
Jules Verne
L’INVASION DE LA MER
(1905)

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Table des matières
PRÉFACE JULES VERNE vu par LÉON BLUM
XI UNE EXCURSION DE DOUZE HEURES
À propos de cette édition électronique
Ce texte a paru dans le quotidien l’Humanité le 3 avril 1905, quelques jours après la mort de J. Verne.
Je voudrais parler aujourd’hui de Jules Verne, et ce n’est pas seulement pour m’acquitter d’un devoir de reconnaissance ; car j’ai lu Jules Verne quand j’étais enfant comme tant d’enfants ; c’est aussi pour réagir contre une injustice négligence. Nous sommes fâcheusement enclins à dénier toute valeur littéraire aux œuvres qui se présentent à nous sous une figure simple, sans appareil, aux livres écrits pour le peuple, aux œuvres écrites pour les enfants, c’est toujours une injustice ; c’est très souvent une erreur. Cette erreur, l’avenir la redressera comme toutes les autres, car il n’y a guère qu’en littérature qu’on soit toujours assuré de la justice finale.
Pourquoi celui qui écrit pour le peuple en paraîtrait-il, à priori, négligeable aux délicats et aux lettrés ? On a beaucoup loué Jules Verne du tact, du bonheur avec lequel il avait su choisir et formuler les problèmes de la science. Il ne semble pas cependant que sa culture scientifique ait dépassé ou même égalé celle d’un vulgarisateur quelconque. Mais il avait, si l’on peut dire, l’instinct des directions de la science. Il avait assez de culture pour voir le but ; il n’en avait pas assez pour qu’aucune difficulté théorique et technique l’embarrassât.
Je ne crois donc pas que son œuvre puisse garder, même provisoirement, une valeur de vulgarisation scientifique. Mais elle pourra conserver longtemps sa valeur éducatrice et pédagogique. Tout en excitant les enfants, la curiosité, la mobilité, le désir de changement et de variété dans la connaissance, qui sont une des conditions même de la civilisation moderne, elle n’exalte à leurs yeux que le courage pacifique de l’esprit. C’est une œuvre héroïque, mais d’un héroïsme tout rationnel. C’est aussi, bien que la psychologie des individus ou des races y soit rudimentaire, une œuvre bienveillante et humaine.
Ses premiers livres, les plus courts, le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours ou de la Terre à la Lune, sont restés, je crois, les meilleurs. Mais c’est une œuvre qu’il faut juger dans son ensemble plutôt qu’en détail, et par ses résultats plutôt que par sa qualité intrinsèque. Or, en fait, elle a exercé pendant quarante ans, sur les enfants de ce pays et de l’Europe entière, une influence qu’aucune autre œuvre n’a certainement égalée. Et cette influence fut bonne dans la mesure où l’on en peut juger aujourd’hui. Elle a été, tout à la fois, un instrument d’éducation positive et de développement moral. Elle a propagé, avec le goût de l’aventure, le goût de la recherche scientifique, la confiance dans la force supérieure de la raison. Elle a développé la notion de l’effort, mais utile et sans violence, du succès, mais tempéré par la douceur et l’équité, de l’énergie individuelle, mais asservie à l’intelligence. Elle a instruit et distrait les enfants sans favoriser aucun des instincts mauvais de l’homme.
Léon Blum.
« Que sais-tu ?…
– Je sais ce que j’ai entendu dans le port…
– On parlait du navire qui vient chercher… qui emmènera Hadjar ?…
– Oui… à Tunis, où il sera jugé…
– Et condamné ?…
– Condamné.
– Allah ne le permettra pas, Sohar !… Non ! il ne le permettra pas !…
– Silence… » dit vivement Sohar, en prêtant l’oreille comme s’il percevait un bruit de pas sur le sable.
Sans se relever, il rampa vers l’entrée du marabout abandonné où se tenait cette conversation. Le jour durait encore, mais le soleil ne tarderait pas à disparaître derrière les dunes qui bordent de ce côté le littoral de la Petite-Syrte. Au début de mars, les crépuscules ne sont pas longs sur le trente-quatrième degré de l’hémisphère septentrional. L’astre radieux ne s’y rapproche pas de l’horizon par une descente oblique : il semble qu’il tombe suivant la verticale comme un corps soumis aux lois de la pesanteur.
Sohar s’arrêta, puis fit quelques pas au-delà du seuil calciné par l’ardeur des rayons solaires. Son regard parcourut en un instant la plaine environnante.
Vers le nord, les cimes verdoyantes d’une oasis, qui s’arrondissait à la distance d’un kilomètre et demi. Au sud, l’aire interminable des grèves jaunâtres frangées d’écume au ressac de la marée montante. À l’ouest, un amoncellement de dunes se profilant sur le ciel. À l’est, un large espace de cette mer qui forme le golfe de Gabès et baigne le littoral tunisien en s’infléchissant vers les parages de la Tripolitaine.
La légère brise de l’ouest qui avait rafraîchi l’atmosphère pendant cette journée était tombée avec le soir. Aucun bruit ne vint à l’oreille de Sohar. Il avait cru entendre marcher aux environs de ce cube de vieille maçonnerie blanche, abrité d’un antique palmier, et il reconnut son erreur. Personne, ni du côté des dunes ni du côté de la grève. Il fit le tour du petit monument. Personne et aucune trace de pas sur le sable, si ce n’est celles que sa mère et lui avaient laissées devant l’entrée du marabout.
À peine s’était-il écoulé une minute depuis la sortie de Sohar, lorsque Djemma parut sur le seuil, inquiète de ne pas voir revenir son fils. Celui-ci, qui tournait alors l’angle du marabout, la rassura d’un geste.
Djemma était une Africaine de race touareg ayant dépassé sa soixantième année, grande, forte, la taille droite, l’attitude énergique. De ses yeux bleus, comme ceux des femmes de même origine, s’échappait un regard dont l’ardeur égalait la fierté. Blanche de peau, elle apparaissait jaune sous la teinture d’ocre qui recouvrait son front et ses joues. Elle était vêtue d’étoffe sombre, un ample haïk de cette laine si abondamment fournie par les troupeaux des Hammâma qui vivent aux alentours des sebkha ou chotts de la basse Tunisie. Un large capuchon recouvrait sa tête, dont l’épaisse chevelure commençait seulement à blanchir.
Djemma resta immobile à cette place jusqu’au moment où son fils vint la rejoindre. Il n’avait rien aperçu de suspect aux environs et le silence n’était troublé que par ce chant plaintif du bou-habibi, le moineau du Djerid, dont plusieurs couples voletaient du côté des dunes.
Djemma et Sohar rentrèrent dans le marabout pour attendre que la nuit leur permît de gagner Gabès sans éveiller l’attention.
L’entretien se continua en ces termes :
– Le navire a quitté la Goulette ?…
– Oui, ma mère, et, ce matin, il avait doublé le cap Bon… C’est le croiseur Chanzy…
– Il arrivera cette nuit ?…
– Cette nuit… à moins qu’il ne relâche à Sfax… Mais il est plus probable qu’il viendra mouiller devant Gabès, où ton fils, mon frère, lui sera livré…
– Hadjar !… Hadjar !… » murmura la vieille mère.
Et, toute frémissante alors de colère et de douleur :
« Mon fils… mon fils ! s’écria-t-elle, ces Roumis le tueront, et je ne le verrai plus… et il ne sera plus là pour entraîner les Touareg à la guerre sainte !… Non… non ! Allah ne le permettra pas. »
Puis, comme si cette crise eût épuisé ses forces, Djemma tomba agenouillée dans l’angle de l’étroite salle et demeura silencieuse.
Sohar était revenu se poster sur le seuil, accoudé au montant de la porte, aussi immobile que s’il eût été de pierre, comme une de ces statues qui ornent parfois l’entrée des marabouts. Aucun bruit inquiétant ne le tira de son immobilité. L’ombre des dunes s’allongeait peu à peu vers l’est, à mesure que le soleil s’abaissait sur l’horizon opposé. À l’orient de la Petite-Syrte se levaient les premières constellations. La mince tranche du disque lunaire, au début de son premier quartier, venait de glisser derrière les extrêmes brumes du couchant. Une nuit tranquille se préparait, obscure aussi, car un rideau de légères vapeurs allait en cacher les étoiles.
Un peu après sept heures, Sohar retourna près de sa mère et lui dit :
« Il est temps…
– Oui, répondit Djemma, et il est temps que Hadjar soit arraché, des mains de ces Roumis… Il faut qu’il soit hors de la prison de Gabès avant le lever du soleil… Demain, il serait trop tard…
– Tout est prêt, mère, affirma Sohar… Nos compagnons nous attendent… Ceux de Gabès ont préparé l’évasion… Ceux du Djerid serviront d’escorte à Hadjar, et le jour n’aura pas reparu qu’ils seront loin dans le désert…
– Et moi avec eux, déclara Djemma, car je n’abandonnerai pas mon fils…
– Et moi avec vous, ajouta Sohar. Je n’abandonnerai ni mon frère ni ma mère ! »
Djemma l’attira près d’elle, le pressa dans ses bras. Puis, rajustant le capuchon de son haïk, elle franchit le seuil.
Sohar la précédait de quelques pas, alors que tous deux se dirigeaient vers Gabès. Au lieu de suivre la lisière du littoral, le long du relais d’herbes marines laissées par la dernière marée sur la grève, ils suivaient la base des dunes, espérant être moins aperçus pendant ce trajet d’un kilomètre et demi. Là où était l’oasis, la masse des arbres, presque confondue dans l’ombre croissante, ne se présentait plus que confusément au regard. Aucune lumière ne brillait à travers l’obscurité. Dans ces maisons arabes, dépourvues de fenêtres, le jour ne se prend que sur les cours intérieures, et, lorsque la nuit est venue, aucune clarté ne s’échappe au-dehors.
Cependant, un point lumineux ne tarda pas à apparaître au-dessus des contours vaguement entrevus de la ville. Le rayon, assez intense d’ailleurs, devait jaillir de la partie haute de Gabès, peut-être du minaret d’une mosquée, peut-être du château qui la dominait.
Sohar ne s’y trompa pas, et, montrant du doigt cette lueur :
« Le bordj… dit-il.
– Et c’est là, Sohar ?…
– Là… qu’ils l’ont enfermé, ma mère ! »
La vieille femme s’était arrêtée. Il semblait que cette lumière eût établi une sorte de communication entre son fils et elle. Assurément, si ce n’était pas du cachot où il devait être emprisonné que partait cette lumière, c’était du moins du fort où Hadjar avait été conduit. Depuis que le redoutable chef était tombé entre les mains des soldats français, Djemma n’avait plus revu son fils, et elle ne le reverrait jamais, à moins que, cette nuit même, il n’échappât par la fuite au sort que lui réservait la justice militaire. Elle restait donc comme immobilisée à cette place, et il fallut que Sohar lui répétât par deux fois :
« Venez, ma mère, venez ! »
Le cheminement continua au pied des dunes qui s’arrondissaient en gagnant l’oasis de Gabès, l’ensemble de bourgades, de maisons, le plus considérable qui occupe la rive continentale de la Petite-Syrte. Sohar se dirigeait vers le groupe que les soldats appellent Conquinville. C’est une agglomération de huttes de bois où réside toute une population de mercantis, ce qui lui a valu ce nom assez justifié. La bourgade est située près de l’entrée de l’oued, ruisseau qui serpente capricieusement à travers l’oasis sous l’ombrage des palmiers. Là, s’élève le bordj, ou Fort-Neuf, d’où Hadjar ne sortirait que pour être transféré à la prison de Tunis.
C’était de ce bordj que ses compagnons, toutes précautions prises, tous préparatifs faits en vue d’une évasion, espéraient l’enlever cette nuit même. Réunis dans une des huttes de Coquinville, ils y attendaient Djemma et son fils. Mais une extrême prudence s’imposait, et mieux valait ne point être rencontré aux approches de la bourgade.
Et, d’ailleurs, avec quelle inquiétude leurs regards se portaient du côté de la mer ! Ce qu’ils craignaient, c’était l’arrivée, ce soir même, du croiseur, et le transfèrement du prisonnier à bord de ce navire ; avant que l’évasion eût pu s’accomplir. Ils cherchaient à voir si quelque feu blanc apparaissait dans le golfe de la Petite-Syrte, à entendre les hennissements de vapeur, les gémissements stridents de sirène qui signalent un bâtiment venant au mouillage. Non, seuls les fanaux des bateaux de pêche se reflétaient dans les eaux tunisiennes, et aucun sifflement ne déchirait l’air.
Il n’était pas huit heures, lorsque Djemma et son fils atteignirent la rive de l’oued. Encore dix minutes et ils seraient au rendez-vous.
À l’instant où tous les deux allaient s’engager sur la rive droite, un homme, tapi derrière les cactus de la berge, se dressa à demi et prononça ce nom :
Sohar ?…
– C’est toi, Ahmet ?…
– Oui… et ta mère ?…
– Elle me suit.
– Et nous te suivons, dit Djemma.
– Quelles nouvelles ?… demanda Sohar.
– Aucune… répondit Ahmet.
– Nos compagnons sont là ?…
– Ils vous attendent.
– Personne n’a eu l’éveil au bordj ?…
– Personne.
– Hadjar est prêt ?…
– Oui.
– Et comment l’a-t-on vu ?…
– Par Harrig, mis en liberté ce matin, et qui se trouve maintenant avec les compagnons…
– Allons », dit la vieille femme.
Et tous trois remontèrent la rive de l’oued.
La direction qu’ils suivaient alors ne leur permettait plus d’apercevoir la sombre masse du bordj à travers les épaisses frondaisons. Ce n’est vraiment qu’une vaste palmeraie, cette oasis de Gabès.
Ahmet ne pouvait s’égarer et marchait d’un pas sûr. Il y aurait tout d’abord lieu de traverser Djara qui occupe les deux rives de l’oued. C’est dans ce bourg, autrefois fortifié, qui fut successivement carthaginois, romain, byzantin, arabe, que se tient le principal marché de Gabès. À cette heure, la population ne serait pas rentrée, et peut-être Djemma, son fils auraient-ils quelque peine à passer sans éveiller l’attention. Il est vrai, les rues des oasis tunisiennes n’étaient pas encore éclairées à l’électricité ni même au gaz, et, sauf à la hauteur de quelques cafés, elles seraient plongées dans une obscurité profonde.
Cependant, très prudent, très circonspect, Ahmet ne cessait de dire à Sohar qu’on ne saurait prendre trop de précautions. Il n’était pas impossible que la mère du prisonnier fût connue à Gabès, où sa présence aurait pu provoquer un redoublement de vigilance autour du fort. L’évasion ne présentait déjà que trop de difficultés, bien qu’elle eût été préparée de longue main, et il importait que les gardiens ne fussent point mis en éveil. Aussi Ahmet choisissait-il de préférence les chemins qui conduisaient aux environs du Bordj.
Du reste, la partie centrale de l’oasis, pendant cette soirée, ne laissait pas d’être assez animée. C’était un dimanche qui allait finir. Ce dernier jour de la semaine est généralement fêté dans toutes les villes qui possèdent garnison et surtout garnison française, en Afrique comme en Europe. Les soldats obtiennent des permissions, ils s’attablent dans les cafés, ils ne rentrent que tard à la caserne. Les indigènes s’associent à cette animation, principalement dans le quartier des mercantis très mêlés d’Italiens et de Juifs. Le tumulte se prolonge jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Il se pouvait – cela vient d’être dit – que Djemma ne fût pas inconnue des autorités de Gabès. En effet, depuis la capture de son fils, elle s’était plus d’une fois risquée autour du bordj. Risque, assurément, et pour sa liberté et peut-être même pour sa vie. On n’ignorait pas l’influence qu’elle avait eue sur Hadjar, cette influence de la mère, si puissante chez la race touareg. Ne la savait-on pas capable, après l’avoir poussé à la révolte, de provoquer une nouvelle rébellion, soit pour délivrer le prisonnier, soit pour le venger, si le conseil de guerre l’envoyait à la mort ?… Oui ! on devait le craindre, toutes les tribus se dresseraient à sa voix et la suivraient sur le chemin de la guerre sainte. En vain des recherches avaient-elles été entreprises pour s’emparer de sa personne. En vain les expéditions s’étaient-elles multipliées à travers ce pays des sebkha et des chotts. Protégée par le dévouement public, Djemma avait échappé jusqu’ici à toutes les tentatives faites pour capturer la mère après le fils !…
Et, pourtant, voici qu’elle était venue au milieu de cette oasis, où tant de dangers la menaçaient. Elle avait voulu se joindre à ses compagnons que l’œuvre de l’évasion réunissait alors à Gabès. Si Hadjar arrivait à déjouer la surveillance de ses gardiens, s’il pouvait franchir les murs du bordj, sa mère reprendrait avec lui la route du marabout, et, à un kilomètre de là, au plus épais d’un bois de palmiers, le fugitif trouverait les chevaux préparés pour sa fuite. Ce serait la liberté reconquise, et, qui sait, quelque nouvelle tentative de soulèvement contre la domination française.
Le cheminement s’était poursuivi dans ces conditions. Au milieu des groupes de Français et d’Arabes qui se rencontraient parfois, nul n’avait pu deviner la mère de Hadjar sous le haïk qui la recouvrait. Du reste, Ahmet s’ingéniait à les avertir, et tous trois se blottissaient en quelque coin obscur, derrière une hutte isolée, sous le couvert des arbres et ils reprenaient leur marche, après que les passants s’étaient éloignés.
Enfin, ils n’étaient plus qu’à trois ou quatre pas du lieu de rendez-vous, lorsqu’un Targui, qui semblait guetter leur passage, se précipita devant eux.
La rue ou plutôt le chemin qui obliquait vers le bordj était désert en ce moment, et, en le suivant pendant quelques minutes, il suffirait de remonter une étroite ruelle latérale pour gagner le gourbi où se rendaient Djemma et ses compagnons.
L’homme avait été droit à Ahmet ; puis, joignant le geste à la parole, il l’avait arrêté en disant :
« Ne va pas plus loin…
– Qu’y a-t-il, Horeb ?… demanda Ahmet qui venait de reconnaître un des Touareg de sa tribu.
– Nos compagnons ne sont plus au gourbi. »
La vieille mère avait suspendu sa marche et, interrogeant Horeb d’une voix à la fois pleine d’inquiétude et de colère :
« Est-ce que ces chiens de Roumis ont l’éveil ?… demanda-t-elle.
– Non… Djemma, répondit Horeb, et les gardiens du bordj n’ont aucun soupçon…
– Alors pourquoi nos compagnons ne sont-ils plus au gourbi ?… reprit Djemma.
– Parce que des soldats en permission sont venus y demander à boire, et nous n’avons pas voulu rester avec eux… Il y avait là le sous-officier de spahis Nicol, qui vous connaît, Djemma…
– Oui, murmura celle-ci… Il m’a vue là-bas… dans le douar… lorsque mon fils est tombé entre les mains de son capitaine… Ah ! ce capitaine, si jamais !… »
Et ce fut comme un rugissement de fauve qui s’échappa de la poitrine de cette femme, la mère du prisonnier Hadjar !
« Où rejoindre nos compagnons ?… demanda Ahmet.
– Venez », répondit Horeb.
Et, prenant la tête, il se glissa à travers une petite palmeraie en direction du fort.
Ce bois, désert à cette heure, ne s’animait que les jours où se tenait le grand marché de Gabès. Il y avait donc probabilité qu’on ne rencontrerait plus personne aux approches du bordj, dans lequel il serait d’ailleurs impossible de pénétrer. De ce que la garnison jouissait des permissions de ce dimanche, il n’aurait pas fallu conclure que le poste de service eût été abandonné.
Est-ce qu’une surveillance plus sévère ne s’imposait pas tant que le rebelle Hadjar serait prisonnier dans le fort, tant qu’il n’aurait pas été transféré à bord du croiseur pour être livré à la justice militaire ?…
La petite troupe marchait donc sous le couvert des arbres et atteignit la lisière de la palmeraie.
En cet endroit s’aggloméraient une vingtaine de huttes, et quelques lumières filtraient à travers leurs étroites ouvertures. Il n’y avait plus qu’une portée de fusil à franchir pour atteindre le lieu du rendez-vous.
Mais à peine Horeb s’était-il engagé dans une tortueuse ruelle qu’un bruit de pas et de voix le contraignit de s’arrêter. Une douzaine de soldats, des spahis, venaient de leur côté, chantant et criant, sous l’influence de libations peut-être un peu trop prolongées dans les cabarets du voisinage.
Ahmet trouva prudent d’éviter leur rencontre et, pour leur livrer passage, se rejeta avec Djemma, Sohar et Horeb au fond d’un obscur enfoncement non loin de l’école franco-arabe.
Là se creusait un puits dont l’orifice était surmonté d’une armature de bois qui supportait le treuil auquel s’enroulait la chaîne des seaux.
En un instant, tous se furent réfugiés derrière ce puits dont la margelle assez haute les cacherait entièrement.
Le groupe s’avançait, et voici qu’il s’arrêta, et l’un de ces soldats de s’écrier :
« Nom d’un diable ! qu’il fait soif !…
– Eh bien, bois !… Voici un puits, lui répondit le maréchal des logis-chef Nicol.
– Quoi ! de l’eau… marchef ?… se récria le brigadier Pistache.
– Invoque Mahomet, peut-être changera-t-il cette eau en vin…
– Ah ! si j’en étais sûr…
– Tu te ferais mahométan ?…
– Non, marchef, non… et d’ailleurs, puisque Allah défend le vin à ses fidèles, jamais il ne consentirait à faire ce miracle-là pour des mécréants…
– Bien raisonné, Pistache, déclara le sous-officier, qui ajouta :
En route pour le poste ! »
Mais, au moment où ses soldats allaient le suivre, il les arrêta.
Deux hommes remontaient la rue, et le sous-officier reconnut en eux un capitaine et un lieutenant de son régiment.
« Halte !… commanda-t-il à ses hommes qui portèrent la main à leur chéchia.
« Eh ! fit le capitaine, c’est ce brave Nicol !…
– Le capitaine Hardigan ?… répondit le marchef, d’un ton qui dénotait une certaine surprise.
– Moi-même !…
– Et nous arrivons à l’instant de Tunis, ajouta le lieutenant Villette.
– En attendant de repartir pour une expédition dont tu seras, Nicol…
– À vos ordres, mon capitaine, répondit le sous-officier, et prêt à vous suivre partout où vous irez…
– Entendu… entendu !… dit le capitaine Hardigan. Et ton vieux frère, comment se porte-t-il ?…
– Parfaitement… sur ses quatre jambes que j’ai soin de ne point laisser se rouiller…
– Bien, Nicol !… Et aussi Coupe-à-cœur ?… Toujours l’ami du vieux frère ?…
– Toujours, mon capitaine, et je ne m’étonnerais point qu’ils fussent jumeaux.
– Ce serait drôle… un chien et un cheval !… riposta en riant l’officier… Sois tranquille, Nicol, nous ne les séparerons pas, quand on partira !…
– Pour sûr, ils en mourraient, mon capitaine. » À ce moment, une détonation retentit du côté de la mer.
« Qu’est-ce que cela ?… demanda le lieutenant Villette.
– Probablement le coup de canon du croiseur qui mouille dans le golfe…
– Et qui vient chercher ce, coquin de Hadjar… ajouta le sous-officier. Une fameuse capture que vous avez faite là, mon capitaine…
– Tu peux dire que nous avons faite ensemble, reprit le capitaine Hardigan.
– Oui… et aussi le vieux frère… et aussi Coupe-à-cœur », déclara le marchef.
Puis les deux officiers reprirent leur route en remontant vers le bordj, tandis que le marchef Nicol et ses hommes redescendaient vers les bas quartiers de Gabès.
Les Touareg, de race berbère, habitaient l’Ixham, pays compris entre le Touat, cette vaste oasis saharienne située à cinq cents kilomètres au sud-est du Maroc, Tombouctou au midi, le Niger à l’ouest et le Fezzan à l’est. Mais, à l’époque où se passe cette histoire, ils avaient dû se déplacer vers les régions plus orientales du Sahara. Au commencement du XXe siècle, leurs nombreuses tribus, les unes presque sédentaires, les autres absolument nomades, se rencontraient alors au milieu de ces plaines, plates et sablonneuses, désignées par le nom d’« outtâ » en langue arabe, au Soudan et jusque dans les contrées où le désert algérien confine au désert tunisien.
Or, depuis un certain nombre d’années, après l’abandon des travaux de la mer intérieure dans ce pays de l’Arad, qui s’étend à l’ouest de Gabès, et dont le capitaine Roudaire avait étudié la création, le résident général et le bey de Tunis avaient amené des Touareg à venir se cantonner dans les oasis autour des chotts. On avait conçu l’espoir que, grâce à leurs qualités guerrières, ils deviendraient peut-être comme les gendarmes du désert. Vain espoir, les Imohagh avaient continué à mériter leur sobriquet injurieux de « Touareg », c’est-à-dire « brigands de nuit », sous lequel ils avaient été craints et redoutés dans tout le Soudan, et, au surplus, si la création de la mer Saharienne venait à être reprise, il n’était pas douteux qu’ils ne se missent à la tête des tribus absolument hostiles à l’inondation des chotts.
D’ailleurs, si, ouvertement du moins, le Targui (singulier de Touareg) faisait le métier de conducteur pour les caravanes, et même de protecteur, pillard par instinct, pirate par nature, sa réputation était trop fâcheusement établie pour ne pas inspirer toute défiance. Est-ce que, voilà bien des années déjà, le major Faing, alors qu’il parcourait ces dangereuses contrées du pays noir, ne risqua pas d’être massacré dans une attaque de ces redoutables indigènes ? En 1881, pendant cette expédition partie de Ouargla sous les ordres du commandant Flatters, ce courageux officier et ses compagnons ne périrent-ils pas à Bir-el-Gharama ? Les autorités militaires de l’Algérie et de la Tunisie devaient se tenir constamment sur la défensive et refouler sans relâche ces tribus qui formaient une population assez nombreuse.
Parmi les tribus touareg, celle des Ahaggar passait justement pour être l’une des plus guerrières. On en retrouvait les principaux chefs dans tous les soulèvements partiels qui rendent si difficile le maintien de l’influence française sur ces longues limites du désert. Le gouverneur de l’Algérie et le résident général de la Tunisie, toujours sur le qui-vive, avaient plus particulièrement à observer la région des chotts ou sebkha. Aussi comprendra-t-on l’importance d’un projet dont l’exécution touchait à son terme, l’invasion de la mer intérieure, qui fait l’objet de ce récit. Ce projet devait nuire singulièrement aux tribus touareg, les priver d’une grande partie de leurs bénéfices en réduisant le trajet des caravanes, et surtout rendre plus rares, en permettant de les réprimer plus facilement, ces agressions qui ajoutaient encore tant de noms à la nécrologie africaine.
C’est à cette tribu des Ahaggar qu’appartenait précisément la famille des Hadjar. Elle comptait parmi les plus influentes. Entreprenant, hardi, impitoyable, le fils de Djemma avait toujours été signalé comme l’un des plus redoutables chefs de ces bandes dans toute la partie qui s’étend au sud des monts Aurès. Pendant ces dernières années, maintes attaques, soit contre des caravanes, soit contre des détachements isolés, furent conduites par lui, et son renom grandit au milieu des tribus qui refluaient peu à peu vers l’est du Sahara, mot qui s’applique à l’immense plaine sans végétation de cette portion du continent africain. La rapidité de ses mouvements était déconcertante, et, bien que les autorités eussent donné mission aux chefs militaires de s’emparer à tout prix de sa personne, il avait toujours su dépister les expéditions lancées à sa poursuite. Alors qu’on le signalait aux approches d’une oasis, il apparaissait soudain dans le voisinage d’une autre. À la tête d’une bande de Touareg non moins farouches que leur chef, il battait tout le pays compris entre les chotts algériens et le golfe de la Petite-Syrte. Les kafila n’osaient plus s’engager à travers le désert ou du moins ne s’y risquaient que sous la protection d’une escorte nombreuse. Aussi le trafic si important qui s’effectuait jusque sur les marchés de la Tripolitaine souffrait-il beaucoup de cet état de choses.
Et, cependant, les postes militaires ne manquaient point, ni à Nefta, ni à Gafsa, ni à Tozeur, qui est le chef-lieu politique de cette région. Mais les expéditions organisées contre Hadjar et sa bande n’avaient jamais réussi, et l’aventureux guerrier était parvenu à leur échapper jusqu’au jour – quelques semaines avant – où il tomba entre les mains d’un détachement français.
Cette partie de l’Afrique septentrionale avait été le théâtre d’une de ces catastrophes qui ne sont malheureusement pas rares sur le continent noir. On sait avec quelle passion, quel dévouement, quelle intrépidité les explorateurs, depuis tant d’années, les successeurs des Burton, des Speke, des Livingstone, des Stanley, se sont lancés à travers ce vaste champ de découvertes. On les compterait par centaines, et combien s’ajouteront encore à cette liste jusqu’au jour, très éloigné sans doute, où cette troisième partie de l’Ancien Monde aura livré ses derniers secrets ! Mais aussi combien de ces expéditions pleines de périls se sont terminées en désastres !
Le plus récent concernait celle d’un courageux Belge, qui s’était aventuré au milieu des régions les moins fréquentées et les moins connues du Touat.
Après avoir organisé une caravane à Constantine, Carl Steinx quitta cette ville en se dirigeant vers le sud. Caravane peu nombreuse, en vérité, un personnel d’une dizaine d’hommes en tout, des Arabes recrutés dans la région. Chevaux et méharis leur servaient de montures et aussi de bêtes de trait pour les deux chariots qui composaient le matériel de l’expédition.
En premier lieu, Carl Steinx avait gagné Ouargla par Biskra, Touggourt, Negoussia, où il lui fut facile de se ravitailler. En ces villes résidaient d’ailleurs des autorités françaises qui s’empressèrent de venir en aide à cet explorateur.
À Ouargla, il se trouvait pour ainsi dire au cœur du Sahara, sur cette latitude du trente-deuxième parallèle.
Jusqu’alors l’expédition n’avait pas été très éprouvée : des fatigues, et de sérieuses, oui, mais de sérieux dangers, non. Il est vrai, l’influence française se faisait sentir en ces contrées déjà lointaines. Les Touareg, ouvertement du moins, s’y montraient soumis, et les caravanes pouvaient, sans trop de risques, se prêter à tous les besoins du commerce intérieur.
Pendant son séjour à Ouargla, Carl Steinx eut à modifier la composition de son personnel. Quelques-uns des Arabes qui l’accompagnaient se refusèrent à continuer le voyage au-delà. Il fallut régler leur compte, et cela ne se fit pas sans difficultés, réclamations insolentes, mauvaises chicanes. Mieux valait se débarrasser de ces gens-là qui montraient une évidente mauvaise volonté et qu’il eût été dangereux de conserver dans l’escorte.
D’autre part, le voyageur n’aurait pu se remettre en route sans avoir remplacé les manquants, et, dans ces conditions ; on le conçoit, il n’avait pas le choix. Il crut cependant s’être tiré d’embarras en acceptant les services de plusieurs Touareg, qui s’offrirent, moyennant fortes rémunérations, et s’engagèrent à le suivre jusqu’au terme de son expédition soit à la côte occidentale, soit à la côte orientale du continent africain.
Comment, tout en gardant certaines défiances contre les gens de race touareg, Carl Steinx se fut-il douté qu’il introduisait des traîtres dans sa caravane, que celle-ci était guettée depuis son départ de Biskara par la bande de Hadjar, que ce redoutable chef n’attendait que l’occasion de l’attaquer ?… Et, maintenant, ses partisans mêlés au personnel, acceptés précisément comme guides à travers ces régions inconnues, allaient pouvoir entraîner l’explorateur là où l’attendait Hadjar…
C’est ce qui arriva. En quittant Ouargla, la caravane descendit vers le sud, franchit la ligne du Tropique, atteignit le pays des Ahaggar d’où, en obliquant au sud-est, elle comptait se diriger vers le lac Tchad. Mais, à dater du quinzième jour après son départ, on n’eut plus aucune nouvelle ni de Carl Steinx ni de ses compagnons. Que s’était-il passé ?… La kafila avait-elle pu gagner la région du Tchad, et suivait-elle les routes du retour par l’est ou par l’ouest ?…
Or, l’expédition de Carl Steinx avait excité le plus vif intérêt parmi les nombreuses Sociétés de Géographie qui s’occupaient plus spécialement des voyages à l’intérieur de l’Afrique. Jusqu’à Ouargla, elles avaient été tenues au courant de l’itinéraire. Pendant une centaine de kilomètres au-delà, plusieurs nouvelles parvinrent encore, apportées par les nomades du désert et transmises aux autorités françaises. On pensait donc que, dans quelques semaines, l’arrivée de Carl Steinx aux environs du lac Tchad se serait effectuée dans des circonstances favorables.
Or, non seulement des semaines, mais des mois s’écoulèrent, et aucune information relative à l’audacieux explorateur belge ne put être recueillie. Des émissaires furent envoyés jusque dans l’extrême sud. Les postes français prêtèrent la main aux recherches qui s’étendirent au-delà même en diverses directions. Ces tentatives ne donnèrent aucun résultat, et il y eut lieu de craindre que la caravane n’eût péri tout entière, soit dans une attaque des nomades du Touat, soit par la fatigue ou la maladie, au milieu des immenses solitudes sahariennes.
Le monde des géographes ne savait donc que supposer, et commençait à perdre l’espoir, non seulement de revoir Carl Steinx, mais aussi de recueillir, quelque bruit le concernant, lorsque, trois mois plus tard, l’arrivée d’un Arabe à Ouargla vint éclaircir le mystère qui entourait cette malheureuse expédition.
Cet Arabe, qui appartenait précisément au personnel de la caravane, avait pu s’échapper. On sut par lui que les Touareg entrés au service de l’explorateur l’avaient trahi. Carl Steinx, égaré par eux, s’était vu attaquer par une bande de Touareg, qui opérait sous la conduite de ce chef de tribus, Hadjar, déjà célèbre par ces agressions dont plusieurs kafila avaient été victimes. Carl Steinx s’était courageusement défendu avec les fidèles de son escorte. Pendant quarante-huit heures, retranché dans une kouba abandonnée, il avait pu tenir tête aux assaillants. Mais l’infériorité numérique de sa petite troupe ne lui permit pas de résister davantage, et il tomba entre les mains des Touareg, qui le massacrèrent avec ses compagnons.
On comprend quelle émotion provoqua cette nouvelle. Il n’y eut qu’un cri : venger la mort du hardi explorateur, et la venger sur cet impitoyable chef touareg, dont le nom fut voué à l’exécration publique. Et, d’ailleurs, combien d’autres attentats contre les caravanes lui étaient attribués non sans raison ! Aussi les autorités françaises décidèrent-elles d’organiser une expédition pour s’emparer de sa personne, le châtier de tant de crimes, anéantir en même temps la funeste influence qu’il exerçait sur les tribus. On ne l’ignorait pas, ces tribus gagnaient peu à peu vers l’est du continent africain ; leur habitat tendait à s’établir dans les régions méridionales de la Tunisie et de la Tripolitaine. Le considérable commerce qui se faisait à travers ces contrées risquerait d’être troublé, détruit même, si l’on ne réduisait pas les Touareg à un état absolu de soumission. Une expédition fut donc ordonnée et le gouverneur général de l’Algérie comme le résident général en Tunisie donnèrent des ordres pour qu’elle reçût appui dans les villes du pays des chotts et des sebkha où s’étaient établis des postes militaires. Ce fut un escadron de spahis, commandé par le capitaine Hardigan, que le Ministre de la Guerre désigna pour cette difficile campagne dont on attendait de si importants résultats.
Un détachement d’une soixantaine d’hommes fut amené au port de Sfax par le Chanzy. Quelques jours après le débarquement, avec ses vivres, ses tentes à dos de chameaux, sous la conduite de guides arabes, il quitta le littoral et prit la direction de l’ouest. Il devait trouver à se ravitailler dans les villes et bourgades de l’intérieur, Tozeur, Gafsa et autres, et les oasis ne manquent point dans la région du Djerid.
Le capitaine avait sous ses ordres un capitaine en second, deux lieutenants et plusieurs sous-officiers, parmi lesquels le maréchal des logis-chef Nicol.
Or, dès l’instant que le marchef faisait partie de l’expédition, c’est que son vieux frère Va-d’l’avant et le fidèle Coupe-à-cœur en étaient aussi.
L’expédition, réglant ses étapes avec une régularité qui devait assurer la réussite du voyage, traversa tout le Sahel tunisien. Après avoir dépassé Dar et Mehalla et El Quittar, elle vint prendre quarante-huit heures de repos à Gafsa, en pleine région de l’Henmara.
Gafsa est bâtie dans le coude principal que forme l’oued Bayoeh. Cette ville en occupe une terrasse encadrée de collines auxquelles succède un formidable étage de montagnes à quelques kilomètres de là. Entre les diverses cités de la Tunisie méridionale, elle possède le plus grand nombre d’habitants, groupés dans une agglomération de maisons et de cabanes. La Kasbah qui la domine, et où veillaient autrefois des soldats tunisiens, est présentement confiée à la garde de soldats français et indigènes. Gafsa se vente aussi d’être un centre lettré et diverses écoles y fonctionnent au profit des langues arabe et française. En même temps, l’industrie y est fort prospère, tissage des étoffes, fabrication des haïks de soie, couvertures et burnous dont la laine est fournie par les nombreux moutons des Hammâmma. On y voit encore les Termil, bassins construits à l’époque romaine, et des sources thermales dont la température va de vingt-neuf à trente-deux degrés centigrades.
Dans cette ville, le capitaine Hardigan obtint des nouvelles plus précises concernant Hadjar : la bande de Touareg avait été signalée aux environs de Ferkane, à cent trente kilomètres dans l’ouest de Gafsa. La distance à parcourir était grande, mais des spahis ne comptent avec la fatigue pas plus qu’avec le danger.
Et, lorsque le détachement apprit ce que ses chefs attendaient de son énergie et de son endurance, il ne demanda qu’à se mettre en route. « D’ailleurs, ainsi que le déclara le marchef Nicol, j’ai consulté le vieux frère qui est prêt à doubler les étapes s’il le faut !… et Coupe-à-cœur, qui ne demande qu’à prendre les devants ! »
Le capitaine, bien réapprovisionné, partit avec ses hommes. Il fallut d’abord, au sud-ouest de la ville, traverser une forêt qui ne compte pas moins de cent mille palmiers et qui en abrite une seconde uniquement composée d’arbres fruitiers.
Une seule bourgade importante se rencontrait sur ce parcours entre Gafsa et la frontière algéro-tunisienne. C’est Chebika où furent confirmées les informations relatives à la présence du chef touareg. Il opérait alors au très grand dommage des caravanes qui fréquentaient ces extrêmes régions de la province de Constantine, et son dossier, si chargé déjà, s’accroissait sans cesse de nouveaux attentats contre les propriétés et les personnes.
À quelques étapes de là, lorsque le commandant eut franchi la frontière, il fit extrême diligence pour atteindre la bourgade de Négrine, sur les rives de l’oued Sokhna.
La veille de son arrivée, les Touareg avaient été signalés à quelques kilomètres plus à l’ouest, précisément entre Négrine et Ferkane, sur les bords de l’oued Djerich qui coule vers les grands chotts de cette contrée.
D’après les renseignements, Hadjar, que sa mère accompagnait, devait avoir une centaine d’hommes, mais, bien que le capitaine Hardigan en eût près de moitié moins, ni ses spahis, ni lui, n’hésiteraient à l’attaquer. La proportion d’un contre deux n’est pas pour effrayer des troupes d’Afrique, et elles se sont souvent battues dans des conditions inférieures.
Ce fut bien ce qui arriva en cette occasion, lorsque le détachement eut atteint les environs de Ferkane. Hadjar avait été prévenu et, sans doute, il ne se souciait pas d’affronter la lutte. N’était-il pas préférable de laisser l’escadron s’engager plus avant dans ce pays difficile des grands chotts, de le harceler par d’incessantes agressions, de faire appel aux Touareg nomades qui parcourent ces régions et qui ne refuseraient point de rejoindre Hadjar, si connu de toutes les tribus touareg ? D’autre part, du moment qu’il était tombé sur ses traces, le capitaine Hardigan ne les abandonnerait pas et poursuivrait aussi loin qu’il le faudrait.
En conséquence, Hadjar avait résolu de se dérober et, s’il parvenait à couper la retraite de l’escadron, après avoir recruté de nouveaux partisans, il parviendrait sans doute à anéantir la petite troupe envoyée contre lui. Et ce serait une nouvelle et plus déplorable catastrophe ajoutée à celle de Carl Steinx.
Cependant, le plan de Hadjar fut déjoué, alors que la bande cherchait à remonter le cours de l’oued Sokhna, afin de gagner dans le nord la base du Djebel Cherchar. Un peloton, conduit par le maréchal des logis-chef Nicol, auquel Coupe-à-cœur avait donné l’éveil, se mit en travers de la route. La lutte s’engagea et le reste du détachement ne tarda pas à y prendre part. Coups de carabines et coups de fusils éclatèrent, auxquels se mêlèrent les détonations des revolvers. Il y eut des morts du côté des Touareg et des blessés du côté des spahis. Une moitié des Touareg, forçant l’obstacle, parvint à fuir, mais leur chef n’était pas avec eux.
En effet, à l’instant où Hadjar tentait de rejoindre ses compagnons de toute la vitesse de son cheval, le capitaine Hardigan s’était lancé sur lui de toute la vitesse du sien. En vain Hadjar essaya-t-il de le désarçonner d’un coup de pistolet, la balle ne l’avait point atteint. Mais, sa monture ayant fait un violent écart, Hadjar vida les étriers et tomba. Avant qu’il eût le temps de se relever, l’un des lieutenants se précipita sur lui, et, d’autres cavaliers accourant, il fut maintenu en dépit des terribles efforts qu’il fit pour se dégager.
C’est à ce moment que Djemma, qui s’était jetée en avant, fût arrivée jusqu’à son fils, si elle n’avait été retenue par le maréchal des logis-chef Nicol. Il est vrai, une demi-douzaine de Touareg purent la lui arracher et c’est en vain que le brave chien assaillit ceux qui entraînaient la vieille Targui au plus vite.
« Je tenais la louve ! s’écria le marchef, et la louve m’a filé entre les mains !… Ici, Coupe-à-cœur, ici, répéta-t-il en rappelant l’animal. En tout cas, le louveteau est de bonne prise. »
Hadjar était pris et bien pris, et, si les Touareg ne parvenaient pas à le délivrer avant son arrivé à Gabès, le Djerid serait enfin purgé de l’un de ses plus redoutables malfaiteurs.
La bande l’eût tenté sans aucun doute et Djemma n’aurait pas laissé son fils au pouvoir des Français, si le détachement ne se fût renforcé des soldats réquisitionnés dans les postes militaires de Tozeur et de Gafsa.
L’expédition avait alors rallié le littoral, et le prisonnier était enfermé dans le bordj de Gabès en attendant son transport à Tunis, où il serait déféré à la justice militaire.
Tels sont les événements qui s’étaient passés avant le début de cette histoire. Le capitaine Hardigan, après un court voyage à Tunis, venait de rentrer à Gabès ainsi qu’on l’a vu, et le soir même où le Chanzy mouillait dans le golfe de la Petite-Syrte.
Après le départ des deux officiers, du maréchal des logis-chef et des spahis, Horeb se glissa le long de la margelle du puits et vint en observer les approches.
Lorsque le bruit des pas se fut éteint, en haut comme en bas du sentier, le Targui fit signe à ses compagnons de le suivre.
Djemma, son fils et Ahmet le rejoignirent aussitôt en remontant une sinueuse ruelle, bordée de vieilles masures inhabitées, qui obliquait vers le bordj.
De ce côté, l’oasis était déserte et rien ne s’y répercutait du tumulte des quartiers plus populeux. Il faisait nuit noire sous l’épais dôme des nuages immobilisés en cette calme atmosphère. C’est à peine si les derniers souffles du large apportaient le murmure du ressac sur les plages du littoral.
Un quart d’heure suffit à Horeb pour gagner le nouveau lieu de rendez-vous, la salle basse d’une sorte de café ou de cabaret tenu par un mercanti levantin. Ce mercanti était dans l’affaire et on pouvait compter sur sa fidélité, assurée par le payement d’une forte somme, qui serait doublée après la réussite. Son intervention avait été utile en cette occurrence.
Parmi les Touareg réunis en ce cabaret, se trouvait Harrig. C’était un des plus fidèles et des plus audacieux partisans de Hadjar. Quelques jours avant, à propos d’une rixe dans les rues de Gabès, il s’était fait arrêter et enfermer à la prison du bordj. Pendant les heures passées dans la cour commune, il ne lui fut pas difficile d’entrer en communication avec son chef. Quoi de plus naturel que deux hommes de même race fussent attirés l’un vers l’autre ? On ignorait que ce Harrig appartînt à la bande de Hadjar. Il avait pu s’échapper, lors de la lutte, et accompagner Djemma dans sa fuite. Puis, revenu à Gabès, conformément au plan convenu avec Sohar et Ahmet, il mit à profit son incarcération pour combiner l’évasion de Hadjar.
Toutefois, il importait qu’il fût libéré avant l’arrivée du croiseur qui devait emmener le chef touareg, et voici que ce navire, signalé à son passage au cap Bon, allait mouiller dans le golfe de Gabès. Donc nécessité que Harrig pût quitter le bordj à temps pour se concerter avec ses compagnons. Il fallait que l’évasion s’accomplît cette nuit, ou, le jour venu, il serait trop tard. Au lever du soleil, Hadjar aurait été transporté à bord du Chanzy, et il ne serait plus possible de l’arracher à l’autorité militaire.
C’est dans ces conditions que le mercanti intervint : il connaissait le gardien chef de la prison du bordj. À la suite de la rixe, la peine légère prononcée contre Harrig était achevée depuis la veille, mais Harrig, si impatiemment attendu, n’avait pas été mis en liberté. Avait-il donc encouru une aggravation pour un manquement quelconque au règlement de la prison, ce n’était guère supposable, il fallait savoir à quoi s’en tenir et surtout obtenir que les portes du bordj se fussent ouvertes devant Harrig avant la nuit.
Le mercanti résolut donc de se rendre près du gardien, lequel, pendant ses heures de loisir, venait volontiers s’attabler à son café. Il se mit en route dès le soir et prit le chemin du fort.
Cette démarche près du gardien ne fut pas nécessaire, démarche qui, plus tard, l’évasion accomplie, aurait pu sembler suspecte. Comme le mercanti approchait de la poterne, un homme le croisa sur le chemin.
C’était Harrig qui reconnut le Levantin. Tous deux, seuls alors sur le sentier qui descend du bordj, ils n’avaient à craindre ni d’être vus, ni d’être entendus, ni même d’être épiés ou suivis. Harrig n’était point un prisonnier qui se sauve, mais un prisonnier auquel, sa peine finie, on a rendu la clef des champs.
« Hadjar ?… demanda le mercanti tout d’abord.
– Il est prévenu, répondit Harrig.
– Pour cette nuit ?…
– Pour cette nuit. Et Sohar… et Ahmet, et Horeb ?…
– Ils ne tarderont pas à te rejoindre. »
Dix minutes plus tard, Harrig se rencontrait avec ses compagnons dans la salle basse du café, et, par surcroît de précaution, l’un d’eux se tint au-dehors pour surveiller la route.
Ce fut une heure après seulement que la vieille Targui et son fils, conduits par Horeb, entrèrent dans le café, où Harrig les mit au courant de la situation.
Pendant les quelques jours de son incarcération, Harrig avait donc communiqué avec Hadjar. Cela ne pouvait sembler suspect que deux Touareg, enfermés dans la même prison, se fussent mis en rapport l’un avec l’autre. D’ailleurs, le chef touareg devait être prochainement emmené à Tunis, tandis que Harrig serait bientôt relâché.
La première question qui fut posée à ce dernier, lorsque Djemma et ses compagnons arrivèrent chez le mercanti, ce fut Sohar qui la formula en ces termes :
« Et mon frère ?…
– Et mon fils ?… ajouta la vieille femme.
– Hadjar est averti, répondit Harrig. Au moment où je sortais du bordj, nous avons entendu le coup de canon du Chanzy… Hadjar sait qu’il y sera embarqué demain matin, et, cette nuit même, il tentera de s’enfuir…
– S’il tardait de douze heures, dit Ahmet, il ne serait plus temps…
– Et s’il n’y réussissait pas ? murmura Djemma, d’une voix sourde.
– Il réussira, n’hésita point à déclarer Harrig, avec notre aide…
– Et comment ?… » demanda Sohar.
Voici les explications qui furent alors données par Harrig.
La cellule dans laquelle Hadjar passait les nuits occupait un angle du fort, dans la partie de la courtine qui s’élevait du côté de la mer, et dont les eaux du golfe baignaient la base. À cette cellule attenait une étroite cour dont l’accès demeurait libre pour le prisonnier, entre de hautes murailles qui n’auraient pu être franchies.
Dans un coin de cette cour s’ouvrait un passage, sorte d’égout qui aboutissait à l’extérieur de la courtine. Une grille métallique fermait cet égout qui débouchait à une dizaine de pieds au-dessus du niveau de la mer.
Or, Hadjar avait constaté que la grille était en mauvais état et que la rouille rongeait ses barres oxydées par l’air salin. Il ne serait pas difficile de la desceller pendant la nuit qui venait, et de ramper jusqu’à l’orifice extérieur.
Il est vrai, comment s’effectuerait alors l’évasion de Hadjar ? En se jetant à la mer lui serait-il possible de gagner la grève la plus proche, après avoir contourné l’angle du bastion ?… Était-il d’âge et de force à se risquer au milieu des courants du golfe qui portaient au large ?…
Le chef touareg n’avait pas encore quarante ans. C’était un homme de haute taille, la peau blanche, bronzée par le soleil de feu des zones africaines, maigre, fort, rompu à tous les exercices corporels, destiné à rester longtemps valide, étant donnée la sobriété qui distingue les indigènes de sa race, auxquels grains, figues, dattes, laitages assurent certes une nourriture qui les fait robustes et endurants.
Ce n’était pas sans raison que Hadjar avait acquis une réelle influence sur ces Touareg nomades du Touat et du Sahara, rejetés maintenant vers les schotts de la basse Tunisie. Son audace égalait son intelligence. Ces qualités, il les tenait de sa mère comme tous ces Touareg qui suivent le sang maternel. Parmi eux, en effet, la femme est l’égale de l’homme, si même elle ne l’emporte. C’est à ce point qu’un fils de père esclave et de femme noble est noble d’origine, et le contraire n’existe pas. Toute l’énergie de Djemma se retrouvait en ses fils, toujours restés près d’elle depuis vingt années de veuvage. Sous son influence, Hadjar avait acquis les qualités d’un apôtre, dont il avait la belle figure à barbe noire, les yeux ardents, l’attitude résolue. Aussi, à sa voix, les tribus l’auraient-elles suivi à travers les immensités du Djerid s’il eût voulu les entraîner contre les étrangers et les pousser à la guerre sainte.
C’était donc un homme dans toute la vigueur de l’âge, mais il n’aurait pu mener à bien sa tentative d’évasion s’il n’eût été aidé du dehors. En effet, il ne suffisait pas d’arriver à l’orifice de l’égout après en avoir forcé la grille. Hadjar connaissait le golfe ; il savait qu’il s’y forme des courants de grande violence, bien que les marées y soient faibles, ainsi qu’il en est dans tout le bassin de la Méditerranée ; il n’ignorait pas qu’aucun nageur ne peut leur résister, et qu’il serait emporté au large sans avoir pu prendre pied sur une des grèves en amont ou en aval du fort.
Donc, il fallait qu’il trouvât une embarcation à l’extrémité de ce passage dans l’angle de la courtine et du bastion.
Tels furent les renseignements que donna Harrig à ses compagnons.
Lorsqu’il eut achevé, le mercanti se contenta de dire :
« J’ai là-bas un canot à votre disposition…
– Et tu me conduiras ?… demanda Sohar.
– Quand le moment sera venu…
– Tu auras rempli tes conditions… nous remplirons les nôtres, ajouta Harrig, et nous doublerons la somme qu’on t’a promise, si nous réussissons…
– Vous réussirez », affirma le mercanti, qui, en sa qualité de Levantin, ne voyait dans tout cela qu’une affaire dont il espérait retirer de gros bénéfices.
Sohar s’était relevé et dit :
« À quelle heure Hadjar nous attend-il ?
– Entre onze heures et minuit, répondit Harrig.
– Le canot sera là bien avant, répliqua Sohar, et, mon frère embarqué, nous le conduirons au marabout, où les chevaux sont prêts…
– Et en cet endroit, observa le mercanti, vous ne risquerez point d’être vus, vous accosterez la grève qui sera déserte jusqu’au matin…
– Mais le canot ?… fit observer Horeb.
– Il suffira de le tirer sur le sable où je le retrouverai », répondit le mercanti.
Il ne restait plus qu’une question à résoudre.
« Qui de nous ira prendre Hadjar ?… demanda Ahmet.
– Moi, répondit Sohar.
– Et je t’accompagnerai, dit la vieille Targui.
– Non, ma mère, non, déclara Sohar. Il suffit que nous soyons deux pour conduire le bateau au bordj… En cas de rencontre, votre personne pourrait paraître suspecte… C’est au marabout qu’il faut aller… Horeb et Ahmet s’y rendront avec vous… C’est Harrig et moi, avec le canot, qui ramènerons mon frère… »
Sohar avait raison, Djemma le comprit et dit seulement :
« Quand nous séparons-nous ?…
– À l’instant, répondit Sohar. Dans une demi-heure vous serez au marabout… Avant une demi-heure, nous serons au pied du fort avec le canot, dans l’angle du bastion où il ne risque pas d’être aperçu… Et, si mon frère ne paraissait pas à l’heure convenue… j’essaierais… oui ! j’essaierais de pénétrer jusqu’à lui…
– Oui, mon fils, oui !… car, s’il n’a pas fui cette nuit, nous ne le reverrons jamais… jamais ! »
Le moment était venu. Horeb et Ahmet prirent les devants, en descendant l’étroite route qui se dirige vers le marché. Djemma les suivait, se dissimulant dans l’ombre lorsque quelque groupe les croisait. Le hasard aurait pu les mettre en présence du maréchal des logis-chef Nicol et il ne fallait pas qu’elle fût reconnue de lui.
Au-delà des limites de l’oasis il n’y aurait plus de danger et, à suivre la base des dunes, on ne rencontrerait âme qui vive jusqu’au marabout.
Un peu après, Sohar et Harrig sortirent du cabaret. Ils savaient en quel endroit se trouvait le canot du mercanti et ils préféraient que celui-ci ne les accompagnât point : il aurait pu être aperçu de quelque passant attardé.
Il était environ neuf heures. Sohar et son compagnon remontèrent vers le fort, dont ils longèrent l’enceinte dans la partie orientée vers le sud.
À l’intérieur comme à l’extérieur, le bordj paraissait tranquille et tout tumulte se fût fait entendre au milieu de cette atmosphère si calme que ne traversait pas le moindre souffle, si obscure aussi, car d’épais nuages immobiles et lourds couvraient le ciel d’un horizon à l’autre.
Ce fut seulement à leur arrivée sur la grève que Sohar et Harrig retrouvèrent quelque animation. Des pêcheurs passaient, les uns revenant avec le produit de leur pêche, les autres rejoignant leurs embarcations pour gagner le milieu du golfe. Çà et là des feux piquaient l’ombre et se croisaient en tous sens. À un demi-kilomètre la présence du croiseur Chanzy s’indiquait par ses puissants fanaux qui traçaient des traînées lumineuses à la surface de la mer.
Les deux Touareg prirent soin d’éviter les pêcheurs et se dirigèrent vers un môle en construction à l’extrémité du port.
Au pied du môle était amarrée l’embarcation du mercanti. Ainsi qu’il avait été convenu, Harrig, une heure avant, s’était bien assuré qu’elle se trouvait à cette place. Deux avirons s’allongeaient sous les bancs, et il n’y avait plus qu’à embarquer.
Au moment où Harrig allait retirer le grappin, Sohar lui saisit le bras. Deux hommes de la douane en surveillance sur cette partie de la grève s’avançaient de ce côté. Peut-être connaissaient-ils le propriétaire du canot et se fussent-ils étonnés à voir Sohar et son compagnon en prendre possession. Mieux valait ne point éveiller de soupçons et laisser à cette tentative tout le mystère possible. Ces douaniers auraient sans doute demandé à Sohar ce qu’ils voulaient faire d’une embarcation qui ne leur appartenait pas, et, sans attirail de pêche, les deux Touareg n’auraient pu se donner pour des pêcheurs.
Ils remontèrent donc la grève et se blottirent au pied du môle sans avoir été aperçus.
Ils n’y restèrent pas moins d’une grande demi-heure et l’on se figure ce que devait être leur impatience en voyant les préposés s’attarder en cet endroit. Est-ce qu’ils y seraient de faction jusqu’au matin ?… Non, et ils s’éloignèrent enfin.
Alors Sohar s’avança sur le sable et, dès que les douaniers se furent perdus au milieu de l’obscurité, il appela son compagnon qui vint le rejoindre.
Le canot fut halé jusqu’à la grève. Harrig s’y embarqua ; puis Sohar, déposant le grappin à l’avant, embarqua à son tour.
Aussitôt les deux avirons furent ajustés dans les tolets et, manœuvrés doucement, entraînèrent le canot qui doubla le musoir du môle et longea la base de la courtine baignée par les eaux du golfe.
En un quart d’heure, Harrig et Sohar tournaient l’angle du bastion et s’arrêtaient sous l’orifice de l’égout par lequel Hadjar allait tenter de s’enfuir…
Le chef touareg était seul alors dans la cellule où il devait passer cette dernière nuit. Une heure avant, le gardien l’avait quitté en fermant à gros verrous la porte de cette petite cour sur laquelle s’ouvrait ladite cellule. Hadjar attendait le moment d’agir avec cette extraordinaire patience de l’Arabe si fataliste, et d’ailleurs si maître de lui-même en toutes circonstances. Il avait entendu le coup de canon tiré par le Chanzy ; il n’ignorait point l’arrivée du croiseur ; il savait qu’il y serait embarqué le lendemain et ne reverrait jamais ces régions des sebkha et des chotts, ce pays du Djerid ! Mais, à sa résignation toute musulmane se joignait l’espérance de réussir dans sa tentative. Qu’il parvînt à s’échapper en traversant cet étroit passage, il en était assuré ; mais ses compagnons auraient-ils pu se procurer une embarcation et seraient-ils là, au pied de la muraille ?…
Une heure s’écoula. De temps en temps, Hadjar sortait de la cellule, se plaçait à l’entrée de l’égout et prêtait l’oreille. Le bruit d’un canot frôlant la courtine fût distinctement parvenu jusqu’à lui. Mais il n’entendait rien et reprenait sa place où il gardait une immobilité absolue.
Parfois aussi il venait écouter près de la porte de la petite cour, épiant le pas d’un gardien, craignant qu’on ne voulût procéder à son embarquement dès la nuit même ; le silence le plus complet régnait dans l’enceinte du bordj, et, seul, le pas d’une sentinelle placée sur la plate-forme du bastion l’interrompait par instants.
Cependant minuit approchait, et il était convenu avec Harrig qu’une demi-heure avant, Hadjar aurait gagné l’extrémité du passage après en avoir dégagé la grille. Si, à ce moment, l’embarcation se trouvait là, il y embarquerait aussitôt. Si elle n’était pas arrivée, il attendrait jusqu’aux premières lueurs de l’aube, et, qui sait ? ne tenterait-il pas alors de s’enfuir à la nage, au risque d’être entraîné par les courants à travers le golfe de la Petite-Syrte ? Ce serait la dernière, la seule chance qu’il aurait d’échapper à une condamnation capitale.
Hadjar sortit donc s’assurer que personne ne se dirigeait vers la cour, rajusta ses vêtements de manière à les serrer autour de son corps et se glissa dans le passage.
Ce boyau mesurait environ une trentaine de pieds en longueur, et sa largeur était tout juste pour qu’un homme de taille moyenne pût s’y introduire. Hadjar dut en frôler les parois contre lesquelles se déchirèrent quelques plis de son haïk ; mais, en rampant, et au prix de multiples efforts, il atteignit la grille.
Cette grille, on le sait, était en fort mauvais état. Les barreaux ne tenaient pas dans la pierre qui s’effritait sous la main. Il suffit de cinq ou six secousses pour la dégager, et puis, lorsque Hadjar l’eut retournée contre la paroi, le passage fut libre.
Le chef touareg n’avait qu’à ramper pendant deux mètres pour atteindre l’orifice extérieur, et ce fut là le plus pénible, car le boyau se rétrécissait jusqu’à son extrémité. Hadjar y parvint cependant et, là, n’eut pas même besoin d’attendre.
Presque aussitôt, ces mots étaient parvenus à son oreille :
« Nous sommes là, Hadjar… »
Hadjar fit un dernier effort et la partie antérieure de son corps sortit de l’orifice à la hauteur de dix pieds au-dessus des eaux.
Harrig et Sohar se dressèrent vers lui, et, au moment où ils allaient le tirer, un bruit de pas se fit entendre. Ils purent croire que ce bruit venait de la petite cour, qu’un gardien était envoyé près du prisonnier, qu’on voulait procéder à son départ immédiat… Le prisonnier disparu, l’éveil serait donné dans le bordj…
Heureusement, il n’en était rien. La sentinelle, en se promenant près du parapet du donjon, avait fait ce bruit. Peut-être son attention avait-elle été éveillée à l’approche du canot. Mais, de la place que le factionnaire occupait, il ne pouvait l’apercevoir, et, d’ailleurs, cette petite embarcation n’eût pas été visible au milieu de l’obscurité.
Toutefois, il fut nécessaire d’agir avec prudence. Après quelques instants, Sohar et Harrig saisirent Hadjar par les épaules, le dégagèrent peu à peu, et il prit enfin place près d’eux.
D’un coup vigoureux, le canot fut repoussé au large. Il était préférable de ne longer ni les murs du bordj ni la grève ; mieux valait remonter le golfe jusqu’à la hauteur du marabout. Il y eut lieu d’éviter, d’ailleurs, plusieurs barques qui sortaient du port ou y rentraient, car cette nuit calme favorisait les pêcheurs. En passant par le travers du Chanzy, Hadjar se redressa, et, les bras croisés, lança un long regard de haine… Puis, sans prononcer une parole, il se rassit à l’arrière de l’embarcation.
Une demi-heure après, le débarquement s’effectuait sur le sable ; puis, le canot tiré à sec, le chef touareg et ses deux compagnons se dirigeaient vers le marabout, qu’ils atteignirent sans avoir fait aucune mauvaise rencontre.
Djemma s’était avancée vers son fils, qu’elle pressa dans ses bras, et ne dit que ce mot : « Viens ! »
Puis, tournant l’angle du marabout, elle rejoignit Ahmet et Horeb.
Trois chevaux attendaient, prêts à s’élancer sous l’éperon de leurs cavaliers.
Hadjar se mit en selle ; Harrig et Horeb le firent après lui.
« Viens », avait dit Djemma en revoyant son fils, et, cette fois encore, elle ne prononça qu’un seul mot :
« Va », dit-elle, en tendant la main vers les sombres régions du Djerid.
Un moment après, Hadjar, Horeb et Harrig avaient disparu au milieu de l’obscurité.
Jusqu’au matin, la vieille Targui demeura avec Sohar dans le marabout. Elle avait voulu qu’Ahmet retournât à Gabès. L’évasion de son fils était-elle connue ?… La nouvelle se répandait-elle dans l’oasis ?… Les autorités avaient-elles envoyé des détachements à la poursuite du fugitif ?… En quelle direction à travers le Djerid irait-on le chercher ?… Enfin allait-on recommencer contre le chef touareg et ses partisans la campagne qui avait déjà été entreprise, et avait amené sa capture ?…
Voilà ce que Djemma tenait tant à savoir avant de reprendre la route vers le pays des chotts. Mais Ahmet ne put rien apprendre, tandis qu’il rôdait aux approches de Gabès. Il s’avança même jusqu’en vue du bordj ; il repassa par la maison du mercanti, lequel sut alors que la tentative avait réussi et que, libre enfin, Hadjar courait à travers les solitudes du désert.
D’ailleurs, le mercanti n’avait pas encore entendu dire que cette nouvelle de l’évasion eût été ébruitée, et, assurément, il devait être un des premiers à l’apprendre.
Cependant, les premières lueurs de l’aube ne tarderaient pas à éclaircir l’horizon à l’est du golfe. Ahmet ne voulut pas s’attarder plus longtemps. Il importait que la vieille femme eût quitté le marabout avant le jour, car elle était connue et, à défaut de son fils, elle aurait été de bonne prise.
Ahmet la rejoignit donc lorsque l’obscurité était profonde encore et, guidée par lui, elle reprit le chemin des dunes.
Le lendemain, un des canots du croiseur se rendit au port pour effectuer le transport du prisonnier à bord.
Lorsque le gardien eut ouvert la porte de la cellule occupée par Hadjar, il ne put que signaler la disparition du chef touareg. Dans quelles conditions l’évasion s’était-elle produite, cela ne fut que trop facile à constater, après une recherche à travers cet égout dont la grille était démontée. Hadjar avait-il donc tenté de s’échapper à la nage et, dans ce cas, n’était-il pas probable qu’il eût été entraîné au large par les courants du golfe ?… Ou bien, une embarcation, amenée par des complices, l’avait-elle transporté sur quelque point du littoral ?…
Cela ne put être établi.
C’est en vain, d’ailleurs, que des recherches furent faites aux environs de l’oasis. Aucune trace du fugitif ne put être relevée. Ni les plaines du Djerid, ni les eaux de la Petite-Syrte ne le rendirent vivant ou mort.