Jules Verne

 

 

 

LE TESTAMENT D’UN EXCENTRIQUE

 

 

 

(1899)

 

 

 

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE.. 4

I  TOUTE UNE VILLE EN JOIE. 5

II  WILLIAM J. HYPPERBONE. 14

III  OAKSWOODS. 23

IV  LES « SIX ». 30

V  LE TESTAMENT. 42

VI  LA CARTE MISE EN CIRCULATION. 78

VII  LE PREMIER PARTANT.. 94

VIII  TOM CRABBE ENTRAÎNÉ PAR JOHN MILNER. 115

IX  UN ET UN FONT DEUX. 130

X  UN REPORTER EN VOYAGE. 146

XI  LES TRANSES DE JOVITA FOLEY. 170

XII  LA CINQUIÈME PARTENAIRE. 193

XIII  AVENTURES DU COMMODORE URRICAN. 216

XIV  SUITE DES AVENTURES DU COMMODORE URRICAN. 232

XV  LA SITUATION AU 27 MAI. 246

SECONDE PARTIE.. 257

I  LE PARC NATIONAL. 258

II  PRIS L’UN POUR L’AUTRE. 272

III  À PAS DE TORTUE. 288

IV  LE PAVILLON VERT.. 311

V  LES GROTTES DU KENTUCKY. 329

VI  LA VALLÉE DE LA MORT. 344

VII  À LA MAISON DE SOUTH HALSTEDT STREET. 361

VIII  LE COUP DU RÉVÉREND HUNTER. 381

IX  DEUX CENTS DOLLARS PAR JOUR. 396

X  LES PÉRÉGRINATIONS D’HARRIS T. KYMBALE. 417

XI  LA PRISON DU MISSOURI. 437

XII  SENSATIONNEL FAIT DIVERS POUR LA TRIBUNE. 458

XIII  LES DERNIERS COUPS DU MATCH HYPPERBONE. 474

XIV  LA CLOCHE D’OAKSWOODS. 495

XV  DERNIÈRE EXCENTRICITÉ. 508

À propos de cette édition électronique. 519

 

PREMIÈRE PARTIE

I

TOUTE UNE VILLE EN JOIE.

Un étranger, arrivé dans la principale cité de l’Illinois le matin du 3 avril 1897, aurait pu, à bon droit, se considérer comme le favori du Dieu des voyageurs. Ce jour-là, son carnet se fût enrichi de notes curieuses, propres à fournir la matière d’articles sensationnels. Et, assurément, s’il avait prolongé de quelques semaines d’abord, de quelques mois ensuite, son séjour à Chicago, il lui eût été donné de prendre sa part des émotions, des palpitations, des alternatives d’espoir et de désespoir, des enfièvrements, des ahurissements même de cette grande cité, qui n’avait plus l’entière possession d’elle-même.

 

Dès huit heures, une foule énorme, toujours croissante, se portait dans la direction du vingt-deuxième quartier. L’un des plus riches, il est compris entre North Avenue et Division Street suivant le sens des parallèles, et suivant le sens des méridiens, entre North Halsted Street et Lake Shore Drive que baignent les eaux du Michigan. On le sait, les villes modernes des États-Unis orientent leurs rues conformément aux latitudes et aux longitudes, en leur imposant la régularité des lignes d’un échiquier.

 

« Eh donc ! disait un agent de la police municipale, de faction à l’angle de Beethoven Street et de North Wells Street, est-ce que tout le populaire va envahir ce quartier ?… »

 

Un individu de haute taille, cet agent, d’origine irlandaise, comme la plupart de ses collègues de la corporation, – braves gardiens en somme, qui dépensent le plus gros d’un traitement de mille dollars à combattre l’inextinguible soif si naturelle aux natifs de la verte Érin.

 

« Ce sera une profitable journée pour les pickpockets ! répondit un de ses camarades, non moins grand, non moins altéré, non moins irlandais que lui.

 

– Aussi, reprit le premier, que chacun veille sur sa poche, s’il ne veut pas la trouver vide en rentrant à la maison, car nous n’y saurions suffire…

 

– Et, aujourd’hui, conclut le second, il y aura, je pense, assez de besogne, rien que pour offrir le bras aux dames à la traversée des carrefours.

 

– Je parierais pour une centaine d’écrasés ! » ajouta son camarade.

 

Heureusement, on a l’excellente habitude, en Amérique, de se protéger soi-même, sans attendre de l’administration une aide qu’elle est incapable de donner.

 

Et cependant quel encombrement menaçait ce vingt-deuxième quartier, si la moitié seulement de la population chicagoise s’y transportait ! La métropole ne comptait pas alors moins de dix-sept cent mille habitants, dont le cinquième environ né aux États-Unis, l’Allemagne en pouvant réclamer près de cinq cent mille, l’Irlande à peu près autant. Quant au reste, les Anglais et les Écossais y entraient pour cinquante mille, les Canadiens pour quarante mille, les Scandinaves pour cent mille, les Bohêmes et les Polonais pour un chiffre égal, les Juifs pour une quinzaine de mille, les Français pour une dizaine de mille, nombre infime dans cette agglomération.

 

D’ailleurs, la ville n’occupe pas encore, fait observer Élisée  Reclus, tout le territoire municipal que les législateurs lui ont découpé sur la rive du Michigan, soit une surface de quatre cent soixante et onze kilomètres carrés, – à peu près égale à la superficie du département de la Seine. À sa population de s’accroître assez – cela n’est pas impossible, et c’est même probable, – pour peupler l’étendue de ces quarante-sept mille hectares.

 

Ce qu’il y a de certain, c’est que, ce jour-là, les curieux affluaient de ces trois sections que la rivière de Chicago forme avec ses deux branches du nord-ouest et du sud-ouest, du North Side comme du South Side, considérées par certains voyageurs comme étant, le premier le faubourg Saint-Germain, le second le faubourg Saint-Honoré de la grande cité illinoise. Il est vrai, l’afflux n’y manquait pas du côté de cet angle compris à l’ouest entre les deux bras du cours d’eau. Pour habiter une section moins élégante, on n’en paraissait pas moins disposé à fournir son contingent à la masse du public, même dans ces misérables demeures des environs de Madison Street et de Clark Street, où pullulent les Bohêmes, les Polonais, les Italiens et nombre de Chinois échappés des paravents du Céleste-Empire.

 

Donc, tout cet exode se dirigeait vers le vingt-deuxième quartier, tumultueusement, bruyamment, et les quatre-vingts rues qui le desservent ne pourraient jamais suffire à l’écoulement d’une pareille foule.

 

Et c’étaient les diverses classes de la population qui s’entremêlaient dans ce grouillement humain, – fonctionnaires du Federal Building et du Post Office, magistrats de Court House, membres supérieurs de l’hôtel du Comté, conseillers municipaux du City Hall, personnel de cet immense caravansérail de l’Auditorium dont les chambres se comptent par milliers, commis des grands magasins de nouveautés et bazars, ceux de MM. Marshall Field, Lehmann et W. -W. Kimball, ouvriers de ces fabriques de saindoux et de margarine qui produisent un beurre d’excellente qualité à dix cents ou dix sous la livre, travailleurs des ateliers de charronnage du célèbre constructeur Pullmann, venus de leur lointain faubourg du sud, employés de l’importante maison de vente universelle Montgomery Ward and Co, trois mille des ouvriers de M. Mac Cormick, l’inventeur de la fameuse moissonneuse-lieuse, ceux des hauts-fourneaux et laminoirs où se fabrique en grand l’acier Bessemer, ceux des usines de M. J. Mac Gregor Adams qui travaillent le nickel, l’étain, le zinc, le cuivre et raffinent l’or et l’argent, ceux des manufactures de chaussures, où l’outillage est si perfectionné qu’une minute et demie suffit à confectionner une bottine, et aussi les dix-huit cents ouvriers de la maison Elgin, qui livrent au commerce deux mille montres par jour.

 

On voudra bien ajouter à cette énumération déjà longue, le personnel occupé au service des elevators de Chicago, qui est le premier marché du monde pour les affaires de céréales. Il y faudra joindre les agents affectés au réseau de chemins de fer, lesquels, par vingt-sept voies différentes et avec plus de treize cents trains, versent chaque jour cent soixante-quinze mille voyageurs à travers la ville, et ceux des cars à vapeur ou électriques, véhicules funiculaires et autres, qui transportent deux millions de personnes, enfin la population des mariniers et marins d’un vaste port dont le mouvement commercial occupe en une seule journée une soixantaine de navires.

 

Il eût fallu être aveugle pour ne pas apercevoir au milieu de cette foule les directeurs, les rédacteurs, les chroniqueurs, les compositeurs, les reporters des cinq cent quarante journaux, quotidiens ou hebdomadaires, de la presse chicagoise. Il eût fallu être sourd pour ne pas entendre les cris des boursiers, des bulls ou haussiers, des bears ou baissiers, comme s’ils eussent été en train de fonctionner au Board of Trade ou au Wheat Pit, la Bourse des blés. Et autour de ce monde brouhahant s’agitait tout le personnel des banques nationales ou d’États, Corn Exchange, Calumet, Merchants’-Loane Trust and Co, Fort Dearborn, Oakland, Prairie-State, American Trust and Savings, Chicago City Guarantee of North America, Dime Savings, Northern Trust and Co., etc., etc.

 

Et comment oublier dans cette démonstration publique les élèves des collèges et universités, North-western University, Union College of Law, Chicago Manuel-training-school, et tant d’autres, oublier les artistes des vingt-trois théâtres et casinos de la ville, ceux du Grand Opera-House comme ceux de Jacobs’ Clark Street Theater, ceux de l’Auditorium et du Lyceum, oublier les gens des vingt-neuf principaux hôtels, oublier les garçons et servants de ces restaurants assez spacieux pour recevoir vingt-cinq mille convives par heure, oublier enfin les packers ou bouchers de Great Union Stock Yard qui, pour le compte des maisons Armour, Swift, Nelson, Morris et nombre d’autres, abattent des millions de bœufs et de porcs à deux dollars par tête ! Et pourrait-on s’étonner que la Reine de l’Ouest tienne le second rang, après New York, parmi les villes industrielles et commerçantes des États-Unis, puisque ses affaires atteignent le chiffre annuel de trente milliards !

 

On sait que Chicago, à l’exemple des grandes cités américaines, jouit d’une liberté aussi absolue que démocratique. La décentralisation y est complète, et, s’il est permis de jouer sur le mot, quelle attraction l’incitait, ce jour-là, à se centraliser autour de La Salle Street ?

 

Était-ce vers le City Hall que sa population se déversait en masses tumultueuses ? S’agissait-il d’un irrésistible courant de spéculation, de ce qu’on appelle ici un boom, de quelque adjudication de terrains, qui surexcitait toutes les imaginations ?… S’agissait-il d’une de ces luttes électorales qui passionnent les foules, d’un meeting où les républicains conservateurs et les démocrates libéraux se combattraient aux abords du Federal Building ?… S’agissait-il d’inaugurer une nouvelle World’s Columbian Exposition et de recommencer, sous les ombrages de Lincoln Park, le long de Midway Plaisance, les pompes solennelles de 1893 ?…

 

Non, il se préparait une cérémonie d’un tout autre genre, dont le caractère aurait été profondément triste, si ses organisateurs n’eussent dû se conformer aux volontés du personnage qu’elle concernait, en l’accomplissant au milieu de la joie universelle.

 

À cette heure, La Salle Street était entièrement dégagée, grâce aux agents postés en grand nombre à ses deux extrémités. Le cortège, qui se disposait à la parcourir, pourrait donc y dérouler sans obstacle ses flots processionnels.

 

Si La Salle Street n’est pas recherchée des riches Américains à l’égal des avenues de la Prairie, du Calumet, de Michigan, où s’élèvent d’opulentes habitations, c’est néanmoins une des rues les plus fréquentées de la ville. Elle porte le nom d’un Français, Robert Cavelier de La Salle, l’un des premiers voyageurs qui vint en 1679 explorer cette région des lacs, – un nom très justement célèbre aux États-Unis.

 

Vers le centre de La Salle Street, le spectateur, qui aurait pu franchir la double barrière des agents, aurait aperçu, au coin de Gœthe Street, un char attelé de six chevaux, arrêté devant un hôtel de magnifique apparence. En avant et en arrière de ce char, un cortège, rangé en bel ordre, n’attendait que le signal de se mettre en marche.

 

La première moitié de ce cortège comprenait plusieurs compagnies de la milice, toutes en grande tenue sous les ordres de leurs officiers, un orchestre d’harmonie ne comptant pas moins d’une centaine d’exécutants, et un chœur d’orphéonistes de pareil nombre, qui devait, à différentes reprises, mêler ses chants aux accords de cet orchestre.

 

Le char était tendu de draperies d’un rouge étincelant, relevé de bordures argent et or, sur lesquelles s’écartelaient en caractères diamantés les trois lettres W J H. À profusion s’entremêlaient des bouquets ou plutôt des brassées de fleurs, qui eussent été rares partout ailleurs que dans une ville généralement appelée Garden City. Du haut de ce véhicule, digne de figurer au milieu d’une fête nationale, pendaient jusqu’à terre des guirlandes que tenaient à la main six personnes, trois à droite, trois à gauche.

 

À quelques pas derrière, se voyait un groupe d’une vingtaine de personnages, entre autres, James T. Davidson, Gordon S. Allen, Harry B. Andrews, John I. Dickinson, Thomas R. Carlisle, etc., de l’Excentric Club de Mohawk Street, dont Georges B. Higginbotham était le président, des membres des cercles du Calumet de Michigan Avenue, de Hyde Park de Washington Avenue, de Columbus de Monroe Street, d’Union League de Custom House Place, d’Irish American de Dearborn Street, et des quatorze autres clubs de la ville.

 

On ne l’ignore pas, c’est à Chicago que se trouvent le quartier général de la division du Missouri et la résidence habituelle du commandant. Il va donc de soi que ce commandant, le général James Morris, son état-major, les officiers de ses bureaux installés à Pullman Building se pressaient à la suite du groupe susdit. Puis, c’étaient le gouverneur de l’État, John Hamilton, le maire et ses adjoints, les membres du conseil municipal, les commissaires-administrateurs du comté, arrivés tout exprès de Springfield, cette capitale officielle de l’Illinois, dans laquelle sont établis les divers services, et aussi les magistrats de Federal Court qui, contrairement à tant d’autres fonctionnaires, ne relèvent pas du suffrage universel, mais du Président de l’Union.

 

Puis, à la queue du cortège se coudoyait un monde de négociants, d’industriels, d’ingénieurs, de professeurs, d’avocats, de solicitors, de médecins, de dentistes, de coroners, d’attorneys, de shériffs, auxquels allait se joindre l’immense concours du public dès que le cortège déboucherait de La Salle Street.

 

Il est vrai, dans le but de protéger cette queue contre l’envahissement, le général James Morris avait massé de forts détachements de cavalerie, sabre au clair, dont les étendards flottaient sous une brise assez fraîche.

 

La longue description de tous les corps civils ou militaires, de toutes les sociétés et corporations qui prenaient part à cette extraordinaire cérémonie, doit être complétée par ce détail très significatif : les assistants, sans en excepter un seul, portaient une fleur à leur boutonnière, un gardénia qui leur avait été offert par le majordome en habit noir, posté sur le perron de l’hôtel.

 

Au surplus, l’hôtel avait pris un air de fête. Ses girandoles et ses ampoules électriques, ruisselant de lumières, luttaient avec les vifs rayons d’un soleil d’avril. Ses fenêtres, largement ouvertes, déployaient leurs tentures multicolores. Ses domestiques, en grande livrée, s’échelonnaient sur les degrés de marbre de l’escalier d’honneur. Ses salons d’apparat avaient été disposés pour une réception solennelle. Ses salles à manger étaient garnies de tables sur lesquelles étincelaient les surtouts d’argent massif, la merveilleuse vaisselle des millionnaires de Chicago et les coupes de cristal pleines de vins des hauts crûs et du champagne des meilleures marques sous une brise assez fraîche.

 

Enfin, neuf heures sonnèrent à l’horloge de City Hall. Des fanfares éclatèrent à l’extrémité de La Salle Street. Trois hurrahs, poussés unanimement, emplirent l’espace. Au signal du surintendant de police, le cortège s’ébranla, bannières déployées.

 

Tout d’abord, des formidables instruments de l’orchestre s’échappèrent les rythmes enlevants de la « Columbus March » du professeur John K. Paine, de Cambridge. Lent et mesuré, le défilé s’opéra en remontant La Salle Street. Presque aussitôt le char se mit en mouvement au pas de ses six chevaux caparaçonnés luxueusement, empanachés de touffes et d’aigrettes. Les guirlandes de fleurs se tendirent aux mains des six privilégiés, dont le choix semblait dû aux fantaisistes caprices du hasard.

 

Puis, les clubs, les autorités militaires, civiles et municipales, les masses qui suivaient les détachements de cavalerie, s’avancèrent en ordre parfait.

 

Inutile de dire que les portes, les fenêtres, les balcons, les auvents, les toits même de La Salle Street, étaient bondés de spectateurs de tout âge dont le plus grand nombre occupait sa place depuis la veille.

 

Lorsque les premiers rangs du cortège eurent atteint l’extrémité de l’avenue, ils obliquèrent un peu à gauche afin de prendre l’avenue qui longe Lincoln Park. Quel incroyable fourmillement de monde à travers les deux cent cinquante acres de cet admirable enclos que baignent à l’est les eaux frissonnantes du Michigan, avec ses allées ombreuses, ses bosquets, ses pelouses, ses dunes boisées, son lagon Winston, ses monuments élevés à la mémoire de Grant et de Lincoln, et ses champs de parade, et son département zoologique, dont les fauves hurlaient, dont les singes gambadaient pour se mettre à l’unisson de toute cette populaire agitation ! Comme, d’habitude, le parc est à peu près désert pendant la semaine, un étranger aurait pu se demander si ce jour était un dimanche. Non ! c’était bien un vendredi, – le triste et maussade vendredi, – qui tombait, cette année-là, le 3 avril.

 

Bon ! ils ne s’en préoccupaient guère, les curieux, et ils échangeaient leurs réflexions au passage du cortège, dont ils regrettaient sans doute de ne pas faire partie.

 

« Certainement, disait l’un, c’est aussi beau que la cérémonie de dédicace de notre Exposition !

 

– Vrai, répondait l’autre, et ça vaut le défilé du 24 octobre dans Midway Plaisance !

 

– Et les six qui marchent près du char… clamait un marinier de la Chicago-river.

 

– Et qui reviendront la poche pleine ! s’écriait un ouvrier de l’usine Cormick.

 

– En voilà des gagneurs de gros lots, hennissait un énorme brasseur, qui suait la bière par tous ses pores. Je donnerais bien mon pesant d’or pour être à leur place…

 

– Et vous n’y perdriez pas ! répliquait un vigoureux abatteur des Stock Yards.

 

– Une journée qui leur rapportera des paquets de bonnes valeurs !… répétait-on autour d’eux.

 

– Oui !… leur fortune est faite !…

 

– Et quelle fortune !…

 

– Dix millions de dollars à chacun…

 

– Vous voulez dire vingt millions…

 

– Plus près de cinquante que de vingt ! »

 

Lancés comme ils l’étaient, ces braves gens finirent par arriver au milliard, – mot qui est d’ailleurs de conversation courante aux États-Unis. Mais il est à noter que tous ces dires ne reposaient que sur de simples hypothèses.

 

Et maintenant, est-ce que ce cortège allait faire le tour de la ville ?…

 

Eh bien, si le programme comportait une pareille déambulation, la journée n’y pourrait suffire.

 

Quoi qu’il en soit, toujours avec les mêmes démonstrations de joie, toujours au milieu des bruyants éclats de l’orchestre et des chants des orphéonistes qui venaient d’entonner le « To the Son of Art », à travers les hips et les hurrahs de la foule, la longue colonne ininterrompue arriva devant l’entrée de Lincoln Park, à laquelle s’amorce Fullerton Avenue. Elle prit alors sur la gauche et chemina dans la direction de l’ouest, pendant deux milles environ, jusqu’à la branche septentrionale de la rivière de Chicago. Entre les trottoirs, noirs de monde, il y avait assez de largeur pour que le défilé pût s’opérer librement.

 

Le pont franchi, le cortège gagna, par Brand Street, cette magnifique artère qui porte le nom de boulevard Humboldt sur un parcours de onze milles et redescend vers le sud, après avoir couru vers l’ouest. Ce fut à l’angle de Logan Square qu’il suivit cette direction, dès que les agents, non sans peine, eurent dégagé la chaussée entre la quintuple haie des curieux.

 

À partir de ce point, le char roula jusqu’à Palmer Square, et parut devant le parc qui porte également le nom de l’illustre savant prussien.

 

Il était midi. Une halte d’une demi-heure fut faite dans le Humboldt Park, – halte très justifiée, car la promenade devait être longue encore. La foule put se déployer à l’aise sur ces terrains verdoyants, rafraîchis par le courant des eaux vives, et dont la superficie dépasse deux cents acres.

 

Le char arrêté, orchestre et chœurs attaquèrent le « Star Spangled Banner », qui fut couvert d’applaudissements, comme il l’eût été au Music Hall du Casino.

 

Le point le plus à l’ouest, que le programme assignait au cortège, fut atteint, vers deux heures, au parc de Garfield. On le voit, les parcs ne manquent pas à la grande cité illinoise. On en nommerait à tout le moins quinze principaux, – celui de Jackson ne mesure pas moins de cinq cent quatre-vingt-six acres, – et dans leur ensemble ils couvrent deux mille acres[1] de taillis, de halliers, de bosquets et de pelouses.

 

Lorsque l’angle que dessine le boulevard Douglas en obliquant vers l’est eut été dépassé, le défilé reprit cette direction afin d’atteindre Douglas Park, et, de là, par le South West, franchir la branche méridionale de Chicago-river, puis le canal de Michigan qui la longe en amont. Il n’y eut plus qu’à descendre au sud le long de la Western Avenue sur une longueur de trois milles pour rencontrer Gage Park.

 

Trois heures sonnaient alors, et il y eut lieu de faire une nouvelle station avant de revenir vers les quartiers est de la ville.

 

Cette fois, l’orchestre fit rage, jouant avec un entrain extraordinaire les plus vifs deux-quatre, les plus enragés allegros, empruntés au répertoire des Lecocq, des Varney, des Audran et des Offenbach. Il est même incroyable que tout ce monde ne soit point entré en danse sous l’action de ces rythmes de bals publics. En France, personne n’y eût résisté.

 

D’ailleurs, le temps était magnifique, bien qu’il ne laissât pas d’être encore assez froid. Aux premiers jours d’avril, la période hivernale est loin d’avoir pris fin sous le climat de l’Illinois, et la navigation du lac Michigan et de la Chicago-river est généralement interrompue du commencement de décembre à la fin de mars.

 

Mais, quoique la température fût encore basse, l’atmosphère était si pure, le soleil, arrondissant sa courbe sur un ciel sans nuages, versait de si clairs rayons, il semblait tellement « s’être mis de la fête », comme disent les chroniqueurs de la presse officieuse, que tout paraissait devoir marcher à souhait jusqu’au soir.

 

Du reste, la masse du public ne tendait aucunement à diminuer. Si ce n’étaient plus les curieux des quartiers du nord, c’étaient les curieux des quartiers du sud, et ceux-ci valaient ceux-là pour l’animation démonstrative, pour l’enthousiasme des hurrahs qu’ils jetaient au passage.

 

En ce qui concerne les divers groupes, le cortège se conservait tel qu’au début devant l’hôtel de La Salle Street, tel qu’il serait certainement encore au terme de sa longue étape.

 

Au sortir de Gage Park, le char revint directement vers l’est par le boulevard de Garfield.

 

À l’extrémité de ce boulevard se déploie dans toute sa magnificence le parc de Washington, qui embrasse une étendue de trois cent soixante et onze acres.

 

La foule l’encombrait, comme elle le faisait quelques années auparavant, lors de la grande Exposition organisée dans son voisinage. De quatre heures à quatre heures et demie, il y eut un stationnement pendant lequel fut remarquablement exécuté par les orphéonistes, et aux applaudissements de l’innombrable auditoire, l’« In Praise of God » de Beethoven.

 

Puis la promenade reprit sous les ombrages du parc jusqu’à la partie que comprit avec Midway Plaisance l’ensemble de la World’s Columbian Fair, dans la vaste enceinte de Jackson Park, sur le littoral même du lac Michigan.

 

Le char allait-il se diriger vers cet emplacement désormais célèbre ?… S’agissait-il d’une cérémonie qui en rappellerait le souvenir, d’un anniversaire qui, fêté annuellement, ne laisserait jamais oublier cette date mémorable des annales chicagoises ?…

 

Non, après avoir contourné Washington Park Club par Cottage Greve Avenue, les premiers rangs de la milice firent halte devant un parc que les railways entourent de leur multiple réseau d’acier en ce quartier populeux.

 

Le cortège s’arrêta, et, avant de pénétrer sous l’ombrage de chênes magnifiques, les instrumentistes firent entendre l’une des plus entraînantes valses de Strauss.

 

Ce parc était-il donc celui d’un casino, et un immense hall attendait-il là tout ce monde, convié à quelque festival de nuit carnavalesque ?…

 

Les portes venaient de s’ouvrir largement, et les agents ne parvenaient qu’au prix de grands efforts à maintenir la foule, plus nombreuse en cet endroit, plus bruyante, plus débordante aussi.

 

Cette fois, elle n’avait pas envahi le parc que protégeaient divers détachements de la milice, afin de permettre au char d’y pénétrer au terme de cette promenade d’une quinzaine de milles à travers l’immense cité…

 

Ce parc n’était pas un parc… C’était Oakswoods Cemetery, le plus vaste des onze cimetières de Chicago… Et ce char était un char funéraire, qui transportait à sa dernière demeure les dépouilles mortelles de William J. Hypperbone, l’un des membres de l’Excentric Club.

 

II

WILLIAM J. HYPPERBONE.


De ce que MM. James T. Davidson, Gordon S. Allen, Harry B. Andrews, John I. Dickinson, Georges B. Higginbotham, Thomas R. Carlisle, ont été cités parmi les honorables groupes des personnages qui marchaient immédiatement derrière le char, il ne faudrait pas en induire qu’ils fussent les membres les plus en vue de l’Excentric Club.

 

De fait, à vrai dire, ce qu’il y avait seulement d’excentrique dans leur manière de vivre en ce bas monde, c’était d’appartenir au dit club de Mohawk Street. Peut-être ces considérables fils de Jonathan, enrichis dans les multiples et fructueuses affaires de terrains, de salaisons, de pétrole, de chemins de fer, de mines, d’élevage, d’abatage, avaient-ils eu l’intention « d’épater » leurs compatriotes des cinquante et un États de l’Union, le nouveau et l’ancien monde par des extravagances ultra-américaines. Mais leur existence publique ou privée, il faut en convenir, n’offrait rien qui fût de nature à les signaler à l’attention de l’univers. Ils étaient là une cinquantaine, « valant un gros chiffre d’impôt », payant une cotisation élevée, sans relations suivies avec la société chicagoise, très assidus à leurs salons de lecture et de jeu, y lisant nombre de journaux et de revues, y jouant plus ou moins gros jeu comme dans tous les cercles, et se disant parfois, à propos de ce qu’ils avaient fait dans le passé et de ce qu’ils faisaient dans le présent :

 

« Décidément nous ne sommes pas du tout… mais pas du tout excentriques ! »

 

Cependant l’un des membres semblait montrer plus que ses collègues quelques dispositions à l’originalité. Quoiqu’il ne se fût pas encore distingué par une série de bizarreries retentissantes, on croyait pouvoir compter que dans l’avenir il finirait par justifier le nom prématurément porté par le célèbre club.

 

Or, par malheur, William J. Hypperbone venait de mourir. Il est vrai, ce qu’il n’avait jamais fait de son vivant, on dut reconnaître qu’il venait de le faire d’une certaine façon après sa mort, puisque c’était par son expresse volonté que ses funérailles s’accomplissaient ce jour-là au milieu de l’allégresse générale.

 

Feu William J. Hypperbone, à l’époque où s’était brusquement terminée son existence, n’avait pas dépassé la cinquantaine. À cet âge, c’était un bel homme, haut de taille, large d’épaules, fort de buste, d’assez raide attitude, non sans une certaine élégance, une certaine noblesse. Il avait les cheveux châtains qu’il tenait ras, une barbe en éventail dont les soyeux fils d’or se mélangeaient de quelques fils d’argent, les yeux bleu sombre, allumés d’une prunelle ardente sous d’épais sourcils, la bouche, avec son mobilier dentaire au complet, un peu serrée des lèvres dont les commissures se relevaient légèrement, – signe d’un tempérament enclin à la raillerie et même au dédain.

 

Ce superbe type de l’Américain du Nord jouissait d’une santé de fer. Jamais un médecin n’avait tâté son pouls, examiné sa langue, regardé sa gorge, palpé sa poitrine, écouté son cœur, ni pris au thermomètre la température de son corps. Et cependant les médecins ne manquent point à Chicago – non plus que les dentistes, tous d’une grande habileté professionnelle, mais qui n’avaient pas eu l’occasion de l’exercer à son égard.

 

On aurait donc pu se dire qu’aucune machine, – fût-elle de la force de cent docteurs, – n’aurait été capable de le tirer de ce monde pour le transporter dans l’autre, et, pourtant, il était mort, mort sans l’aide de la Faculté, et c’est parce qu’il avait passé de vie à trépas que son char funéraire stationnait alors devant la porte d’Oakswoods Cemetery.

 

Pour compléter le portrait du personnage physique par le portrait du personnage moral, il convient d’ajouter que William J. Hypperbone était d’un tempérament très froid, très positif, et qu’en toutes circonstances il demeurait très maître de lui. S’il trouvait que la vie a du bon, c’est qu’il était philosophe, et, en somme, la philosophie est d’un usage facile, lorsqu’une grande fortune, l’exemption de tout souci de santé et de famille, permettent d’unir la bienveillance à la générosité.

 

On se demandera donc s’il était logique d’attendre quelque acte excentrique d’une nature aussi pratique et aussi pondérée. Y avait-il eu dans le passé de cet Américain un fait de nature à le laisser croire ?…

 

Oui, un seul.

 

À l’âge de quarante ans, William J. Hypperbone avait eu la pensée d’épouser en légitimes noces la plus authentique centenaire du nouveau continent, dont la naissance datait de 1781, le jour même où, pendant la grande guerre, la capitulation de lord Cornwallis obligea l’Angleterre à reconnaître l’indépendance des États-Unis. Or, au moment où il allait la demander en mariage, la digne miss Anthonia Burgoyne fut enlevée dans un accès d’enfantine coqueluche. William J. Hypperbone n’eut donc pas le temps d’être agréé. Toutefois, fidèle à la mémoire de la vénérable demoiselle, il resta célibataire, et cela peut bien passer pour une belle et bonne excentricité.

 

Dès lors, plus rien ne pouvait troubler sa vie, car il n’était pas de cette école du grand poète qui s’est avancé jusqu’à dire en vers magnifiques :

 

Oh ! mort, sombre déesse, où tout rentre et s’efface,

Accueille tes enfants dans ton sein étoilé.

Affranchis-les du temps, du nombre, de l’espace,

Et rends-leur le repos que la vie a troublé !

 

Au vrai, pourquoi William J. Hypperbone eût-il songé à invoquer la sombre déesse ?… Le temps, le nombre, l’espace, l’avaient-ils jamais gêné ici-bas ?… Est-ce que tout ne lui avait pas réussi en ce monde ?… Est-ce qu’il n’était pas le grand favori de la chance qui l’avait toujours et partout comblé de ses faveurs ?… À vingt-cinq ans, jouissant déjà d’une certaine fortune, il avait su la décupler, la centupler, la millupler dans d’heureuses spéculations, à l’abri de tous mauvais aléas. Originaire de Chicago, il n’avait eu qu’à suivre le prodigieux développement de cette ville dont les quarante-six mille hectares, – affirme un voyageur, – qui valaient deux mille cinq cents dollars en 1823, en valent actuellement huit milliards. Ce fut donc dans des conditions faciles, en achetant à bas prix, en revendant à haut prix, des terrains dont quelques-uns trouvèrent acquéreurs à deux et trois mille dollars le yard superficiel pour la construction de maisons à vingt-huit étages, ce fut en y ajoutant diverses parts d’intérêts dans des affaires de railroads, de pétrole, de placers, que William J. Hypperbone put s’enrichir de manière à laisser après lui une fortune énorme. En vérité, miss Anthonia Burgoyne avait eu tort de manquer un si beau mariage.

 

Après tout, s’il n’était pas étonnant que l’inexorable mort eût emporté la centenaire à cet âge, il y avait lieu de s’étonner que William J. Hypperbone, pas même demi-centenaire, en pleine vie, en pleine force, fût allé la rejoindre dans un monde qu’il n’avait aucune raison de croire meilleur.

 

Et, maintenant qu’il n’était plus, à qui reviendraient les millions de l’honorable membre du Club des Excentriques ?

 

Tout d’abord, on s’était demandé si ce club ne serait pas institué légataire universel du premier de ses membres qui eût quitté l’existence depuis sa fondation, – ce qui engagerait peut-être ses collègues à suivre plus tard cet exemple.

 

Il faut savoir que William J. Hypperbone vivait dans le cercle de Mohawk Street plus que dans son hôtel de La Salle Street. Il y prenait ses repas, son repos, ses plaisirs, dont le plus vif – ceci est à noter, – était le jeu, non pas les échecs, non pas le jacquet ou le trictrac, non pas les cartes, ni baccara, ni trente et quarante, ni lansquenet, ni poker, pas davantage le piquet, l’écarté ou le whist, mais celui-là même qu’il avait introduit dans son cercle et auquel il réservait sa préférence.

 

Il s’agit du Jeu de l’Oie, le Noble Jeu plus ou moins renouvelé des Grecs. Impossible de dire à quel point William J. Hypperbone s’y passionnait, – passion qui avait fini par gagner ses collègues. Il s’émotionnait à sauter d’une case à l’autre au caprice des dés, à s’élancer d’oie en oie pour atteindre le dernier de ces hôtes de basse-cour, à se promener sur « le pont », à séjourner dans « l’hôtellerie », à se perdre dans « le labyrinthe », à tomber dans « le puits », à s’emmurer dans « la prison », à se heurter à « la tête de mort », à visiter les cases « du marin, du pêcheur, du port, du cerf, du moulin, du serpent, du soleil, du casque, du lion, du lapin, du pot de fleurs », etc., etc.

 

Il va sans dire que, entre ces opulents personnages de l’Excentric Club, les primes à payer suivant les règles de ce jeu n’étaient pas minces, qu’elles se chiffraient par des milliers de dollars, et que le gagnant, si riche qu’il fût, éprouvait un vif plaisir à empocher la forte somme.

 

Ainsi, depuis une dizaine d’années déjà, William J. Hypperbone passait ses journées à son cercle, se bornant à quelques promenades le long du lac Michigan. Sans jamais avoir eu le goût des Américains pour courir le monde, ses voyages s’étaient bornés aux États-Unis. Donc, pourquoi ses collègues, avec lesquels il n’avait eu que d’excellents rapports, n’hériteraient-ils pas de lui ?… N’étaient-ce pas les seuls de ses semblables auxquels il eût été rattaché par les liens de la sympathie et de l’amitié ?… N’avaient-ils pas chaque jour partagé sa passion immodérée du Noble Jeu de l’Oie, lutté avec lui sur ce terrain où le hasard ménage tant de surprises ?… Tout au moins, William J. Hypperbone n’aurait-il pas eu la pensée de fonder un prix annuel, en l’honneur de celui de ses partenaires qui aurait gagné le plus grand nombre de parties entre le premier janvier et le trente et un décembre ?…

 

Il est temps de déclarer que le défunt ne possédait pas de famille, ni héritier direct ou collatéral, ni aucun parent au degré successible. Or, s’il était mort sans avoir disposé de sa fortune, elle irait naturellement à la république fédérale, laquelle, comme n’importe quel État monarchique, l’accepterait sans se faire prier.

 

D’ailleurs, pour savoir ce qui en était des dernières volontés du défunt, il n’y eut qu’à se à rendre Sheldon Street, n° 17, chez maître Tornbrock, notaire, et à lui demander, d’abord, s’il existait un testament de William J. Hypperbone, ensuite quelles en étaient les clauses et conditions.

 

« Messieurs, répondit maître Tornbrock à MM. Georges B. Higginbotham, le président, et Thomas R. Carlisle, qui furent délégués par l’Excentric Club à l’étude du grave tabellion, je m’attendais à votre visite qui m’honore…

 

– Qui nous honore également, répondirent en s’inclinant les deux membres du club.

 

– Mais, reprit le notaire, avant de s’occuper du testament, il convient de s’occuper des funérailles du défunt…

 

– À ce propos, reprit Georges B. Higginbotham, ne doivent-elles pas être célébrées avec un éclat digne de feu notre collègue ?…

 

– Je n’ai qu’à me conformer aux instructions de mon client, qui sont contenues dans ce pli, répliqua maître Tornbrock, en montrant une enveloppe dont il avait rompu le cachet…

 

– Et ces funérailles seront… interrogea Thomas R. Carlisle.

 

À la fois pompeuses et joyeuses, messieurs, avec accompagnement d’instrumentistes et d’orphéonistes, et aussi avec le concours du public qui ne se refusera pas à pousser de gais hurrahs en l’honneur de William J. Hypperbone…

 

– Je n’espérais pas moins d’un membre de notre Club, repartit le président, en approuvant de la tête.

 

– Il ne pouvait se faire enterrer comme un simple mortel, ajouta Thomas R. Carlisle.

 

– Aussi, reprit maître Tornbrock, William J. Hypperbone a-t-il manifesté sa volonté que la population entière de Chicago fût représentée à ses obsèques par une délégation de six membres tirés au sort dans des circonstances spéciales. En vue de ce projet, il avait, depuis quelques mois, réuni dans une urne les noms de tous ses concitoyens chicagois des deux sexes, compris entre vingt et soixante ans. Hier, comme ses instructions m’en faisaient le devoir, j’ai procédé à ce tirage en présence du maire et de ses adjoints. Puis, aux six premiers individus sortis j’ai donné connaissance par lettre chargée des dispositions du défunt, et je les ai invités à prendre rang en tête du cortège, en les priant de ne point se dérober au devoir de lui rendre les honneurs posthumes…

 

– Et ils se garderont bien d’y manquer, s’écria Thomas R. Carlisle, car il y a lieu de croire qu’ils seront très avantagés par le testateur… si même ils ne sont pas institués ses seuls héritiers…

 

– C’est possible, dit maître Tornbrock, et je n’en serais pas autrement étonné.

 

– Et quelles conditions devaient remplir ces personnes que le sort allait choisir ?… voulut savoir Georges B. Higginbotham.

 

– Une seule, répondit le notaire, – la condition d’être nées et domiciliées à Chicago.

 

– Quoi… pas d’autre ?…

 

– Pas d’autre.

 

– C’est entendu, répondit Thomas R. Carlisle. Et, maintenant, à quelle époque, monsieur Tornbrock, devrez-vous ouvrir le testament ?…

 

– Quinze jours après le décès.

 

– Dans quinze jours seulement ?…

 

– Seulement… comme l’indique cette note qui l’accompagne… par conséquent le 15 avril…

 

– Et pourquoi ce délai ?…

 

– Parce que mon client a voulu, avant de mettre le public au courant de ses dernières volontés, que la certitude eût été acquise qu’il était irrévocablement passé de vie à trépas.

 

– Un homme pratique, notre ami Hypperbone ! affirma Georges B. Higginbotham.

 

– On ne saurait trop l’être en ces graves circonstances, ajouta Thomas Carlisle, et à moins de se faire incinérer…

 

– Et encore, se hâta de déclarer le notaire, risque-t-on d’être brûlé vivant…

 

– Sans doute, ajouta le président, mais, cela fait, on est au moins sûr d’être mort ! »

 

Quoi qu’il en soit, il n’avait point été question d’incinération pour le corps de William J. Hypperbone, et c’était en bière que le défunt avait été déposé sous les draperies du char funèbre.

 

Il va de soi, lorsque la nouvelle du décès de William J. Hypperbone s’était répandue dans la ville, qu’elle y avait produit un prodigieux effet.

 

Voici ce qui fut connu dès la première heure.

 

Le 30 mars, dans l’après-midi, l’honorable membre de l’Excentric Club était assis avec deux de ses collègues devant la table du Noble Jeu de l’Oie. Il venait de faire le coup initial, soit neuf amené par six et trois, – début des plus heureux – qui l’envoyait à la cinquante-sixième case.

 

Soudain sa face se congestionne, ses membres se raidissent. Il veut se lever, il le fait en chancelant, étend les mains, et fût tombé sur le parquet, si John T. Dickinson et Harry B. Andrews ne l’eussent reçu dans leurs bras et déposé sur un divan.

 

Il fallait au plus tôt se pourvoir d’un médecin. Il en vint deux. Leur déclaration fut que William J. Hypperbone avait succombé à une congestion cérébrale, que tout était fini, et Dieu sait s’ils se connaissaient en morts, le docteur H. Burnham de Cleveland Avenue et le docteur S. Buchanan de Franklin Street !

 

Une heure après, le défunt avait été transporté dans sa chambre à son hôtel, où maître Tornbrock, aussitôt prévenu, était accouru sans perdre un instant.

 

Le premier soin du notaire fut d’ouvrir celui des plis qui renfermait les dispositions du défunt relativement à ses obsèques. En premier lieu, il était invité à tirer au sort les six personnes qui devaient se joindre au cortège, et dont les noms étaient contenus avec d’autres par centaines de mille dans une urne énorme dressée au centre du hall.

 

Lorsque cette bizarre clause fut connue, on se figure aisément quelles nuées de journalistes assaillirent maître Tornbrock, aussi bien les reporters du Chicago Tribune, du Chicago Inter-Ocean, du Chicago Evening journal, qui sont républicains ou conservateurs, que ceux du Chicago Globe, du Chicago Herald, du Chicago Times, du Chicago Mail, du Chicago Evening Post, qui sont démocrates ou libéraux, que ceux du Chicago Daily News, du Daily News Record, de la Freie Presse, du Staats Zeitung, de politique indépendante. L’hôtel de La Salle Street ne se désemplit pas de toute la demi-journée. Et ce que ces dénicheurs de nouvelles, ces fournisseurs de faits divers, ces rédacteurs de chroniques sensationnelles, ces reporters – pour ne pas dire ces « reportiers » – voulaient s’arracher les uns aux autres, ce n’étaient point les détails relatifs à la mort de William J. Hypperbone, les causes qui l’avaient si inopinément produite au moment du fameux coup de dés de neuf par six et trois… Non ! c’étaient les noms des six privilégiés qui allaient sortir de l’urne.

 

Maître Tornbrock, accablé par le nombre, s’en tira en homme éminemment pratique, – ce que sont d’ailleurs, et à un degré rare, la plupart de ses compatriotes. Il offrit de mettre ces noms aux enchères, de les livrer au journal qui les payerait du prix le plus élevé, sous cette réserve que la somme encaissée serait partagée entre deux des vingt et un hôpitaux de la ville.

 

Ce fut la Tribune qui l’emporta sur ses concurrents. Dix mille dollars, elle poussa les enchères jusqu’à dix mille dollars, après une lutte acharnée contre le Chicago Inter-Ocean.

 

Ils se frottèrent les mains, ce jour-là, les administrateurs de Charitable Eye and Ear Illinois Infirmary, 237, W. Adams Street, et ceux de Chicago Hospital for Women and Children, W. Adams, Corner Paulina !

 

Mais aussi quel succès le lendemain pour la puissante feuille, et quel bénéfice elle réalisa avec un tirage supplémentaire de deux millions cinq cent mille numéros ! Il fallut en fournir par centaines de mille aux cinquante et un États dont l’Union se composait à cette époque.

 

« Les noms, criaient ses porteurs, les noms de ces mortels heureux entre tous, que le scrutin avait choisis parmi la population chicagoise ! »

 

Ils étaient les six « chançards » comme on les appela en empruntant cette expression au dictionnaire que l’Académie française finira par enrichir de ce nouveau mot, – ou abréviativement les « Six ».

 

Du reste, la Tribune était coutumière de ces audaces tapageuses, et que ne pouvait oser le si bien informé journal de Dearborn and Madison Street, lequel marche sur un budget d’un million de dollars, et dont les actions, émises à mille dollars, en valent aujourd’hui vingt-cinq mille ?…

 

En outre, sans parler de ce numéro du 1er avril, la Tribune publia les six noms sur une liste spéciale, que ses agents distribuèrent à profusion jusque dans les plus lointaines bourgades de la république des États-Unis.

 

Voici, dans l’ordre où le sort les avait désignés, ces noms qui allaient courir le monde pendant de longs mois au milieu d’extraordinaires péripéties, dont n’aurait pu se faire une idée le plus imaginatif des romanciers de Franco :

 

Max Réal,

Tom Crabbe,

Hermann Titbury,

Harris T. Kymbale,

Lissy Wag,

Hodge Urrican.

 

On le voit, de ces six personnages cinq appartenaient au sexe fort et un seul au sexe faible, – si tant est que cette qualification puisse se justifier, lorsqu’il s’agit des femmes américaines.

 

Cependant la curiosité publique ne devait pas être entièrement satisfaite à la première heure. Quels étaient les porteurs de ces six noms, où demeuraient-ils, à quelle classe de la société appartenaient-ils, la Tribune ne put tout d’abord en informer ses innombrables lecteurs.

 

Et même étaient-ils encore vivants à cette époque, les élus de ce scrutin posthume ?… Cette question s’imposait.

 

En effet, la mise en urne des noms datait de quelque temps déjà, de quelques mois, et en admettant que personne de ceux que le sort avait désignés ne fût décédé, il se pouvait qu’un ou plusieurs eussent quitté l’Amérique.

 

D’ailleurs, s’ils étaient en mesure de le faire, et bien qu’ils n’eussent point été consultés à ce sujet, ils viendraient prendre place autour du char – sur cela nulle hésitation. Était-il supposable qu’ils répondissent par un refus, qu’ils ne se rendissent pas à l’invitation bizarre mais sérieuse de William J. Hypperbone, – excentrique au moins après son trépas, – qu’ils renonçassent aux avantages que leur réservait, à n’en pas douter, le testament déposé dans l’étude de maître Tornbrock ?…

 

Non ! ils seraient tous là, car ils pouvaient avec juste raison se considérer comme les héritiers de la grosse fortune du défunt, et l’héritage échapperait certainement aux gourmandes convoitises de l’État.

 

Et, on le vit bien, lorsque, trois jours plus tard, les « Six », sans même se connaître, parurent sur le perron de l’hôtel de La Salle Street, devant le notaire, lequel après avoir constaté l’identité de chacun, remit entre leurs mains les guirlandes du char.

 

Aussi, de quelle curiosité ils furent l’objet, et de quelle envie également ! Par ordre de William J. Hypperbone, tout signe de deuil devant être proscrit de ces extraordinaires funérailles, ils s’étaient conformés à cette clause publiée dans les journaux, ils avaient revêtu des habits de fête, – habits dénotant par leur qualité et leur coupe que ces personnages appartenaient à des classes de la société fort différentes.

 

Voici dans quel ordre ils furent placés :

 

Au premier rang : Lissy Wag à droite, Max Réal à gauche.

 

Au deuxième rang : Hermann Titbury à droite, Hodge Urrican à gauche.

 

Au troisième rang : Harris T. Kymbale à droite, Tom Crabbe à gauche.

 

Mille hurrahs les saluèrent, lorsque ces dispositions eurent été prises, – hurrahs auxquels les uns répondirent par un geste aimable, et auxquels les autres ne répondirent pas.

 

Et c’est ainsi qu’ils s’étaient mis en marche, dès que le signal eut été donné par le surintendant de police, et qu’ils avaient suivi, pendant une huitaine d’heures, les rues, les avenues, les boulevards de la grande cité chicagoise.

 

Assurément, les six invités aux obsèques de William J. Hypperbone ne se connaissaient pas, mais ils ne tarderaient pas à faire connaissance. Et qui sait, tant l’avidité humaine est insatiable, si ces candidats à la future succession ne se considéraient point déjà comme des rivaux, et s’ils ne craignaient pas qu’elle ne fût dévolue à un seul héritier, au lieu d’être partagée entre six !…

 

On a vu comment s’accomplirent ces funérailles, au milieu de quel prodigieux concours du public elles déroulèrent leurs pompes depuis La Salle Street jusqu’au cimetière d’Oakswoods, de quels morceaux de chant ou d’orchestre, qui n’avaient rien de funèbre, elles furent accompagnées, et quelles joyeuses acclamations sur le parcours du cortège furent poussées en l’honneur du défunt !

 

Et, maintenant, il n’y avait plus qu’à pénétrer dans l’enceinte des morts, et à déposer au fond de son tombeau, pour y dormir de l’éternel sommeil, celui qui fut William J. Hypperbone du Club Excentriques.

 

III

OAKSWOODS.


Ce nom d’Oakswoods indique que l’emplacement occupé par le cimetière fut autrefois couvert d’une forêt de chênes, l’arbre par excellence de ces vastes solitudes de l’Illinois, jadis dénommées Prairie State à cause de l’exubérance de sa végétation.

 

De tous les monuments funéraires qu’il contenait – plusieurs de haut prix – aucun ne pouvait être comparé à celui que William J. Hypperbone avait fait édifier quelques années avant pour son usage personnel.

 

On le sait, les cimetières américains, comme les cimetières anglais, sont de véritables parcs. Rien n’y manque de ce qui peut enchanter le regard, ni pelouses, ni ombrages, ni eaux courantes. Il ne semble pas que l’âme puisse s’y attrister. Les oiseaux y gazouillent plus joyeusement qu’ailleurs, peut-être parce que leur sécurité est complète en ces champs consacrés au suprême repos.

 

C’était près d’un petit lac aux eaux calmes et transparentes que s’élevait le mausolée construit sur les plans et par les soins de l’honorable William J. Hypperbone. Ce monument, dans le goût de l’architecture anglo-saxonne, se prêtait à toutes les fantaisies de ce style gothique qui touche à la Renaissance. Il tenait à la fois de la chapelle par sa façade, surmontée d’un clocher dont la flèche pointait à une centaine de pieds au-dessus du sol, de la villa ou du cottage par la disposition de sa toiture et de ses fenêtres doublées de Windows en forme de miradors à vitrail colorié.

 

Le clocher, orné de crosses et de fleurons, supporté sur les contreforts de la façade, renfermait une cloche d’une sonorité puissante, qui battait les heures de l’horloge lumineuse posée à sa base. La voix métallique de cette cloche, lorsqu’elle s’échappait à travers les auvents ajourés et dorés, se faisait entendre, au delà de l’enceinte d’Oakswoods, jusqu’aux rives du Michigan.

 

Le monument mesurait cent vingt pieds de longueur sur une largeur de soixante à son transept. Il affectait en plan géométral la forme d’une croix latine, terminée par une abside en rotonde. La grille qui l’entourait, beau travail de ferronnerie d’aluminium, s’appuyait de distance en distance aux colonnes des lampadaires. Au delà se groupaient de magnifiques arbres d’une verdure persistante entre lesquels s’encadrait le superbe mausolée. La porte de cette grille, ouverte alors, donnait accès sur une allée bordée de massifs et de corbeilles jusqu’au pied d’un perron de cinq marches de marbre blanc. Au fond du large palier s’évidait un portail aux battants de bronze dont les découpures représentaient des entrelacements de fruits et de fleurs.

 

Cette entrée desservait une antichambre, meublée de divans à gros clous d’or et ornée d’une jardinière de porcelaine chinoise dont les bouquets étaient fréquemment rafraîchis. À la voûte pendait un lustre de cristal à sept branches, garni d’ampoules électriques. Par des bouches de cuivre, ménagées aux angles, s’évaporait la température égale et douce d’un calorifère, entretenu pendant la saison froide par le gardien d’Oakswoods, et qui fournissait l’air chaud à l’intérieur du monument.

 

En poussant les panneaux de glace d’une porte faisant face au portail du perron, on pénétrait dans la pièce principale de l’édifice C’était un hall spacieux, de forme circulaire, où se déployait le luxe extravagant permis à un archi-millionnaire, qui veut se continuer après sa mort les opulences de sa vie. À l’intérieur la lumière se versait généreusement par le plafond de verre dépoli qui fermait la partie supérieure de la voûte. À la surface des murs couraient des arabesques, des rinceaux, des listels, des bossages, des fleurons, des vermicules, aussi finement dessinés et sculptés que ceux d’un Alhambra. Leur base disparaissait derrière les divans aux étoffes éclatantes. Çà et là se dressaient des statues de bronze et de marbre, faunes et nymphes. Entre les piliers d’un stuc éblouissant, sur lesquels reposaient les nervures de la voûte, on pouvait admirer quelques tableaux de maîtres modernes, la plupart des paysages, dans leurs bordures d’or piquées de points lumineux. D’épaisses bandes de tapis moelleux recouvraient le pavé décoré de mosaïques miroitantes.

 

Au delà du hall, au fond du mausolée s’arrondissait l’abside, éclairée par une large verrière dont les splendides vitraux s’enflammaient lorsque le soleil, à son déclin, les frappait de ses obliques rayons. Cette abside était garnie de tous les objets de l’ameublement moderne. Fauteuils, chaises, rockings-chairs, canapés, l’encombraient dans un désordre voulu. Sur une table gisaient pêle-mêle livres et brochures, journaux et revues de l’Union et de l’étranger. Derrière ses vitres, un dressoir, pourvu de sa vaisselle, offrait les diverses variétés d’un en-cas toujours servi, chaque jour renouvelé, conserves délicates, onctueuses, sandwiches, gâteaux secs, flacons de vins fins, fioles de liqueurs qui étincelaient de marques illustrées. Quel endroit heureusement disposé, on l’avouera, pour la lecture, la sieste ou le luncheon !

 

Au centre du hall, baigné de la lumière que le dôme laissait filtrer par les glaces, se dressait un tombeau de marbre blanc, enrichi de fines sculptures, dont les angles reproduisaient la figure d’animaux héraldiques. Ce tombeau, entouré d’un cercle d’ampoules en pleine incandescence, était ouvert, et la pierre qui devait s’y rabattre avait été redressée. C’était là qu’allait être placé le cercueil dans lequel le corps de William J. Hypperbone reposait sur son capitonnage de satin blanc.

 

Assurément un tel mausolée ne pouvait inspirer des idées funèbres. Il évoquait plutôt la joie que la tristesse. À travers l’air pur qui le remplissait, on ne sentait pas ce frôlement des ailes de la mort, qui palpitent au-dessus des tombes d’un cimetière. Et, pour tout dire, n’était-ce pas le monument digne de l’original Américain à qui on devait le si peu attristant programme de ses funérailles, et devant lequel allait s’achever cette cérémonie, où les chants d’allégresse s’étaient mêlés aux joyeux hurrahs de la foule ?

 

Il est à noter que William J. Hypperbone ne manquait jamais de venir deux fois chaque semaine, le mardi et le vendredi, passer quelques heures à l’intérieur de son mausolée. De temps en temps, plusieurs de ses collègues l’accompagnaient. En somme, c’était un lieu de conversation des plus confortables et des plus tranquilles. Étendus sur les divans de l’abside, assis devant la table, ces honorables personnages faisaient la lecture, s’entretenaient de la politique du jour du cours des valeurs et des marchandises, des progrès du jingoïsme, autrement dit du chauvinisme dans les diverses classes de la société, des avantages ou des désavantages du bill Mac Kinley dont les esprits sérieux se préoccupaient sans cesse. Et, tandis qu’ils devisaient ainsi, les domestiques présentaient les plateaux du lunch. Puis, l’après-midi écoulée en des conditions si agréables, les équipages remontaient Grove Avenue et ramenaient à leurs hôtels les membres de l’Excentric Club.

 

 

 
Il va sans dire que nul ne pouvait pénétrer, si ce n’est le propriétaire, dans son « cottage d’Oakswoods », comme il l’appelait. Le gardien du cimetière, chargé de l’entretien dudit cottage, en possédait seul une seconde clef.

 

Décidément, si William J. Hypperbone ne s’était guère distingué de ses semblables dans les actes de sa vie publique, du moins sa vie privée, partagée entre le cercle de Mohawk Street et le mausolée d’Oakswoods, présentait-elle certaines bizarreries qui permettaient de le ranger parmi les excentriques de son temps.

 

Il n’aurait plus manqué, pour reculer l’excentricité à ses dernières limites, que le défunt n’eût pas réellement trépassé. Or, ses héritiers, quels qu’ils fussent, pouvaient être rassurés à cet égard. Il n’y avait pas là un cas de mort apparente, mais un cas de mort définitive.

 

À cette époque, d’ailleurs, on appliquait déjà les rayons ultra X du professeur Friedrich d’Elbing (Prusse), connus sous le nom de « kritiskshalhen ». Ces rayons possèdent une force de pénétration si intense qu’ils traversent le corps humain, et jouissent de cette propriété singulière de produire des images photographiques différentes suivant que le corps traversé est mort ou vivant.

 

Or, l’épreuve avait été tentée sur William J. Hypperbone, et les images obtenues ne pouvaient laisser aucun doute dans l’esprit des médecins. La « défunctuosité », – ce fut le mot dont ils se servirent dans leur rapport, – était certaine, et ils n’auraient pas à se reprocher l’erreur d’une inhumation trop hâtive.

 

Il était cinq heures quarante-cinq, lorsque le char franchit la porte d’Oakswoods. C’était dans la partie médiane du cimetière, à la pointe du lagon, que se dressait le monument. Le cortège, dans son ordre immuable, accru d’une foule plus bousculante que les agents avaient grand’peine à maintenir, se dirigea vers le lagon sous le couvert des grands arbres.

 

Le char s’arrêta devant la grille, dont les candélabres jetaient les éblouissantes clartés de leurs lampes à arc au milieu des premières ombres du soir.

 

En somme, une centaine d’assistants au plus pourraient trouver place à l’intérieur du mausolée. Si donc le programme des obsèques comportait encore quelques numéros, il faudrait qu’ils fussent exécutés à l’extérieur.

 

Et, en effet, les choses allaient se passer de la sorte. Le char arrêté, les rangs se resserrèrent, tout en respectant les six teneurs de guirlandes, qui devaient accompagner le cercueil jusqu’à son tombeau.

 

Il s’élevait un bruit confus de cette foule, avide de voir, avide d’entendre. Mais peu à peu le tumulte s’apaisa, les groupes s’immobilisèrent, les murmures s’éteignirent, le silence régna autour de la grille.

 

C’est alors que furent prononcées les paroles liturgiques par le révérend Bingham, qui avait suivi le défunt jusqu’à sa dernière demeure. L’assistance les écouta avec recueillement, et à cet instant, à cet instant seul, les obsèques prirent un caractère religieux.

 

À ces paroles, dites d’une voix pénétrante qui s’entendit au loin, succéda l’exécution de la célèbre marche de Chopin, d’un effet si pénétrant dans les cérémonies de ce genre. Mais peut-être l’orchestre l’enleva-t-il d’un mouvement un peu plus vif que ne le portent les indications du maître symphoniste, – mouvement qui correspondait mieux aux dispositions de l’auditoire et aussi du décédé. On était loin des sentiments dont Paris s’inspira aux funérailles de l’un des fondateurs de la République, lorsque la Marseillaise, d’une tonalité si éclatante, fut jouée sur le mode mineur. Après ce morceau de Chopin, le clou du programme, un des collègues de William J. Hypperbone, celui avec lequel il s’était lié d’une plus étroite amitié, le président Georges B. Higginbotham, se détacha du groupe, vint se placer devant le char, et alors, dans une brillante oraison, il retraça en termes apologétiques le curriculum vitae de son ami.

 

À vingt-cinq ans, déjà possesseur d’une certaine fortune, William J Hypperbone sut la faire fructifier… Et ses heureuses acquisitions de terrains, dont le yard superficiel vaut actuellement ce qu’il faudrait d’or pour le couvrir… Et son élévation au rang des millionnaires de la cité… autant dire les grands citoyens des États-Unis d’Amérique… Et l’actionnaire avisé des puissantes compagnies des railroads de la Fédération… Et le prudent spéculateur, lancé dans les affaires qui rapportent de gros intérêts… Et le généreux donateur, toujours prêt à souscrire aux emprunts de son pays le jour où son pays eût éprouvé le besoin d’emprunter, besoin qu’il n’éprouva pas… Et le distingué collègue que perdait en lui le Club des Excentriques, le membre sur lequel on comptait pour l’illustrer… l’homme qui, si son existence se fût prolongée au delà de la cinquantaine, eût étonné l’univers… D’ailleurs, il est de ces génies qui ne se révèlent que lors qu’ils ne sont plus !… Sans parler de ses funérailles, accomplies dans les circonstances que l’on sait, au milieu du concours d’une population tout entière, il était à croire que les suprêmes volontés de William J. Hypperbone imposeraient des conditions exceptionnelles à ses héritiers… Nul doute que son testament contint des clauses de nature à provoquer l’admiration des deux Amériques… qui valent à elles seules les quatre autres parties du monde ! »

 

Ainsi parla Georges B. Higginbotham, non sans produire une générale émotion. Il semblait que William J. Hypperbone allait apparaître aux yeux de la foule, agitant, d’une main, l’acte testamentaire qui devait immortaliser son nom, et de l’autre, versant sur la tête des « Six » les millions de sa fortune !…

 

Au discours du plus intime des amis du défunt, le public répondit par des murmures flatteurs, qui gagnèrent peu à peu jusqu’aux derniers rangs dans l’enceinte d’Oakswoods. Ceux qui avaient entendu communiquèrent leur impression à ceux qui n’avaient pu entendre, et qui ne furent pas les moins attendris de l’auditoire.

 

Puis, l’orphéon et l’orchestre, unis dans un bruyant ensemble de voix et d’instruments, exécutèrent le formidable « Halleluyah » du Messie de Handel.

 

La cérémonie touchait à sa fin, les numéros du programme étaient épuisés, et, cependant, on eût dit que le public s’attendait à quelque chose d’extraordinaire, peut-être de surnaturel. Oui ! telle était la surexcitation des esprits que personne n’eût trouvé surprenante une modification soudaine aux lois de la nature, quelque figure allégorique apparaissant dans le ciel, ainsi qu’autrefois à Constantin la croix de l’in hoc signo vinces, l’arrêt subit du soleil, comme au temps de Josué, afin d’éclairer cette grande manifestation pendant une heure encore, enfin un de ces faits miraculeux, dont les plus farouches libres-penseurs n’eussent pu nier l’authenticité…

 

Mais, cette fois, l’immutabilité des lois de la nature resta intacte, et l’univers ne fut point troublé par des phénomènes d’ordre supérieur.

 

Le moment était venu de retirer la bière du char, de la conduire à l’intérieur du hall, de la déposer dans le tombeau. Elle devait être portée par huit domestiques du défunt, revêtus de leur livrée de gala. Ils s’approchèrent, la dégagèrent des tentures qui la recouvraient, la placèrent sur leurs épaules, et se dirigèrent vers la porte de la grille.

 

Les « Six » marchaient dans l’ordre et à la place qu’ils avaient conservé depuis le départ de l’hôtel de La Salle Street. Ceux de droite tinrent de la main gauche, ceux de gauche tinrent de la main droite les poignées d’argent du cercueil, conformément à l’invitation qui leur fut faite par le maître des cérémonies.

 

Les membres de l’Excentric Club, les autorités civiles et militaires marchaient à leur suite. Puis, la porte de la grille se referma, et c’est à peine si l’antichambre, le hall, l’abside du mausolée suffisaient à les contenir tous.

 

Au dehors se massèrent les autres invités du cortège, la foule se rabattit des divers points du cimetière d’Oakswoods, et des grappes humaines se suspendirent aux branches des arbres qui entouraient le monument.

 

En cet instant, les trompettes de la milice éclatèrent à crever les poumons qui les emplissaient de leurs souffles, et l’on aurait pu se croire dans la vallée de Josaphat au début des grandes assises du jugement dernier.

 

Alors se fit un immense lâcher d’oiseaux, enrubannés de bandelettes multicolores, qui s’éparpillèrent à la surface du lagon, au-dessus des ramures, poussant de joyeux cris de délivrance, et il sembla que l’âme du défunt, emportée dans leur vol, s’enlevait à travers les profondeurs du ciel.

 

Dès que les degrés du perron eurent été gravis, le cercueil franchit le premier portail, puis le second, s’arrêta à quelques pas du tombeau, dans lequel les porteurs l’introduisirent.

 

La voix du révérend Bingham se fit de nouveau entendre, demandant à Dieu d’ouvrir largement les portes célestes à feu William J. Hypperbone et de lui assurer l’éternelle hospitalité du Ciel.

 

« Honneur à l’honorable Hypperbone ! prononça d’une voix haute et claire le maître des cérémonies.

 

– Honneur… honneur… honneur ! » répétèrent par trois fois les assistants.

 

Et, après eux, au dehors, des milliers de bouches lancèrent ce dernier adieu dans l’espace.

 

Alors les « Six » firent processionnellement le tour du tombeau, reçurent le salut de Georges B. Higginbotham au nom des membres de l’Excentric Club, et se disposèrent à quitter le hall.

 

Il n’y avait plus qu’à laisser retomber la lourde plaque de marbre, où seraient gravés les noms et titres du défunt.

 

Maître Tornbrock fit quelques pas en avant, puis après avoir tiré de sa poche la note relative aux funérailles, il en lut les dernières lignes ainsi conçues :

 

« Ma volonté est que mon tombeau reste ouvert pendant douze jours encore, et que, ce délai écoulé, dans la matinée du dit douzième jour, les six personnes désignées par le sort qui ont suivi mes funérailles viennent déposer leurs cartes de visite sur mon cercueil. Alors, la pierre tombale sera mise en place, et maître Tornbrock viendra, le dit jour, à midi sonnant, dans la salle de l’Auditorium, donner lecture de mon testament qui est entre ses mains. »

 

« WILLIAM J. HYPPERBONE. »

 

Décidément, c’était un original, le défunt, et qui sait si cette originalité posthume serait la dernière ?…

 

L’assistance se retira, et le gardien du cimetière referma les portes du monument, puis celle de la grille.

 

Il était près de huit heures. Le temps n’avait pas cessé de se tenir au beau. Il semblait même que la sérénité du ciel fût plus complète encore au milieu des primes ombres du soir. D’innombrables étoiles scintillaient au firmament, ajoutant leur douce clarté à celle des lampadaires qui brillaient autour du mausolée.

 

La foule s’écoula lentement par les diverses issues du cimetière, désireuse de repos à la fin d’une si fatigante journée. Pendant quelques instants, un tumultueux bruit de pas troubla les rues avoisinantes, et la tranquillité régna enfin dans ce lointain quartier d’Oakswoods.

 

IV

LES « SIX ».


Le lendemain, Chicago vaquait à ses multiples occupations. Les divers quartiers avaient repris leur physionomie quotidienne. Si la population ne se déroulait plus, comme la veille, le long des avenues et des boulevards, sur le passage d’un convoi funèbre, elle ne s’en intéressait pas moins aux surprises que lui réservait sans doute le testament de William J. Hypperbone. Quelles clauses renfermait-il, quelles obligations, bizarres ou non, imposait-il aux « Six », et comment seraient-ils mis en possession de son héritage, en admettant que tout cela n’aboutît pas à quelque mystification d’outre-tombe, bien digne d’un membre de l’Excentric Club ?…

 

Eh bien, cette éventualité, personne n’eût voulu l’admettre. On se refusait à croire que miss Lissy Wag, MM. Urrican, Kymbale, Titbury, Crabbe et Réal dussent ne trouver dans cette affaire que beaucoup de déceptions avec beaucoup de ridicule.

 

Assurément, il y aurait eu un moyen très simple de satisfaire la curiosité publique, d’une part, et de l’autre d’arracher les intéressés à cette incertitude qui menaçait de leur couper l’appétit et le sommeil. Il suffisait d’ouvrir le testament et d’en prendre connaissance. Mais défense formelle était faite de procéder avant le 15 courant, et maître Tornbrock n’eût jamais consenti à enfreindre les conditions imposées par le testateur. Le 15 avril, dans la salle du théâtre de l’Auditorium, en présence de la nombreuse assistance qu’elle pourrait contenir, il serait donné lecture du testament de William J. Hypperbone – le 15 avril, à midi, – pas un jour plus tôt, pas une minute plus tard.

 

Donc, obligation de se résigner, – ce qui, d’ailleurs, ne ferait qu’accroître la surexcitation des cerveaux chicagois à mesure que s’approcherait la date fatale. Au surplus, les deux mille deux cents journaux quotidiens, les quinze mille autres publications hebdomadaires, mensuelles, bi-mensuelles des États-Unis, allaient entretenir cette surexcitation. Et, au total, s’ils ne pouvaient, même par supposition, pressentir les secrets du défunt, ils se promettaient de soumettre chacun des « Six » aux tortures de l’interview et tout d’abord d’établir leur situation sociale.

 

Lorsqu’il aura été dit que la photographie ne se laisserait pas devancer par les journaux, que des portraits en grand ou en petit, en pied, en tête ou en buste, ne tarderaient pas à être jetés dans la circulation par centaines de mille, on admettra sans peine que les « Six » fussent destinés à prendre rang parmi les personnages les plus en vue des États-Unis d’Amérique.

 

Les reporters du Chicago Mail, qui se présentèrent chez Hodge Urrican, 73, Randolph Street, se virent assez mal accueillis.

 

« Qu’est-ce que vous me voulez, leur fut-il répondu avec une violence nullement affectée. Je ne sais rien !… Je n’ai rien à vous dire !… J’ai été invité à suivre le cortège, je l’ai suivi !… Et encore y en avait-il cinq comme moi, en file, près du char… cinq que je ne connais ni d’Adam ni d’Ève !… Et si cela finissait mal pour quelques-uns d’entre eux, cela ne m’étonnerait pas !… J’étais là comme un chaland à la remorque d’un tug, sans pouvoir écumer à mon aise en épanchant ma bile !… Ah ! ce William Hypperbone, – Dieu ait son âme et qu’il la garde surtout, – s’il m’a joué, s’il me force à amener mon pavillon devant ces cinq intrus, qu’il prenne garde à lui, et, tout défunt, tout enterré qu’il est, dussé-je attendre jusqu’au jugement dernier, je saurai bien…

 

– Mais, lui objecta un des reporters courbés sous cette rafale, rien ne vous autorise à croire, monsieur Urrican, que vous soyez exposé à une mystification… que vous ayez à regretter d’avoir été un des élus du sort… Et, quand vous n’auriez pour votre part qu’un sixième de l’héritage…

 

– Un sixième… un sixième !… riposta le bouillant interviewé d’une voix de tonnerre. Et ce sixième… suis-je seulement assuré de le toucher intégralement ?…

 

– Calmez-vous, de grâce…

 

– Je ne me calmerai pas… Il n’est pas dans ma nature de me calmer !… J’ai l’habitude des tempêtes, et je me suis toujours montré plus tempétueux qu’elles…

 

– Il ne s’agit pas de tempêtes, fit observer le reporter… L’horizon est serein…

 

– C’est ce que nous verrons, monsieur, s’écria l’irascible Américain, et si vous occupez le public de ma personne, de mes faits, de mes gestes, attention à ce que vous direz… ou vous aurez affaire au commodore Urrican ! »

 

C’était, en effet, un commodore, Hodge Urrican, officier de la marine des États-Unis, à la retraite depuis six mois, – ce dont il ne pouvait se consoler, – un bon et brave marin, en somme, qui avait toujours su faire son devoir devant le feu de l’ennemi comme devant le feu du ciel. Malgré ses cinquante-deux ans, il n’avait rien perdu de son irritabilité naturelle. Que l’on se figure un homme vigoureusement constitué, taille élevée, carrure puissante, tête forte à gros yeux roulant sous des sourcils en broussaille, front un peu bas, cheveux tondus de près, menton carré agrémenté d’une barbiche qu’il fourrage sans cesse d’une main fébrile, bras solidement emmanchés, jambes régulièrement arquées, imprimant au torse ce mouvement de roulis spécial aux gens de mer. D’un caractère emporté, toujours le mors aux dents, incapable de se posséder, aussi désagréable que le peut être une créature humaine dans la vie privée comme dans la vie publique, on ne lui connaissait pas un ami. Il serait surprenant qu’un pareil type eût été marié. Aussi ne l’était-il pas, et « quelle chance pour sa femme », répétaient volontiers les mauvais plaisants. Il appartenait à cette catégorie de violents que la colère fait pâlir en déterminant un spasme du cœur, dont le corps se porte en avant, comme pour l’attaque, dont les pupilles ardentes sont en un perpétuel état de contraction, et dans la voix desquels il y a de la dureté, alors même qu’ils sont calmes, et du rugissement, quand ils ne le sont pas.

 

Lorsque les chroniqueurs du Chicago Globe vinrent frapper à la porte de l’atelier de South Halsted Street, au numéro 3997, – la rue est de belle longueur, on le voit, – ils ne trouvèrent personne au logis, si ce n’est un jeune noir de dix-sept ans au service de Max Réal qui leur ouvrit.

 

« Où est ton maître ?… lui demanda-t-on.

 

– Je ne sais pas…

 

– Et quand est-il parti ?…

 

– Je ne sais pas.

 

– Et quand reviendra-t-il ?…

 

– Je ne sais pas. »

 

Et en effet, Tommy ne savait pas, parce que Max Réal était sorti de grand matin, sans rien dire à Tommy, lequel aimait à dormir comme un enfant, et que son maître n’eût pas voulu tirer de sommeil de si bonne heure.

 

Mais de ce que Tommy ne pouvait répondre aux demandes des reporters, il ne faudrait pas en conclure que le Chicago Globe manquerait d’informations au sujet de Max Réal. Non ! ce « Six » avait été déjà l’objet d’interviews fort répandues aux États-Unis.

 

C’était un jeune peintre de talent, un paysagiste dont les toiles commençaient à se vendre à hauts prix en Amérique, et auquel l’avenir réservait une belle situation dans le domaine de l’art. Né à Chicago, si son nom était d’origine française, c’est qu’il descendait d’une famille canadienne de Québec. Là demeurait encore Mme Réal, veuve depuis quelques années, qui se disposait à venir s’installer près de lui dans la métropole illinoise.

 

Max Réal adorait sa mère, qui lui rendait la même adoration, – une excellente mère et un excellent fils. Aussi n’avait-il pas voulu tarder d’un jour pour la mettre au courant de ce qui s’était passé, et comment il avait été désigné pour prendre une place spéciale aux obsèques de William J. Hypperbone. Il l’assurait d’ailleurs qu’il ne s’emballait guère sur les conséquences des dispositions testamentaires du défunt. Cela lui semblait « drôle », voilà tout.

 

Max Réal venait d’atteindre sa vingt-cinquième année. Il tenait de sa naissance la grâce, la distinction, l’élégance du type français. Il était d’une taille au-dessus de la moyenne, châtain de cheveux et de barbe, les yeux d’un bleu foncé, la tête haute sans morgue ni raideur, la bouche souriante, la marche délibérée, indices de ce contentement intérieur, d’où naît la confiance joyeuse et inaltérable. Il y avait en lui une grande expansion de cette puissance vitale, qui se traduit dans les actes de l’existence par le courage et la générosité.

 

Après s’être fait connaître comme peintre de réelle valeur, il s’était décidé à quitter le Canada pour les États-Unis, Québec pour Chicago. Son père, un officier, n’avait laissé en mourant qu’un très mince patrimoine, et s’il prétendait conquérir la fortune, c’était plus encore pour sa mère que pour lui.

 

Bref, lorsqu’il fut constaté que Max Réal ne se trouvait pas au numéro 3997 de Halsted Street, il n’y eut point lieu d’interroger Tommy à son sujet. Le Chicago Globe en savait assez pour satisfaire la curiosité de ses lecteurs en ce qui concernait le jeune artiste. Si Max Réal n’était pas à Chicago aujourd’hui, il y était hier, et assurément il serait de retour le 15 avril, ne fût-ce que pour assister à la lecture du fameux testament et compléter le groupe des « Six » dans la salle de l’Auditorium.

 

Ce fut toute autre chose, lorsque les reporters du Daily News Record se présentèrent au domicile d’Harris T. Kymbale. Celui-là, il n’aurait pas été nécessaire d’aller le relancer à son domicile, Milwaukee Avenue, 213, et il serait venu de lui-même se livrer à ses confrères.

 

Harris T. Kymbale était un journaliste, le chroniqueur en chef de la si populaire Tribune. Trente-sept ans, taille moyenne, robuste, figure sympathique, un nez de fureteur, de petits yeux perçants, de fines oreilles faites pour tout entendre, une bouche impatiente faite pour tout répéter. Il était vif comme salpêtre, actif, débrouillard, remuant, loquace, endurant, infatigable, énergique, et même grand monteur de « bluffs », qui sont les gasconnades américaines. Ayant le sentiment bien précis de sa force, se tenant sans cesse dans l’attitude de l’action, doué d’une volonté persistante toujours prête à se manifester par des actes de vigueur, il avait voulu rester célibataire, comme il convient à un homme qui escalade quotidiennement les murs de la vie privée. Un brave compagnon, en somme, très sûr, très estimé de ses confrères, et auquel on n’envierait cette bonne fortune qui l’appelait à figurer parmi les « Six », en admettant qu’ils dussent réellement se partager les biens terrestres de William J. Hypperbone.

 

Non ! inutile d’interroger Harris T. Kymbale, car ce fut lui qui s’écria tout d’abord :

 

« Oui, mes amis, c’est bien moi, moi en personne, qui fais partie du conseil des Six !… Vous m’avez vu hier marcher à mon rang près du char !… Avez-vous observé mon attitude, digne et convenable, et le soin que je mettais à ne point laisser déborder ma joie, bien que, de ma vie, je n’eusse assisté à de si riantes funérailles !… Et, quand je songe qu’il était là, près de moi, couché dans son cercueil, cet excentrique défunt !… Et savez-vous ce que je me disais ?… S’il n’était pas mort, le digne homme… s’il allait appeler du fond de sa bière… s’il allait apparaître dans toute sa vitalité !… Eh bien, vous me croirez, je l’espère, cela serait arrivé, William J. Hypperbone se fût redressé de toute sa hauteur, comme un nouveau Lazare en rupture de tombe, que je n’aurais pas eu la mauvaise pensée de lui en vouloir, de lui reprocher son intempestive résurrection !… On a toujours le droit, n’est-il pas vrai, de ressusciter, à condition de ne point être mort !… »

 

Voilà bien ce que dit Harris T. Kymbale, mais il aurait fallu l’entendre !

 

« Et que pensez-vous, lui demanda-t-on, de ce qui arrivera le 15 avril ?…

 

– Il arrivera, répondit-il, que maître Tornbrock ouvrira le testament à midi précis…

 

– Et vous ne doutez pas que les « Six » seront déclarés les seuls héritiers du défunt ?…

 

– Naturellement !… Pourquoi, je vous prie, William J. Hypperbone nous aurait-il conviés à ses obsèques, sinon pour nous laisser sa fortune…

 

– Que sait-on !…

 

– Il ne manquerait plus qu’il nous eût dérangés sans dédommagement !… Songez donc… onze heures de cortège !…

 

– Mais n’est-il pas supposable que le testament contiendra des dispositions plus ou moins bizarres ?…

 

– C’est probable, et, étant donné l’original, je m’attends à quelque originalité… Eh bien, si ce qu’il demande est possible, ce sera fait, et si c’est impossible, comme on dit en France… ça se fera. Dans tous les cas, mes amis, vous pouvez compter sur Harris T. Kymbale, et il ne reculera pas d’une semelle ! »

 

Non ! pour l’honneur du journalisme, il ne reculerait pas, qu’ils en fussent bien certains, ceux qui le connaissaient et aussi ceux qui ne le connaissaient pas, s’il s’en fût trouvé dans la population chicagoise. N’importe les conditions imposées par le défunt, le chroniqueur en chef de la Tribune les acceptait et les remplirait jusqu’au bout !… S’agit-il de partir pour la lune, il partirait, et, à moins que la respiration lui manquât faute d’air, il ne s’arrêterait pas en route.

 

Quel contraste entre cet Américain si résolu et son cohéritier pour un sixième, désigné sous le nom d’Hermann Titbury, lequel demeurait dans ce quartier commerçant traversé du sud au nord par la longue chaussée de Robey Street.

 

Lorsque les envoyés de la Staats Zeitung eurent sonné à la porte du numéro 77, ils ne parvinrent pas à en franchir le seuil.

 

« Monsieur Hermann Titbury, dirent-ils à travers l’entrebâillement, est-il chez lui ?…

 

– Oui, répondit une espèce de géante, mal coiffée, mal tenue, une sorte de dragon femelle.

 

– Peut-il nous recevoir ?…

 

– Je vous ferai réponse, lorsque je l’aurai demandé à Mrs. Titbury. »

 

Car il existait une Mrs. Kate Titbury, âgée de cinquante ans, soit deux ans de plus que son mari. Et la réponse que fit cette matrone et que transmit fidèlement la servante, fut :

 

« Monsieur Titbury n’a point à vous recevoir, et il s’étonne qu’on se permette de le déranger ! ».

 

Il n’était pourtant question que d’avoir accès dans son bureau, non dans son dining-room, de lui demander quelques renseignements sur sa personne, non de prendre place à sa table.

 

Cependant la maison demeura close, et les chroniqueurs de la Staats Zeitung durent revenir bredouilles.

 

Hermann Titbury et Kate Titbury formaient bien le ménage le plus avare qui se fût jamais accouplé pour traverser de conserve cette vallée de larmes dont ils n’avaient d’ailleurs jamais versé la moindre goutte en s’apitoyant sur le sort des malheureux. C’étaient deux cœurs arides, insensibles, faits pour battre à l’unisson. Très heureusement, cette union, le Ciel avait dédaigné de la bénir, et leur lignée s’éteindrait en eux. Riches, leur fortune ne venait ni du commerce ni de l’industrie. Non, tous deux, – car la dame y avait travaillé autant que le monsieur, – s’étaient livrés aux affaires interlopes des petits banquiers, des prêteurs sur gage, des acheteurs de créances à vil prix, des usuriers de bas étage, de ces loups-cerviers qui dépouillent les gens en se tenant toujours dans les limites de la légalité, – cette légalité, a dit un grand romancier français, qui serait une belle chose pour les coquins… si Dieu n’existait pas !

 

En remontant l’échelle de leurs ancêtres, et presque dès les premiers échelons, on eût rencontré les ascendants d’origine allemande, ce qui justifiait ce prénom d’Hermann porté par le dernier représentant de cette tribu teutone.

 

C’était un homme gros et court, roux de barbe comme sa femme était rousse de cheveux. Une santé de fer leur avait permis, à tous les deux, de ne jamais dépenser un demi-dollar en drogues de pharmacien ou en visites de docteur. Pourvus d’un estomac capable de tout digérer, – tel que les honnêtes gens devraient être seuls à en avoir, – ils vivaient de rien, et leur servante s’accommodait de ce régime. Depuis que M. Titbury s’était retiré des affaires, il n’avait plus eu de relations au dehors et se laissait complètement mener par Mrs Titbury, une maîtresse femme aussi détestable qu’on peut l’être, et qui couchait avec ses clefs, suivant l’expression populaire.

 

Le couple occupait une maison à fenêtres étroites comme leurs idées, grillagées comme leur cœur, et qui ressemblait à un coffre-fort à secret. Du reste, leur porte ne s’ouvrait ni pour un étranger, ni pour un membre de la famille, faute de famille, ni pour des amis, puisqu’ils n’en avaient jamais eu. Et, cette fois, ce fut devant les dépités chercheurs d’informations qu’elle demeura obstinément close.

 

Il est vrai, sans interviewer directement les époux Titbury, rien de plus aisé que d’apprécier leur état d’âme, du jour où ils prirent place dans le groupe des « Six ». Quel effet, lorsque Hermann Titbury lut son nom dans le fameux numéro de la Tribune du 1er avril ! Mais n’y avait-il pas d’autres Chicagois de ce nom ?… Aucun, du moins au 77 de Robey Street. Quant à admettre qu’il risquait d’être le jouet d’un mystificateur, allons donc ! Hermann Titbury se voyait déjà en possession du sixième de l’énorme fortune, et son grand regret, son dépit même, c’était de n’avoir pas été seul désigné par le sort. Aussi était-ce plus que de l’envie qu’il éprouvait pour ses cinq autres cohéritiers, c’était de la haine, – d’accord là-dessus avec le commodore Urrican, – et ce que Mrs Titbury et lui pensaient de ces intrus, mieux vaut le laisser imaginer au lecteur.

 

Certes, le sort avait commis une de ces grossières erreurs dont il est coutumier, en appelant ce peu intéressant, ce peu sympathique personnage, à recevoir une part de l’héritage de William J. Hypperbone, si tant est que cela fût entré dans les intentions de cet original.

 

Du reste, le lendemain des funérailles, dès cinq heures du matin. M. et Mrs Titbury avaient quitté leur demeure, s’étaient rendus au cimetière d’Oakswoods. Là, ils avaient fait lever le gardien, et, d’une voix où se sentait la plus vive inquiétude :

 

« Rien de nouveau… cette nuit ?… demandèrent-ils.

 

– Rien de nouveau, répondit le gardien.

 

– Ainsi… il est bien mort ?…

 

– Aussi mort qu’on peut l’être, soyez tranquilles ! » déclara le brave homme, qui attendit vainement quelque gratification pour sa bonne réponse.

 

Tranquilles, oui, en effet ! Le défunt ne s’était pas réveillé de l’éternel sommeil, et rien n’avait troublé le repos des sombres hôtes du champ d’Oakswoods.

 

M. et Mrs Titbury rentrèrent chez eux ; mais, une fois encore dans l’après-midi et dans la soirée, puis le lendemain, ils refirent la longue route, afin de s’assurer par eux-mêmes que William J. Hypperbone » n’était pas revenu en ce monde sublunaire.

 

En voilà assez sur ce couple destiné à figurer dans cette singulière histoire, et auquel pas un de ses voisins ne vint adresser un compliment sur son heureuse chance.

 

Lorsque les deux reporters de la Freie Presse furent arrivés Calumet Street, non loin du lac de ce nom situé dans la partie méridionale de la ville, au milieu d’un quartier populeux et industriel, ils demandèrent aux agents où se trouvait la maison de Tom Crabbe.

 

Elle portait le numéro 7, la maison de Tom Crabbe, ou, à vrai dire, celle de son entraîneur. En effet, c’était John Milner qui l’assistait dans ces mémorables luttes, dont les gentlemen sortent le plus souvent les yeux pochés, la mâchoire démantibulée, la poitrine défoncée d’une ou deux côtes, la bouche démunie de quelques dents, pour l’honneur du championnat dans une boxe nationale.

 

Tom Crabbe était donc un professionnel, actuellement le champion du Nouveau-Monde, depuis qu’il avait vaincu le fameux Fitzsimons, lequel avait vaincu cette année le non moins fameux Corbett.

 

Les informateurs pénétrèrent sans difficulté dans la maison de John Milner et furent reçus au rez-de-chaussée par ledit entraîneur, – un homme de taille ordinaire, d’une maigreur invraisemblable, la peau sur les os, mais tout muscles, tout nerfs, le regard perçant, les dents aiguës, la face glabre, d’une agilité de chamois, d’une adresse de singe.

 

« Tom Crabbe ?… lui demanda-t-on.

 

– Il est en train d’achever son premier déjeuner, répondit-il d’une voix aigre.

 

– Peut-on le voir ?…

 

– À quel propos ?…

 

– À propos du testament de William J. Hypperbone et pour parler de lui dans notre journal…

 

– Quand il s’agit de parler de Tom Crabbe, répliqua John Milner, Tom Crabbe est toujours visible. »

 

Les reporters entrèrent dans la salle à manger, et se trouvèrent en présence du personnage. Il avalait sa sixième tranche de jambon fumé, son sixième chanteau de pain beurré, sa sixième pinte d’half and half, en attendant le thé qui infusait dans la grosse bouilloire, et les six petits verres de wisky[2] qui terminaient d’ordinaire son premier repas, celui qu’il prenait à sept heures et demie, lequel devait être suivi de cinq autres au cours de la journée. On voit le rôle important que jouait le chiffre six dans l’existence du fameux boxeur, et peut-être était-ce à sa mystérieuse influence qu’il devait de compter dans le groupe des héritiers de William J. Hypperbone.

 

Tom Crabbe était un colosse, dépassant de dix pouces les six pieds anglais, et mesurant trois pieds d’une épaule à l’autre, une tête volumineuse, aux cheveux durs et noirs, presque ras tondus sur le crâne, de gros yeux bêtes de bœuf sous d’épais sourcils, le front bas et fuyant, les oreilles décollées, les maxillaires prononcés en gueule, une forte moustache coupée à la commissure des lèvres, toutes ses dents, car les formidables coups de poing ne lui en avaient pas enlevé une seule, un torse comme un muid de bière, des bras comme des bielles, des jambes comme des piliers, faites pour supporter cette énorme architecture humaine.

 

Humaine, est-ce bien le mot juste ? Non, animale, car il n’y avait que de l’animalité dans ce gigantesque produit. Ses organes opéraient comme ceux d’une machine, lorsqu’on les mettait en jeu, – une machine qui avait pour mécanicien John Milner. Il était célèbre dans les deux Amériques et ne se doutait guère de sa célébrité. Manger, boire, boxer, dormir, à cela se bornaient les actes de son existence, sans aucune dépense intellectuelle. Comprenait-il ce que la chance venait de faire pour lui en l’introduisant dans le groupe des « Six » ?… Savait-il à quel propos, la veille, il avait marché de son pas pesant près du char funèbre aux applaudissements de la foule ?… Vaguement, mais son entraîneur le comprenait en son lieu et place, et tous les droits dont il serait redevable à ce coup de fortune, John Milner saurait bien les faire valoir à son profit.

 

Il suit de là que ce fut ce dernier qui répondit à l’interview des reporters au sujet de Tom Crabbe. Il leur fournit tous les détails de nature à intéresser les lecteurs de la Freie Presse : son poids personnel – cinq cent trente-trois livres avant ses repas, et cinq cent quarante après, – sa taille, exactement les six pieds dix pouces, comme il a été dit, – sa force, mesurée au dynamomètre, soixante-quinze kilogrammètres, celle d’un cheval-vapeur, – sa puissance maxima de contraction aux mâchoires, deux cent trente-quatre livres, – son âge, trente ans, six mois et dix-sept jours, – ses parents, un père qui était packer ou tueur aux abattoirs de la maison Armour, sa mère qui avait été lutteuse foraine au cirque Swansea.

 

Et que pouvait-on demander de plus pour écrire un article de cent lignes sur Tom Crabbe ?

 

« Il ne parle guère… fit observer un des journalistes.

 

– Le moins possible, répondit John Milner. À quoi bon s’user la langue ?…

 

– Peut-être… ne pense-t-il pas davantage ?…

 

– À quoi lui servirait de penser ?…

 

– À rien, monsieur Milner.

 

– Tom Crabbe n’est qu’un poing, ajouta l’entraîneur… un poing fermé… aussi prompt à l’attaque qu’à la riposte ! »

 

Et, lorsque les reporters de la Freie Presse furent sortis : « Une brute… dit l’un.

 

– Et quelle brute ! » répondit l’autre.

 

Et, assurément, ce n’était pas de John Milner qu’ils voulaient parler.

 

Lorsqu’on se transporte vers le nord-ouest de la ville, après avoir dépassé le boulevard Humboldt, on pénètre dans le vingt-septième quartier. Ici, l’agitation est moins grande, la population moins affairée. Le visiteur pourrait se croire en province, bien que cette locution n’ait aucune signification aux États-Unis. Au delà de Wabansia Avenue se rencontre la partie inférieure de Sheridan Street. En allant jusqu’au numéro 19, on se trouve devant une maison de modeste apparence, à dix-sept étages, peuplée d’une centaine de locataires. C’est là au neuvième que Lissy Wag occupait un petit appartement de deux pièces, où elle ne rentrait qu’après sa journée faite dans les magasins de nouveautés de Marshall Field, comme sous-caissière.

 

Lissy Wag appartenait à une honorable et peu aisée famille, dont il ne restait plus qu’elle. Aussi, bien élevée, instruite comme le sont la plupart des jeunes filles américaines, après des revers de fortune et la mort de son père et de sa mère prématurément enlevés, avait-elle dû demander au travail les moyens de suffire à son existence. En effet, M. Wag s’était vu dépouiller de tout ce qu’il possédait dans une malheureuse affaire d’assurances maritimes, et la liquidation poursuivie en vue des intérêts de sa fille n’avait donné aucun résultat.

 

Lissy Wag, douée d’un caractère énergique, d’un jugement sûr, d’une intelligence pénétrante, calme et maîtresse d’elle-même, eut assez de force morale pour ne point perdre courage. Grâce à l’intervention de quelques amis de sa famille, elle fut recommandée au chef de la maison Marshall Field, et, depuis quinze mois, elle y avait acquis une situation avantageuse.

 

C’était une charmante jeune fille, qui venait d’atteindre sa vingt et unième année, taille moyenne, cheveux blonds, yeux bleu foncé, belle carnation qui indique la bonne santé, démarche élégante, physionomie un peu sérieuse qu’animait parfois un sourire à travers lequel étincelaient de jolies dents. Aimable, affable, obligeante, serviable, bienveillante, elle ne comptait que des amies parmi ses compagnes.

 

De goûts très simples, très modestes, sans ambition, sans jamais s’abandonner à des rêves où tant d’autres s’égarent, Lissy Wag fut certainement et de beaucoup la moins émue des « Six », lorsqu’elle apprit que le sort l’appelait à figurer dans le cortège funèbre. D’abord, elle voulut refuser. Cette sorte d’exhibition ne lui allait nullement. Son nom et sa personne exposés à la curiosité publique, cela lui inspirait une répugnance profonde. Il fallut qu’elle fit violence à ses sentiments, des plus honorables d’ailleurs, et ce fut le cœur gros, le front rougissant, qu’elle prit place près du char.

 

Il convient de dire que la plus intime de ses amies avait tout fait pour vaincre sa résistance C’était la vive, la joyeuse, la rieuse Jovita Foley, vingt-cinq ans, ni laide, ni belle, – et elle le savait, – mais la physionomie pétillante de malice et d’esprit, très fine, très déliée, d’excellente nature, en somme, et que la plus étroite affection unissait à Lissy Wag.

 

Ces deux jeunes filles habitaient le même appartement, et, après la journée passée dans les magasins de Marshall Field, où Jovita Foley était première vendeuse, elles rentraient ensemble. On les eût rarement vues l’une sans l’autre.

 

Mais si Lissy Wag, en cette circonstance, finit par céder aux irrésistibles sollicitations de sa compagne, elle ne consentit pas du moins à recevoir les chroniqueurs du Chicago Herald, qui se présentèrent le soir même au numéro 19 de Sheridan Street. En vain Jovita Foley engagea-t-elle son amie à se montrer moins farouche, celle-ci ne voulut se prêter à aucune interview. Après les reporters, ce seraient les photographes, qui viendraient braquer sur elle leur indiscret objectif… Après les photographes, ce seraient les curieux de toute sorte… Non ! mieux valait fermer la maison à ces importuns… Quoi qu’en eût Jovita Foley, c’était le plus sage, et le Chicago Herald fut privé de servir à ses lecteurs un article sensationnel.

 

« Soit, dit Jovita Foley, lorsque les journalistes furent partis, l’oreille basse, tu as consigné ta porte, mais tu n’échapperas pas à l’attention publique !… Ah ! si c’eût été moi !… Aussi je te préviens, Lissy, que je saurais bien te forcer à remplir toutes les conditions du testament !… Songe donc… ma chérie… cette part d’un invraisemblable héritage…

 

– L’héritage… je n’y crois guère, Jovita, répondit Lissy Wag, et si ce n’est là que le caprice d’un mystificateur, j’en aurai peu de regrets.

 

– Voilà bien ma Lissy, s’écria Jovita Foley, en l’attirant près d’elle, peu de regrets… quand il s’agit d’une fortune…

 

– Est-ce que nous ne sommes pas heureuses ?…

 

– D’accord, mais si c’était moi !… répétait l’ambitieuse jeune personne.

 

– Eh bien… si c’était toi ?…

 

– Et d’abord, je partagerais avec toi, Lissy…

 

– Comme je le ferais, n’en doute pas ! répondit miss Wag en riant des promesses éventuelles de son enthousiaste amie.

 

– Dieu ! que je voudrais être au 15 avril, reprit Jovita Foley, et combien le temps me semblera long !… Je vais compter les heures… les minutes…

 

– Épargne-moi les secondes ! repartit Lissy… Vrai !… il y en aurait trop !

 

– Peut-on plaisanter, quand il s’agit d’une affaire si grave… des millions de dollars qu’elle doit rapporter…

 

– Ou plutôt des millions d’ennuis, de tracas, ainsi que j’en ai eu pendant toute cette journée ! déclara Lissy Wag.

 

– Tu es trop difficile, Lissy !

 

– Et vois-tu, Jovita, je me demande avec inquiétude comment cela finira…

 

– Ça finira par la fin, s’écria Jovita Foley, comme toutes choses en ce monde ! »

 

Tel était donc le sixain de cohéritiers, – on ne doutait pas qu’ils fussent appelés à se partager l’énorme succession – que William J. Hypperbone avait conviés à ses funérailles. Ces mortels privilégiés entre tous n’avaient plus qu’à prendre patience pendant une quinzaine de jours.

 

Enfin ces deux longues semaines s’écoulèrent et le 15 avril arriva.

 

Ce matin-là, suivant la condition imposée par le testament, en présence de M. Georges B. Higginbotham, assisté de maître Tornbrock, Lissy Wag, Max Réal, Tom Crabbe, Hermann Titbury, Harris T. Kymbale et Hodge Urrican vinrent déposer leur carte sur le tombeau de William J. Hypperbone. Puis la pierre sépulcrale fut rabattue sur le cercueil. L’excentrique défunt n’aurait plus à recevoir aucune visite au cimetière d’Oakswoods.

 

V

LE TESTAMENT.

Ce jour-là, dès le lever de l’aube, le dix-neuvième quartier fut envahi par la foule. En vérité, l’empressement du public ne semblait pas devoir être moindre que le jour où l’interminable cortège conduisait William J. Hypperbone à sa dernière demeure.

 

Les treize cents trains quotidiens de Chicago avaient versé dès la veille des milliers de voyageurs dans la ville. Le temps promettait d’être superbe. Une fraîche brise matinale avait nettoyé le ciel des vapeurs de la nuit. Le soleil se balançait sur le lointain horizon du lac Michigan, zébré de quelques rides à sa surface, et dont le léger ressac caressait le littoral.

 

C’était par Michigan Avenue et Congress Street qu’arrivait le tumultueux populaire se dirigeant vers un énorme édifice, surmonté à l’un de ses angles d’une massive tour carrée, haute de trois cent dix pieds.

 

La liste des hôtels de la ville est longue. Le voyageur n’a que l’embarras du choix. N’importe où les cabs à vingt-cinq cents le mille le conduiront, il n’est jamais exposé à ne pas trouver place. On lui fournira une chambre à l’européenne au prix de deux et trois dollars par jour, à l’américaine au prix de quatre et cinq.

 

Parmi les principaux hôtels on cite Palmer-House de State and Monroe Street, Continental de Wabash Avenue and Monroe Street, Commercial et Fremont-House de Dearborn and Lake Street, Alhambra d’Archer Avenue, Atlantic, Wellington, Saratoga, et vingt autres. Mais, pour l’importance, pour l’aménagement, pour l’activité, pour le bon ordre des services, en laissant à chacun la faculté d’y loger à l’américaine ou à l’européenne, c’est l’Auditorium qui l’emporte, vaste caravansérail, dont les dix étages se superposent à l’angle de Congress Street et de Michigan Avenue, en face du Lake Park.

 

Et non seulement cet immense édifice peut donner asile à des milliers de voyageurs, mais il renferme un théâtre assez vaste pour recevoir huit mille spectateurs.

 

Donc, pendant cette matinée, – expression venue de l’autre côté de l’Atlantique, – il allait contenir plus que le maximum, et cette expression s’appliquait également à la recette. Oui, recette, car, après cette heureuse idée de mettre aux enchères le nom des « Six », le notaire Tornbrock avait eu celle de faire payer leur place à tous ceux qui voulaient entendre la lecture du testament dans le théâtre de l’Auditorium. De ce chef, les pauvres allaient encore bénéficier d’une dizaine de mille dollars à partager entre les hôpitaux d’Alexian Brothers et de Maurice Porter Memorial for Children.

 

Et comment ne se fussent pas hâtés d’accourir les curieux de la ville, se disputant les moindres coins ? Sur la scène se voyaient le Maire et la Municipalité ; un peu en arrière, les membres de l’Excentric Club autour de leur président, Georges B. Higginbotham ; un peu en avant, les « Six » sur une seule ligne, près de la rampe, chacun dans l’attitude qui convenait à sa situation sociale.

 

Lissy Wag, vraiment honteuse d’être exhibée de la sorte devant des milliers d’yeux avides, se tenait dans une attitude modeste sur son fauteuil, la tête baissée.

 

Harris T. Kymbale s’épanouissait entre les bras du sien, envoyant des saluts à nombre de ses confrères des journaux de toute nuance, qui se pressaient au milieu de l’enceinte.

 

Le commodore Urrican, roulant des yeux féroces, semblait prêt à chercher querelle à quiconque se permettrait de le regarder en face.

 

Max Réal observait insouciamment tout ce monde grouillant jusqu’aux ceintres, dévoré d’une curiosité qu’il ne partageait guère, et, faut-il le dire, il regardait plus particulièrement cette charmante jeune fille assise près de lui, dont l’attitude gênée lui inspirait un vif intérêt.

 

Hermann Titbury calculait in petto à quel chiffre pourrait s’élever la recette, – une simple goutte d’eau au milieu des millions de l’héritage.

 

Tom Crabbe ne savait pas pourquoi il était là, assis non sur un fauteuil, – qui n’aurait pu contenir son énorme masse, – mais sur un large canapé dont les pieds fléchissaient sous lui.

 

Il va sans dire qu’au premier rang des spectateurs figuraient l’entraîneur John Milner, Mrs Kate Titbury, qui faisait à son mari des signes absolument incompréhensibles, et la nerveuse Jovita Foley, sans l’intervention de laquelle Lissy Wag n’eût jamais consenti à s’asseoir en présence de ce terrible public. Puis, à l’intérieur de la vaste salle, aux amphithéâtres, aux gradins les plus reculés, en tous les endroits où un corps humain avait pu s’introduire, dans tous les trous où une tête avait pu se glisser, s’empilaient hommes, femmes, enfants, appartenant aux diverses classes payantes de la population.

 

Et au dehors, le long de Michigan Avenue et de Congress Street, aux fenêtres des maisons, aux balcons des hôtels, sur les trottoirs, sur la chaussée où le service des voitures et des cars avait été interrompu, s’amassait une foule débordante comme le Mississippi à l’époque des crues, et dont les dernières ondulations dépassaient les limites du quartier.

 

On a estimé que, ce jour-là, Chicago avait reçu un stock de cinquante mille visiteurs étrangers, venus des divers points de l’Illinois, des États limitrophes, et aussi de ceux de New York, de Pennsylvanie, de l’Ohio et du Maine. Une longue rumeur croissante et tumultueuse flottait au-dessus de cette partie de la ville, emplissait l’enclos du Lake Park, et allait se perdre à la surface ensoleillée du Michigan.

 

Midi sonna. Il y eut un formidable souffle de « ah ! », qui s’échappa de l’Auditorium.

 

À ce moment, maître Tornbrock venait de se lever, et ce souffle agita, comme la brise qui traverse d’épaisses frondaisons, la foule de l’extérieur.

 

Puis un profond silence s’établit – tels ces silences émotionnants qui se produisent entre l’éclair et le fracas de la foudre, alors que toutes les poitrines sont péniblement oppressées.

 

Maître Tornbrock, debout devant la table qui occupait le centre de la scène, les bras croisés, la physionomie grave, attendait que le dernier coup de midi fût sonné.

 

Sur la table était déposée une enveloppe, fermée de trois cachets rouges aux initiales du défunt. Cette enveloppe contenait le testament de William J. Hypperbone, et sans doute aussi, vu ses dimensions, d’autres papiers testamentaires. Quelques lignes de suscription indiquaient que ladite enveloppe ne devait être ouverte que quinze jours après le décès. Elles stipulaient, en outre, que l’ouverture en serait faite dans la salle du théâtre de l’Auditorium à l’heure de midi.

 

Maître Tornbrock, d’une main un peu fébrile, rompit les cachets du pli, et en tira tout d’abord un parchemin sur lequel apparaissait la grosse écriture bien connue du testateur, puis une carte pliée en quatre, et enfin une petite boîte, longue et large d’un pouce sur un demi-pouce de hauteur.

 

Et alors, d’une voix forte, qui s’entendit des extrêmes coins de la salle, maître Tornbrock, après avoir promené ses yeux, armés de lunettes d’aluminium, sur les premières lignes du parchemin, lut ce qui suit :

 

« Ceci est mon testament, écrit entièrement de ma main, fait à Chicago, ce 3 juillet 1895.

 

« Sain de corps et d’esprit, dans toute la plénitude de mon intelligence, j’ai rédigé cet acte où sont libellées mes dernières volontés. Ces volontés, maître Tornbrock, auquel se joindra mon collègue et ami Georges D. Higginbotham, président de l’Excentric Club, les fera observer dans toute leur teneur, ainsi qu’il aura été fait relativement en ce qui concernait mes funérailles. »

 

Enfin, le public et les intéressés sauraient donc à quoi s’en tenir ! Elles allaient être résolues, toutes les questions posées depuis quinze jours, les suppositions, les hypothèses, qui avaient couru pendant ces deux semaines de fiévreuse attente !

 

Maître Tornbrock continua de la sorte :

 

« Sans doute, jusqu’ici, aucun membre de l’Excentric Club ne s’est fait remarquer par de notables excentricités. Celui-là même qui écrit ces lignes n’est pas plus sorti que ses collègues des banalités de l’existence. Mais ce qui a manqué à sa vie va, de par son suprême vœu, se produire après sa mort. »

 

Un murmure de satisfaction courut à travers les rangs de l’auditoire. Maître Tornbrock dut attendre qu’il se fût apaisé avant de prendre sa lecture interrompue pendant une demi-minute.

 

Et voici ce qu’il lut :

 

« Mes chers collègues n’ont pas oublié que, si j’ai éprouvé quelque passion, cela n’a jamais été que pour le Noble Jeu de l’Oie, si connu en Europe et particulièrement en France, où il passe pour avoir été renouvelé des Grecs, bien que l’Hellade n’y ait jamais vu jouer ni Platon, ni Thémistocle, ni Aristide, ni Léonidas, ni Socrate, ni aucun autre personnage de son histoire. Ce jeu, je l’ai introduit dans notre cercle. Il m’a procuré les plus vives émotions par la variété de ses détails, l’imprévu de ses coups, le caprice de ses combinaisons, où le pur et seul hasard dirige ceux qui luttent sur ce champ de bataille pour remporter la victoire. »

 

À quel propos le Noble Jeu de l’Oie intervenait-il de si inattendue façon, dans le testament de William J. Hypperbone ?… Il y avait lieu de se poser cette question…

 

Le notaire reprit :

 

« Ce jeu, – personne ne l’ignore maintenant à Chicago, – se compose d’une série de cases, juxtaposées et numérotées de un à soixante-trois. Quatorze de ces cases sont occupées par l’image d’une oie, cet animal si injustement accusé de sottise et qui aurait dû être réhabilité depuis le jour où il sauva le Capitole des attaques de Brennus et de ses Gaulois. »

 

Quelques assistants, plus sceptiques, commencèrent à se demander si, décidément, feu William J. Hypperbone ne se moquait pas du public avec l’éloge intempestif de ce type de la tribu des ansérinées.

 

Le testament se continuait ainsi :

 

« Par suite de la disposition susdite, en décomptant ces quatorze cases, il en reste quarante-neuf, dont six seulement astreignent le joueur à payer des primes, soit une prime à la sixième où il y a un pont pour se rendre à la douzième, – deux primes à la dix-neuvième où il doit attendre dans l’hôtellerie que ses partenaires aient joué deux coups, – trois primes à la trente-et-unième, où se trouve un puits au fond duquel il demeure jusqu’à ce qu’un autre y vienne prendre sa place, – deux primes à la quarante-deuxième, celle du labyrinthe qu’il est tenu de quitter aussitôt pour retourner à la trentième où s’épanouit un bouquet de fleurs, – trois primes à la cinquante-deuxième où il restera en prison, tant qu’il n’y sera pas remplacé, – et enfin trois primes à la cinquante-huitième case où grimace une tête de mort, avec obligation de recommencer la partie. Lorsque maître Tornbrock s’arrêta après cette longue phrase pour reprendre haleine, si plusieurs murmures se manifestèrent, ils furent promptement réprimés par la majorité de l’auditoire, évidemment favorable au défunt. Et, cependant, tout ce monde n’était pas venu s’entasser à l’Auditorium pour entendre une leçon sur le Noble Jeu de l’Oie.

 

Le notaire reprit en ces termes :

 

« On trouvera dans cette enveloppe une carte et une boîte. La carte est celle du Noble Jeu de l’Oie, établie suivant une nouvelle affectation de ses cases que j’ai imaginée et dont il devra être donné connaissance au public. La boîte renferme deux dés semblables à ceux dont j’avais l’habitude de me servir à mon cercle.

 

« La carte d’une part, les dés de l’autre, seront destinés à une partie qui sera jouée dans les conditions suivantes. »

 

Comment une partie ?… Il s’agissait d’une partie du Jeu de l’Oie ?… Décidément, on avait affaire à un mystificateur ! Ce n’était qu’un « humbug », comme on dit en Amérique !

 

De vigoureux « silence ! » furent adressés aux mécontents, et maître Tornbrock poursuivit sa lecture :

 

« Or, voici ce que j’ai pensé à faire en l’honneur de mon pays que j’aime avec l’ardeur d’un patriote, et dont j’ai visité les divers États à mesure que leur nombre augmentait d’autant d’étoiles nouvelles le pavillon de la République américaine ! »

 

Ici, triple salve de hurrahs que répercutèrent les échos de l’Auditorium, et à laquelle succéda un calme profond, car la curiosité était portée au plus haut point.

 

« Actuellement, sans compter l’Alaska, située en dehors de son territoire, mais qui s’y rattachera bientôt, lorsque le Dominion of Canada nous aura fait retour, l’Union possède cinquante États, répartis sur près de huit millions de kilomètres superficiels.

 

« Eh bien, ces cinquante États, en les rangeant par cases, les uns à la suite des autres, et en répétant quatorze fois l’un d’eux, j’ai obtenu une carte composée de soixante-trois cases, identique à celle du Noble Jeu de l’Oie, devenu par ce fait le Noble Jeu des États-Unis d’Amérique. »

 

Ceux des assistants qui étaient familiarisés avec le jeu en question comprirent sans peine l’idée de William J. Hypperbone. En vérité, c’était une heureuse circonstance qui lui avait permis de distribuer précisément en soixante-trois cases les États de l’Union. Aussi l’auditoire s’abandonna-t-il à de chaleureux applaudissements, et bientôt toute la rue acclama l’ingénieuse invention du testateur.

 

Maître Tornbrock continua de lire :

 

« Restait à déterminer celui des cinquante États qui devait figurer quatorze fois sur la carte. Or, pouvais-je mieux choisir que celui dont les eaux du Michigan baignent les superbes rives, celui qui s’enorgueillit d’une cité telle que la nôtre, laquelle a ravi à Cincinnati depuis près d’un demi-siècle le titre de « Reine de l’Ouest », cet Illinois, région privilégiée, que le Michigan borne au nord, l’Ohio au sud, le Mississippi à l’ouest, le Wabash à l’est, un État à la fois continental et insulaire, actuellement au premier rang de la grande République fédérale !… »

 

Nouveau tonnerre de hurrahs et de hips, qui firent trembler les murs de la salle, et dont les éclats emplirent tout le quartier, répétés par une foule au maximum de surexcitation.

 

Cette fois le notaire dut suspendre sa lecture quelques minutes. Lorsque le calme fut enfin rétabli :

 

« Il s’agissait maintenant, lut-il, de désigner les partenaires qui seraient appelés à jouer sur l’immense territoire des États-Unis, en se conformant à la carte renfermée sous cette enveloppe, et qui devra être tirée à des millions d’exemplaires, afin que chaque citoyen puisse suivre les péripéties de la partie qui va s’engager. Ces partenaires, au nombre de six, ont été choisis par le sort, parmi la population de notre cité, et ils doivent être réunis en ce moment sur la scène de l’Auditorium. Ce sont eux qui auront à se transporter, de leur personne, dans chaque État indiqué par le nombre de points obtenus, et à l’endroit même que leur fera connaître mon exécuteur testamentaire, d’après une note ci-jointe rédigée par mes soins. »

 

Ainsi donc tel était le rôle réservé aux « Six ». Le caprice des dés allait les promener à la surface de l’Union… Ils seraient les pièces d’échiquier de cette invraisemblable partie…

 

– Si Tom Crabbe ne comprit rien à l’idée de William J. Hypperbone, il en fut autrement du commodore Urrican, de Harris T. Kymbale, d’Hermann Titbury, de Max Réal et de Lissy Wag. Tous se regardaient, et on les regardait déjà comme des êtres extraordinaires, placés en dehors de l’humanité.

 

– Mais il restait à apprendre quelles étaient les dernières dispositions imaginées par le défunt.

 

« À dater de quinze jours après la lecture de mon testament, disait-il, tous les deux jours, dans cette salle de l’Auditorium, à huit heures du matin, maître Tornbrock, en présence des membres de l’Excentric Club, agitera de sa main le cornet des dés, proclamera le chiffre amené, et enverra ce chiffre par télégramme à l’endroit où chaque partenaire devra se trouver alors sous peine d’être exclu de la partie. Étant données la facilité et la rapidité des communications à travers le territoire de la Confédération dont aucun des « Six » ne devra dépasser les limites sous peine d’être disqualifié, j’ai estimé que quinze jours devraient suffire à chaque déplacement, si lointain qu’il dût être. »

 

Il était évident que si Max Réal, Hodge Urrican, Harris T. Kymbale, Hermann Titbury, Tom Crabbe, Lissy Wag, acceptaient ce rôle de partenaires dans ce Noble Jeu, renouvelé non plus des Grecs mais des Français par William J. Hypperbone, ils seraient obligés à en suivre strictement les règles. Or, dans quelles conditions s’effectueraient ces courses folles à travers les États-Unis ?…

 

« C’est à leurs frais, dit maître Tornbrock, au milieu d’un profond silence, que les « Six » voyageront, et c’est de leur bourse qu’ils payeront les primes exigibles à l’arrivée dans telle ou telle case, autrement dit dans tel ou tel État, et dont le prix est fixé à mille dollars chacune. Faute du versement d’une seule de ces primes, tout joueur serait mis hors de concours. »

 

Mille dollars, et quand on était exposé à les verser plusieurs fois, – si la malchance s’en mêlait, – cela pouvait monter à une forte somme.

 

On ne s’étonnera donc pas que Hermann Titbury fit une grimace qui se reproduisit au même instant sur la face congestionnée de son épouse. Nul doute que l’obligation de verser cette prime de mille dollars, lorsque le versement en serait exigible, ne fût de nature à gêner, sinon tous, du moins quelques-uns des partenaires.

 

Il est vrai, il se rencontrerait assurément des prêteurs disposés à venir en aide à ceux des « Six » qui sembleraient présenter les meilleures chances. N’était-ce pas là un nouveau terrain offert à l’ardeur spéculative des citoyens de la libre Amérique ?…

 

Le testament contenait encore certaines dispositions intéressantes. Et d’abord cette déclaration relative à la situation financière de William T. Hypperbone :

 

« Ma fortune en propriétés bâties ou non bâties, en valeurs industrielles, en actions de banque ou de chemins de fer, dont les titres sont déposés dans l’étude de maître Tornbrock, peut être estimée à soixante millions de dollars. »

 

Cette déclaration fut accueillie avec un murmure de satisfaction. On savait gré au défunt d’avoir laissé un héritage de cette importance, et ce chiffre parut respectable même dans le pays des Gould, des Bennett, des Vanderbilt, des Astor, des Bradley-Martens, de Hatty Green, des Hutchinson, des Carroll, des Prior, des Morgan Slade, des Lennox, des Rockfeller, des Schemeorn, des Richard King des May Gaclet, des Ogden Mills, des Sloane, des Belmont et autre milliardaires, rois du sucre, des blés, des farines, du pétrole, des chemins de fer, du cuivre, de l’argent et de l’or ! En tout cas, celui ou ceux des « Six » auxquels cette fortune échoirait en tout ou partie sauraient s’en contenter, n’est-ce pas ?… Mais dans quelle condition leur serait-elle attribuée ?…

 

C’est à cette question que répondait le testament par les lignes suivantes :

 

« Au Noble Jeu de l’Oie, on le sait, le gagnant est celui qui arrive le premier à la soixante-troisième case. Or, cette case n’est définitivement acquise que si le nombre des points fournis par le dernier coup de dés y aboutit juste. En effet, s’il le dépasse, le joueur est forcé de revenir en arrière en comptant autant de points qu’il en aura obtenus en trop. Donc, après s’être conformé à ces règles, l’héritier de toute ma fortune sera celui des partenaires qui prendra possession de la soixante-troisième case, autrement dit le soixante-troisième État, qui est celui de l’Illinois. »

 

Ainsi un seul gagnant… le premier arrivé !… Rien à ses compagnons de voyage, après tant de fatigues, tant d’émotions, tant de dépenses…

 

Erreur, le second devait être dédommagé et remboursé dans une certaine mesure.

 

« Le second, disait le testament, c’est-à-dire celui qui, à la fin de la partie, sera le plus rapproché de la soixante-troisième case, recevra la somme produite par le versement des primes de mille dollars que les hasards du jeu peuvent porter à un chiffre considérable et dont il saura faire bon et profitable usage. »

 

Cette clause ne fut ni bien ni mal acceptée par l’assistance. Telle quelle, il n’y avait pas à la discuter.

 

Puis William. J. Hypperbone ajoutait :

 

« Si, pour une raison ou une autre, un ou plusieurs des partenaires se retiraient avant la fin de la partie, elle continuerait d’être jouée par celui ou ceux qui seraient restés en lutte. Et, dans le cas où tous l’auraient abandonnée, mon héritage serait dévolu à la ville de Chicago, devenue ma légataire universelle, pour être employée au mieux de ses intérêts. »

 

Enfin le testament se terminait par ces lignes :

 

« Telles sont mes volontés formelles, à l’exécution desquelles veilleront Georges B. Higginbotham, président de l’Excentric Club, et mon notaire, maître Tornbrock. Elles devront être observées dans toute leur rigueur, comme j’entends que le soient aussi toutes les règles du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique.

 

Et, maintenant, que Dieu conduise la partie, détermine les chances et favorise le plus digne ! »

 

Un dernier hurrah accueillit cet appel final à l’intervention de la Providence en faveur de l’un des partenaires, et l’assistance allait se retirer, lorsque maître Tornbrock, réclamant le silence d’un geste impérieux, ajouta ces mots :

 

« Il y a un codicille. »

 

Un codicille ?… Allait-il donc détruire toute l’ordonnance de cette œuvre testamentaire, et dévoiler enfin la mystification que quelques-uns attendaient encore de l’excentrique défunt ?…

 

Et voici ce que lut le notaire :

 

« Aux six partenaires désignés par le sort sera joint un septième de mon choix, qui figurera dans la partie sous les initiales X K Z, jouira des mêmes droits que ses concurrents, et devra se soumettre aux mêmes règles. Quant à son nom véritable, il ne sera révélé que s’il gagne la partie, et les coups le concernant lui seront envoyés uniquement sous ses initiales.

 

Telle est ma volonté de la dernière heure. »

 

Cela parut singulier. Que cachait cette clause du codicille ? Mais il n’y avait pas à la discuter plus que les autres, et la foule, vivement impressionnée, comme disent les chroniqueurs, quitta l’Auditorium.

 

VI

LA CARTE MISE EN CIRCULATION.

Ce jour-là, les journaux du soir, et le lendemain, ceux du matin, furent arrachés à double et triple prix des mains des crieurs et des étalages. Si huit mille spectateurs avaient pu entendre la lecture du testament, des Américains par centaines de mille à Chicago, et par millions dans les États-Unis, dévorés de curiosité, n’avaient pas eu cette heureuse chance.

 

Toutefois, bien que les articles, les interviews, les reportages, fussent de nature à satisfaire les masses dans une grande mesure, le vœu général réclamait impérieusement la publication d’une pièce qui accompagnait l’acte testamentaire.

 

C’était la carte du Noble Jeu des États-Unis, dressée par William J. Hypperbone, et qui présentait une disposition identique à celle du Noble Jeu de l’Oie. Comment l’honorable membre de l’Excentric Club avait-il rangé les cinquante États de l’Union ?… Quels étaient ceux qui donneraient lieu à des retards, à des arrêts momentanés ou prolongés, à des recommencements de partie, à des retours en arrière, avec paiement de primes simples, doubles ou triples ?…

 

Et que l’on ne s’étonne pas que, plus encore que le public, les « Six » et leurs amis personnels fussent particulièrement désireux d’être fixés à ce sujet.

 

Grâce à la diligence de Georges B. Higginbotham et de maître Tornbrock, la carte, fidèlement reproduite d’après celle du défunt, fut dessinée, gravée, coloriée, tirée en moins de vingt-quatre heures, puis lancée à plusieurs millions d’exemplaires à travers toute l’Amérique au prix de deux cents l’exemplaire. Elle était ainsi à la portée de tous les citoyens, qui pourraient y épingler successivement chaque coup et suivre la marche de cette mémorable partie.

 

Voici dans quel ordre, et par cases juxtaposées et numérotées, étaient disposés les cinquante États dont se composait à cette époque la République américaine.

 

Case 1 Rhode Island.

Case 2 Maine.

Case 3 Tennessee.

Case 4 Utah.

Case 5 Illinois.

Case 6 New York.

Case 7. Massachusetts.

Case 8. Kansas.

Case 9. Illinois.

Case 10 Colorado.

Case 11 Texas.

Case 12 New Mexico.

Case 13 Montana.

Case 14 Illinois.

Case 15 Mississippi.

Case 16 Connecticut.

Case 17 Iowa.

Case 18 Illinois.

Case 19 Louisiane.

Case 20 Delaware.

Case 21 New Hampshire.

Case 22 South Carolina.

Case 23 Illinois.

Case 24 Michigan.

Case 25 Georgie.

Case 26 Wisconsin.

Case 27 Illinois.

Case 28 Wyoming.

Case 29 Oklahoma.

Case 30 Washington.

Case 31 Nevada.

Case 32 Illinois.

Case 33 North Dakota.

Case 34 New Jersey.

Case 35 Ohio.

Case 36 Illinois.

Case 37 West Virginie.

Case 38 Kentucky.

Case 39 South Dakota.

Case 40 Maryland.

Case 41 Illinois.

Case 42 Nebraska.

Case 43 Idaho.

Case 44 Virginie.

Case 45 Illinois.

Case 46 District of Columbia.

Case 47 Pennsylvania.

Case 48 Vermont.

Case 49 Alabama.

Case 50 Illinois.

Case 51 Minnesota.

Case 52 Missouri.

Case 53 Floride.

Case 54 Illinois.

Case 55 North Carolina.

Case 56 Indiana.

Case 57 Arkansas.

Case 58 Californie.

Case 59 Illinois.

Case 60 Arizona.

Case 61 Oregon.

Case 62 Territoire Indien.

Case 63 Illinois.

 

Tel était le rang assigné à chaque État dans les soixante-trois cases, – celui de l’Illinois s’y trouvant quatorze fois répété.

 

Et, en premier lieu, il convient de remarquer quels étaient les États, choisis par William J. Hypperbone, qui exigeaient d’une part le payement des primes, et de l’autre, qui obligeaient les joueurs malchanceux à des stationnements ou à des retours on ne peut plus regrettables.

 

Ils étaient au nombre de six :

 

1° La sixième case, État de New York, correspondait à celle du Pont du Noble Jeu de l’Oie, que le partenaire, après l’avoir atteinte, doit immédiatement quitter afin de se rendre à la douzième case, État de New Mexico, contre paiement d’une prime simple.

 

2° La dix-neuvième case, État de Louisiane, correspondait à celle où figure une hôtellerie, dans laquelle le partenaire doit demeurer deux coups sans jouer, après le versement d’une prime double.

 

3° La trente-et-unième case, État de Nevada, correspondait à celle du puits, au fond duquel le partenaire reste jusqu’au moment où un autre le remplace, après avoir payé une prime triple.

 

4° La quarante-deuxième case, État de Nebraska, correspondait à celle où se dessinent les multiples sinuosités d’un labyrinthe d’où, après le paiement d’une prime double, le partenaire doit revenir en arrière à la trentième case, réservée à l’État de l’Utah.

 

5° La cinquante-deuxième case, État du Missouri, correspondait à celle où la prison se referme sur le partenaire qui paye une prime triple, et dont il ne peut sortir qu’au moment où un autre vient prendre sa place, en payant une prime d’égale valeur.

 

6° La cinquante-huitième case, État de Californie, correspondait à celle qui reproduit l’image d’une tête de mort, et que l’impitoyable règle oblige le partenaire à abandonner, après avoir versé une prime triple, afin de recommencer la partie par la première case, dévolue à l’État de Rhode Island.

 

En ce qui concernait l’État de l’Illinois, porté quatorze fois sur la carte, les cases occupées par lui, cinquième, neuvième, quatorzième, dix-huitième, vingt-troisième, vingt-septième, trente-deuxième, trente-sixième, quarante-et-unième, quarante-cinquième, cinquantième, cinquante-quatrième, cinquante-neuvième et soixante-troisième, correspondaient à celles des oies. Mais les partenaires ne doivent jamais s’y arrêter, et, d’après la règle, ils redoublent les points obtenus jusqu’à ce qu’ils rencontrent une case autre que celles réservées au sympathique animal dont William J. Hypperbone réclamait la réhabilitation.

 

Il est vrai, si du premier coup de dés le joueur amenait le chiffre neuf, il serait, d’oie en oie, arrivé directement à la soixante-troisième case, c’est-à-dire au but. C’est pourquoi, comme le chiffre neuf ne peut être produit que de deux façons avec deux dés, soit par trois et six, soit par cinq et quatre, le partenaire, dans le premier cas, va se placer à la vingt-sixième case, État du Wisconsin, et dans le second, à la cinquante-troisième case, État de la Floride.

 

Pour ce joueur favorisé, c’était, on le voit, une avance considérable sur ses concurrents. Mais cet avantage est plus apparent que réel, puisqu’il faut en somme atteindre la dernière case par un nombre juste de points et que le joueur est condamné à rebrousser chemin s’il dépasse le but.

 

Enfin, dernière observation, lorsque l’un des partenaires est rencontré par un autre, il doit lui céder sa case et revenir à celle que cet autre occupait, après avoir versé à la masse une prime simple, – sauf dans le cas où il aurait déjà quitté ladite case le jour où l’autre y arriverait. Cette dérogation avait été admise par le testateur, eu égard aux délais nécessités par ces déplacements successifs.

 

Restait une question secondaire, – des plus intéressantes assurément, – que l’étude de la carte ne permettait cependant pas de résoudre.

 

Quel était, dans chaque État, l’endroit où chacun des joueurs aurait à se rendre ?… S’agissait-il de la capitale, chef-lieu officiel, ou de la métropole, d’ordinaire plus importante, ou de toute autre localité remarquable au point de vue historique ou géographique ? N’était-il pas présumable que le défunt, mettant à profit ses propres voyages, avait dû choisir de préférence les lieux les plus vantés ? Une note jointe au testament l’indiquait ; mais cette indication ne devrait être signifiée à l’intéressé que dans la dépêche qui lui ferait connaître le résultat du coup de dés le concernant. Cette dépêche, c’est maître Tornbrock qui la lui expédierait au lieu même où il lui était enjoint de se trouver à ce moment.

 

Il va sans dire que les journaux américains publièrent ces observations, en rappelant que, d’après la volonté formelle du testateur, les règles du Noble Jeu de l’Oie devaient être suivies dans toute leur rigueur.

 

Quant au laps de temps qui permettrait de se rendre à chaque endroit désigné, il était plus que suffisant, bien que chaque coup dût être joué de deux en deux jours. Effectivement, comme ils étaient sept, chaque joueur disposerait de sept fois deux jours, soit quatorze, et il ne lui faudrait pas un si long délai, dût-il être envoyé d’une extrémité de l’Union à l’autre, par exemple du Maine au Texas, ou de l’Oregon aux dernières pointes de la Floride. À cette époque, le réseau des voies ferrées sillonnait la surface entière du territoire et en combinant les horaires et les graphiques, on pouvait voyager très rapidement.

 

Telles étaient les règles, qui n’admettaient aucune discussion. Comme on dit, c’était à prendre ou à laisser.

 

Et l’on prit.

 

Que tous les « Six » le firent avec le même empressement, la même avidité, non, sans doute. Sous ce rapport, le commodore Urrican fut égalé par Tom Crabbe ou plutôt par John Milner, et par Hermann Titbury. Quant à Max Réal et Harris T. Kymbale, ils envisagèrent l’affaire plutôt au point de vue du touriste, l’un pour en tirer des tableaux, l’autre des articles. En ce qui concerne Lissy Wag, voici ce que lui déclara Jovita Foley :

 

« Ma chérie, j’irai demander à M. Marshall Field qu’il t’accorde un congé, et à moi aussi, car je t’accompagnerai jusqu’à la soixante-troisième case…

 

– Mais c’est fou, tout cela ! répondit la jeune fille.

 

– C’est sage, au contraire, répliqua Jovita Foley, et comme c’est toi qui gagneras les soixante millions de dollars de cet honorable monsieur Hypperbone…

 

– Moi ?…

 

– Toi, Lissy, tu voudras bien m’en donner la moitié pour ma peine…

 

– Tout… si tu veux…

 

– J’accepte !… » répondit Jovita Foley le plus sérieusement du monde.

 

Il va de soi que Mrs Titbury suivrait Hermann Titbury dans ses pérégrinations, bien que ce fût doubler la dépense. Du moment qu’il ne leur était pas défendu de partir ensemble, ils partiraient. Cela valait mieux pour l’un et pour l’autre.

 

Au surplus, Mrs Titbury l’exigea, comme elle exigea aussi que M. Titbury remplit son rôle de partenaire, car de tels déplacements et les frais qu’ils occasionneraient épouvantaient ce bonhomme aussi timoré qu’avare. Mais l’impérieuse Kate s’était formellement prononcée, et Hermann avait dû obéir.

 

De même, en ce qui regardait Tom Crabbe, que son entraîneur ne quittait jamais, et qu’il entraînerait d’un fameux train, on pouvait l’en croire !

 

Quant au commodore Urrican, à Max Réal, à Harris T. Kymbale, voyageraient-ils seuls ou emmèneraient-ils un domestique ?… Ils ne s’étaient pas encore prononcés à cet égard. Aucune clause du testament ne leur interdisait de le faire. Libre d’ailleurs de les accompagner qui le voudrait, et de parier pour l’un ou pour l’autre comme on parie pour des chevaux de course.

 

Il serait superflu d’ajouter que l’excentricité posthume de William J. Hypperbone avait produit un effet immense dans le nouveau et même dans l’ancien continent.

 

Nul doute, étant donnée l’ardeur spéculative des Américains, qu’ils n’engageassent des sommes énormes sur les chances de cette émotionnante partie.

 

Seuls, il est vrai, avec leurs ressources personnelles, Hermann Titbury et Hodge Urrican, fort riches, et aussi John Milner, qui gagnait beaucoup d’argent à exhiber Tom Crabbe, ne risquaient pas d’être arrêtés en route faute du paiement des primes. En ce qui concernait Harris T. Kymbale, la Tribune, – et quelle réclame pour ce journal ! – était prête à lui ouvrir les crédits nécessaires.

 

Max Réal, lui, ne se préoccupait pas autrement de ces obligations financières, qui se produiraient ou ne se produiraient pas. Il aviserait, le cas échéant.

 

En ce qui touchait Lissy Wag, Jovita Foley s’était contentée de lui dire :

 

« Ne crains rien, ma chérie, nous consacrerons toutes nos économies aux frais de voyage.

 

– Alors nous n’irons pas loin, Jovita…

 

– Très loin, Lissy.

 

– Mais si le sort nous oblige à payer des primes…

 

– Le sort ne nous obligera… qu’à gagner ! » déclara Jovita Foley d’un ton si résolu que miss Wag se garda bien de discuter avec elle.

 

Néanmoins, très probablement, ni Lissy Wag ni peut-être Max Réal ne deviendraient jamais les favoris des spéculateurs américains, puisque le non-paiement d’une prime les exclurait de la partie au profit de leurs concurrents.

 

Toutefois, ce qui, dans la pensée de quelques-uns, aurait pu être en faveur de Max Réal, c’était que le sort l’avait désigné comme premier partant. Et de cela le commodore Urrican se montrait furieux jusqu’à l’absurde. Non ! il ne pouvait digérer de n’avoir que le numéro six, après Max Réal, Tom Crabbe, Hermann Titbury, Harris T. Kymbale et Lissy Wag. Et, pourtant, on le répète, à bien réfléchir, cela n’était d’aucune importance. Est-ce que le dernier partant ne pouvait pas distancer ses partenaires, si du premier coup, par exemple, il était envoyé par cinq et quatre à la cinquante-troisième case, celle de la Floride ? Car, tels sont les aléas de ces merveilleuses combinaisons, dues, en admettant la légende, au sens si fin et si poétique de l’ingénieuse Hellade.

 

Il était évident que le public, très emballé dès le début, ne voulait rien voir des difficultés, encore moins des fatigues de ce voyage. Sans doute, s’il n’était pas impossible qu’il s’effectuât en quelques semaines, il se pouvait aussi qu’il durât des mois et même des années. Ne le savaient-ils pas de reste, ces membres de l’Excentric Club, qui avaient été les témoins ou les joueurs des interminables parties engagées chaque jour par William J. Hypperbone dans les salons du cercle. À prolonger les déplacements en de telles conditions de surmenage et de rapidité, il était à craindre que quelques-uns des partenaires fussent immobilisés par la maladie et contraints d’abandonner toutes chances d’atteindre le but, au profit du plus énergique ou du plus protégé par le Dieu du hasard.

 

Ces éventualités n’étaient pas pour préoccuper. On avait hâte d’être en pleine campagne, et, alors que les « Six » seraient en route, de prendre sa part de leurs émotions, de les accompagner en imagination, et même en réalité, comme font les cyclistes amateurs dans une course de professionnels, de les suivre dans leurs multiples promenades à travers l’Amérique.

 

Voilà qui satisferait les convoitises des hôteliers des États traversés par l’itinéraire !

 

Mais, si le public se refusait à réfléchir aux impedimenta de toutes sortes qui pouvaient surgir, une réflexion très naturelle vint à l’esprit de quelques-uns des partenaires. Pourquoi ne concluraient-ils pas un arrangement entre eux, – un arrangement d’après lequel le gagnant s’engagerait à partager son gain avec ceux que le sort n’aurait pas favorisés ? Ou, tout au moins, s’il gardait la moitié de l’énorme fortune, pourquoi ne ferait-il pas abandon de l’autre moitié aux moins heureux… Trente millions de dollars pour lui, et le reste à chacun des perdants, c’était tentant. Être assuré, en tout cas, de toucher plusieurs millions, il semblait aux esprits pratiques et non aventureux que cette offre méritait d’être prise en sérieuse considération.

 

Assurément il n’y avait là rien qui fût en contradiction avec les volontés du testateur, puisque la partie n’en serait pas moins engagée dans les conditions prescrites, et que le gagnant pouvait toujours disposer de son gain suivant sa convenance.

 

– Aussi, les intéressés, par les soins de l’un d’eux, – évidemment le plus sage des « Six », – furent-ils convoqués en réunion officieuse afin de délibérer sur la proposition. Hermann Titbury était d’avis de l’accepter, – songez donc, nombre de millions de dollars garantis à chacun ! Avec son tempérament de vieille joueuse, Mrs Titbury hésitait, et cependant elle finit par céder. Après réflexion, car il était de caractère aventureux, Harris T. Kymbale se rangea à cet avis, de même Lissy Wag, sur le conseil de son patron, M. Marshall Field, et malgré l’opposition de cette ambitieuse Jovita Foley, qui voulait tout ou rien. Quant à John Milner, il ne demandait pas mieux que d’adhérer pour le compte de Tom Crabbe, et si Max Réal se fit un peu tirer l’oreille, c’est que ces artistes ont généralement un grain de folie dans la cervelle. D’ailleurs, ne fût-ce que pour ne pas contrarier Lissy Wag, dont la situation l’intéressait vivement, il se déclara prêt à signer l’engagement avec ses partenaires.

 

Mais, pour que cet engagement fût définitif, il convenait que tous y eussent apposé leur signature. Or, si cinq y consentaient, il en était un sixième de l’entêtement duquel aucun argument ne put triompher. On le devine, il s’agit du terrible Hodge Urrican, qui se refusa à entendre raison. Il avait été désigné par le sort pour jouer la partie, il la jouerait jusqu’au bout. Il fallut rompre les pourparlers, le commodore s’étant réfugié dans une obstination irréductible, malgré la menace d’un formidable coup de poing que Tom Crabbe se préparait à lui envoyer sur l’injonction de John Milner, et qui lui eût défoncé quatre ou cinq côtes. Et, au surplus, on n’oubliait qu’une chose, c’est que, depuis le codicille, les joueurs n’étaient plus six, mais sept. Il y avait cet inconnu, cet X K Z, choisi par William J. Hypperbone. Qui était-il ?… Demeurait-il à Chicago ?… Maître Tornbrock savait-il même à quoi s’en tenir à son sujet ?… Le codicille décidait que le nom de ce mystérieux personnage ne devrait être révélé que dans le cas où il serait le gagnant… Voilà bien ce qui faisait travailler les esprits, ce qui jetait un nouvel élément de curiosité dans l’affaire. Or, puisque cet X K Z ne pouvait venir acquiescer à l’arrangement proposé, il n’aurait pas été possible de mener cette proposition à bonne fin, même si le commodore Urrican eût donné son consentement.

 

Donc, il ne restait plus qu’à attendre le premier coup de dés, dont le résultat devait être proclamé le 30 avril dans la salle du théâtre de l’Auditorium.

 

On était au 24 avril, à sept jours seulement de la date fatidique. Quant aux préparatifs, le temps ne manquait ni au commodore Urrican qui devait partir le sixième, ni même aux quatre autres, Hermann Titbury, Harris T. Kymbale, Tom Crabbe et Lissy Wag, dont les départs s’effectuaient avant le sien.

 

Le croirait-on, c’était le premier désigné pour se mettre en route qui paraissait le moins occupé de ce voyage. Le fantaisiste Max Réal n’avait que peu ou point l’air de songer à tout cela. Lorsque Mme Réal, qui avait quitté Québec et demeurait maintenant dans la maison de South Halsted Street, lui en parlait :

 

« J’ai bien le temps ! répondait-il.

 

– Mais non… pas trop, mon enfant !

 

– Et puis, mère, à quoi bon se lancer dans cette absurde aventure ?…

 

– Comment, Max, tu ne voudrais pas courir la chance…

 

– De devenir un gros millionnaire ?…

 

– Sans doute, reprenait l’excellente dame, qui rêvait ce que toutes les mères rêvent pour leur fils. Il faut faire tes préparatifs pour le voyage…

 

– Demain… chère mère… après-demain… tiens !… la veille du départ…

 

– Mais, mon enfant, dis-moi au moins ce que tu comptes emporter…

 

– Mes pinceaux, ma boîte à couleurs, mes toiles, sac au dos, comme un soldat.

 

– Songe donc que tu peux être envoyé à l’extrémité de l’Amérique…

 

– Des États-Unis, tout au plus, répliquait le jeune homme, et rien qu’avec une valise, je ferais le tour du monde ! »

 

Impossible d’en tirer d’autre réponse, et il retournait dans son atelier. Mais Mme Réal entendait ne pas lui laisser manquer une si belle occasion de faire fortune.

 

Quant à Lissy Wag, elle avait tout le temps, puisqu’elle ne devait partir que dix jours après Max Réal. Et c’est bien ce dont se plaignait l’impatiente Jovita Foley.

 

« Quel malheur, ma pauvre Lissy, répétait-elle, que tu aies eu le numéro cinq !

 

– Calme-toi, ma chère amie, répondait la jeune fille. Il est aussi bon que les autres… ou même aussi mauvais !

 

– Ne dis pas cela, Lissy !… N’aie pas de pareilles idées !… Cela nous porterait malheur !

 

– Voyons, Jovita, regarde-moi bien… Est-ce sérieusement que tu peux croire…

 

– Croire que tu gagneras ?…

 

– Oui. – J’en suis sûre, ma chère, aussi sûre que d’avoir encore mes trente-deux dents ! »

 

Et alors Lissy Wag partait d’un tel éclat de rire que Jovita Foley était tentée de la battre.

 

Inutile d’insister sur la disposition d’esprit du commodore Urrican. Il ne vivait plus. Il était décidé à quitter Chicago dix minutes après que les dés se seraient prononcés sur son compte. Il ne s’arrêterait ni un jour ni une heure, dût-il être envoyé au fond des Everglades de la presqu’île floridienne.

 

Quant au couple Titbury, il ne songeait qu’aux primes qu’il aurait à payer, si la malchance s’en mêlait, et plus encore qu’au séjour soit dans la prison du Missouri, soit dans le puits du Nevada. Mais, qui sait, peut-être aurait-il le bonheur d’éviter ces lieux funestes !…

 

Pour en finir, un mot de Tom Crabbe.

 

Le boxeur continuait à faire ses six repas quotidiens, sans se préoccuper de l’avenir, et il espérait de ne rien changer à de si bonnes habitudes pendant le cours du voyage. Quelque gros mangeur qu’il fût, il trouverait toujours des auberges suffisamment approvisionnées, même dans les plus infimes bourgades. John Milner serait là et veillerait à ce qu’il ne manquât de rien. Cela coûterait cher, sans doute, mais quelle réclame pour le Champion du Nouveau-Monde, et pourquoi l’occasion ne se présenterait-elle pas en route d’organiser quelque séance pugiliste, dont le célèbre casseur de mâchoires tirerait honneur et profit.

 

Enfin il faut mentionner que des agences de paris s’étaient déjà fondées à Chicago et dans nombre d’autres cités de l’Union, avec cotes spéciales pour chacun des partenaires. Il va de soi qu’elles ne pouvaient fonctionner tant que la partie n’était pas engagée. Et si l’impatience du public avait été grande entre le 1er et le 15 avril, – jour où fut lu le testament, – elle ne le fut pas moins entre le 15 avril et le 30, jour où pour la première fois les dés allaient être lancés sur la carte dressée par William J. Hypperbone. Tous les gens qui s’occupent de parier aux courses n’attendaient que l’heure de prendre les « Six », maintenant les « Sept », soit à tant contre un, soit à égalité. Quelles bases fournir aux cotes ? Ce ne pourrait être, comme pour les chevaux de course, ni une série de prix précédemment gagnés, ni quelque illustre origine hippique, ni les garanties des entraîneurs. Il n’y avait à peser que les qualités personnelles des partenaires, chances purement morales.

 

Dans tous les cas, Max Réal, il faut l’avouer, se conduisait de manière à s’enlever toute sympathie des parieurs. Croirait-on que le 29 avril, la surveille du jour où les dés allaient fixer son itinéraire, il avait quitté Chicago ! Depuis quarante-huit heures, son attirail de peintre à l’épaule, il était parti pour la campagne ! Sa mère, au dernier degré de l’inquiétude, ne savait dire quand il serait de retour. Ah ! s’il pouvait être retenu n’importe où, s’il n’était pas là le lendemain, répondant à l’appel de son nom, quelle satisfaction pour le sixième partenaire qui deviendrait le cinquième ! Et ce cinquième, ce serait Hodge Urrican, et cet homme invraisemblable exultait déjà à la pensée que son tour avancerait d’un rang, et qu’il n’aurait plus que cinq concurrents à combattre !…

 

Bref, personne n’eût pu dire si Max Réal, le 30 avril, était revenu de son excursion, ni même s’il se trouvait dans la salle de l’Auditorium.

 

Or, à midi sonnant, devant la houleuse foule des spectateurs, maître Tornbrock, assisté de Georges B. Higginbotham, entouré des membres de l’Excentric Club, agita le cornet d’une main ferme et fit rouler les deux dés sur la carte…

 

« Quatre et quatre, cria-t-il.

 

– Huit ! » répondit d’une seule voix l’assistance.

 

Ce chiffre était celui de la case assignée par le testateur à l’État du Kansas.

 

VII

LE PREMIER PARTANT


Le lendemain, la grande gare de Chicago présentait une animation particulière. D’où provenait cette animation ?… Évidemment de la présence d’un voyageur, en costume de touriste, son attirail de peintre au dos, suivi d’un jeune nègre porteur d’une légère valise et d’un sac en bandoulière, qui se préparait à prendre le train de huit heures dix du matin.

 

Ce ne sont pas les railroads qui manquent à la République fédérale. Ils desservent son territoire en toutes les directions. Aux États-Unis, la valeur des chemins de fer dépasse cinquante-cinq milliards de francs, et sept cent mille agents sont employés à leur exploitation. Rien qu’à Chicago, il se fait un mouvement de trois cent mille voyageurs par jour, sans compter les dix mille tonnes de journaux et de lettres que les wagons y transportent annuellement.

 

Il résulte de là que n’importe où le caprice des dés devait les envoyer à travers l’Union, aucun des sept partenaires ne serait embarrassé ni retardé pour s’y rendre. Et encore convient-il d’ajouter à ces multiples voies ferrées, les steamers, les steamboats, les bateaux des lacs, des canaux, des rivières. En ce qui regarde Chicago, il est facile d’y aller et non moins facile d’en partir.

 

Max Réal, revenu, la veille, de son excursion, se dissimulait, parmi la foule, qui encombrait l’Auditorium, lorsque les chiffres quatre et quatre furent proclamés par maître Tornbrock. Personne ne le savait là, on ignorait son retour. Aussi, à l’appel de son nom se produisit-il un assez inquiétant silence que rompit la voix tonitruante du commodore Urrican, lequel cria de sa place :

 

« Absent…

 

– Présent ! » fut-il répondu.

 

Et Max Réal, salué par les applaudissements, était monté sur la scène.

 

« Prêt à partir ?… demanda le président de L’Excentric Club, en se rapprochant de l’artiste.

 

– Prêt à partir… et à gagner ! » répondit en souriant le jeune peintre.

 

Le commodore Hodge Urrican, comme un cannibale de la Papouasie, l’aurait dévoré vivant.

 

Quant à cet excellent Harris T. Kymbale, il s’avança et lui dit sans amertume :

 

« Bon voyage, compagnon !

 

– Bon voyage à vous aussi, lorsque le jour sera venu de boucler votre valise ! » répliqua Max Réal.

 

Et tous deux échangèrent une cordiale poignée de main.

 

Ni Hodge Urrican, ni Tom Crabbe, l’un furieux, l’autre hébété comme d’habitude, ne crurent devoir s’associer aux compliments du journaliste.

 

Quant au ménage Titbury, il ne formait qu’un vœu : c’était que tous les mauvais aléas du jeu s’abattissent sur la tête de ce premier partant, qu’il allât s’enfoncer dans le puits du Nevada ou se fourrer dans la prison du Missouri, dût-il y demeurer jusqu’à la fin de son existence !

 

En passant devant Lissy Wag, Max Réal s’inclina respectueusement et dit :

 

« Mademoiselle, vous me permettrez bien de vous souhaiter bonne chance…

 

– Mais c’est parler contre votre intérêt, monsieur… fit observer la jeune fille, un peu surprise.

 

– N’importe, mademoiselle, et soyez certaine que je fais des vœux pour vous !…

 

– Je vous remercie, monsieur », répondit Lissy Wag.

 

Et Jovita Foley de glisser dans l’oreille de son amie cette observation, très juste d’ailleurs :

 

« Il est fort bien de sa personne, ce Max Réal, et il sera mieux encore, si, comme il le souhaite, il te laisse arriver première ! »

 

Cette opération finie, la salle de l’Auditorium fut peu à peu évacuée, et le résultat du coup de dés se répandit aussitôt à travers la ville.

 

Le match Hypperbone, suivant l’expression adoptée par le public, allait commencer.

 

Dans la soirée, Max Réal acheva ses préparatifs, – combien peu compliqués, – et, le lendemain matin, il embrassa sa mère, après promesse formelle de lui écrire le plus souvent possible. Puis, il quitta le numéro 3997 de Halsted Street, précédé du fidèle Tommy, et arriva pédestrement à la gare, dix minutes avant le départ du train.

 

Que le réseau des railroads rayonne en tous sens autour de la cité chicagoise, Max Réal n’en était plus à l’apprendre, et il n’avait à se préoccuper que de choisir entre les deux ou trois voies ferrées qui se dirigeaient vers le Kansas. Cet État n’est pas limitrophe de celui de l’Illinois, mais il n’en est séparé que par celui du Missouri. Aussi le voyage que le sort imposait au jeune peintre ne comprendrait que cinq cent cinquante ou six cents milles, suivant l’itinéraire qui aurait sa préférence.

 

« Je ne connais pas le Kansas, se dit-il, et c’est là une occasion de faire connaissance avec le « désert américain », comme on l’appelait jadis !… Et puis, parmi les cultivateurs du pays, on compte pas mal de Franco-Canadiens… Je serai là comme en famille, car il ne m’est pas interdit de cheminer à ma fantaisie pour me rendre à l’endroit qui m’est assigné. »

 

Non, cela n’était pas interdit. Tel avait été l’avis de maître Tornbrock, consulté à ce sujet. La note rédigée par William J. Hypperbone imposait à Max Réal l’obligation de gagner Fort Riley dans le Kansas, et il suffirait qu’il s’y trouvât le quinzième jour après son départ, afin de recevoir par télégramme le chiffre du second coup qui le concernerait, – soit le huitième de la partie. En somme, des cinquante États rangés sur la carte dans l’ordre que l’on sait, il n’en était que trois où le partenaire dût se rendre dans le plus court délai à l’endroit où il aurait peut-être la chance d’être remplacé dès le coup suivant : c’étaient la Louisiane, case dix-neuvième affectée à l’hôtellerie, le Nevada, case trentième affectée au puits, et le Missouri, case cinquante-deuxième affectée à la prison.

 

Et maintenant, qu’il convint à Max Réal de gagner son poste par le chemin des écoliers, suivant l’expression française, rien de mieux. Mais il était à supposer qu’un enragé comme le commodore Urrican ou un avare comme Hermann Titbury n’useraient ni leur patience ni leur bourse à flâner en route. Ils fileraient à toute vapeur, en grande vitesse, peu désireux de transire videndo.

 

Voici quel était l’itinéraire adopté par Max Réal : au lieu de se diriger par le plus court vers Kansas City en traversant obliquement de l’est à l’ouest l’Illinois et le Missouri, il prendrait le Grand Trunk, cette voie ferrée qui, sur une longueur de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles, va de New York à San Francisco, « Ocean to Ocean », dit-on en Amérique. Un parcours de cinq cents milles environ lui permettrait d’atteindre Omaha sur la frontière du Nebraska, et de là, à bord de l’un des steamboats qui descendent le Missouri, il atteindrait la métropole du Kansas. Puis, en touriste, en artiste, il arriverait à Fort Riley au jour fixé.

 

Lorsque Max Réal entra dans la gare, il y trouva nombre de curieux. Avant d’engager de fortes sommes à propos de la partie qui allait se jouer, les parieurs voulaient voir de leurs propres yeux le premier qui se mettrait en voyage. Bien que des cotes, reposant sur des probabilités plus ou moins valables, n’eussent pas encore pu être établies, il convenait d’observer le jeune peintre au moment du départ… Son attitude inspirerait-elle confiance ?… Serait-il bien en forme… Y aurait-il lieu de penser qu’il deviendrait grand favori, malgré que la possibilité de primes à payer pût donner à craindre qu’il fût arrêté en route ?…

 

Il faut l’avouer, Max Réal n’eut pas l’heur – ce qu’il s’en moquait ! – de plaire à ses concitoyens par cela seul qu’il emportait son attirail de peintre. Jonathan, en homme pratique, estimait qu’il ne s’agissait point de voir du pays ni de faire des tableaux, mais de voyager en partenaire, non en artiste. À son avis, la partie imaginée par William J. Hypperbone s’élevait à la hauteur d’une question nationale, et il valait qu’elle fût sérieusement jouée. Si aucun des « Sept » n’y mettait toute l’ardeur dont il était capable, ce serait un manque de convenance envers l’immense majorité des citoyens de la libre Amérique. Aussi le résultat fut-il que, parmi les assistants désappointés, pas un seul ne se décida à monter dans le train afin d’accompagner Max Réal au moins jusqu’à la première station et de lui faire, comme on dit vulgairement, « un bout de conduite ». Les wagons s’emplirent des seuls voyageurs que les obligations du commerce ou de l’industrie appelaient hors de Chicago.

 

Max Réal put donc s’installer tout à son aise sur une des banquettes, et Tommy se placer près de lui, car le temps n’était plus où les blancs n’eussent pas supporté dans leur compartiment le voisinage des hommes de couleur.

 

Enfin le sifflet se fit entendre, le train s’ébranla, la puissante locomotive hennit par sa bouche évasée qui lançait des gerbes d’étincelles mêlées de vapeur.

 

Et, au milieu de la foule, restée sur le quai, on aurait pu apercevoir le commodore Urrican jeter à ce premier partant des regards chargés de menaces.

 

Au point de vue du temps, le voyage débutait mal. Ne pas oublier qu’en Amérique, à cette latitude, – et bien que ce soit le parallèle de l’Espagne septentrionale, – l’hiver n’a pas pris fin au mois d’avril. À la surface de ces vastes territoires que ne couvre aucune montagne, il se prolonge jusqu’à cette époque de l’année, et les courants atmosphériques, lancés des régions polaires, s’y déchaînent en toute liberté. Cependant, si le froid commençait à céder devant les rayons du soleil de mai, les rafales troublaient encore l’espace. Des nuages bas, d’où tombaient de larges averses, brouillaient l’horizon et le bornaient à courte distance. Fâcheuse circonstance pour un peintre en quête de sites lumineux et de paysages ensoleillés. Toutefois, mieux valait parcourir les États de l’Union aux premiers jours de la saison printanière. Plus tard, les chaleurs deviendraient insoutenables. Après tout, il était permis d’espérer que le mauvais temps ne durerait pas au delà du mois, et quelques symptômes attestaient déjà de meilleures dispositions climatériques.

 

Un mot maintenant sur le jeune nègre, depuis deux ans déjà au service de Max Réal, qui allait l’accompagner dans un voyage probablement si fécond en surprises.

 

C’était, on le sait, un garçon de dix-sept ans, par conséquent né libre, puisque l’émancipation des esclaves remontait à la guerre de Sécession, terminée une trentaine d’années avant, au grand honneur des Américains et de l’humanité.

 

Le père et la mère de Tommy vivaient au temps de l’esclavage, étant originaires de cet État du Kansas où la lutte fut si violente entre les abolitionnistes et les planteurs virginiens. Les parents de Tommy, – c’est sur ce point qu’il est à propos d’insister – n’avaient pas été soumis à un sort trop rigoureux, et l’existence leur fut plus facile qu’à beaucoup de leurs semblables. Ayant vécu sous un bon maître, homme sensible et juste, ils se considéraient comme étant de sa famille. Aussi, lorsque l’on proclama le bill d’abolition, ils ne voulurent pas plus le quitter qu’il ne songeait à se séparer d’eux.

 

Tommy était donc libre à sa naissance, et, après la mort de ses parents et de leur maître, – était-ce l’influence de l’atavisme ou le souvenir des jours heureux de son enfance ? – il fut fort embarrassé, lorsqu’il se trouva seul en face des nécessités de la vie. Peut-être son jeune cerveau ne comprit-il pas les avantages que devait lui procurer ce grand acte de l’émancipation, quand il n’eut plus qu’à compter sur ses propres forces pour se tirer d’affaire, lorsqu’il lui fallut songer au lendemain, lui qui ne s’était jamais préoccupé de l’avenir, lui à qui le présent était tout. Et ne sont-ils pas plus nombreux qu’on ne le croit, ces pauvres gens qui regrettent, en enfants qu’ils sont encore, d’être devenus des serviteurs libres après avoir été des serviteurs esclaves ?…

 

Par bonheur, Tommy avait eu cette chance d’être recommandé à Max Réal. Il était assez intelligent, de franche nature, de bonne conduite, prêt à aimer ceux qui lui témoigneraient quelque affection. Il s’attacha au jeune artiste, chez lequel il allait trouver une situation assurée.

 

Un regret, un seul – et il ne le cachait pas, – c’était de ne pas lui appartenir d’une façon plus complète – de corps comme il l’était d’âme, – et il le répétait souvent.

 

« Mais pourquoi ?… demandait Max Réal.

 

– Parce que, si vous étiez mon maître, si vous m’aviez acheté, je serais à vous…

 

– Et qu’y gagnerais-tu, mon garçon ?…

 

– J’y gagnerais que vous ne pourriez pas me renvoyer, ce qu’on fait d’un serviteur dont on n’est pas content…

 

– Eh ! Tommy, qui parle de te renvoyer ?… D’ailleurs, si tu étais mon esclave, je pourrais toujours te vendre…

 

– N’importe, mon maître, c’est très différent, et ce serait plus sûr…

 

– En aucune façon, Tommy.

 

– Si… si… et puis… moi… je ne serais pas libre de m’en aller !

 

– Eh bien, sois tranquille, si je suis satisfait de ton service… je t’achèterai un jour…

 

– Et à qui… puisque je ne suis à personne ?…

 

– À toi… à toi-même… quand je serai riche… et aussi cher que tu voudras ! »

 

Tommy approuvait de la tête, ses yeux brillant au fond de leur orbite noire, découvrant sa double rangée de dents d’une éclatante blancheur, heureux à la pensée de se vendre un jour à son maître, et ne l’en aimant que davantage.

 

Inutile de dire combien il était satisfait de l’accompagner pendant cette promenade à travers les États-Unis. Il aurait eu gros cœur à le voir partir seul, même s’il ne se fût agi que d’une séparation de quelques jours… Et que durerait la partie engagée dans ces conditions, si le sort ne se prononçait pas à bref délai, si le gagnant mettait des semaines, et – qui sait, – des mois, à atteindre le soixante-troisième État ?…

 

Que le voyage dût être court ou non, il fut certainement très maussade pendant cette première journée entre les vitres du wagon brouillées de buée et de pluie. Il fallut se résigner à passer à travers le pays sans le voir. Tout se perdait dans ces tons grisâtres, abhorrés des peintres, le ciel, les champs, les villes, les bourgades, les maisons, les gares. Les paysages de l’Illinois apparurent confusément sous les brumes. On n’entrevit que les hautes cheminées des minoteries de Napiersville et les toitures des fabriques de montres d’Aurora. Rien d’Oswego, de Yorkville, de Sandwich, de Mendoza, de Princeton, de Rock Island, de son pont superbe jeté sur le Mississippi, dont les eaux laborieuses entourent l’île du Roc, rien de cette propriété de l’État, transformée en arsenal, où des centaines de canons allongent leurs volées entre les taillis verdoyants et les buissons en fleurs.

 

Max Réal était fort désappointé. À passer entre les rafales, il ne resterait rien dans son souvenir de peintre. Autant eût valu dormir toute cette journée, – ce que Tommy fit consciencieusement.

 

Vers le soir, la pluie cessa. Les nuages regagnèrent les hautes zones. Le soleil se coucha dans les draps d’or de l’horizon. Ce fut un régal pour les yeux de l’artiste. Mais presque aussitôt l’ombre crépusculaire envahit l’espace sur les limites géodésiques qui séparent l’Iowa de l’Illinois. Aussi la traversée de ce territoire, quoique la nuit fût assez claire, ne donna-t-elle aucune satisfaction à Max Réal. Il ne tarda pas à fermer les yeux et ne les rouvrit que le lendemain au petit jour.

 

Et peut-être eut-il raison de regretter de n’être pas descendu la veille, à Rock Island !

 

« Oui ! j’ai eu tort !… grand tort, se dit-il à son réveil. Le temps ne m’est point mesuré, et je ne suis pas à vingt-quatre heures près !… La journée dont je compte disposer pour Omaha, j’aurais dû la passer à Rock Island… de là à Davenport, cette cité riveraine du Mississippi, il n’y a que le grand fleuve à traverser, et je l’aurais enfin vu, ce fameux Père des Eaux, dont je suis peut-être appelé à visiter toute la lignée, pour peu que le sort me promène à travers les territoires du centre ! »

 

Il était trop tard pour se livrer à ces réflexions. À présent, le train courait à toute vapeur sur les plaines de l’Iowa. Max Réal ne put rien apercevoir d’Iowa City, dans la vallée de ce nom, et qui, pendant seize ans fut la capitale de l’État, ni Des Moines, la capitale actuelle, un ancien fort, bâti au confluent de la rivière de ce nom et du Racoon, maintenant une cité de cinquante mille habitants, campée au milieu d’un réseau de railroads.

 

Enfin le soleil se levait, lorsque le train vint stopper à Council-Bluff, presque sur la limite de l’État, et à trois milles seulement d’Omaha, ville importante de ce Nebraska, dont le Missouri forme la frontière naturelle.

 

Là s’élevait jadis la « Falaise du Conseil ». Là s’assemblaient les tribus indiennes du Far West. De là partaient les expéditions de conquête ou de commerce qui devaient entraîner la reconnaissance des régions sillonnées par les multiples ramifications des Montagnes Rocheuses et du Nouveau Mexique.

 

Eh bien, il ne serait pas dit que Max Réal « brûlerait » cette première station de l’Union Pacific comme il en avait brûlé tant d’autres depuis la veille !

 

« Descendons, dit-il.

 

– Est-ce que nous sommes arrivés ?… demanda Tommy, en ouvrant les yeux.

 

– On est toujours arrivé… quand on est quelque part. »

 

Et, après cette réponse étonnamment positive, tous les deux, l’un le sac au dos, l’autre sa valise à la main, sautèrent sur le quai de la gare.

 

Le steamboat ne devait pas démarrer du quai d’Omaha avant dix heures du matin. Or il n’en était que six, et le temps ne manquerait même pas pour visiter Council Bluff sur la rive gauche du Missouri. C’est ce qui fut fait, après la courte halte du premier déjeuner. Puis le futur maître et le futur esclave s’engagèrent entre les deux voies ferrées qui, aboutissant aux deux ponts jetés sur le fleuve, établissent une double communication avec la métropole du Nebraska.

 

Le ciel s’était rasséréné. Le soleil lançait une gerbe de rayons matineux à travers la déchirure des nuages qu’une légère brise d’est promenait au-dessus de la plaine. Quelle satisfaction, après vingt-quatre heures d’emprisonnement dans un wagon de chemin de fer, que d’aller ainsi d’un pas libre et dégourdi !

 

Il est vrai, Max Réal ne pouvait songer à prendre quelque site au passage. Devant les yeux s’étendaient de longues et arides grèves, peu tentantes pour le pinceau d’un artiste. Aussi marcha-t-il droit vers le Missouri, ce grand tributaire du Mississippi, qui s’appela jadis Misé Souri, Peti Kanoui, c’est-à-dire en langage indien, le « Fleuve bourbeux », dont le cours en cet endroit mesure déjà trois mille milles depuis sa source.

 

Max Réal avait eu une idée, que n’auraient sans doute ni le commodore Urrican, ni l’entraîneur de Tom Crabbe, ni même Harris T. Kymbale : c’était de se soustraire, autant qu’il le pourrait, à la curiosité publique. Voilà pourquoi il n’avait pas fait connaître son itinéraire en quittant Chicago. Or, la cité d’Omaha s’intéressait non moins que les autres à cette partie du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique, et si elle eût su que le premier partant venait d’arriver ce matin-là dans ses murs, elle l’aurait reçu avec les honneurs dus à un personnage de cette importance.

 

Une ville considérable, cette Omaha, et, compris son faubourg du sud, elle ne compte pas moins de cent cinquante mille habitants. C’est le « boom », – ce que Reclus appelle justement la « période de réclame, de spéculation, d’agiotage et en même temps de travail furieux qui, en 1854, l’a fait surgir des solitudes, comme bien d’autres, avec tout son appareil d’industrie et de civilisation ». Joueurs d’instinct, comment les Omahiens résisteraient-ils au besoin de parier pour tel ou tel des partenaires que l’aveugle destin allait éparpiller sur les territoires de l’Union ?… Et voici que l’un d’eux dédaignait de leur révéler sa présence !… Décidément, ce Max Réal ne faisait rien pour se concilier la faveur de ses concitoyens !… En effet, il se borna à prendre repas dans un modeste hôtel, sans y décliner son nom ni ses qualités. Il était possible, du reste, que le hasard le renvoyât plusieurs fois au Nebraska ou dans les États que dessert vers l’ouest le Grand Trunk.

 

C’est précisément à Omaha que s’amorce cette longue voie ferrée, appelée Pacific Union entre Omaha et Ogden, puis Southern Pacific entre Ogden et San Francisco. Quant aux lignes qui mettent Omaha en communication avec New York, les voyageurs n’ont que l’embarras du choix.

 

Donc, non reconnu, Max Réal déambula à travers les principaux quartiers de cette ville, de forme non moins « échiquière » que sa voisine Council Bluff, cinquante-quatre cases juxtaposées et rectangulaires dont la géométrie impose les limites rectilignes.

 

Il était dix heures lorsque Max Réal, suivi de Tommy, revint vers le Missouri par le nord de la ville, et redescendit le quai jusqu’à l’embarcadère du steamboat.

 

Le Dean Richmond était prêt à partir. Ses chaudières ronflaient comme un ivrogne, son balancier n’attendait que l’ordre de mise en marche pour se mouvoir au-dessus du spardeck. La journée suffirait au Dean Richmond, après un parcours de cent cinquante milles, pour atteindre Kansas City.

 

Max Réal et Tommy vinrent s’installer sur la galerie supérieure, à l’arrière.

 

Ah ! si les passagers avaient su que l’un des tenants de la fameuse partie allait descendre en leur compagnie les eaux missouriennes jusqu’à la ville de Kansas, quel accueil enthousiaste ! Mais Max Réal continua de garder le plus strict incognito, et Tommy ne se fut pas permis de le trahir.

 

À dix heures dix, on largua les amarres, les puissantes aubes se mirent en mouvement, et le steamboat prit le courant du fleuve, semé de ces pierres ponces flottantes, arrachées à ses sources dans les gorges des Montagnes Rocheuses.

 

Les rives du Missouri, à la surface du Kansas, plates et verdoyantes, ne présentent point l’aspect bizarre que leur donnent en amont les encaissements de roches granitiques. Ici, le jaune fleuve n’est plus interrompu par les cataractes, les barrages, les écluses, ni troublé par les sauts et les rapides. Gonflé des apports de ses tributaires venus des lointaines régions du Canada, il est largement affluencé par de nombreux cours d’eau, dont le principal est la Yellowstone-river.

 

Le Dean Richmond marchait rapidement au milieu de la flottille de ces bâtiments à vapeur ou à voile qui utilisent son cours d’aval, le cours d’amont n’étant guère navigable, soit que les glaces l’encombrent pendant l’hiver, soit que les sécheresses le tarissent pendant l’été.

 

On arriva à Platte City, sur la rivière qui donne un de ses noms à l’État, car elle porte aussi celui de Nebraska. Mais, en réalité, celui de Platte est mieux justifié, car ses méandres se déroulent entre des rives herbeuses, très découvertes, qui laissent peu de profondeur à son lit. À vingt-cinq milles de là, le steamboat fit escale à Nebraska City, et cette ville est en réalité le véritable port de Lincoln, capitale de l’État, bien qu’elle se trouve à une vingtaine de lieues à l’ouest du fleuve.

 

Pendant l’après-midi, Max Réal put prendre quelques croquis à la hauteur d’Atkinson, et un site remarquable près de Leavenworth, où le Missouri est franchi par l’un des plus beaux ponts de son cours. C’est là que fut élevé, en 1827, un fort destiné à défendre le pays contre les tribus indiennes.

 

Il était près de minuit, lorsque le jeune peintre et Tommy débarquèrent à Kansas City, il leur restait une douzaine de jours pour atteindre Fort Riley, l’endroit indiqué en cet État par la note de William J. Hypperbone.

 

Tout d’abord, Max Réal fit choix d’un hôtel de certaine apparence, où il passa une bonne nuit, après vingt-quatre heures de chemin de fer et quatorze de bateau.

 

Le lendemain fut consacré à la visite de la ville ou plutôt des deux villes, car il y a deux Kansas situées sur la même rive droite du Missouri, qui forme en cet endroit une boucle resserrée ; mais, séparées par la Kansas-river, l’une appartient à l’État du Kansas, l’autre à l’État du Missouri. La seconde est de beaucoup la plus importante avec cent trente mille habitants, tandis que la première n’en compte que trente-huit mille. En réalité, elles ne feraient qu’une seule et même cité, si elles étaient dans le même État.

 

Au surplus, Max Réal n’avait pas l’intention de séjourner plus de vingt-quatre heures ni dans la Kansas du Kansas, ni dans la Kansas du Missouri. Ces deux villes se ressemblent comme deux damiers, et qui a vu l’une a vu l’autre. Aussi, dès le matin du 4 mai, il se remit en route à destination de Fort Riley, et cette fois, il allait faire le voyage en artiste. Sans doute, il prit encore le railroad, mais il était bien résolu à descendre aux stations qui lui plairaient, à excursionner en quête de paysages, dont il saurait tirer bon profit, si, le premier parti, il ne devait pas être le premier arrivé.

 

Ce n’était plus le désert américain d’autrefois. La vaste plaine remonte graduellement vers l’ouest jusqu’à l’altitude de cinq cents toises sur la frontière du Colorado. Ses ondulations successives se coupent de fonds larges et boisés, séparés par des steppes à perte de vue, que parcouraient, cent ans avant, les Indiens Kansas, Nez-Percés, Oteas, et autres tribus désignées sous le nom de Peaux-Rouges.

 

Mais ce qui avait amené une transformation complète de la contrée, c’était la disparition des cyprières et des sapinières, la plantation de millions d’arbres à fruits à la surface des savanes, et aussi l’établissement de pépinières pour l’entretien des vergers et des vignobles. Des espaces immenses, livrés à la culture du sorgho entré dans la fabrication courante du sucre, alternaient avec les champs d’orge, de seigle, de sarrasin, d’avoine, de froment, qui font du Kansas l’un des plus riches territoires de l’Union.

 

Quant aux fleurs, elles s’épanouissaient, – et combien variées d’espèces ! – surtout le long des rives de la Kansas, plus particulièrement d’innombrables touffes d’armoises à feuilles cotonneuses, les unes herbacées, les autres frutescentes, qui imprégnaient l’air d’un parfum de térébenthine.

 

Bref, en allant de station en station, en s’éloignant de quatre à cinq milles à travers la campagne, en ébauchant quelques toiles. Max Réal employa une semaine à gagner Topeka, où il arriva le 13 mai, dans l’après-midi.

 

Topeka est la capitale du Kansas. Son nom lui vient de ces pommes de terre sauvages, qui foisonnaient sur les pentes de la vallée. La ville occupe la rive méridionale du cours d’eau, et se complète du faubourg de la rive opposée.

 

Demi-journée de repos, nécessaire à Max Réal comme au jeune noir, – repos qui fut interrompu le lendemain par une visite à la capitale. Ses trente-deux mille habitants ne savaient guère qu’ils possédaient le célèbre partenaire dont le nom s’étalait déjà sur les affiches du jour. Et cependant, on l’attendait pour ainsi dire au passage. On n’imaginait pas qu’il eût pris, pour se rendre à Fort Riley, une autre voie ferrée que celle qui longe la Kansas et dessert Topeka. La population en fut pour son attente, et Max Réal repartit le 14 dès l’aube, sans que sa présence eût été soupçonnée un instant.

 

Fort Riley, au confluent des rivières Smoky Hill et Republican, n’était plus qu’à une soixantaine de milles. Max Réal y pouvait donc être le soir même, si cela lui convenait, ou le lendemain s’il lui prenait fantaisie de flâner en route. C’est même ce qu’il fit après avoir quitté le railroad à la station de Manhattan. Mais il s’en fallu de peu qu’il ne fût arrêté dès le début de la partie et perdit le droit de la continuer.

 

Que voulez-vous, l’artiste l’avait emporté sur la pièce d’échiquier que le sort poussait à travers cette région.

 

Dans l’après-midi, Max Réal et Tommy, descendus à l’avant-dernière station, trois ou quatre milles avant Fort Riley, s’étaient dirigés vers la rive gauche de la Kansas. Comme une demi-journée devait suffire à franchir cette distance, même pédestrement, il n’y avait aucune inquiétude à concevoir.

 

Ce qui engagea Max Réal à faire halte au bord de la rivière, ce fut le charmant paysage qui s’offrait soudain à ses regards. Dans un angle du cours d’eau, capricieusement rempli de lumière et d’ombre, se dressait l’un des derniers arbres d’une ancienne cyprière. Ses branches formaient berceau d’une rive à l’autre. Au bas on voyait les restes d’une cabane en adobe, et, vers l’arrière, s’étendait une vaste prairie, émaillée de fleurs, principalement d’éclatants tournesols. Au delà de la Kansas se montrait un fond de verdure avec d’obscures profondeurs, piquées çà et là de vifs rayons de soleil. L’ensemble « s’arrangeait » à souhait.

 

« Quel joli site ! se dit Max Réal. En deux heures, j’en aurai achevé l’ébauche. »

 

Ce fut lui, on va le voir, qui faillit être « achevé ».

 

Le jeune peintre s’était assis sur la berge, sa petite toile encastrée dans le couvercle de la boîte à couleurs, et il travaillait depuis quarante minutes, sans se laisser distraire, lorsqu’un bruit lointain – le quadrupedante sonitu de Virgile – se fit entendre dans la direction de l’est. On eût dit un formidable chevauchement à travers la plaine qui bordait la rive gauche.

 

Ce fut Tommy, couché au pied d’un arbre, que cette grandissante rumeur tira le premier du demi-sommeil auquel il s’abandonnait si volontiers.

 

Son maître n’entendant rien, ne détournant pas la tête, il se releva, remonta de quelques pas la berge, afin de porter sa vue plus au loin.

 

Le bruit redoublait alors, et, du côté de l’horizon, s’élevaient des volutes de poussière, que la brise, assez fraîche alors, repoussait vers l’ouest.

 

Tommy revint d’un pas rapide, et, pris d’un sérieux effroi, s’adressant à Max Réal :

 

« Mon maître !… » dit-il.

 

Le peintre, très absorbé devant sa toile, ne parut point songer à lui répondre.

 

« Mon maître !… répéta Tommy, d’une voix inquiète, en lui mettant la main sur l’épaule.

 

– Eh ! qu’est-ce qui te prend, Tommy ?… répliqua Max Réal, très occupé à mélanger du bout de son pinceau un peu de terre de Sienne et de vermillon.

 

– Mon maître… vous n’entendez pas ?… » s’écria Tommy.

 

Il aurait fallu être sourd pour ne point entendre les roulements de cette tumultueuse galopade.

 

Aussitôt, Max Réal de se redresser, de déposer sa palette sur l’herbe et de gagner la lisière de la berge.

 

À cinq cents pas se mouvait une chevauchée énorme soulevant des nuages de poussière et de vapeur, une sorte d’avalanche qui se précipitait à la surface de la plaine et d’où sortaient des hennissements furieux. En quelques instants, cette avalanche serait sur le bord de la rivière.

 

Il n’y avait de fuite possible que vers le nord. Aussi, son attirail ramassé, Max Réal, suivi ou plutôt précédé de Tommy, détala-t-il dans cette direction.

 

La horde qui s’avançait à toute vitesse se composait de plusieurs milliers de ces chevaux et mulets que l’État élevait autrefois dans une réserve sur la rive du Missouri. Mais, depuis que les automobiles et la bicyclette sont à la mode, ces hippomoteurs, – on va jusqu’à les appeler ainsi – abandonnés à eux-mêmes, errent à travers la campagne. Ceux-ci, affolés, galopaient ainsi sans doute depuis plusieurs heures. Aucun obstacle n’ayant pu les arrêter, les champs, les cultures avaient été dévastés sur leur passage, et si la rivière ne leur opposait pas une barrière infranchissable, jusqu’où iraient-ils ?…

 

Max Réal et Tommy, bien qu’ils courussent à toutes jambes, se sentaient prêts d’être atteints, et ils eussent été écrasés sous ce piétinement terrible, s’ils n’avaient pu grimper aux basses branches d’un vigoureux noyer, le seul arbre qui se dressait à la surface unie de la plaine.

 

Il était alors cinq heures du soir.

 

Là, tous deux étaient en sûreté, et lorsque les derniers rangs de la horde eurent disparu du côté de la rivière :

 

« Vite… vite ! » s’écria Max Réal. Tommy ne se hâtait guère de quitter la branche sur laquelle il s’était achevalé.

 

« Vite… te dis-je, ou je perdrai soixante millions de dollars, et je ne pourrai pas faire de toi un vil esclave ! »

 

Max Réal plaisantait et il ne courait point risque d’arriver en retard à Fort Riley. C’est pourquoi, au lieu de regagner la station, dont il était trop éloigné maintenant, et où il ne trouverait peut-être pas un train en partance, s’en alla-t-il tranquillement de son pied léger à travers la plaine. Puis, le soir venu, il se guida sur les lointaines lumières qui brillaient à l’horizon.

 

C’est ainsi que s’effectua cette dernière partie du voyage, et huit heures n’avaient pas encore sonné à l’horloge de la ville, lorsque Max Réal et Tommy se trouvèrent devant Jackson Hotel.

 

Le premier partant était donc à l’endroit que William J. Hypperbone avait choisi dans la huitième case. Et pourquoi ce choix ? Probablement parce que, si le Missouri, situé au centre géographique du l’Union, a pu être appelé l’État Central, le Kansas, d’autre part, justifie celle appellation, puisqu’il en occupe le milieu géométrique, et que Fort Riley est placé au cœur même de l’État.

 

Or, c’est à ce propos qu’un monument a été édifié près de Fort Riley, au point où se réunissent les rivières Smoky Hill et Republican.

 

Enfin, que ce fût cette raison ou une autre, Max Réal était sain et sauf à Fort Riley. Le lendemain, en quittant Jackson Hotel où il était descendu, Max Réal se rendit au Post Office, entra dans le bureau et s’informa si un télégramme avait été expédié à son adresse.

 

« Le nom de monsieur ?… demanda l’employé.

 

– Max Réal.

 

– Max Réal… de Chicago ?…

 

– En personne…

 

– Et l’un des partenaires de la grande partie du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique ?…

 

– Lui-même. »

 

Impossible, cette fois, de garder l’incognito, et la nouvelle de la présence de Max Réal se répandit dans toute la ville.

 

Ce fut donc au milieu des hurrahs, mais à son grand ennui, que le jeune peintre revint à l’hôtel. C’était là que lui serait apportée, dès qu’elle arriverait, la dépêche indiquant le second coup de dés tiré pour son compte, et qui devait l’envoyer… où ?… Où le voudraient les caprices de l’impénétrable Destin !

 

VIII

TOM CRABBE ENTRAÎNÉ PAR JOHN MILNER.


Onze par cinq et six, ce n’était pas, en somme, un coup à dédaigner, du moment qu’un joueur n’amène pas neuf par six et trois ou par cinq et quatre pour aller à la vingt-sixième ou à la cinquante-troisième case.

 

Ce qu’il y avait à regretter, peut-être, c’était que l’État indiqué par ce numéro onze fût précisément très éloigné de l’Illinois, et nul doute que Tom Crabbe en eût éprouvé quelque dépit, – ou du moins son entraîneur, John Milner.

 

Le sort les envoyait au Texas, le plus vaste des territoires de l’Union, à lui seul d’une superficie supérieure à celle de la France. Or, cet État, situé au sud-ouest de la Confédération, confine au Mexique, dont il n’a été séparé qu’en 1835, après la bataille gagnée par le général Houston contre le général Santa-Anna.

 

Deux itinéraires principaux permettaient à Tom Crabbe d’atteindre le Texas. Il pouvait, en quittant Chicago, ou se rendre à Saint-Louis et prendre les steamboats du Mississippi jusqu’à la Nouvelle-Orléans, ou suivre la voie ferrée qui conduit à la métropole de la Louisiane, en traversant les États de l’Illinois, du Tennessee et du Mississippi. De là, on étudierait le chemin le plus court pour gagner Austin, la capitale du Texas, lieu marqué dans la note de William J. Hypperbone, soit par les railroads, soit à bord de l’un des steamers qui font le service entre la Nouvelle-Orléans et Galveston.

 

John Milner crut devoir donner la préférence au chemin de fer pour transporter Tom Crabbe en Louisiane. En tout cas, il n’avait point de temps à perdre comme Max Réal, ni le loisir de muser en route, puisqu’il fallait que le 16, il fût de sa personne au terme du voyage.

 

« Eh bien, lui demanda le chroniqueur de la Freie Presse, après que le résultat du tirage eut été proclamé le 3 mai dans la salle de l’Auditorium, quand partez-vous ?…

 

– Dès ce soir.

 

– Votre malle est prête ?…

 

– Ma malle… c’est Crabbe, répondit John Milner. Il est rempli, fermé, ficelé, et je n’ai plus qu’à le conduire à la gare.

 

– Et que dit-il ?…

 

– Rien. Dès que son sixième repas sera achevé, nous irons ensemble prendre le train, et je le mettrais aux bagages, si je ne craignais un excédent.

 

– J’ai le pressentiment, reprit le chroniqueur, que Tom Crabbe sera favorisé de la même chance…

 

– Moi aussi, déclara John Milner.

 

– Bon voyage !

 

– Merci. »

 

L’entraîneur ne tenait pas à imposer l’incognito au Champion du Nouveau-Monde. Un personnage aussi considérable – au point de vue matériel – que Tom Crabbe n’aurait pu passer inaperçu. Son départ ne fut donc point tenu secret. Il y eut foule, ce soir-là, sur les quais de la gare, pour le voir se hisser dans son wagon au milieu des hurrahs. John Milner monta après lui. Puis le train démarra, et peut-être la locomotive sentit-elle un surcroît de charge, dû au transport du pesant pugiliste.

 

Pendant la nuit, le train dévora trois cent cinquante milles, et, le lendemain, il atteignit Fulton à la limite de l’Illinois, sur la frontière du Kentucky.

 

Tom Crabbe ne s’inquiétait guère d’observer le pays qu’il traversait, – un État relégué au quatorzième rang dans l’ensemble de l’Union. Sans doute, à sa place, Max Réal et Harris T. Kymbale n’eussent pas manqué de visiter Nashville, la capitale actuelle, et le champ de bataille de Chattanooga, sur lequel Sherman ouvrit les routes du Sud aux armées fédérales. Et puis, l’un en artiste, l’autre en reporter, pourquoi n’auraient-ils pas fait un à droite d’une centaine de milles jusqu’à Grand Junction afin d’honorer Memphis de leur présence ? C’est la seule importante cité que l’État possède sur la rive gauche du Mississippi, et elle a belle apparence, dressée sur la falaise, qui domine le cours du superbe fleuve, semé d’îles en pleine verdure.

 

Mais l’entraîneur ne crut pas devoir s’écarter de son itinéraire pour permettre aux deux énormes pieds de Tom Crabbe de fouler cette cité à dénomination égyptienne. Aussi n’eut-il pas l’occasion de demander pourquoi, il y a quelque soixante ans, puisque Memphis est fort éloigné de la mer, le gouvernement y avait établi des arsenaux et des chantiers de construction, actuellement abandonnés du reste, ni d’entendre la réponse qui lui eût été faite : en Amérique, on commet de ces erreurs, tout comme ailleurs.

 

Le train continua donc d’emporter le deuxième partenaire et son indifférent compagnon à travers les plaines de l’État du Mississippi. Il passa par Holly Springs, par Grenada, par Jackson. Cette dernière ville est la capitale, peu considérable, d’un territoire que l’exclusive culture du coton a laissé fort en retard du mouvement industriel et commercial.

 

Là cependant, et durant une heure à la gare, l’arrivée de Tom Crabbe produisit un gros effet. Plusieurs centaines de curieux avaient voulu contempler le célèbre donneur de coups de poing. Certes, il ne possédait pas la taille d’Adam, auquel on attribuait, avant les rectifications de l’illustre Cuvier, quatre-vingt-dix pieds, ni celle d’Abraham, dix-huit pieds, ni même celle de Moïse, douze pieds, mais c’était encore un gigantesque type de l’espèce humaine.

 

Or, parmi les curieux se trouvait un savant, l’honorable Kil Kirney, lequel, après avoir mesuré avec une extrême précision le Champion du Nouveau-Monde, crut devoir faire quelques réserves, et voici ce qu’il n’hésita pas à déclarer ex professo :

 

« Messieurs, d’après les recherches historiques auxquelles je me suis livré, j’ai pu retrouver les principaux calculs de mensuration qui se rapportent aux études gigantographiques, chiffrés d’après le système décimal. Au dix-septième siècle apparut Walter Parson, haut de deux mètres vingt-sept. Au dix-huitième siècle apparurent l’Allemand Muller de Leipsig, haut de deux mètres quarante, l’Anglais Burnsfield, haut de deux mètres trente-cinq, l’Irlandais Magrath, haut de deux mètres trente, l’Irlandais O’Brien, haut de deux mètres cinquante-cinq, l’Anglais Toller, haut de deux mètres cinquante-cinq, et l’Espagnol Élacegin, haut de deux mètres trente-cinq. Au dix-neuvième siècle, apparurent le Grec Auvassab, haut de deux mètres trente-trois, l’Anglais Hales de Norfolk, haut de deux mètres quarante, l’Allemand Marianne, haut de deux mètres quarante-cinq, et le Chinois Chang, haut de deux mètres cinquante-cinq. Or, de la plante des pieds au sommet de la nuque, je ferai observer à l’honorable entraîneur que Tom Crabbe donne seulement deux mètres trente…

 

– Que voulez-vous que j’y fasse ! répondit non sans aigreur John Milner. Je ne peux pourtant pas l’allonger…

 

– Non, sans doute, reprit M. Kil Kirney, et je ne le demande pas… mais, enfin, il est inférieur à…

 

– Tom, dit alors John Milner, envoie un coup droit dans la poitrine de monsieur le savant, afin qu’il mesure aussi la force de ton biceps ! »

 

Le savant Kil Kirney ne voulut point se prêter à une expérience qui ne lui eût pas laissé le nombre réglementaire de ses côtes, et il se retira d’un pas digne et méthodique.

 

Quant à Tom Crabbe, il n’en fut pas moins salué des acclamations du public, lorsque John Milner eut porté en son nom un défi aux amateurs de boxe. Toutefois le défi ne fut pas relevé, et le Champion du Nouveau-Monde se rehissa dans son compartiment, tandis que les souhaits de bonne chance pleuvaient autour de lui.

 

Après avoir traversé du nord au sud l’État du Mississippi, la voie ferrée atteint la frontière de la Louisiane, à la station de Rocky Comfort.

 

En suivant le cours de la Tangipaoha-river, le train descendit jusqu’au lac Ponchartrain, dont il dépassa la rive occidentale par l’étroite langue de terre qui sépare ce lac de celui de Maurepas et sur laquelle repose le viaduc de Mauchac. À la station de Carrolton, il rencontra le fleuve, large environ de quatre cent cinquante toises, dont la boucle se replie pour contourner la cité louisianaise.

 

C’est à la Nouvelle-Orléans que Tom Crabbe et John Milner quittèrent définitivement le railroad, après un parcours de près de neuf cents milles depuis Chicago. Arrivés dans l’après-midi du 5 mai, il leur restait donc treize jours pour se rendre à Austin, la capitale du Texas, – temps très suffisant, bien qu’il y eût lieu de compter avec des retards possibles, soit par la voie de terre en utilisant le Southern Pacific, soit par la voie de mer.

 

Dans tous les cas, il n’eût pas fallu demander à John Milner de promener son Crabbe par la ville pour lui en faire admirer les curiosités. Si le hasard y envoyait quelque autre des « Sept », celui-là saurait mieux que lui s’acquitter de cette tâche. Austin était encore éloigné de plus de quatre cents milles, et John Milner ne songeait qu’à s’y transporter par le plus court et par le plus sûr.

 

Le plus court aurait été le chemin de fer, puisqu’il y a communication directe entre les deux villes, à la condition de trouver concordance entre les trains. En effet, après s’être avancé dans la direction de l’ouest à travers la Louisiane par Lafayette, Rarelant, Terrebone, Tigerville, Ramos, Brashear, vers la pointe du Lake Grand, il rejoint, à cent quatre-vingts milles de là, la frontière du Texas. À partir de ce point, la ligne reprend depuis la station d’Orange jusqu’à Austin sur un parcours de deux cent trente milles. Néanmoins, – peut-être avait-il tort, – John Milner donna la préférence à un autre itinéraire et pensa que mieux valait s’embarquer à la Nouvelle-Orléans pour le port de Galveston qu’un railroad relie à la capitale texienne.

 

Justement, il se trouva que le steamer Sherman devait, dès le lendemain matin, quitter la Nouvelle-Orléans à destination de Galveston. C’était une circonstance dont il fallait profiter. Trois cents milles de mer sur un bâtiment qui enlevait ses dix milles à l’heure, ce serait l’affaire d’un jour et demi, – deux jours si le vent n’était pas favorable.

 

John Milner ne jugea point à propos de consulter Tom Crabbe à ce sujet, pas plus qu’on ne consulte sa malle lorsqu’elle est bouclée pour le départ. Son sixième repas pris dans un hôtel du port, l’éminent boxeur ne fit qu’un somme jusqu’au matin.

 

Il était sept heures, lorsque le capitaine Curtis donna l’ordre de larguer les amarres du Sherman, après qu’il eut accueilli l’illustre Champion du Nouveau-Monde avec les égards dûs au second partenaire du match Hypperbone.

 

« Honorable Tom Crabbe, lui dit-il, je suis honoré d’avoir l’honneur de votre présence à mon bord ! »

 

Le boxeur n’eut pas l’air de comprendre ce que lui disait le capitaine Curtis, et ses yeux se dirigèrent instinctivement vers la porte du dining-room.

 

« Croyez bien, reprit le commandant du Sherman, que je ferai l’impossible pour que vous arriviez dans le plus court délai à bon port. Je ne ménagerai pas mon combustible, je n’économiserai pas ma vapeur. Je serai l’âme de mes cylindres, l’âme de mon balancier, l’âme de mes roues qui tourneront à toute vitesse afin de vous assurer gloire et profit ! »

 

La bouche de Tom Crabbe s’ouvrit comme pour répondre, et se referma aussitôt pour se rouvrir et se refermer encore. Cela indiquait que l’heure du premier déjeuner avait sonné à l’horloge stomacale de Tom Crabbe.

 

« Toute la cambuse est à votre disposition, déclara le capitaine Curtis, et soyez sûr que nous débarquerons à temps au Texas, dussé-je faire charger les soupapes et dût le navire en sauter…

 

– Ne sautons pas, répondit John Milner, avec ce bon sens qui le distinguait. Ce serait une faute… à la veille de gagner soixante millions de dollars ! »

 

Le temps était beau, et, au surplus, il n’y a rien à craindre dans les passes de la Nouvelle-Orléans, bien qu’elles soient sujettes à de capricieux changements que surveille le service maritime. Ce fut celle du sud que suivit le Sherman, entre les roseaux et les joncs de ses basses rives. Peut-être le nerf olfactif des voyageurs fut-il désagréablement affecté par les exhalaisons hydrogénées d’innombrables pustules qu’engendre la fermentation des matières organiques du fond ; mais il n’y a aucun danger d’échouement dans ce canal, devenu la véritable entrée du grand fleuve.

 

On passa devant plusieurs usines et entrepôts, groupés sur les deux bords, devant la bourgade d’Algiers, devant la Pointe à la Hache, devant Jump. D’ailleurs, à cette époque, l’étiage est élevé. En avril, mai et juin, le Mississippi se gonfle de crues régulières, et ses eaux ne descendent à leur minimum qu’en novembre. Le Sherman n’eut donc point à ralentir sa vitesse, et il atteignit sans encombre Port Eads, nom de l’ingénieur dont les travaux améliorèrent cette passe du sud.

 

C’est là que le Mississippi va s’absorber dans le golfe du Mexique, et son parcours n’est pas estimé à moins de quatre mille cinq cents milles[3].

 

Le Sherman, dès qu’il eut tourné les dernières pointes ; mit le cap à l’ouest.

 

Comment Tom Crabbe avait-il supporté cette partie de la traversée ?… Très bien. Après avoir mangé à ses heures habituelles, il alla se coucher. Puis il apparut frais et dispos le lendemain, lorsqu’il vint reprendre sa place à l’arrière du spardeck.

 

Le Sherman était déjà d’une cinquantaine de milles au large, et la côte très basse se dessinait à peine vers le nord.

 

C’était la première fois que Tom Crabbe se risquait à une navigation sur mer. Aussi, tout d’abord, le roulis et le tangage parurent l’étonner.

 

Cet étonnement amena sur sa large face, si rubiconde d’habitude, une pâleur croissante dont John Milner, très aguerri pour son compte, ne tarda pas à s’apercevoir.

 

« Est-ce qu’il va être malade ?… se demanda-t-il en s’approchant du banc sur lequel son compagnon avait dû s’asseoir.

 

Et, le secouant à l’épaule, il dit :

 

« Ça va-t-il ?… »

 

Tom Crabbe ouvrit la bouche, et, cette fois ce ne fut pas la faim qui mit en jeu ses masseters, bien que l’heure du premier repas fût sonnée. Or, comme il ne put la refermer à temps, un jet d’eau salée s’introduisit jusque dans sa gorge, au moment où le Sherman s’inclinait sous un fort coup de houle.

 

Tom Crabbe, déralingué du banc, s’abattit sur le pont.

 

Il était assez indiqué de le transporter au centre du steamer, où les oscillations sont moins sensibles.

 

« Viens, Tom, » dit John Milner.

 

Tom Crabbe voulut se relever, mais il s’y essaya en vain et retomba de tout son poids.

 

Le capitaine Curtis, averti par la secousse, se dirigea vers l’arrière.

 

« Je vois ce que c’est… affirma-t-il… rien, en somme, et l’honorable Tom Crabbe s’y fera… Il n’est pas possible qu’un tel homme ; soit sujet au mal de mer. C’est bon… tout au plus pour les femmelettes, ou alors ce serait terrible chez un individu aussi fortement constitué ! »

 

Terrible, en effet, et jamais passagers n’assistèrent à plus lamentable spectacle. La nausée, on en conviendra, c’est plutôt le lot naturel des malingres et des souffreteux. Le phénomène s’accomplit alors de façon normale et sans violenter la nature. Mais un type de cette corpulence et de cette vigueur !… N’en serait-il pas de lui comme de ces monuments qui sont plus endommagés par un tremblement de terre que la frêle cabane d’un Indien ?… Celle-ci résiste alors que celui-là se disloque.

 

Et Tom Crabbe se disloqua, et il menaça de ne plus former qu’un monceau de ruines.

 

John Milner, très ennuyé, intervint.

 

« Il faudrait le déhaler, » dit-il.

 

Le capitaine Curtis appela le maître d’équipage et douze matelots pour ce surcroît de besogne. L’escouade, combinant ses efforts, tenta vainement de relever le Champion du Nouveau-Monde. Il fut nécessaire de le rouler le long du spardeck, comme un tonneau, puis de l’affaler sur le pont au moyen d’un palan, puis de le traîner jusqu’au rouf de la machine, dont le balancier semblait narguer sa masse impuissante, et il demeura à cette place en complète prostration.

 

« Voilà, fit observer John Milner au capitaine Curtis, c’est cette abominable eau salée que Tom a reçue en pleine figure !… Si encore c’était de l’alcool…

 

– Si c’était de l’alcool, répondit judicieusement le capitaine Curtis, il y a longtemps que la mer aurait été bue jusqu’à la dernière goutte, et il n’y aurait plus de navigation possible ! »

 

C’était vraiment jouer de malheur. Le vent, qui venait de l’ouest, changea cap pour cap, et souffla grand frais. De là, redoublement de roulis et de tangage. Puis, à marcher contre les lames, il y eut diminution considérable dans la vitesse du steamer. La longueur du voyage serait assurément doublée, – soixante-dix à quatre-vingts heures au lieu de quarante. Bref, John Milner traversa toutes les phases de l’inquiétude, tandis que son compagnon traversait toutes les phases de cet affreux mal, ballottement des intestins, troubles dans l’appareil circulatoire, vertiges tels que n’en provoque jamais la plus complète ivresse. En un mot, suivant une expression du capitaine Curtis : « Tom Crabbe n’était plus bon qu’à ramasser à la pelle ! »

 

Enfin, le 9 mai, après un furieux coup de vent, qui, par bonheur, fut de courte durée, les côtes du Texas, bordées de dunes de sable blanc, défendues par un chapelet d’îles, au-dessus desquelles voletaient des bandes d’énormes pélicans, apparurent vers trois heures du soir. Grosse économie pour le service du bord, Tom Crabbe, bien qu’il eût souvent et trop souvent ouvert la bouche, n’avait rien mangé depuis son dernier repas pris à la hauteur de Port Eads.

 

John Milner se berçait de l’espoir que son compagnon se ressaisirait, qu’il dompterait l’abominable mal, qu’il reprendrait forme humaine, qu’il serait enfin présentable, lorsque le Sherman, abrité de la haute mer dans la baie de Galveston, ne subirait plus les oscillations de la houle. Non ! le malheureux ne parvint point à se reprendre, même en eau calme.

 

La ville est située à l’extrémité d’une pointe sablonneuse. Un viaduc la réunit au continent, et c’est par là que se font les expéditions du commerce, entre autres celles du coton d’une importance considérable.

 

Le Sherman, dès qu’il eut évolué à travers la passe, alla se ranger contre son appontement.

 

John Milner ne put retenir un juron de fureur. Quelques centaines de curieux étaient là sur le quai. Prévenus par fil que Tom Crabbe s’était embarqué à la Nouvelle-Orléans pour Galveston, ils l’attendaient à son arrivée.

 

Et qu’allait leur présenter son entraîneur, au lieu et place du Champion du Nouveau-Monde, deuxième partant du match Hypperbone ?… Une masse informe, qui ressemblait plus à un sac vide qu’à une créature humaine.

 

John Milner tenta encore de provoquer le redressement physique de Tom Crabbe.

 

« Eh bien… ça ne va donc pas ?… »

 

Le sac resta sac, et la vérité est qu’il fallut le transporter sur une civière à Beach-Hotel où un appartement était retenu.

 

Quelques plaisanteries, quelques quolibets, éclatèrent à son passage, au lieu des hurrahs auxquels il était habitué, et qui avaient salué son départ de Chicago.

 

Mais, enfin, tout n’était pas désespéré. Dès le lendemain, après une nuit de repos et une série de repas habilement combinés, Tom Crabbe retrouverait sans doute son énergie vitale, sa vigueur normale, et il n’y paraîtrait plus…

 

Eh bien, pour peu que John Milner se fût tenu ce langage, il se serait encore trompé. La nuit n’apporta aucune modification dans l’état sanitaire de son compagnon. L’anéantissement de toutes ses facultés fut aussi profond le lendemain que la veille. Et pourtant on n’exigeait de lui aucun ressort intellectuel, dont il eût été incapable, mais un simple effort animal. Ce fut inutile. Sa bouche restait hermétiquement fermée depuis qu’il avait touché terre. Elle n’appelait pas la nourriture, et l’estomac ne faisait plus entendre ses cris accoutumés aux heures habituelles.

 

Ainsi s’écoula la journée du 10 mai, puis celle du 11, et c’était le 16, dernier délai, qu’il fallait être à Austin.

 

John Milner prit alors le seul parti qu’il y eût à prendre. Mieux valait arriver trop tôt que trop tard. Si Tom Crabbe devait sortir de cette prostration, il en sortirait aussi bien à Austin qu’à Galveston, et, du moins, il serait rendu à son poste.

 

Tom Crabbe fut donc véhiculé à la gare sur un camion, et finalement introduit dans un wagon à l’état de colis. Lorsque huit heures et demie du soir sonnèrent, le train se mit en marche, tandis que les groupes de parieurs, restés sur le quai, se refusaient à engager la plus petite somme, – pas même vingt-cinq cents, – sur un partenaire en si mauvaise forme.

 

Il était heureux que le Champion du Nouveau-Monde et son entraîneur n’eussent pas à parcourir les soixante-quinze millions d’hectares que comprend la superficialité texienne. Ils n’auraient qu’à franchir les cent soixante milles qui séparent Galveston de la capitale de l’État.

 

Assurément, il eût été désirable de visiter les régions arrosées par le magnifique Rio Grande, et tant d’autres rivières, l’Antonio, le Brazos, la Trinity qui se jette dans la baie de Galveston, puis le Colorado et ses capricieuses rives semées d’huîtres perlières. Un magnifique pays, ce Texas, possédant d’immenses prairies où campaient autrefois les Comanches ; il est hérissé dans l’ouest de forêts vierges, riches en magnolias, en sycomores, en pacaniers, en acacias, en palmiers, en chênes, en cyprès, en cèdres ; il déploie à profusion ses champs d’orangers, de nopals, de cactus, les plus beaux de la flore ; ses montagnes, au nord-ouest, qui font pressentir les Montagnes Rocheuses, sont superbes ; il produit la canne à sucre supérieure à celle des Antilles, le tabac de Nocogdochés supérieur à celui du Maryland ou de la Virginie, un coton supérieur à celui du Mississippi et de la Louisiane ; il a des fermes de quarante mille acres, qui comptent autant de têtes de bétail, et c’est par centaines de mille que ses ranchos élèvent les plus beaux types de la race chevaline.

 

Mais en quoi cela pouvait-il intéresser Tom Crabbe qui ne regardait jamais rien, et John Milner, puisqu’il ne regardait jamais que Tom Crabbe ?…

 

Dans la soirée, le train s’arrêta deux heures à la gare de Houston, jusqu’où peuvent monter les bâtiments d’un faible tirant d’eau. Là est établi l’entrepôt des marchandises, qui arrivent par la Trinity, le Brazos et le Colorado.

 

Le lendemain, 13 mai, de très grand matin, Tom Crabbe descendait à la gare d’Austin, au terme de son voyage. Centre industriel important, desservi par les eaux du fleuve que retient un barrage, cette capitale est bâtie sur une terrasse au nord du Colorado, au milieu d’une région où abondent le fer, le cuivre, le manganèse, le granit, le marbre, le plâtre et l’argile. Cité plus américaine que bien d’autres du Texas, choisie pour être le siège de la législature de l’État, elle compte vingt-six mille habitants, presque tous d’origine saxonne. Elle est une, tandis que les villes du Rio Grande sont doubles, – avec des maisons en bois d’un côté du fleuve, des cabanes en adobe de l’autre, – telles El Paso, El Presidio, à demi mexicaines.

 

Donc, à Austin, il n’y eut que des amateurs américains qui vinrent par curiosité, peut-être dans le dessein d’engager quelques paris, contempler le second partenaire qu’un coup de dés leur envoyait des lointaines régions de l’Illinois.

 

En somme, ceux-ci furent plus favorisés que ne l’avaient été les gens de Galveston et de Houston. En mettant le pied sur le pavé de la capitale texienne, Tom Crabbe s’était enfin dégagé de cette inquiétante torpeur, dont les soins, les supplications, les objurgations même de John Milner n’avaient pu triompher. Peut-être, au premier abord, le Champion du Nouveau-Monde parut-il un peu vanné, un peu mou d’action, un peu flasque de désinvolture, et comment s’en étonner, puisqu’il n’avait rien absorbé, si ce n’est l’air marin, depuis que le Sherman avait pris le large ?… Oui ! le géant s’était vu réduit à ne se nourrir que de lui-même. Il est vrai, même réduit à cet ordinaire, la nourriture ne lui eût pas manqué pendant de longs jours encore.

 

Mais aussi, quel repas il fit ce matin-là, – repas qui dura jusqu’au soir, quartiers de venaison, viande de mouton et de bœuf, charcuteries variées, légumes, fruits, fromages, et l’half and half, et le gin, et le wisky, et le thé, et le café ! John Milner éprouva une certaine épouvante en songeant à la note d’hôtel qui lui serait présentée à la fin du séjour !

 

Et cela recommença le lendemain, et le surlendemain, et c’est ainsi qu’arriva la date du 16 mai.

 

Tom Crabbe était redevenu la prodigieuse machine humaine, devant laquelle Corbett, Fitzsimons et autres boxeurs non moins célèbres, avaient tant de fois mordu la poussière.

 

IX

UN ET UN FONT DEUX.


Ce matin-là, un hôtel, – ou pour mieux dire une auberge, l’auberge de Sandy Bar, et non des plus qualifiées, – recevait deux voyageurs, arrivés par le premier train à Calais, simple bourgade de l’État du Maine.

 

Ces deux voyageurs, – un homme et une femme, visiblement éprouvés par les fatigues d’un long et pénible itinéraire, – se firent inscrire sous le nom de M. et Mrs Field. Ce nom, avec ceux de Smith, de Johnson et quelques autres d’usage courant, sont des plus communs parmi les familles d’origine anglo-saxonne. Aussi faut-il être doué de qualités extraordinaires, avoir acquis une situation considérable dans la politique, les arts ou les armes, être un génie en un mot, pour attirer l’attention publique, lorsqu’on s’appelle de ce nom vulgaire. Donc, M. et Mrs Field, cela ne disait rien, n’indiquait point des personnages de marque, et l’aubergiste les inscrivit sur son livre sans en exiger davantage.

 

À cette époque, du reste, dans tous les États-Unis, aucuns noms n’étaient plus répandus, plus répétés par des millions de bouches, que ceux des partenaires et celui du fantaisiste membre de l’Excentric Club. Or, pas un des « Sept » ne se nommait Field. Donc, à Calais, il n’y avait pas plus à s’occuper de ces Field-là que de n’importe quels voyageurs. D’ailleurs ceux-ci ne payaient pas de mine, et le tenancier de l’auberge se demanda peut-être s’ils payeraient d’autre façon, lorsque sonnerait l’heure de régler la note.

 

Que venait faire ce couple étranger en cette petite ville, située à l’extrême limite d’un État, situé lui-même à l’extrémité nord-est de l’Union ?… Pourquoi avait-il ajouté deux unités aux six cent soixante et un mille habitants de cet État, dont la superficie occupe la moitié du territoire communément appelé la Nouvelle-Angleterre ?…

 

La chambre du premier étage qui fut donnée à M. et Mrs Field dans l’auberge de Sandy Bar était peu confortable, un lit pour deux, une table, deux chaises, une toilette. La fenêtre s’ouvrait sur la rivière Sainte-Croix, dont la rive gauche est canadienne. L’unique malle, déposée à l’entrée du corridor, avait été apportée par un commissionnaire de la gare. En un coin, se dressaient deux épais parapluies et s’étalait un vieux sac de voyage.

 

Lorsque M. et Mrs Field furent seuls, après la sortie de l’aubergiste qui les avait conduits à cette chambre, dès que la porte eut été refermée, verrous tirés en dedans, tous deux vinrent coller leur oreille contre le vantail, voulant s’assurer que personne ne pourrait les entendre.

 

« Enfin, dit l’un, nous voici au terme du voyage !…

 

– Oui, répondit l’autre, après trois jours et trois nuits bien comptés depuis notre départ !

 

– J’ai cru que cela ne finirait pas, reprit M. Field, en laissant retomber ses bras, comme si ses muscles eussent été hors d’état de fonctionner.

 

– Ce n’est pas fini ! dit Mrs Field.

 

– Et combien cela nous coûtera-t-il ?…

 

– Il ne s’agit pas de ce que cela peut coûter, répliqua aigrement la dame, mais de ce que cela peut rapporter…

 

– Enfin, ajouta le monsieur, nous avons eu la bonne idée de ne pas voyager sous nos noms véritables !

 

– Une idée de moi…

 

– Et excellente !… Nous vois-tu à la merci des hôteliers, des aubergistes, des voituriers, de tous ces écorcheurs, engraissés de ceux qui passent par leurs mains, et cela sous prétexte que des millions de dollars vont tomber dans notre poche…

 

– Nous avons bien fait, répliqua Mrs Field, et nous continuerons à réduire nos dépenses le plus possible… Ce n’est pas dans les buffets des gares que nous avons jeté notre argent depuis trois jours… et j’espère bien continuer…

 

– N’importe, nous aurions peut-être mieux fait de refuser…

 

– Assez, Hermann ! déclara Mrs Field d’un ton impérieux. N’avons-nous pas autant de chances que les autres d’arriver premiers ?…

 

– Sans doute, Kate, mais le plus sage aurait été de signer l’engagement… de se partager l’héritage…

 

– Ce n’est pas mon avis. D’ailleurs, le commodore Urrican y faisait opposition, et cet X K Z n’était pas là pour donner son consentement…

 

– Eh bien… veux-tu que je te le dise, répliqua M. Field, c’est celui-là que je redoute entre tous… On ne sait qui il est… ni d’où il sort… Personne ne le connaît… Il se nomme X K Z… Est-ce que c’est un nom, cela ?… Est-ce qu’il est convenable de s’appeler X K Z ?… »

 

Ainsi s’exprima M. Field. Mais, s’il ne se cachait pas sous des initiales, n’avait-il pas changé Titbury en Field, – car le lecteur l’a reconnu rien qu’à ces quelques phrases échangées entre la fausse Mrs Field et lui, et dans lesquelles se révélaient leurs abominables instincts d’avarice…

 

Oui, c’était bien Hermann Titbury, le troisième partenaire, que les dés, par un et un, avaient envoyé à la deuxième case, État du Maine. Et quelle malchance, puisque ce coup ne l’avançait que de deux pas sur soixante-trois, tout en l’obligeant à gagner l’extrême pointe nord-est de l’Union !

 

En effet, le Maine confine à la Puissance du Canada et au Nouveau-Brunswick. Entré dans la confédération depuis 1820, il a pour limite orientale la baie de Passamaquoddy, dans laquelle la rivière Sainte-Croix envoie ses eaux, – de même que l’État, divisé en douze comtés, envoie deux sénateurs et cinquante députés au Congrès, cette baie nationale, pourrait-on dire avec quelque prétention, où se déversent les fleuves politiques de l’U. S. A.

 

M. et Mrs Titbury avaient quitté, dès le soir du 5 mai, leur maison louche de Robey Street et ils occupaient maintenant cette auberge borgne de Calais. On sait quelles raisons leur avaient fait adopter un nom d’emprunt. N’ayant indiqué à personne le jour et l’heure de leur départ, ce voyage s’était effectué dans le plus strict incognito, comme celui de Max Réal, pour des motifs très différents, il est vrai.

 

Cela ne laissa pas de contrarier les parieurs, car, il faut l’avouer, Hermann Titbury se présentait en remarquable performance dans cette course aux millions. Nul doute que sa cote dût monter au cours de la partie et qu’il deviendrait un des favoris du match. N’était-il pas de ces privilégiés auxquels tout réussit ici-bas, étant peu scrupuleux sur les moyens qu’ils emploient à s’assurer le succès.

 

Sa fortune lui permettrait de payer les primes, si le sort lui en imposait, et, quelque importantes qu’elles fussent, il n’hésiterait pas à les verser argent comptant. En outre, il ne s’abandonnerait à aucune distraction ou fantaisie au cours de ses déplacements, comme le feraient peut-être Max Réal et Harris T. Kymbale. Était-il à craindre qu’il fût retardé par sa faute en se rendant d’un État à l’autre ?… non, et certitude absolue qu’il serait au jour dit à l’endroit indiqué. Assurément, c’étaient des garanties sérieuses qu’offrait Hermann Titbury, sans parler de sa chance personnelle, qui ne l’avait jamais trahi dans son existence d’homme d’affaires.

 

Le digne couple avait eu soin de combiner l’itinéraire le plus rapide et le moins dispendieux à travers cet inextricable réseau de railroads, tendu comme une immense toile d’araignée sur les territoires de l’Union orientale. C’est ainsi que, sans s’arrêter, sans s’exposer à être dévalisés dans les buffets des stations ou les restaurants des hôtels, vivant uniquement de leurs provisions de route, passant d’un train à l’autre avec la précision d’une muscade entre les mains d’un prestidigitateur, ne s’intéressant pas plus aux curiosités du pays que Tom Crabbe, toujours absorbés dans les mêmes réflexions, toujours poursuivis des mêmes inquiétudes, inscrivant leurs dépenses quotidiennes, comptant et recomptant la somme emportée pour les besoins du voyage, somnolant le jour, dormant la nuit, M. et Mrs Titbury avaient traversé l’Illinois de l’ouest à l’est, puis l’État de l’Indiana, puis celui de l’Ohio, puis celui de New York, puis celui du New Hampshire. Et c’est ainsi qu’ils avaient atteint la frontière du Maine dans la matinée du 8 mai, au pied du mont Washington du groupe des Montagnes-Blanches dont la cime neigeuse, au milieu des averses et des grêles, porte à une altitude de cinq mille sept cent cinquante pieds le nom du héros de la République américaine.

 

De là M. et Mrs Titbury atteignirent Paris, puis Lewiston sur l’Androseoggin, cité manufacturière, doublée du municipe d’Auburn, qui rivalise avec l’importante ville de Portland, l’un des meilleurs ports de la Nouvelle-Angleterre, abrité dans la baie de Casco. Le railroad les transporta ensuite à Augusta, la capitale officielle du Maine, dont les élégantes villas s’éparpillent sur les rives du Kennebec. De la station de Bangor, il fallut alors remonter vers le nord-est jusqu’à celle de Baskahogan, où s’arrêtait la voie ferrée, et redescendre en stage jusqu’à Princeton, qu’un tronçon relie directement à Calais.

 

Voilà de quelle façon, avec fréquents et désagréables changements de train, s’était accomplie la traversée du Maine, dont les touristes visitent volontiers les cirques de montagnes, les champs de moraines, les plateaux lacustres, les profondes et inépuisables forêts de chênes, de pins du Canada, d’érables, de hêtres, de bouleaux, essences des régions septentrionales qui fournissaient de bois les chantiers avant l’adoption des coques de fer dans les constructions maritimes.

 

M. et Mrs Titbury – alias Field – étaient arrivés à Calais le 9 mai dès la première heure et en avance notable, puisqu’ils allaient être contraints d’y demeurer jusqu’au 19. Ce serait une dizaine de jours à passer en cette bourgade de quelques milliers d’habitants, simple port de cabotage. À quoi y occuperaient-ils leur temps jusqu’à l’heure où un télégramme de maître Tornbrock les en ferait repartir ?…

 

Et, cependant, que d’excursions charmantes offre le territoire si varié du Maine. Vers le nord-ouest, c’est la magnifique contrée que domine de trois mille cinq cents pieds le mont Khatadin, énorme bloc de granit, émergeant du dôme des forêts dans la région des plateaux lacustres. Et cette ville de Portland, riche de trente-six mille âmes, qui vit naître le grand poète Longfellow, animée par son important trafic avec l’Amérique du Sud et les Antilles, ses monuments, ses parcs, ses jardins que les très artistes habitants entretiennent avec tant de goût ! Et cette modeste Brunswick, avec son célèbre collège de Bowdoin, dont la galerie de tableaux attire de nombreux amateurs ! Et, plus au sud, le long des rivages de l’Atlantique, ces stations balnéaires si recherchées pendant la saison chaude par les opulentes familles des États voisins, lesquelles seraient disqualifiées si elles ne leur consacraient quelques semaines, entre autres cette merveilleuse île de Mount-Desert et son refuge de Bar Harbor !

 

Mais, de demander ces déplacements à deux mollusques arrachés de leur banc natal, et transportés à neuf cents milles de là, c’eût été peine inutile. Non ! ils ne quitteraient Calais ni un jour ni une heure. Ils resteraient en tête à tête, supputant leurs chances, maudissant d’instinct leurs partenaires, après avoir réglé cent fois déjà l’emploi de leur nouvelle fortune, si le hasard les rendait trois cents fois millionnaires. Et, au fait, est-ce qu’ils n’en seraient pas embarrassés ?…

 

Embarrassés… eux, de ces millions !… Soyez sans inquiétude, ils sauraient les placer en valeurs de toute sécurité, actions de banques, de mines, de sociétés industrielles, et ils toucheraient leurs immenses revenus, et ils ne les dissiperaient pas en fondations charitables, et ils les replaceraient sans en rien distraire pour leur confort, pour leurs plaisirs, et ils vivraient comme devant, concentrant leur existence dans l’amour des écus, dévorés de l’auri sacra fames, cancres qu’ils étaient, caquedeniers, comme on disait jadis, grigous, pleutres et rats, voués à la lésinerie, à la ladrerie, pince-mailles et tire-liards, membres perpétuels de l’Académie des pleure-misère !

 

En vérité, si le sort favorisait cet affreux couple, c’est sans doute qu’il aurait ses raisons. Lesquelles, il eût été difficile de l’imaginer ! Et ce serait au détriment de partenaires plus dignes de la fortune de William J. Hypperbone, et qui en feraient meilleur usage, – sans en excepter Tom Crabbe, sans en excepter le commodore Urrican !

 

Les voici donc tous les deux à l’extrémité du territoire fédéral, dans cette petite ville de Calais, cachés sous ce nom de Field, ennuyés et impatients, regardant les bateaux de pêche sortir à chaque marée et rentrer avec leur charge de maquereaux, de harengs et de saumons. Puis ils revenaient se confiner dans la chambre de Sandy Bar, toujours tremblants à cette idée que leur identité risquait d’être découverte.

 

En effet, Calais n’est pas tellement perdu au fond du Maine que les bruits du fameux match ne fussent parvenus jusqu’à ses habitants. Ils savaient que la deuxième case était attribuée à cet État de la Nouvelle-Angleterre, et le télégraphe leur avait appris que le troisième coup de dés – un et un – obligeait le partenaire Hermann Titbury à séjourner dans leur ville.

 

Ainsi se passèrent les 9, 10, 11 et 12 mai, en un profond ennui dans cette bourgade peu récréative. Max Réal lui-même ne l’aurait pas surmonté sans peine. À déambuler le long de rues bordées de maisons de bois, à flâner sur les quais, le temps paraît être d’une interminable durée. Et cette dépêche indiquant un nouvel itinéraire, qui ne devait pas être lancée avant le 19, de quelle patience il faudrait s’armer pour l’attendre pendant sept longs jours encore !

 

Et, pourtant, le couple Titbury avait alors une occasion très simple de faire un tour à l’étranger en traversant la rivière Sainte-Croix, dont la rive gauche appartient au Dominion of Canada.

 

C’est ce que se dit Hermann Titbury. Aussi, dans la matinée du 13 en fit-il la proposition en ces termes :

 

« Décidément, au diable cet Hypperbone, et pourquoi a-t-il choisi la ville la plus désagréable du Maine pour y envoyer les partenaires qui ont la mauvaise chance d’amener le numéro deux au début de la partie !

 

– Prends garde, Hermann ! répondit Mrs Titbury à voix basse. Si quelqu’un t’entendait… Puisque le sort nous a conduits à Calais, il faut bon gré mal gré rester à Calais…

 

– Ne nous est-il donc pas permis de quitter la ville ?…

 

– Sans doute… mais à la condition de ne point sortir du territoire de l’Union.

 

– Ainsi, nous n’avons même pas le droit d’aller de l’autre côté de la rivière ?…

 

– En aucune façon, Hermann… Le testament interdit d’une manière formelle de sortir des États-Unis…

 

– Et qui le saurait, Kate ?… s’écria M. Titbury.

 

– Je ne te comprends pas, Hermann ! répliqua la matrone, dont le ton se haussa. Est-ce bien toi qui parles ?… Je ne te reconnais plus !… Et si plus tard on apprenait que nous avons franchi la frontière ?… Et si quelque accident nous y retenait… Et si nous n’étions pas revenus à temps… le 19… D’ailleurs… je ne le veux pas. »

 

Et elle avait raison de ne pas le vouloir, l’impérieuse Mrs Titbury ! Sait-on jamais ce qui peut arriver ?… Supposez qu’il se produise un tremblement de terre… que le Nouveau-Brunswick se détache du continent… que cette partie de l’Amérique se disloque… qu’un abîme se creuse entre les deux pays… Comment alors se trouver au bureau du télégraphe le jour convenu, et ne risquerait-on pas d’être mis hors du match ?…

 

« Non… nous ne pouvons traverser la rivière, déclara péremptoirement Mrs Titbury.

 

– Tu as raison, cela nous est interdit, répliqua M. Titbury, et je ne sais pas comment j’ai eu cette idée !… En vérité, depuis notre départ de Chicago, je ne suis plus le même !… Ce maudit voyage m’a abruti !… Pour des gens qui n’ont jamais bougé de leur maison de Robey Street, nous voilà courant les grandes routes… à notre âge !… Eh ! n’aurions-nous pas mieux fait de rester au logis… de refuser la partie…

 

– Soixante millions de dollars, cela vaut la peine de se déranger ! déclara Mrs Titbury. Décidément, tu te répètes un peu trop, Hermann ! »

 

Quoi qu’il en soit, Saint-Stephen, ville de la Puissance[4], qui occupe l’autre rive de Sainte-Croix, n’eut pas l’honneur de posséder le couple Titbury.

 

Il semble donc que des particuliers si précautionneux, d’une prudence si excessive, qui offraient plus de garanties que les autres partenaires, auraient dû être à l’abri de toute lâcheuse éventualité, qu’ils ne seraient jamais pris en défaut, qu’il ne leur arriverait rien de nature à les compromettre !… Mais le hasard aime à se jouer des plus habiles, à leur préparer des embûches dont toute leur sagesse ne saurait les garder, et il n’est que raisonnable de compter avec lui.

 

Or, dans la matinée du 14, M. et Mrs Titbury eurent l’idée de faire une excursion. Que l’on se rassure, ils n’entendaient pas s’éloigner – deux ou trois milles seulement en dehors de Calais. On observera, en passant, que si cette ville a reçu ce nom français, c’est qu’elle est située à l’extrémité des États-Unis comme son homonyme l’est à l’extrémité de la France, et quant à l’État du Maine, son nom lui vient des premiers colons qui s’y établirent sous le règne de Charles 1er d’Angleterre.

 

Le temps était orageux, des nuages lourds se levaient à l’horizon, la chaleur vers midi serait accablante. Journée mal choisie pour une promenade, qui se ferait à pied, en remontant la rive droite de Sainte-Croix.

 

M. et Mrs Titbury quittèrent l’auberge vers neuf heures, et cheminèrent le long de la rivière, puis en dehors de la ville, à l’ombre des arbres, entre les branches desquels cabriolaient des milliers d’écureuils.

 

Le couple s’était au préalable assuré, près de l’hôtelier, qu’aucun fauve ne courait la campagne environnante. Non, ni loups, ni ours, – quelques renards uniquement. On peut donc s’aventurer en toute confiance, même à travers ces forêts, qui faisaient jadis de l’État du Maine une immense sapinière.

 

Il va de soi que M. et Mrs Titbury ne se préoccupaient point des paysages variés qui s’offraient à leurs regards. Ils ne parlaient que de leurs partenaires, ceux qui étaient partis avant eux, ceux qui partiraient après. Où étaient actuellement Max Réal et Tom Crabbe ?… Et toujours cet X K Z, dont ils s’inquiétaient plus que de tout autre !…

 

Enfin, après une marche de deux heures et demie, midi approchant, ils songèrent à regagner l’auberge de Sandy Bar pour le déjeuner. Mais, dévorés de soif sous cette accablante chaleur, ils s’arrêtèrent dans un cabaret situé sur la berge, à un demi-mille de la bourgade.

 

Quelques buveurs, réunis dans ce cabaret, occupaient des tables où s’alignaient les pintes de bière.

 

M. et Mrs Titbury s’assirent à l’écart, et délibérèrent d’abord sur ce qu’ils se feraient servir. Porter ou ale ne semblaient pas être à leur convenance.

 

« Je crains que cela ne soit un peu froid, observa Mrs Titbury. Nous sommes en nage, et ce serait se risquer…

 

– Tu as raison, Kate, et une pleurésie est vite attrapée, répondit M. Titbury.

 

Puis, se retournant vers le buvetier :

 

« Un grog au wisky ? » demanda-t-il.

 

Aussitôt le buvetier de s’écrier :

 

« Au wisky, avez-vous dit ?…

 

– Oui… ou au gin.

 

– Où est votre permission ?…

 

– Ma permission ?… » répliqua M. Titbury, très étonné de cette question.

 

Et il ne l’eût pas été s’il se fût souvenu que le Maine appartient au groupe des États qui ont établi le principe de prohibition de l’alcool. Oui, au Kansas, au North Dakota, au South Dakota, au Vermont, au New Hampshire, au Maine surtout, il est défendu de fabriquer et de vendre des boissons alcooliques, distillées ou fermentées. Seuls, dans chaque localité, des agents municipaux sont chargés d’en donner contre argent à ceux qui les achètent pour un usage médical ou industriel, et après que ces boissons ont été expertisées par un commissaire de l’État. Enfreindre cette loi, rien que par une demande imprudente, c’était s’exposer aux pénalités sévères édictées en vue de la suppression de l’alcoolisme.

 

Aussi, à peine M. Titbury eut-il parlé, qu’un homme s’approcha.

 

« Vous n’avez pas de permission régulière ?…

 

– Alors je vous déclare contravention…

 

– Contravention ?… à quel propos ?…

 

– Pour avoir demandé du wisky ou du gin. »

 

C’était un agent, cet homme, un agent en tournée, qui inscrivit le nom de M. et de Mrs Field sur son carnet et les prévint qu’ils auraient à se présenter le lendemain devant le juge.

 

Le couple rentra tout penaud à l’auberge, et quelle journée, quelle nuit il y passa ! Si c’était Mrs Titbury qui avait eu cette déplorable idée d’entrer au cabaret, c’était M. Titbury qui avait eu celle non moins déplorable de préférer un grog à la pinte d’ale ou de porter ! À quelle amende tous deux s’étaient-ils exposés !… De là récriminations et disputes qui durèrent jusqu’au jour.

 

Le juge, un certain R. T. Ordak, était bien l’être le plus désagréable, le plus grincheux et aussi le plus susceptible que l’on pût imaginer. Le lendemain, dans la matinée, lorsque les contrevenants, introduits dans son cabinet, comparurent devant lui, il ne tint aucun compte de leurs politesses, et les interrogea brusquement, brièvement. Leur nom ?… M. et Mrs Field. Le lieu de leur domicile ?… Ils indiquèrent au hasard Harrisburg, Pennsylvanie. Leur profession ?… Rentiers. Puis il leur envoya en pleine figure cent dollars d’amende pour avoir enfreint les prohibitions relatives aux boissons alcooliques dans l’État du Maine.

 

C’était trop fort. Si maître de lui qu’il fût et malgré les efforts de sa femme qui tenta vainement de le calmer, M. Titbury ne put se contenir. Il s’emporta, il menaça le juge R. T. Ordak, et le juge R. T. Ordak doubla l’amende – cent dollars supplémentaires pour avoir manqué de respect à la justice.

 

Ce supplément rendit M. Titbury plus furieux encore. Deux cents dollars à ajouter aux dépenses déjà faites pour se transporter à l’extrême limite de ce maudit État du Maine ! Exaspéré, le contrevenant oublia toute prudence et alla même jusqu’à sacrifier les avantages que lui assurait son incognito.

 

Et alors, les bras croisés, la figure en feu, repoussant Mrs Titbury avec une violence inaccoutumée, il se courba sur le bureau du juge et lui dit :

 

« Savez-vous bien à qui vous avez affaire ?…

 

– À un malappris que je gratifie de trois cents dollars d’amende, puisqu’il continue sur ce ton, répliqua, non moins exaspéré, R. T. Ordak.

 

– Trois cents dollars !… s’écria Mrs Titbury, en tombant, demi-pâmée sur un banc.

 

– Oui, reprit le juge en accentuant chaque syllabe, trois cents dollars à M. Field d’Harrisburg, Pennsylvanie…

 

– Eh bien, hurla M. Titbury en frappant le bureau du poing, apprenez donc que je ne suis pas M. Field, d’Harrisburg, Pennsylvanie…

 

– Et qui êtes-vous donc ?…

 

– M. Titbury… de Chicago… Illinois…

 

– C’est-à-dire un individu qui se permet de voyager sous un faux nom ! repartit le juge, comme s’il eût dit : Encore un crime ajouté à tant d’autres !

 

– Oui… M. Titbury, de Chicago, le troisième partant du match Hypperbone, le futur héritier de son immense fortune ! »

 

Cette déclaration ne parut produire aucun effet sur R. T. Ordak. Ce magistrat, aussi mal embouché qu’impartial, n’entendait pas faire plus de cas de ce troisième partenaire que de n’importe quel matelot du port.

 

Aussi, de sa voix sifflante, et comme s’il suçait chacun de ses mots, prononça-t-il :

 

« Eh bien, ce sera M. Titbury de Chicago, Illinois, qui payera les trois cents dollars d’amende, et en outre, pour s’être permis de se présenter devant la justice sous un nom qui n’est pas le sien, je le condamne à huit jours de prison. »

 

Cela fut le comble, et, auprès de Mrs Titbury, écroulée sur son banc, M. Titbury s’écroula à son tour.

 

Huit jours de prison, et c’était dans cinq jours qu’arriverait la dépêche attendue, et le 19 il faudrait repartir pour aller peut-être à l’autre extrémité des États-Unis, et faute d’y être au jour dit, on serait exclu de la partie engagée…

 

On l’avouera, voilà qui était autrement grave pour M. Titbury que s’il eût été envoyé à la cinquante-deuxième case, État du Missouri, dans la prison de Saint-Louis. Là, du moins, il aurait encore eu la possibilité d’être délivré par un de ses partenaires, tandis que dans la prison de Calais, et de par la volonté du juge R. T. Ordak, il resterait enfermé jusqu’à l’expiration de sa peine.

 

X

UN REPORTER EN VOYAGE.

Oui, messieurs, oui ! je considère ce match Hypperbone comme l’une des plus étonnantes éventualités nationales dont se sera enrichie l’histoire de notre glorieux pays ! Après la guerre de l’Indépendance, la guerre de Sécession, la proclamation de la doctrine de Monroe, l’application du bill Mac Kinley, c’est le fait le plus marquant que l’imagination d’un membre de l’Excentric Club ait imposé à l’attention du monde ! »

 

Ainsi parlait Harris T. Kymbale en s’adressant aux voyageurs du train qui venait de quitter ce jour-là, 7 mai, la cité chicagoise. Le reporter de la Tribune, débordant de joie et de confiance, allait ainsi, pérorant de l’avant à l’arrière du wagon par le couloir central, puis d’un wagon à l’autre par la passerelle jetée entre eux, puis de la tête à la queue du convoi lancé à toute vapeur, qui contournait alors la rive méridionale du lac Michigan.

 

Harris T. Kymbale était parti seul. Après avoir remercié ceux de ses confrères qui désiraient l’accompagner, il n’avait point accepté leurs offres. Non, pas même un domestique, – seul, tout seul. Lui, on le voit, ne cherchait pas à passer incognito comme Max Réal ou Hermann Titbury. Il mettait les gens dans la confidence et eût volontiers écrit sur son chapeau : Quatrième partenaire du match Hypperbone ! Un nombreux cortège l’avait conduit à la gare, honoré de ses hurrahs, accablé de ses souhaits de bon voyage. Et il était si bien entraîné, si confiant, on le savait si débrouillard, en même temps si audacieux, si déterminé, que déjà plusieurs paris avaient été engagés sur sa tête. On l’avait pris à un contre deux et même contre trois, – ce qui le flattait et ne laissait pas d’être de bon augure.

 

Toutefois, si Harris T. Kymbale avait refusé d’associer quelques amis aux hasards de ses déplacements à travers l’Union, il ne devait pas être réduit, on s’en aperçoit, à s’isoler dans son coin, à se concentrer en de muettes pensées, à ne se livrer qu’à des apartés silencieux. Loin de là, tous les voyageurs avec lesquels il ferait route deviendraient ses compagnons. Il était un peu de la race de ces gens qui ne pensent que lorsqu’ils parlent, et ce n’est pas de paroles qu’il se montrerait avare au cours de ses itinéraires, – de sa bourse non plus. La caisse de la richissime Tribune lui était ouverte, et il saurait la rembourser de ses dépenses en interviews, en descriptions, en nouvelles, en articles de toutes sortes, dont les péripéties du match lui fourniraient ample et intéressante matière.

 

« Mais, lui demanda un gentleman, – Yankee des pieds à la nuque, – n’attachez-vous pas trop d’importance à cette partie imaginée par William J Hypperbone ? »

 

– Non, monsieur, répondit le reporter, et j’estime qu’une si originale idée ne pouvait naître que dans une cervelle ultra-américaine.

 

– Vous avez raison, reprit un gros commerçant de Chicago. Tous les États-Unis sont sens dessus dessous, et, le jour de ses obsèques, on a pu voir de quelle popularité jouissait le défunt au lendemain de sa mort !

 

– Monsieur, lui demanda une vieille dame à râtelier et à lunettes, enfouie dans son coin sous ses couvertures, est-ce que vous avez suivi le convoi ?…

 

– Comme si j’avais été un des héritiers de notre grand citoyen, répliqua le Chicagois, enflé d’une bouffée d’orgueil, et je suis on ne peut plus honoré de me rencontrer avec l’un de ses futurs héritiers en allant à Détroit…

 

– Vous allez à Détroit ?… interrogea Harris T. Kymbale, qui lui tendit la main.

 

– À Détroit, Michigan.

 

– Eh bien, monsieur, j’aurai le plaisir de vous accompagner jusqu’à cette cité d’un si magnifique avenir… que je ne connais pas… et que je désire connaître.

 

– Vous n’en aurez pas le temps, monsieur Kymbale ! déclara si vivement le Yankee qu’on eût pu le prendre pour un de ses parieurs. Ce serait allonger votre itinéraire, et, je le répète, vous n’avez pas le temps…

 

– On a toujours le temps de tout faire, » répondit Harris T. Kymbale d’un ton affirmatif qui ne lui fut pas défavorable.

 

En effet, le wagon, fier de posséder un voyageur de ce tempérament, éclata en hips, dont les échos se répercutèrent jusqu’à la queue du train.

 

« Monsieur, s’informa alors un clergyman d’âge mûr, qui, son pince-nez aux yeux, le dévorait du regard, êtes-vous satisfait de votre premier coup de dés ?…

 

– Oui et non, mon révérend, répondit le journaliste d’un ton respectueux. Oui… car mes partenaires, partis avant moi, n’ont pas dépassé la deuxième, la huitième et la onzième case, alors que je suis envoyé par deux et quatre à la sixième et de là à la douzième. Non… parce que c’est l’État de New York qui occupe cette sixième case « où il y a un pont », dit la légende, et que ce pont, c’est la passerelle du Niagara. Or, trop connu le Niagara !… Je l’ai visité vingt fois déjà !… Usé, vous dis-je, usées aussi la chute américaine, la chute canadienne, la grotte des Vents, l’île de la Chèvre !… Et puis, c’est trop près de Chicago !… Ce que je veux, c’est voir du pays, c’est être trimballé aux quatre coins de l’Union, c’est me fourrer des milliers de milles dans les jambes…

 

– À la condition, toutefois, reprit le clergyman, que vous soyez toujours à l’heure dite…

 

– Comme de juste, mon révérend, et croyez bien qu’on ne me prendra pas à manquer le rendez-vous d’une minute !

 

– Cependant, fit observer un marchand de conserves alimentaires, dont la fraîcheur de teint prévenait en faveur de ses propres marchandises, il me semble, monsieur Kymbale, que vous devez vous féliciter, puisque, après avoir posé le pied dans l’État de New York, vous vous rendez à celui de New Mexico… Ils ne confinent pas précisément l’un à l’autre…

 

– Peuh ! s’écria le reporter, quelques centaines de milles… qui les séparent…

 

– Et à moins, ajouta le Yankee, d’être envoyé à la pointe de la Floride ou au dernier village du Washington…

 

– Voilà ce qui me plairait, déclara Harris T. Kymbale, traverser les territoires des États-Unis du nord-ouest au sud-est…

 

– Mais, demanda le clergyman, est-ce que l’envoi à cette sixième case, où il y a un pont, ne vous oblige pas à payer une première prime ?…

 

– Bah ! mille dollars, voilà qui ne ruinera pas la Tribune ! de la station de Niagara Falls, je lui lancerai un chèque-télégramme qu’elle s’empressera d’acquitter…

 

– Et d’autant plus volontiers, déclara le Yankee, que ce match Hypperbone, c’est pour elle une affaire…

 

– Qui deviendra une bonne affaire, répondit avec assurance Harris T. Kymbale.

 

– J’en suis tellement certain, dit le commerçant chicagois, que, si je pariais, je parierais pour vous…

 

– Et vous feriez bien ! » répliqua le reporter.

 

On jugera, d’après ces réponses, que sa confiance en lui-même égalait au moins celle que Jovita Foley avait en son amie Lissy Wag.

 

« Pourtant, fit alors remarquer le clergyman, n’y a-t-il pas un de vos concurrents qui, à mon avis, serait plus à redouter que les autres ?…

 

– Lequel, mon révérend ?…

 

– Le septième, monsieur Kymbale, celui qui est uniquement désigné par les initiales X K Z…

 

– Ce partenaire de la dernière heure ! s’écria le journaliste. Allons donc ! il bénéficie des circonstances mystérieuses qui l’entourent… C’est l’homme masqué dont les badauds raffolent en général… Mais on finira par percer son incognito, et, quand ce serait le président des États-Unis en personne, il n’y aurait pas plus lieu de le craindre que n’importe quel autre des Sept ! »

 

Du reste, il n’était guère probable que ce fût le président des États-Unis dont le testateur eût fait choix pour septième partant. En Amérique, d’ailleurs, personne n’eût trouvé malséant que le premier personnage de l’Union fût entré en lutte pour disputer à ses concurrents une fortune de soixante millions de dollars.

 

Sept cents milles environ séparent Chicago de New York, et Harris T. Kymbale n’en avait à franchir que les deux tiers pour atteindre le Niagara, sans avoir à pousser jusqu’à la grande métropole américaine. Il n’avait aucune envie de la visiter, par cette raison qu’il la connaissait autant, à tout le moins, que les fameuses chutes devant lesquelles il devait se présenter.

 

En quittant Chicago, après avoir contourné le golfe inférieur du lac Michigan, le train entra dans l’Indiana, limitrophe de l’Illinois, à la station d’Ainsworth et il remonta jusqu’à Michigan City. Malgré son nom, cette ville n’appartient point à cet État, et elle est considérée comme un des ports de l’Indiana.

 

Si le confiant reporter avait choisi cette voie au milieu du réseau de la région, s’il passa par New Buffalo, s’il s’arrêta quelques heures à Jackson, important centre manufacturier de plus de vingt mille âmes, s’il continua à s’élever vers le nord-est, c’est qu’il voulait visiter Détroit, où il arriva dans la nuit du 7 au 8 mai.

 

Le lendemain, après un rapide sommeil dans la confortable chambre d’un hôtel d’où son nom rayonna à travers toute la ville, il fut salué dès l’aube par des centaines de curieux, – mieux que des curieux, de sympathiques partisans qui, pendant cette journée, entendaient ne pas le quitter d’une semelle. Peut-être regretta-t-il de ne pouvoir s’abriter sous le voile de l’incognito, puisqu’il ne s’agissait en somme que de parcourir la ville. Mais le moyen d’échapper à la célébrité et à ses inconvénients quand on est chroniqueur en chef de la Tribune, et l’un des « Sept » du match Hypperbone !

 

C’est donc en nombreuse et bruyante compagnie qu’il visita la métropole du Michigan, dont la modeste Lansing est la capitale. Cette prospère cité, née d’un petit fortin de traite, établi par les Français en 1670, tient son nom du « détroit », large à cette place de quatre cents toises, par lequel le lac Huron déverse le trop plein de ses eaux dans le lac Érié. En face s’élève la ville canadienne de Windsor, son faubourg, où le quatrième partant se garda bien de mettre le pied. Il eut à peine le temps de visiter cette métropole de deux cent mille habitants, qui l’accueillirent avec enthousiasme, en faisant pour lui les vœux qu’ils eussent fait sans doute pour n’importe quel autre des partenaires.

 

Harris T. Kymbale repartit le soir. S’il lui eût été permis de prendre les voies ferrées du Canada, de franchir par le sud la province de l’Ontario, il aurait pu, à travers le long tunnel creusé sous la rivière Saint-Clair à son débouché du lac Huron, gagner plus directement Buffalo et Niagara Falls. Mais le territoire du Dominion lui était interdit. Il lui fallut pénétrer dans l’État de l’Ohio, descendre jusqu’à Toledo, ville grandissante, bâtie à la pointe sud du lac Érié, obliquer vers Sandusky, au milieu des vignobles les plus riches de l’Amérique, puis, en longeant le littoral est du lac, passer par Cleveland. Ah ! la magnifique cité, sa population de deux cent soixante-deux mille âmes, ses rues ombragées d’érables, son avenue d’Euclide, les Champs-Élysées de l’Amérique, ses faubourgs étagés sur les collines, les richesses que lui versent incessamment les bassins pétrolifères de la région, et dont Cincinnati aurait le droit d’être jalouse. Puis il toucha à Érié City de Pennsylvanie, puis il sortit de cet État à la station de Northville pour entrer dans celui de New York, puis il brûla Dunkirk, éclairée par l’hydrogène de ses puits naturels, et le soir du 10 mai il arriva à Buffalo, la seconde ville de l’État où, cent ans avant, il eût rencontré des bisons par milliers au lieu d’habitants par centaines de mille.

 

Décidément, Harris T Kymbale fit bien de ne pas s’attarder dans cette jolie ville, le long de ses boulevards, de ses avenues du Niagara Park, autour de ses entrepôts et de ses elevators, sur les bords du lac qui ouvre passage aux eaux du Niagara. Il importait qu’à dix jours de là, dernier délai, il fût de sa personne à Santa Fé, la capitale du New Mexico, – un parcours de quatorze cents milles que les railroads ne desservaient pas tout entier.

 

Le lendemain donc, après un court trajet de vingt-cinq milles environ, il débarqua au village de Niagara Falls.

 

Malgré tout ce que pouvait dire le reporter de cette célèbre cataracte, maintenant trop connue et trop industrialisée, et qui le sera bien davantage dans l’avenir, lorsqu’on aura dompté ses seize millions de chevaux, ce ne sont ni la Porte des Adirondaks, ce merveilleux ensemble de défilés, de cirques, de forêts, dont l’Union veut faire une propriété nationale, ni les Palissades de l’Hudson, ni le Parc Central de la métropole, ni le Broadway, ni le pont de Brooklyn, si audacieusement jeté sur la rivière de l’Est, qui disputeront les touristes aux merveilles de la Horse-Shoe-Fall.

 

Non ! rien n’est comparable à ce tumultueux déversement des eaux du lac Érié dans le lac Ontario par le canal niagarien. C’est le Saint-Laurent, qui passe, se brisant à l’éperon de Goat Island pour former d’un côté la chute américaine, de l’autre la chute canadienne en fer à cheval ! Et ces bondissements furieux au pied des deux cataractes, et ces creusements verdâtres au centre de la seconde, après lesquels la rivière apaisée promène ses eaux tranquilles pendant trois milles jusqu’à Suspension-Bridge, où elle se déchaîne de nouveau en rapides effrayants !

 

Autrefois la Terrapine Tower se dressait sur les extrêmes roches de Goat Island, entourée de tourbillons dont l’écume pulvérisée jusqu’à sa tête, formait, le jour, des arcs-en-ciel de soleil, la nuit, des arcs-en-ciel de lune. Mais on a dû l’abattre, car la chute a reculé d’une centaine de pieds depuis un siècle et demi, et elle eût fini par tomber dans l’abîme. Actuellement, une hardie passerelle, jetée d’une rive à l’autre de la bruyante rivière, permet d’admirer le double courant dans toute sa splendeur.

 

Harris T. Kymbale, escorté de nombreux visiteurs, Américains et Canadiens, vint se placer au milieu de cette passerelle, en prenant bien garde de ne pas empiéter sur la partie qui appartient au Dominion. Puis, après avoir poussé un hurrah que mille bouches enthousiastes lancèrent à travers le brouhaha des eaux, il revint au village de Niagara Falls, dont trop d’usines enlaidissent maintenant le voisinage. Que voulez-vous, un débit de cent millions de tonnes par heure à utiliser !

 

Le reporter n’alla donc pas s’égarer entre les verdoyants taillis de l’île de la Chèvre, il ne descendit pas à la grotte des Vents sous le massif de l’île, il ne s’aventura pas derrière les profondes nappes de Horse-Shoe-Fall, – ce qui ne peut se faire que par la rive canadienne ; mais il n’oublia pas de se rendre au Post Office du village, d’où il expédia un chèque de mille dollars à l’ordre de maître Tornbrock, de Chicago, – chèque que le caissier de la Tribune s’empresserait de payer à présentation.

 

Dans l’après-midi, à la suite d’un magnifique lunch servi en son honneur, Harris T. Kymbale regagna Buffalo, et le soir même il quittait cette ville afin d’effectuer dans les délais prescrits la seconde partie de son itinéraire.

 

Au moment où il montait en wagon, le maire de la cité, l’honorable H.-V. Exulton, lui dit d’un ton grave :

 

« C’est bon pour une fois, monsieur, mais ne vous amusez plus à flâner comme vous l’avez fait jusqu’ici…

 

– Et si cela me convient… répliqua Harris T. Kymbale, qui ne parut pas goûter l’observation, même venue de si haut. Il me semble que j’ai bien le droit…

 

– Non… monsieur… pas plus qu’un pion n’a celui d’en prendre à son aise sur un échiquier…

 

– Eh ! je m’appartiens, je suppose !

 

– Profonde erreur, monsieur !… Vous appartenez à ceux qui ont parié pour vous, et j’y suis de cinq mille dollars. »

 

En somme, l’honorable H.-V. Exulton avait raison, et dans son propre intérêt, le chroniqueur de la Tribune, lors même que ses chroniques en eussent souffert, ne devait avoir qu’une préoccupation : atteindre son poste par les voies les plus courtes et les plus rapides.

 

Du reste, Harris T. Kymbale n’avait rien à apprendre dans cet État de New York, maintes fois visité par lui. Entre sa métropole et Chicago les communications sont aussi nombreuses que faciles. C’est l’affaire d’une journée pour ces Américains dont les trains détiennent le record du millier de milles en vingt-quatre heures.

 

En somme, Harris T. Kymbale n’aurait pas eu lieu de regretter son coup de début. Après l’État de New York, n’était-il pas envoyé dans l’État de New Mexico, où ses curiosités de touriste pourraient être satisfaites. Il était à supposer d’ailleurs que le caprice des dés y expédierait plusieurs des joueurs du match, qui ne l’avaient pas encore visité, – tels Hermann Titbury, Lissy Wag et son inséparable Jovita Foley.

 

L’État de New York est le premier de la Confédération par sa population qui ne compte pas moins de six millions d’habitants, s’il n’est que le vingt-neuvième avec une superficie de quarante-neuf mille milles carrés. C’est l’« Empire State », ainsi le désigne-t-on quelquefois, – disposé en forme de triangle, dont les côtés sont formés de lignes droites, choisies arbitrairement à défaut de frontières naturelles.

 

Il est vrai, ceux de ses partenaires qui y viendraient n’auraient pas plus que Harris T. Kymbale la possibilité d’y séjourner pendant les deux semaines réservées entre chaque tirage. Comme lui, après avoir fait acte de présence sur le pont du Niagara, ils seraient dans l’obligation de gagner Santa Fé, la capitale du New Mexico. Si, à la rigueur, ils allaient jusqu’à New York, les autres villes ne recevraient point leur visite. Cependant la plupart méritent d’être vues, – Albany, le siège de la législature, peuplée de cent dix mille habitants, fière de ses musées, de ses écoles, de ses parcs, de son palais, qui n’a pas coûté moins de vingt millions de dollars, – Rochester, la cité de la farine, manufacturière par excellence, et puissamment aidée dans sa production industrielle par les laborieuses chutes du Genesee. – Syracuse, la riche ville du sel que lui fournissent inépuisablement les salines de l’Onondaga, – et nombre d’autres, toute une famille de cités que l’État peut montrer avec un juste orgueil.

 

D’avoir visité sa métropole, ce serait déjà quelque chose, et « ça vaut le voyage », comme on dit vulgairement. Il faut avoir vu ce New York, entre l’Hudson et l’East-river, étendu sur cette presqu’île de Manhattan, dont il couvre cent six kilomètres carrés, soit douze mille hectares et qui en occupera trois cent soixante, – plus que Paris, plus que Londres, – lorsque Brooklyn et Long Island auront été réunis dans le même municipe. Il faut avoir admiré ses boulevards, ses monuments, ses mille églises, et ce n’est pas trop pour dix-sept cent mille habitants, son Broadway, sa Fifth Avenue longue de sept milles, sa cathédrale de Saint-Patrice, bâtie en marbre blanc, son Central Park de trois cent quarante-cinq hectares, avec pelouses, bois, cours d’eau, et auquel aboutit le grand aqueduc du Croton, son pont de Brooklyn sur l’East-river, en attendant celui qui traversera l’Hudson, son port dont le mouvement commercial se chiffre par huit cent millions de dollars, sa vaste baie, semée d’îles, et entre autres Bedloe’s Island, où se dresse la gigantesque statue de Bartholdi, la Liberté éclairant le Monde.

 

Mais, on le répète, tout ce merveilleux n’aurait pas eu pour le chroniqueur en chef de la Tribune, l’attrait de la nouveauté. Après la visite au Niagara, il allait se conformer minutieusement à son itinéraire, sans s’en écarter.

 

En effet, on était au 11 mai, et il fallait qu’il fût à Santa Fé le 21 au plus tard, avant midi. Or, deux États séparés par quinze à seize cents milles ne sont pas précisément voisins l’un de l’autre.

 

En quittant Buffalo, Harris T. Kymbale s’était proposé de revenir à Chicago, afin de prendre le Grand Trunk en direction de l’ouest. Mais, comme il ne s’en détache aucun embranchement qui le mette en communication directe avec Santa Fé, c’eût été une faute, car il y aurait un très long trajet de voiture à travers un pays mal desservi au point de vue des transports. Heureusement, ses confrères de la Tribune, après une étude approfondie de cette partie du Far West, avaient combiné un itinéraire qui lui fut indiqué par un télégramme envoyé à Buffalo.

 

Ce télégramme était conçu en ces termes :

 

« Revenir de Niagara Falls à Buffalo et redescendre jusqu’à Cleveland. Traverser obliquement l’Ohio, par Columbus et Cincinnati, l’Indiana par Laureneebourg, Madison, Versailles et Vincennes, le Missouri par Salem, Belley et Saint-Louis. Choisir la ligne de Jefferson pour Kansas City. Franchir le Kansas par la voie ferrée plus méridionale, Laurence, Emporia, Toleda, Newton, Hutchinson, Plum Buttes, Fort Zarah, Larned, Petersburg, Dodge City, Fort Atkinson, Sherbrock, puis l’est du Colorado par Grenade et Las Arimas. Prendre l’embranchement à Pueblo, et par Trinidad gagner Clifton sur la frontière du New Mexico. Enfin par Cimarron, Las Vegas et Galateo rejoindre le petit tronçon qui remonte à Santa Fé. Ne pas oublier que le signataire de présente dépêche a mis cent dollars sur vous, et que tout autre itinéraire risquerait de les lui faire perdre.

 

« BRUMAN S. BICKHORN,

 

Secrétaire de la rédaction. »

 

Comment celui des « Sept » que ses amis servaient avec tant de zèle, qui lui facilitaient avec tant de précision l’accomplissement de sa tâche, n’eût-il pas eu les meilleures chances pour arriver bon premier ? Oui, sans doute, mais à la condition de suivre le conseil de l’honorable H. V. Exulton, c’est-à-dire de ne pas s’attarder en admirations intempestives.

 

« Entendu, mon brave Bickhorn, c’est l’itinéraire que je suivrai, se dit Harris T. Kymbale, et je ne me permettrai pas le plus léger écart ! Pour le chemin de fer, il n’y a pas à s’en inquiéter. Sois tranquille, aimable secrétaire de la rédaction, s’il y a des retards, ils ne proviendront ni de mon étourderie, ni de ma négligence, et tes cent dollars seront aussi énergiquement défendus que les cinq mille de Sa Hautesse, le premier magistrat de Buffalo ! Je n’oublie pas que je porte les couleurs de la Tribune ! »

 

Un jockey n’eût pas mieux dit. Ce jockey-là, il est vrai, était plutôt un centaure et courait pour son propre compte.

 

Et c’est ainsi que, par une judicieuse combinaison d’horaires et de trains, sans se presser, se reposant la nuit dans les meilleurs hôtels, Harris T. Kymbale traversa en soixante heures les cinq États de l’Ohio, de l’Indiana, de l’Illinois, du Missouri, du Kansas, du Colorado, et s’arrêta le 19 au soir à la station de Clifton, sur la frontière du New Mexico.

 

Là, si le reporter n’échangea que cinq cent quarante-six poignées de main, c’est qu’il n’y avait que deux cent soixante-treize bimanes dans ce petit village perdu au fond des immenses plaines du Far West.

 

Il comptait bien passer une bonne nuit à Clifton. Mais, lorsqu’il descendit du wagon, quel fut son désappointement en apprenant que, pour cause d’importantes réparations, la circulation serait interrompue pendant plusieurs jours sur le railroad. Et il était encore à cent vingt-cinq milles de Santa Fé, et il n’avait plus que trente-six heures pour les faire. Le sage Bruman S. Bickhorn n’avait pas prévu cela !

 

Heureusement, au sortir de la gare, Harris T. Kymbale se trouva en présence d’un type, moitié américain, moitié espagnol, qui l’attendait. Dès qu’il aperçut le reporter, cet homme fit claquer trois fois son fouet, – triple pétarade dont, paraît-il, il se servait d’habitude pour saluer les gens. Puis, en une langue qui rappelait plutôt celle de Cervantes que celle de Cooper :

 

« Harris T. Kymbale ?… dit-il.

 

– C’est moi.

 

– Voulez-vous que je vous conduise à Santa Fé ?…

 

– Si je le veux !…

 

– Convenu.

 

– Tu te nommes ?…

 

– Isidorio.

 

– Isidorio me va.

 

– Ma voiture est là, prête à partir.

 

– Partons, et n’oublie pas, mon ami, que si une voiture marche grâce à son attelage, c’est grâce à son cocher qu’elle arrive. »

 

L’Hispano-Américain comprit-il tout ce qu’il y avait d’insinuant dans cet aphorisme ?… Peut-être.

 

C’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, la peau très basanée, l’œil très vif, la physionomie goguenarde – un de ces malins qui ne se laissent pas facilement rouler. Quant à penser qu’il fût fier d’avoir à conduire un personnage qui avait une chance sur sept de valoir soixante millions de dollars, le reporter ne voulait pas en douter, bien que rien ne fût moins sûr.

 

Harris T. Kymbale occupait seul la voiture. Ce n’était point un stage à six chevaux, mais une simple carriole qui trouverait à relayer aux pueblos de la route. Le véhicule s’élança sur le chemin cahoteux de l’Aubey’s Trail, coupé de nombreux creeks qu’il passait à gué, s’approvisionnant aux relais, se reposant quelques heures de nuit.

 

Le lendemain, au petit jour, la carriole avait franchi une quarantaine de milles par Cimarron, en longeant la base des White-Mountains, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. Du reste, il n’y a plus rien à redouter des Apaches, des Comanches et autres tribus de Peaux-Rouges qui couraient autrefois la contrée, et dont quelques-unes ont obtenu du gouvernement fédéral de conserver leur indépendance.

 

Dans l’après-midi, la voiture avait dépassé Fort Union, Las Vegas, et elle s’engagea à travers les défilés de Moro Peaks. Route montueuse, difficile, dangereuse même, – en tout cas peu propice à un rapide cheminement. En effet, à partir de ces basses plaines, il fallait s’élever de sept à huit cents toises, qui est l’altitude de Santa Fé au-dessus du niveau de la mer.

 

Au delà de cette énorme échine du New Mexico s’étend le bassin arrosé par les nombreux tributaires qui font du Rio Grande del Norte l’un des plus magnifiques cours d’eau du versant ouest de l’Amérique. Là s’engage l’importante voie qui va de Chicago à Denver et favorise le commerce avec les provinces du Mexique.

 

Pendant cette nuit du 20 au 21, l’allure de la carriole fut bien lente et bien rude. L’impatient voyageur, non sans raison, eut cette crainte de ne point arriver à temps. De là, exhortations et objurgations incessantes adressées au flegmatique Isidorio.

 

« Mais tu ne marches pas…

 

– Que voulez-vous, monsieur Kymbale, nous n’avons que des roues, et il nous faudrait des ailes…

 

– Mais tu ne comprends donc pas l’intérêt que j’ai à être le 21 à Santa Fé…

 

– Bon !… si nous n’y sommes pas ce jour-là, nous y serons le lendemain…

 

– Mais il sera trop tard…

 

– Mon cheval et moi, nous faisons tout ce que nous pouvons, et on ne saurait exiger plus d’une bête et d’un homme ! »

 

Le fait est qu’Isidorio n’y mettait point de mauvaise volonté et ne s’épargnait guère.

 

C’est alors que Harris T. Kymbale crut devoir l’intéresser plus directement à la partie qu’il jouait. Aussi, tandis que l’attelage s’exténuait en remontant l’un des plus raides défilés de la chaîne, au milieu d’épaisses forêts d’arbres verts, en suivant les lacets d’un labyrinthe semé d’éboulis et de troncs abattus par l’âge, il dit à son automédon :

 

« Isidorio, j’ai une proposition à te faire.

 

– Faites, monsieur Kymbale.

 

– Mille dollars pour toi… si je suis demain… avant midi… à Santa Fé…

 

– Mille dollars… que vous dites ?… répliqua l’Hispano-Américain en clignant de l’œil.

 

– Mille dollars… à la condition, bien entendu, que je gagne la partie !

 

– Ah ! fit Isidorio, à la condition que…

 

– Évidemment.

 

– Soit… ça va tout de même ! » et il enleva son cheval d’un triple coup de fouet.

 

À minuit, la carriole n’avait encore atteint que le haut de la passe, et les inquiétudes de Harris T. Kymbale redoublèrent. C’est pourquoi, ne se contenant plus :

 

« Isidorio, déclara-t-il en lui frappant sur l’épaule, j’ai une nouvelle proposition à te faire…

 

– Faites, monsieur Kymbale.

 

– Dix mille… oui ! dix mille dollars… si j’arrive à temps…

 

– Dix mille… que vous dites ?… répéta Isidorio.

 

– Dix mille !

 

– Et toujours si vous gagnez la partie ?…

 

– Assurément ! »

 

Pour redescendre la chaîne, sans aller jusqu’à Galisteo prendre le petit tronçon du railroad, – ce qui eût fait perdre un certain temps, – puis suivre la vallée du rio Chiquito et atteindre Santa Fé, soit une cinquantaine de milles, il n’y avait plus que douze heures.

 

Il est vrai, la route était praticable, peu montante, et il eût été difficile d’avoir un meilleur cheval que celui du relais de Tuos. Donc, à la rigueur, il était possible d’arriver au but dans le délai fixé, mais à la condition de ne pas s’attarder une minute, et si l’état climatérique restait favorable.

 

Or, la nuit était magnifique, une lune qui semblait avoir été commandée par une dépêche de l’obligeant Bickhorn, température agréable, jolie brise de nord très rafraîchissante, vent arrière qui, du moins, ne contrarierait pas la marche du véhicule. Le cheval piaffait d’impatience à la porte de l’auberge, une bête pleine de feu, de cette race mexico-américaine élevée dans les corrals des provinces de l’ouest.

 

Quant à celui qui tenait les rênes de la carriole, on n’aurait pas trouvé mieux. Dix mille dollars de bonne main, même en ses rêves les plus insensés, il n’avait jamais entrevu le miroitement d’une pareille somme ! Et, cependant, Isidorio ne paraissait pas aussi émerveillé de ce coup de fortune qu’il aurait dû l’être, – à ce que pensait Harris T. Kymbale.

 

« Est-ce donc, se demanda-t-il, que le brigand en voudrait davantage… dix fois plus, par exemple ?… Après tout, qu’est-ce que des milliers de dollars au milieu des millions de William J. Hypperbone… une goutte d’eau dans la mer !… Eh bien ! s’il le faut, j’irai jusqu’à cent gouttes ! »

 

Et, au moment de partir :

 

« Isidorio, lui dit-il à l’oreille, il ne s’agit plus maintenant de dix mille dollars…

 

– Tiens… voilà que vous retirez votre promesse !… se récria Isidorio d’un ton sec.

 

– Eh non, mon ami, non… bien au contraire !… C’est cent mille dollars pour toi… si nous sommes avant midi à Santa Fé…

 

– Cent mille dollars que vous dites ?… » répéta Isidorio, l’œil gauche à demi fermé.

 

Puis, il ajouta :

 

« Toujours… si vous gagnez ?…

 

– Oui… si je gagne…

 

– Est-ce que vous ne pourriez pas m’écrire cela sur un bout de papier, monsieur Kymbale… rien que quelques mots…

 

– Avec ma signature ?…

 

– Votre signature et votre paraphe… »

 

Il va de soi que dans une affaire de cette importance la parole échangée ne pouvait suffire. Sans hésiter, Harris T. Kymbale tira son carnet, et sur un des feuillets fit un engagement de cent mille dollars au profit du sieur Isidorio de Santa Fé, – engagement qui serait fidèlement acquitté si le reporter devenait l’unique héritier de William J. Hypperbone. Puis il signa, parapha et remit le papier à son destinataire.

 

Isidorio le prit, le lut, le plia soigneusement, le fourra dans sa poche et dit :

 

« En route. »

 

Ah ! ce que fut cette galopade échevelée, à bride abattue, cette course vertigineuse de la carriole sur la route qui longe la rive du rio Chiquito. Et, malgré tant d’efforts, au risque de briser le véhicule, de verser dans la rivière, Santa Fé ne put être atteinte qu’à, midi moins dix.

 

On ne compte pas plus de sept mille habitants dans cette capitale. Si le New Mexico, depuis 1850, est annexé au domaine de la République fédérale, son admission au nombre des cinquante États ne datait que de quelques mois, – ce qui avait permis à l’excentrique défunt de le placer sur sa carte.

 

D’ailleurs, il est manifestement resté espagnol de mœurs et d’aspect, et le caractère anglo-américain n’y gagne pas rapidement. Quant à Santa Fé, sa situation au cœur de gisements argentifères lui assure un avenir de toute prospérité. À entendre ses habitants, la ville repose même sur une épaisse base d’argent, et on a pu extraire du sol de ses rues un minerai qui donnait jusqu’à deux cents dollars par tonne.

 

Quoi qu’il en soit, la ville offre peu de curiosités aux touristes, si ce n’est les ruines d’une église bâtie par les Espagnols près de trois siècles auparavant, et un« Palais des Gouverneurs », humble bâtisse dont l’unique rez-de-chaussée est orné d’un portique à colonnettes de bois. Quant aux maisons, espagnoles et indiennes, construites en adobes ou briques non cuites, quelques-unes ne forment qu’un cube de maçonnerie, percé d’embrasures irrégulières, comme il s’en rencontre dans les pueblos indigènes.

 

Harris T. Kymbale fut accueilli ainsi qu’il l’avait été sur tout son parcours. Mais il n’eut pas le temps de répondre aux sept mille mains qui se tendirent vers lui autrement que par un merci général. En effet, il était déjà onze heures cinquante, et il fallait qu’il fût au bureau du télégraphe avant que le dernier coup de midi eût sonné à l’horloge municipale.

 

Deux télégrammes l’y attendaient, expédiés le matin et presque en même temps de Chicago. Le premier, signé de maître Tornbrock, lui notifiait le résultat du deuxième coup de dés qui le concernait. Par dix, formé des points cinq et cinq, le quatrième partenaire était expédié à la vingt-deuxième case, South Carolina.

 

Eh bien, cet intrépide, cet infatigable « traveller », qui rêvait d’itinéraires insensés, était servi à souhait ! Quinze cents bons milles à dévorer en se dirigeant vers le versant Atlantique des États-Unis !… Il ne se permit que cette observation :

 

« Avec la Floride, j’aurais eu quelques centaines de milles en plus ! »

 

À Santa Fé, les Anglo-Américains voulurent fêter la présence de leur compatriote en organisant des meetings, des banquets et autres cérémonies de ce genre. Mais, à son grand regret, le reporter en chef de la Tribune refusa. Instruit par l’expérience, il était résolu à tenir compte des conseils de l’honorable maire de Buffalo, à ne s’attarder sous aucun prétexte, à voyager par le plus court, quitte à excursionner quand il serait arrivé à son poste.

 

Au surplus, le dernier télégramme, à lui envoyé par le précautionneux Bickhorn, contenait un nouvel itinéraire, non moins bien étudié que le précédent, auquel ses confrères le priaient de se conformer en partant dès la première heure. Aussi se décida-t-il à quitter le jour même la capitale du New Mexico.

 

Les cochers de la ville n’ignoraient pas ce que ce voyageur ultra-généreux avait fait pour Isidorio. Il n’eut donc que l’embarras du choix, et tous lui offrirent leurs services dans la pensée qu’ils ne seraient pas moins bien partagés que leur camarade.

 

Sans doute, on s’étonnera qu’Isidorio n’eût pas réclamé l’honneur – presque le droit – de reconduire le reporter à la plus prochaine ligne de railroad, et qui sait ?… avec la pensée d’ajouter cent mille dollars à ceux que lui assurait l’engagement d’Harris T. Kymbale… Mais il est probable que ce très pratique Hispano-Américain était non moins satisfait que fatigué. Il vint cependant faire ses adieux au journaliste qui, après avoir traité avec un autre conducteur, se préparait à partir dès trois heures de l’après-midi.

 

« Eh bien, mon brave, lui dit Harris T. Kymbale, ça va bien ?…

 

– Ça va bien, monsieur.

 

– Et, maintenant, je ne crois pas en être quitte avec toi, parce que je t’ai associé à ma fortune…

 

– Mille et mille fois bon, monsieur Kymbale, je ne mérite pas…

 

– Si… si… j’ai des remerciements à t’adresser, car, sans ton zèle, ton dévouement, je serais arrivé trop tard… j’eusse été mis hors de partie, et il ne s’en est fallu que de dix minutes !… »

 

Isidorio écouta cette élogieuse appréciation, calme et goguenard suivant son habitude, et dit :

 

« Puisque vous êtes content, monsieur Kymbale, je le suis, moi aussi…

 

– Et les deux font la paire, comme disent nos amis les Français, Isidorio.

 

– Alors… c’est comme pour les chevaux d’attelage…

 

– Juste, et quant à ce papier que je t’ai signé, conserve-le précieusement. Puis, lorsque tu m’entendras proclamer dans le monde entier comme le vainqueur du match Hypperbone, fais-toi conduire à Clifton, prends le chemin de fer qui te débarquera à Chicago et passe à la caisse !… Sois sans inquiétude, je ferai honneur à ma signature ! »

 

Isidorio hochait la tête, se grattait le front, clignait de l’œil, dans l’attitude d’un homme assez indécis, qui veut parler et hésite à le faire.

 

« Voyons, lui demanda Harris T. Kymbale, est-ce que tu ne te trouves pas suffisamment rémunéré ?…

 

– Sans doute, répondit Isidorio. Mais… ces cent mille dollars… c’est toujours… si vous gagnez…

 

– Réfléchis, mon brave, réfléchis !… Est-ce qu’il peut en être autrement ?…

 

– Pourquoi pas ?…

 

– Voyons… me serait-il possible de te verser une pareille somme, si je n’empochais pas l’héritage ?…

 

– Oh ! je comprends, monsieur Kymbale… Je comprends même très bien !… Aussi… je préférerais…

 

– Quoi donc ?…

 

– Cent bons dollars…

 

– Cent au lieu de cent mille ?…

 

– Oui… répondit placidement Isidorio. Que voulez-vous, je n’aime pas à compter sur le hasard… et cent bons dollars que vous me donneriez tout de suite… ce serait plus sérieux… »

 

Ma foi, – et peut-être au fond regrettait-il sa générosité, – Harris T. Kymbale tira de sa poche cent dollars, et les remit à ce sage, qui déchira le billet et en rendit les morceaux.

 

Le reporter partit accompagné de bruyants souhaits de bon voyage et disparut au galop par la grande rue de Santa Fé. Cette fois, sans doute, le nouveau conducteur, le cas échéant, se montrerait moins philosophe que son camarade.

 

Et quand on interrogea Isidorio sur la détermination qu’il avait prise :

 

« Bon ! fit-il, cent dollars… c’est cent dollars !… Puis… je n’avais pas confiance !… Un homme si sûr de lui !… Voyez-vous… je ne mettrais pas vingt-cinq cents sur sa tête ! »

 

XI

LES TRANSES DE JOVITA FOLEY.

Lissy Wag était, par son numéro d’ordre, la cinquième à partir. Neuf jours allaient donc s’écouler entre celui où Max Réal avait quitté Chicago et celui où elle devrait quitter à son tour la métropole illinoise.

 

En quelles impatiences elle passa cette interminable semaine, ou, pour dire le vrai, Jovita Foley la passa en son lieu et place ! Elle ne parvenait pas à la calmer. Son amie ne mangeait plus, elle ne dormait plus, elle ne vivait plus. Les préparatifs avaient été faits dès le lendemain du premier coup de dés, le 1er du mois, à huit heures du matin, et, deux jours après, elle avait obligé Lissy Wag à l’accompagner jusqu’à la salle de l’Auditorium, où le second coup allait s’effectuer en présence d’une foule toujours aussi nombreuse, toujours aussi émotionnée. Puis les troisième et quatrième coups furent proclamés à la date des 5 et 7 mai. Quarante-huit heures encore, et le sort allait se prononcer sur les deux amies, car on ne les séparait pas l’une de l’autre : les deux jeunes filles ne faisaient qu’une seule et même personne.

 

Il faut s’entendre, cependant. C’était Jovita Foley qui absorbait Lissy Wag, celle-ci étant réduite à ce rôle de mentor, prudent et raisonnable, qu’on ne veut jamais écouter.

 

Inutile de dire que le congé accordé par M. Marshall Field à sa sous-caissière et à sa première vendeuse avait commencé le 16 avril, le lendemain de la lecture du testament. Ces deux demoiselles n’étaient plus astreintes à se rendre au magasin de Madison Street. Cela ne laissait pas, cependant, de causer quelque inquiétude à la plus sage. Car, enfin, en cas que l’absence se prolongeât des semaines, des mois, leur patron pourrait-il si longtemps se priver d’elles ?…

 

« Nous avons eu tort… répétait Lissy Wag.

 

– C’est entendu, répondait Jovita Foley, et nous continuerons d’avoir tort tant qu’il le faudra. »

 

Cela dit, la nerveuse et impressionnable personne ne cessait d’aller, de venir dans le petit appartement de Sheridan Street. Elle ouvrait l’unique valise qui renfermait le linge et les vêtements de voyage, elle s’assurait que rien n’était oublié pour un déplacement peut-être de longue durée ; puis elle se mettait à compter, à recompter l’argent disponible, toutes leurs économies converties en papier et en or, que les hôtels, les railroads, les voitures, l’imprévu, dévoreraient à la grande désolation de Lissy Wag. Et elle causait de tout cela avec les locataires, si nombreux dans ces immenses ruches de Chicago à dix-sept étages. Et elle descendait par l’ascenseur et remontait dès qu’elle avait appris quelque nouvelle des journaux et des crieurs de la rue.

 

« Ah ! ma chérie, dit-elle un jour, il est parti, ce monsieur Max Réal, mais où est-il ?… Il n’a pas même fait connaître son itinéraire pour le Kansas ! »

 

Et, effectivement, les plus fins limiers de la chronique locale n’avaient pu se jeter sur les traces du jeune peintre, dont on ne comptait pas avoir de nouvelles avant le 15, c’est-à-dire une semaine après que Jovita Foley et Lissy Wag seraient lancées sur les grandes routes de l’Union.

 

« Eh bien, à parler franc, dit Lissy Wag, c’est, de tous nos partenaires, ce jeune homme auquel je m’intéresse le plus…

 

– Parce qu’il t’a souhaité bon voyage, n’est-ce pas ?… répondit Jovita Foley.

 

– Et aussi parce qu’il me paraît digne de toutes les faveurs de la fortune.

 

– Après toi, Lissy, j’imagine ?…

 

– Non, avant.

 

– Je comprends !… Si tu ne faisais pas partie des « Sept », répondit Jovita, tes vœux seraient pour lui…

 

– Et ils le sont tout de même !

 

– C’est entendu, mais comme tu en fais partie, et moi aussi en qualité d’amie intime, avant d’implorer le ciel pour ce Max Réal, je t’engage à l’implorer pour moi. D’ailleurs, je te le répète, on ignore où il est… cet artiste, pas loin de Fort Riley, je suppose… à moins que quelque accident…

 

– Il faut espérer que non, Jovita !

 

– Il faut espérer que non, c’est entendu… c’est entendu, ma chérie ! »

 

Et c’est ainsi que Jovita Foley, le plus souvent, ripostait par cette locution, ironique dans sa bouche, aux observations de la craintive Lissy Wag.

 

Puis, l’excitant encore, elle lui dit :

 

« Tu ne me parles jamais de cet abominable Tom Crabbe, car il est en route avec son cornac… en route pour le Texas ?… Est-ce que tu ne fais pas aussi des vœux pour le crustacé ?…

 

– Je fais le vœu, Jovita, que le sort ne nous envoie pas dans des pays aussi éloignés…

 

– Bah, Lissy !

 

– Voyons, Jovita, nous ne sommes que des femmes, et un État voisin du nôtre conviendrait mieux…

 

– D’accord, Lissy, et cependant si le sort ne pousse pas la galanterie jusqu’à épargner notre faiblesse… s’il nous expédie à l’océan Atlantique… à l’océan Pacifique… ou au golfe du Mexique, force sera bien de se soumettre…

 

– On se soumettra, puisque tu le veux, Jovita.

 

– Ce n’est pas parce que je le veux, mais parce qu’il le faut, Lissy. Tu ne penses qu’au départ, jamais à l’arrivée… la grande arrivée… la soixante-troisième case… et moi j’y pense nuit et jour, puis au retour à Chicago… où les millions nous attendent dans la caisse de cet excellent notaire…

 

– Oui !… ces fameux millions de l’héritage… dit Lissy Wag en souriant.

 

– Voyons, Lissy, est-ce que les autres partenaires n’ont pas accepté sans tant récriminer ?… Est-ce que le couple Titbury n’est pas sur le chemin du Maine ?

 

– Pauvres gens, je les plains !

 

– Ah ! tu m’exaspères à la fin !… s’écria Jovita Foley.

 

– Et toi, si tu ne t’apaises pas, si tu continues à t’énerver comme tu le fais depuis une semaine, tu te rendras malade, et je resterai pour te soigner, je t’en préviens…

 

– Moi… malade !… Tu es folle !… Ce sont les nerfs qui me soutiennent, qui me donnent l’endurance, et je serai nerveuse tout le temps du voyage !…

 

– Soit, Jovita, mais alors si ce n’est pas toi qui prends le lit… ce sera moi…

 

– Toi… toi !… Eh bien… avise-toi d’être malade ! s’écria la très excellente et trop expansive demoiselle, qui se jeta au cou de Lissy Wag.

 

– Alors… sois calme, répliqua Lissy Wag en répondant à ses baisers, et tout ira bien ! »

 

Jovita Foley, non sans grands efforts, parvint à se maîtriser, épouvantée à la pensée que son amie pourrait être alitée le jour du départ.

 

Le 7, dans la matinée, en revenant de l’Auditorium, Jovita Foley rapporta la nouvelle que le quatrième partant, Harris T. Kymbale, ayant obtenu le point de six, allait se rendre d’abord dans l’État de New York, au pont du Niagara, et de là à Santa Fé, New Mexico.

 

Lissy Wag ne fit qu’une réflexion à ce sujet, c’est que le reporter de la Tribune aurait une prime à payer.

 

« Voilà ce qui n’embarrassera guère son journal ! lui répliqua son amie.

 

– Non, Jovita, mais cela nous embarrasserait fort, si nous étions obligées de débourser mille dollars au début… ou même dans le cours du voyage ! »

 

Et l’autre de répondre, comme d’habitude, par un mouvement de tête, qui signifiait clairement : Cela ne se produira pas… Non ! cela ne se produira pas !…

 

Au fond, c’était ce dont elle s’inquiétait le plus, bien qu’elle n’en voulût rien laisser paraître. Et, chaque nuit, pendant un sommeil agité qui troublait celui de Lissy Wag, elle rêvait à haute voix de pont, d’hôtellerie, de labyrinthe, de puits, de prison, de ces funestes cases où les joueurs devaient payer des primes simples, doubles, triples, pour être admis à continuer la partie.

 

Enfin arriva le 8 mai, et, le lendemain, les deux jeunes voyageuses se mettraient en route… Et rien qu’avec les charbons ardents que Jovita Foley piétinait depuis une semaine, on aurait chauffé une locomotive de grande vitesse qui eût pu la conduire à l’extrémité de l’Amérique.

 

Il va sans dire que Jovita Foley avait acheté un guide général des voyages à travers les États-Unis, le meilleur et le plus complet des Guide-Books, qu’elle le feuilletait, le lisait, le relisait sans cesse, bien qu’elle ne fût pas en mesure d’étudier un itinéraire plutôt qu’un autre.

 

D’ailleurs, pour être tenu au courant, il suffisait de consulter les journaux de la métropole ou ceux de n’importe quelle autre ville. Des correspondances s’étaient immédiatement établies entre chaque État sorti au tirage et plus spécialement avec chacune des localités indiquées dans la note de William J. Hypperbone. La poste, le téléphone, le télégraphe, fonctionnaient à toute heure. Feuilles du matin, feuilles du soir, contenaient des colonnes d’informations plus ou moins véridiques, plus ou moins fantaisistes même, on doit l’avouer. Il est vrai, le lecteur au numéro comme l’abonné sont toujours d’accord sur ce point : plutôt des nouvelles fausses que pas du tout de nouvelles.

 

Du reste, ces informations dépendaient, on le comprend, des partenaires et de leur façon de procéder. Ainsi, en ce qui concernait Max Réal, si les renseignements ne pouvaient être sérieux, c’est qu’il n’avait mis personne, à l’exception de sa mère, dans la confidence de ses projets. N’ayant pas été signalé à Omaha avec Tommy, puis à Kansas City, à son débarquement du Dean Richmond, les reporters avaient en vain recherché ses traces, et on ignorait ce qu’il était devenu.

 

Une non moins profonde obscurité enveloppait encore Hermann Titbury. Qu’il fût parti le 5 avec Mrs Titbury, nul doute à cet égard, et il n’y avait plus à la maison de Robey Street que la servante, ce molosse féminin dont il a été question. Mais, ce qu’on ne savait pas, c’est qu’ils voyageaient sous un nom d’emprunt, et inutiles furent les efforts des chroniqueurs pour les saisir au passage. Vraisemblablement, on n’aurait de nouvelles certaines de ce couple que le jour où il viendrait au Post Office de Calais retirer sa dépêche.

 

Les dires étaient plus complets à l’égard de Tom Crabbe. Partis le 3 de Chicago, de façon très ostensible, Milner et son compagnon avaient été vus et interviewés dans les principales cités de leur itinéraire, et, finalement, à la Nouvelle-Orléans où ils s’étaient embarqués pour Galveston du Texas. La Freie Presse eut soin de faire remarquer à ce propos que le steamer Sherman était de nationalité américaine, c’est-à-dire un morceau même de la mère-patrie. Et, en effet, comme il était interdit aux partenaires de quitter le territoire national, il convenait de ne point prendre passage sur un bâtiment étranger, lors même que ce bâtiment fût resté dans les eaux de l’Union.

 

Quant à Harris T. Kymbale, les nouvelles sur son compte ne manquaient pas. Elles tombaient comme pluie en avril, car il ne regardait ni à un télégramme, ni à un article, ni à une lettre, dont bénéficiait la Tribune. On avait ainsi connu son passage à Jackson, puis à Détroit, et les lecteurs attendaient impatiemment le détail des réceptions qui s’organisaient en son honneur à Buffalo et à Niagara Falls.

 

On était donc au 7 mai. Le surlendemain, maître Tornbrock, assisté de Georges B. Higginbotham, proclamerait dans la salle de l’Auditorium le résultat du cinquième coup de dés. Encore trente-six heures, et Lissy Wag serait fixée sur son sort.

 

On s’imagine aisément en quelles impatiences Jovita Foley eût passé ces deux journées, si elle n’avait été en proie à des inquiétudes de la plus haute gravité.

 

En effet, dans la nuit du 7 au 8, Lissy Wag fut subitement prise d’un très violent mal de gorge, et c’est au plus fort d’un accès de fièvre qu’elle dut réveiller son amie, couchée dans la chambre voisine.

 

Jovita Foley se leva aussitôt, lui donna les premiers soins, quelques boissons rafraîchissantes, la recouvrit chaudement, répétant d’une voix peu rassurée :

 

« Cela ne sera rien, ma chérie, cela ne sera rien…

 

– Je l’espère, répondait Lissy Wag, car ce serait tomber malade au mauvais moment. »

 

C’était l’avis de Jovita Foley, qui n’eut même pas la pensée de se recoucher, et veilla près de la jeune fille dont le sommeil fut très péniblement agité.

 

Le lendemain, dès l’aube, toute la maison savait que la cinquième partenaire était assez souffrante pour qu’il eût été nécessaire d’envoyer chercher un médecin, et, ce médecin, on l’attendait encore à neuf heures.

 

La maison étant mise au courant de la situation, la rue ne tarda pas à l’être, puis le quartier, puis la section, puis la ville, car l’information se répandit avec cette vitesse électrique dont sont particulièrement douées les funestes nouvelles.

 

Pourquoi s’en étonner, d’ailleurs ?… Miss Wag n’était-elle pas la femme du jour… la personnalité la plus en vue depuis le départ d’Harris T. Kymbale ?… N’était-ce pas sur elle que se portait l’attention du public… l’unique héroïne parmi les six héros du match Hypperbone ?…

 

Or, voilà Lissy Wag malade, – sérieusement peut-être, – à la veille du jour où le destin allait se prononcer à son égard !

 

Enfin le médecin demandé, le D. M. P. Pughe, fut annoncé un peu après neuf heures. Il interrogea d’abord Jovita Foley sur le tempérament de la jeune fille :

 

« Excellent », lui fut-il répondu.

 

Le docteur vint alors s’asseoir près du lit de Lissy Wag, il la regarda attentivement, il lui fit tirer la langue, il lui tâta le pouls, il l’écouta, il l’ausculta. Rien du côté du cœur, rien du côté du foie, rien du côté de l’estomac. Enfin, après un examen consciencieux, qui, à lui seul, eût valu quatre dollars la visite :

 

« Ce ne sera pas sérieux, dit-il, à moins qu’il ne survienne quelques complications graves…

 

– Ces complications sont-elles à craindre ?… demanda Jovita Foley, troublée de cette déclaration.

– Oui et non, répondit le D. M. P. Pughe. Non… si la maladie est enrayée dès le début…, oui, si malgré nos soins, elle ne l’est pas et prend un développement que les remèdes seraient impuissants à réduire…

 

– Cependant, reprit Jovita Foley que ces réponses évasives rendaient de plus en plus inquiète, pouvez-vous vous prononcer sur la maladie ?…

 

– Assurément et d’une façon péremptoire.

 

– Parlez donc, docteur !

 

– Eh bien, j’ai diagnostiqué une bronchite simple… Les bases des deux poumons sont atteintes… Il y a un peu de râle… mais la plèvre est indemne… Donc… jusqu’ici… pas de pleurésie à redouter… Mais…

 

– Mais ?…

 

– Mais la bronchite peut dégénérer en pneumonie, et la pneumonie en congestion pulmonaire… C’est ce que j’appelle les complications graves. »

 

Et le praticien prescrivit les médicaments d’usage, gouttes d’alcoolature d’aconit, sirops calmants, tisanes chaudes, repos, – repos surtout. Puis, sur la promesse de revenir dans la soirée, il quitta la maison, ayant hâte de regagner son cabinet que les reporters assiégeaient déjà sans doute.

 

Les complications possibles se produiraient-elles, et si elles se produisaient, qu’arriverait-il ?…

 

En présence de cette éventualité, Jovita Foley fut au moment de perdre la tête. Pendant les heures qui suivirent, Lissy Wag lui parut plus souffrante, plus accablée. Des frissons annoncèrent un second accès de fièvre, le pouls battit avec une fréquence irrégulière, et la prostration s’accrut.

 

Jovita Foley, accablée au moral à tout le moins autant que la malade l’était au physique, ne quitta pas son chevet, ne s’interrompant de la regarder, de lui essuyer son front brûlant, de lui verser les cuillerées de potion, que pour s’abandonner aux réflexions les plus désolantes, à de justes récriminations contre une malchance si déclarée.

 

« Non, se disait-elle, non, ce n’est pas un Tom Crabbe, ce n’est pas un Titbury, qui eussent été pris de bronchite la veille de leur départ, ni un Kymbale, ni un Max Réal !… Et ce n’est pas non plus ce commodore Urrican que pareil malheur aurait atteint !… Il faut que ce soit ma pauvre Lissy, d’une si belle santé… Et c’est demain… oui, demain, le cinquième tirage !… Et si nous sommes envoyées loin… loin… et si un retard de cinq ou six jours seulement doit nous empêcher d’être à notre poste, et même si le 23 du mois arrive avant que nous ayons pu quitter Chicago… et s’il est trop tard pour le faire… et si nous sommes exclues de la partie sans l’avoir commencée… »

 

Si !… si !… cette malencontreuse conjonction s’agitait dans le cerveau de Jovita Foley et lui faisait battre les tempes.

 

Vers trois heures, l’accès de fièvre tomba. Lissy Wag sortit de cette profonde prostration, et la toux parut devoir prendre une certaine intensité. Lorsque ses yeux s’entr’ouvrirent, Jovita Foley était penchée sur elle.

 

« Eh bien, lui demanda celle-ci, comment te sens-tu ?… Mieux… n’est-ce pas ?… Que veux-tu que je te donne ?…

 

– Un peu à boire, répondit miss Wag d’une voix très altérée par le mal de gorge.

 

– Voici, ma chérie… une bonne tisane… de l’eau sulfureuse dans du lait bien chaud !… Et puis… le médecin l’a ordonné… il y aura quelques cachets…

 

– Tout ce que tu voudras, ma bonne Jovita.

 

– Alors cela ira tout seul !…

 

– Oui… tout seul…

 

Tu parais moins souffrante…

 

– Tu sais, chère amie, répondit Lissy Wag, lorsque la fièvre est tombée, on est très abattue, mais on éprouve comme un certain mieux…

 

– C’est la convalescence !… s’écria Jovita Foley. Demain il n’y paraîtra plus…

 

– La convalescence… déjà… murmura la malade, en essayant de sourire.

 

– Oui… déjà… et quand le médecin reviendra, il dira si tu peux te lever…

 

– Entre nous… avoue, ma bonne Jovita, que je n’ai vraiment pas de chance !

 

– Pas de chance… toi…

 

– Oui… moi… et le sort s’est bien trompé en ne te choisissant pas à ma place !… Demain tu aurais été à l’Auditorium… et tu serais partie le jour même…

 

– Je serais partie… te laissant dans cet état !… Jamais !

 

– J’aurais bien su t’y forcer !…

 

– D’ailleurs, il ne s’agit pas de cela !… répondit Jovita Foley. Ce n’est pas moi qui suis la cinquième partenaire… ce n’est pas moi la future héritière de feu Hypperbone… c’est toi !… Mais réfléchis donc, ma chérie !… Rien ne sera compromis, même si notre départ est retardé de quarante-huit heures !… Il restera encore treize jours pour faire le voyage… et en treize jours, on peut aller d’un bout des États-Unis à l’autre ! »

 

Lissy Wag ne voulut pas répondre que sa maladie pourrait se prolonger une semaine et – qui sait – au delà des quinze jours réglementaires… Elle se contenta de dire :

 

« Je te promets, Jovita, de guérir le plus vite possible.

 

– Et je ne t’en demande pas davantage… Mais… pour le moment… assez causé… Ne te fatigue pas… essaie de dormir un peu… Je m’asseois là près de toi…

 

– Tu finiras par tomber malade à ton tour…

 

Moi ?… Sois tranquille… Et, d’ailleurs, nous avons de bons voisins qui me remplaceraient, si c’était nécessaire… Dors en toute confiance, ma Lissy. »

 

Et, après avoir pressé la main de son amie, la jeune fille se retourna et ne tarda pas à s’assoupir.

 

Cependant, ce qui inquiéta et irrita Jovita Foley, c’est que, dans l’après-midi, la rue présenta une animation peu ordinaire à ce quartier tranquille. Il s’y faisait un tumulte de nature à troubler le repos de Lissy Wag, même à ce neuvième étage de la maison. Des curieux allaient et venaient sur les trottoirs. Des gens affairés s’arrêtaient, s’interrogeaient devant le numéro 19. Des voitures arrivaient avec fracas et repartaient à toute bride vers les grands quartiers de la ville.

 

« Comment va-t-elle ?… disaient les uns.

 

– Moins bien… répondaient les autres.

 

– On parle d’une fièvre muqueuse…

 

– Non… d’une fièvre typhoïde…

 

– Ah ! la pauvre demoiselle !… Il y a des personnes qui n’ont vraiment pas de veine !…

 

– C’en est une pourtant de figurer parmi les « Sept » du match Hypperbone !

 

– Bel avantage, si l’on ne peut pas en profiter !

 

– Et quand même Lissy Wag serait en mesure de prendre le train, est-ce qu’elle est capable de supporter les fatigues de tant de voyages ?…

 

– Parfaitement… si la partie s’achève en quelques coups… ce qui est possible…

 

– Et si elle dure des mois ?…

 

– Sait-on jamais sur quoi compter avec le hasard ! »

 

Et mille propos de ce genre.

 

Il va sans dire que nombre de curieux, – peut-être de parieurs, et assurément des chroniqueurs, – se présentèrent au domicile de Jovita Foley. Malgré leurs instances, celle-ci refusait de les recevoir.

 

De là, des nouvelles contradictoires, empreintes d’exagération, ou fausses de tous points, relativement à la maladie, et qui couraient la ville. Mais Jovita Foley tenait bon, se contentant de s’approcher de la fenêtre, de maudire l’intense brouhaha de la rue. Elle ne fit d’exception que pour une employée de la maison Marschal Field, à laquelle elle donna d’ailleurs des nouvelles très rassurantes, – un rhume… un simple rhume.

 

Entre quatre et cinq heures du soir, comme le tumulte redoublait, elle mit la tête hors de sa chambre et reconnut au milieu d’un groupe en grande agitation… qui ?… Hodge Urrican. Il était accompagné d’un homme d’une quarantaine d’années, à tournure de marin, vigoureux, trapu, remuant, gesticulant. C’était à le croire encore plus violent, plus irascible que le terrible commodore.

 

Certes, ce ne pouvait être par sympathie pour sa jeune partenaire que Hodge Urrican se trouvait ce jour-là Sheridan Street, qu’il se promenait sous ses fenêtres, qu’il les dévorait du regard. Et, ce que Jovita Foley observa très distinctement, – c’est que son compagnon, plus démonstratif, montrait le poing en homme qui n’est pas maître de lui.

 

Puis, autour de lui, comme on assurait que la maladie de Lissy Wag se réduisait à une simple indisposition :

 

« Quel est l’imbécile qui dit cela ?… » proféra-t-il.

 

Le personnage interpellé ne chercha point à se faire connaître, craignant un mauvais coup.

 

« Mal… elle va mal !… déclara le commodore Urrican.

 

– De plus en plus mal… surenchérit son compagnon, et si l’on me soutient le contraire…

 

– Voyons, Turk, contiens-toi.

 

– Que je me contienne ! répliqua Turk en roulant des yeux de tigre en fureur. C’est facile à vous, mon commodore, qui êtes le plus patient des hommes !… Mais moi… d’entendre parler de la sorte… cela me met hors de moi… et quand je ne me possède plus…

 

– C’est bon… en voilà assez ! » ordonna Hodge Urrican, en secouant, à le lui arracher, le bras de son compagnon.

 

Après ces quelques phrases, il fallait donc croire – ce que personne n’eût cru possible – qu’il existait ici-bas un homme auprès duquel le commodore Hodge Urrican devait passer pour un ange de douceur.

 

En tout cas, si tous deux étaient venus là, c’est qu’ils espéraient recueillir de mauvaises nouvelles, et s’assurer que le match Hypperbone ne se jouerait plus qu’entre six partenaires.

 

C’était bien ce que pensait Jovita Foley, et elle se retenait pour ne pas descendre dans la rue. Quelle envie elle éprouvait de traiter ces deux individus comme ils le méritaient, au risque de se faire dévorer par le fauve à face humaine !…

 

Bref, de ce concours de circonstances, il résulta que les informations des premières feuilles, publiées vers six heures du soir, furent pleines des plus étranges contradictions.

 

D’après les unes, l’indisposition de Lissy Wag avait cédé aux premiers soins du docteur, et son départ ne serait pas même retardé d’un seul jour.

 

D’après les autres, la maladie ne présentait aucun caractère de gravité. Cependant un certain temps de repos serait nécessaire, et miss Wag ne pourrait pas se mettre en route avant la fin de la semaine.

 

Or ce furent précisément le Chicago Globe et le Chicago Evening Post, favorables à la jeune fille, qui se montrèrent les plus alarmistes : consultation des princes de la science… une opération à pratiquer… miss Wag s’était cassé – un bras, disait le premier, – une jambe, disait le second… Enfin une lettre anonyme avait été écrite à maître Tornbrock, exécuteur testamentaire du défunt, pour le prévenir que la cinquième partenaire renonçait à sa part éventuelle de l’héritage.

 

Quant au Chicago Mail, dont les rédacteurs semblaient épouser les sympathies et les antipathies du commodore Urrican, il n’hésita pas à déclarer que Lissy Wag avait rendu le dernier soupir entre quatre heures quarante-cinq et quatre heures quarante-sept de l’après-midi.

 

Lorsque Jovita Foley eut connaissance de ces nouvelles, elle faillit se trouver mal. Heureusement, le docteur Pughe, à sa visite du soir, la rassura dans une certaine mesure.

 

Non… il ne s’agissait que d’une simple bronchite, il le répétait. Aucun symptôme de la terrible pneumonie, ni de la terrible congestion pulmonaire, – jusqu’à présent, du moins… Il suffirait de quelques jours de calme et de repos…

 

« Combien ?…

 

– Peut-être sept à huit.

 

– Sept à huit !…

 

– Et à la condition que le sujet ne s’expose pas à des courants d’air.

 

– Sept ou huit jours !… répétait la malheureuse Jovita Foley en se tordant les mains.

 

– Et encore… s’il ne survient pas de complications graves ! »

 

La nuit ne fut pas très bonne. La fièvre reparut, – un accès qui dura jusqu’au matin et provoqua une abondante transpiration. Toutefois le mal de gorge avait diminué, et l’expectoration commençait à se rétablir sans grands efforts.

 

Jovita Foley ne se coucha pas. Ces interminables heures, elle les passa au chevet de sa pauvre amie. Quelle garde-malade aurait pu la valoir pour les soins, les attentions, le zèle ? D’ailleurs, elle n’eût cédé sa place à personne.

 

Le lendemain, après quelques moments de malaise et d’agitation matinale, Lissy Wag se rendormit.

 

On était au 9 mai, et le cinquième coup du match Hypperbone allait être joué dans la salle de l’Auditorium.

 

Jovita Foley aurait donné dix ans de sa vie pour être là. Mais quitter la malade… non… il n’y fallait pas songer. Seulement, il arriva ceci : c’est que Lissy Wag ne tarda pas à se réveiller, elle appela sa compagne et lui dit :

 

« Ma bonne Jovita, prie notre voisine de venir te remplacer près de moi…

 

– Tu veux que…

 

– Je veux que tu ailles à l’Auditorium… C’est pour huit heures… n’est-ce pas ?…

 

– Oui… huit heures.

 

– Eh bien… tu seras revenue vingt minutes après… J’aime mieux te savoir là… et, puisque tu crois à ma chance… »

 

Si j’y crois ! se fût écriée Jovita Foley trois jours avant. Mais, ce jour-là, elle ne répondit pas. Elle mit un baiser sur le front de la malade, et prévint la voisine, une digne dame, qui s’installa au chevet du lit. Puis elle descendit, se jeta dans une voiture et se fit conduire à l’Auditorium.

 

Il était sept heures quarante lorsque Jovita Foley arriva à la porte de la salle déjà encombrée. Reconnue dès son entrée, on l’assaillit de questions.

 

« Comment allait Lissy Wag ?…

 

– Parfaitement bien », déclara-t-elle en demandant qu’on lui permît de s’avancer jusqu’à la scène, – ce qui fut fait.

 

La mort de la jeune fille ayant été formellement affirmée par des journaux du matin, quelques personnes s’étonnèrent que sa plus intime amie fût venue, – et pas même en habits de deuil.

 

À huit heures moins dix, le président et les membres de l’Excentric Club, escortant maître Tornbrock, toujours lunetté d’aluminium, parurent sur la scène et s’assirent devant la table.

 

La carte était étalée sous les yeux du notaire. Les deux dés reposaient près du cornet de cuir. Encore cinq minutes, et huit heures sonneraient à l’horloge de la salle.

 

Soudain une voix tonnante rompit le silence, qui s’était établi, non sans quelque peine.

 

Cette voix, on la reconnut à ses éclats de faux bourdon : c’était la voix du commodore.

 

Hodge Urrican demanda à prendre la parole pour une simple observation, – ce qui lui fut accordé.

 

« Il me semble, monsieur le président, dit-il en grossissant son timbre à mesure que la phrase se développait, il me semble que, pour se conformer aux volontés précises du défunt, il conviendrait de ne pas tirer ce cinquième coup, puisque la cinquième partenaire n’est pas en état…

 

– Oui… oui !… hurlèrent plusieurs assistants du groupe où se tenait Hodge Urrican, et, d’une voix plus enragée que les autres, cet homme violent qui l’accompagnait la veille sous les fenêtres de Jovita Foley.

 

« Tais-toi… Turk… tais-toi !… lui signifia le commodore Urrican, comme s’il eût parlé à un chien.

 

– Que je me taise…

 

– À l’instant ! »

 

Turk se résigna au silence sous le fulgurant regard de Hodge Urrican, qui reprit :

 

« Et si je fais cette proposition, c’est que j’ai de sérieux motifs de croire que la cinquième partenaire ne pourra partir ni aujourd’hui… ni demain…

 

– Pas même dans huit jours… cria un des spectateurs du fond de la salle.

 

– Ni dans huit jours, ni dans quinze, ni dans trente, affirma le commodore Urrican, puisqu’elle est morte ce matin, à cinq heures quarante-sept… »

 

Un long murmure suivit cette déclaration. Mais il fut aussitôt dominé par une voix féminine, répétant par trois fois :

 

« C’est faux… faux… faux… puisque moi, Jovita Foley, j’ai quitté Lissy Wag, il y a vingt-cinq minutes, vivante et bien vivante ! »

 

Alors les clameurs de reprendre, et nouvelles protestations du groupe Urrican. Après la déclaration si formelle du commodore, Lissy Wag manquait évidemment à toutes les convenances. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû être morte, puisqu’il avait affirmé sa mort ?…

 

Et, cependant, quoi qu’il en eût, il aurait été difficile de tenir compte de l’observation de Hodge Urrican. Néanmoins, l’irréductible personnage insista en modifiant toutefois son argumentation comme suit :

 

« Soit… la cinquième partenaire n’est pas morte, mais elle n’en vaut guère mieux !… Aussi, en présence de cette situation, je demande que mon tour de dés soit avancé de quarante-huit heures, et que le coup qui va être proclamé dans quelques instants soit attribué au sixième partenaire, lequel par ce fait sera désormais classé au cinquième rang. »

 

Nouveau tonnerre de cris et de piétinements à la suite de cette prétention de Hodge Urrican, soutenu par des partisans bien dignes de naviguer sous son pavillon.

 

Enfin maître Tornbrock parvint à calmer cette houleuse assistance, et, lorsque le silence fut rétabli :

 

« La proposition de M. Hodge Urrican, dit-il, repose sur une fausse interprétation des volontés du testateur, et elle est en contradiction avec les règles du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique. Quel que soit l’état de santé de la cinquième partenaire, et lors même que cet état se serait aggravé jusqu’à la rayer du nombre des vivants, mon devoir d’exécuteur testamentaire de feu William J. Hypperbone n’en serait pas moins de procéder au tirage de ce 9 mai, et au profit de miss Lissy Wag. Dans quinze jours, si elle n’est pas rendue à son poste, morte ou non, elle sera déchue de ses droits, et la partie continuera de se jouer entre six partenaires. »

 

Véhémentes protestations de Hodge Urrican. Il soutint d’une voix furieuse que, s’il y avait une fausse interprétation du testament, c’était celle de maître Tornbrock, bien que le notaire eût pour lui l’approbation de l’Excentric Club. Et, en lançant ses phrases comminatoires, le commodore, si rouge de colère qu’il fût, paraissait pâle auprès de son compagnon, dont la face était poussée jusqu’à l’écarlate.

 

Aussi eut-il le sentiment qu’il fallait retenir Turk pour prévenir un malheur. Après l’avoir arrêté, au moment où celui-ci essayait de se dégager :

 

« Où vas-tu ?… dit-il.

 

– Là… répondit Turk en montrant du poing la scène.

 

– Pour ?…

 

– Pour prendre ce Tornbrock par la peau du cou et le jeter dehors comme un marsouin…

 

– Ici… Turk… ici ! » commanda Hodge Urrican.

 

Et l’on put entendre dans la poitrine de Turk un rugissement sourd de fauve mal dompté, qui ne demande qu’à dévorer son dompteur.

 

Huit heures sonnèrent.

 

Aussitôt un profond silence succéda aux rumeurs de la salle.

 

Et alors maître Tornbrock, – peut-être un peu plus surexcité que d’habitude, – prit le cornet de la main droite, y introduisit les dés de la main gauche, l’agita on le levant et l’abaissant tour à tour. On entendit les petits cubes d’ivoire s’entrechoquer contre les parois de cuir, et, lorsqu’ils s’échappèrent, ils roulèrent sur la carte jusqu’à l’extrémité de la table.

 

Maître Tornbrock invita Georges B. Higginbotham et ses collègues à vérifier le nombre amené, et, d’une voix claire, il dit :

 

« Neuf par six et trois. »

 

Chiffre heureux, s’il en fut, puisque la cinquième partenaire allait d’un bond à la vingt-sixième case, État du Wisconsin.

 

XII

LA CINQUIÈME PARTENAIRE.

« Ah ! chère Lissy, quel heureux… quel merveilleux coup de dés ! » s’écria l’impétueuse Jovita Foley.

 

Et elle venait d’entrer dans la chambre, sans s’inquiéter, l’imprudente, de troubler la malade, qui reposait peut-être en ce moment.

 

Lissy Wag était éveillée, toute pâle, et elle échangeait quelques paroles avec la bonne vieille dame assise près de son lit.

 

Après la proclamation faite par maître Tornbrock, Jovita Foley avait quitté l’Auditorium, laissant la foule s’abandonner à ses réflexions, et Hodge Urrican furibond de n’avoir pu profiter d’un coup pareil.

 

« Et quel est le nombre de points ?… demanda Lissy Wag, se soulevant à demi.

 

– Neuf, ma chérie, neuf par six et trois… ce qui nous porte d’un bond à la vingt-sixième case…

 

– Et cette case ?…

 

– État du Wisconsin… Milwaukee… à deux heures… deux heures seulement par le rapide ! »

 

Le fait est que, pour le début de la partie, on ne pouvait espérer mieux.

 

« Non… non… répétait l’enthousiaste personne. Oh ! je sais bien, avec neuf, par cinq et quatre, on va tout droit à la cinquante-troisième case !… Mais… cette case-là… regarde la carte… c’est la Floride !… Et nous vois-tu obligées de partir pour la Floride… autant dire le bout du monde ! »

 

Et, toute rouge, toute haletante, elle se servait de la carte comme d’un éventail.

 

« En effet, tu as raison, répondit Lissy Wag. La Floride… c’est un peu loin…

 

– Toutes les chances, ma chérie, affirmait Jovita Foley, à toi toutes les bonnes chances… et aux autres… eh bien… toutes les mauvaises !

 

– Sois plus généreuse…

 

– Si cela te plaît, j’excepte M. Max Réal, puisque tu fais des vœux pour lui…

 

– Sans doute…

 

– Mais revenons à nos affaires, Lissy… La case vingt-sixième… vois-tu l’avance que cela nous donne !… Actuellement, le premier en tête, c’était ce journaliste, Harris T. Kymbale, et il n’est encore qu’à la douzième case, tandis que nous… Encore trente-sept points… rien que trente-sept points… et nous sommes arrivées au but ! »

 

Ce qui lui causait quelque dépit, c’est que Lissy Wag ne se mettait pas à son diapason, et elle s’écria :

 

« Mais tu n’as pas l’air de te réjouir…

 

– Si… Jovita, si… et nous irons au Wisconsin… à Milwaukee…

 

– Oh ! nous avons le temps, ma chère Lissy !… Pas demain… ni même après-demain !… Dans cinq ou six jours, lorsque tu seras guérie… et même dans quinze, s’il le faut !… Pourvu que nous soyons là le 23 avant midi…

 

– Eh bien… tout est pour le mieux, puisque tu es contente…

 

– Si je le suis, ma chérie, aussi contente que le commodore est mécontent !… Ce vilain homme ne voulait-il pas te faire mettre hors de concours… obliger maître Tornbrock à lui attribuer ce cinquième coup, sous prétexte que tu ne pourrais en profiter… que tu étais au lit pour des semaines et des semaines… Et même à l’entendre, tu n’étais déjà plus de ce monde !… Ah ! l’abominable loup de mer !… Tu le sais… je ne veux de mal à personne… mais ce commodore… je lui souhaite de s’égarer dans le labyrinthe, de tomber dans le puits, de moisir dans la prison, d’avoir à payer des simples, des doubles et des triples primes… enfin tout ce que ce jeu réserve de désagréable à ceux qui n’ont pas de chance et qui ne méritent point d’en avoir !… Si tu avais entendu maître Tornbrock lui répondre !… Oh ! cet excellent notaire… je l’aurais embrassé !… »

 

En faisant la part de ses exagérations habituelles, il était certain que Jovita Foley avait raison. Ce coup de neuf par six et trois était l’un des meilleurs que l’on pût amener au début. Non seulement il donnait l’avance sur les quatre premiers partenaires, mais il laissait à Lissy Wag le temps de rétablir sa santé.

 

En effet, l’État de Wisconsin est limitrophe de l’Illinois, dont il n’est séparé au sud que par la ligne du quarante-deuxième parallèle, à peu près. Il est encadré à l’ouest par le cours du Mississippi, à l’est par le lac Michigan dont il forme le bord occidental, et, en partie, au nord, par le lac Supérieur. Madison est sa capitale, Milwaukee est sa métropole. Située sur la rive du lac, à moins de deux cents milles de Chicago, cette métropole est en communication prompte, régulière et fréquente avec tous les centres commerciaux de l’Illinois.

 

Donc, cette journée du 9, qui aurait pu être si mal engagée, commençait de la plus heureuse façon. Il est vrai, l’émotion qu’elle éprouva causa quelque trouble à la malade. Aussi, lorsque le D. M. P. Pughe vint la voir dans la matinée, la trouva-t-il un peu plus agitée que la veille. La toux, déchirante parfois, était suivie d’une longue prostration et de quelques mouvements de fièvre. Rien à faire, cependant, si ce n’est de continuer la médication prescrite.

 

« Du repos… du repos surtout, recommanda-t-il à Jovita Foley, pendant qu’elle le reconduisait. Je vous conseille, mademoiselle, d’éviter toute fatigue à miss Wag !… Qu’elle reste seule… qu’elle dorme…

 

– Monsieur, vous n’êtes pas plus inquiet ?… demanda Jovita Foley, qui se sentait prise de nouvelles appréhensions.

 

– Non… je le répète… ce n’est qu’une bronchite, qui suit son cours !… Rien du côté des poumons… rien du côté du cœur !… Et surtout prenez garde aux courants d’air… Ah ! qu’elle se soutienne aussi avec un peu de nourriture… en se forçant, s’il le faut !… du lait… du bouillon…

 

– Mais… docteur… s’il ne survient pas de complications graves…

 

– Qu’il est bon de toujours prévoir, mademoiselle…

 

– Oui… je sais… peut-on espérer que notre malade sera guérie dans une huitaine de jours ?… »

 

Le médecin ne voulut répondre que par un hochement de tête qui n’était pas trop rassurant.

 

Jovita Foley, assez troublée, consentit à ne pas rester dans la chambre de Lissy Wag, et se tint dans la sienne, en laissant la porte entr’ouverte. Là, devant sa table, où s’étalait la carte du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique, son Guide-book incessamment feuilleté, elle ne cessa d’étudier le Wisconsin jusque dans ses dernières bourgades, sous le rapport du climat, de la salubrité, des habitudes, des mœurs, comme si elle eût songé à s’y installer pour la vie.

 

Les journaux de l’Union avaient, comme de juste, publié les résultats du cinquième coup de dés. Plusieurs parlèrent même de l’incident Urrican, les uns pour soutenir les prétentions du farouche commodore, les autres pour blâmer ses récriminations. Au total, la majorité lui fut plutôt hostile. Non ! il n’avait pas le droit de réclamer ce coup à son profit, et on approuva maître Tornbrock d’avoir appliqué les règles dans toute leur rigueur.

 

D’ailleurs, quoi qu’en eut dit Hodge Urrican, Lissy Wag n’était point morte ni près de rendre le dernier soupir. Il se fit même en sa faveur dans le public une sorte de revirement assez naturel. Elle y gagna de devenir plus intéressante, bien qu’il fût difficile de croire qu’elle pût supporter jusqu’au bout la fatigue de tels voyages. Quant à la maladie, ce n’était pas même une bronchite, pas même une laryngite, et avant vingt-quatre heures il n’en serait plus question.

 

Et, pourtant, comme le lecteur est exigeant en matière d’informations, un bulletin de la santé de la cinquième partenaire fut publié matin et soir, ni plus ni moins que s’il se fût agi d’une princesse de sang royal.

 

Cette journée du 9 n’avait apporté aucun changement dans l’état de la malade. Il n’empira pas pendant la nuit suivante, ni pendant la journée du 10 mai. Jovita Foley en tira immédiatement cette conclusion qu’une huitaine de jours suffiraient à remettre son amie sur pied. Et, d’ailleurs, quand son rétablissement en exigerait dix… onze… douze… même treize… même quinze !… Il ne s’agissait que d’un voyage de deux heures… Pourvu que toutes deux fussent le 23 à Milwaukee… avant midi… C’était conforme aux clauses du match Hypperbone… Et ensuite, s’il était nécessaire de prendre quelque repos, on se reposerait dans la métropole.

 

La nuit du 10 au 11 fut assez calme. À peine Lissy Wag ressentit-elle deux ou trois légers frissons, et il semblait que la période de fièvre eût pris fin. La toux, cependant, continuait d’être très épuisante, mais la poitrine se dégageait peu à peu, les râles étaient moins rauques, la respiration plus facile. Donc, aucune nouvelle complication.

 

Il suit de là que Lissy Wag se trouvait sensiblement mieux, lorsque, dans la matinée, Jovita Foley rentra après une absence d’une heure. Où était-elle allée ?… Elle ne l’avait pas dit, même à la voisine, qui ne put répondre à miss Wag, quand celle-ci l’interrogea à ce sujet.

 

Dès que Jovita Foley fut entrée dans la chambre, elle vint, sans prendre le temps d’ôter son chapeau, mettre un gros baiser sur le front de Lissy Wag, laquelle, à lui voir la figure si animée, les yeux si pétillants de malice, ne put s’empêcher de dire :

 

« Qu’as-tu donc ce matin ?…

 

– Rien, ma chérie, rien !… C’est parce que je te trouve un petit air de santé… Et puis, il fait si beau… un joli soleil de mai… tu sais… ces beaux rayons que l’on boit… que l’on respire !… Ah ! si tu pouvais seulement rester une heure à la fenêtre… Hein !… une bonne dose de soleil !… Je suis sûre que cela te guérirait tout de suite… Mais… pas d’imprudence… à cause des complications graves…

 

– Et où es-tu allée, ma bonne Jovita ?…

 

– Où je suis allée ?… D’abord aux magasins Marshall Field donner de tes nouvelles… Nos patrons en envoient prendre tous les jours, et j’ai voulu les remercier…

 

– Tu as bien fait, Jovita… Ils ont été assez bons pour nous accorder ce congé… et quand il prendra fin…

 

– C’est entendu… c’est entendu, ma chérie… ils ne donneront notre place à personne !

 

– Et puis… après ?…

 

– Après ?…

 

– Tu n’es pas allée autre part ?…

 

– Autre part ?… »

 

Et il semblait que Jovita Foley hésitait à parler. Mais cela « lui partit », comme on dit, et elle n’aurait pu se retenir plus longtemps. D’ailleurs Lissy Wag venait de demander :

 

« Est-ce que ce n’est pas aujourd’hui le 11 mai ?…

 

– Le 11, ma chérie, répondit-elle d’une voix éclatante, et, depuis deux jours, nous devrions être installées à l’hôtel dans cette belle ville de Milwaukee… si nous n’étions pas clouées ici par la bronchite !…

 

– Eh bien, reprit Lissy Wag, puisque nous sommes au 11… le sixième coup de clés a dû être joué…

 

– Sans doute.

 

– Et alors ?…

 

– Et alors… Non, vois-tu, jamais je n’ai eu tant de plaisir… jamais !… Tiens… que je t’embrasse !… Je ne voulais pas te raconter la chose… parce qu’il ne faut pas t’émotionner… Bon !… c’est plus fort que moi !

 

– Parle donc, Jovita…

 

– Figure-toi… ma chérie… il a tiré neuf, lui aussi… mais par quatre et cinq !

 

– Qui… lui ?…

 

– Le commodore Urrican…

 

– Eh… il me semble que ce coup est meilleur…

 

– Oui… puisqu’il va du premier coup à la cinquante-troisième case… en grande avance sur tous les autres… mais il est aussi très mauvais… »

 

Et Jovita Foley s’abandonnait à une jubilation non moins extraordinaire qu’inexplicable.

 

« Et pourquoi est-ce mauvais ?… demanda Lissy Wag.

 

– Parce que le commodore est envoyé au diable !…

 

– Au diable ?…

 

– Oui !… au fond de la Floride. »

 

Tel était, en effet, le résultat du tirage de ce matin, proclamé avec une visible satisfaction par maître Tornbrock, encore irrité contre Hodge Urrican. Ce résultat, de quelle façon le commodore l’avait-il accepté ?… En enrageant, sans doute, et peut-être avait-il dû intervenir pour empêcher Turk de se porter à quelque extrémité. À ce sujet, Jovita Foley ne pouvait rien dire, car elle avait quitté immédiatement la salle de l’Auditorium.

 

« Au fond de la Floride, répétait-elle, au fin fond de la Floride… à plus de deux mille milles d’ici ! »

 

Quoi qu’il en soit, cette nouvelle ne causa pas à la malade une émotion aussi vive que le craignait son amie. Sa bonne nature la portait plutôt à plaindre le commodore.

 

« Et voilà comment tu prends la chose ?… s’écria son impétueuse compagne.

 

– Oui… le pauvre homme ! » murmura Lissy Wag.

 

La journée ne fut pas mauvaise, bien que la convalescence n’eût pas commencé. Cependant il n’y avait plus à redouter ces complications graves, dont un médecin prudent prévoit toujours l’éventualité.

 

À partir du lendemain 12, Lissy Wag put se soutenir en prenant quelque nourriture. S’il ne lui fut pas permis de quitter son lit, comme la fièvre avait disparu, comme enfin le temps leur paraissait long à toutes deux, – plus particulièrement à Jovita Foley, – celle-ci vint s’asseoir dans la chambre et, sinon sous forme de dialogue, du moins sous forme de monologue, la conversation ne devait pas languir.

 

Et de quoi eût causé Jovita Foley, si ce n’est de ce Wisconsin, à l’entendre, le plus beau, le plus curieux des États de l’Union. Son Guide-book sous les yeux, elle ne tarissait pas ! Et si Lissy Wag, retardée jusqu’au dernier jour, n’y devait séjourner que quelques heures, du moins le connaîtrait-elle autant que si elle y eût passé plusieurs semaines.

 

« Imagine-toi, ma chérie, disait Jovita Foley d’un ton admiratif, qu’il s’appelait autrefois Mesconsin, à cause d’une rivière de ce nom, et que nulle part, il n’y a de pays qui lui soit comparable ! Dans le nord, on voit encore les restes de ces anciennes forêts de pins qui couvraient tout le territoire ! Et puis il possède des sources thermales, supérieures à celles de la Virginie, et je suis certaine que si ta bronchite…

 

– Mais, fit observer Lissy Wag, est-ce que ce n’est pas à Milwaukee que nous devons aller ?…

 

– Oui… Milwaukee, la principale ville de l’État, et dont le nom signifie en vieille langue indienne « beau pays ! »… une cité de deux cent mille âmes, ma chère, beaucoup d’Allemands, par exemple !… Aussi l’appelle-t-on l’Athènes germano-américaine !… Ah ! si nous y étions, quelles délicieuses promenades à faire sur les falaises où s’élèvent de superbes maisons en bordure du fleuve… rien que des quartiers élégants et propres… rien que des constructions en briques d’un blanc laiteux… – ce qui lui a valu le nom… Voyons… tu ne devines pas ?…

 

– Non, Jovita.

 

– Cream City, ma chère… la Cité crème !… On y tremperait son pain !… Ah ! pourquoi faut-il que cette maudite bronchite nous empêche de nous y rendre !&