à l’État ou au commerce. S’agissait-il de quitter un navire pour un autre, il y portait son sac de toile, et n’en bougeait plus. Marin dans l’âme, ce métier était toute sa vie. Lorsqu’il ne naviguait pas au réel, il naviguait à l’imaginaire. Après avoir été mousse, novice, matelot, il devint quartier-maître, puis maître, puis lieutenant, et maintenant il remplissait les fonctions de second de l’Halbrane, sous le commandement du capitaine Len Guy.
Jem West n’avait même pas l’ambition d’arriver plus haut ; il ne cherchait pas à faire fortune ; il ne s’occupait ni d’acheter ni de vendre une cargaison. L’arrimer, oui, parce que l’arrimage est de première considération pour qu’un bâtiment porte bien sa toile. Quant aux détails de la navigation, de la science maritime, l’installation du gréement, l’utilisation de l’énergie vélique, la manœuvre sous toutes les allures, les appareillages, les mouillages, la lutte contre les éléments, les observations de longitude et de latitude, bref tout ce qui concerne cet admirable engin qu’est le navire à voiles, Jem West s’y entendait comme pas un.
Voici maintenant le lieutenant au physique : taille moyenne, plutôt maigre, tout nerfs et tout muscles, membres vigoureux, d’une agilité de gymnaste, un regard de marin d’une extraordinaire portée et d’une pénétration surprenante, la figure hâlée, les cheveux drus et courts, les joues et le menton imberbes, les traits réguliers, la physionomie dénotant l’énergie, l’audace et la force physique à leur maximum de tension.
Jem West parlait peu – seulement lorsqu’on l’interrogeait. Il donnait ses ordres d’une voix claire, en mots nets, ne les répétant pas, de manière à être compris du premier coup –, et on le comprenait.
J’appelle l’attention sur ce type d’officier de la marine marchande, qui était dévoué corps et âme au capitaine Len Guy comme à la goélette Halbrane. Il semblait qu’il fût un des organes essentiels de son navire, que cet assemblage de bois, de fer, de toile, de cuivre, de chanvre, tînt de lui sa puissance vitale, qu’il y eût identification complète entre l’un construit par l’homme, et l’autre créé par Dieu. Et si l’Halbrane avait un cœur, c’était dans la poitrine de Jem West qu’il battait.
Je compléterai les renseignements sur le personnel, en citant le cuisinier du bord, – un nègre de la côte d’Afrique, nommé Endicott, âgé d’une trentaine d’années, et qui remplissait depuis huit ans les fonctions de coy ou de coq sous les ordres du capitaine Len Guy. Le bosseman et lui s’entendaient à merveille et causaient le plus souvent ensemble en vrais camarades. Il faut dire que Hurliguerly se prétendait possesseur de merveilleuses recettes culinaires dont Endicott essayait quelquefois, sans jamais attirer l’attention des indifférents convives du carré.
L’Halbrane était partie dans d’excellentes conditions. Il faisait un froid vif, car, sous le 48e parallèle sud, au mois d’août, c’est encore l’hiver qui enveloppe cette portion du Pacifique. Mais la mer était belle, la brise très franchement établie à l’est-sud-est. Si ce temps durait – ce qui était à prévoir et à souhaiter –, nous n’aurions pas à changer une seule fois nos amures, et seulement à mollir les écoutes en douceur, pour nous élever jusqu’aux travers de Tristan d’Acunha.
La vie à bord était très régulière, très simple, et – ce qui est acceptable en mer – d’une monotonie non dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me plaignais pas de mon isolement. Peut-être ma curiosité eût-elle demandé à se satisfaire sur un seul point : pourquoi le capitaine Len Guy était-il revenu sur son premier refus à mon égard ?… Interroger là-dessus le lieutenant eût été peine perdue. D’ailleurs, connaissait-il les secrets de son chef ?… Cela ne relevait pas directement de son service, et, je l’ai marqué, il ne s’occupait de rien en dehors de ses fonctions. Et puis, des réponses monosyllabiques de Jem West qu’aurais-je pu tirer ?… Entre nous, pendant les deux repas du matin et le repas du soir, il ne s’échangeait pas dix paroles. Je dois avouer, toutefois, que je surprenais souvent le regard du capitaine Len Guy obstinément fixé sur ma personne, comme s’il avait le désir de m’interroger. Il semblait qu’il eût quelque chose à apprendre de moi, tandis que c’était moi, au contraire, qui avais quelque chose à apprendre de lui. La vérité est que l’on restait muet de part et d’autre.
Au surplus, si j’eusse été démangé de causerie, il aurait suffi de m’adresser au bosseman. Toujours prêt à moudre des phrases, celui-là ! Mais qu’aurait-il pu me dire de nature à m’intéresser ? J’ajouterai qu’il ne manquait jamais de me souhaiter le bonjour et le bonsoir avec une invariable prolixité. Puis… étais-je content de la vie du bord ?… La cuisine me convenait-elle ?… Voulais-je qu’il recommandât certains plats de sa façon à ce moricaud d’Endicott ?…
« Je vous remercie, Hurliguerly, lui répondis-je un jour.
L’ordinaire me suffit… Il est très acceptable… et je n’étais pas mieux traité chez votre ami du Cormoran-Vert.
– Ah ! ce diable d’Atkins !… Un brave homme au fond…
– C’est bien mon avis.
– Conçoit-on, monsieur Jeorling, que lui, un Américain, ait consenti à se reléguer aux Kerguelen avec sa famille ?…
– Et pourquoi pas ?…
– Et qu’il s’y trouve heureux !…
– Ce n’est point déjà tant sot, bosseman !
– Bon ! si Atkins me proposait de changer avec lui, il serait le mal venu, car je me flatte d’avoir une vie agréable !
– Mes compliments, Hurliguerly !
– Eh ! savez-vous bien, monsieur Jeorling, que d’avoir mis son sac à bord d’un navire comme l’Halbrane, c’est une chance qui ne se rencontre pas deux fois dans l’existence !… Notre capitaine ne parle pas beaucoup, c’est vrai, notre lieutenant use encore moins sa langue…
– Je m’en suis aperçu, déclarai-je.
– N’importe ! monsieur Jeorling, ce sont deux fiers marins, je vous en donne l’assurance ! Vous les regretterez, quand vous débarquerez à Tristan…
– Je suis heureux de vous l’entendre dire, bosseman.
– Et remarquez que cela ne tardera guère avec cette brise du sud-est par la hanche et une mer qui ne lève que lorsque cachalots et baleines veulent bien la secouer en dessous ! Vous le verrez, monsieur Jeorling, nous ne dépenserons pas dix jours à dévorer les treize cents milles qui séparent les Kerguelen des îles du Prince-Édouard, ni quinze pour les deux mille trois cents qui séparent ces dernières de Tristan d’Acunha !
– Inutile de se prononcer, bosseman. Il faut que le temps persiste, et qui veut mentir n’a qu’à prédire le temps… C’est un dicton de marin, bon à connaître ! »
Quoi qu’il en soit, le temps persista. Aussi, le 18 août, dans l’après-midi, la vigie signalait-elle, tribord devant, les montagnes du groupe Crozet, par 42° 59’ de latitude sud et 48° de longitude est, dont la hauteur est comprise entre six cents et sept cents toises au-dessus du niveau de la mer.
Le lendemain, on laissa sur bâbord les îles Possession et Schveine, fréquentées seulement pendant la saison de pêche. Pour uniques habitants, à cette époque, rien que des oiseaux, des troupes de pingouins, des bandes de ces chionis dont le vol imite celui du pigeon, et que, pour ce motif, les baleiniers ont nommés « white-pigeons ». À travers les capricieuses criques du mont Crozet s’épanchait le trop-plein des glaciers en épaisses nappes, lentes et rugueuses, et pendant quelques heures encore je pus apercevoir ses contours. Puis tout se réduisit à une dernière blancheur, tracée à la ligne d’horizon sur laquelle s’arrondissaient de neigeuses coupoles du groupe.
L’approche d’une terre est un incident maritime qui a toujours son intérêt. L’idée me vint que le capitaine Len Guy aurait eu là l’occasion de rompre le silence vis-à-vis de son passager… Il ne le fit point.
Si les pronostics du bosseman se réalisaient, trois jours ne s’écouleraient pas sans que les pics de l’île Marion et de l’île du Prince-Édouard fussent relevés dans le nord-ouest. On ne devait pas y relâcher, d’ailleurs. C’était aux aiguades de Tristan d’Acunha que l’Halbrane renouvellerait sa provision d’eau.
Je pensais donc que la monotonie de notre traversée ne serait interrompue par aucun incident de mer ou autre. Or, dans la matinée du 20, Jem West étant de quart, après la première observation d’angle horaire, le capitaine Len Guy, à mon extrême surprise, monta sur le pont, suivit une des coursives latérales au rouf, et vint se poster à l’arrière, devant l’habitacle, dont il regarda le cadran, plutôt par habitude que par nécessité.
Assis près du couronnement, avais-je été seulement aperçu du capitaine ?… Je n’aurais pu le dire, et il est certain que ma présence n’attira point son attention.
J’étais, pour ma part, très résolu à ne pas plus m’occuper de lui qu’il ne s’occupait de moi, et je restai accoudé contre la lisse.
Le capitaine Len Guy fit quelques pas, se pencha au-dessus du bastingage, observa le long sillage traînant à l’arrière, qui ressemblait à un ruban de dentelle blanche étroit et plat, tant les fines façons de la goélette se dérobaient rapidement à la résistance des eaux.
En cet endroit, on ne pouvait alors être entendu que d’une seule personne, – l’homme de barre, le matelot Stern, qui, la main sur les poignées de la roue, maintenait l’Halbrane contre les capricieuses embardées que provoque l’allure du grand largue.
Il paraît, toutefois, que, de cela, le capitaine Len Guy ne s’inquiétait guère, car il s’approcha de moi et, de sa voix toujours chuchotante, me dit :
« Monsieur… j’aurais à vous parler…
– Je suis prêt à vous entendre, capitaine.
– Je ne l’ai pas fait jusqu’à aujourd’hui… étant d’un naturel peu causeur… je l’avoue… Et puis… auriez-vous pris intérêt à ma conversation ?…
– Vous avez tort d’en douter, répliquai-je, et votre conversation ne peut qu’être des plus intéressantes. »
Je pense qu’il ne vit rien d’ironique dans cette réponse, – ou, du moins, il ne le témoigna pas.
« Je vous écoute », ajoutai-je.
Le capitaine Len Guy sembla hésiter, montrant l’attitude d’un homme qui, sur le point de parler, se demande s’il ne ferait pas mieux de se taire.
« Monsieur Jeorling, demanda-t-il, avez-vous cherché à savoir pour quelle raison j’avais changé d’avis au sujet de votre embarquement ?…
– J’ai cherché, en effet, et je n’ai pas trouvé, capitaine. Peut-être, en votre qualité d’Anglais… n’ayant point affaire à un compatriote… ne teniez-vous pas…
– Monsieur Jeorling, c’est précisément parce que vous êtes Américain que je me suis décidé, en fin de compte, à vous offrir passage sur l’Halbrane…
– Parce que je suis Américain ?… répondis-je assez surpris de l’aveu.
– Et aussi… parce que vous êtes du Connecticut…
– J’avoue ne pas encore comprendre…
– Vous aurez compris si j’ajoute que, dans ma pensée, puisque vous étiez du Connecticut, puisque vous aviez visité l’île Nantucket, il était possible que vous eussiez connu la famille d’Arthur Gordon Pym…
– Ce héros dont notre romancier Edgar Poe a raconté les surprenantes aventures ?…
– Lui-même, monsieur, – récit qu’il a fait d’après le manuscrit où étaient relatés les détails de cet extraordinaire et désastreux voyage à travers la mer Antarctique ! »
Je crus rêver à entendre le capitaine Len Guy parler de la sorte !… Comment… il croyait à l’existence d’un manuscrit d’Arthur Pym ?… Mais le roman d’Edgar Poe était-il autre chose qu’une fiction, une œuvre d’imagination du plus prodigieux de nos écrivains d’Amérique ?… Et voici qu’un homme de bon sens admettait cette fiction comme une réalité…
Je demeurai sans répondre, me demandant in petto à qui j’avais affaire.
« Vous avez entendu ma question ?… reprit le capitaine Len Guy en insistant.
– Oui… sans doute… capitaine… sans doute… et je ne sais si j’ai bien saisi…
– Je vais la répéter en termes plus clairs, monsieur Jeorling, car je désire une réponse formelle.
– Je serais heureux de vous satisfaire.
– Je vous demande donc si, au Connecticut, vous avez connu personnellement la famille Pym, qui habitait l’île Nantucket, et était alliée à l’un des plus honorables attorneys de l’État. Le père d’Arthur Pym, fournisseur de la marine, passait pour être l’un des principaux négociants de l’île. C’est son fils qui a été lancé dans les aventures dont Edgar Poe a recueilli de sa propre bouche l’étrange enchaînement…
– Et il aurait pu être plus étrange encore, capitaine, puisque toute cette histoire est sortie de la puissante imagination de notre grand poète… C’est de pure invention…
– De pure invention !… »
Et, en prononçant ces trois mots, le capitaine Len Guy, haussant par trois fois les épaules, fit de chaque syllabe la note d’une gamme ascendante.
« Ainsi, reprit-il, vous ne croyez pas, monsieur Jeorling…
– Ni moi ni personne n’y croit, capitaine Guy, et vous êtes le premier que j’aurai entendu soutenir qu’il ne s’agit pas d’un simple roman…
– Écoutez-moi donc, monsieur Jeorling, car, si ce "roman" – comme vous le qualifiez – n’a paru que l’année dernière, il n’en est pas moins une réalité. Si onze ans se sont écoulés depuis les faits qu’il rapporte, ils n’en sont pas moins vrais, et on attend toujours le mot d’une énigme, qui ne sera jamais révélé peut-être !… »
Décidément, il était fou, le capitaine Len Guy, et sous l’influence d’une crise qui produisait le déséquilibrement de ses facultés mentales !… Par bonheur, s’il avait perdu la raison, Jem West ne serait pas gêné de le remplacer dans le commandement de la goélette ! Je n’avais, au surplus, qu’à l’écouter, et, comme je connaissais le roman d’Edgar Poe pour l’avoir lu et relu, j’étais curieux de savoir ce qu’allait en dire le capitaine.
« Et maintenant, monsieur Jeorling – reprit-il d’un ton plus accentué, avec un tremblement de la voix qui dénotait une certaine irritation nerveuse –, il est possible que vous n’ayez pas connu la famille Pym, que vous ne l’ayez rencontrée ni à Hartford ni à Nantucket…
– Ni ailleurs, répondis-je.
– Soit ! mais gardez-vous d’affirmer que cette famille n’a pas existé, qu’Arthur Gordon Pym n’est qu’un personnage fictif, que son voyage n’est qu’un voyage imaginaire !… Oui !… gardez-vous de cela comme de nier les dogmes de notre sainte religion !… Est-ce qu’un homme – fût-ce votre Edgar Poe – eût été capable d’inventer, de créer ?… »
À la violence croissante du capitaine Len Guy, je compris la nécessité de respecter sa monomanie et d’accepter ses dires sans discussion.
« À présent, monsieur, affirma-t-il, retenez bien les faits que je vais préciser… Ils sont probants, et il n’y a pas à discuter des faits. Vous en tirerez les conséquences qu’il vous plaira… Je l’espère, vous ne me ferez pas regretter d’avoir accepté votre passage à bord de l’Halbrane ! »
J’étais averti, bien averti, et fis un signe d’acquiescement. Des faits… des faits sortis d’une cervelle à demi détraquée ?… Cela promettait d’être curieux.
« Lorsque le récit d’Edgar Poe parut en 1838, je me trouvais à New York, reprit le capitaine Len Guy. Immédiatement, je partis pour Baltimore où demeurait la famille de l’écrivain, dont le grand-père avait servi comme quartier-maître général pendant la guerre de l’Indépendance. Vous admettez, je suppose, l’existence de la famille Poe, si vous niez celle de la famille Pym ?… »
Je restai muet, préférant ne plus interrompre les divagations de mon interlocuteur.
« Je m’enquis, continua-t-il, de certains détails relatifs à Edgar Poe… On m’enseigna sa demeure… Je me présentai chez lui… Première déception : il avait quitté l’Amérique à cette époque, et je ne pus le voir… »
La pensée me vint que cela était fâcheux, car, étant donné la merveilleuse aptitude que possédait Edgar Poe pour l’étude des divers genres de folie, il eût trouvé dans notre capitaine un type des plus réussis !
« Par malheur, poursuivit le capitaine Len Guy, si je n’avais pu rencontrer Edgar Poe, il m’était impossible d’en référer à Arthur Gordon Pym… Ce hardi pionnier des terres antarctiques était mort. Ainsi que l’avait déclaré le poète américain, à la fin du récit de ses aventures, cette mort était déjà connue du public, grâce aux communications de la presse quotidienne. »
Ce que disait le capitaine Len Guy était vrai ; mais, d’accord avec tous les lecteurs du roman, je pensais que cette déclaration n’était qu’un artifice du romancier. À mon avis, ne pouvant ou n’osant dénouer une si extraordinaire œuvre d’imagination, l’auteur donnait à entendre que les trois derniers chapitres ne lui avaient pas été livrés par Arthur Pym, lequel avait terminé son existence dans des circonstances soudaines et déplorables, qu’il ne faisait, d’ailleurs, pas connaître.
« Donc, continua le capitaine Len Guy, Edgar Poe étant absent, Arthur Pym étant mort, je n’avais plus qu’une chose à faire : retrouver l’homme qui avait été le compagnon de voyage d’Arthur Pym, ce Dirk Peters qui l’avait suivi jusqu’au dernier rideau des hautes latitudes, et d’où tous deux étaient revenus… comment ?… on l’ignore !… Arthur Pym et Dirk Peters avaient-ils effectué leur retour ensemble ?… Le récit ne s’expliquait pas à cet égard, et il y avait là, comme en maint endroit, des points obscurs. Toutefois, Edgar Poe déclarait que Dirk Peters serait en mesure de fournir quelques renseignements relatifs aux chapitres non communiqués, qu’il résidait dans l’Illinois. Je partis aussitôt pour l’Illinois… j’arrivai à Springfield… je m’informai de cet homme, qui était un métis d’origine indienne… Il habitait la bourgade de Vandalia… Je m’y rendis…
– Et il n’y était pas ?… ne pus-je me retenir de répondre en souriant.
– Seconde déception : il n’y était pas, ou plutôt, il n’y était plus, monsieur Jeorling. Depuis un certain nombre d’années déjà, ce Dirk Peters avait quitté l’Illinois et même les États-Unis pour aller… on ne sait où. Mais j’ai causé, à Vandalia, avec des gens qui l’avaient connu, chez lesquels il demeurait en dernier lieu, auxquels il avait raconté ses aventures – sans jamais s’être expliqué sur leur dénouement dont il est seul maintenant à posséder le secret ! »
Comment… ce Dirk Peters avait existé… existait encore ?… Je fus sur le point de me laisser prendre aux déclarations si affirmatives du commandant de l’Halbrane !… Oui ! un instant de plus, je m’emballais à mon tour !…
Voilà donc quelle absurde histoire occupait le cerveau du capitaine Len Guy, à quel état de détraquement intellectuel il en était arrivé !…
Il se figurait avoir fait ce voyage en Illinois, avoir vu, à Vandalia, les gens qui avaient connu Dirk Peters !… Que ce personnage eût disparu, je le crois bien, puisqu’il n’avait jamais existé… que dans le cerveau du romancier !
Cependant, je ne voulus point contrarier le capitaine Len Guy, ni provoquer un redoublement de la crise.
Aussi eus-je l’air d’ajouter foi à tout ce qu’il déclarait, même quand il ajouta :
« Vous n’ignorez pas, monsieur Jeorling, que, dans le récit, il est question d’une bouteille, renfermant une lettre cachetée, que le capitaine de la goélette sur laquelle Arthur Pym était embarqué avait déposée au pied de l’un des pics des Kerguelen ?…
– Cela est raconté, en effet… répondis-je.
– Eh bien, à l’un de mes derniers voyages, j’ai recherché la place où devait être cette bouteille… je l’y ai trouvée ainsi que la lettre… et cette lettre disait que le capitaine et son passager Arthur Pym feraient tous leurs efforts pour atteindre les extrêmes limites de la mer antarctique…
– Vous avez trouvé cette bouteille ?… demandai-je assez vivement.
– Oui.
– Et la lettre… qu’elle contenait ?…
– Oui. »
Je regardai le capitaine Len Guy… Il en était positivement, comme certains monomanes, à croire à ses propres inventions. Je fus sur le point de lui répliquer : Voyons cette lettre… mais je me ravisai… N’était-il pas capable de l’avoir écrite lui-même ?…
Et alors je répondis :
« Il est vraiment regrettable, capitaine, que vous n’ayez pu rencontrer Dirk Peters à Vandalia !… Il vous aurait appris, du moins, dans quelles conditions Arthur Pym et lui étaient revenus de si loin… Souvenez-vous… à l’avant-dernier chapitre… tous deux sont là… Leur canot est devant le rideau de brumes blanches… Il se précipite dans le gouffre de la cataracte… au moment où se dresse une figure humaine voilée… Puis, il n’y a plus rien… rien que deux lignes de points suspensifs…
– Effectivement, monsieur, il est très fâcheux que je n’aie pu mettre la main sur Dirk Peters !… C’eût été intéressant d’apprendre quel avait été le dénouement de ces aventures ! Mais, à mon avis, il m’aurait peut-être paru plus intéressant d’être fixé sur le sort des autres…
– Les autres ?… m’écriai-je un peu malgré moi. De qui voulez-vous parler ?…
– Du capitaine et de l’équipage de la goélette anglaise qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters, après l’épouvantable naufrage du Grampus, et qui les conduisit à travers l’océan polaire jusqu’à l’île Tsalal…
– Monsieur Len Guy, fis-je observer, comme si je ne mettais plus en doute la réalité du roman d’Edgar Poe, est-ce que ces hommes n’avaient pas tous péri, les uns lors de l’attaque de la goélette, les autres dans un éboulement artificiel provoqué par les indigènes de Tsalal ?…
– Qui sait, monsieur Jeorling, répliqua le capitaine Len Guy d’une voix altérée par l’émotion, qui sait si quelques-uns de ces malheureux n’ont pas survécu, soit au massacre, soit à l’éboulement, si un ou plusieurs n’ont pu échapper aux indigènes ?…
– Dans tous les cas, répliquai-je, il serait difficile d’admettre que ceux qui auraient survécu fussent encore vivants…
– Et pourquoi ?…
– Parce que les faits dont nous parlons se seraient passés il y a plus de onze ans…
– Monsieur, répondit le capitaine Len Guy, puisque Arthur Pym et Dirk Peters ont pu s’avancer au-delà de l’île Tsalal plus loin que le 83e parallèle, puisqu’ils ont trouvé le moyen de vivre au milieu de ces contrées antarctiques, pourquoi leurs compagnons, s’ils ne sont pas tombés sous les coups des indigènes, s’ils ont été assez heureux pour gagner les îles voisines entrevues au cours du voyage… pourquoi ces infortunés, mes compatriotes, ne seraient-ils pas parvenus à y vivre ?… Pourquoi quelques-uns n’attendraient-ils pas encore leur délivrance ?…
– Votre pitié vous égare, capitaine, répondis-je en essayant de le calmer. Il serait impossible…
– Impossible, monsieur !… Et si un fait se produisait, si un témoignage irrécusable sollicitait le monde civilisé, si l’on découvrait une preuve matérielle de l’existence de ces malheureux, abandonnés aux confins de la terre, à qui parlerait d’aller à leur secours, oserait-on crier : Impossible ? »
Et en ce moment – ce qui m’évita de lui répondre, car il ne m’aurait pas entendu –, le capitaine Len Guy, dont la poitrine était gonflée de sanglots, se tourna vers le sud, comme s’il eût essayé d’en percer du regard les lointains horizons.
En somme, je me demandais à quelle circonstance de sa vie le capitaine Len Guy devait d’être tombé dans un tel trouble mental. Était-ce par un sentiment d’humanité, poussé jusqu’à la folie, qu’il s’intéressait à des naufragés qui n’avaient jamais fait naufrage… pour cette bonne raison qu’ils n’avaient jamais existé ?…
Alors le capitaine Len Guy se rapprocha, me posa la main sur l’épaule, et me chuchota à l’oreille :
« Non, monsieur Jeorling, non, le dernier mot n’est pas dit sur ce qui concerne l’équipage de la Jane !… »
Et il se retira.
La Jane, c’était, dans le roman d’Edgar Poe, le nom de la goélette qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters sur les débris du Grampus, et, pour la première fois, le capitaine Len Guy venait de le prononcer au terme de cet entretien.
« Au fait, pensai-je alors, ce nom de Guy, c’était aussi celui du capitaine de la Jane… un navire de nationalité anglaise comme lui !… Eh bien, qu’est-ce que cela prouve, et quelle conséquence en prétendrait-on tirer ?… Le capitaine de la Jane n’a jamais vécu que dans l’imagination d’Edgar Poe, tandis que le capitaine de l’Halbrane est vivant… bien vivant… Tous deux n’ont de commun que ce nom de Guy très répandu dans la Grande-Bretagne. Mais, j’y songe, c’est, sans doute, la similitude des noms qui aura troublé la cervelle de notre malheureux capitaine !… Il se sera figuré qu’il appartenait à la famille du commandant de la Jane !… Oui ! voilà ce qui l’a conduit où il en est, et pourquoi il s’apitoie sur le sort de naufragés imaginaires ! »
Il eût été intéressant de savoir si Jem West était au courant de cette situation, si son chef lui avait jamais parlé de ces « folies » dont il venait de m’entretenir. Or, c’était là une question délicate, puisqu’elle touchait à l’état mental du capitaine Len Guy. D’ailleurs, avec le lieutenant, toute conversation ne laissait pas d’être difficile, et, en outre, sur ce sujet, elle présentait certains dangers…
Je me réservai donc. Après tout, ne devais-je pas débarquer à Tristan d’Acunha, et ma traversée à bord de la goélette n’allait-elle pas finir dans quelques jours ?… Mais, en vérité, que je dusse me rencontrer un jour avec un homme qui tînt pour des réalités les fictions du roman d’Edgar Poe, jamais je ne me serais attendu à pareille chose !
Le surlendemain, 22 août, dès les naissantes blancheurs de l’aube, ayant laissé à bâbord l’île Marion et le volcan que son extrémité méridionale dresse à une altitude de quatre mille pieds, on aperçut les premiers linéaments de l’île du Prince-Édouard, par 46° 53’ de latitude sud, et 37° 46’ de longitude est. Cette île nous resta sur tribord ; puis, à douze heures de là, ses dernières hauteurs s’effacèrent dans les brumes du soir.
Le lendemain, l’Halbrane mit le cap en direction du nord-ouest, vers le parallèle le plus septentrional de l’hémisphère sud qu’elle devait atteindre au cours de cette campagne.
Voici, très succinctement, l’analyse du célèbre ouvrage de notre romancier américain, qui avait été publié à Richmond sous ce titre :
Aventures d’Arthur Gordon Pym.
Il est indispensable que je le résume en ce chapitre. On verra s’il y avait lieu de douter que les aventures de ce héros de roman fussent imaginaires. Et, d’ailleurs, parmi les nombreux lecteurs de cet ouvrage, en est-il un seul qui ait jamais cru à sa réalité, – si ce n’est le capitaine Len Guy ?…
Edgar Poe a mis le récit dans la bouche de son principal personnage. Dès la préface du livre, Arthur Pym raconte qu’au retour de son voyage aux mers antarctiques, il rencontra, parmi les gentlemen de la Virginie qui prenaient intérêt aux découvertes géographiques, Edgar Poe, alors éditeur du Southern Literary Messenger, à Richmond. À l’entendre, Edgar Poe aurait reçu de lui l’autorisation de publier dans son journal, « sous le manteau de la fiction », la première partie de ses aventures. Cette publication ayant été favorablement accueillie du public, un volume suivit, qui comprenait la totalité du voyage et qui fut lancé sous la signature d’Edgar Poe.
Ainsi qu’il ressortait de mon entretien avec le capitaine Len Guy, Arthur Gordon Pym naquit à Nantucket, où il fréquenta l’école de New Bedford jusqu’à l’âge de seize ans.
Ayant quitté cette école pour l’Académie de M. E. Ronald, ce fut là qu’il se lia avec le fils d’un capitaine de navire, Auguste Barnard, de deux ans plus âgé que lui. Ce jeune homme avait déjà accompagné son père sur un baleinier dans les mers du sud, et ne cessait d’enflammer l’imagination d’Arthur Pym par le narré de sa campagne maritime.
C’est donc de cette intimité des deux jeunes gens que seraient nés l’irrésistible vocation d’Arthur Pym pour les voyages aventureux, et cet instinct qui l’attirait plus spécialement vers les hautes zones de l’Antarctide.
La première équipée d’Auguste Barnard et d’Arthur Pym, ce fut une excursion à bord d’un petit sloop, l’Ariel, canot à demi ponté, qui appartenait à la famille du dernier. Un soir, tous deux très gris, par un temps assez froid du mois d’octobre, ils s’embarquèrent furtivement, hissèrent le foc, la grande voile, et, portant plein, s’élancèrent vers le large, avec une brise fraîche du sud-ouest.
Survint une violente tempête, alors qu’aidé du jusant, l’Ariel avait déjà perdu la terre de vue. Les deux imprudents étaient toujours ivres. Personne à la barre, pas un ris dans la toile. Aussi, sous le coup de furieuses rafales, la mâture du canot fut-elle emportée. Puis, un peu plus tard, apparut un grand navire qui passa sur l’Ariel, comme l’Ariel aurait passé sur une plume flottante.
À la suite de cette collision, Arthur Pym donne les plus précis détails sur le sauvetage de son compagnon et de lui, – sauvetage qui fut opéré dans des conditions très difficiles. Enfin, grâce au second du Pingouin, de New London, qui arriva sur le lieu de la catastrophe, les deux camarades furent recueillis à moitié morts et ramenés à Nantucket.
Que cette aventure ait les caractères de la véracité, que même elle soit vraie, je n’y contredis point. C’était une habile préparation aux chapitres qui allaient suivre. Également, dans ceux-ci et jusqu’au jour où Arthur Pym franchit le cercle polaire, le récit peut, à la rigueur, être tenu pour véridique. Il s’opère là une succession de faits dont l’admissibilité n’est point en désaccord avec la vraisemblance. Mais, au-delà du cercle polaire, au-dessus de banquise australe, c’est tout autre chose, et, si l’auteur n’a pas fait œuvre de pure imagination, je veux être… Continuons.
Cette première aventure n’avait point refroidi les deux jeunes gens. Arthur Pym s’enthousiasmait de plus en plus aux histoires de mer que lui racontait Auguste Barnard, bien qu’il ait soupçonné, depuis, qu’elles étaient « pleines d’exagération ».
Huit mois après l’affaire de l’Ariel – juin 1827 –, le brick Grampus fut équipé, par la maison Lloyd et Vredenburg, pour la pêche de la baleine dans les mers du sud. Ce n’était qu’une vieille carcasse, mal réparée, ce brick, dont M. Barnard, le père d’Auguste, eut le commandement. Son fils, qui devait l’accompagner dans ce voyage, engagea vivement Arthur Pym à le suivre. Celui-ci n’eût pas mieux demandé ; mais sa famille, sa mère surtout, ne se fussent jamais décidées à le laisser partir.
Cela n’était pas pour arrêter un garçon entreprenant, peu soucieux de se soumettre aux volontés paternelles. Les instances d’Auguste lui brûlaient le cerveau. Aussi résolut-il d’embarquer secrètement sur le Grampus, car M. Barnard ne l’aurait point autorisé à braver la défense de sa famille. Se disant invité par un ami à passer quelques jours dans sa maison de New Bedford, il prit congé de ses parents et se mit en route. Quarante-huit heures avant le départ du brick, s’étant glissé à bord, il occupait une cachette qui lui avait été préparée par Auguste à l’insu de son père comme de tout l’équipage.
La cabine d’Auguste Barnard communiquait par une trappe avec la cale du Grampus, encombrée de barils, de balles, des mille objets d’une cargaison. C’est par cette trappe qu’Arthur Pym avait gagné sa cachette, – une simple caisse dont une des parois glissait latéralement. Cette caisse contenait un matelas, des couvertures, une cruche d’eau, et, en fait de vivres, biscuits, saucissons, quartier de mouton rôti, quelques bouteilles de cordiaux et de liqueurs, – de quoi écrire aussi. Arthur Pym, muni d’une lanterne, d’une provision de bougies et de phosphore, resta trois jours et trois nuits dans sa cachette. Auguste Barnard ne put venir le visiter qu’au moment où Grampus allait appareiller.
Une heure après, Arthur Pym commença à sentir le roulis et le tangage du brick. Mal à son aise au fond de cette caisse étroite, il en sortit, et, se guidant dans l’obscurité au moyen d’une corde tendue, à travers la cale, jusqu’à la trappe de la cabine de son camarade, il parvint à se débrouiller au milieu de ce chaos. Puis, ayant regagné sa caisse, il mangea et s’endormit.
Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’Auguste Barnard eût reparu. Ou il n’avait pas pu redescendre dans la cale, ou il ne l’avait pas osé, craignant de trahir la présence d’Arthur Pym, et ne pensant pas que le moment fût venu de tout avouer à M. Barnard.
Arthur Pym, cependant, en cette atmosphère chaude et viciée, commençait à souffrir. Des cauchemars intenses troublaient son cerveau. Il se sentait délirer. En vain cherchait-il, à travers l’encombrement de la cale, quelque endroit où il aurait pu respirer plus à l’aise. Ce fut dans un de ces cauchemars qu’il crut se voir entre les griffes d’un lion des Tropiques, et, au paroxysme de l’épouvante, il allait se trahir par des cris, lorsqu’il perdit connaissance.
La vérité est qu’il ne rêvait pas. Ce n’était point un lion qu’Arthur Pym sentait sur sa poitrine, c’était un jeune chien, blanc de poil, Tigre, son terre-neuve, qui avait été introduit à bord par Auguste Barnard, sans avoir été aperçu de personne, – circonstance assez invraisemblable, il faut en convenir. En ce moment, le fidèle animal, qui avait pu rejoindre son maître, lui léchait le visage et les mains avec toutes les marques d’une joie extravagante.
Le prisonnier avait donc un compagnon. Par malheur, pendant son évanouissement, ledit compagnon avait bu l’eau de la cruche, et, lorsque Arthur Pym voulut se désaltérer, elle n’en contenait plus une seule goutte. Sa lanterne éteinte – car l’évanouissement avait duré plusieurs jours –, ne trouvant plus ni le phosphore ni les bougies, il résolut de reprendre contact avec Auguste Barnard. Sorti de sa cachette la corde le conduisit vers la trappe, bien qu’il fût d’une extrême faiblesse par suffocation et inanition. Mais, au cours de son trajet, une des caisses de la cale, déséquilibrée par le roulis, vint à tomber et lui ferma tout passage. Que d’efforts il employa à franchir cet obstacle, et, en pure perte, puisque, parvenu à la trappe, placée sous la cabine d’Auguste Barnard, il ne put la soulever. En effet, avec son couteau introduit à travers l’un des joints, il sentit qu’une pesante masse de fer reposait sur la trappe, comme si l’on avait voulu la condamner. Aussi dut-il renoncer à son projet, et, se traînant à peine, retourner vers la caisse, où il tomba épuisé, tandis que Tigre le couvrait de ses caresses.
Le maître et le chien mouraient de soif, et, lorsque Arthur Pym étendait sa main, il trouvait Tigre couché sur le dos, ses pattes en l’air, avec une légère érection du poil. Ce fut, en le tâtant de la sorte, que sa main rencontra une ficelle nouée autour du corps du chien. À cette ficelle était attachée une bande de papier, précisément sous l’épaule gauche de l’animal.
Arthur Pym se sentait au dernier degré de la faiblesse. Sa vie intellectuelle était presque anéantie. Cependant, après plusieurs tentatives infructueuses pour se procurer de la lumière, il parvint à frotter le papier d’un peu de phosphore, et, alors – on ne saurait se figurer quels minutieux détails se succèdent dans ce récit d’Edgar Poe –, ces mots effrayants apparurent… les sept derniers mots d’une phrase, qu’une légère lueur éclaira pendant un quart de seconde : … sang… restez caché… votre vie en dépend…
Que l’on imagine la situation d’Arthur Pym, à fond de cale, entre les parois de cette caisse, sans lumière, sans eau, n’ayant plus que d’ardentes liqueurs pour étancher sa soif !… Et cette recommandation, qui lui arrivait, de rester caché, précédée du mot sang, – ce mot suprême, ce roi des mots, si riche de mystère, de souffrance, de terreur !… Y a-t-il donc eu lutte à bord du Grampus ?… Le brick a-t-il été attaqué par des pirates ?… Est-ce une révolte de l’équipage ?… Depuis combien de temps dure cet état de choses ?…
On pourrait croire que, dans l’effroyable de cette situation, le prodigieux poète a épuisé les ressources de ses facultés imaginatives ?… Il n’en est rien… Sa génialité débordante l’a entraîné plus loin encore !…
En effet, voici qu’Arthur Pym, étendu sur son matelas, en proie à une sorte de léthargie, entend un sifflement singulier, un souffle continu… C’est Tigre qui halète… c’est Tigre dont les yeux étincellent au milieu de l’ombre… c’est Tigre dont les dents grincent… c’est Tigre qui est enragé…
Au comble de l’épouvante, Arthur Pym reprit assez de force pour échapper aux morsures de l’animal qui s’était précipité sur lui. Après s’être enveloppé d’une couverture que déchirèrent les crocs blancs du chien, il s’élança hors de la caisse dont la porte se referma sur Tigre, qui se débattait entre les panneaux…
Arthur Pym parvint à se glisser à travers l’arrimage de la cale. La tête lui tournant alors, il tomba contre une malle, tandis que son couteau lui échappait de la main.
Au moment où il allait peut-être exhaler son dernier soupir, il entendit prononcer son nom… Une bouteille d’eau, portée à sa bouche, se vidait entre ses lèvres… Il revenait à la vie, après avoir aspiré longuement, d’une haleine, cette boisson exquise, – volupté la plus parfaite de toutes…
À quelques instants de là, en un coin de la cale, aux clartés d’une lanterne sourde, Auguste Barnard faisait à son camarade le récit de ce qui s’était passé à bord depuis le départ du brick.
Jusqu’ici, je le répète, cette histoire est admissible ; mais nous ne sommes pas encore aux événements dont « l’extraordinaireté » défie toute vraisemblance.
L’équipage du Grampus se montait à trente-six hommes, compris Barnard père et fils. Après que le brick eut mis à la voile, le 20 juin, plusieurs tentatives avaient été faites par Auguste Barnard pour rejoindre Arthur Pym dans sa cachette, – tentatives vaines. À trois ou quatre jours de là, une révolte éclatait à bord. C’était le maître coq qui la dirigeait, – un Nègre comme notre Endicott de l’Halbrane, lequel, je me hâte de le dire, n’est pas homme à jamais se rebeller.
De nombreux incidents sont rapportés dans le roman, massacres qui coûtèrent la vie à la plupart des matelots restés fidèles au capitaine Barnard, puis, par le travers des Bermudes, abandon, dans une des petites baleinières, dudit capitaine et de quatre hommes, dont on ne devait plus avoir aucune nouvelle.
Auguste Barnard n’eût point été épargné, sans l’intervention du maître-cordier du Grampus, Dirk Peters, un métis de la tribu des Upsarokas, fils d’un marchand de pelleteries et d’une Indienne des Montagnes-Noires, – celui-là même que le capitaine Len Guy avait eu la prétention de retrouver dans l’Illinois…
Le Grampus fit route au sud-ouest, sous le commandement du second, dont l’intention était de se livrer à la piraterie en courant les mers du Sud.
À la suite de ces événements, Auguste Barnard aurait bien voulu rejoindre Arthur Pym. Mais on l’avait enfermé dans la chambre de l’équipage, les fers aux pieds et aux mains, et le maître coq lui affirma qu’il n’en sortirait que « quand le brick ne serait plus un brick ». Cependant, quelques jours après, Auguste Barnard parvint à se délivrer de ses menottes, à découper la mince cloison qui le séparait de la cale, et, suivi de Tigre, il essaya d’arriver jusqu’à la cachette de son camarade. S’il ne put y réussir, le chien, par bonheur, avait « senti » Arthur Pym, ce qui donna à Auguste Barnard l’idée d’attacher au cou de Tigre un billet contenant ces mots : « Je griffonne ceci avec du sang… restez caché… votre vie en dépend… »
Ce billet, on le sait, Arthur Pym l’avait reçu. Ce fut alors que, mourant de faim et de soif, il se glissa dans la cale, où le bruit du couteau, qui lui échappa des mains, attira l’attention de son camarade, lequel put enfin arriver jusqu’à lui.
Après avoir raconté ces choses à Arthur Pym, Auguste Barnard ajouta que la division régnait parmi les révoltés. Les uns voulaient conduire le Grampus vers les îles du Cap-Vert ; les autres – et Dirk Peters se prononçait dans ce sens – étaient décidés à faire voile vers les îles du Pacifique.
Quant au chien Tigre que son maître avait cru enragé, il ne l’était pas. C’était une soif dévorante qui l’avait mis en cet état de surexcitation, et, finalement, peut-être aurait-il été atteint d’hydrophobie, si Auguste Barnard ne l’avait ramené au gaillard d’avant.
Vient alors une importante digression sur l’arrimage des marchandises dans les navires de commerce, – arrimage d’où dépend en grande partie la sécurité du bord. Or, celui du Grampus ayant été très négligemment établi, le matériel se déplaçant à chaque oscillation, Arthur Pym ne pouvait sans danger demeurer dans la cale. Heureusement, avec l’aide d’Auguste Barnard, il parvint à gagner un coin de l’entrepont, près du poste de l’équipage.
Cependant le métis ne cessait de témoigner grande amitié au fils du capitaine Barnard. Aussi ce dernier se demandait-il si l’on ne pourrait compter sur le maître-cordier pour essayer de reprendre possession du navire ?…
Treize jours s’étaient écoulés depuis le départ de Nantucket, lorsque, le 4 juillet, une violente discussion éclata entre les révoltés, à propos d’un petit brick signalé au large, que les uns voulaient poursuivre, les autres laisser échapper. Il s’ensuivit la mort d’un matelot appartenant au parti du maître coq, auquel s’était rallié Dirk Peters, – parti opposé à celui du second.
Il n’y avait plus que treize hommes à bord, en comptant Arthur Pym.
Ce fut dans ces circonstances qu’une effroyable tempête vint bouleverser ces parages. Le Grampus, horriblement secoué, faisait de l’eau par ses coutures. Il fallut constamment manœuvrer la pompe et même appliquer une voile sous l’avant de la coque pour éviter de remplir.
Cette tempête prit fin le 9 juillet, et, ce jour-là, Dirk Peters ayant manifesté l’intention de se débarrasser du second, Auguste Barnard l’assura de son concours, sans lui révéler, toutefois, la présence d’Arthur Pym à bord.
Le lendemain, un des matelots fidèles au maître coq, le nommé Rogers, mourut dans des spasmes, et l’on ne mit pas en doute que le second l’eût empoisonné. Le maître coq ne comptait plus alors que quatre hommes, – dont Dirk Peters. Le second en avait cinq, et probablement finirait par l’emporter sur l’autre parti.
Il n’y avait pas une heure à perdre. Aussi le métis ayant déclaré à Auguste Barnard que le moment était venu d’agir, celui-ci lui apprit alors tout ce qui concernait Arthur Pym.
Or, tandis que tous deux s’entretenaient des moyens à employer pour rentrer en possession du navire, une irrésistible rafale le coucha sur le flanc. Le Grampus ne se releva pas sans avoir embarqué une énorme masse d’eau ; puis il parvint à prendre la cape sous la misaine au bas ris.
L’occasion parut favorable pour commencer la lutte, bien que les révoltés eussent fait la paix entre eux. Et, pourtant, le poste ne contenait que trois hommes, Dirk Peters, Auguste Barnard et Arthur Pym, alors que la chambre en renfermait neuf. Seul, le maître-cordier possédait deux pistolets et un couteau marin. De là, nécessité d’agir avec prudence.
Arthur Pym, dont les révoltés ne pouvaient soupçonner la présence à bord, eut alors l’idée d’une supercherie qui avait quelque chance de réussir. Comme le cadavre du matelot empoisonné gisait encore sur le pont, il se dit que si, ayant revêtu ses habits, il apparaissait au milieu de ces matelots superstitieux, peut-être l’épouvante les mettrait-elle à la merci de Dirk Peters…
Il faisait nuit noire, lorsque le métis se dirigea vers l’arrière. Doué d’une force prodigieuse, il se précipita sur l’homme de barre et, d’un seul coup, l’envoya par-dessus le bastingage.
Auguste Barnard et Arthur Pym le rejoignirent aussitôt, tous deux armés d’une bringuebale de pompe. Laissant Dirk Peters à la place du timonier, Arthur Pym, déguisé de manière à avoir l’apparence du mort, et son camarade allèrent se poster près du capot d’échelle de la chambre. Le second, le maître coq, tous étaient là, les uns dormant, les autres buvant ou causant, pistolets et fusils à portée de leur main.
La tempête faisait rage et il était impossible de se tenir debout sur le pont.
À ce moment, le second donna ordre d’aller chercher Auguste Barnard et Dirk Peters, – ordre qui fut transmis à l’homme de barre, lequel n’était autre que le maître-cordier. Celui-ci et le fils Barnard descendirent dans la chambre, où Arthur Pym ne tarda pas à apparaître.
L’effet de cette apparition fut prodigieux. Épouvanté à la vue du matelot ressuscité, le second se releva, battit l’air des mains, et retomba raide mort. Alors Dirk Peters se précipita sur les autres, secondé d’Auguste Barnard, d’Arthur Pym et du chien Tigre. En quelques instants, tous furent assommés ou étranglés, – sauf le matelot Richard Parker auquel on fit grâce de la vie.
Et maintenant, au plus fort de la tourmente, ils n’étaient plus que quatre hommes pour diriger le brick, qui fatiguait horriblement avec sept pieds d’eau dans sa cale. Il fallut couper le grand mât, et, le matin venu, abattre le mât de misaine. Journée épouvantable et nuit plus épouvantable encore ! Si Dirk Peters et ses trois compagnons ne se fussent solidement attachés aux débris du guindeau, ils auraient été emportés par un coup de mer qui enfonça les écoutilles du Grampus.
Suit alors, dans le roman, la minutieuse série d’incidents que devait engendrer cette situation, depuis 14 juillet jusqu’au 7 août : pêche aux vivres dans la cale noyée d’eau ; arrivée d’un brick mystérieux, qui, chargé de cadavres, empeste l’atmosphère et passe, comme un énorme cercueil, au gré d’un vent de mort ; tortures de la faim et de la soif ; impossibilité de parvenir à la soute aux provisions ; tirage à la courte-paille où le sort décide que Richard Parker sera sacrifié pour sauver la vie trois autres ; mort de ce malheureux frappé par Peters… dévoré… Enfin, quelques aliments, un jambon, une jarre d’olives sont retirés de la cale, puis une petite tortue… Sous le déplacement de sa cargaison, le Granpus donne une gîte de plus en plus prononcée… Par l’effroyable chaleur qui embrase ces parages, les tortures de la soif arrivent au dernier degré de ce qu’un homme peut souffrir… Auguste Barnard meurt le 1er août… Le brick chavire dans la nuit du 3 au 4… Arthur Pym et le métis, réfugiés sur la carène renversée, en sont réduits à se nourrir des cyrrhopodes dont la coque est couverte, au milieu des bandes de requins qui les guettent… Finalement paraît la goélette Jane, de Liverpool, capitaine William Guy, alors que les naufragés du Grampus n’avaient pas dérivé de moins de 25° vers le sud…
Évidemment, il ne répugne pas à la raison d’admettre la réalité de ces faits, bien que l’outrance des situations soit portée aux dernières limites, – ce qui ne saurait surprendre sous la plume prestigieuse du poète américain. Mais, à partir de ce moment, on va voir si la moindre vraisemblance est observée dans la succession des incidents qui suivent.
Arthur Pym et Dirk Peters, recueillis à bord de la goélette anglaise, furent bien traités. Quinze jours après, remis de leurs souffrances, ils ne s’en souvenaient plus, – « tant la puissance d’oubli est proportionnée à l’énergie du contraste ». Avec des alternatives de beau et de mauvais temps, la Jane arriva le 13 octobre en vue de l’île du Prince-Édouard, puis aux îles Crozet par une direction opposée à celle de l’Halbrane, puis aux îles Kerguelen que je venais de quitter onze jours avant.
Trois semaines furent employées à la chasse des veaux marins dont la goélette fit bonne cargaison. Ce fut pendant cette relâche que le capitaine de la Jane déposa cette bouteille dans laquelle son homonyme de l’Halbrane prétendait avoir retrouvé une lettre où William Guy annonçait son intention de visiter les mers australes.
Le 12 novembre, la goélette quitta les Kerguelen et remonta à l’ouest vers Tristan d’Acunha, ainsi que nous le faisions en ce moment. Elle atteignit l’île quinze jours plus tard, y stationna une semaine, et, à la date du 5 décembre, partit pour reconnaître les Auroras par 53° 15’ de latitude sud et 47° 58’ de longitude ouest, – îles introuvables qu’elle ne put trouver.
Le 12 décembre, pointe de la Jane vers le pôle antarctique. Le 26, relèvement des premiers icebergs au-delà du 73e degré, et reconnaissance de la banquise.
Du 1er au 14 janvier 1828, évolutions difficiles, passage du cercle polaire au milieu des glaces, puis doublement de la banquise, et navigation à la surface d’une mer libre, – la fameuse mer libre, découverte par 81° 21’ de latitude sud et 42° de longitude ouest, la température étant de 47° Fahrenheit (8° 33 C. sur zéro), et celle de l’eau étant à 34° (1° 11 C. sur zéro).
Edgar Poe, on en conviendra, est là en pleine fantaisie. Jamais navigateur ne s’était élevé à de telles latitudes, – pas même le capitaine James Weddell, de la marine britannique, qui ne dépassa guère le 74e parallèle en 1822.
Mais, si cette pointe de la Jane est déjà difficile à admettre, combien davantage le sont les incidents qui allaient suivre ! Et, ces incidents extraordinaires, Arthur Pym – autrement dit Edgar Poe – les raconte avec une inconsciente naïveté, à laquelle personne ne pouvait se méprendre. En vérité, il ne doutait pas de s’élever jusqu’au pôle !…
Et d’abord, on ne voit plus un seul iceberg sur cette mer fantastique. D’innombrables bandes d’oiseaux volent à sa surface, – entre autres un pélican qui est abattu d’un coup de fusil… On rencontre sur un glaçon, – il y en avait donc encore ? – un ours de l’espèce arctique, et d’une dimension ultra-gigantesque… Enfin la terre est signalée par tribord devant… C’est un îlot d’une lieue de circonférence, auquel fut donné le nom d’îlot Bennet, en l’honneur de l’associé du capitaine dans la propriété de la Jane.
Cet îlot est situé par 82° 50’ de latitude sud et 42° 20’ de longitude ouest, dit Arthur Pym dans son journal. J’engage les hydrographes à ne point établir une carte des parages antarctiques sur de si fantaisistes données !
Naturellement, à mesure que la goélette gagnait au sud, la variation de la boussole diminuait, tandis que la température de l’air et de l’eau s’adoucissait, avec un ciel toujours clair et une brise constante de quelques points du nord.
Par malheur, des symptômes de scorbut s’étaient déclarés parmi l’équipage, et peut-être, sans l’insistance d’Arthur Pym, le capitaine William Guy eût-il viré cap pour cap.
Il va de soi que, sous cette latitude et au mois de janvier, on jouissait d’un jour perpétuel, et, en somme, la Jane fit bien de continuer son aventureuse campagne, puisque, le 18 janvier, par 83° 20’ de latitude et 43° 5’ de longitude, une terre fut aperçue.
C’était une île appartenant à un groupe nombreux, éparpillé dans l’ouest.
La goélette s’en étant rapprochée, mouilla par six brasses. Les embarcations furent armées. Arthur Pym et Dirk Peters descendirent dans l’une d’elles, et elle ne s’arrêta que devant quatre canots, chargés d’hommes armés, – des « hommes nouveaux », dit le récit.
Nouveaux, en effet, ces indigènes d’un noir de jais, vêtus de la peau d’un animal noir, ayant une instinctive horreur de la « couleur blanche ». Je me demande à quel point devait être portée cette horreur pendant l’hiver ?… La neige, s’il en tombait, était-elle donc noire, et les glaçons aussi, – s’il s’en formait ?… Tout cela, pure imagination !…
Bref, ces insulaires, sans manifester de dispositions hostiles, ne cessaient de crier anamoo-moo et lama-lama. Lorsque leurs canots eurent accosté la goélette, le chef Too-Wit obtint de monter à bord avec une vingtaine de ses compagnons. De leur part, ce fut un prodigieux étonnement, car ils prenaient le navire pour une créature vivante dont ils caressaient les agrès, la mâture et les bastingages. Dirigée par eux, entre les récifs, à travers une baie dont le fond était de sable noir, elle jeta l’ancre à un mille de la grève, et le capitaine William Guy, ayant eu soin de retenir des otages à bord, débarqua sur les roches du littoral.
Quelle île, à en croire Arthur Pym, cette île Tsalal ! Les arbres n’y ressemblaient à aucune des espèces des diverses zones de notre globe. Les roches présentaient, dans leur composition, une stratification inconnue des minéralogistes modernes. Sur le lit des rios coulait une substance liquide sans apparence de limpidité, striée de veines distinctes, lesquelles ne se réunissaient point par une cohésion immédiate, quand on les séparait avec la lame d’un couteau !…
Il y eut trois milles à faire pour atteindre Klock-Klock, principale bourgade de l’île. Là, rien que des habitations misérables, uniquement formées de peaux noires ; des animaux domestiques ressemblant au cochon vulgaire, une sorte de mouton à toison noire, des volailles de vingt espèces, des albatros apprivoisés, des canards, des tortues galapagos en grand nombre.
En arrivant à Klock-Klock, le capitaine William Guy et ses compagnons trouvèrent une population qu’Arthur Pym évalue à dix mille âmes, hommes, femmes, enfants, sinon à craindre, du moins à tenir à l’écart, tant ils étaient bruyants et démonstratifs. Enfin, après une assez longue halte à la maison de Too-Wit, on revint au rivage, où la biche de mer – ce mollusque si recherché des Chinois –, plus abondante qu’en aucune autre portion de ces régions australes, devait fournir d’énormes cargaisons.
Ce fut à ce propos qu’on essaya de s’entendre avec Too-Wit. Le capitaine William Guy lui demanda d’autoriser la construction de hangars, où quelques-uns des hommes de la Jane prépareraient la biche de mer, tandis que la goélette continuerait sa route vers le pôle. Too-Wit accepta volontiers cette proposition, et conclut un marché d’après lequel les indigènes prêteraient leur concours pour la récolte du précieux mollusque.
Au bout d’un mois, les aménagements étant achevés, trois hommes furent désignés pour séjourner à Tsalal. Il n’y avait jamais eu lieu de concevoir le plus léger soupçon à l’égard des naturels. Avant de prendre congé, le capitaine William Guy voulut retourner une dernière fois au village de Klock-Klock, après avoir, par prudence, laissé six hommes à bord, les canons chargés, les filets de bastingages en place, l’ancre à pic. Ils devaient s’opposer à toute approche des indigènes.
Too-Wit, escorté d’une centaine de guerriers, se porta au-devant des visiteurs. On remonta l’étroite gorge d’un ravin, entre des collines formées de pierre savonneuse, une sorte de stéatite, comme Arthur Pym n’en avait vu nulle part. Il fallut suivre mille sinuosités, le long de talus hauts de soixante à quatre-vingts pieds sur une largeur de quarante.
Le capitaine William Guy et les siens, sans trop de crainte, bien que l’endroit fût propice à une embuscade, marchaient serrés les uns contre les autres.
À droite, un peu en avant, se tenaient Arthur Pym, Dirk Peters et un matelot nommé Allen.
Arrivé devant une fissure qui s’ouvrait dans le flanc de la colline, Arthur Pym eut l’idée d’y pénétrer, afin de cueillir quelques noisettes qui pendaient en grappes à des coudriers rabougris. Cela fait, il allait revenir sur ses pas, quand il s’aperçut que le métis et Allen l’avaient accompagné. Tous trois se disposaient à regagner l’entrée de la fissure, lorsqu’une soudaine et violente secousse les renversa. Au même moment, les masses savonneuses de la colline s’effondrèrent, et la pensée leur vint qu’ils allaient être enterrés vivants…
Vivants… tous trois ?… Non ! Allen avait été si profondément enseveli sous les décombres qu’il ne respirait plus.
En se traînant sur les genoux, en s’ouvrant un chemin au couteau, en maniant leur bowie-knife, Arthur Pym et Dirk Peters parvinrent à atteindre certaines saillies d’argile schisteuse un peu plus résistante, puis une plate-forme naturelle à l’extrémité d’une ravine boisée, au-dessus de laquelle plafonnait une tranche de ciel bleu.
De là, leurs regards purent embrasser toute la contrée environnante.
Un éboulement venait de se produire, – éboulement artificiel, oui ! artificiel, qui avait été provoqué par ces indigènes. Le capitaine William Guy et ses vingt-huit compagnons, écrasés sous plus d’un million de tonnes de terre et de pierre, avaient disparu.
Le pays fourmillait d’insulaires, venus des îles voisines, sans doute, et attirés par le désir de piller la Jane. Soixante-dix bateaux à balanciers se dirigeaient alors vers la goélette. Les six hommes restés à bord leur envoyèrent une première bordée mal ajustée, puis une seconde bordée de mitraille et de boulets ramés, dont l’effet fut terrible.
Néanmoins, la Jane ayant été envahie, puis livrée aux flammes, ses défenseurs furent massacrés. Enfin se produisit une formidable explosion, lorsque les poudres prirent feu, – explosion qui détruisit un millier d’indigènes et en mutila autant, tandis que les autres s’enfuyaient, poussant le cri de tékéli-li !… tékéli-li !
Pendant
la semaine suivante, Arthur Pym et Dirk Peters, vivant de noisettes, de chair
de butors, de cochléarias, échappèrent aux naturels qui ne soupçonnaient pas
leur présence. Ils se trouvaient au fond d’une sorte d’abîme noir, sans issue, creusé
dans la stéatite et une sorte de marne à grains métalliques. En le parcourant, ils
descendirent à travers une succession de gouffres. Edgar Poe en donne le
croquis suivant leur plan géométral, dont l’ensemble reproduisait un mot de
racine arabe, qui signifie « être blanc », et le mot égyptien
, qui signifie « région
du sud ».
On le voit, l’auteur américain est ici dans l’invraisemblable poussé jusqu’aux dernières limites. Du reste, non seulement j’avais lu et relu ce roman d’Arthur Gordon Pym, mais je connaissais aussi les autres ouvrages d’Edgar Poe. Je savais ce qu’il fallait penser de ce génie plus sensitif qu’intellectuel. Un de ses critiques n’a-t-il pas dit et eut raison de dire : « L’imagination, chez lui, est la reine des facultés… une faculté quasi divine, qui perçoit les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies… »
Ce qui est certain, c’est que jamais personne n’avait vu dans ces livres autre chose que des œuvres d’imagination !… Comment donc, à moins d’être fou, un homme tel que le capitaine Len Guy avait-il admis la réalité de faits purement irréels ?…
Je continue :
Arthur Pym et Dirk Peters ne pouvaient demeurer au milieu de ces abîmes, et, après nombre de tentatives, ils parvinrent à se laisser glisser sur une des pentes de la colline. Aussitôt cinq sauvages s’élancèrent sur eux. Mais, grâce à leurs pistolets, grâce à la vigueur extraordinaire du métis, quatre des insulaires furent tués. Le cinquième fut entraîné par les fugitifs, qui gagnèrent une embarcation amarrée au rivage et chargée de trois grosses tortues. Une vingtaine d’insulaires, lancés à leur poursuite, essayèrent vainement de les arrêter. Ils furent repoussés, et le canot, muni de ses pagaies, prit la mer en se dirigeant vers le sud.
Arthur Pym naviguait alors au-delà du 83e degré de latitude australe. On était au début de mars, c’est-à-dire à l’approche de l’hiver antarctique. Cinq ou six îles se montraient vers l’ouest, qu’il importait d’éviter par prudence. L’opinion d’Arthur Pym était que la température s’adoucirait graduellement aux approches du pôle. À l’extrémité de deux pagaies, dressées en abord de l’embarcation, fut installée une voile faite avec les chemises liées ensemble de Dirk Peters et de son compagnon, – chemises blanches dont la couleur affecta d’épouvante l’indigène prisonnier, qui répondait au nom de Nu-Nu. Durant huit jours, se continua cette étrange navigation favorisée par une brise douce du nord, avec un jour permanent, sur une mer sans un morceau de glace, et, d’ailleurs, grâce à la température unie, élevée de l’eau, on n’en avait pas aperçu un seul depuis le parallèle de l’îlot Bennet.
C’est alors qu’Arthur Pym et Dirk Peters entrèrent dans une région de nouveauté et d’étonnement. À l’horizon se dressait une large barrière de vapeur grise et légère ; empanachée de longues raies lumineuses, telles qu’en projettent les aurores polaires. Un courant de grande force venait en aide à la brise. L’embarcation filait sur une surface liquide excessivement chaude et d’apparence laiteuse, qui semblait être agitée par en dessous. Une cendre blanchâtre vint à tomber, – ce qui redoubla les terreurs de Nu-Nu, dont les lèvres se relevaient sur une denture noire…
Le 9 mars, il y eut redoublement de cette pluie et accroissement de la température de l’eau, que la main ne pouvait même plus supporter. L’immense rideau de vapeur, tendu sur le lointain périmètre de l’horizon méridional, ressemblait à une cataracte sans limites, roulant en silence du haut de quelque immense rempart perdu dans les hauteurs du ciel…
Douze jours après, ce sont les ténèbres qui planent sur ces parages, ténèbres sillonnées par les effluves lumineux s’échappant des profondeurs laiteuses de l’océan Antarctique, où venait se fondre l’incessante averse cendreuse…
L’embarcation s’approchait de la cataracte avec une impétueuse vélocité, dont la raison n’est point indiquée dans le récit d’Arthur Pym. Parfois la nappe se fendait, laissant apercevoir en arrière un chaos d’images flottantes et indistinctes, secouées par de puissants courants d’air…
Au milieu de cet enténèbrement effroyable passaient des bandes d’oiseaux gigantesques, d’une blancheur livide, poussant leur éternel tékéli-li, et c’est alors que le sauvage, aux suprêmes affres de l’épouvante, exhala son dernier soupir.
Et soudain, pris d’une folie de vitesse, le canot se précipite dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s’entrouvre comme pour l’y aspirer… Mais voici qu’en travers se dresse une figure humaine voilée, de proportion beaucoup plus vaste que celle d’aucun habitant de la terre… Et la couleur de la peau de l’homme était la blancheur parfaite de la neige…
Tel est ce bizarre roman, enfanté par le génie ultra-humain du plus grand poète du Nouveau Monde. C’est ainsi qu’il se termine… ou plutôt qu’il ne se termine pas. À mon avis, dans l’impuissance d’imaginer un dénouement à de si extraordinaires aventures, on comprend qu’Edgar Poe ait interrompu leur récit par la mort « soudaine et déplorable de son héros », tout en laissant espérer que si l’on retrouve jamais les deux ou trois chapitres qui manquent, ils seront livrés au public.
La navigation de l’Halbrane ne cessait de s’opérer avec l’aide du courant et du vent. En quinze jours, si ils persistaient, la distance qui sépare l’île du Prince-Édouard de celle de Tristan d’Acunha – deux mille trois cents milles environ – serait franchie, et, comme l’avait annoncé le bosseman, il n’aurait pas été nécessaire de changer une seule fois les amures. L’invariable brise du sud-est bien établie, quelquefois au grand frais, n’exigeait qu’une diminution des voiles hautes.
Du reste, le capitaine Len Guy laissait à Jem West le soin de manœuvrer, et l’audacieux porte-voile, – que l’on me passe cette expression – ne se décidait à prendre des ris qu’à l’instant où la mâture menaçait de venir en bas. Mais je ne craignais rien, et il n’y avait aucune avarie à redouter avec un tel marin. Il avait trop l’œil à son affaire.
« Notre lieutenant n’a pas son pareil, me dit un jour Hurliguerly, et il mériterait de commander un vaisseau amiral !
– En effet, ai-je répondu, Jem West me paraît être un véritable homme de mer.
– Et aussi, quelle goélette, notre Halbrane ! Félicitez-vous, monsieur Jeorling, et félicitez-moi puisque j’ai pu amener le capitaine Len Guy à changer d’avis à votre sujet !
– Si c’est vous qui avez obtenu ce résultat, bosseman, je vous en remercie.
– Et il y a de quoi, car il hésitait diantrement, notre capitaine, malgré les instances du compère Atkins ! Mais je suis parvenu à lui faire entendre raison…
– Je ne l’oublierai pas, bosseman, je ne l’oublierai pas, puisque, grâce à votre intervention, au lieu de me morfondre aux Kerguelen, je ne tarderai pas à être en vue de Tristan d’Acunha…
– Dans quelques jours, monsieur Jeorling. Voyez-vous, d’après ce que j’ai ouï dire, on s’occupe maintenant en Angleterre et en Amérique de bateaux qui ont une machine dans le ventre, et des roues dont ils se servent comme un canard de ses pattes !… C’est bien, et l’on saura ce que ça vaut à l’usage. M’est avis, pourtant, que jamais ces bateaux-là ne pourront lutter avec une belle frégate de soixante, filant au plus près par fraîche brise ! Le vent, monsieur Jeorling, même quand il faut le pincer à cinq quarts, cela suffit et un marin n’a pas besoin de roulettes à sa coque ! »
Je n’avais point à contrarier les idées du bosseman relativement à l’emploi de la vapeur en navigation. On en était encore aux tâtonnements, et l’hélice n’avait pas remplacé les aubes. Quant à l’avenir, qui eût pu le prévoir ?…
Et, en ce moment, il me revint à la mémoire que la Jane – cette Jane dont le capitaine Len Guy m’avait parlé comme si elle eût existé, comme s’il l’eût vue de ses propres yeux – s’était rendue, précisément en quinze jours, de l’île du Prince-Édouard à Tristan d’Acunha. Il est vrai, Edgar Poe disposait à son gré des vents et de la mer.
Au surplus, pendant la quinzaine qui suivit, le capitaine Len Guy ne m’entretint plus d’Arthur Pym. Il ne semblait même pas qu’il m’eût jamais rien dit des aventures de ce héros des mers australes. S’il avait espéré, d’ailleurs, me convaincre de leur authenticité, il aurait fait preuve de médiocre intelligence. Je le répète, comment un homme de bon sens aurait-il consenti à discuter sérieusement sur cette matière ? À moins d’avoir perdu la raison, d’être tout au moins un monomane sur ce cas spécial, comme l’était Len Guy, personne – je le répète pour la dixième fois –, personne ne pouvait voir autre chose qu’une œuvre d’imagination dans le récit d’Edgar Poe.
Qu’on y songe ! D’après ledit récit, une goélette anglaise se serait avancée jusqu’au 84e degré de latitude sud, et ce voyage n’aurait pas pris l’importance d’un grand fait géographique ?… Arthur Pym, revenu des profondeurs de l’Antarctide, n’eût pas été mis au-dessus des Cook, des Weddell, des Biscoe ?… À lui comme à Dirk Peters, les deux passagers de la Jane, qui se seraient même élevés au-dessus dudit parallèle, on n’aurait pas rendu des honneurs publics ?… Et que penser de cette mer libre découverte par eux… de cette vitesse extraordinaire des courants qui les entraînaient vers le pôle… de la température anormale de ces eaux, chauffées en dessous, que la main ne pouvait supporter… de ce rideau de vapeurs tendu à l’horizon… de cette cataracte gazeuse, qui s’entrouvre, et derrière laquelle apparaissent des figures de grandeur surhumaine ?…
Et puis, sans parler de ces invraisemblances, comment Arthur Pym et le métis étaient revenus de si loin, comment leur embarcation tsalalienne les avait ramenés par-delà le cercle polaire, comment, en fin de compte, ils furent recueillis et rapatriés, j’eusse été curieux de le savoir. Avec un fragile canot à pagaies, franchir une vingtaine de degrés, repasser la banquise, gagner les terres les plus proches, comment le journal d’Arthur Pym n’a-t-il pas mentionné les incidents de ce retour ?… Mais, dira-t-on, Arthur Pym est mort avant d’avoir pu livrer les derniers chapitres de son récit… Soit ! Est-il donc vraisemblable qu’il n’en ait dit mot à l’éditeur du Southern Literary Messenger ?… Et pourquoi Dirk Peters, qui, pendant plusieurs années, aurait résidé dans l’Illinois, se serait-il tu sur le dénouement de ces aventures ?… Est-ce qu’il aurait eu quelque intérêt à ne point parler ?…
Il est vrai, le capitaine Len Guy, à l’entendre, s’était rendu à Vandalia, où, disait le roman, demeurait ce Dirk Peters, et il ne l’avait point rencontré… Je le crois bien ! Comme Arthur Pym, il n’avait existé, je le répète, que dans la troublante imagination du poète américain… Et, on en conviendra, cela ne témoigne-t-il pas de l’extraordinaire puissance de ce génie, puisqu’il a pu imposer à quelques esprits comme réel ce qui n’était que fictif ?…
Toutefois, je le comprenais, j’eusse été mal venu à discuter de nouveau avec le capitaine Len Guy, obsédé par cette idée fixe, et à reprendre une argumentation qui n’aurait pu le convaincre. Plus sombre, plus renfermé, il ne paraissait jamais sur le pont de la goélette à moins que cela ne fût nécessaire. Et alors ses regards parcouraient obstinément l’horizon méridional, qu’ils cherchaient à percer…
Et, peut-être, croyait-il voir cette nappe de vapeurs, zébrée de larges fentes, et les hauteurs du ciel épaissies d’impénétrables ténèbres, et des éclats lumineux jaillissant des profondeurs laiteuses de la mer, et le géant blanc lui montrant la route à travers les gouffres de la cataracte.
Singulier monomane, que notre capitaine ! Heureusement, sur tout autre sujet que celui-ci, son intelligence gardait sa lucidité. Quant à ses qualités de marin, elles restaient intactes, et les craintes que j’avais pu concevoir ne menaçaient pas de se réaliser.
Je dois le dire, ce qui me paraissait plus intéressant, c’était de découvrir la raison pour laquelle le capitaine Len Guy portait tant d’intérêt aux prétendus naufragés de la Jane. Même en tenant pour véridique le récit d’Arthur Pym, en admettant que la goélette anglaise eût traversé ces infranchissables parages, à quoi bon de si inutiles regrets ? Que quelques-uns des matelots de la Jane, son chef ou ses officiers eussent survécu à l’explosion et à l’engloutissement provoqué par les naturels de l’île Tsalal, pouvait-on raisonnablement espérer qu’ils fussent encore vivants ? Il y avait onze ans que les faits se seraient passés, d’après les dates indiquées par Arthur Pym, et dès lors, en admettant que ces malheureux eussent échappé aux insulaires, comment auraient-ils subvenu à leurs besoins dans de telles conditions, et ne devaient-ils pas avoir péri jusqu’au dernier ?…
Allons ! voici que je me mets à discuter sérieusement de semblables hypothèses, bien qu’elles ne reposent sur aucun fondement ? Un peu plus, j’allais croire à l’existence d’Arthur Pym, de Dirk Peters, de leurs compagnons, de la Jane perdue derrière les banquises de la mer australe ? Est-ce que la folie du capitaine Len Guy m’aurait gagné ? Et, de fait, tout à l’heure, est-ce que je ne me suis pas surpris à établir une comparaison entre la route qu’avait suivie la Jane en remontant vers l’ouest et celle que suivait l’Halbrane en ralliant les parages de Tristan d’Acunha ?…
Nous étions au 3 septembre. Si aucun retard ne se produisait – et il n’aurait pu provenir que d’un incident de mer –, notre goélette serait dans trois jours en vue du port. D’ailleurs, telle est l’altitude de la principale île du groupe que, par beau temps, on l’aperçoit d’une grande distance.
Ce jour-là, entre dix et onze heures du matin, je me promenais de l’avant à l’arrière, du côté du vent. Nous glissions légèrement à la surface d’une mer ondulée, un peu clapoteuse. Il semblait que l’Halbrane fût un énorme oiseau – un de ces gigantesques albatros signalés par Arthur Pym –, qui déployait sa large envergure et emportait tout un équipage à travers l’espace. Oui ! Pour un esprit imaginatif, ce n’était plus de la navigation, c’était du vol, et le battement des voiles, c’était le battement des ailes !
Jem West, debout près du guindeau, abrité de la trinquette, sa longue-vue aux yeux, regardait sous le vent par bâbord un objet flottant à deux ou trois milles que plusieurs matelots, penchés au-dessus des bastingages, montraient du doigt.
C’était une masse de dix à douze yards superficiels, irrégulièrement formée, relevée à sa partie centrale par une tumescence d’un vif éclat. Cette masse montait et descendait au gré des lames qui se déplaçaient dans la direction du nord-ouest.
Je me rendis vers la lisse de l’avant, et j’observai attentivement cet objet.
À mon oreille arrivaient les propos des marins, toujours intéressés par les moindres apports de la mer.
« Ce n’est point une baleine, déclara le maître-voilier Martin Holt. Elle aurait déjà soufflé une ou deux fois depuis le temps que nous l’examinons !
– Bien sûr, il ne s’agit pas d’une baleine, affirma Hardie, le maître-calfat. Peut-être est-ce quelque carcasse de navire abandonné…
– Le diable l’envoie par le fond ! s’écria Rogers. Allez donc vous jeter là-dessus pendant la nuit ! Il y aurait de quoi se crever les joues et couler sans avoir eu le temps de se reconnaître !
– Je te crois, ajouta Drap, et ces épaves-là, c’est plus dangereux qu’une roche, car elles sont un jour ici, un autre là-bas, et comment les parer ?… »
Hurliguerly venait de s’approcher.
« Qu’en pensez-vous, bosseman ? » lui demandai-je, lorsqu’il se fut accoudé près de moi.
Hurliguerly regarda avec attention, et comme la goélette, servie par une fraîche brise, gagnait rapidement vers la masse, il devenait plus facile de se prononcer.
« À mon avis, monsieur Jeorling, répliqua le bosseman, ce que nous voyons là n’est ni un souffleur ni une épave, mais tout simplement un glaçon…
– Un glaçon ?… m’écriai-je.
– Hurliguerly ne se trompe pas, affirma Jem West. Il s’agit bien d’un glaçon, un morceau d’iceberg que les courants ont entraîné…
– Comment, ai-je repris, entraîné jusqu’au 45e parallèle ?…
– Cela se voit, monsieur, répondit le lieutenant, et les glaces remontent parfois jusque par le travers du Cap, à en croire un navigateur français, le capitaine Blosseville, qui en aurait rencontré à cette hauteur en 1828.
– Alors celui-là ne peut tarder à se fondre ?… déclarai-je, assez étonné que le lieutenant West m’eût honoré d’une aussi longue réponse.
– Il doit même s’être dissous en grande partie, affirma le lieutenant, et ce que nous voyons est certainement ce qui reste d’une montagne de glace qui devait peser des millions de tonnes. »
Le capitaine Len Guy venait de sortir du rouf. Lorsqu’il aperçut le groupe de matelots rangés autour de Jem West, il se dirigea vers l’avant.
Après quelques mots échangés à voix basse, le lieutenant lui passa sa longue-vue.
Len Guy la braqua sur l’objet flottant dont la goélette s’était rapprochée d’un mille environ, et, après l’avoir observé près d’une minute :
« C’est un glaçon, dit-il, et il est heureux qu’il se dissolve. L’Halbrane aurait pu se faire de graves avaries en se jetant dessus pendant la nuit… »
Je fus frappé du soin que le capitaine Len Guy mettait à son observation. Il semblait que ses regards ne pussent quitter l’oculaire de la longue-vue, devenu, pour ainsi dire, la pupille de son œil. Il demeurait immobile, comme s’il eût été cloué au pont. Insensible au roulis et au tangage, les deux bras rigides, grâce à sa grande habitude, il maintenait imperturbablement le glaçon dans le champ de l’objectif. Son visage hâlé présentait çà et là des plaques hectiques, des taches de pâleur, et de ses lèvres s’échappaient de vagues paroles.
Quelques minutes s’écoulèrent. L’Halbrane, sous rapide allure, était sur le point de dépasser le glaçon en dérive.
« Laissez porter d’un quart », dit le capitaine Len Guy, sans abaisser sa longue-vue.
Je devinai ce qui se passait dans l’esprit de cet homme sous l’obsession d’une idée fixe. Ce morceau de glace, arraché de la banquise australe, venait de ces parages où sa pensée l’entraînait sans cesse. Il voulait le voir de plus près… peut-être l’accoster… peut-être en recueillir quelque débris…
Cependant, sur l’ordre transmis par Jem West, le bosseman avait légèrement fait mollir les écoutes, et la goélette, arrivant d’un quart, se dirigea vers le glaçon. Nous n’en fûmes bientôt qu’à deux encablures, et je pus l’examiner.
Ainsi que cela avait été remarqué, la tumescence centrale fondait de toutes parts. Des filets liquides s’égouttaient le long de ses parois. Au mois de septembre de cette année si précoce, le soleil possédait assez de force pour provoquer la dissolution, l’activer, la précipiter même.
Assurément, avant la fin de la journée, il ne resterait plus rien de ce glaçon, entraîné par les courants jusqu’à la hauteur du 45e parallèle.
Le capitaine Len Guy l’observait toujours, et sans qu’il eût besoin de recourir à sa longue-vue. On commençait même à distinguer un corps étranger qui, peu à peu, se dégageait à mesure que s’opérait la fusion, – une forme, de couleur noirâtre, étendue sur la couche blanche.
Et quelle fut notre surprise, mêlée d’horreur, lorsqu’on vit un bras apparaître, puis une jambe, puis un torse, puis une tête, non point en état de nudité, mais recouverts de vêtements sombres…
Un instant, je crus même que ces membres remuaient… que ces mains se tendaient vers nous…
L’équipage ne put retenir un cri.
Non ! ce corps ne s’agitait pas, mais il glissait doucement sur la surface glacée…
Je regardai le capitaine Len Guy. Son visage était aussi livide que celui de ce cadavre, venu en dérive des lointaines latitudes de la zone australe !
Ce qu’il y avait à faire, on le fit à l’instant pour recueillir ce malheureux, – et qui sait si quelque souffle ne l’animait pas encore !… Dans tous les cas, ses poches contenaient peut-être quelque document qui permettrait d’établir son identité !… Puis, en les accompagnant d’une dernière prière, on abandonnerait ces restes humains aux profondeurs de l’Océan, ce cimetière des marins morts à la mer !…
Le canot fut descendu. Le bosseman y prit place avec les matelots Gratian et Francis, placés chacun à un des avirons. Par la disposition contrariée de sa voilure, ses focs et sa trinquette traversés, sa brigantine bordée à bloc, Jem West avait cassé l’erre de la goélette, presque immobile, s’élevant ou s’abaissant sur les longues lames.
Je suivais des yeux le canot, qui accosta la marge latérale du glaçon rongée par les eaux.
Hurliguerly prit pied à un endroit qui présentait encore quelque résistance. Gratian débarqua après lui, tandis que Francis maintenait le canot par la chaîne du grappin.
Tous deux rampèrent alors jusqu’au cadavre, le tirèrent l’un par les jambes, l’autre par les bras, et l’embarquèrent.
En quelques coups d’avirons, le bosseman eut rejoint la goélette.
Le cadavre, congelé de la tête aux pieds, fut déposé à l’emplanture du mât de misaine.
Aussitôt le capitaine Len Guy alla vers lui et le considéra longuement, comme s’il eût cherché à le reconnaître.
Ce corps était celui d’un marin, vêtu d’une grossière étoffe, pantalon de laine, vareuse rapiécée, chemise d’épais molleton, ceinture entourant deux fois sa taille. Nul doute que sa mort remontât à plusieurs mois déjà, – peu après, probablement, que cet infortuné eût été entraîné par la dérive…
L’homme que nous avions ramené à bord ne devait pas avoir plus d’une quarantaine d’années, bien que ses cheveux fussent grisonnants. Sa maigreur était effrayante, – un squelette dont l’ossature saillait sous la peau. Il avait dû subir les affreuses tortures de la faim, pendant ce trajet d’au moins vingt degrés depuis le cercle polaire antarctique.
Le capitaine Len Guy venait de relever les cheveux de ce cadavre, conservé par le froid. Il lui redressa la tête, il chercha son regard sous les paupières collées l’une à l’autre, et enfin ce nom lui échappa avec un déchirement de sanglot :
« Patterson… Patterson !
– Patterson ?… » m’écriai-je.
Et il me sembla que ce nom, si commun qu’il fût, tenait par quelque lien à ma mémoire !… Quand l’avais-je entendu prononcer, – ou bien ne l’avais-je pas lu quelque part ?…
Alors le capitaine Len Guy, debout, parcourut lentement l’horizon des yeux, comme s’il allait donner l’ordre de mettre le cap au sud…
En ce moment, sur un mot de Jem West, le bosseman plongea sa main dans les poches du cadavre. Il en retira un couteau, un bout de fil de caret, une boîte à tabac vide, puis un carnet de cuir, muni d’un crayon métallique.
Le capitaine Len Guy se retourna, et, au moment où Hurliguerly tendait le carnet à Jem West :
« Donne », dit-il.
Quelques feuillets étaient couverts d’une écriture que l’humidité avait presque entièrement effacée. Mais la dernière page portait des mots déchiffrables encore, et peut-on imaginer de quelle émotion je fus saisi, lorsque j’entendis le capitaine Len Guy lire d’une voix tremblante :
« La Jane… île Tsalal… par quatre-vingt trois… Là… depuis onze ans… Capitaine… cinq matelots survivants… Qu’on se hâte de les secourir… »
Et, sous ces lignes, un nom… une signature… le nom de Patterson…
Patterson !… Je me souvins alors !… C’était le second de la Jane… le second de cette goélette qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters sur l’épave du Grampus… la Jane, conduite jusqu’à cette latitude de l’île Tsalal… la Jane attaquée par les insulaires et anéantie par l’explosion !…
Tout cela était donc vrai !… Edgar Poe avait donc fait œuvre d’historien, non de romancier !… Il avait donc eu communication du journal d’Arthur Gordon Pym !… Des relations directes s’étaient donc établies entre eux !… Arthur Pym existait ou plutôt il avait existé… lui… un être réel !… Et il était mort – d’une mort soudaine et déplorable, dans des circonstances non révélées, avant qu’il eût complété le récit de son extraordinaire voyage !… Et jusqu’à quel parallèle s’était-il élevé en quittant l’île Tsalal avec son compagnon Dirk Peters, et comment tous deux avaient-ils pu être rapatriés en Amérique ?…
Je crus que ma tête allait éclater, que je devenais fou, moi qui accusais le capitaine Len Guy de l’être !… Non ! j’avais mal entendu… j’avais mal compris !… Cela n’était que pure extravagance de mon cerveau !…
Et, pourtant, comment récuser ce témoignage trouvé sur le corps du second de la Jane, de ce Patterson, dont le dire si affirmatif s’appuyait de dates certaines ?… Et, surtout, comment conserver un doute, après que Jem West, plus calme, fut parvenu à déchiffrer ces autres lambeaux de phrases :
« Entraîné depuis le 3 juin dans le nord de l’île Tsalal… Là… encore… capitaine William Guy et cinq des hommes de la Jane… Mon glaçon dérive à travers la banquise… nourriture va me manquer… Depuis le 13 juin… épuisé mes dernières ressources… Aujourd’hui… 16 juin… plus rien… »
Ainsi, il y avait près de trois mois que gisait le corps de Patterson à la surface de ce glaçon rencontré sur la route des Kerguelen à Tristan d’Acunha !… Ah ! que n’avions-nous sauvé le second de la Jane !… Il eût pu dire ce qu’on ne savait pas, ce qu’on ne saurait jamais, peut-être, – le secret de cette effrayante aventure !
Enfin, il fallait me rendre à l’évidence. Le capitaine Len Guy, qui connaissait Patterson, venait d’en retrouver le cadavre glacé !… C’était bien lui qui accompagnait le capitaine de la Jane, lorsque, pendant une relâche, il avait enterré cette bouteille aux Kerguelen, et dans cette bouteille cette lettre à l’authenticité de laquelle je refusais de croire !… Oui !… depuis onze années, les survivants de la goélette anglaise étaient là-bas, sans espoir d’être jamais recueillis !…
Alors s’opéra dans mon esprit surexcité le rapprochement de deux noms, qui allait m’expliquer cet intérêt que portait notre capitaine à tout ce qui rappelait l’affaire Arthur Pym.
Len Guy se retourna vers moi, et, me regardant, ne prononça que ces mots :
« Y croyez-vous, maintenant ?…
– J’y crois… j’y crois ! balbutiai-je. Mais le capitaine William Guy de la Jane…
– Et le capitaine Len Guy de l’Halbrane sont frères ! » s’écria-t-il d’une voix tonnante, qui fut entendue de tout l’équipage.
Puis, lorsque nos yeux se reportèrent vers la place où flottait le glaçon, la double influence des rayons solaires et des eaux de cette latitude avait produit son effet, et il n’en restait plus trace à la surface de la mer.
Quatre jours après, l’Halbrane relevait cette curieuse île de Tristan d’Acunha, dont on a pu dire qu’elle est comme la chaudière des mers africaines.
Certes, c’était un fait bien extraordinaire, cette rencontre à plus de cinq cents lieues du cercle antarctique, cette apparition du cadavre de Patterson ! À présent, voici que le capitaine de l’Halbrane et son frère le capitaine de la Jane étaient rattachés l’un à l’autre par ce revenant de l’expédition d’Arthur Pym !… Oui ! cela doit sembler invraisemblable… Et qu’est-ce donc, pourtant, auprès de ce que j’ai à raconter encore ?…
Au surplus, ce qui me paraissait, à moi, aller jusqu’aux limites de l’invraisemblance, c’était que le roman du poète américain fût une réalité. Mon esprit se révolta d’abord… Je voulus fermer les yeux à l’évidence !…
Finalement, il fallut se rendre, et mes derniers doutes s’ensevelirent avec le corps de Patterson dans les profondeurs de l’Océan.
Et, non seulement le capitaine Len Guy s’enchaînait par les liens du sang à cette dramatique et véridique histoire, mais – comme je l’appris bientôt – notre maître-voilier s’y reliait aussi. En effet, Martin Holt était le frère de l’un des meilleurs matelots du Grampus, l’un de ceux qui avaient dû périr avant le sauvetage d’Arthur Pym et de Dirk Peters opéré par la Jane.
Ainsi donc, entre le 83e et le 84e parallèles sud, sept marins anglais, actuellement réduits à six, avaient vécu depuis onze ans sur l’île Tsalal, le capitaine William Guy, le second Patterson et les cinq matelots de la Jane qui avaient échappé – par quel miracle ? – aux indigènes de Klock-Klock !…
Et maintenant, qu’allait faire le capitaine Len Guy ?… pas l’ombre d’une hésitation à ce sujet, – il ferait tout pour sauver les survivants de la Jane… Il lancerait l’Halbrane vers le méridien désigné par Arthur Pym… Il la conduirait jusqu’à l’île Tsalal, indiquée sur le carnet de Patterson… Son lieutenant Jem West irait où il lui ordonnerait d’aller… Son équipage n’hésiterait pas à le suivre, et la crainte des dangers que comporterait une expédition, peut-être au-delà des limites assignées aux forces humaines, ne saurait l’arrêter… L’âme de leur capitaine serait en eux… le bras de leur lieutenant dirigerait leurs bras…
Voilà donc pourquoi le capitaine Len Guy refusait d’accepter des passagers à son bord, pourquoi il m’avait dit que ses itinéraires n’étaient jamais assurés, espérant toujours qu’une occasion s’offrirait à lui de s’aventurer vers la mer glaciale !…
J’ai même lieu de croire que si l’Halbrane eût été prête d’ores et déjà à entreprendre cette campagne, le capitaine Len Guy aurait donné l’ordre de mettre le cap au sud… Et, d’après les conditions de mon embarquement, je n’eusse pu l’obliger à continuer sa route pour me déposer à Tristan d’Acunha ?…
Du reste, la nécessité s’imposait de refaire de l’eau dans cette île, dont nous n’étions plus éloignés. Là, peut-être, aurait-on la possibilité de mettre la goélette en état de lutter contre les icebergs, d’atteindre la mer libre, puisque libre elle était au-delà du 82e parallèle, de s’engager plus loin que ne l’avaient fait les Cook, les Weddell, les Biscoe, les Kemp, pour tenter enfin ce que tentait alors le lieutenant Wilkes de la marine américaine.
Eh bien, une fois à Tristan d’Acunha, j’attendrais le passage d’un autre navire. D’ailleurs, lors même que l’Halbrane eût été prête pour une telle expédition, la saison ne lui aurait pas encore permis de franchir le cercle polaire. En effet, la première semaine de septembre n’était pas achevée, et deux mois au moins devaient s’écouler avant que l’été austral eût rompu la banquise et provoqué la débâcle des glaces.
Les navigateurs le savaient déjà à cette époque, – c’est depuis la mi-novembre jusqu’au commencement de mars que ces audacieuses tentatives peuvent être suivies de quelque succès. La température est alors plus supportable, les tempêtes sont moins fréquentes, les icebergs se détachent de la masse, la barrière se troue, et un jour perpétuel baigne ce lointain domaine. Il y avait là des règles de prudence dont l’Halbrane ferait sagement de ne point s’écarter. Aussi, en cas que cela fût nécessaire, notre goélette, ayant renouvelé sa provision d’eau aux aiguades de Tristan d’Acunha, approvisionnée de vivres frais, aurait le temps de rallier, soit aux Falklands, soit à la côte américaine, un port mieux outillé, au point de vue des réparations, que ceux de ce groupe isolé sur le désert du Sud-Atlantique.
La grande île, lorsque l’atmosphère est pure, est visible de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles. Ces divers renseignements sur Tristan d’Acunha, je les obtins du bosseman. Comme il l’avait visitée à diverses reprises, il pouvait s’exprimer en connaissance de cause.
Tristan d’Acunha gît au sud de la zone des vents réguliers du sud-ouest. Son climat, doux et humide, comporte une température modérée, qui ne s’abaisse pas au-dessous de 25° Fahrenheit (environ 4 °C. sous zéro) et ne s’élève pas au-dessus de 68° (20 °C. sur zéro). Les vents dominants sont ceux de l’ouest et du nord-ouest, et, pendant l’hiver – août et septembre –, ceux du sud.
L’île fut habitée, dès 1811, par l’Américain Lambert et plusieurs autres de même origine, équipés pour la pêche des mammifères marins. Après eux, vinrent s’y installer des soldats anglais, chargés de surveiller les mers de Sainte-Hélène, et ils ne partirent que postérieurement à la mort de Napoléon en 1821.
Que, quelque trente ou quarante ans plus tard, Tristan d’Acunha ait compté une centaine d’habitants d’un assez beau type, issus d’Européens, d’Américains et de Hollandais du Cap, que la république y ait été établie avec un patriarche pour chef – celui des pères de famille qui possédait le plus d’enfants –, qu’enfin le groupe ait fini par reconnaître la suzeraineté de la Grande-Bretagne, il n’en était pas encore là en cette année 1839, pendant laquelle l’Halbrane se préparait à y relâcher.
Au surplus, je devais bientôt constater, par mes observations personnelles, que la possession de Tristan d’Acunha ne valait pas d’être disputée. Pourtant, « Terre de vie » avait été son nom au XVIe siècle. Si elle jouit d’une flore spéciale, cette flore est uniquement représentée par les fougères, les lycopodes, une graminée piquante, la spartine, qui tapisse la pente inférieure des montagnes. Quant à la faune domestique, les bœufs, les brebis, les pourceaux, composent sa seule richesse et sont l’objet de quelque commerce avec Sainte-Hélène. Il est vrai, pas un reptile, pas un insecte, et les forêts n’abritent qu’une sorte de félin peu dangereux, – un chat retourné à l’état sauvage.
Le seul arbre que possède l’île est un nerprun de dix-huit à vingt pieds. Du reste, les courants apportent assez de bois flotté pour suffire au chauffage. Je ne devais trouver, en fait de légumes, que des choux, des betteraves, des oignons, des navets, des citrouilles, et, en fait de fruits, poires, pêches et raisins de médiocre qualité. J’ajoute que l’amateur d’oiseaux serait réduit à ne chasser que la mouette, le pétrel, le pingouin et l’albatros. L’ornithologie de Tristan d’Acunha n’aurait pas d’autre échantillon à lui offrir.
C’est dans la matinée du 5 septembre que fut signalé le haut volcan de l’île principale, – un massif neigeux de douze cents toises, dont le cratère éteint forme la cuvette d’un petit lac. Le lendemain, en s’approchant, on put distinguer un vaste éboulis d’anciennes laves, disposé comme un champ de moraines.
À cette distance de gigantesques fucus zébraient la surface de la mer, véritables câbles végétaux d’une longueur qui varie de six cents à douze cents pieds, et dont la grosseur égale celle d’une barrique.
Je dois mentionner ici que, pendant les trois jours qui avaient suivi la rencontre du glaçon, le capitaine Len Guy ne s’était montré sur le pont que pour prendre hauteur. Il rentrait dans sa cabine après l’opération terminée, et je n’avais plus eu l’occasion de le revoir, sauf aux heures des repas. D’une taciturnité que l’on peut comparer au mutisme, il n’avait pas été possible de l’en tirer. Jem West lui-même n’y eût point réussi. Aussi m’étais-je tenu sur une absolue réserve. À mon avis, l’heure viendrait où Len Guy me reparlerait de son frère William, des tentatives qu’il comptait faire pour sauver ses compagnons et lui. Or, je le répète, étant donné la saison, cette heure n’était pas arrivée, lorsque la goélette, le 6 septembre, vint jeter l’ancre par dix-huit brasses de profondeur près de la grande île, sur la côte nord-ouest, à Ansiedlung, au fond de Falmouth-Bay, – précisément à la place indiquée, dans le récit d’Arthur Pym, pour le mouillage de la Jane.
J’ai dit la grande île, parce que le groupe de Tristan d’Acunha en comprend deux autres de moindre importance. À une huitaine de lieues dans le sud-ouest, gît l’île Inaccessible, et au sud-est, à cinq lieues de celle-ci, l’île Nightingale. L’ensemble de cet archipel se trouve par 37° 5’ de latitude méridionale et 13° 4’ de longitude occidentale.
Ces îles sont circulaires. Projetée en plan, Tristan d’Acunha ressemble à une ombrelle déployée d’une circonférence de quinze milles et dont l’armature, rayonnant vers le centre, est figurée par les crêtes régulières qui aboutissent au volcan central.
Ce groupe forme un domaine océanique à peu près indépendant. Il fut découvert par le Portugais qui lui a donné son nom. Après l’exploration des Hollandais en 1643 et celle des Français en 1767, quelques Américains vinrent s’y installer pour la pêche des veaux marins, qui abondent sur ces parages. Enfin des Anglais ne tardèrent pas à leur succéder.
À l’époque où la Jane y avait relâché, un ex-caporal de l’artillerie anglaise, nommé Glass, régnait sur une petite colonie de vingt-six individus, qui commerçaient avec le Cap, n’ayant pour tout bâtiment qu’une goélette de médiocre tonnage. À notre arrivée, ledit Glass comptait bien une cinquantaine de sujets, et, ainsi que l’avait marqué Arthur Pym, « en dehors de tout concours du gouvernement britannique ».
Une mer dont la profondeur est comprise entre douze cents et quinze cents brasses baigne ce groupe, longé par le courant équatorial qui dévie vers l’ouest. Il est soumis au régime des vents réguliers du sud-ouest. Les tempêtes y sévissent rarement. Pendant l’hiver, les glaces en dérive dépassent souvent son parallèle d’une dizaine de degrés, mais ne descendent jamais par le travers de Sainte-Hélène, – non plus que les grands souffleurs peu enclins à rechercher des eaux si chaudes.
Les trois îles, disposées en triangle, sont séparées les unes des autres par diverses passes larges d’une dizaine de milles, aisément navigables. Leurs côtes sont franches, et, autour de Tristan d’Acunha, la mer mesure cent brasses de profondeur.
Ce fut avec l’ex-caporal que les relations s’établirent dès l’arrivée de l’Halbrane. Il y mit beaucoup de bienveillance. Jem West, auquel le capitaine Len Guy laissa le soin de remplir les caisses à eau, de s’approvisionner de viande fraîche et de légumes variés, n’eut qu’à se louer de l’obligeance de Glass, qui, d’ailleurs, s’attendait à être payé d’un bon prix et le fut.
Du reste, on reconnut, dès notre arrivée, que l’Halbrane ne trouverait pas à Tristan d’Acunha les ressources nécessaires pour se mettre en état d’entreprendre la campagne projetée dans l’océan Antarctique. Mais, au point de vue des ressources alimentaires, il est certain que Tristan d’Acunha peut être utilement fréquentée par les navigateurs. Leurs prédécesseurs ont enrichi ce groupe de toutes les espèces domestiques, moutons, porcs, bœufs, volailles, alors que le capitaine américain Patten, commandant l’Industry, n’y avait aperçu que quelques chèvres sauvages vers la fin du dernier siècle. Après lui, le capitaine Colquhouin, du brick américain Betsey, y fit des plantations d’oignons, de pommes de terre et autres sortes de légumes, dont un sol fertile assure la prospérité. C’est du moins ce que raconte Arthur Pym dans son récit, et il n’y a pas lieu de lui refuser créance.
On l’aura remarqué, je parle maintenant du héros d’Edgar Poe comme d’un homme dont je n’ai plus à mettre en doute l’existence. Aussi m’étonnais-je que le capitaine Len Guy ne m’eût pas de nouveau interpellé à ce sujet. Il est évident que les renseignements si formels déchiffrés sur le carnet de Patterson n’avaient point été fabriqués pour la circonstance, et j’aurais eu mauvaise grâce à ne pas reconnaître mon erreur.
Au surplus, si quelque hésitation me fut demeurée, un autre et irrécusable témoignage vint s’ajouter aux dires du second de la Jane.
Le lendemain du mouillage, j’avais débarqué à Ansiedlung, sur une belle plage de sable noirâtre. Je fis même cette réflexion qu’une telle plage n’eût point été déplacée à l’île Tsalal, où se rencontrait cette couleur de deuil, à l’exclusion de la couleur blanche qui causait aux insulaires de si violentes convulsions, suivies de prostration et de stupeur. Mais, en donnant pour certains ces effets extraordinaires, peut-être Arthur Pym avait-il été le jouet de quelque illusion ?… D’ailleurs, on saurait à quoi s’en tenir, si l’Halbrane arrivait jamais en vue de l’île Tsalal…
Je rencontrai l’ex-caporal Glass, – un homme vigoureux, bien conservé, de physionomie assez rusée, je dois en convenir, et dont les soixante ans n’avaient point amoindri l’intelligente vivacité. Indépendamment du commerce avec le Cap et les Falklands, il faisait un important trafic de peaux de phoques, d’huile d’éléphants marins, et ses affaires prospéraient.
Comme il paraissait très désireux de bavarder, ce gouverneur nommé par lui-même et reconnu par la petite colonie, j’entamai sans peine, dès notre première entrevue, une conversation qui devait être intéressante par plus d’un côté.
« Avez-vous souvent des navires en relâche à Tristan d’Acunha ? lui demandai-je.
– Tout autant qu’il nous en faut, monsieur, me répondit-il en se frottant les mains derrière le dos, – une habitude invétérée, paraît-il.
– Dans la belle saison ?… ajoutai-je.
– Oui… dans la belle saison, si tant est que nous en ayons une mauvaise en ces parages !
– Je vous en félicite, monsieur Glass. Mais ce qui est regrettable, c’est que Tristan d’Acunha n’ait pas un seul port, et quand un navire est obligé de mouiller au large…
– Au large, monsieur ?… Qu’entendez-vous par le large ? s’écria l’ex-caporal avec une animation qui indiquait un grand fond d’amour-propre.
– J’entends, monsieur Glass, que si vous possédiez des quais de débarquement…
– Et à quoi bon, monsieur, lorsque la nature nous a dessiné une baie comme celle-ci, où l’on est à l’abri des rafales, et lorsqu’il est facile d’accoster le nez contre les roches !… Non ! Tristan n’a point de port, et Tristan peut s’en passer ! »
Pourquoi aurais-je contrarié ce brave homme ? Il était fier de son île comme le prince de Monaco a le droit d’être fier de sa principauté minuscule…
Je n’insistai point, et nous causâmes de choses et d’autres. Il m’offrit d’organiser une excursion au milieu des forêts épaisses qui montent jusqu’à mi-flanc du cône central.
Je le remerciai et m’excusai de ne point accepter son offre. Je saurais bien employer les heures de la relâche à quelques études minéralogiques. D’ailleurs, l’Halbrane devait déraper dès que son ravitaillement serait achevé.
« Il est singulièrement pressé, votre capitaine ! me dit le gouverneur Glass.
– Vous trouvez ?…
– Et si pressé que son lieutenant ne parle même pas de m’acheter des peaux ou de l’huile…
– Nous n’avons besoin que de vivres frais et d’eau douce, monsieur Glass.
– Eh bien, monsieur, répondit le gouverneur un peu dépité, ce que l’Halbrane n’emportera pas, d’autres navires l’emporteront !… »
Puis, reprenant :
« Et où va votre goélette en nous quittant ?…
– Aux Falklands, afin de se réparer.
– Vous, monsieur… vous n’êtes que passager, je suppose !…
– Comme vous le dites, monsieur Glass, et j’avais même l’intention de séjourner à Tristan d’Acunha pendant quelques semaines… J’ai dû modifier ce projet…
– Je le regrette, monsieur, je le regrette ! déclara le gouverneur. Nous aurions été heureux de vous offrir l’hospitalité, en attendant l’arrivée d’un autre navire…
– Hospitalité qui m’eût été très précieuse, répondis-je. Malheureusement, je ne pourrai profiter… »
En effet, ma résolution définitive était prise de ne point quitter la goélette. Dès que sa relâche serait terminée, elle mettrait le cap sur les Falklands, où s’effectueraient les préparatifs nécessités par une expédition dans les mers antarctiques. J’irais donc jusqu’aux Falklands, où je trouverais, sans éprouver trop de retard, à m’embarquer pour l’Amérique, et, assurément, le capitaine Len Guy ne refuserait point de m’y conduire.
Et alors, l’ex-caporal de me dire, en manifestant quelque contrariété :
« Au fait, je n’ai pas vu la couleur de ses cheveux ni le teint de son visage, à votre capitaine…
– Je ne pense pas que son intention soit de venir à terre, monsieur Glass.
– Est-ce qu’il est malade ?…
– Pas que je sache ! Mais peu vous importe, puisqu’il s’est fait remplacer par son lieutenant…
– Oh ! guère causeur, celui-là !… Deux mots qu’on lui arrache de temps en temps !… Par bonheur, les piastres sortent plus facilement de sa bourse que les paroles de sa bouche !
– C’est l’important, monsieur Glass.
– Comme vous dites, monsieur ?…
– Monsieur Jeorling, du Connecticut.
– Bon… voici que je sais votre nom… tandis que j’en suis encore à savoir celui du capitaine de l’Halbrane…
– Il se nomme Guy… Len Guy…
– Un Anglais ?…
– Oui… un Anglais.
– Il aurait bien pu se déranger pour rendre visite à un compatriote, monsieur Jeorling !… Mais… attendez donc… j’ai déjà eu des relations avec un capitaine de ce nom… Guy… Guy…
– William Guy ?… demandai-je.
– Précisément… William Guy…
– Lequel commandait la Jane ?…
– La Jane, en effet.
– Une goélette anglaise venue en relâche à Tristan d’Acunha, il y a onze ans ?…
– Onze ans, monsieur Jeorling. Il y en avait déjà sept que j’étais installé sur l’île, où m’avait trouvé le capitaine Jeffrey, du Berwick de Londres, en l’année 1824. Je me rappelle ce William Guy… comme si je le voyais… un brave homme, très ouvert, lui, et auquel je livrai un chargement de peaux de phoques. Il avait l’air d’un gentleman… un peu fier… de bonne nature.
– Et la Jane ?… interrogeai-je.
– Je la vois encore, à la place même où est mouillée l’Halbrane… au fond de la baie… un joli bâtiment de cent quatre-vingts tonnes… avec un avant effilé… effilé… Elle avait Liverpool pour port d’attache…
– Oui… cela est vrai… tout cela est vrai ! répétai-je.
– Et la Jane continue-t-elle à naviguer, monsieur Jeorling ?…
– Non, monsieur Glass.
– Est-ce qu’elle aurait péri ?…
– Le fait n’est que trop certain, et la plus grande partie de son équipage a disparu avec elle !
– Me direz-vous comment ce malheur est arrivé, monsieur Jeorling ?…
– Volontiers, monsieur Glass. Partie de Tristan d’Acunha, la Jane fit voile vers le gisement des îles Auroras et autres, que William Guy espérait reconnaître d’après les renseignements…
– Qui venaient de moi-même, monsieur Jeorling ! répliqua l’ex-caporal. Eh bien… ces autres îles… puis-je savoir si la Jane les a découvertes ?…
– Non, pas plus que les Auroras, bien que William Guy fût resté pendant plusieurs semaines sur ces parages, courant de l’est à l’ouest, et ayant toujours une vigie en tête de mât…
– Il faut donc que ce gisement lui ait échappé, monsieur Jeorling, car, à en croire plusieurs baleiniers qui ne peuvent être suspects, ces îles existent, et il était même question de leur donner mon nom…
– Ce qui eût été justice, répondis-je avec politesse…
– Et si on n’arrive pas à les découvrir un jour, ce sera vraiment fâcheux, ajouta le gouverneur d’un ton qui dénotait une bonne dose de vanité.
– C’est alors, repris-je, que le capitaine William Guy voulut réaliser un projet mûri depuis longtemps déjà, et auquel le poussait un certain passager qui se trouvait à bord de la Jane…
– Arthur Gordon Pym, s’écria Glass, et son compagnon un certain Dirk Peters… qui avaient été tous deux recueillis en mer par la goélette…
– Vous les avez connus, monsieur Glass ?… demandai-je vivement.
– Si je les ai connus, monsieur Jeorling !… Oh ! c’était un personnage singulier, cet Arthur Pym, toujours avide de se lancer dans les aventures, – un audacieux Américain… capable de partir pour la Lune !… Il n’y serait point allé, par hasard ?…
– Non, monsieur Glass, mais, pendant son voyage, la goélette de William Guy, paraît-il, a franchi le cercle polaire, elle a dépassé la banquise, elle s’est avancée plus loin que ne l’avait fait aucun navire avant elle…
– Voilà une campagne prodigieuse ! s’écria Glass.
– Par malheur, répondis-je, la Jane n’est jamais revenue…
– Ainsi, monsieur Jeorling, Arthur Pym et Dirk Peters, – une sorte de métis indien d’une force terrible, capable de résister à six hommes – auraient péri ?…
– Non, monsieur Glass, Arthur Pym et Dirk Peters ont échappé à la catastrophe dont la plupart des hommes de la Jane furent les victimes. Ils sont même revenus en Amérique… de quelle façon, je l’ignore. Depuis son retour, Arthur Pym est mort dans je ne sais quelles circonstances. Quant au métis, après avoir habité l’Illinois, il est parti un jour sans prévenir personne, et sa trace n’a pu être retrouvée.
– Et William Guy ?… » demanda M. Glass.
Je racontai comment le cadavre de Patterson, le second de la Jane, venait d’être recueilli sur un glaçon, et j’ajoutai que tout portait à croire que le capitaine de la Jane et cinq de ses compagnons étaient encore vivants sur une île des régions australes, à moins de sept degrés du pôle.
« Ah ! monsieur Jeorling, s’écria Glass, puisse-t-on sauver un jour William Guy et ses matelots, qui m’ont paru être de braves gens !
– C’est ce que l’Halbrane va certainement tenter, dès qu’elle aura été remise en état, car son capitaine Len Guy est le propre frère de William Guy…
– Pas possible, monsieur Jeorling ! s’écria M. Glass. Eh bien, quoique je ne connaisse pas le capitaine Len Guy, j’ose affirmer que les deux frères ne se ressemblent point, – du moins dans la façon dont ils se sont comportés envers le gouverneur de Tristan d’Acunha ! »
Je vis que l’ex-caporal était très mortifié de l’indifférence de Len Guy, qui ne lui avait pas même rendu visite. Que l’on y songe, le souverain de cette île indépendante, dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux deux îles voisines, Inaccessible et Nightingale ! Mais il se consolait, sans doute, à la pensée de vendre sa marchandise vingt-cinq pour cent plus cher qu’elle ne valait.
Ce qui est certain, c’est que le capitaine Len Guy ne manifesta à aucun instant l’intention de débarquer. Cela était d’autant plus singulier qu’il ne devait pas ignorer que la Jane avait relâché sur cette côte nord-ouest de Tristan d’Acunha, avant de partir pour les mers australes. Et de se mettre en relation avec le dernier Européen qui eût serré la main de son frère, cela paraissait assez indiqué…
Néanmoins, Jem West et ses hommes furent seuls à descendre à terre. Là, c’est avec la plus grande hâte qu’il s’occupèrent de décharger le minerai d’étain et de cuivre qui formait la cargaison de la goélette, et, ensuite, d’embarquer des provisions, de remplir les caisses à eau, etc.
Tout le temps, le capitaine Len Guy demeura à bord, sans même monter sur le pont, et, par le châssis vitré de sa cabine, je le voyais incessamment courbé sur sa table.
Des cartes étaient déployées, des livres étaient ouverts. Il n’y avait pas à douter que ces cartes fussent celles des régions australes, et ces livres, ceux qui racontaient les voyages des précurseurs de la Jane dans ces mystérieuses régions de l’Antarctide.
Sur cette table s’étalait aussi un volume, cent fois lu et relu ! La plupart de ses pages étaient cornées, dont les marges portaient de multiples notes au crayon… Et, sur la couverture, brillait ce titre comme s’il eût été imprimé en lettres de feu : Aventures d’Arthur Gordon Pym.
Le 8 septembre, dans la soirée, j’avais pris congé de Son Excellence le gouverneur général de l’archipel de Tristan d’Acunha, – c’est le titre officiel que se donnait ce brave Glass, ex-caporal d’artillerie britannique. Le lendemain, avant le lever du jour, l’Halbrane mit à la voile.
Il va sans dire que j’avais obtenu du capitaine Len Guy de rester son passager jusqu’aux îles Falklands. C’était une traversée de deux mille milles, qui n’exigerait qu’une quinzaine de jours, pour peu qu’elle fût favorisée comme notre navigation venait de l’être entre les Kerguelen et Tristan d’Acunha. Le capitaine Len Guy n’avait point même paru surpris de ma demande : on eût dit qu’il l’attendait. Mais, ce à quoi je m’attendais de mon côté, c’était qu’il reprît la question Arthur Pym, dont il affectait de ne pas me reparler depuis que l’infortuné Patterson lui avait donné raison contre moi relativement au livre d’Edgar Poe.
Cependant, bien qu’il ne l’eût pas essayé jusqu’alors, peut-être se réservait-il de le faire en temps et lieu. Au surplus, cela ne pouvait en aucune façon influer sur ses projets ultérieurs, et il était résolu à conduire l’Halbrane dans les lointains parages où avait péri la Jane.
Après avoir contourné Herald-Point, les quelques maisonnettes d’Ansiedlung disparurent derrière l’extrémité de Falmouth-Bay. Le cap au sud-ouest, une belle brise de l’est permit alors de porter bon plein.
Pendant la matinée, la baie Elephanten, Hardy-Rock, West-Point, Cotton-Bay et le promontoire de Daley furent successivement laissés en arrière. Toutefois, il ne fallut pas moins de la journée entière pour perdre de vue le volcan de Tristan d’Acunha, d’une altitude de huit mille pieds, et dont les ombres du soir voilèrent enfin le faîte neigeux.
Au cours de cette semaine, la navigation s’accomplit dans des conditions très heureuses, et si elle se maintenait, le mois de septembre ne s’achèverait pas avant que nous eussions connaissance des premières hauteurs du groupe des Falklands. Cette traversée devait nous ramener notablement au sud, la goélette devant descendre du 38e parallèle jusqu’au 55e degré de latitude.
Or, puisque le capitaine Len Guy a l’intention de s’engager dans les profondeurs antarctiques, il est utile, je crois, indispensable même, de rappeler sommairement les tentatives faites pour atteindre le pôle Sud, ou tout au moins le vaste continent dont il se pourrait qu’il fût le point central. Il m’est d’autant plus aisé de résumer ces voyages, que le capitaine Len Guy avait mis à ma disposition des livres où ils sont racontés avec une grande abondance de détails – et aussi l’œuvre entière d’Edgar Poe, ces Histoires extraordinaires, que, sous l’influence de ces événements étranges, je relisais en proie à une véritable passion.
Il va de soi que si Arthur Pym a cru, lui aussi, devoir citer les principales découvertes des premiers navigateurs, il a dû s’arrêter à celles qui étaient antérieures à 1828. Or, comme j’écris douze ans après lui, il m’incombe de dire ce qu’avaient fait ses successeurs jusqu’au présent voyage de l’Halbrane, 1839-1840.
La zone qui, géographiquement, peut être comprise sous la dénomination générale d’Antarctide, semble être circonscrite par le 60e parallèle austral.
En 1772, la Résolution, capitaine Cook, et l’Adventure, capitaine Furneaux, rencontrèrent les glaces sur le 58e degré, étendues du nord-ouest au sud-est. En se glissant, non sans de très sérieux dangers, à travers un labyrinthe d’énormes blocs, ces deux navires atteignirent, à la mi-décembre, le 64e parallèle, franchirent le cercle polaire en janvier, et furent arrêtés devant des masses de huit à vingt pieds d’épaisseur, par 67° 15’ de latitude, – ce qui est, à quelques minutes près, la limite du cercle antarctique[1].
L’année suivante, au mois de novembre, la tentative fut reprise par le capitaine Cook. Cette fois, profitant d’un fort courant, bravant les brouillards, les rafales et un froid très rigoureux encore, il dépassa d’un demi degré environ le 70e parallèle, et vit sa route définitivement barrée par d’infranchissables packs, glaçons de deux cent cinquante à trois cents pieds qui se touchaient par leurs bords, et que dominaient de monstrueux icebergs, entre 71° 10’ de latitude et 106° 54’ de longitude ouest.
Le hardi capitaine anglais ne devait pas pénétrer plus avant au milieu des mers de l’Antarctide.
Trente ans après lui, en 1803, l’expédition russe des capitaines Krusenstern et Lisiansky, repoussée par les vents de sud, ne put s’élever au-delà de 59° 52’ de latitude par 70° 15’ de longitude ouest, bien que le voyage fût fait en mars et qu’aucune glace n’eût fermé le passage.
En 1818, William Smith, puis Barnesfield découvrirent les South-Shetlands ; Botwell, en 1820, reconnut les South-Orkneys ; Palmer et autres chasseurs de phoques aperçurent les terres de la Trinité, mais ne s’aventurèrent pas plus loin.
En 1819, le Vostok et le Mirni, de la marine russe, sous les ordres du capitaine Bellingshausen et du lieutenant Lazarew, après avoir pris connaissance de l’île Georgia, et contourné la terre de Sandwich, s’avancèrent de six cents milles au sud jusqu’au 70e parallèle. Une seconde tentative, par 160° de longitude est, ne leur permit pas de s’avancer plus près du pôle. Toutefois, ils relevèrent les îles de Pierre Ier et d’Alexandre Ier, qui rejoignent peut-être la terre signalée par l’Américain Palmer.
Ce fut en 1822, que le capitaine James Weddell, de la marine anglaise, atteignit, si son récit n’est point exagéré, par 74° 15’ de latitude, une mer dégagée de glaces – ce qui lui a fait nier l’existence d’un continent polaire. Je ferai remarquer, d’ailleurs, que la route de ce navigateur est celle que, six ans après lui, devait suivre la Jane d’Arthur Pym.
En 1823, l’Américain Benjamin Morrell, sur la goélette Wash, entreprit, au mois de mars, une première campagne qui le porta par 69° 15’ de latitude, puis par 70° 14’, à la surface d’une mer libre, avec la température de l’air à 47° Fahrenheit (8° 33 C. sur zéro) et celle de l’eau à 44° (6° 67 C. sur zéro), – observations qui concordent manifestement avec celles faites à bord de la Jane dans les parages de l’île Tsalal. Si les provisions ne lui eussent pas manqué, le capitaine Morrell affirme qu’il aurait atteint, sinon le pôle austral, du moins le 85e parallèle. En 1829 et 1830, une seconde expédition sur l’Antarctique le conduisit par 116° de longitude, sans rencontrer d’obstacles jusqu’à 70° 30’, et il découvrit la terre Sud-Groënland.
Précisément à l’époque où Arthur Pym et William Guy remontaient plus avant que leurs devanciers, les Anglais Foster et Kendal, chargés par l’Amirauté de déterminer la figure de la Terre au moyen des oscillations du pendule en différents lieux, ne dépassèrent pas 64° 45’ de latitude méridionale.
En 1830, John Biscoe, commandant le Tuba et le Lively, appartenant aux frères Enderby, fut chargé d’explorer les régions australes en chassant la baleine et le phoque. En janvier 1831, il coupa le 60e parallèle, atteignit 68° 51’, par 10° de longitude est, s’arrêta devant d’infranchissables glaces, découvrit, par 65° 57’ de latitude et 45° de longitude est, une terre considérable à laquelle il donna le nom d’Enderby, et qu’il ne put accoster. En 1832, une seconde campagne ne lui permit pas de franchir le 66e degré de plus de vingt-sept minutes. Il trouva cependant et dénomma l’île Adélaïde, en avant d’une terre haute et continue qui fut appelée terre de Graham. De cette campagne, la Société royale géographique de Londres tira la conclusion qu’entre le 47e et le 69e degré de longitude est, se prolongeait un continent par le 66e et le 67e degré de latitude. Toutefois, Arthur Pym a eu raison de soutenir que cette conclusion ne saurait être rationnelle, puisque Weddell avait navigué à travers ces prétendues terres, et que la Jane avait suivi cette direction, bien au-delà du 74e parallèle.
En 1835, le lieutenant anglais Kemp quitta les Kerguelen. Après avoir relevé des apparences de terre, par 70° de longitude est, il rejoignit le 66e degré, reconnut une côte qui probablement se rattachait à la terre d’Enderby, et ne poussa pas plus loin sa pointe vers le sud.
Enfin, au début de cette année 1839, le capitaine Balleny, sur le navire Élisabeth-Scott, le 7 février, dépassait 67° 7’ de latitude par 104° 25’ de longitude ouest, et découvrait le chapelet d’îles qui porte son nom ; puis, en mars, par 65° 10’ de latitude et 116° 10’ de longitude est, il relevait la terre à laquelle on donna le nom de Sabrina. Ce marin, un simple baleinier – cela je l’appris plus tard – avait ainsi ajouté des indications précises qui, tout au moins en cette partie de l’océan austral, laissaient pressentir l’existence d’un continent polaire.
Enfin, comme je l’ai marqué déjà au commencement de ce récit, alors que l’Halbrane méditait une tentative qui devait l’entraîner plus loin que les navigateurs pendant la période de 1772 à 1839, le lieutenant Charles Wilkes de la marine des États-Unis, commandant une division de quatre bâtiments, le Vincennes, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish et plusieurs conserves, cherchait à se frayer passage vers le pôle par la longitude orientale du 102e degré. Bref, à cette époque, il restait encore à découvrir près de cinq millions de milles carrés de l’Antarctide.
Telles sont les campagnes qui ont précédé dans les mers australes celle de la goélette l’Halbrane sous les ordres du capitaine Len Guy. En résumé, les plus audacieux de ces découvreurs, ou les plus favorisés, si l’on veut, n’avaient dépassé, – Kemp que le 66e parallèle, Balleny que le 67e, Biscoe que le 68e, Bellingshausen et Morrell que le 70e, Cook que le 71e, Weddell que le 74e… Et c’était au-delà du 83e, à près de cinq cent cinquante milles plus loin qu’il fallait aller au secours des survivants de la Jane !…
Je dois l’avouer, depuis la rencontre du glaçon de Patterson, si homme pratique que je fusse et de tempérament si peu imaginatif, je me sentais étrangement surexcité. Une nervosité singulière ne me laissait plus aucun repos. J’étais hanté par ces figures d’Arthur Pym et de ses compagnons abandonnés au milieu des déserts de l’Antarctide. En moi s’ébauchait le désir de prendre part à la campagne projetée par le capitaine Len Guy. J’y songeais sans cesse. En somme, rien ne me rappelait en Amérique. Que mon absence se prolongeât de six mois ou d’un an, peu importait. Il est vrai, restait à obtenir l’assentiment du commandant de l’Halbrane. Après tout, pourquoi se refuserait-il à me garder comme passager ?… Est-ce que, de me prouver « matériellement » qu’il avait eu raison contre moi, de m’entraîner sur le théâtre d’une catastrophe que j’avais considérée comme fictive, de me montrer les débris de la Jane à Tsalal, de me débarquer sur cette île dont j’avais nié l’existence, de me placer en présence de son frère William, enfin, de me mettre face à face avec l’éclatante vérité, est-ce que cela ne serait pas une satisfaction bien humaine ?…
Cependant je me réservais d’attendre, avant d’arrêter une résolution définitive, que l’occasion se fut présentée de parler au capitaine Len Guy.
Il n’y avait pas lieu de se presser, d’ailleurs. Après un temps à souhait pendant les dix jours qui suivirent notre départ de Tristan d’Acunha, survinrent vingt-quatre heures de calme. Puis la brise hâla le sud. L’Halbrane, marchant au plus près, dut réduire sa voilure, car il ventait grand frais. Impossible de compter, désormais, sur la centaine de milles que nous couvrions en moyenne d’un lever de soleil à l’autre. De ce fait, la durée de la traversée allait s’allonger au moins du double, et encore ne fallait-il pas attraper une de ces tempêtes qui obligent un navire à prendre la cape pour faire tête au vent ou à fuir vent arrière.
Par bonheur – et j’ai pu le constater –, la goélette tenait admirablement la mer. Rien à craindre pour sa solide mâture, même quand elle portait toute la toile. Du reste, si audacieux qu’il fût, et manœuvrier de premier ordre, le lieutenant fit prendre des ris, toutes les fois que la violence des rafales risquait de compromettre son navire. Il n’y avait point à redouter quelque imprudence ou quelque inhabileté de Jem West.
Du 22 septembre au 3 octobre, pendant douze jours, on fit évidemment peu de route. La dérive fut si sensible vers la côte américaine que, sans un courant qui, la dressant en dessous, maintint la goélette contre le vent, nous aurions probablement eu connaissance des terres de la Patagonie.
Durant cette période de mauvais temps, je cherchai vainement l’occasion de m’entretenir seul à seul avec le capitaine Len Guy. En dehors des repas, il restait confiné dans sa cabine, laissant, comme d’habitude, la direction du navire à son lieutenant, et ne paraissant sur le pont que pour faire le point, lorsque le soleil se montrait au milieu d’une éclaircie. J’ajoute que Jem West était admirablement secondé par son équipage, le bosseman en tête, et il eût été difficile de rencontrer une dizaine d’hommes plus habiles, plus hardis, plus résolus.
Dans la matinée du 4 octobre, l’état du ciel et de la mer se modifia d’une manière assez marquée. Le vent calmit, la grosse lame tomba peu à peu, et, le lendemain, la brise accusait une tendance à s’établir au nord-ouest.
Nous ne pouvions espérer un changement plus heureux. Les ris furent largués, et les hautes voiles hissées, hunier, perroquet, flèche, bien que le vent commençât à fraîchir. S’il tenait bon, la vigie, avant une dizaine de jours, signalerait les premières hauteurs des Falklands.
Du 5 au 10 octobre, la brise souffla avec la constance et la régularité d’un alizé. Il n’y eut ni à raidir ni à mollir une seule écoute. Bien que sa force eût diminué graduellement, sa direction ne cessa pas d’être favorable.
L’occasion que je cherchais de pressentir le capitaine Len Guy se présenta l’après-midi du 11. Ce fut lui-même qui me la fournit en m’interpellant dans les circonstances suivantes.
J’étais assis sous le vent du rouf, en abord de la coursive, lorsque le capitaine Len Guy sortit de sa cabine, tourna ses regards vers l’arrière, et prit place près de moi.
Évidemment, il désirait me parler, et de quoi, si ce n’est de ce qui l’absorbait tout entier. Aussi, d’une voix moins chuchotante que d’ordinaire, débuta-t-il en disant :
« Je n’ai pas encore eu le plaisir de causer avec vous, monsieur Jeorling, depuis notre départ de Tristan d’Acunha…
– Je l’ai regretté, capitaine, répondis-je, en demeurant sur la réserve, de façon à le voir venir.
– Je vous prie de m’excuser, reprit-il. Tant de préoccupations me tourmentent !… Un plan de campagne à organiser… ne rien laisser à l’imprévu… Je vous prie de ne pas m’en vouloir…
– Je ne vous en veux pas, croyez-le bien…
– C’est entendu, monsieur Jeorling, et, aujourd’hui que je vous connais, que j’ai pu vous apprécier, je me félicite de vous avoir comme passager jusqu’à notre arrivée aux Falklands.
– Je suis fort reconnaissant, capitaine, de ce que vous avez fait pour moi, et cela m’encourage à… »
Le moment me semblait propice pour émettre ma proposition, lorsque le capitaine Len Guy m’interrompit.
« Eh bien, monsieur Jeorling, me demanda-t-il, êtes-vous maintenant fixé sur la réalité du voyage de la Jane, et considérez-vous toujours le livre d’Edgar Poe comme une œuvre de pure imagination ?…
– Non, capitaine.
– Vous ne mettez plus en doute qu’Arthur Pym et Dirk Peters aient existé, ni que William Guy, mon frère, et cinq de ses compagnons soient vivants…
– Il faudrait que je fusse le plus incrédule des hommes, et je ne fais qu’un vœu : c’est que le Ciel vous favorise et assure le salut des naufragés de la Jane !
– J’y emploierai tout mon zèle, monsieur Jeorling, et, par le Dieu puissant, j’y réussirai !
– Je l’espère, capitaine… j’en ai même la certitude… et si vous consentez…
– Est-ce que vous n’avez pas eu l’occasion de parler de tout cela avec un certain Glass, cet ex-caporal anglais qui se prétend le gouverneur de Tristan d’Acunha ?… s’informa le capitaine Len Guy, sans me laisser achever.
– En effet, répliquai-je, et ce que m’a dit cet homme n’a pas peu contribué à changer mes doutes en certitudes…
– Ah ! il vous a affirmé ?…
– Oui… et se souvient parfaitement d’avoir vu la Jane, lorsqu’elle était en relâche, il y a onze ans…
– La Jane… mon frère ?…
– Je tiens de lui qu’il a connu personnellement le capitaine William Guy…
– Et il a trafiqué avec la Jane ?…
– Oui… comme il vient de trafiquer avec l’Halbrane…
– Elle était mouillée dans cette baie ?…
– Au même endroit que votre goélette, capitaine.
– Et… Arthur Pym… Dirk Peters ?…
– Il avait eu avec eux des rapports fréquents.
– A-t-il demandé ce qu’ils étaient devenus ?…
– Sans doute, et je lui ai appris la mort d’Arthur Pym, qu’il considérait comme un audacieux… un téméraire… capable des plus aventureuses folies…
– Dites un fou et un fou dangereux, monsieur Jeorling. N’est-ce pas lui qui a entraîné mon malheureux frère dans cette funeste campagne ?…
– Il y a, en effet, lieu de le croire d’après son récit…
– Et de ne jamais l’oublier ! ajouta vivement le capitaine Len Guy.
– Ce Glass, repris-je, avait aussi connu le second de la Jane… Patterson…
– C’était un excellent marin, monsieur Jeorling, un cœur chaud… d’un courage à toute épreuve !… Patterson n’avait que des amis… Il était dévoué corps et âme à mon frère…
– Comme Jem West l’est pour vous, capitaine…
– Ah ! pourquoi faut-il que nous ayons retrouvé le malheureux Patterson mort sur ce glaçon… mort depuis plusieurs semaines déjà !…
– Sa présence vous eût été bien utile pour vos futures recherches, observai-je.
– Oui, monsieur Jeorling, dit le capitaine Len Guy. Glass sait-il où sont actuellement les naufragés de la Jane ?…
– Je le lui ai appris, capitaine, ainsi que tout ce que vous avez résolu de faire pour les sauver ! »
Je crus inutile d’ajouter que Glass avait été très surpris de ne pas avoir reçu la visite du capitaine Len Guy, que l’ex-caporal, confit dans sa prétentieuse vanité, attendait cette visite, et qu’il ne pensait pas que ce fût à lui, gouverneur de Tristan d’Acunha, de commencer.
D’ailleurs, changeant alors le cours de la conversation, le capitaine Len Guy me dit :
« Je voulais vous demander, monsieur Jeorling, si vous pensez que tout soit exact dans le journal d’Arthur Pym, qui a été publié par Edgar Poe…
– Il y a, je crois, nombre de réserves à faire, répondis-je, – étant donné la singularité du héros de ces aventures –, tout au moins sur l’étrangeté de certains phénomènes qu’il signale dans ces parages au-delà de l’île Tsalal. Et, précisément, en ce qui concerne William Guy et plusieurs de ses compagnons, vous voyez qu’Arthur Pym s’est à coup sûr trompé en affirmant qu’ils avaient péri dans l’éboulement de la colline de Klock-Klock…
– Oh ! il ne l’affirme pas, monsieur Jeorling ! répliqua le capitaine Len Guy. Il dit simplement que, lorsque Dirk Peters et lui eurent atteint l’ouverture à travers laquelle ils pouvaient apercevoir la campagne environnante, le secret du tremblement de terre artificiel leur fut révélé. Or, comme la paroi de la colline avait été précipitée dans le fond du ravin, le sort de mon frère et de vingt-huit de ses hommes ne pouvait plus être l’objet d’un doute dans son esprit. C’est pour ce motif qu’il fut conduit à penser que Dirk Peters et lui étaient les seuls hommes blancs restés sur l’île Tsalal… Il ne dit que cela… rien de plus !… Ce n’étaient que des suppositions… très admissibles, vous en conviendrez… de simples suppositions…
– Je le reconnais, capitaine.
– Mais nous avons, maintenant, grâce au carnet de Patterson, la certitude que mon frère et cinq de ses compagnons avaient échappé à cet écrasement préparé par les naturels…
– C’est l’évidence même, capitaine. Quant à ce que sont devenus les survivants de la Jane, s’ils ont été repris par les indigènes de Tsalal dont ils seraient encore les prisonniers, ou s’ils sont libres, les notes de Patterson n’en disent rien, ni des circonstances dans lesquelles lui-même a été entraîné loin d’eux…
– Cela… nous le saurons, monsieur Jeorling… Oui ! nous le saurons… L’essentiel, c’est que nous ayons assurance que mon frère et six de ses matelots étaient vivants, il y a moins de quatre mois, sur une partie quelconque de l’île Tsalal. Il ne s’agit plus à présent d’un roman signé Edgar Poe, mais d’un récit véridique signé Patterson…
– Capitaine, dis-je alors, voulez-vous que je sois des vôtres jusqu’à la fin de cette campagne de l’Halbrane à travers les mers antarctiques ?… »
Le capitaine Len Guy me regarda, – d’un regard pénétrant comme une lame effilée. Il ne parut point autrement surpris de la proposition que je venais de lui faire – qu’il attendait peut-être – et il ne prononça que ce seul mot :
« Volontiers ! »
Formez un rectangle long de soixante-cinq lieues de l’est à l’ouest, large de quarante du nord au sud, enfermez-y deux grandes îles et une centaine d’îlots entre 60° 10’ et 64° 36’ de longitude occidentale, et 51° et 52° 45’ de latitude méridionale, – vous aurez le groupe géographiquement dénommé îles Falklands ou Malouines, à trois cents milles du détroit de Magellan, et qui forme comme le poste avancé des deux grands océans Atlantique et Pacifique.
En 1592, c’est John Davis qui découvrit cet archipel, c’est le pirate Hawkins qui le visita en 1593, c’est Strong qui le baptisa en 1689, – tous Anglais.
Près d’un siècle plus tard, les Français, expulsés de leurs établissements du Canada, cherchèrent à fonder, dans ledit archipel, une colonie de ravitaillement pour les navires du Pacifique. Or, comme la plupart étaient des corsaires de Saint-Malo, ils baptisèrent ces îles du nom de Malouines qu’elles portent avec celui de Falklands. Leur compatriote Bougainville vint poser les premières assises de la colonie en 1763, amenant vingt-sept individus – dont cinq femmes –, et, dix mois après, les colons étaient au nombre de cent cinquante.
Cette prospérité ne manqua pas de provoquer les réclamations de la Grande-Bretagne. L’Amirauté expédia le Tamar et le Dauphin, sous les ordres du commandant Byron. En 1766, à la fin d’une campagne dans le détroit de Magellan, les Anglais mirent le cap sur les Falklands, se contentèrent de reconnaître à l’ouest l’île de Port-Egmont, et continuèrent leur voyage vers les mers du sud.
La colonie française ne devait pas réussir, et, d’ailleurs, les Espagnols firent valoir leurs droits en vertu d’une concession papale antérieure. Aussi le gouvernement de Louis XV se décida-t-il à reconnaître ces droits, moyennant indemnité pécuniaire, et Bougainville, en 1767, vint remettre les îles Falklands aux représentants du roi d’Espagne.
Tous ces échanges, ces « passes » de main en main, amenèrent ce résultat inévitable en matière d’entreprises coloniales : c’est que les Espagnols furent chassés par les Anglais. Donc, depuis 1833, ces étonnants accapareurs sont les maîtres des Falklands.
Or, il y avait six ans que le groupe comptait parmi les possessions britanniques de l’Atlantique méridional, lorsque notre goélette rallia Port-Egmont, à la date du 16 octobre.
Les deux grandes îles, selon la position qu’elles occupent l’une par rapport à l’autre, se nomment East-Falkland ou Soledad, et West-Falkland. C’est au nord de la seconde que s’ouvre Port-Egmont.
Lorsque l’Halbrane fut mouillée au fond de ce port, le capitaine Len Guy donna congé à tout l’équipage pour une douzaine d’heures. Dès le lendemain, on commencerait la besogne par une visite minutieuse et indispensable de la coque et du gréement, en vue d’une navigation prolongée à travers les mers antarctiques.
Le capitaine Len Guy descendit aussitôt à terre, afin de conférer avec le gouverneur du groupe – dont la nomination appartient à la Reine – au sujet d’un prompt ravitaillement de la goélette. Il entendait ne point regarder à la dépense, car d’une économie faite mal à propos peut dépendre l’insuccès d’une si difficile campagne. Prêt, d’ailleurs, à l’aider de ma bourse – je ne le lui laissai pas ignorer –, je comptais m’associer pour une part dans les frais de cette expédition.
Et, en effet, j’étais pris maintenant… pris par le prodigieux imprévu, le bizarre enchaînement de tous ces faits. Il me semblait, comme si j’eusse été le héros du Domaine d’Arnheim, « qu’un voyage aux mers du sud convient à tout être auquel l’isolement complet, la réclusion absolue, la difficulté d’entrer et de sortir seraient le charme des charmes » ! À force de lire ces œuvres fantastiques d’Edgar Poe, voilà où j’en étais arrivé !… Et puis, il s’agissait de porter secours à des malheureux, et j’eusse été enchanté de contribuer personnellement à leur salut…
Si le capitaine Len Guy débarqua ce jour-là, Jem West, suivant son habitude, ne quitta point le bord. Tandis que l’équipage se reposait, le second ne s’accordait aucun repos, et c’est à visiter la cale qu’il s’occupa jusqu’au soir.
Pour moi, je ne voulus débarquer que le lendemain. Durant la relâche, j’aurais tout le temps d’explorer les alentours de Port-Egmont et de m’y livrer à des recherches relatives à la minéralogie et à la géologie de l’île.
Il y avait donc là, pour ce causeur d’Hurliguerly, une excellente occasion de renouer conversation avec moi, et il ne négligea point d’en profiter.
« Mes très sincères et très vifs compliments, monsieur Jeorling, me dit-il en m’accostant.
– Et à quel propos, bosseman ?…
– À propos de ce que j’ai appris, c’est-à-dire que vous alliez nous suivre jusqu’au fin fond des mers antarctiques ?…
– Oh !… pas si loin, j’imagine, et il ne s’agit point de dépasser le 84e parallèle…
– Que sait-on ! répondit le bosseman. Dans tous les cas, l’Halbrane va gagner plus de degrés en latitude qu’elle n’a de garcettes de ris à sa brigantine ou d’enfléchures à ses haubans ?…
– Nous le verrons bien !
– Et cela ne vous effraie pas, monsieur Jeorling ?…
– En aucune façon.
– Nous, pas davantage, croyez-le bien ! affirma Hurliguerly. Hé ! hé !… vous voyez que notre capitaine, s’il n’est pas causeur, a du bon !… Il n’est que de savoir le prendre !… Après vous avoir donné jusqu’à Tristan d’Acunha le passage qu’il vous refusait d’abord, voici qu’il vous l’accorde jusqu’au pôle…
– Il n’est pas question du pôle, bosseman !
– Bon ! on finira bien par l’atteindre un jour !…
– La chose n’est point faite. D’ailleurs, à mon avis, cela n’est pas de grand intérêt, et je n’ai pas l’ambition de le conquérir !… Dans tous les cas, c’est uniquement à l’île Tsalal…
– À l’île Tsalal… entendu ! répliqua Hurliguerly. Néanmoins, reconnaissez que notre capitaine ne s’en est pas moins montré fort accommodant à votre égard…
– Aussi lui en suis-je très obligé, bosseman – et à vous, me hâtai-je d’ajouter, puisque c’est à votre influence que je dois d’avoir fait cette traversée…
– Et celle que vous allez faire encore…
– Je n’en doute pas, bosseman. »
Il était possible que Hurliguerly – un brave homme au fond, et je le vis bien par la suite – eût senti une pointe d’ironie dans ma réponse. Toutefois, il n’en laissa rien paraître, résolu à continuer envers moi son rôle de protecteur. Du reste, sa conversation ne pouvait que m’être profitable, car il connaissait les Falklands comme toutes ces îles du Sud-Atlantique qu’il visitait depuis tant d’années.
Il en résulta que j’étais suffisamment préparé et documenté, lorsque, le lendemain, le canot qui me transportait à terre vint accoster ce rivage, dont l’épais matelas d’herbes semble posé là pour amortir le choc des embarcations.
À cette époque, les Falklands n’étaient pas utilisées comme elles l’ont été depuis. C’est, plus tard, à la Soledad, que l’on a découvert le port Stanley – ce port que le géographe français Élisée Reclus a traité « d’idéal ». Abrité qu’il est sur toutes les aires du compas, il pourrait contenir les flottes de la Grande-Bretagne. C’était sur la côte nord de West-Falkland ou Falkland proprement dite, que l’Halbrane était allée chercher Port-Egmont.
Eh bien, si, depuis deux mois, j’eusse navigué, un bandeau aux yeux, sans avoir le sentiment de la direction suivie par la goélette, au cas que l’on m’eût demandé, dès les premières heures de cette relâche : Êtes-vous aux Falklands ou en Norvège ?… ma réponse aurait témoigné de quelque embarras.
Assurément, devant ces côtes découpées en criques profondes, devant ces montagnes escarpées aux flancs à pic, devant ces falaises où s’étagent les roches grisâtres, l’hésitation est permise. Il n’y a pas jusqu’à ce climat maritime, exempt des grands écarts de la chaleur et du froid, qui ne soit commun aux deux pays. En outre, les pluies fréquentes du ciel scandinave sont versées avec la même abondance par le ciel magellanique. Puis, ce sont des brouillards intenses au printemps et à l’automne, des vents d’une telle violence qu’ils arrachent les légumes des potagers.
Il est vrai, quelques promenades m’eussent suffi pour reconnaître que l’Équateur me séparait toujours des parages de l’Europe septentrionale.
En effet, aux environs de Port-Egmont, que j’explorai pendant les premiers jours, que me fut-il donné d’observer ? Rien que les indices d’une végétation maladive, nulle part arborescente. Çà et là ne poussaient que de rares arbustes, au lieu de ces admirables sapinières des montagnes norvégiennes, – tels le bolax, une sorte de glaïeul, étroit comme un jonc de six à sept pieds, qui distille une gomme aromatique, des valérianes, des bomarées, des usnées, des fétuques, des cénomyces, des azorelles, des cytises rampants, des bionies, des stipas, des calcéolaires, des hépathiques, des violettes, des vinaigrettes, et des plants de ce céleri rouge et blanc, si bienfaisant contre les affections scorbutiques. Puis, à la surface d’un sol tourbeux, qui fléchit et se relève sous le pied, s’étendait un tapis bariolé de mousses, de sphaignes, d’againes, de lichens… Non ! ce n’était pas cette contrée attrayante, où retentissent les échos des sagas, ce n’était pas ce poétique domaine d’Odin, des Erses et des Valkyries !
Sur les eaux profondes du détroit de Falkland, qui sépare les deux principales îles, s’étalaient d’extraordinaires végétations aquatiques, ces baudeux, que soutient un chapelet de petites ampoules gonflées d’air, et qui appartiennent uniquement à la flore falklandaise.
Reconnaissons aussi que les baies de cet archipel, où les baleines se raréfiaient déjà, étaient fréquentées par d’autres mammifères marins de taille énorme, – des phoques otaries à crinière de chèvre, longs de vingt-cinq pieds sur une vingtaine de circonférence, et, par bandes, des éléphants, loups ou lions de mer, de proportions non moins gigantesques. On ne saurait se figurer la violence des cris que poussent ces amphibies, – particulièrement les femelles et les jeunes. C’est à croire que des troupeaux de bœufs mugissent sur ces plages. La capture, ou tout au moins l’abattage de ces animaux, n’offre ni difficultés ni périls. Les pêcheurs les tuent d’un coup de bâton lorsqu’ils sont blottis sous le sable des grèves.
Voilà donc les particularités qui différencient la Scandinavie des Falklands, sans parler du nombre infini d’oiseaux qui se levaient à mon approche, des outardes, des cormorans, des grèbes, des cygnes à tête noire, et surtout ces tribus de manchots ou de pingouins, dont on massacre annuellement plusieurs centaines de mille.
Et, un jour, tandis que l’air était rempli de braiements à vous rendre sourd, comme je demandais à un vieux marin de Port-Egmont :
« Est-ce qu’il y a des ânes dans les environs ?…
– Monsieur, me répondit-il, ce ne sont point des ânes que vous entendez, ce sont des pingouins… »
Soit, mais les ânes eux-mêmes s’y tromperaient à entendre braire ces stupides volatiles !
Pendant les journées des 17, 18 et 19 octobre, Jem West fit procéder à un examen très attentif de la coque. Il fut constaté qu’elle n’avait aucunement souffert. L’étrave parut assez solide pour briser les jeunes glaces aux abords de la banquise. On fit à l’étambot plusieurs réparations confortatives, de manière à assurer le jeu du gouvernail sans qu’il risquât d’être démonté par les chocs. La goélette étant gîtée sur tribord et sur bâbord, plusieurs coutures furent étoupées et brayées très soigneusement. Ainsi que la plupart des navires destinés à naviguer dans les mers froides, l’Halbrane n’était point doublée en cuivre, – ce qui est préférable, lorsqu’on doit frôler des icefields dont les arêtes aiguës détériorent facilement un carénage. On remplaça un certain nombre des gournables qui liaient le bordé à la membrure, et, sous la direction de Hardie, notre maître-calfat, les maillets « chantèrent » avec un ensemble et une sonorité de bon augure.
Dans l’après-midi du 20, en compagnie de ce vieux marin dont j’ai parlé – un brave homme très sensible à l’appât d’une piastre arrosée d’un verre de gin –, je poussai plus avant ma promenade à l’ouest de la baie. Cette île de West-Falkland dépasse en étendue sa voisine la Soledad, et possède un autre port, à l’extrémité de la pointe méridionale de Byron’s-Sound, – trop éloigné pour que je pusse m’y rendre.
Je ne saurais – même approximativement – évaluer la population de cet archipel. Peut-être ne comptait-il alors que deux à trois centaines d’individus. Anglais la plupart, puis quelques Indiens, Portugais, Espagnols, Gauchos des Pampas argentines, Fuégiens de la Terre de Feu. D’autre part, c’était par milliers et milliers de têtes qu’il fallait chiffrer les représentants de la race ovine disséminés à sa surface. Plus de cinq cent mille moutons fournissent, chaque année, pour plus de quatre cent mille dollars de laine. On élève aussi sur ces îles des bœufs dont la taille semble s’être accrue, alors qu’elle diminuait chez les autres quadrupèdes, chevaux, porcs, lapins, – tous, d’ailleurs, vivant à l’état sauvage. Quant au chien-renard, d’une espèce particulière à la faune falklandaise, il est seul à rappeler dans ce pays la gent carnassière.
Ce n’est pas sans raison que ce groupe a été qualifié de « ferme à bestiaux ». Quels inépuisables pâturages, quelle abondance de cette herbe savoureuse, le tussock, que la nature réserve aux animaux avec une prodigalité inépuisable ! L’Australie, si riche sous ce rapport, n’offre pas une table mieux servie à ses convives des espèces ovine et bovine.
Les Falklands doivent donc être recherchées, lorsqu’il s’agit du ravitaillement des navires. Ce groupe est, à coup sûr, d’une réelle importance pour les navigateurs, ceux qui se dirigent vers le détroit de Magellan comme ceux qui vont pêcher dans le voisinage des terres polaires.
Les travaux de la coque terminés, le lieutenant s’occupa de la mâture et du gréement avec l’aide de notre maître-voilier Martin Holt très entendu à ce genre de travail.
« Monsieur Jeorling, me dit, ce jour-là – 21 octobre – le capitaine Len Guy, vous le voyez, rien ne sera négligé pour assurer le succès de notre campagne. Tout ce qui était à prévoir est prévu. Et si l’Halbrane doit périr en quelque catastrophe, c’est qu’il n’appartient pas à des êtres humains d’aller contre les desseins de Dieu !
– Je vous le répète, j’ai bon espoir, capitaine, ai-je répondu. Votre goélette et votre équipage méritent toute confiance.
– Vous avez raison, monsieur Jeorling, et nous serons dans de bonnes conditions pour pénétrer à travers les glaces. J’ignore ce que la vapeur donnera un jour ; mais je doute que des bâtiments, avec leurs roues encombrantes et fragiles, puissent valoir un voilier pour la navigation australe… Et puis, il y aura toujours la nécessité de refaire du charbon… Non ! il est plus sage d’être à bord d’un navire qui gouverne bien, de se servir du vent qui, après tout, est utilisable sur les trois cinquièmes du compas, de se fier à la voilure d’une goélette qui peut porter à près de cinq quarts…
– Je suis de votre avis, capitaine, et au point de vue marin, jamais on ne trouverait un meilleur navire !… Mais, dans le cas où la campagne se prolongerait, peut-être les vivres…
– Nous en emporterons pour deux ans, monsieur Jeorling, et ils seront de bonne qualité. Port-Egmont a pu nous fournir tout ce qui nous était nécessaire…
– Une autre question, si vous permettez ?…
– Laquelle ?…
– N’aurez-vous pas besoin d’un équipage plus nombreux à bord de l’Halbrane ?… Si ses hommes sont en nombre suffisant pour la manœuvrer, peut-être y aura-t-il lieu d’attaquer ou de se défendre dans ces parages de la mer antarctique ?… N’oublions pas que, d’après le récit d’Arthur Pym, les indigènes de l’île Tsalal se comptaient par milliers… Et si votre frère William Guy, si ses compagnons sont prisonniers…
– J’espère, monsieur Jeorling, que l’Halbrane sera mieux protégée par notre artillerie que la Jane ne l’a été avec la sienne. À dire vrai, l’équipage actuel, je le sais, ne saurait suffire pour une expédition de ce genre. Aussi me suis-je préoccupé de recruter un supplément de matelots…
– Sera-ce difficile ?…
– Oui et non, car j’ai la promesse du gouverneur de m’aider à ce recrutement.
– J’estime, capitaine, qu’il faudra s’attacher ces recrues par une haute paie…
– Une paie double, monsieur Jeorling, telle qu’elle le sera, d’ailleurs, pour tout l’équipage.
– Vous le savez, capitaine, je suis disposé… je désire même contribuer aux frais de cette campagne… Veuillez me considérer comme votre associé…
– Tout cela s’arrangera, monsieur Jeorling, et je vous suis fort reconnaissant. L’essentiel, c’est que notre armement se complète à court délai. Il faut que dans huit jours nous soyons prêts pour l’appareillage. »
La nouvelle que la goélette devait faire route à travers les mers de l’Antarctide avait produit une certaine sensation dans les Falklands, à Port-Egmont comme aux divers ports de la Soledad. Il s’y trouvait, à cette époque, nombre de marins inoccupés, – de ceux qui attendent le passage des baleiniers pour offrir leurs services, bien rétribués d’habitude. S’il ne se fût agi que d’une campagne de pêche sur les limites du cercle polaire, entre les parages des Sandwich et de la Nouvelle-Géorgie, le capitaine Len Guy n’aurait eu que l’embarras du choix. Mais, de s’enfoncer au-delà de la banquise, de pénétrer plus avant qu’aucun autre navigateur n’y avait réussi jusqu’alors, et bien que ce fût dans le but d’aller au secours de naufragés, cela pouvait donner à réfléchir, faire hésiter la plupart. Il fallait être de ces anciens marins de l’Halbrane pour ne point s’inquiéter des dangers d’une pareille navigation, et consentir à suivre leur chef aussi loin qu’il lui plairait d’aller.
En réalité, il n’était question de rien de moins que de tripler l’équipage de la goélette. En comptant le capitaine, le lieutenant, le bosseman, le cuisinier et moi, nous étions treize à bord. Or, de trente-deux à trente-quatre hommes, ce ne serait point trop, et il ne faut pas oublier qu’ils étaient trente-huit sur la Jane.
Il est vrai, de s’adjoindre le double des matelots qui formaient actuellement l’équipage, cela ne laissait pas de causer certaine appréhension. Ces marins des Falklands, à la disposition des baleiniers en relâche, offraient-ils toutes les garanties désirables ? Si, d’en introduire quatre ou cinq à bord d’un navire dont le personnel est déjà élevé, ne comporte pas de graves inconvénients, il n’en serait pas ainsi en ce qui concernait la goélette.
Cependant le capitaine Len Guy espérait qu’il n’aurait point à se repentir de ses choix, du moment que les autorités de l’archipel y prêtaient les mains.
Le gouverneur déploya un véritable zèle en cette affaire, à laquelle il s’intéressait de tout cœur.
Au surplus, grâce à la haute paie qui fut promise, les demandes affluèrent.
Aussi, la veille du départ, fixé au 27 octobre, l’équipage était-il au complet.
Il est inutile de faire connaître chacun des nouveaux embarqués par leur nom et par leurs qualités individuelles. On les verra, on les jugera à l’œuvre. Il y en avait de bons, il y en avait de mauvais.
La vérité est qu’il eût été impossible de trouver mieux – ou moins mal, comme on voudra.
Je me bornerai donc à noter que, parmi ces recrues, on comptait six hommes d’origine anglaise –, et parmi eux un certain Hearne, de Glasgow.
Cinq étaient d’origine américaine (États-Unis), et huit de nationalité plus douteuse –, les uns appartenant à la population hollandaise, les autres mi-Espagnols et mi-Fuégiens de la Terre de Feu. Le plus jeune avait dix-neuf ans, le plus âgé en avait quarante-quatre. La plupart n’étaient point étrangers au métier de marin, ayant déjà navigué, soit au commerce, soit à la pêche des baleines, phoques et autres amphibies des parages antarctiques. L’engagement des autres n’avait eu pour but que d’accroître le personnel défensif de la goélette.
Cela faisait donc un total de dix-neuf recrues, enrôlées pour la durée de la campagne, qui ne pouvait être déterminée d’avance, mais qui ne devait pas les entraîner au-delà de l’île Tsalal. Quant aux gages, ils étaient tels qu’aucun de ces matelots n’en avait jamais eu même la moitié au cours de leur navigation antérieure.
Tout compte fait, sans parler de moi, l’équipage, compris le capitaine et le lieutenant de l’Halbrane, se montait à trente et un hommes –, plus un trente-deuxième sur lequel il convient d’attirer l’attention d’une façon spéciale.
La veille du départ, le capitaine Len Guy fut accosté, à l’angle du port, par un individu – assurément un marin –, ce qui se reconnaissait à ses vêtements, à sa démarche, à son langage.
Cet individu, d’une voix rude et peu compréhensible, dit :
« Capitaine… j’ai à vous faire une proposition…
– Laquelle ?…
– Comprenez-moi… Avez-vous encore une place à bord ?…
– Pour un matelot ?…
– Pour un matelot.
– Oui et non, répliqua le capitaine Len Guy.
– Est-ce oui ?… demanda l’homme.
– C’est oui, si celui qui se propose me convient.
– Voulez-vous de moi ?…
– Tu es marin ?…
– J’ai navigué pendant vingt-cinq ans.
– Où ?…
– Dans les mers du sud.
– Loin ?…
– Oui… comprenez-moi… loin.
– Ton âge ?…
– Quarante-quatre ans…
– Et tu es à Port-Egmont ?…
– Depuis trois années… vienne le prochain Christmas.
– Comptais-tu embarquer à bord d’un baleinier de passage ?…
– Non.
– Alors que faisais-tu ici ?…
– Rien… et je ne songeais plus à naviguer…
– Alors pourquoi t’embarquer ?
– Une idée… La nouvelle de l’expédition que va faire votre goélette s’est répandue… Je désire… oui je désire en faire partie… avec votre aveu, s’entend !
– Tu es connu à Port-Egmont ?…
– Connu… et jamais je n’ai encouru aucun reproche depuis que j’y suis.
– Soit, répondit le capitaine Len Guy. Je demanderai des renseignements…
– Demandez, capitaine, et si vous dites oui, mon sac sera ce soir à bord.
– Comment t’appelles-tu ?…
– Hunt.
– Et tu es ?…
– Américain. »
Ce Hunt était un homme de petite taille, le teint fortement hâlé, d’une coloration de brique, la peau jaunâtre comme celle d’un Indien, le torse énorme, la tête volumineuse, les jambes très arquées. Ses membres attestaient une vigueur exceptionnelle –, les bras surtout que terminaient des mains d’une largeur !… Sa chevelure grisonnait, semblable à une sorte de fourrure, poil en dehors.
Ce qui imprimait à la physionomie de cet individu un caractère particulier – cela ne prévenait guère en sa faveur –, c’était la superacuité du regard de ses petits yeux, sa bouche presque sans lèvres, fendue d’une oreille à l’autre, et dont les dents longues, à l’émail intact, n’avaient jamais été attaquées du scorbut, si commun chez les marins des hautes latitudes.
Il y avait trois ans que Hunt habitait les Falklands, d’abord un des ports de la Soledad, à la baie des Français, puis, en dernier lieu, Port-Egmont. Peu communicatif, il vivait seul, d’une pension de retraite –, à quel titre, on l’ignorait. N’étant à la charge ni de l’un ni de l’autre, il s’occupait de pêche, et ce métier aurait suffi à lui assurer l’existence, soit qu’il se fût nourri de son produit, soit qu’il en eût fait le commerce.
Les renseignements que rapporta le capitaine Len Guy sur le compte de Hunt ne pouvaient être que très incomplets, sauf en ce qui concernait sa conduite depuis qu’il résidait à Port-Egmont. Cet homme ne se battait pas, il ne buvait pas, on ne le voyait point avec un coup de trop, et maintes fois, il avait donné des preuves d’une force herculéenne. Quant à son passé, on ne savait, mais certainement c’était celui d’un marin. Il en avait dit là-dessus au capitaine Len Guy plus qu’il n’en eût jamais dit à personne. Pour le reste, silence obstiné, aussi bien sur la famille à laquelle il appartenait, que sur le lieu précis de sa naissance. Peu importait, d’ailleurs, si l’on pouvait tirer de bons services de ce matelot.
En somme, renseignements recueillis, il ne résulta rien qui fût de nature à faire repousser la proposition de Hunt. Au vrai, il était à désirer que les autres recrues de Port-Egmont n’eussent point mérité plus de reproches. Hunt obtint donc une réponse favorable, et, dès le soir, il s’installa à bord.
Tout était prêt pour le départ. L’Halbrane avait embarqué deux années de vivres, viande préparée au demi-sel, légumes de diverses sortes, quantité de vinaigrettes, de céleris et de cochléarias, propres à prévenir ou à combattre les affections scorbutiques. La cale renfermait des fûts de brandevin, de whisky, de bière, de gin, de vin, destinés à la consommation quotidienne, et un large approvisionnement de farines et de biscuits, achetés aux magasins du port.
Ajoutons qu’en fait de munitions, poudre, boulets, balles pour fusils et pierriers avaient été fournis par ordre du gouverneur. Le capitaine Len Guy s’était même procuré les filets d’abordage d’un navire qui avait récemment fait côte sur les roches en dehors de la baie.
Le 27, au matin, en présence des autorités de l’archipel, les préparatifs de l’appareillage s’achevèrent avec une remarquable célérité. On échangea les derniers souhaits et les derniers adieux. Puis, l’ancre remonta du fond, et la goélette prit de l’erre.
Le vent soufflait du nord-ouest, en petite brise, et, sous ses hautes et basses voiles, l’Halbrane se dirigea vers les passes. Une fois au large, elle mit le cap à l’est, afin de doubler la pointe de Tamar-Hart, à l’extrémité du détroit qui sépare les deux îles. Dans l’après-midi, la Soledad fut contournée et laissée sur bâbord. Enfin, le soir venu, les caps Dolphin et Pembroke disparurent derrière les brumes de l’horizon.
La campagne était commencée. À Dieu seul appartenait de savoir si le succès attendait ces hommes courageux, qu’un sentiment d’humanité poussait vers les plus effrayantes régions de l’Antarctide !
C’est du groupe des Falklands que le Tuba et le Lively, sous le commandement du capitaine Biscoe, étaient partis le 27 septembre 1830, en ralliant la terre des Sandwich, dont, le 1er janvier suivant, ils doublaient la pointe septentrionale. Il est vrai, six semaines après, le Lively venait malheureusement se perdre sur les Falklands, et – il fallait l’espérer –, tel n’était pas le sort réservé à notre goélette.
Le capitaine Len Guy partait donc du même point que Biscoe, qui avait employé cinq semaines pour gagner les Sandwich. Mais, dès les premiers jours, très contrarié par les glaces au-delà du cercle polaire, le navigateur anglais avait dû se déhaler vers le sud-est jusqu’au 45e degré de longitude orientale. C’est même à cette circonstance que fut due la découverte de la terre Enderby.
Cet itinéraire, le capitaine Len Guy le montra sur sa carte à Jem West et à moi, ajoutant :
« Ce n’est point, d’ailleurs, sur les traces de Biscoe que nous devons nous lancer, mais sur celles de Weddell, dont le voyage à la zone australe se fit en 1822 avec le Beaufoy et la Jane… La Jane !… un nom prédestiné, monsieur Jeorling ! Mais cette Jane de Biscoe fut plus heureuse que celle de mon frère, et ne se perdit pas au-delà de la banquise[2].
– Allons de l’avant, capitaine, répondis-je, et si nous ne suivons pas Biscoe, suivons Weddell. Simple pêcheur de phoques, cet audacieux marin a pu s’élever vers le pôle plus près que ses prédécesseurs, et il nous indique la direction à prendre…
– Et nous la prendrons, monsieur Jeorling. D’ailleurs, si nous n’éprouvons aucun retard, si l’Halbrane rencontrait la banquise vers la mi-décembre, ce serait arriver trop tôt. En effet, les premiers jours de février étaient déjà écoulés, lorsque Weddell atteignit le 72e parallèle, et, alors, comme il l’a dit, « pas une parcelle de glace n’était visible ». Puis, le 20 février, il arrêtait, par 74° 36’, sa pointe extrême vers le sud. Aucun navire n’est allé au-delà –, aucun, sauf la Jane, qui n’est pas revenue… Il existe donc de ce côté, dans les terres antarctiques, une profonde entaille entre les 30e et 40e méridiens, puisque, après Weddell, William Guy a pu s’approcher à moins de 7° du pôle austral. »
Conformément à son habitude, Jem West écoutait sans parler. Il mesurait du regard les espaces que le capitaine Len Guy renfermait entre les pointes de son compas. Toujours l’homme qui reçoit un ordre, l’exécute et ne le discute jamais, il irait où on lui commanderait d’aller.
« Capitaine, ai-je repris, votre intention, sans doute, est de vous conformer à l’itinéraire de la Jane ?…
– Aussi exactement que possible.
– Eh bien, votre frère William s’est dirigé au sud de Tristan d’Acunha pour chercher le gisement des îles Aurora qu’il n’a pas trouvé, pas plus que celui de ces îles auxquelles l’ex-caporal-gouverneur Glass eût été si fier de donner son nom. C’est alors qu’il a voulu mettre à exécution le projet, dont Arthur Pym l’avait fréquemment entretenu, et c’est entre le 41e et le 42e degré de longitude qu’il a coupé le cercle polaire, à la date du 1er janvier…
– Je le sais, répliqua le capitaine Len Guy, et c’est ce que fera l’Halbrane afin d’atteindre l’îlot Bennet, puis l’île Tsalal… Et le Ciel permette que, comme la Jane, comme les navires de Weddell, elle rencontre devant elle la mer libre !
– Si les glaces l’encombrent encore, à l’époque où notre goélette sera sur la limite de la banquise, dis-je, nous n’aurons qu’à attendre au large…
– C’est bien mon intention, monsieur Jeorling, et il est préférable d’être en avance. La banquise, c’est une muraille dans laquelle une porte s’ouvre soudain et se referme aussitôt… Il faut être là… prêt à passer… et sans s’inquiéter du retour ! »
Du retour, il n’était personne qui y songeât !
« Forward ! » en avant ! eût été le seul cri qui se fût échappé de toutes les bouches !
Jem West fit alors cette réflexion :
« Grâce aux renseignements contenus dans le récit d’Arthur Pym, nous n’aurons pas à regretter l’absence de son compagnon Dirk Peters !
– Et c’est fort heureux, répondit le capitaine Len Guy, puisque je n’ai pu retrouver le métis, qui avait disparu de l’Illinois. Les indications fournies par le journal d’Arthur Pym, sur le gisement de l’île Tsalal, doivent nous suffire…
– À moins qu’il ne soit nécessaire de pousser les recherches au-delà du 84e degré… fis-je observer.
– Et pourquoi le faudrait-il, monsieur Jeorling, du moment que les naufragés de la Jane n’ont pas quitté l’île Tsalal… Est-ce que ce n’est pas écrit en toutes lettres dans les notes de Patterson ?… »
Enfin, bien que Dirk Peters ne fût pas à bord – personne n’en doutait –, l’Halbrane saurait atteindre son but. Mais qu’elle n’oublie pas de mettre en pratique les trois vertus théologales du marin : vigilance, audace, persévérance !
Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?… Mais j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet inconnu, dont tant d’intrépides pionniers avaient en vain tenté de pénétrer les secrets !… Et, cette fois, qui sait si le sphinx des régions antarctiques ne parlerait pas pour la première fois à des oreilles humaines ?…
Je n’oubliais pas cependant qu’il s’agissait uniquement d’une œuvre d’humanité. La tâche que s’imposait l’Halbrane, c’était de recueillir le capitaine William Guy et ses cinq compagnons. C’était pour les retrouver que notre goélette allait suivre l’itinéraire de la Jane. Et cela fait, l’Halbrane n’aurait qu’à regagner les mers de l’ancien continent, puisqu’il n’y avait plus à rechercher ni Arthur Pym ni Dirk Peters, revenus, on ne sait comment, mais revenus de leur extraordinaire voyage !…
Pendant les premiers jours, l’équipage nouveau a dû se mettre au courant du service, et les anciens – braves gens, en vérité – lui ont facilité la besogne. Bien que le capitaine Len Guy n’ait pas eu un grand choix, il semble avoir eu la main assez heureuse. Ces matelots, de nationalités différentes, montrent du zèle et de la bonne volonté. Ils savaient, d’ailleurs, que le lieutenant ne plaisantait pas. Hurliguerly leur avait fait entendre que Jem West casserait la tête à quiconque ne marcherait pas droit. Son chef lui laissait toute latitude à cet égard.
« Une latitude, ajoutait-il, qui s’obtient en prenant la hauteur de l’œil avec le poing fermé ! »
À cette manière d’avertir les intéressés, je reconnaissais bien là mon bosseman !
Les nouveaux se le tinrent donc pour dit, et il n’y eut pas lieu d’en punir aucun. Quant à ce Hunt, s’il apportait dans ses fonctions la docilité d’un vrai marin, il se tenait toujours à l’écart, ne parlant à personne, et il couchait même sur le pont, en quelque coin, sans vouloir occuper sa place dans le poste de l’équipage.
La température était encore froide. Les hommes avaient gardé les vareuses et chemises de laine, les caleçons de même étoffe, les pantalons de gros drap, la capote imperméable à capuchon en épaisse toile peinte, très propre à garantir contre la neige, la pluie et les coups de mer.
L’intention du capitaine Len Guy était de prendre les îles Sandwich pour point de départ vers le sud, après avoir eu connaissance de la Nouvelle-Géorgie, située à huit cents milles des Falklands. La goélette se trouverait alors en longitude sur la route de la Jane, et elle n’aurait qu’à la remonter pour pénétrer jusqu’au 84e parallèle.
Cette navigation nous amena, le 2 novembre, sur le gisement que certains navigateurs ont assigné aux îles Aurora, par 53° 15’ de latitude et 47° 33’ de longitude occidentale.
Eh bien, malgré les affirmations – suspectes à mon avis – des capitaines de l’Aurora, en 1762, du San Miguel, en 1769, du Pearl, en 1779, du Prinicus et du Dolorès, en 1790, de l’Atrevida, en 1794, qui donnèrent le relèvement des trois îles du groupe, nous n’avons pas aperçu un indice de terre sur tout l’espace parcouru. Ainsi en avait-il été lors des recherches de Weddell, en 1820, et de William Guy en 1827.
Ajoutons qu’il en fut de même des prétendues îles du vaniteux Glass. Nous n’en avons pas reconnu un seul petit îlot sur la position indiquée, bien que le service des vigies eût été fait avec soin. Il est donc à craindre que Son Excellence le gouverneur de Tristan d’Acunha ne voie jamais figurer son nom dans la nomenclature géographique.
On était alors au 6 novembre. Le temps continuait à être favorable. Cette traversée promettait de s’opérer plus brièvement que celle de la Jane. Nous n’avions pas à nous hâter, d’ailleurs. Ainsi que je l’ai fait observer, notre goélette arriverait avant que les portes de la banquise fussent ouvertes.
Pendant deux jours, l’Halbrane essuya plusieurs grains qui obligèrent Jem West à haler bas : hunier, perroquet, flèche et grand foc. Débarrassée de ses hautes voiles, elle se comporta remarquablement, mouillant à peine, tant elle s’élevait avec aisance à la lame. À l’occasion de ces manœuvres, le nouvel équipage fit preuve d’adresse, – ce qui lui valut les félicitations du bosseman. Hurliguerly dut constater que Hunt, si gauchement bâti qu’il fût, valait trois hommes à lui seul.
« Une fameuse recrue !… me dit-il.
– En effet, répondis-je, et elle est arrivée tout juste à la dernière heure.
– Tout juste, monsieur Jeorling !… Mais quelle tête il vous a, ce Hunt !
– J’ai souvent rencontré des Américains de ce genre dans la région du Far-West, répondis-je, et je ne serais pas surpris que celui-ci eût du sang indien dans les veines !
– Bon ! fit le bosseman, il y a de nos compatriotes qui le valent dans le Lancashire ou le comté de Kent !
– Je vous crois volontiers, bosseman… entre autres… vous, j’imagine !…
– Eh !… on vaut ce qu’on vaut, monsieur Jeorling !
– Causez-vous quelquefois avec Hunt ?… demandai-je.
– Peu, monsieur Jeorling. Et que tirer d’un marsouin qui se tient à l’écart et ne dit mot à personne ?… Pourtant, ce n’est pas faute de bouche !… Jamais je n’en ai vu de pareille !… Elle va de tribord à bâbord, comme le grand panneau de l’avant… Si, avec pareil outil, Hunt est gêné pour fabriquer des phrases !… Et ses mains !… Avez-vous vu ses mains ?… Se défier, monsieur Jeorling, s’il voulait serrer les vôtres !… Je suis sûr que vous y laisseriez cinq doigts sur dix !…
– Heureusement, bosseman, Hunt ne paraît pas querelleur… Tout indique en lui un homme tranquille, qui ne cherche pas à abuser de sa force.
– Non… excepté quand il pèse sur une drisse, monsieur Jeorling. Vrai Dieu !… J’ai toujours peur que la poulie vienne en bas et la vergue avec ! »
Ledit Hunt, à le bien considérer, était un être bizarre, qui méritait d’attirer l’attention. Lorsqu’il s’accotait contre les montants du guindeau, ou debout à l’arrière sa main posée sur les poignées de la roue du gouvernail, je le dévisageais non sans une réelle curiosité.
D’autre part, il me semblait que ses regards honoraient les miens d’une certaine insistance. Il ne devait pas ignorer ma qualité de passager à bord de la goélette, et dans quelles conditions je m’étais associé aux risques de cette campagne. Quant à penser qu’il voulût atteindre un autre but que nous, au-delà de l’île Tsalal, après que nous aurions sauvé les naufragés de la Jane, cela n’était guère admissible. Le capitaine Len Guy, d’ailleurs, ne cessait de le répéter :
« Notre mission, c’est de sauver nos compatriotes ! L’île Tsalal est le seul point qui nous attire, et puissions-nous ne pas engager notre navire au-delà ! »
Le 10 novembre, vers deux heures de l’après-midi, un cri de la vigie se fit entendre :
« Terre par tribord devant !… »
Une bonne observation avait donné 55° 7’ de latitude et 41° 13’ de longitude ouest.
Cette terre ne pouvait être que l’île Saint-Pierre – de ses noms britanniques, Géorgie-Australe, Nouvelle-Géorgie, île du Roi-George –, qui, par son gisement, appartient aux régions circumpolaires.
Dès 1675, avant Cook, elle fut découverte par le Français Barbe. Mais, sans tenir compte de ce qu’il n’était plus que le second en date, le célèbre navigateur anglais lui imposa la série des noms qu’elle porte aujourd’hui.
La goélette prit direction sur cette île dont les hauteurs neigeuses – des masses formidables de roches anciennes, gneiss et schiste argileux – montent à douze cents toises à travers les brouillards jaunâtres de l’espace.
Le capitaine Len Guy avait l’intention de relâcher vingt-quatre heures dans la baie Royale, afin de renouveler sa provision d’eau, car les caisses s’échauffent facilement à fond de cale. Plus tard, lorsque l’Halbrane naviguerait au milieu des glaces, l’eau douce serait à discrétion.
Pendant l’après-midi, la goélette doubla le cap Buller, au nord de l’île, laissa la baie Possession et la baie Cumberland par tribord, et vint attaquer la baie Royale, évoluant entre les débris tombés du glacier de Ross. À six heures du soir, l’ancre fut envoyée par six brasses de fond, et, comme la nuit approchait, on remit le débarquement au lendemain.
La Nouvelle-Géorgie mesure, en longueur, une quarantaine de lieues sur une vingtaine en largeur. Située à cinq cents lieues du détroit de Magellan, elle appartient au domaine des Falklands. L’administration britannique n’y est représentée par personne, puisque l’île n’est point habitée, bien qu’elle soit habitable, au moins pendant la saison d’été.
Le lendemain, alors que les hommes partaient à la recherche d’une aiguade, j’allai me promener seul aux alentours de la baie Royale. Ces lieux étaient déserts, car nous n’étions pas à l’époque où les pêcheurs s’occupent de chasser le phoque, et il s’en fallait d’un bon mois. Exposée à l’action directe du courant polaire antarctique, la Nouvelle-Géorgie est volontiers fréquentée par les mammifères marins. J’en vis plusieurs troupes s’ébattre sur les grèves, le long des roches, jusqu’au fond des grottes du littoral. Des smalas de pingouins, immobiles en rangées interminables, protestaient par leurs braiements contre cet envahissement d’un intrus – c’est moi que je veux dire.
À la surface des eaux et des sables volaient des nuées d’alouettes, dont le chant évoquait dans mon esprit le souvenir de pays plus favorisés de la nature. Il est heureux que ces oiseaux n’aient pas besoin de branches pour nicher, puisqu’il n’existe pas un arbre sur tout le sol de la Nouvelle-Géorgie. Çà et là végètent quelques phanérogames, des mousses à demi décolorées, et surtout cette herbe si abondante, ce tussock, qui tapisse les pentes jusqu’à la hauteur de cent cinquante toises, et dont la récolte suffirait à nourrir de nombreux troupeaux.
Le 12 novembre, l’Halbrane appareilla sous ses basses voiles. Après avoir doublé la pointe Charlotte à l’extrémité de la baie Royale, elle mit le cap au sud-sud-est, dans la direction des îles Sandwich, situées à quatre cents milles de là.
Jusqu’ici nous n’avions rencontré aucune glace flottante. Cela tenait à ce que le soleil de l’été ne les avait pas détachées, soit de la banquise, soit des terres australes. Plus tard, le courant les entraînerait à la hauteur de ce 50e parallèle qui, dans l’hémisphère septentrional, est celui de Paris ou de Québec.
Le ciel, dont la pureté commençait à s’altérer, menaçait de se charger vers le levant. Un vent froid, mêlé de pluie et de grenasses, soufflait avec une certaine force. Comme il nous favorisait, il n’y eut pas lieu de se plaindre. On en fut quitte pour s’abriter plus étroitement sous le capuchon des capotes.
Ce qu’il y avait de gênant, c’étaient les larges bancs de brumes, qui masquaient fréquemment l’horizon. Toutefois, puisque ces parages ne présentaient aucun danger et qu’il n’y avait point à redouter la rencontre de packs ou d’icebergs en dérive, l’Halbrane, sans grandes préoccupations, put continuer sa route au sud-est vers le gisement des Sandwich.
Au milieu de ces brouillards passaient des bandes d’oiseaux au cri strident, au vol plané contre le vent, et remuant à peine leurs ailes, des pétrels, des plongeons, des alcyons, des sternes, des albatros, qui fuyaient du côté de la terre comme pour nous en indiquer le chemin.
Ce furent sans doute ces épaisses brumailles qui empêchèrent le capitaine Len Guy de relever dans le sud-ouest, entre la Nouvelle-Géorgie et les Sandwich, cette île Traversey découverte par Bellingshausen, ainsi que les quatre petites îles Welley, Polker, Prince’s Island et Christmas, dont l’Américain James Brown du schooner Pacific avait, d’après Fanning, reconnu la position. L’essentiel, d’ailleurs, était de ne point se jeter sur leurs accores, lorsque la vue ne s’étendait qu’à deux ou trois encablures.
Aussi la surveillance fut-elle sévèrement établie à bord, et les vigies observaient-elles le large, dès qu’une subite éclaircie permettait au champ de vision de s’agrandir.
Dans la nuit du 14 au 15, de vagues lueurs vacillantes illuminèrent l’espace vers l’ouest. Le capitaine Len Guy pensa que ces lueurs devaient provenir d’un volcan, – peut-être celui de l’île Traversey, dont le cratère est souvent couronné de flammes.
Comme l’oreille ne put saisir aucune de ces longues détonations qui accompagnent les éruptions volcaniques, nous en conclûmes que la goélette se tenait à une distance rassurante des écueils de cette île.
Il n’y eut donc pas lieu de modifier la route, et le cap fut maintenu sur les Sandwich.
La pluie cessa dans la matinée du 16, et le vent hala d’un quart le nord-ouest. Il n’y avait qu’à s’en réjouir, puisque les brouillards ne tardèrent pas à se dissiper.
À ce moment, le matelot Stern, qui était en observation sur les barres, crut apercevoir un grand trois-mâts dont le phare de voilure se dessinait vers le nord-est. À notre vif regret, ce bâtiment disparut avant qu’il eût été possible de reconnaître sa nationalité. Peut-être était-ce un des navires de l’expédition Wilkes, ou quelque baleinier qui se rendait sur les lieux de pêche, car les souffleurs se montraient en assez grand nombre.
Le 17 novembre, dès dix heures du matin, la goélette releva l’archipel auquel Cook avait d’abord donné le nom de Southern-Thulé, la terre la plus méridionale qui eût été découverte à cette époque et qu’il baptisa ensuite terre des Sandwich, nom que ce groupe d’îles a gardé sur les cartes géographiques et qu’il portait déjà en 1830, lorsque Biscoe s’en éloigna afin de chercher dans l’est le passage du pôle.
Bien d’autres navigateurs, depuis lors, ont visité les Sandwich, et les pêcheurs chassent les baleines, les cachalots, les phoques aux abords de leurs parages.
En 1820, le capitaine Morrell y avait atterri dans l’espoir de trouver du bois de chauffage dont il manquait. Fort heureusement, le capitaine Len Guy ne s’y arrêta point dans ce but. Il en eût été pour sa peine, le climat de ces îles ne permettant pas à l’arborescence de s’y développer.
Si la goélette venait relâcher aux Sandwich durant quarante-huit heures, c’est qu’il était prudent de visiter toutes ces îles des régions australes rencontrées sur notre itinéraire. Un document, un indice, une empreinte, pouvaient s’y trouver. Patterson ayant été entraîné sur un glaçon, cela n’avait-il pu arriver à l’un ou l’autre de ses compagnons ?…
Il convenait donc de ne rien négliger, puisque le temps ne pressait pas. Après la Nouvelle-Géorgie, l’Halbrane irait aux Sandwich. Après les Sandwich, elle irait aux New-South-Orkneys, puis, après le cercle polaire, elle porterait droit sur la banquise.
On put débarquer le jour même, à l’abri des roches de l’île Bristol, au fond d’une sorte de petit port naturel de la côte orientale.
Cet archipel, situé par 59° de latitude et 30° de longitude occidentale, se compose de plusieurs îles dont les principales sont Bristol et Thulé. Nombre d’autres ne méritent que la qualification plus modeste d’îlots.
Ce fut à Jem West que revint la mission de se rendre à Thulé, à bord du grand canot, afin d’en explorer les points abordables, tandis que le capitaine Len Guy et moi nous descendions sur les grèves de Bristol.
En somme, quel pays désolé, n’ayant pour habitants que les tristes oiseaux des espèces antarctiques ! La rare végétation est celle de la Nouvelle-Géorgie. Mousses et lichens recouvrent la nudité d’un sol improductif. En arrière des plages s’élèvent quelques maigres pins à une hauteur considérable sur le flanc de collines décharnées, d’où des masses pierreuses s’éboulent parfois avec un fracas retentissant. Partout, l’affreuse solitude. Rien n’attestait le passage d’un être humain ni la présence de naufragés sur cette île Bristol. Les excursions que nous avons faites ce jour-là et le lendemain ne donnèrent aucun résultat.
Il en fut de même en ce qui concerne l’exploration du lieutenant West à Thulé, dont il avait inutilement longé la côte si effroyablement déchiquetée. Quelques coups de canon, tirés par notre goélette, n’eurent d’autre effet que de chasser au loin des bandes de pétrels et de sternes, et d’effaroucher les stupides manchots rangés sur le littoral.
En me promenant avec le capitaine Len Guy, je fus amené à lui dire :
« Vous n’ignorez pas, sans doute, quelle fut l’opinion de Cook au sujet du groupe des Sandwich, lorsqu’il l’eut découvert. Tout d’abord, il crut avoir mis le pied sur un continent. À son avis, c’était de là que se détachaient les montagnes de glace que la dérive entraîne hors de la mer antarctique. Il reconnut plus tard que les Sandwich ne formaient qu’un archipel. Toutefois, son opinion relative à l’existence d’un continent polaire plus au sud n’en est pas moins formelle.
– Je le sais, monsieur Jeorling, répondit le capitaine Len Guy, mais si ce continent existe, il faut en conclure qu’il présente une large échancrure – celle par laquelle Weddell et mon frère ont pu pénétrer à six ans de distance. Que notre grand navigateur n’ait pas eu la chance de découvrir ce passage, puisqu’il s’est arrêté au 71e parallèle, soit ! D’autres l’ont fait après lui, d’autres vont le faire…
– Et nous serons de ceux-là, capitaine…
– Oui… avec l’aide de Dieu ! Si Cook n’a pas craint d’affirmer que personne ne se hasarderait jamais plus loin que lui, et que les terres, s’il en existait, ne seraient jamais reconnues, l’avenir prouvera qu’il s’est trompé… Elles l’ont été jusqu’au-delà du 83e degré de latitude…
– Et qui sait, dis-je, peut-être plus loin, par cet extraordinaire Arthur Pym…
– Peut-être, monsieur Jeorling. Il est vrai, nous n’avons pas à nous préoccuper d’Arthur Pym, puisque Dirk Peters et lui sont revenus en Amérique…
– Mais… s’ils ne fussent pas revenus…
– J’estime que nous n’avons pas à envisager cette éventualité », répondit simplement le capitaine Len Guy.
Six jours après son appareillage, la goélette, cap au sud-ouest, toujours favorisée par le temps, arrivait en vue du groupe des New-South-Orkneys.
Deux îles principales le composent : à l’ouest, la plus étendue, l’île Coronation, dont la cime géante ne se dresse pas à moins de deux mille cinq cents pieds ; à l’est, l’île Laurie, terminée par le cap Dundas projeté vers le couchant. Autour émergent des îles moindres, Saddle, Powell, et nombre d’îlots en pains de sucre. Enfin, dans l’ouest, gisent l’île Inaccessible et l’île du Désespoir, ainsi baptisées, sans doute, parce qu’un navigateur n’avait pu accoster l’une et avait désespéré d’atteindre l’autre.
Cet archipel fut découvert conjointement par l’Américain Palmer et l’Anglais Botwel, 1821-1822. Traversé par le 61e parallèle, il est compris entre le 44e et le 47e méridien.
En s’approchant, l’Halbrane nous permit d’observer, du côté nord, des masses convulsionnées, des mornes abrupts, dont les pentes, plus particulièrement à l’île Coronation, s’adoucissaient en descendant vers le littoral. Au pied s’entassaient de monstrueuses glaces dans un pêle-mêle formidable, lesquelles, avant deux mois, iraient en dérive vers les eaux tempérées.
Ce serait alors la saison où les baleiniers apparaîtraient pour s’adonner à la pêche des souffleurs, tandis que quelques-uns de leurs hommes resteraient sur ces îles afin d’y poursuivre les phoques et les éléphants de mer.
Oh ! qu’elles sont les bien nommées, ces terres de deuil et de frimas, lorsque leur linceul d’hiver n’est pas encore troué par les premiers rayons de l’été austral !
Désireux de ne point s’engager à travers le détroit, encombré de récifs et de glaçons, qui sépare le groupe en deux lots distincts, le capitaine Len Guy rallia d’abord l’extrémité sud-est de l’île Laurie, où il passa la journée du 24 ; puis, après l’avoir contournée par le cap Dundas, il rangea la côte méridionale de l’île Coronation, près de laquelle la goélette stationna le 25. Le résultat de nos recherches fut nul en ce qui concernait les marins de la Jane.
Si, en 1822 – au mois de septembre, il est vrai –, Weddell, dans l’intention de se procurer des phoques à fourrure sur ce groupe, perdit son temps et ses peines, c’est que l’hiver était encore trop rigoureux. L’Halbrane, cette fois, aurait pu faire pleine cargaison de ces amphibies.
Les volatiles occupaient îles et îlots par milliers. Sans parler des pingouins, sur ces roches tapissées d’une couche de fientes, il y avait un grand nombre de ces pigeons blancs dont j’avais déjà vu quelques échantillons. Ce sont des échassiers, non des palmipèdes, au bec conique peu allongé, aux paupières cerclées de rouge, et on les abat sans se donner grand mal.
Quant au règne végétal des New-South-Orkneys, où dominent les schistes quartzeux, et d’origine non volcanique, il est uniquement représenté par des lichens grisâtres et quelques rares fucus, de l’espèce laminaire. En quantité foisonnent des patelles sur les grèves, et, le long des roches, des poules, dont on fit ample provision.
Je dois dire que le bosseman et ses hommes ne laissèrent point échapper cette occasion d’exterminer à coups de bâton plusieurs douzaines de pingouins. En cela, ils n’obéissaient pas à un blâmable instinct de destruction, mais au désir très légitime de se procurer de la nourriture fraîche.
« Cela vaut le poulet, monsieur Jeorling, m’affirma Hurliguerly. Est-ce que vous n’en avez pas mangé aux Kerguelen ?…
– Si, bosseman, mais c’était Atkins qui le préparait.
– Eh bien, ici, c’est Endicott, et vous n’y verrez pas de différence ! »
Et, en effet, dans le carré comme dans le poste de l’équipage, on se régala de ces pingouins, qui témoignaient des talents culinaires de notre maître coq.
L’Halbrane mit à la voile le 26 novembre, dès six heures du matin, cap au sud. Elle remonta le 43e méridien, qu’une bonne observation avait permis d’établir très exactement. C’était celui que Weddell, puis William Guy avaient suivi, et, si la goélette ne s’en écartait ni à l’est ni à l’ouest, elle tomberait inévitablement sur l’île Tsalal. Toutefois, il fallait compter avec les difficultés de la navigation.
Les vents d’est, très fixés, nous favorisaient. La goélette portait sa voilure au complet, même les bonnettes de hunier, le foc volant et les voiles d’étais. Sous cette large envergure, elle filait avec une vitesse qui devait se maintenir entre onze et douze milles. Que cette vitesse continuât, et la traversée serait courte des New-South-Orkneys au cercle polaire.
Au-delà, je le sais, il s’agirait de forcer la porte de l’épaisse banquise – ou, ce qui est plus pratique, de découvrir une brèche à travers cette courtine de glace.
Et, comme le capitaine Len Guy et moi nous nous entretenions à ce sujet :
« Jusqu’ici, dis-je, l’Halbrane a toujours eu vent sous vergue, et, pour peu que cela persiste, nous devons atteindre la banquise avant la débâcle…
– Peut-être oui… peut-être non… monsieur Jeorling, car la saison est extraordinairement précoce cette année. À l’île Coronation, je l’ai constaté, les blocs se détachaient déjà du littoral, et six semaines plus tôt que d’habitude.
– Heureuse circonstance, capitaine, et il est possible que notre goélette puisse franchir la banquise dès les premières semaines de décembre, alors que la plupart des navires n’y parviennent qu’à la fin de janvier.
– En effet, nous sommes servis par la douceur de la température, répondit le capitaine Len Guy.
– J’ajoute, repris-je, que, lors de sa deuxième expédition, Biscoe n’accosta qu’au milieu de février cette terre que dominent le mont William et le mont Stowerby sur le 64e degré de longitude. Les livres de voyage que vous m’avez communiqués l’attestent…
– D’une façon précise, monsieur Jeorling.
– Dès lors, avant un mois, capitaine…
– Avant un mois, j’espère avoir retrouvé, au-delà de la banquise, la mer libre, signalée avec tant d’insistance par Weddell et Arthur Pym, et nous n’aurons plus qu’à naviguer dans les conditions ordinaires jusqu’à l’îlot Bennet d’abord, jusqu’à l’île Tsalal ensuite. Sur cette mer largement dégagée, quel obstacle pourrait nous arrêter, ou même nous occasionner des retards ?…
– Je n’en prévois aucun, capitaine, dès que nous serons au revers de la banquise. Ce passage, c’est le point difficile, c’est ce qui doit être l’objet de nos constantes préoccupations, et pour peu que les vents d’est tiennent…
– Ils tiendront, monsieur Jeorling, et tous les navigateurs des mers australes ont pu constater, comme je l’ai fait moi-même, la permanence de ces vents. Je sais bien qu’entre le 30e et le 60e parallèle, les rafales viennent le plus communément de la partie ouest. Mais, au-delà, par suite d’un renversement très marqué, les vents opposés prennent le dessus, et, vous ne l’ignorez pas, depuis que nous avons dépassé cette limite, ils soufflent régulièrement dans cette direction…
– Cela est vrai, et je m’en réjouis, capitaine. D’ailleurs, je l’avoue – et cet aveu ne me gêne en rien –, je commence à devenir superstitieux…
– Et pourquoi ne point l’être, monsieur Jeorling ?… Qu’y a-t-il de déraisonnable à admettre l’intervention d’une puissance surnaturelle dans les plus ordinaires circonstances de la vie ?… Et nous, marins de l’Halbrane, nous serait-il permis d’en douter ?… Souvenez-vous donc… cette rencontre de l’infortuné Patterson sur la route de notre goélette… ce glaçon emporté jusqu’aux parages que nous traversions, et qui se dissout presque aussitôt… Réfléchissez, monsieur Jeorling, est-ce que ces faits ne sont pas d’ordre providentiel ?… Je vais plus loin, et j’affirme qu’après avoir tant fait pour nous guider vers nos compatriotes de la Jane, Dieu ne voudra pas nous abandonner…
– Je le pense comme vous, capitaine ! Non ! son intervention n’est pas niable, et, à mon avis, il est faux que le hasard joue sur la scène humaine le rôle que des esprits superficiels lui attribuent !… Tous les faits sont rattachés par un lien mystérieux… une chaîne…
– Une chaîne, monsieur Jeorling, dont, en ce qui nous regarde, le premier maillon est le glaçon de Patterson, et dont le dernier sera l’île Tsalal !… Ah ! mon frère, mon pauvre frère !… Délaissé là-bas depuis onze ans… avec ses compagnons de misère… sans qu’ils aient même pu conserver l’espoir d’être secourus !… Et Patterson, entraîné loin d’eux… dans quelles conditions, nous l’ignorons, comme ils ignorent ce qu’il est devenu !… Si mon cœur se serre, lorsque je songe à ces catastrophes, du moins ne faiblira-t-il pas, monsieur Jeorling, si ce n’est peut-être au moment où mon frère se jettera dans mes bras !… »
Le capitaine Len Guy était en proie à une émotion si pénétrante, que mes yeux se mouillèrent. Non ! je n’aurais pas eu le courage de lui répondre que ce sauvetage comportait bien des malchances ! Certes, à n’en point douter, il y a moins de six mois, William Guy et cinq des matelots de la Jane se trouvaient encore à l’île Tsalal, puisque le carnet de Patterson l’affirmait… Mais quelle était leur situation ?… Étaient-ils au pouvoir de ces insulaires dont Arthur Pym estimait le nombre à plusieurs milliers, sans parler des habitants des îles situées à l’ouest ?… Dès lors, ne devions-nous pas attendre du chef de l’île Tsalal, de ce Too-Wit, quelque attaque à laquelle l’Halbrane ne résisterait peut-être pas plus que la Jane ?…
Oui !… mieux valait s’en rapporter à la Providence ! Son intervention s’était déjà manifestée d’une manière éclatante, et cette mission que Dieu nous avait confiée, nous ferions tout ce qu’il est humainement possible de faire pour l’accomplir !
Je dois le mentionner, l’équipage de la goélette, animé des mêmes sentiments, partageait les mêmes espérances, – j’entends les anciens du bord, si dévoués à leur capitaine. Quant aux nouveaux, il se pouvait qu’ils fussent indifférents, ou à peu près, au résultat de la campagne, du moment qu’ils en rapporteraient les profits assurés par leur engagement.
C’est, du moins, ce que m’affirmait le bosseman, – en exceptant Hunt, toutefois. Il ne semblait point que cet homme eût été poussé à prendre du service par l’appât des gages ou des primes. Ce qui est certain, c’est qu’il n’en parlait pas, et du reste, ne parlait jamais de rien à personne.
« Et j’imagine qu’il n’en pense pas davantage ! me dit Hurliguerly. Je suis encore à connaître la couleur de ses paroles !… En fait de conversation, il ne va pas plus de l’avant qu’un navire mouillé sur sa maîtresse ancre !
– S’il ne vous parle pas, bosseman, il ne me parle pas davantage.
– À mon idée, monsieur Jeorling, savez-vous ce qu’il a déjà dû faire, ce particulier ?…
– Dites !
– Eh bien, c’est d’être allé loin dans les mers australes… oui… loin… bien qu’il soit muet là-dessus comme une carpe dans la friture !… Pourquoi se tait-il, cela le regarde ! Mais si ce marsouin-là n’a pas franchi le cercle antarctique et même la banquise d’une bonne dizaine de degrés, je veux que le premier coup de mer m’élingue par-dessus le bord…
– À quoi avez-vous vu cela, bosseman ?…
– À ses yeux, monsieur Jeorling, à ses yeux !… N’importe à quel moment, que la goélette ait le cap ici ou là, ils sont toujours braqués vers le sud… des yeux qui ne brasillent jamais… fixes comme des feux de position… »
Hurliguerly n’exagérait pas, et je l’avais déjà remarqué. Pour employer une expression d’Edgar Poe, Hunt avait des yeux de faucon étincelants…
« Lorsqu’il n’est pas de bordée, reprit le bosseman, ce sauvage-là reste tout le temps accoudé sur le bastingage, aussi immobile que muet !… En vérité, sa véritable place serait au bout de notre étrave, où il servirait de figure de proue à l’Halbrane !… une vilaine figure, par exemple !… Et puis, lorsqu’il est à la barre, monsieur Jeorling, observez-le !… Ses énormes mains en tiennent les poignées comme si elles étaient rivées à la roue !… Lorsque son œil regarde l’habitacle, on dirait que l’aimant du compas l’attire !… Je me vante d’être bon timonier, mais pour être de la force de Hunt, point !… Avec lui, pas un instant l’aiguille ne s’écarte de la ligne de foi, quelque rude que soit l’embardée !… Tenez… la nuit… si la lampe de l’habitacle venait à s’éteindre, je suis sûr que Hunt n’aurait pas besoin de la rallumer !… Rien qu’avec le feu de ses prunelles, il éclairerait le cadran et se maintiendrait en bonne direction ! »
Décidément, le bosseman aimait à se rattraper, en ma compagnie, de l’inattention que le capitaine Len Guy ou Jem West prêtaient d’ordinaire à ses interminables bavardages. En somme, si Hurliguerly s’était fait de Hunt une opinion qui paraîtra quelque peu excessive, je dois avouer que l’attitude de ce singulier personnage l’y autorisait. Positivement, il était permis de le ranger dans la catégorie des êtres semi-fantastiques. Et, pour tout dire, si Edgar Poe l’avait connu, il l’eût pu prendre comme type de l’un de ses plus étranges héros.
Durant plusieurs jours, sans un seul incident, sans que rien vînt en rompre la monotonie, notre navigation se continua dans des conditions excellentes. Avec le vent d’est, bon frais, la goélette obtenait son maximum de vitesse, – ce qu’indiquait un long sillage, plat et régulier, traînant à plusieurs milles en arrière.
D’autre part, la saison printanière progressait. Les baleines commençaient à se montrer en troupe. Sur ces parages, une semaine eût suffi à des bâtiments de fort tonnage pour remplir leurs cuves de la précieuse huile. Aussi, les nouveaux matelots du bord – surtout les Américains – ne cachaient-ils point leurs regrets à voir l’indifférence du capitaine en présence de tant d’animaux qui valaient leur pesant d’or, et plus abondants qu’ils ne les eussent jamais aperçus à cette époque de l’année.
De tout l’équipage, celui qui marquait surtout son désappointement c’était Hearne, un maître de pêche, que ses compagnons écoutaient volontiers. Avec ses manières brutales, l’audace farouche que révélait toute sa personne, il avait su s’imposer aux autres matelots. Ce sealing-master, âgé de quarante-quatre ans, était de nationalité américaine. Adroit et vigoureux, je me le figurais, lorsque, debout sur sa baleinière à double pointe, il brandissait le harpon, le lançait dans le flanc d’une baleine et lui filait de la corde… Il devait être superbe ! Or, étant donné sa violente passion pour ce métier, je ne m’étonnerais pas que son mécontentement se fît jour à l’occasion.
Somme toute, notre goélette n’était pas armée pour la pêche, et les engins que nécessite cette besogne ne se trouvaient point à bord. Depuis qu’il naviguait avec l’Halbrane, le capitaine Len Guy s’était uniquement borné à trafiquer entre les îles méridionales de l’Atlantique et du Pacifique.
Quoi qu’il en soit, la quantité de souffleurs que nous apercevions dans un rayon de quelques encablures devait être considérée comme extraordinaire.
Ce jour-là, vers trois heures de l’après-midi, j’étais venu m’appuyer sur la lisse de l’avant, afin de suivre les ébats de plusieurs couples de ces énormes animaux. Hearne les montrait de la main à ses compagnons, en même temps que de sa bouche s’échappaient ces phrases entrecoupées :
« Là… là… c’est un fin-back… et même, en voici deux… trois… avec leur nageoire dorsale de cinq à six pieds !… Les voyez-vous nager entre deux eaux… tranquillement… sans faire aucun bond !… Ah ! si j’avais un harpon, je parie ma tête que je l’enverrais dans l’une des quatre taches jaunâtres qu’ils ont sur le corps !… Mais rien à faire dans cette boîte à trafic… et pas moyen de se dégourdir le bras !… Mille noms du diable ! quand on navigue sur ces mers, c’est pour pêcher et non pour… »
Puis, s’interrompant, après un juron de colère :
« Et cette autre baleine !… s’écria-t-il.
– Celle qui vous a une bosse comme un dromadaire ?… demanda un des matelots.
– Oui… c’est un hump-back, répondit Hearne. Distingues-tu son ventre plissé, et aussi sa longue nageoire dorsale ?… Une capture pas commode, ces hump-backs, car ils coulent à de grandes profondeurs, et vous mangent des brassées de ligne !… Vrai ! nous mériterions qu’il nous envoie un coup de queue dans le flanc, celui-là, puisque nous ne lui envoyons pas un coup de harpon dans le sien !…
– Attention… attention ! » cria le bosseman.
Ce n’était point qu’il y eût à craindre de recevoir ce formidable coup de queue souhaité par le sealing-master. Non ! un énorme souffleur venait d’élonger la goélette, et presque aussitôt, une trombe d’eau infecte s’échappa de ses évents avec un bruit comparable à une lointaine détonation d’artillerie. Tout l’avant fut inondé jusqu’au grand panneau.
« C’est bien fait ! » grogna Hearne en haussant les épaules, tandis que ses compagnons se secouaient en pestant contre les aspergements du hump-back.
En outre de ces deux espèces de cétacés, on apercevait aussi des baleines franches – les right-whales –, et ce sont celles que l’on rencontre plus communément dans les mers australes. Dépourvues d’ailerons, elles portent une épaisse couche de lard. Les poursuivre n’offre pas de grands dangers. Aussi les baleines franches sont-elles recherchées au milieu de ces eaux antarctiques, où fourmillent par milliards les petits crustacés – ce qu’on appelle le « manger de la baleine » –, dont elles forment leur unique nourriture.
Précisément, à moins de trois encablures de la goélette, flottait une de ces right-whales, mesurant soixante pieds de longueur, c’est-à-dire de quoi fournir cent barils d’huile. Tel est le rendement de ces monstrueux animaux que trois suffisent à compléter le chargement d’un navire de moyen tonnage.
« Oui !… c’est une baleine franche ! s’écriait Hearne. On la reconnaîtrait rien qu’à son jet gros et court !… Tenez… celui que vous voyez là-bas, par bâbord… comme une colonne de fumée… ça vient d’une right-whale !… Et tout cela nous passe devant le nez… en pure perte !… Vingt dieux !… ne pas remplir ses cuves, quand on le peut, autant vider des sacs de piastres à la mer !… Capitaine de malheur, qui laisse perdre toute cette marchandise, et quel tort il fait à son équipage…
– Hearne, dit une voix impérieuse, monte dans les barres !… Tu y seras plus à l’aise pour compter les baleines ! »
C’était la voix de Jem West.
« Lieutenant…
– Pas de réplique, ou je te tiendrai là-haut jusqu’à demain !… Allons… déhale-toi en double ! »
Et, comme il eût été mal venu à résister, le sealing-master obéit sans mot dire. En somme, je le répète, l’Halbrane ne s’est pas engagée sous ces hautes latitudes pour se livrer à la pêche des mammifères marins, et les matelots n’ont point été recrutés aux Falklands comme pêcheurs. Le seul but de notre campagne, on le connaît, et rien ne doit nous en détourner.
La goélette cinglait alors à la surface d’une eau rougeâtre, colorée par des bancs de crustacés, ces sortes de crevettes, qui appartiennent au genre des thysanopodes. On voyait les baleines, nonchalamment couchées sur le flanc, les rassembler avec les barbes de leurs fanons, tendus comme un filet entre les deux mâchoires, et les engloutir par myriades dans leur énorme estomac.
Au total, puisque dans ce mois de novembre, en cette portion de l’Atlantique méridional, il y avait un tel nombre de cétacés de diverses espèces, c’est que, je ne saurais trop le répéter, la saison était d’une précocité vraiment anormale. Cependant, pas un baleinier ne se montrait sur ces lieux de pêche.
Observons, en passant, que, dès cette première moitié du siècle, les pêcheurs de baleines avaient à peu près abandonné les mers de l’hémisphère boréal, où ne se rencontraient plus que de rares baleinoptères par suite d’une destruction immodérée. Ce sont actuellement les parages sud de l’Atlantique et du Pacifique que recherchent les Français, les Anglais et les Américains pour cette pêche qui ne pourra plus s’exercer qu’au prix d’extrêmes fatigues. Il est même probable que cette industrie, si prospère autrefois, finira par prendre fin.
Voici ce qu’il y avait lieu de déduire de cet extraordinaire rassemblement de cétacés.
Depuis que le capitaine Len Guy avait eu avec moi cette conversation au sujet du roman d’Edgar Poe, je dois noter qu’il était devenu moins réservé. Nous causions assez souvent de choses et d’autres, et, ce jour-là, il me dit :
« La présence de ces baleines indique généralement que la côte se trouve à courte distance, et cela pour deux raisons. La première, c’est que les crustacés qui leur servent de nourriture ne s’écartent jamais très au large des terres. La seconde, c’est que les eaux peu profondes sont nécessaires aux femelles pour déposer leurs petits.
– S’il en est ainsi, capitaine, répondis-je, comment se fait-il que nous ne relevions aucun groupe d’îles entre les New-South-Orkneys et le cercle polaire ?…
– Votre observation est juste, répliqua le capitaine Len Guy, et, pour avoir connaissance d’une côte, il faudrait nous écarter d’une quinzaine de degrés dans l’ouest, où gisent les New-South-Shetlands de Bellingshausen, les îles Alexandre et Pierre, enfin la terre de Graham qui fut découverte par Biscoe.
– C’est donc, repris-je, que la présence des baleines n’indique pas nécessairement la proximité d’une terre ?…
– Je ne sais trop que vous répondre, monsieur Jeorling, et il est possible que la remarque dont je vous ai parlé ne soit pas fondée. Aussi est-il plus raisonnable d’attribuer le nombre de ces animaux aux conditions climatériques de cette année…
– Je ne vois pas d’autre explication, déclarai-je, et elle concorde avec nos propres constatations.
– Eh bien, nous nous hâterons de profiter de ces circonstances… répondit le capitaine Len Guy.
– Et sans tenir compte, ai-je ajouté, des récriminations d’une partie de l’équipage…
– Et pourquoi récrimineraient-ils, ces gens-là ?… s’écria le capitaine Len Guy. Ils n’ont pas été recrutés en vue de la pêche, que je sache !… Ils n’ignorent pas pour quel service ils ont été embarqués, et Jem West a bien fait de couper court à ces mauvaises dispositions !… Ce ne sont pas mes vieux compagnons qui se seraient permis !… Voyez-vous, monsieur Jeorling, il est regrettable que je n’aie pas pu me contenter de mes hommes !… Par malheur, ce n’était pas possible, eu égard à la population indigène de l’île Tsalal ! »
Je m’empresse de dire que si l’on ne chassait pas la baleine, aucune autre pêche n’était interdite à bord de l’Halbrane. Étant donné sa vitesse, il eût été difficile d’employer la seine ou le tramail. Mais le bosseman avait fait mettre des lignes à la traîne, et le menu quotidien en profitait à l’extrême satisfaction des estomacs un peu fatigués de la viande au demi-sel. Ce que ramenaient nos lignes, c’étaient des gobies, des saumons, des morues, des maquereaux, des congres, des mulets, des scares. Quant aux harpons, ils frappaient soit des dauphins, soit des marsouins de chair noirâtre, laquelle ne déplaisait point à l’équipage, et dont le filet et le foie sont des morceaux excellents.
En ce qui concerne les oiseaux, toujours les mêmes à venir de tous les points de l’horizon, des pétrels d’espèces variées – les uns blancs, les autres bleus, d’une remarquable élégance de formes –, des alcyons, des plongeurs, des damiers par troupes innombrables.
Je vis également – hors de portée – un pétrel géant dont les dimensions étaient bien pour causer quelque étonnement. C’était un de ces quebrantahuesos, ainsi dénommés par les Espagnols. Très remarquable, cet oiseau des parages magellaniens, avec l’arquement et l’effilement de ses larges ailes, son envergure de treize à quatorze pieds, équivalente à celle des grands albatros. Ces derniers ne manquaient pas non plus, – entre autres, parmi ces puissants volateurs, l’albatros au plumage fuligineux, l’hôte des froides latitudes, qui regagnait la zone glaciale.
À noter, pour mémoire, que si Hearne et ceux de ses compatriotes que nous avions parmi les recrues, montraient tant d’envie et de regrets à la vue de ces troupeaux de cétacés, c’est que ce sont les Américains dont les campagnes se poursuivent plus spécialement au milieu des mers australes. Il m’est revenu à la mémoire que, vers 1827, une enquête ordonnée par les États-Unis démontrait que le nombre des navires armés pour la pêche de la baleine dans ces mers s’élevait à deux cents, d’un total de cinquante mille tonnes, rapportant chacun dix-sept cents barriques d’huile qui provenait du dépeçage de huit mille baleines, sans compter deux mille autres perdues. Il y a quatre ans, d’après une seconde enquête, ce nombre montait à quatre cent soixante, et le tonnage à cent soixante-douze mille cinq cents – soit le dixième de toute la marine marchande de l’Union –, valant près de dix-huit cent mille dollars, et quarante millions étaient engagés dans les affaires.
On comprendra que le sealing-master et quelques autres fussent passionnés pour ce rude et fructueux métier. Mais, que les Américains prennent garde de se livrer à une destruction exagérée !… Peu à peu les baleines deviendront rares sur ces mers du Sud, et il faudra les pourchasser jusqu’au-delà des banquises.
À cette observation que je fis au capitaine Len Guy, il me répondit que les Anglais se sont toujours montrés plus réservés, – ce qui mériterait confirmation.
Le 30 novembre, après un angle horaire pris à dix heures, la hauteur fut très exactement obtenue à midi. De ces calculs il résulta que nous étions à cette date par 66° 23’ 2" de latitude.
L’Halbrane venait donc de franchir le cercle polaire qui circonscrit la zone antarctique.
Depuis que l’Halbrane a dépassé cette courbe imaginaire, tracée à 23° et demi du pôle, il semble qu’elle soit entrée en une contrée nouvelle, « cette contrée de la Désolation et du Silence », comme le dit Edgar Poe, cette magique prison de splendeur et de gloire dans laquelle le chantre d’Éléonora souhaite d’être enfermé comme pour l’éternité, cet immense océan de lumière ineffable…
À mon avis – pour demeurer dans des hypothèses moins fantaisistes –, cette région de l’Antarctide, d’une superficialité qui dépasse cinq millions de milles carrés, est restée ce qu’était notre sphéroïde pendant la période glaciaire…
Durant l’été, l’Antarctide, on le sait, jouit du jour perpétuel, dû aux rayons que l’astre radieux, dans sa spirale ascendante, projette au-dessus de son horizon. Puis, dès qu’il a disparu, c’est la longue nuit qui commence, nuit souvent illuminée par les irradiations des aurores polaires.
C’était donc en pleine saison de lumière que notre goélette allait parcourir ces redoutables régions. La clarté permanente ne lui ferait pas défaut jusqu’au gisement de l’île Tsalal, où nous ne doutions pas de retrouver les hommes de la Jane.
Un esprit plus imaginatif eût, sans doute, éprouvé de singulières surexcitations lors des premières heures passées sur cette limite de la nouvelle zone, – des visions, des cauchemars, des hallucinations d’hypnobate… Il se senti comme transporté au milieu du surnaturel… À l’approche de ces contrées antarctiques, il se serait demandé ce que cachait le voile nébuleux qui en dérobait la plus grande étendue… Y découvrirait-il des éléments nouveaux dans le champ des trois règnes minéral, végétal, animal, des êtres d’une « humanité » spéciale, tels qu’affirme les avoir vus Arthur Pym ?… Que lui offrirait ce théâtre des météores, sur lequel est encore baissé le rideau des brumes ?… Sous l’intense oppression de ses rêves, lorsqu’il songerait au retour, ne perdrait-il pas tout espoir ?… N’entendrait-il pas, à travers les stances du plus étrange des poèmes, le corbeau du poète lui crier de sa voix croassante :
« Never more… jamais plus !… jamais plus ! »
Il est vrai, cet état mental n’était pas le mien, et, quoique je fusse très surexcité depuis quelque temps, je parvenais à me maintenir dans les limites du réel. Je ne formais plus qu’un seul vœu : c’était que la mer et le vent restassent aussi propices au-delà qu’en deçà du cercle antarctique.
En ce qui concerne le capitaine Len Guy, le lieutenant, les anciens matelots de l’équipage, une évidente satisfaction se peignit sur leurs traits rudes, leurs figures bronzées par le hâle, lorsqu’ils apprirent que le 70e parallèle venait d’être franchi par la goélette. Le lendemain, d’un ton guilleret, la face épanouie, Hurliguerly m’accosta sur le pont. « Hé ! hé ! monsieur Jeorling, s’exclama-t-il, le voilà derrière nous, le fameux cercle…
– Pas assez, bosseman, pas assez !
– Ça viendra… Ça viendra !… Mais j’ai un désappointement…
– Lequel ?…
– C’est que nous ne fassions pas ce qui se fait à bord des navires au passage de la ligne !
– Vous le regrettez ?… demandai-je.
– Sans doute, et l’Halbrane aurait pu s’accorder la cérémonie d’un baptême austral !…
– D’un baptême ?… Et qui auriez-vous baptisé, bosseman, puisque nos hommes, tout comme vous, ont déjà navigué au-delà de ce parallèle ?…
– Nous… oui !… Vous… non, monsieur Jeorling !… Et pourquoi, s’il vous plaît, cette cérémonie ne se serait-elle pas faite en votre honneur ?…
– Il est vrai, bosseman, c’est la première fois, au cours de mes voyages, que je me serai élevé si haut en latitude…
– Ce qui eût mérité un baptême, monsieur Jeorling… Oh ! sans grand fracas… sans tambour ni trompette… et sans faire intervenir le Père Antarctique avec sa mascarade habituelle !… Si vous vouliez me permettre de vous bénir…
– Soit, Hurliguerly ! répondis-je en portant la main à la poche. Bénissez et baptisez à votre aise !… Voici une piastre pour boire à ma santé au plus prochain cabaret…
– Alors ce ne sera que sur l’îlot Bennet ou sur l’île Tsalal, s’il y a toutefois des auberges dans ces îles sauvages, et s’il s’est trouvé des Atkins pour s’y établir !…
– Dites-moi, bosseman, j’en reviens toujours à Hunt… Paraît-il aussi satisfait que les anciens matelots de l’Halbrane d’avoir dépassé le cercle polaire ?…
– Le sait-on !… me répondit Hurliguerly. Il navigue toujours à sec de toile, celui-là, et on n’en peut rien tirer d’un bord ou de l’autre… Mais, comme je vous l’ai dit, s’il n’a pas déjà tâté des glaces et de la banquise…
– Qui vous le donne à penser ?…
– Tout et rien, monsieur Jeorling !… Ces choses-là se sentent !… Hunt est un vieux loup de mer, qui a traîné son sac dans tous les coins du monde !… »
L’opinion du bosseman était la mienne, et, par je ne sais quel pressentiment, je ne cessais d’observer Hunt, qui occupait très particulièrement ma pensée.
Pendant les premiers jours de décembre, du 1er au 4, à la suite de quelques accalmies, le vent montra une certaine tendance à hâler le nord-ouest. Or, il en est du nord de ces hautes régions, comme du sud de l’hémisphère boréal – rien de bon à attendre. Des mauvais temps, voilà le plus ordinairement ce qu’on y attrape sous forme de rafales et de bourrasques. Cependant il n’y aurait pas lieu de trop se plaindre, si le vent ne retombait pas jusqu’au sud-ouest. En ce dernier cas, la goélette aurait été rejetée hors de sa route, ou, du moins, elle eût dû lutter pour s’y maintenir, et mieux valait, en définitive, ne point s’écarter du méridien suivi depuis notre départ des New-South-Orkneys.
Cette modification présumable de l’état atmosphérique ne laissait pas de causer une inquiétude au capitaine Len Guy. En outre, la vitesse de l’Halbrane subit une sensible diminution, car la brise commença à mollir pendant la journée du 4, et même, au milieu de la nuit du 4 au 5, elle refusa.
Le matin, les voiles pendaient, inertes et dégonflées, le long des mâts, ou battaient d’un bord à l’autre. Bien qu’aucun souffle n’arrivât jusqu’à nous et que la surface de l’Océan fût sans rides, les longues oscillations de la houle, qui venait de l’ouest, imprimaient de rudes balancements à la goélette.
« La mer sent quelque chose, me dit le capitaine Len Guy, et il doit y avoir du gros temps de ce côté, ajouta-t-il, en étendant la main dans la direction du couchant.
– L’horizon est brumeux, en effet, répondis-je. Peut-être que le soleil vers midi…
– Il n’a plus grande force à cette latitude, même en été, monsieur Jeorling ! – Jem ? »
Le lieutenant s’approcha.
« Que penses-tu du ciel ?…
– Je ne suis pas rassuré… Aussi faut-il être prêt à tout, capitaine. Je vais amener les voiles hautes, rentrer le grand foc, et parer le tourmentin. Il est possible que l’horizon se dégage dans l’après-midi… Si le coup de chien tombe à bord, nous serons en mesure de le recevoir.
– Ce qui est essentiel, Jem, c’est de conserver notre direction en longitude…
– Autant que faire se pourra, capitaine, car nous sommes en bonne route.
– Est-ce que la vigie n’a pas signalé les premières glaces en dérive ?… demandai-je.
– Oui, répondit le capitaine Len Guy, et dans un abordage avec les icebergs, le dommage ne serait pas pour eux. Si donc la prudence exige que l’on s’écarte à l’est ou à l’ouest, nous nous y résignerons, mais en cas de force majeure seulement. »
La vigie n’avait point fait erreur. Dans l’après-midi, on vit des masses se déplacer avec lenteur au sud, quelques îles de glace, qui n’étaient encore considérables ni par leur étendue ni par leur hauteur. Par exemple, en assez grande quantité, surnageaient des débris d’icefields. C’étaient ce que les Anglais appellent des packs, pièces longues de trois à quatre cents pieds, dont les bords se touchent, des palchs quand elles ont la forme circulaire, des streams quand elles sont de forme allongée. Ces débris, faciles à éviter, ne pouvaient gêner la navigation de l’Halbrane. Il est vrai, si le vent lui avait permis de conserver sa direction jusqu’alors, elle n’allait guère de l’avant, à cette heure, et, faute de vitesse, ne gouvernait pas sans peine. Et, ce qu’il y avait de plus désagréable, c’est qu’une mer creuse et dure nous affligeait de contrecoups insupportables.
Vers deux heures, de grands courants atmosphériques se précipitèrent en tourbillons, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Le vent soufflait de toutes les aires du compas.
La goélette fut horriblement secouée, et le bosseman dut faire saisir sur le pont les objets susceptibles de se déralinguer au roulis ou au tangage.
Vers trois heures, des rafales d’une force extraordinaire se déchaînèrent décidément à l’ouest-nord-ouest. Le lieutenant mit au bas ris la brigantine, la misaine-goélette et la trinquette. Il espérait ainsi se maintenir contre la bourrasque et ne pas être rejeté à l’est, en dehors de l’itinéraire de Weddell. Il est vrai, les drifts ou glaces flottantes tendaient à se masser de ce côté, et rien de dangereux pour un navire comme de s’engager à travers ce labyrinthe mouvant.
Sous les coups de l’ouragan, accompagné de grosse houle, la goélette donnait parfois une bande excessive. Heureusement, sa cargaison ne pouvait se déplacer, l’arrimage ayant été fait avec une parfaite entente des éventualités nautiques. Nous n’avions point à redouter le sort du Grampus, ce chavirement, dû à la négligence, qui avait amené sa perte. On n’a pas oublié que ce brick s’était retourné quille en l’air, et qu’Arthur Pym et Dirk Peters restèrent plusieurs jours accrochés à sa coque.
Du reste, les pompes ne donnèrent pas une goutte d’eau. Aucune des coutures du bordé et du pont ne s’était ouverte, grâce aux réparations qui avaient été soigneusement faites pendant notre relâche des Falklands.
Ce que durerait cette tempête le meilleur « weather-wise », le plus habile pronostiqueur, ne l’aurait pu dire. Vingt-quatre heures, deux jours, trois jours de mauvais temps, on ne sait jamais ce que vous réservent ces mers australes.
Une heure après que la bourrasque fut tombée à bord, les grains se succédèrent presque sans interruption avec pluie, grenasse et neige, ou plutôt averses neigeuses. Cela tenait à ce que la température avait notablement baissé. Le thermomètre ne marquait plus que 36° Fahrenheit (2° 22 C. sur zéro), et la colonne barométrique vingt-six pouces huit lignes (721 millimètres).
Il était dix heures du soir, – force m’est d’employer ce mot, bien que le soleil se maintînt toujours au-dessus de l’horizon. En effet, il s’en fallait d’une quinzaine de jours qu’il atteignît le point culminant de son orbite, et, à 23° du pôle, il ne cessait de lancer à la surface de l’Antarctide ses pâles et obliques rayons.
À dix heures trente-cinq se produisit un redoublement de la bourrasque.
Je ne pus me décider à regagner ma cabine, et je m’abritai derrière le rouf.
Le capitaine Len Guy et le lieutenant discutaient à quelques pas de moi. Au milieu de ce fracas des éléments, c’est à peine s’ils devaient s’entendre ; mais, entre marins, on se comprend rien qu’au geste.
Il était visible alors que la goélette dérivait du côté des glaces vers le sud-est, et qu’elle ne tarderait pas à les rencontrer, puisque ces masses marchaient moins vite qu’elle. Double malchance qui nous repoussait hors de notre route et nous menaçait de quelque redoutable collision. Le roulis était maintenant si dur qu’il y avait lieu de craindre pour les mâts dont la pointe décrivait des arcs d’une amplitude effrayante. Pendant les grains, on aurait pu se figurer que l’Halbrane était coupée en deux. De l’avant à l’arrière, impossible de se voir.
Au large, quelques vagues éclaircies laissaient apparaître une mer démontée, qui se brisait avec rage sur l’accore des icebergs comme sur les roches d’un littoral, et les couvrait d’embruns pulvérisés par le vent.
Le nombre des blocs errants s’étant accru, cela donnait à espérer que cette tempête hâterait la débâcle et rendrait plus accessibles les abords de la banquise.
Toutefois, il importait de tenir tête au vent. De là, nécessité de se mettre à la cape. La goélette fatiguait horriblement, prise par le travers des lames, piquant dans leurs profonds entre-deux, et ne se relevant pas sans subir de violentes secousses. Fuir, il n’y fallait point songer, car, sous cette allure, un bâtiment s’expose au très grave péril d’embarquer des paquets de mer par son couronnement.
Tout d’abord, en fait de première manœuvre, il s’agissait de venir au plus près. Puis, la cape prise sous le hunier au bas ris, le petit foc à l’avant, le tourmentin à l’arrière, l’Halbrane se trouverait dans des conditions favorables pour résister à la bourrasque et à la dérive, quitte à diminuer encore cette voilure, si le mauvais temps empirait.
Le matelot Drap vint se poster à la barre. Le capitaine Len Guy, près de lui, veillait aux embardées.
À l’avant, l’équipage se tint prêt à exécuter les ordres de Jem West, tandis que six hommes, dirigés par le bosseman, s’occupaient d’installer un tourmentin à la place de la brigantine. Ce tourmentin est un morceau triangulaire de forte toile, taillé comme un foc, qui se hisse au capelage du bas mât, s’amure au pied et se borde à l’arrière.
Pour prendre les ris du hunier, il fallait grimper aux barres du mât de misaine, et quatre hommes y devaient suffire.
Le premier, qui s’élança sur les enfléchures, fut Hunt. Le deuxième fut Martin Holt, notre maître-voilier. Le matelot Burry et l’une des recrues les suivirent aussitôt.
Jamais je n’aurais cru qu’un homme pût déployer autant d’agilité et d’adresse que le fit Hunt. C’est à peine si ses mains et ses pieds saisissaient les enfléchures. Arrivé à la hauteur des barres, il s’élongea sur les marchepieds jusqu’à l’un des bouts de la vergue, afin de larguer les rabans du hunier.
Martin Holt se porta à l’extrémité opposée, tandis que les deux autres hommes restaient au milieu.
Dès que la voile serait amenée, il n’y aurait plus qu’à la réduire au bas ris. Puis, après que Hunt, Martin Holt et les matelots seraient redescendus, on l’étarquerait d’en bas.
Le capitaine Len Guy et le lieutenant savaient que, sous cette voilure, l’Halbrane tenait convenablement la cape.
Tandis que Hunt et les autres travaillaient, le bosseman avait paré le tourmentin, et il attendait du lieutenant l’ordre de le hisser à bloc.
La bourrasque se déchaînait alors avec une incomparable furie. Haubans et galhaubans, tendus à se rompre, vibraient comme des cordes métalliques. C’était à se demander si les voiles, même diminuées, ne seraient pas déchirées en mille pièces…
Soudain, un effroyable coup de roulis chavira tout sur le pont. Quelques barils, cassant leurs saisines, roulèrent jusqu’aux bastingages. La goélette donna une bande si prononcée sur tribord, que la mer entra par les dallots.
Renversé du coup contre le rouf, je fus quelques instants sans pouvoir me relever…
Telle avait été l’inclinaison de la goélette que le bout de la vergue du hunier s’était plongé de trois à quatre pieds dans la crête d’une lame…
Lorsque la vergue sortit de l’eau, Martin Holt, qui s’était achevalé à l’extrémité pour terminer son travail, avait disparu.
Un cri se fit entendre, – le cri du maître-voilier, entraîné par la houle, et dont les bras s’agitaient désespérément au milieu des blancheurs de l’écume.
Les matelots se précipitèrent à tribord, et lancèrent, qui un cordage, qui un baril, qui un espar, – n’importe quel objet susceptible de flotter, et auquel pourrait s’accrocher Martin Holt.
Au moment où j’empoignais un taquet afin de me maintenir, j’entrevis une masse qui fendait l’air et disparut dans le déferlement des lames…
Était-ce un second accident ?… Non !… c’était un acte volontaire… un acte de dévouement.
Ayant fini d’amarrer la dernière garcette de ris, Hunt, après s’être pomoyé le long de la vergue, venait de se jeter au secours du maître-voilier.
« Deux hommes à la mer ! » cria-t-on du bord.
Oui, deux… l’un pour sauver l’autre… Et n’allaient-ils pas périr ensemble ?…
Jem West courut à la barre, et, d’un tour de roue, fit lofer la goélette d’un quart, – tout ce qu’elle pouvait donner sans dépasser le lit du vent. Puis, son foc traversé, son tourmentin bordé à plat, elle resta à peu près immobile.
D’abord, à la surface écumante des eaux, on aperçut Martin Holt et Hunt, dont les têtes émergeaient…
Hunt nageait d’un bras rapide, piquant à travers les lames, et se rapprochait du maître-voilier.
Celui-ci, éloigné déjà d’une encablure, paraissait et disparaissait tour à tour, – un point noirâtre, difficile à distinguer au milieu des rafales.
Après avoir jeté espars et barils, l’équipage attendait, ayant fait tout ce qui était à faire. Quant à lancer une embarcation au milieu de cette houle furieuse qui couvrait le gaillard d’avant, y pouvait-on songer ?… Ou elle eût chaviré, ou elle se fût brisée contre les flancs de la goélette.
« Ils sont perdus tous deux… tous deux ! » murmura le capitaine Len Guy.
Puis, au lieutenant :
« Jem… le canot… le canot… cria-t-il.
– Si vous donnez l’ordre de le mettre à la mer, répondit le lieutenant, je m’y embarquerai le premier, quoique ce soit risquer sa vie… Mais il me faut l’ordre ! »
Il y eut quelques minutes d’inexprimables angoisses pour les témoins de cette scène. On ne songeait plus à la situation de l’Halbrane, si compromise qu’elle fût.
Bientôt une clameur éclata, lorsque Hunt fut aperçu une dernière fois entre deux lames. Il s’enfonça encore, puis, comme si son pied eût rencontré un point d’appui solide, on le vit s’élancer avec une surhumaine vigueur vers Martin Holt, ou plutôt vers l’endroit où le malheureux venait de s’engloutir…
Cependant, en gagnant un peu au plus près, dès que Jem West eut fait mollir les écoutes du petit foc et du tourmentin, la goélette s’était rapprochée d’une demi-encablure.
C’est alors que de nouveaux cris dominèrent le bruit des éléments déchaînés.
« Hurrah !… hurrah !… hurrah !… » poussa tout l’équipage.
De son bras gauche Hunt soutenait Martin Holt, incapable d’aucun mouvement, ballotté comme une épave. De l’autre, il nageait vigoureusement, et gagnait vers la goélette.
« Serre le vent… serre le vent !… » commanda Jem West au timonier.
La barre mise dessous, les voiles ralinguèrent avec des détonations d’armes à feu…
L’Halbrane bondit sous les lames, semblable au cheval qui se cabre, lorsque le mors le retient à lui briser la bouche. Livrée aux plus terribles secousses de roulis et de tangage, on eût dit, pour continuer la comparaison dont je me suis servi, qu’elle piaffait sur place…
Une interminable minute s’écoula. C’est à peine si l’on pouvait distinguer, au milieu des eaux tourbillonnantes, ces deux hommes dont l’un traînait l’autre…
Enfin Hunt rejoignit la goélette, et saisit une des amarres qui pendaient du bord…
« Arrive… arrive !… » s’écria le lieutenant, en faisant un geste au matelot du gouvernail.
La goélette évolua juste de ce qu’il fallait pour que le hunier, le petit foc et le tourmentin pussent porter, et elle prit l’allure de la cape courante.
En un tour de main, Hunt et Martin Holt avaient été hissés sur le pont, l’un déposé au pied du mât de misaine, l’autre prêt à donner la main à la manœuvre.
Le maître-voilier reçut les soins que nécessitait son état. La respiration lui revint peu à peu, après un commencement d’asphyxie. Quelques frottements énergiques achevèrent de le rappeler à lui, et ses yeux s’ouvrirent.
« Martin Holt, lui dit le capitaine Len Guy, qui s’était penché sur le maître-voilier, te voilà revenu de loin…
– Oui… oui… capitaine ! répondit Martin Holt en cherchant du regard… Mais… qui est venu à moi ?…
– C’est Hunt… s’écria le bosseman, Hunt qui a risqué sa vie pour te tirer de là !… »
Martin Holt se releva à demi, s’appuya sur le coude et se tourna du côté de Hunt.
Comme celui-ci se tenait en arrière, Hurliguerly vint le pousser vers Martin Holt dont les yeux exprimaient la plus vive reconnaissance.
« Hunt, dit-il, tu m’as sauvé… Sans toi… j’étais perdu… je te remercie… »
Hunt ne répondit pas.
« Eh bien… Hunt… reprit le capitaine Len Guy, est-ce que tu n’entends pas ?… »
Hunt ne semblait point avoir entendu.
« Hunt, redit Martin Holt, approche… Je te remercie… je voudrais te serrer la main !… »
Et il lui tendit la sienne…
Hunt recula de quelques pas, secouant la tête, dans l’attitude d’un homme qui n’a pas besoin de tant de compliments pour une chose si simple…
Puis, se dirigeant vers l’avant, il s’occupa de remplacer une des écoutes du petit foc, qui venait de casser à la suite d’un tel coup de mer, que la goélette en avait été ébranlée de la quille à la pomme des mâts.
Décidément, c’est un héros de dévouement et de courage, ce Hunt !… Décidément aussi, c’est un être fermé à toutes les impressions, et ce ne fut pas encore ce jour-là que le bosseman connut « la couleur de ses paroles » !
Il n’y eut aucun répit dans la violence de cette tempête, et, à plusieurs reprises, elle nous donna de sérieuses inquiétudes. Au milieu des fureurs de la tourmente, on put cent fois craindre que, malgré sa voilure réduite, la mâture ne vînt à bas. Oui !… cent fois, bien que Hunt tînt la barre d’une main habile et vigoureuse, la goélette, emportée dans des embardées inévitables, donna la bande et fut sur le point d’engager. Il fallut même amener le hunier, et se borner au tourmentin et au petit foc pour garder la cape.
« Jem, dit le capitaine Len Guy –, il était alors cinq heures du matin –, s’il est nécessaire de fuir…
– Nous fuirons, capitaine, mais c’est risquer d’être mangés par la mer ! »
En effet, rien de plus dangereux que cette allure du vent arrière, quand on ne peut plus devancer les lames, et on ne la prend que lorsqu’il est impossible de garder la cape. D’ailleurs, à courir vers l’est, l’Halbrane se fût éloignée de sa route, au milieu du dédale des glaces accumulées dans cette direction.
Trois jours durant, 6, 7 et 8 décembre, la tempête se déchaîna sur ces parages avec accompagnement de rafales neigeuses qui provoquèrent un sensible abaissement de la température. Cependant la cape put être maintenue, après que le petit foc, déchiré dans une rafale, eut été remplacé par un autre de toile plus résistante.
Inutile de dire que le capitaine Len Guy se montra un vrai marin, que Jem West eut l’œil à tout, que l’équipage les seconda résolument, que Hunt fut toujours le premier à la besogne, lorsqu’il y eut manœuvre à faire ou danger à courir.
En vérité, ce qu’était cet homme, on ne saurait en donner une idée ! Quelle différence entre lui et la plupart des matelots recrutés aux Falklands, – surtout le sealing-master Hearne. De ceux-ci, il était bien difficile d’obtenir ce qu’on avait le droit d’attendre et d’exiger. Sans doute, ils obéissaient, car, bon gré mal gré, il faut obéir à un officier tel que Jem West. Mais, par-derrière, que de plaintes, que de récriminations ! Cela, je le craignais, ne présageait rien de bon dans l’avenir.
Il va sans dire que Martin Holt n’avait pas tardé à reprendre ses occupations, et qu’il n’y boudait point. Très entendu à son métier, il était le seul qui, pour l’adresse et le zèle, pouvait rivaliser avec Hunt.
« Eh bien, Holt, lui demandai-je un jour qu’il se trouvait en conversation avec le bosseman, en quels termes êtes-vous maintenant avec ce diable de Hunt ?… Depuis le sauvetage, s’est-il montré un peu plus communicatif ?…
– Non, monsieur Jeorling, répondit le maître-voilier, et il semble même qu’il cherche à m’éviter.
– À vous éviter ?… répliquai-je.
– Comme il le faisait auparavant, du reste…
– Voilà qui est singulier…
– Et qui est vrai, ajouta Hurliguerly. J’en ai fait la remarque plus d’une fois.
– Alors il vous fuit comme les autres ?…
– Moi… plus que les autres…
– À quoi cela tient-il ?…