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[Les] enfants du Capitaine Grant [Document électronique] / Jules Verne


1E PARTIE



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chapitre I balance-fish
le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est,
un magnifique yacht évoluait à toute vapeur sur les
flots du canal du nord. Le pavillon d' Angleterre
battait à sa corne d' artimon ; à l' extrémité du
grand mât, un guidon bleu portait les initiales
E G, brodées en or et surmontées d' une couronne
ducale. Ce yacht se nommait le Duncan ; il
appartenait à lord Glenarvan, l' un des seize pairs
écossais qui siègent à la chambre haute, et le
membre le plus distingué du " royal-thames-yacht-club " ,
si célèbre dans tout le royaume-uni.
Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa
jeune femme, lady Helena, et l' un de ses cousins,
le major Mac Nabbs.
Le Duncan, nouvellement construit, était venu
faire ses essais à quelques milles au dehors du
golfe de la Clyde, et cherchait à rentrer à
Glasgow ; déjà l' île d' Arran se relevait à
l' horizon, quand le matelot de vigie signala un
énorme poisson qui s' ébattait dans le sillage du
yacht.

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Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir
lord Edward de cette rencontre. Celui-ci monta sur
la dunette avec le major Mac Nabbs, et demanda au
capitaine ce qu' il pensait de cet animal.
" vraiment, votre honneur, répondit John Mangles,
je pense que c' est un requin d' une belle taille.
-un requin dans ces parages ! S' écria Glenarvan.
-cela n' est pas douteux, reprit le capitaine ; ce
poisson appartient à une espèce de requins qui se
rencontre dans toutes les mers et sous toutes les
latitudes. C' est le " balance-fish " , et je me trompe
fort, ou nous avons affaire à l' un de ces
coquins-là ! Si votre honneur y consent, et pour peu
qu' il plaise à lady Glenarvan d' assister à une
pêche curieuse, nous saurons bientôt à quoi nous
en tenir.
-qu' en pensez-vous, Mac Nabbs ? Dit lord
Glenarvan au major ; êtes-vous d' avis de tenter
l' aventure ?
-je suis de l' avis qu' il vous plaira, répondit
tranquillement le major.
-d' ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait
trop exterminer ces terribles bêtes. Profitons de
l' occasion, et, s' il plaît à votre honneur, ce sera
à la fois un émouvant spectacle et une bonne
action.
-faites, John, " dit lord Glenarvan.
Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le
rejoignit sur la dunette, fort tentée vraiment par
cette pêche émouvante.
La mer était magnifique ; on pouvait facilement
suivre à sa surface les rapides évolutions du squale,
qui plongeait ou s' élançait avec une surprenante
vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les
matelots jetèrent par-dessus les bastingages de
tribord une forte corde,

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munie d' un émerillon amorcé avec un épais morceau de
lard. Le requin, bien qu' il fût encore à une distance
de cinquante yards, sentit l' appât offert à sa
voracité. Il se rapprocha rapidement du yacht. On
voyait ses nageoires, grises à leur extrémité, noires
à leur base, battre les flots avec violence, tandis
que son appendice caudal le maintenait dans une ligne
rigoureusement droite. à mesure qu' il s' avançait, ses
gros yeux saillants apparaissaient, enflammés par la
convoitise, et ses mâchoires béantes, lorsqu' il se
retournait, découvraient une quadruple rangée de
dents. Sa tête était large et disposée comme un
double marteau au bout d' un manche. John Mangles
n' avait pu s' y tromper ; c' était là le plus vorace
échantillon de la famille des squales, le
poisson-balance des anglais, le poisson-juif des
provençaux.
Les passagers et les marins du Duncan
suivaient avec une vive attention les mouvements du
requin. Bientôt l' animal fut à portée de l' émerillon ;
il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et
l' énorme amorce disparut dans son vaste gosier.
Aussitôt il " se ferra " lui-même en donnant une
violente secousse au câble, et les matelots halèrent
le monstrueux squale au moyen d' un palan frappé à
l' extrémité de la grande vergue. Le requin se
débattit violemment, en se voyant arracher de son
élément naturel. Mais on eut raison de sa violence.
Une corde munie d' un noeud coulant le saisit par la
queue et paralysa ses mouvements. Quelques instants
après, il était enlevé au-dessus des bastingages et
précipité sur le pont du yacht. Aussitôt, un des
marins s' approcha de lui, non sans précaution, et,
d' un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la
formidable queue de l' animal.
La pêche était terminée ; il n' y avait plus rien à
craindre de la part du monstre ; la vengeance des
marins se trouvait satisfaite, mais non leur
curiosité. En effet, il est d' usage à bord de tout
navire de visiter soigneusement l' estomac du requin.
Les matelots connaissent sa

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voracité peu délicate, s' attendent à quelque
surprise, et leur attente n' est pas toujours
trompée.
Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette
répugnante " exploration " , et elle rentra dans la
dunette. Le requin haletait encore ; il avait dix
pieds de long et pesait plus de six cents livres.
Cette dimension et ce poids n' ont rien
d' extraordinaire ; mais si le balance-fish n' est
pas classé parmi les géants de l' espèce, du moins
compte-t-il au nombre des plus redoutables.
Bientôt l' énorme poisson fut éventré à coups de
hache, et sans plus de cérémonies. L' émerillon avait
pénétré jusque dans l' estomac, qui se trouva
absolument vide ; évidemment l' animal jeûnait depuis
longtemps, et les marins désappointés allaient en
jeter les débris à la mer, quand l' attention du
maître d' équipage fut attirée par un objet grossier,
solidement engagé dans l' un des viscères.
" eh ! Qu' est-ce que cela ? S' écria-t-il.
-cela, répondit un des matelots, c' est un morceau
de roc que la bête aura avalé pour se lester.
-bon ! Reprit un autre, c' est bel et bien un
boulet ramé que ce coquin-là a reçu dans le ventre,
et qu' il n' a pas encore pu digérer.
-taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom
Austin, le second du yacht, ne voyez-vous pas que
cet animal était un ivrogne fieffé, et que pour n' en
rien perdre il a bu non seulement le vin, mais encore
la bouteille ?
-quoi ! S' écria lord Glenarvan, c' est une bouteille
que ce requin a dans l' estomac !
-une véritable bouteille, répondit le maître
d' équipage. Mais on voit bien qu' elle ne sort pas
de la cave.
-eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la
avec précaution ; les bouteilles trouvées en mer
renferment souvent des documents précieux.
-vous croyez ? Dit le major Mac Nabbs.
-je crois, du moins, que cela peut arriver.

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-oh ! Je ne vous contredis point, répondit le major,
et il y a peut-être là un secret.
-c' est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan.
Eh bien, Tom ?
-voilà, répondit le second, en montrant un objet
informe qu' il venait de retirer, non sans peine, de
l' estomac du requin.
-bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine
chose, et qu' on la porte dans la dunette. "
Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des
circonstances si singulières, fut déposée sur la
table du carré, autour de laquelle prirent place
lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine
John Mangles et lady Helena, car une femme est,
dit-on, toujours un peu curieuse.
Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de
silence. Chacun interrogeait du regard cette épave
fragile. Y avait-il là le secret de tout un
désastre, ou seulement un message insignifiant
confié au gré des flots par quelque navigateur
désoeuvré ?
Cependant, il fallait savoir à quoi s' en tenir, et
Glenarvan procéda sans plus attendre à l' examen de
la bouteille ; il prit, d' ailleurs, toutes les
précautions voulues en pareilles circonstances ; on
eût dit un coroner relevant les particularités d' une
affaire grave ; et Glenarvan avait raison, car
l' indice le plus insignifiant en apparence peut
mettre souvent sur la voie d' une importante
découverte.
Avant d' être visitée intérieurement, la bouteille fut
examinée à l' extérieur. Elle avait un col effilé,
dont le goulot vigoureux portait encore un bout de
fil de fer entamé par la rouille ; ses parois, très
épaisses et capables de supporter une pression de
plusieurs atmosphères, trahissaient une origine
évidemment champenoise. Avec ces bouteilles-là,
les vignerons d' Aï ou d' épernay

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cassent des bâtons de chaise, sans qu' elles aient
trace de fêlure. Celle-ci avait donc pu supporter
impunément les hasards d' une longue pérégrination.
" une bouteille de la maison Cliquot " , dit
simplement le major.
Et, comme il devait s' y connaître, son affirmation
fut acceptée sans conteste.
" mon cher major, répondit Helena, peu importe ce
qu' est cette bouteille, si nous ne savons pas d' où
elle vient.
-nous le saurons, ma chère Helena, dit lord
Edward, et déjà l' on peut affirmer qu' elle vient
de loin. Voyez les matières pétrifiées qui la
recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi
dire, sous l' action des eaux de la mer ! Cette
épave avait déjà fait un long séjour dans l' océan
avant d' aller s' engloutir dans le ventre d' un
requin.
-il m' est impossible de ne pas être de votre avis,
répondit le major, et ce vase fragile, protégé par
son enveloppe de pierre, a pu faire un long
voyage.
-mais d' où vient-il ? Demanda lady Glenarvan.
-attendez, ma chère Helena, attendez ; il faut
être patient avec les bouteilles. Ou je me trompe
fort, ou celle-ci va répondre elle-même à toutes
nos questions. "
et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les
dures matières qui protégeaient le goulot ; bientôt
le bouchon apparut, mais fort endommagé par l' eau
de mer.
" circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s' il se
trouve là quelque papier, il sera en fort mauvais
état.
-c' est à craindre, répliqua le major.
-j' ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille
mal bouchée ne pouvait tarder à couler bas, et il est
heureux que ce requin l' ait avalée pour nous
l' apporter à bord du Duncan.
-sans doute, répondit John Mangles, et cependant
mieux eût valu la pêcher en pleine mer, par une
longitude et une latitude bien déterminées. On peut
alors,

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en étudiant les courants atmosphériques et marins,
reconnaître le chemin parcouru ; mais avec un facteur
comme celui-là, avec ces requins qui marchent contre
vent et marée, on ne sait plus à quoi s' en tenir.
-nous verrons bien, " répondit Glenarvan.
En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus
grand soin, et une forte odeur saline se répandit
dans la dunette. " eh bien ? Demanda lady Helena,
avec une impatience toute féminine.
-oui ! Dit Glenarvan, je ne me trompais pas ! Il
y a là des papiers !
-des documents ! Des documents ! S' écria lady
Helena.
-seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent
être rongés par l' humidité, et il est impossible de
les retirer, car ils adhèrent aux parois de la
bouteille.
-cassons-la, dit Mac Nabbs.
-j' aimerais mieux la conserver intacte, répliqua
Glenarvan.
-moi aussi, répondit le major.
-sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu
est plus précieux que le contenant, et il vaut mieux
sacrifier celui-ci à celui-là.
-que votre honneur détache seulement le goulot, dit
John Mangles, et cela permettra de retirer le
document sans l' endommager.
-voyons ! Voyons ! Mon cher Edward " , s' écria lady
Glenarvan.
Il était difficile de procéder d' une autre façon,
et quoi qu' il en eût, lord Glenarvan se décida à
briser le goulot de la précieuse bouteille. Il
fallut employer le marteau, car l' enveloppe pierreuse
avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris
tombèrent sur la table, et l' on aperçut plusieurs
fragments de papier adhérents les uns aux autres.
Glenarvan les retira avec précaution, les sépara,
et les étala devant ses yeux, pendant que lady
Helena, le major et le capitaine se pressaient
autour de lui.

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chapitre ii les trois documents
ces morceaux de papier, à demi détruits par l' eau de
mer, laissaient apercevoir quelques mots seulement,
restes indéchiffrables de lignes presque entièrement
effacées. Pendant quelques minutes, lord Glenarvan les
examina avec attention ; il les retourna dans tous
les sens ; il les exposa à la lumière du jour ; il
observa les moindres traces d' écriture respectées
par la mer ; puis il regarda ses amis, qui le
considéraient d' un oeil anxieux.
" il y a là, dit-il, trois documents distincts, et
vraisemblablement trois copies du même document
traduit en trois langues, l' un anglais, l' autre
français, le troisième allemand. Les quelques mots
qui ont résisté ne me laissent aucun doute à cet
égard.
-mais au moins, ces mots présentent-ils un sens ?
Demanda lady Glenarvan.
-il est difficile de se prononcer, ma chère
Helena ; les mots tracés sur ces documents sont
fort incomplets.
-peut-être se complètent-ils l' un par l' autre ?
Dit le major.
-cela doit être, répondit John Mangles ; il est
impossible que l' eau de mer ait rongé ces lignes
précisément aux mêmes endroits, et en rapprochant
ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur
trouver un sens intelligible.
-c' est ce que nous allons faire, dit lord
Glenarvan, mais procédons avec méthode. Voici
d' abord le document anglais. "

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ce document présentait la disposition suivante de
lignes et de mots :
62 bri gow sink... etc.
" voilà qui ne signifie pas grand' chose, dit le major
d' un air désappointé.
-quoi qu' il en soit, répondit le capitaine, c' est
là du bon anglais.
-il n' y a pas de doute à cet égard, dit lord
Glenarvan ; les mots sink, aland, that, and,
lost,
sont intacts ; skipp forme évidemment
le mot skipper, et il est question d' un sieur
Gr, probablement le capitaine d' un bâtiment
naufragé.
-ajoutons, dit John Mangles, les mots monit
et ssistance dont l' interprétation est évidente.
-eh mais ! C' est déjà quelque chose, cela, répondit
lady Helena.
-malheureusement, répondit le major, il nous manque
des lignes entières. Comment retrouver le nom du
navire perdu, le lieu du naufrage ?
-nous les retrouverons, dit lord Edward.
-cela n' est pas douteux, répliqua le major, qui
était invariablement de l' avis de tout le monde,
mais de quelle façon ?

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-en complétant un document par l' autre.
-cherchons donc ! " s' écria lady Helena.
Le second morceau de papier, plus endommagé que le
précédent, n' offrait que des mots isolés et disposés
de cette manière :
7 juni glas... etc.
" ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, dès
qu' il eut jeté les yeux sur ce papier.
-et vous connaissez cette langue, John ? Demanda
Glenarvan.
-parfaitement, votre honneur.
-eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques
mots. "
le capitaine examina le document avec attention, et
s' exprima en ces termes :
" d' abord, nous voilà fixés sur la date de l' événement ;
7 juni veut dire 7 juin, et en rapprochant
ce chiffre des chiffres 62 fournis par le document
anglais, nous avons cette date complète :
7 juin 1862.
-très bien ! S' écria lady Helena ; continuez,
John.
-sur la même ligne, reprit le jeune capitaine, je
trouve le mot glas, qui, rapproché du mot
gow fourni par le premier document, donne
Glasgow. il s' agit évidemment d' un navire du
port de Glasgow.
-c' est mon opinion, répondit le major.
-la seconde ligne du document manque tout entière,
reprit John Mangles. Mais, sur la troisième, je
rencontre deux mots importants : zwei qui veut
dire deux, et atrosen,

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ou mieux matrosen, qui signifie matelots en
langue allemande.
-ainsi donc, dit lady Helena, il s' agirait d' un
capitaine et de deux matelots ?
-c' est probable, répondit lord Glenarvan.
-j' avouerai à votre honneur, reprit le capitaine,
que le mot suivant, graus, m' embarrasse. Je ne
sais comment le traduire. Peut-être le troisième
document nous le fera-t-il comprendre. Quant aux
deux derniers mots, ils s' expliquent sans
difficultés. bringt ihnen signifie
portez-leur, et si on les rapproche du mot
anglais situé comme eux sur la septième ligne du
premier document, je veux dire du mot assistance,
la phrase portez-leur secours se dégage toute
seule.
-oui ! Portez-leur secours ! Dit Glenarvan, mais
où se trouvent ces malheureux ? Jusqu' ici nous
n' avons pas une seule indication du lieu, et le
théâtre de la catastrophe est absolument inconnu.
-espérons que le document français sera plus
explicite, dit lady Helena.
-voyons le document français, répondit Glenarvan,
et comme nous connaissons tous cette langue, nos
recherches seront plus faciles. "
voici le fac-simile exact du troisième document :
troi ats tannia gonie... etc.
" il y a des chiffres, s' écria lady Helena. Voyez,
messieurs, voyez ! ...
-procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et
commençons

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par le commencement. Permettez-moi de relever un à
un ces mots épars et incomplets. Je vois d' abord,
dès les premières lettres, qu' il s' agit d' un
trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais
et français, nous est entièrement conservé : le
Britannia. des deux mots suivants gonie
et austral, le dernier seul a une signification
que vous comprenez tous.
-voilà déjà un détail précieux, répondit John
Mangles ; le naufrage a eu lieu dans l' hémisphère
austral.
-c' est vague, dit le major.
-je continue, reprit Glenarvan. Ah ! Le mot
abor, le radical du verbe aborder. ces
malheureux ont abordé quelque part. Mais où ?
contin ! est-ce donc sur un continent ?
cruel ! ...
- cruel ! s' écria John Mangles, mais voilà
l' explication du mot allemand graus...
grausam... cruel !

-continuons ! Continuons ! Dit Glenarvan, dont
l' intérêt était violemment surexcité à mesure que
le sens de ces mots incomplets se dégageait à ses
yeux. indi... s' agit-il donc de l' Inde
où ces matelots auraient été jetés ? Que signifie
ce mot ongit ? ah ! longitude ! et voici
la latitude : trente-sept degrés onze minutes.
enfin ! Nous avons donc une indication précise.
-mais la longitude manque, dit Mac Nabbs.
-on ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit
Glenarvan, et c' est quelque chose qu' un degré
exact de latitude. Décidément, ce document français
est le plus complet des trois. Il est évident que
chacun d' eux était la traduction littérale des
autres, car ils contiennent tous le même nombre de
lignes. Il faut donc maintenant les réunir, les
traduire en une seule langue, et chercher leur sens
le plus probable, le plus logique et le plus
explicite.
-est-ce en français, demanda le major, en anglais
ou en allemand que vous allez faire cette
traduction ?
-en français, répondit Glenarvan, puisque la
plupart

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des mots intéressants nous ont été conservés dans
cette langue.
-votre honneur a raison, dit John Mangles, et
d' ailleurs ce langage nous est familier.
-c' est entendu. Je vais écrire ce document en
réunissant ces restes de mots et ces lambeaux de
phrase, en respectant les intervalles qui les
séparent, en complétant ceux dont le sens ne peut
être douteux ; puis, nous comparerons et nous
jugerons. "
Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques
instants après, il présentait à ses amis un papier
sur lequel étaient tracées les lignes suivantes :
7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow
sombré... etc.

en ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine
que le Duncan embouquait le golfe de la Clyde,
et il demanda ses ordres.
" quelles sont les intentions de votre honneur ? Dit
John Mangles en s' adressant à lord Glenarvan.
-gagner Dumbarton au plus vite, John ; puis,
tandis que lady Helena retournera à Malcolm-Castle,
j' irai jusqu' à Londres soumettre ce document à
l' amirauté " .
John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le
matelot alla les transmettre au second.
" maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons
nos recherches. Nous sommes sur les traces d' une
grande catastrophe. La vie de quelques hommes dépend
de notre sagacité. Employons donc toute notre
intelligence à deviner le mot de cette énigme.

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-nous sommes prêts, mon cher Edward, répondit lady
Helena.
-tout d' abord, reprit Glenarvan, il faut
considérer trois choses bien distinctes dans ce
document : 1) les choses que l' on sait ; 2) celles
que l' on peut conjecturer ; 3) celles qu' on ne sait
pas. Que savons-nous ? Nous savons que le 7 juin
1862 un trois-mâts, le Britannia, de Glasgow,
a sombré ; que deux matelots et le capitaine ont jeté
ce document à la mer par 3711 de latitude, et qu' ils
demandent du secours.
-parfaitement, répliqua le major.
-que pouvons-nous conjecturer ? Reprit Glenarvan.
D' abord, que le naufrage a eu lieu dans les mers
australes, et tout de suite j' appellerai votre
attention sur le mot gonie. ne vient-il pas
de lui-même indiquer le nom du pays auquel il
appartient ?
-la Patagonie ! S' écria lady Helena.
-sans doute.
-mais la Patagonie est-elle traversée par le
trente-septième parallèle ? Demanda le major.
-cela est facile à vérifier, répondit John
Mangles en déployant une carte de l' Amérique
méridionale. C' est bien cela. La Patagonie est
effleurée par ce trente-septième parallèle. Il
coupe l' Araucanie, longe à travers les pampas le
nord des terres patagones, et va se perdre dans
l' Atlantique.
-bien. Continuons nos conjectures. Les deux
matelots et le capitaine abor... abordent quoi ?
contin... le continent ; vous entendez, un
continent et non pas une île. Que deviennent-ils ?
Vous avez là deux lettres providentielles Pr...
qui vous apprennent leur sort. Ces malheureux, en
effet, sont pris ou prisonniers. de qui ?
De cruels indiens. êtes-vous convaincus ? Est-ce
que les mots ne sautent pas d' eux-mêmes dans les
places vides ? Est-ce que ce document ne s' éclaircit
pas à vos yeux ? Est-ce que la lumière ne se fait pas
dans votre esprit ? "
Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux
respiraient

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une confiance absolue. Tout son feu se communiquait à
ses auditeurs. Comme lui, ils s' écrièrent : " c' est
évident ! C' est évident ! "
lord Edward, après un instant, reprit en ces termes :
" toutes ces hypothèses, mes amis, me semblent
extrêmement plausibles ; pour moi, la catastrophe a
eu lieu sur les côtes de la Patagonie. D' ailleurs,
je ferai demander à Glasgow quelle était la
destination du Britannia, et nous saurons s' il
a pu être entraîné dans ces parages.
-oh ! Nous n' avons pas besoin d' aller chercher si
loin, répondit John Mangles. J' ai ici la collection
de la mercantile and shipping gazette, qui nous
fournira des indications précises.
-voyons, voyons ! " dit lady Glenarvan.
John Mangles prit une liasse de journaux de l' année
1862 et se mit à la feuilleter rapidement. Ses
recherches ne furent pas longues, et bientôt il dit
avec un accent de satisfaction :
" 30 mai 1862. Pérou ! Le Callao ! En charge pour
Glasgow. Britannia, capitaine Grant.
-Grant ! S' écria lord Glenarvan, ce hardi
écossais qui a voulu fonder une nouvelle-écosse
dans les mers du Pacifique !
-oui, répondit John Mangles, celui-là même qui,
en 1861, s' est embarqué à Glasgow sur le
Britannia, et dont on n' a jamais eu de
nouvelles.
-plus de doute ! Plus de doute ! Dit Glenarvan.
C' est bien lui. Le Britannia a quitté le
Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours après
son départ, il s' est perdu sur les côtes de la
Patagonie. Voilà son histoire tout entière dans
ces restes de mots qui semblaient indéchiffrables.
Vous voyez, mes amis, que la part est belle des
choses que nous pouvions conjecturer. Quant à celles
que nous ne savons pas, elle se réduisent à une seule,
au degré de longitude qui nous manque.
-il nous est inutile, répondit John Mangles,
puisque

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le pays est connu, et avec la latitude seule, je me
chargerais d' aller droit au théâtre du naufrage.
-nous savons tout, alors ? Dit lady Glenarvan.
-tout, ma chère Helena, et ces blancs que la mer a
laissés entre les mots du document, je vais les
remplir sans peine, comme si j' écrivais sous la
dictée du capitaine Grant. "
aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il
rédigea sans hésiter la note suivante :
" le " 7 juin 1862, " le " trois-mâts Britannia,
" de " Glasgow, " a " sombré " sur les côtes de la
Patagonie dans l' hémisphère " austral. " se
dirigeant " à terre, deux matelots " et " le
capitaine " Grant vont tenter d' aborder le "
continent " où ils seront prisonniers de " cruels
indiens. " ils ont " jeté ce document " par degrés de "
longitude et 3711 de " latitude " . Portez-leur
secours " ou ils sont " perdus.

" bien ! Bien ! Mon cher Edward, dit lady Helena,
et si ces malheureux revoient leur patrie, c' est à
vous qu' ils devront ce bonheur.
-et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce
document est trop explicite, trop clair, trop
certain, pour que l' Angleterre hésite à venir au
secours de trois de ses enfants abandonnés sur une
côte déserte. Ce qu' elle a fait pour Franklin et
tant d' autres, elle le fera aujourd' hui pour les
naufragés du Britannia !
-mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans
doute une famille qui pleure leur perte. Peut-être
ce pauvre capitaine Grant a-t-il une femme, des
enfants...
-vous avez raison, ma chère lady, et je me charge de
leur apprendre que tout espoir n' est pas encore
perdu. Maintenant, mes amis, remontons sur la
dunette, car nous devons approcher du port. "
en effet, le Duncan avait forcé de vapeur ; il
longeait en ce moment les rivages de l' île de Bute,
et laissait Rothesay sur tribord, avec sa charmante
petite ville, couchée dans sa fertile vallée ; puis
il s' élança dans les passes rétrécies du golfe,
évolua devant Greenok, et, à six

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heures du soir, il mouillait au pied du rocher
basaltique de Dumbarton, couronné par le célèbre
château de Wallace, le héros écossais.
Là, une voiture attelée en poste attendait lady
Helena pour la reconduire à Malcolm-Castle avec
le major Mac Nabbs. Puis lord Glenarvan, après
avoir embrassé sa jeune femme, s' élança dans
l' express du railway de Glasgow.
Mais, avant de partir, il avait confié à un agent
plus rapide une note importance, et le télégraphe
électrique, quelques minutes après, apportait au
times et au morning-chronicle un avis
rédigé en ces termes :
" pour renseignements sur le sort du trois-mâts
" Britannia, de Glasgow, capitaine Grant,
" s' adresser à lord Glenarvan, Malcolm-Castle,
" Luss, comté de Dumbarton, écosse. "

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chapitre iii Malcolm-Castle
le château de Malcolm, l' un des plus poétiques des
Highlands, est situé auprès du village de Luss,
dont il domine le joli vallon. Les eaux limpides
du lac Lomond baignent le granit de ses murailles.
Depuis un temps immémorial il appartenait à la famille
Glenarvan, qui conserva dans le pays de Rob-Roy
et de Fergus Mac Gregor les usages hospitaliers
des vieux héros de Walter Scott. à l' époque où
s' accomplit la révolution sociale en écosse, grand
nombre de vassaux furent chassés, qui ne pouvaient
payer de gros fermages aux anciens chefs de clans.
Les uns moururent de faim ; ceux-ci se firent
pêcheurs ; d' autres émigrèrent. C' était un
désespoir général. Seuls entre tous, les Glenarvan
crurent que la fidélité liait les grands comme les
petits, et ils demeurèrent fidèles à leurs
tenanciers. Pas un ne quitta le toit qui l' avait
vu naître ; nul n' abandonna la terre où reposaient
ses ancêtres ; tous restèrent au clan de leurs
anciens seigneurs. Aussi, à cette époque même, dans
ce siècle de désaffection et de désunion, la
famille Glenarvan ne comptait que des écossais au
château de Malcolm comme à bord du Duncan ;
tous descendaient des vassaux de Mac Gregor, de
Mac Farlane, de Mac Nabbs, de Mac Naughtons,
c' est-à-dire qu' ils étaient enfants des comtés de
Stirling et de Dumbarton : braves gens, dévoués
corps et

p23

âme à leur maître, et dont quelques-uns parlaient
encore le gaélique de la vieille Calédonie.
Lord Glenarvan possédait une fortune immense ; il
l' employait à faire beaucoup de bien ; sa bonté
l' emportait encore sur sa générosité, car l' une
était infinie, si l' autre avait forcément des
bornes. Le seigneur de Luss, " le laird " de
Malcolm, représentait son comté à la chambre des
lords. Mais, avec ses idées jacobites, peu soucieux
de plaire à la maison de Hanovre, il était assez
mal vu des hommes d' état d' Angleterre, et surtout
par ce motif qu' il s' en tenait aux traditions de
ses aïeux et résistait énergiquement aux empiétements
politiques de " ceux du sud " .
Ce n' était pourtant pas un homme arriéré que lord
Edward Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince
intelligence ; mais, tout en tenant les portes de
son comté largement ouvertes au progrès, il restait
écossais dans l' âme, et c' était pour la gloire de
l' écosse qu' il allait lutter avec ses yachts de
course dans les " matches " du royal-thames-yacht-club.
Edward Glenarvan avait trente-deux ans ; sa taille
était grande, ses traits un peu sévères, son regard
d' une douceur infinie, sa personne toute empreinte
de la poésie highlandaise. On le savait brave à
l' excès, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du
xixe siècle, mais bon par-dessus toute chose,
meilleur que saint Martin lui-même, car il eût
donné son manteau tout entier aux pauvres gens des
hautes terres.
Lord Glenarvan était marié depuis trois mois à
peine ; il avait épousé miss Helena Tuffnel, la
fille du grand voyageur William Tuffnel, l' une des
nombreuses victimes de la science géographique et
de la passion des découvertes.
Miss Helena n' appartenait pas à une famille noble,
mais elle était écossaise, ce qui valait toutes les
noblesses aux yeux de lord Glenarvan ; de cette
jeune personne charmante, courageuse, dévouée, le
seigneur de Luss

p24

avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il la
rencontra vivant seule, orpheline, à peu près sans
fortune, dans la maison de son père, à Kilpatrick.
Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante
femme ; il l' épousa. Miss Helena avait vingt-deux
ans ; c' était une jeune personne blonde, aux yeux
bleus comme l' eau des lacs écossais par un beau
matin du printemps. Son amour pour son mari
l' emportait encore sur sa reconnaissance. Elle
l' aimait comme si elle eût été la riche héritière,
et lui l' orphelin abandonné. Quant à ses fermiers
et à ses serviteurs, ils étaient prêts à donner leur
vie pour celle qu' ils nommaient : notre bonne dame de
Luss.
Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux à
Malcolm-Castle, au milieu de cette nature superbe
et sauvage des highlands, se promenant sous les
sombres allées de marronniers et de sycomores, aux
bords du lac où retentissaient encore les pibrochs
du vieux temps, au fond de ces gorges incultes dans
lesquelles l' histoire de l' écosse est écrite en
ruines séculaires. Un jour ils s' égaraient dans les
bois de bouleaux ou de mélèzes, au milieu des vastes
champs de bruyères jaunies ; un autre jour, ils
gravissaient les sommets abrupts du Ben Lomond,
ou couraient à cheval à travers les glens
abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette
poétique contrée encore nommée " le pays de
Rob-Roy " , et tous ces sites célèbres, si
vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir, à
la nuit tombante, quand " la lanterne de Mac
Farlane " s' allumait à l' horizon, ils allaient errer
le long des bartazennes, vieille galerie circulaire
qui faisait un collier de créneaux au château de
Malcolm, et là, pensifs, oubliés et comme seuls au
monde, assis sur quelque pierre détachée, au milieu
du silence de la nature, sous les pâles rayons de
la lune, tandis que la nuit se faisait peu à peu au
sommet des montagnes assombries, ils demeuraient
ensevelis

p25

dans cette limpide extase et ce ravissement intime
dont les coeurs aimants ont seuls le secret sur la
terre.
Ainsi se passèrent les premiers mois de leur
mariage. Mais lord Glenarvan n' oubliait pas que sa
femme était fille d' un grand voyageur ! Il se dit
que lady Helena devait avoir dans le coeur toutes
les aspirations de son père, et il ne se trompait
pas. Le Duncan fut construit ; il était
destiné à transporter lord et lady Glenarvan vers
les plus beaux pays du monde, sur les flots de la
Méditerranée, et jusqu' aux îles de l' archipel. Que
l' on juge de la joie de lady Helena quand son mari
mit le Duncan à ses ordres ! En effet, est-il
un plus grand bonheur que de promener son amour vers
ces contrées charmantes de la Grèce, et de voir se
lever la lune de miel sur les rivages enchantés de
l' orient ?
Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres.
Il s' agissait du salut de malheureux naufragés ; aussi,
de cette absence momentanée, lady Helena se
montra-t-elle plus impatiente que triste ; le
lendemain, une dépêche de son mari lui fit espérer
un prompt retour ; le soir, une lettre demanda une
prolongation ; les propositions de lord Glenarvan
éprouvaient quelques difficultés ; le surlendemain,
nouvelle lettre, dans laquelle lord Glenarvan ne
cachait pas son mécontentement à l' égard de
l' amirauté.
Ce jour-là, lady Helena commença à être inquiète.
Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre,
quand l' intendant du château, Mr Halbert, vint lui
demander si elle voulait recevoir une jeune fille et
un jeune garçon qui désiraient parler à lord
Glenarvan.
" des gens du pays ? Dit lady Helena.
-non, madame, répondit l' intendant, car je ne les
connais pas. Ils viennent d' arriver par le chemin
de fer de Balloch, et de Balloch à Luss, ils
ont fait la route à pied.
-priez-les de monter, Halbert, " dit lady
Glenarvan.
L' intendant sortit. Quelques instants après, la
jeune

p26

fille et le jeune garçon furent introduits dans la
chambre de lady Helena. C' étaient une soeur et un
frère. à leur ressemblance on ne pouvait en douter.
La soeur avait seize ans. Sa jolie figure un peu
fatiguée, ses yeux qui avaient dû pleurer souvent,
sa physionomie résignée, mais courageuse, sa mise
pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur. Elle
tenait par la main un garçon de douze ans à l' air
décidé, et qui semblait prendre sa soeur sous sa
protection. Vraiment ! Quiconque eût manqué à la
jeune fille aurait eu affaire à ce petit
bonhomme ! La soeur demeura un peu interdite en se
trouvant devant lady Helena. Celle-ci se hâta de
prendre la parole.
" vous désirez me parler ? Dit-elle en encourageant
la jeune fille du regard.
-non, répondit le jeune garçon d' un ton déterminé,
pas à vous, mais à lord Glenarvan lui-même.
-excusez-le, madame, dit alors la soeur en
regardant son frère.
-lord Glenarvan n' est pas au château, reprit lady
Helena ; mais je suis sa femme, et si je puis le
remplacer auprès de vous...
-vous êtes lady Glenarvan ? Dit la jeune fille.
-oui, miss.
-la femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle,
qui a publié dans le times une note relative au
naufrage du Britannia ?
-oui ! Oui ! Répondit lady Helena avec
empressement, et vous ? ...
-je suis miss Grant, madame, et voici mon frère.
-miss Grant ! Miss Grant ! S' écria lady Helena
en attirant la jeune fille près d' elle, en lui
prenant les mains, en baisant les bonnes joues du
petit bonhomme.
-madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du
naufrage de mon père ? Est-il vivant ? Le
reverrons-nous jamais ? Parlez, je vous en supplie !
-ma chère enfant, dit lady Helena, Dieu me garde
de vous répondre légèrement dans une semblable
circonstance ;

p27

je ne voudrais pas vous donner une espérance
illusoire...
-parlez, madame, parlez ! Je suis forte contre la
douleur, et je puis tout entendre.
-ma chère enfant, répondit lady Helena, l' espoir
est bien faible ; mais, avec l' aide de Dieu qui
peut tout, il est possible que vous revoyiez un
jour votre père.
-mon Dieu ! Mon Dieu ! " s' écria miss Grant,
qui ne put contenir ses larmes, tandis que Robert
couvrait de baisers les mains de lady Glenarvan.
Lorsque le premier accès de cette joie douloureuse
fut passé, la jeune fille se laissa aller à faire
des questions sans nombre ; lady Helena lui
raconta l' histoire du document, comment le
Britannia s' était perdu sur les côtes de
la Patagonie ; de quelle manière, après le
naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls
survivants, devaient avoir gagné le continent ;
enfin, comment ils imploraient le secours du monde
entier dans ce document écrit en trois langues et
abandonné aux caprices de l' océan.
Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux
lady Helena ; sa vie était suspendue à ses lèvres ;
son imagination d' enfant lui retraçait les scènes
terribles dont son père avait dû être la victime ;
il le voyait sur le pont du Britannia ; il le
suivait au sein des flots ; il s' accrochait avec
lui aux rochers de la côte ; il se traînait
haletant sur le sable et hors de la portée des
vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des
paroles s' échappèrent de sa bouche.
" oh ! Papa ! Mon pauvre papa ! " s' écria-t-il en se
pressant contre sa soeur.
Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les
mains, et ne prononça pas une seule parole, jusqu' au
moment où, le récit terminé, elle dit : " oh ! Madame !
Le document ! Le document !
-je ne l' ai plus, ma chère enfant, répondit lady
Helena.
-vous ne l' avez plus ?

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-non ; dans l' intérêt même de votre père, il a dû
être porté à Londres par lord Glenarvan ; mais je
vous ai dit tout ce qu' il contenait mot pour mot,
et comment nous sommes parvenus à en retrouver le
sens exact ; parmi ces lambeaux de phrases presque
effacés, les flots ont respecté quelques chiffres ;
malheureusement, la longitude...
-on s' en passera ! S' écria le jeune garçon.
-oui, Monsieur Robert, répondit Helena en
souriant à le voir si déterminé. Ainsi, vous le
voyez, miss Grant, les moindres détails de ce
document vous sont connus comme à moi.
-oui, madame, répondit la jeune fille, mais
j' aurais voulu voir l' écriture de mon père.
-eh bien, demain, demain peut-être, lord
Glenarvan sera de retour. Mon mari, muni de ce
document incontestable, a voulu le soumettre aux
commissaires de l' amirauté, afin de provoquer
l' envoi immédiat d' un navire à la recherche du
capitaine Grant.
-est-il possible, madame ! S' écria la jeune fille ;
vous avez fait cela pour nous ?
-oui, ma chère miss, et j' attends lord Glenarvan
d' un instant à l' autre.
-madame, dit la jeune fille avec un profond accent
de reconnaissance et une religieuse ardeur, lord
Glenarvan et vous, soyez bénis du ciel !
-chère enfant, répondit lady Helena, nous ne
méritons aucun remercîment ; toute autre personne à
notre place eût fait ce que nous avons fait. Puissent
se réaliser les espérances que je vous ai laissé
concevoir ! Jusqu' au retour de lord Glenarvan,
vous demeurez au château...
-madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas
abuser de la sympathie que vous témoignez à des
étrangers.
-étrangers ! Chère enfant ; ni votre frère ni
vous, vous n' êtes des étrangers dans cette maison,
et je veux qu' à son arrivée lord Glenarvan apprenne
aux enfants

p29

du capitaine Grant ce que l' on va tenter pour
sauver leur père. "
il n' y avait pas à refuser une offre faite avec
tant de coeur. Il fut donc convenu que miss Grant
et son frère attendraient à Malcolm-Castle le
retour de lord Glenarvan.

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chapitre iv une proposition de lady Glenarvan
pendant cette conversation, lady Helena n' avait
point parlé des craintes exprimées dans les lettres
de lord Glenarvan sur l' accueil fait à sa demande
par les commissaires de l' amirauté. Pas un mot non
plus ne fut dit touchant la captivité probable du
capitaine Grant chez les indiens de l' Amérique
méridionale. à quoi bon attrister ces pauvres enfants
sur la situation de leur père et diminuer
l' espérance qu' ils venaient de concevoir ? Cela ne
changeait rien aux choses. Lady Helena s' était donc
tue à cet égard, et, après avoir satisfait à toutes
les questions de miss Grant, elle l' interrogea à
son tour sur sa vie, sur sa situation dans ce monde
où elle semblait être la seule protectrice de son
frère.
Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut
encore la sympathie de lady Glenarvan pour la jeune
fille.
Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls
enfants du capitaine. Harry Grant avait perdu sa
femme à la naissance de Robert, et pendant ses
voyages au long cours, il laissait ses enfants aux
soins d' une bonne et vieille cousine. C' était un
hardi marin que le capitaine Grant, un homme sachant
bien son métier, bon navigateur et bon négociant
tout à la fois, réunissant ainsi une double aptitude
précieuse aux skippers de la marine marchande. Il
habitait la ville de Dundee, dans le comté de
Perth, en écosse. Le capitaine Grant était donc
un enfant du pays.

p31

Son père, un ministre de Sainte-Katrine Church,
lui avait donné une éducation complète, pensant que
cela ne peut jamais nuire à personne, pas même à un
capitaine au long cours.
Pendant ses premiers voyages d' outre-mer, comme
second d' abord, et enfin en qualité de skipper, ses
affaires réussirent, et quelques années après la
naissance de Robert Harry, il se trouvait
possesseur d' une certaine fortune.
C' est alors qu' une grande idée lui vint à l' esprit,
qui rendit son nom populaire en écosse. Comme les
Glenarvan, et quelques grandes familles des
Lowlands, il était séparé de coeur, sinon de fait,
de l' envahissante Angleterre. Les intérêts de son
pays ne pouvaient être à ses yeux ceux des
anglo-saxons, et pour leur donner un développement
personnel il résolut de fonder une vaste colonie
écossaise dans un des continents de l' Océanie.
Rêvait-il pour l' avenir cette indépendance dont
les états-Unis avaient donné l' exemple, cette
indépendance que les Indes et l' Australie ne
peuvent manquer de conquérir un jour ? Peut-être.
Peut-être aussi laissa-t-il percer ses secrètes
espérances. On comprend donc que le gouvernement
refusât de prêter la main à son projet de
colonisation ; il créa même au capitaine Grant des
difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué
leur homme. Mais Harry ne se laissa pas abattre ;
il fit appel au patriotisme de ses compatriotes,
mit sa fortune au service de sa cause, construisit
un navire, et, secondé par un équipage

p32

d' élite, après avoir confié ses enfants aux soins de
sa vieille cousine, il partit pour explorer les
grandes îles du Pacifique. C' était en l' année 1861.
Pendant un an, jusqu' en mai 1862, on eut de ses
nouvelles ; mais, depuis son départ du Callao, au
mois de juin, personne n' entendit plus parler du
Britannia, et la gazette maritime devint
muette sur le sort du capitaine.
Ce fut dans ces circonstances-là que mourut la
vieille cousine d' Harry Grant, et les deux enfants
restèrent seuls au monde.
Mary Grant avait alors quatorze ans ; son âme
vaillante ne recula pas devant la situation qui lui
était faite, et elle se dévoua tout entière à son
frère encore enfant. Il fallait l' élever, l' instruire.
à force d' économies, de prudence et de sagacité,
travaillant nuit et jour, se donnant toute à lui, se
refusant tout à elle, la soeur suffit à l' éducation
du frère, et remplit courageusement ses devoirs
maternels. Les deux enfants vivaient donc à
Dundee dans cette situation touchante d' une misère
noblement acceptée, mais vaillamment combattue.
Mary ne songeait qu' à son frère, et rêvait pour
lui quelque heureux avenir. Pour elle, hélas ! Le
Britannia était à jamais perdu, et son père
mort, bien mort. Il faut donc renoncer à peindre
son émotion, quand la note du times, que le
hasard jeta sous ses yeux, la tira subitement de
son désespoir.
Il n' y avait pas à hésiter ; son parti fut pris
immédiatement. Dût-elle apprendre que le corps du
capitaine Grant avait été retrouvé sur une côte
déserte, au fond d' un navire désemparé, cela valait
mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle
de l' inconnu.
Elle dit tout à son frère ; le jour même, ces deux
enfants prirent le chemin de fer de Perth, et le
soir ils arrivèrent à Malcolm-Castle, où Mary,
après tant d' angoisses, se reprit à espérer.
Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant
raconta à lady Glenarvan, d' une façon simple, et
sans

p33

songer qu' en tout ceci, pendant ces longues années
d' épreuves, elle s' était conduite en fille héroïque ;
mais lady Helena y songea pour elle, et à plusieurs
reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses
bras les deux enfants du capitaine Grant.
Quant à Robert, il semblait qu' il entendît cette
histoire pour la première fois, il ouvrait de grands
yeux en écoutant sa soeur ; il comprenait tout ce
qu' elle avait fait, tout ce qu' elle avait souffert,
et enfin, l' entourant de ses bras :
" ah ! Maman ! Ma chère maman ! " s' écria-t-il, sans
pouvoir retenir ce cri parti du plus profond de son
coeur.
Pendant cette conversation, la nuit était tout à
fait venue. Lady Helena, tenant compte de la
fatigue des deux enfants, ne voulut pas prolonger
plus longtemps cet entretien. Mary Grant et
Robert furent conduits dans leurs chambres, et
s' endormirent en rêvant à un meilleur avenir. Après
leur départ, lady Helena fit demander le major, et
lui apprit tous les incidents de cette soirée.
" une brave jeune fille que cette Mary Grant ! Dit
Mac Nabbs, lorsqu' il eut entendu le récit de sa
cousine.
-fasse le ciel que mon mari réussisse dans son
entreprise ! Répondit lady Helena, car la situation
de ces deux enfants deviendrait affreuse.
-il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de
l' amirauté auraient un coeur plus dur que la pierre
de Portland. "
malgré cette assurance du major, lady Helena passa
la nuit dans les craintes les plus vives et ne put
prendre un moment de repos.
Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès
l' aube, se promenaient dans la grande cour du
château, quand un bruit de voiture se fit entendre.
Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute
la vitesse de ses chevaux. Presque aussitôt lady
Helena, accompagnée du

p34

major, parut dans la cour, et vola au-devant de son
mari. Celui-ci semblait triste, désappointé, furieux.
Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.
" eh bien, Edward, Edward ? S' écria lady Helena.
-eh bien, ma chère Helena, répondit lord
Glenarvan, ces gens-là n' ont pas de coeur !
-ils ont refusé ? ...
-oui ! Ils m' ont refusé un navire ! Ils ont parlé
des millions vainement dépensés à la recherche de
Franklin ! Ils ont déclaré le document obscur,
inintelligible ! Ils ont dit que l' abandon de ces
malheureux remontait à deux ans déjà, et qu' il y
avait peu de chance de les retrouver ! Ils ont
soutenu que, prisonniers des indiens, ils avaient
dû être entraînés dans l' intérieur des terres, qu' on
ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour
retrouver trois hommes, -trois écossais ! -que
cette recherche serait vaine et périlleuse, qu' elle
coûterait plus de victimes qu' elle n' en sauverait.
Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises raisons
de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des
projets du capitaine, et le malheureux Grant est à
jamais perdu !
-mon père ! Mon pauvre père ! S' écria Mary
Grant en se précipitant aux genoux de lord
Glenarvan.
-votre père ! Quoi, miss... dit celui-ci, surpris de
voir cette jeune fille à ses pieds.
-oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit
lady Helena, les deux enfants du capitaine Grant,
que l' amirauté vient de condamner à rester
orphelins !
-ah ! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la
jeune fille, si j' avais su votre présence... "
il n' en dit pas davantage ! Un silence pénible,
entrecoupé de sanglots, régnait dans la cour.
Personne n' élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni
lady Helena, ni le major, ni les serviteurs du
château, rangés silencieusement autour de leurs
maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais
protestaient contre la conduite du gouvernement
anglais.

p35

Après quelques instants, le major prit la parole,
et, s' adressant à lord Glenarvan, il lui dit :
" ainsi, vous n' avez plus aucun espoir ?
-aucun.
-eh bien, s' écria le jeune Robert, moi j' irai
trouver ces gens-là, et nous verrons... "
Robert n' acheva pas sa menace, car sa soeur
l' arrêta ; mais son poing fermé indiquait des
intentions peu pacifiques.
" non, Robert, dit Mary Grant, non ! Remercions
ces braves seigneurs de ce qu' ils ont fait pour
nous ; gardons-leur une reconnaissance éternelle,
et partons tous les deux.
-Mary ! S' écria lady Helena.
-miss, où voulez-vous aller ? Dit lord Glenarvan.
-je vais aller me jeter aux pieds de la reine,
répondit la jeune fille, et nous verrons si elle
sera sourde aux prières de deux enfants qui demandent
la vie de leur père. "
lord Glenarvan secoua la tête, non qu' il doutât du
coeur de sa gracieuse majesté, mais il savait que
Mary Grant ne pourrait parvenir jusqu' à elle.
Les suppliants arrivent trop rarement aux marches
d' un trône, et il semble que l' on ait écrit sur la
porte des palais royaux ce que les anglais mettent
sur la roue des gouvernails de leurs navires :
passengers are requested not to speak to the man
at the wheel.

lady Helena avait compris la pensée de son mari ;
elle savait que la jeune fille allait tenter une
inutile démarche ; elle voyait ces deux enfants
menant désormais une existence désespérée. Ce fut
alors qu' elle eut une idée grande et généreuse.
" Mary Grant, s' écria-t-elle, attendez, mon
enfant, et écoutez ce que je vais dire. "

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la jeune fille tenait son frère par la main et se
disposait à partir. Elle s' arrêta.
Alors lady Helena, l' oeil humide, mais la voix
ferme et les traits animés, s' avança vers son mari.
" Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et
en la jetant à la mer, le capitaine Grant l' avait
confiée aux soins de Dieu lui-même. Dieu nous l' a
remise, à nous ! Sans doute, Dieu a voulu nous
charger du salut de ces malheureux.
-que voulez-vous dire, Helena ? " demanda lord
Glenarvan.
Un silence profond régnait dans toute l' assemblée.
" je veux dire, reprit lady Helena, qu' on doit
s' estimer heureux de commencer la vie du mariage par
une bonne action. Eh bien, vous, mon cher Edward,
pour me plaire, vous avez projeté un voyage de
plaisir ! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus
utile, que de sauver des infortunés que leur pays
abandonne ?
-Helena ! S' écria lord Glenarvan.
-oui, vous me comprenez, Edward ! Le Duncan
est un brave et bon navire ! Il peut affronter les
mers du sud ! Il peut faire le tour du monde, et
il le fera, s' il le faut ! Partons, Edward ! Allons
à la recherche du capitaine Grant ! "
à ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu
les bras à sa jeune femme ; il souriait, il la
pressait sur son coeur, tandis que Mary et Robert
lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène
touchante, les serviteurs du château, émus et
enthousiasmés, laissaient échapper de leur coeur ce
cri de reconnaissance :
" hurrah pour la dame de Luss ! Hurrah ! Trois fois
hurrah pour lord et lady Glenarvan ! "

p37

chapitre v le départ du " Duncan "
il a été dit que lady Helena avait une âme forte et
généreuse. Ce qu' elle venait de faire en était une
preuve indiscutable. Lord Glenarvan fut à bon droit
fier de cette noble femme, capable de le comprendre
et de le suivre. Cette idée de voler au secours du
capitaine Grant s' était déjà emparée de lui, quand,
à Londres, il vit sa demande repoussée ; s' il
n' avait pas devancé lady Helena, c' est qu' il ne
pouvait se faire à la pensée de se séparer d' elle.
Mais puisque lady Helena demandait à partir
elle-même, toute hésitation cessait. Les serviteurs
du château avaient salué de leurs cris cette
proposition ; il s' agissait de sauver des frères,
des écossais comme eux, et lord Glenarvan s' unit
cordialement aux hurrahs qui acclamaient la dame
de Luss.
Le départ résolu, il n' y avait pas une heure à
perdre. Le jour même, lord Glenarvan expédia à
John Mangles l' ordre d' amener le Duncan à
Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans
les mers du sud qui pouvait devenir un voyage de
circumnavigation. D' ailleurs, en formulant sa
proposition, lady Helena n' avait pas trop préjugé
des qualités du Duncan ; construit dans des
conditions remarquables de solidité et de vitesse,
il pouvait impunément tenter un voyage au long
cours.
C' était un yacht à vapeur du plus bel échantillon ;
il jaugeait deux cent dix tonneaux, et les premiers
navires qui abordèrent au nouveau monde, ceux de
Colomb, de

p38

Vespuce, de Pinçon, de Magellan, étaient de
dimensions bien inférieures.
Le Duncan avait deux mâts : un mât de misaine
avec misaine, goélette-misaine, petit hunier et
petit perroquet, un grand mât portant brigantine
et flèche ; de plus, une trinquette, un grand foc,
un petit foc et des voiles d' étai. Sa voilure était
suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un
simple clipper ; mais, avant tout, il comptait sur
la puissance mécanique renfermée dans ses flancs.
Sa machine, d' une force effective de cent soixante
chevaux, et construite d' après un nouveau système,
possédait des appareils de surchauffe qui donnaient
une tension plus grande à sa vapeur ; elle était à
haute pression et mettait en mouvement une hélice
double. Le Duncan à toute vapeur pouvait
acquérir une vitesse supérieure à toutes les
vitesses obtenues jusqu' à ce jour. En effet,
pendant ses essais dans le golfe de la Clyde, il
avait fait, d' après le patent-log, jusqu' à dix-sept
milles à l' heure. Donc, tel il était, tel il pouvait
partir et faire le tour du monde. John Mangles
n' eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs.
Son premier soin fut d' abord d' agrandir ses soutes,
afin d' emporter la plus grande quantité possible de
charbon, car il est difficile de renouveler en route
les approvisionnements de combustible. Même
précaution fut prise pour les cambuses, et John
Mangles fit si bien qu' il emmagasina pour deux ans
de vivres ; l' argent ne lui manquait pas, et il en
eut même assez pour acheter un canon à pivot qui fut
établi sur le gaillard d' avant du

p39

yacht ; on ne savait pas ce qui arriverait, et il
est toujours bon de pouvoir lancer un boulet de
huit à une distance de quatre milles.
John Mangles, il faut le dire, s' y entendait ;
bien qu' il ne commandât qu' un yacht de plaisance,
il comptait parmi les meilleurs skippers de
Glasgow ; il avait trente ans, les traits un peu
rudes, mais indiquant le courage et la bonté.
C' était un enfant du château, que la famille
Glenarvan éleva et dont elle fit un excellent
marin. John Mangles donna souvent des preuves
d' habileté, d' énergie et de sang-froid dans
quelques-uns de ses voyages au long cours. Lorsque
lord Glenarvan lui offrit le commandement du
Duncan, il l' accepta de grand coeur, car il
aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle,
et cherchait, sans l' avoir rencontrée jusqu' alors,
l' occasion de se dévouer pour lui.
Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne
de toute confiance ; vingt-cinq hommes, en
comprenant le capitaine et le second composaient
l' équipage du Duncan ; tous appartenaient au
comté de Dumbarton ; tous, matelots éprouvés,
étaient fils des tenanciers de la famille et
formaient à bord un clan véritable de braves gens
auxquels ne manquait même pas le piper-bag
traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe
de bons sujets, heureux de leur métier, dévoués,
courageux, habiles dans le maniement des armes comme
à la manoeuvre

p40

d' un navire, et capables de le suivre dans les plus
hasardeuses expéditions. Quand l' équipage du
Duncan apprit où on le conduisait, il ne put
contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers
de Dumbarton se réveillèrent à ses enthousiastes
hurrahs.
John Mangles, tout en s' occupant d' arrimer et
d' approvisionner son navire, n' oublia pas
d' aménager les appartements de lord et de lady
Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut
préparer également les cabines des enfants du
capitaine Grant, car lady Helena n' avait pu
refuser à Mary la permission de la suivre à
bord du Duncan.
quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale
du yacht plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû
faire le métier de mousse, comme Nelson et
Franklin, il se serait embarqué sur le Duncan.
le moyen de résister à un pareil petit bonhomme !
On n' essaya pas. Il fallut même consentir " à lui
refuser " la qualité de passager, car, mousse, novice
ou matelot, il voulait servir. John Mangles fut
chargé de lui apprendre le métier de marin.
" bon, dit Robert, et qu' il ne m' épargne pas les
coups de martinet, si je ne marche pas droit !
-sois tranquille, mon garçon " , répondit Glenarvan
d' un air sérieux, et sans ajouter que l' usage du
chat à neuf queues était défendu, et, d' ailleurs,
parfaitement inutile à bord du Duncan.
pour compléter le rôle des passagers, il suffira de
nommer le major Mac Nabbs. Le major était un
homme âgé de cinquante ans, d' une figure calme et
régulière, qui allait où on lui disait d' aller,
une excellente et parfaite nature, modeste,
silencieux, paisible et doux ; toujours d' accord
sur n' importe quoi, avec n' importe qui, il ne
discutait rien, il ne se disputait pas, il ne
s' emportait point ; il montait du même pas l' escalier
de sa chambre à coucher ou le talus d' une courtine
battue en brèche,

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ne s' émouvant de rien au monde, ne se dérangeant
jamais, pas même pour un boulet de canon, et sans
doute il mourra sans avoir trouvé l' occasion de se
mettre en colère. Cet homme possédait au suprême
degré non seulement le vulgaire courage des champs
de bataille, cette bravoure physique uniquement due
à l' énergie musculaire, mais mieux encore, le
courage moral, c' est-à-dire la fermeté de l' âme.
S' il avait un défaut, c' était d' être absolument
écossais de la tête aux pieds, un calédonien pur
sang, un observateur entêté des vieilles coutumes
de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir
l' Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au
42 e régiment des Highland-Black-Watch, garde noire,
dont les compagnies étaient formées uniquement de
gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa qualité
de cousin des Glenarvan, demeurait au château de
Malcolm, et en sa qualité de major il trouva tout
naturel de prendre passage sur le Duncan.
tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par
des circonstances imprévues à accomplir un des plus
surprenants voyages des temps modernes. Depuis son
arrivée au steamboat-quay de Glasgow, il avait
monopolisé à son profit la curiosité publique ; une
foule considérable venait chaque jour le visiter ;
on ne s' intéressait qu' à lui, on ne parlait que de
lui, au grand déplaisir des autres capitaines du
port, entre autres du capitaine Burton, commandant
le Scotia, un magnifique steamer amarré auprès
du Duncan, et en partance pour Calcutta.
Le Scotia, vu sa taille, avait le droit de
considérer le Duncan comme un simple fly-boat.
Cependant tout

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l' intérêt se concentrait sur le yacht de lord
Glenarvan, et s' accroissait de jour en jour.
En effet, le moment du départ approchait, John
Mangles s' était montré habile et expéditif. Un
mois après ses essais dans le golfe de la Clyde,
le Duncan, arrimé, approvisionné, aménagé,
pouvait prendre la mer. Le départ fut fixé au
25 août, ce qui permettait au yacht d' arriver vers
le commencement du printemps des latitudes australes.
Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu,
n' avait pas été sans recevoir quelques observations
sur les fatigues et les dangers du voyage ; mais il
n' en tint aucun compte, et il se disposa à quitter
Malcolm-Castle. D' ailleurs, beaucoup le blâmaient
qui l' admiraient sincèrement. Puis, l' opinion publique
se déclara franchement pour le lord écossais, et
tous les journaux, à l' exception des " organes du
gouvernement " , blâmèrent unanimement la conduite des
commissaires de l' amirauté dans cette affaire. Au
surplus, lord Glenarvan fut insensible au blâme
comme à l' éloge : il faisait son devoir, et se souciait
peu du reste.
Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac
Nabbs, Mary et Robert Grant, Mr Olbinett, le
steward du yacht, et sa femme Mrs Olbinett, attachée
au service de lady Glenarvan, quittèrent
Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants
adieux des serviteurs de la famille. Quelques heures
plus tard, ils étaient installés à bord. La population
de Glasgow accueillit avec une sympathique
admiration lady Helena, la jeune et courageuse
femme qui renonçait aux tranquilles plaisirs d' une
vie opulente et volait au secours des naufragés.
Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme
occupaient dans la dunette tout l' arrière du
Duncan ; ils se composaient de deux chambres à
coucher, d' un salon et de deux cabinets de toilette ;
puis il y avait un carré commun, entouré de six
cabines, dont cinq étaient occupées par Mary et
Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett,

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et le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John
Mangles et de Tom Austin, elles se trouvaient
situées en retour et s' ouvraient sur le tillac.
L' équipage était logé dans l' entrepont, et fort à
son aise, car le yacht n' emportait d' autre cargaison
que son charbon, ses vivres et des armes. La place
n' avait donc pas manqué à John Mangles pour les
aménagements intérieurs, et il en avait habilement
profité.
Le Duncan devait partir dans la nuit du 24 au
25 août, à la marée descendante de trois heures du
matin. Mais, auparavant, la population de Glasgow
fut témoin d' une cérémonie touchante. à huit heures
du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l' équipage
entier, depuis les chauffeurs jusqu' au capitaine,
tous ceux qui devaient prendre part à ce voyage de
dévouement, abandonnèrent le yacht et se rendirent
à saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.
Cette antique église restée intacte au milieu des
ruines causées par la réforme et si merveilleusement
décrite par Walter Scott, reçut sous ses voûtes
massives les passagers et les marins du Duncan.
une foule immense les accompagnait. Là, dans la
grande nef, pleine de tombes comme un cimetière, le
révérend Morton implora les bénédictions du ciel et
mit l' expédition sous la garde de la providence. Il
y eut un moment où la voix de Mary Grant s' éleva
dans la vieille église. La jeune fille priait pour
ses bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces
larmes de la reconnaissance. Puis, l' assemblée se
retira sous l' empire d' une émotion profonde. à onze
heures, chacun était rentré à bord. John Mangles
et l' équipage s' occupaient des derniers préparatifs.
à minuit, les feux furent allumés ; le capitaine
donna l' ordre de les pousser activement, et bientôt
des torrents de fumée noire se mêlèrent aux brumes de
la nuit. Les voiles du Duncan avaient été
soigneusement renfermées dans l' étui de toile qui
servait à les garantir des souillures du charbon, car
le vent soufflait du sud-ouest et ne pouvait
favoriser la marche du navire.

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à deux heures, le Duncan commença à frémir
sous la trépidation de ses chaudières ; le manomètre
marqua une pression de quatre atmosphères ; la vapeur
réchauffée siffla par les soupapes ; la marée était
étale ; le jour permettait déjà de reconnaître les
passes de la Clyde entre les balises et les
biggings dont les fanaux s' effaçaient peu à peu
devant l' aube naissante. Il n' y avait plus qu' à
partir.
John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui
monta aussitôt sur le pont.
Bientôt le jusant se fit sentir ; le Duncan
lança dans les airs de vigoureux coups de sifflet,
largua ses amarres, et se dégagea des navires
environnants ; l' hélice fut mise en mouvement et
poussa le yacht dans le chenal de la rivière.
John n' avait pas pris de pilote ; il connaissait
admirablement les passes de la Clyde, et nul
pratique n' eût mieux manoeuvré à son bord. Le yacht
évoluait sur un signe de lui : de la main droite il
commandait à la machine ; de la main gauche, au
gouvernail, silencieusement et sûrement. Bientôt les
dernières usines firent place aux villas élevées çà
et là sur les collines riveraines, et les bruits de la
ville s' éteignirent dans l' éloignement.
Une heure après le Duncan rasa les rochers de
Dumbarton ; deux heures plus tard, il était dans le
golfe de la Clyde ; à six heures du matin, il
doublait le mull de Cantyre, sortait du canal du
nord, et voguait en plein océan.

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chapitre vi le passager de la cabine numéro six
pendant cette première journée de navigation, la mer
fut assez houleuse, et le vent fraîchit vers le
soir ; le Duncan était fort secoué ; aussi les
dames ne parurent-elles pas sur la dunette ; elles
restèrent couchées dans leurs cabines, et firent
bien.
Mais le lendemain le vent tourna d' un point ; le
capitaine John établit la misaine, la brigantine
et le petit hunier ; le Duncan, mieux appuyé
sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de
roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant
purent dès l' aube rejoindre sur le pont lord
Glenarvan, le major et le capitaine. Le lever du
soleil fut magnifique. L' astre du jour, semblable à
un disque de métal doré par les procédés Ruolz,
sortait de l' océan comme d' un immense bain voltaïque.
Le Duncan glissait au milieu d' une irradiation
splendide, et l' on eût vraiment dit que ses voiles se
tendaient sous l' effort des rayons du soleil.
Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse
contemplation à cette apparition de l' astre radieux.
" quel admirable spectacle ! Dit enfin lady Helena.
Voilà le début d' une belle journée. Puisse le vent
ne point se montrer contraire et favoriser la marche
du Duncan.
-il serait impossible d' en désirer un meilleur, ma
chère Helena, répondit lord Glenarvan, et nous
n' avons pas à nous plaindre de ce commencement de
voyage.

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-la traversée sera-t-elle longue, mon cher
Edward ?
-c' est au capitaine John de nous répondre, dit
Glenarvan. Marchons-nous bien ? êtes-vous satisfait
de votre navire, John ?
-très satisfait, votre honneur, répliqua John ;
c' est un merveilleux bâtiment, et un marin aime à le
sentir sous ses pieds. Jamais coque et machine ne
furent mieux en rapport ; aussi, vous voyez comme
le sillage du yacht est plat, et combien il se
dérobe aisément à la vague. Nous marchons à raison
de dix-sept milles à l' heure. Si cette rapidité se
soutient, nous couperons la ligne dans dix jours, et
avant cinq semaines nous aurons doublé le cap Horn.
-vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant
cinq semaines !
-oui, madame, répondit la jeune fille, j' entends, et
mon coeur a battu bien fort aux paroles du capitaine.
-et cette navigation, miss Mary, demanda lord
Glenarvan, comment la supportez-vous ?
-assez bien, mylord, et sans éprouver trop de
désagréments. D' ailleurs, je m' y ferai vite.
-et notre jeune Robert ?
-oh ! Robert, répondit John Mangles, quand il
n' est pas fourré dans la machine, il est juché à la
pomme des mâts. Je vous le donne pour un garçon qui
se moque du mal de mer. Et tenez ! Le voyez-vous ? "
sur un geste du capitaine, tous les regards se
portèrent vers le mât de misaine, et chacun put
apercevoir Robert suspendu aux balancines du petit
perroquet à cent pieds en l' air. Mary ne put
retenir un mouvement.
" oh ! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je
réponds de lui, et je vous promets de présenter
avant peu un fameux luron au capitaine Grant, car
nous le retrouverons, ce digne capitaine !
-le ciel vous entende, Monsieur John, répondit
la jeune fille.
-ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a
dans

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tout ceci quelque chose de providentiel qui doit
nous donner bon espoir. Nous n' allons pas, on nous
mène. Nous ne cherchons pas, on nous conduit. Et
puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service
d' une si belle cause. Non seulement nous réussirons
dans notre entreprise, mais elle s' accomplira sans
difficultés. J' ai promis à lady Helena un voyage
d' agrément, et je me trompe fort, ou je tiendrai ma
parole.
-Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur
des hommes.
-non point, mais j' ai le meilleur des équipages sur
le meilleur des navires. Est-ce que vous ne
l' admirez pas notre Duncan, miss Mary ?
-au contraire, mylord, répondit la jeune fille, je
l' admire et en véritable connaisseuse.
-ah ! Vraiment !
-j' ai joué tout enfant sur les navires de mon père ;
il aurait dû faire de moi un marin, et s' il le
fallait, je ne serais peut-être pas embarrassée de
prendre un ris ou de tresser une garcette.
-eh ! Miss, que dites-vous là ? S' écria John
Mangles.
-si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan,
vous allez vous faire un grand ami du capitaine
John, car il ne conçoit rien au monde qui vaille
l' état de marin ! Il n' en voit pas d' autre, même
pour une femme ! N' est-il pas vrai, John ?
-sans doute, votre honneur, répondit le jeune
capitaine, et j' avoue cependant que miss Grant est
mieux à sa place sur la dunette qu' à serrer une
voile de perroquet ; mais je n' en suis pas moins
flatté de l' entendre parler ainsi.
-et surtout quand elle admire le Duncan,
répliqua Glenarvan.
-qui le mérite bien, répondit John.
-ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si
fier de votre yacht, vous me donnez envie de le
visiter jusqu' à

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fond de cale, et de voir comment nos braves
matelots sont installés dans l' entrepont.
-admirablement, répondit John ; ils sont là
comme chez eux.
-et ils sont véritablement chez eux, ma chère
Helena, répondit lord Glenarvan. Ce yacht est
une portion de notre vieille Calédonie ! C' est un
morceau détaché du comté de Dumbarton qui vogue
par grâce spéciale, de telle sorte que nous
n' avons pas quitté notre pays ! Le Duncan,
c' est le château de Malcolm, et l' océan, c' est
le lac Lomond.
-eh bien, mon cher Edward, faites-nous les
honneurs du château, répondit lady Helena.
-à vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais
auparavant laissez-moi prévenir Olbinett. "
le steward du yacht était un excellent maître
d' hôtel, un écossais qui aurait mérité d' être
français pour son importance ; d' ailleurs,
remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence.
Il se rendit aux ordres de son maître.
" Olbinett, nous allons faire un tour avant
déjeuner, dit Glenarvan, comme s' il se fût agi
d' une promenade à Tarbet ou au lac Katrine ;
j' espère que nous trouverons la table servie à
notre retour. "
Olbinett s' inclina gravement.
" nous accompagnez-vous, major ? Dit lady Helena.
-si vous l' ordonnez, répondit Mac Nabbs.
-oh ! Fit lord Glenarvan, le major est absorbé
dans les fumées de son cigare ; il ne faut pas l' en
arracher ; car je vous le donne pour un intrépide
fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en
dormant. "
le major fit un signe d' assentiment, et les hôtes de
lord Glenarvan descendirent dans l' entrepont.
Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même,
selon son habitude, mais sans jamais se contrarier,
s' enveloppa de nuages plus épais ; il restait
immobile, et regardait à l' arrière le sillage du
yacht. Après quelques

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minutes, d' une muette contemplation, il se retourna
et se vit en face d' un nouveau personnage. Si
quelque chose avait pu le surprendre, le major eût
été surpris de cette rencontre, car ce passager lui
était absolument inconnu.
Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir
quarante ans ; il ressemblait à un long clou à
grosse tête ; sa tête, en effet, était large et
forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche
grande, son menton fortement busqué. Quant à ses
yeux, ils se dissimulaient derrière d' énormes
lunettes rondes et son regard semblait avoir cette
indécision particulière aux nyctalopes. Sa physionomie
annonçait un homme intelligent et gai ; il n' avait
pas l' air rébarbatif de ces graves personnages qui
ne rient jamais, par principe, et dont la nullité
se couvre d' un masque sérieux. Loin de là. Le
laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu
démontraient clairement qu' il savait prendre les
hommes et les choses par leur bon côté. Mais sans
qu' il eût encore parlé, on le sentait parleur, et
distrait surtout, à la façon des gens qui ne voient
pas ce qu' ils regardent, et qui n' entendent pas ce
qu' ils écoutent. Il était coiffé d' une casquette de
voyage, chaussé de fortes bottines jaunes et de
guêtres de cuir, vêtu d' un pantalon de velours marron
et d' une jaquette de même étoffe, dont les poches
innombrables semblaient bourrées de calepins,
d' agendas, de carnets, de portefeuilles, et de mille
objets aussi embarrassants qu' inutiles, sans parler
d' une longue-vue qu' il portait en bandoulière.
L' agitation de cet inconnu contrastait singulièrement
avec la placidité du major ; il tournait autour de
mac Nabbs, il le regardait, il l' interrogeait des
yeux, sans que celui-ci s' inquiétât de savoir d' où
il venait, où il allait, pourquoi il se trouvait à
bord du Duncan.
quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives

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déjouées par l' indifférence du major, il saisit sa
longue-vue, qui dans son plus grand développement
mesurait quatre pieds de longueur, et, immobile, les
jambes écartées, semblable au poteau d' une grande
route, il braqua son instrument sur cette ligne où
le ciel et l' eau se confondaient dans un même
horizon ; après cinq minutes d' examen, il abaissa sa
longue-vue, et, la posant sur le pont, il s' appuya
dessus comme il eût fait d' une canne ; mais aussitôt
les compartiments de la lunette glissèrent l' un sur
l' autre, elle rentra en elle-même, et le nouveau
passager, auquel le point d' appui manqua subitement,
faillit s' étaler au pied du grand mât.
Tout autre eût au moins souri à la place du major.
Le major ne sourcilla pas. L' inconnu prit alors son
parti.
" steward ! " cria-t-il, avec un accent qui dénotait
un étranger.
Et il attendit. Personne ne parut.
" steward ! " répéta-t-il d' une voix plus forte.
Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la
cuisine située sous le gaillard d' avant. Quel fut
son étonnement de s' entendre ainsi interpellé par ce
grand individu qu' il ne connaissait pas ?
" d' où vient ce personnage ? Se dit-il. Un ami de
lord Glenarvan ? C' est impossible. "
cependant il monta sur la dunette, et s' approcha de
l' étranger.
" vous êtes le steward du bâtiment ? Lui demanda
celui-ci.
-oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n' ai
pas l' honneur...
-je suis le passager de la cabine numéro six.
-numéro six ? Répéta le steward.
-sans doute. Et vous vous nommez ? ...
-Olbinett.
-eh bien ! Olbinett, mon ami, répondit l' étranger
de la cabine numéro six, il faut penser au déjeuner,
et vivement. Voilà trente-six heures que je n' ai
mangé, ou

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plutôt trente-six heures que je n' ai que dormi, ce
qui est pardonnable à un homme venu tout d' une
traite de Paris à Glasgow. à quelle heure
déjeune-t-on, s' il vous plaît ?
-à neuf heures " , répondit machinalement Olbinett.
L' étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne
laissa pas de prendre un temps long, car il ne la
trouva qu' à sa neuvième poche.
" bon, fit-il, il n' est pas encore huit heures. Eh
bien, alors, Olbinett, un biscuit et un verre de
sherry pour attendre, car je tombe d' inanition. "
Olbinett écoutait sans comprendre ; d' ailleurs
l' inconnu parlait toujours et passait d' un sujet à un
autre avec une extrême volubilité.
" eh bien, dit-il, et le capitaine ? Le capitaine
n' est pas encore levé ! Et le second ? Que fait-il
le second ? Est-ce qu' il dort aussi ? Le temps est
beau, heureusement, le vent favorable, et le navire
marche tout seul. "
précisément, et comme il parlait ainsi, John
Mangles parut à l' escalier de la dunette.
" voici le capitaine, dit Olbinett.
-ah ! Enchanté, s' écria l' inconnu, enchanté,
capitaine Burton, de faire votre connaissance ! "
si quelqu' un fut stupéfait,

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ce fut à coup sûr John Mangles, non moins de
s' entendre appeler " capitaine Burton " que de voir
cet étranger à son bord.
L' autre continuait de plus belle :
" permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si
je ne l' ai pas fait avant-hier soir, c' est qu' au
moment d' un départ il ne faut gêner personne. Mais
aujourd' hui, capitaine, je suis véritablement
heureux d' entrer en relation avec vous. "
John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant
tantôt Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.
" maintenant, reprit celui-ci, la présentation est
faite, mon cher capitaine, et nous voilà de vieux
amis. Causons donc, et dites-moi si vous êtes
content du Scotia ?
-qu' entendez-vous par le Scotia ? dit enfin
John Mangles.
-mais le Scotia qui nous porte, un bon navire
dont on m' a vanté les qualités physiques non moins
que les qualités morales de son commandant, le brave
capitaine Burton. Seriez-vous parent du grand voyageur
africain de ce nom ? Un homme audacieux. Mes
compliments, alors !
-monsieur, reprit John Mangles, non seulement je
ne suis pas parent du voyageur Burton, mais je ne suis
même pas le capitaine Burton.
-ah ! Fit l' inconnu, c' est donc au second du
Scotia, Mr Burdness, que je m' adresse en ce
moment ?
-Mr Burdness ? " répondit John Mangles qui
commençait à soupçonner la vérité. Seulement,
avait-il affaire à un fou ou à un étourdi ? Cela
faisait question dans son esprit, et il allait
s' expliquer catégoriquement, quand lord Glenarvan,
sa femme et miss Grant remontèrent sur le pont.
L' étranger les aperçut, et s' écria :
" ah ! Des passagers ! Des passagères ! Parfait.
J' espère, Monsieur Burdness, que vous allez me
présenter... "
et s' avançant avec une parfaite aisance, sans
attendre l' intervention de John Mangles :

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" madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady
Helena, monsieur... ajouta-t-il en s' adressant à
lord Glenarvan.
-lord Glenarvan, dit John Mangles.
-mylord, reprit alors l' inconnu, je vous demande
pardon de me présenter moi-même ; mais, à la mer, il
faut bien se relâcher un peu de l' étiquette ;
j' espère que nous ferons rapidement connaissance,
et que dans la compagnie de ces dames la traversée
du Scotia nous paraîtra aussi courte
qu' agréable. "
lady Helena et miss Grant n' auraient pu trouver un
seul mot à répondre. Elles ne comprenaient rien à la
présence de cet intrus sur la dunette du
Duncan.
" monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je
l' honneur de parler ?
-à Jacques-éliacin-François-Marie Paganel,
secrétaire de la société de géographie de Paris,
membre correspondant des sociétés de Berlin, de
Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres,
de Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre
honoraire de l' institut royal géographique et
ethnographique des Indes orientales, qui, après
avoir passé vingt ans de sa vie à faire de
la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la
science militante, et se dirige vers l' Inde pour
y relier entre eux les travaux des grands
voyageurs. "

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chapitre vii d' où vient et où va Jacques
Paganel

le secrétaire de la société de géographie devait
être un aimable personnage, car tout cela fut dit
avec beaucoup de grâce. Lord Glenarvan, d' ailleurs,
savait parfaitement à qui il avait affaire ; le nom
et le mérite de Jacques Paganel lui étaient
parfaitement connus ; ses travaux géographiques,
ses rapports sur les découvertes modernes insérés
aux bulletins de la société, sa correspondance avec
le monde entier, en faisaient l' un des savants les
plus distingués de la France. Aussi Glenarvan
tendit cordialement la main à son hôte inattendu.
" et maintenant que nos présentations sont faites,
ajouta-t-il, voulez-vous me permettre, Monsieur
Paganel, de vous adresser une question ?
-vingt questions, mylord, répondit Jacques
Paganel ; ce sera toujours un plaisir pour moi de
m' entretenir avec vous.
-c' est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord
de ce navire ?
-oui, mylord, avant-hier soir, à huit heures. J' ai
sauté du caledonian-railway dans un cab, et du cab
dans le Scotia, où j' avais fait retenir de
Paris la cabine numéro six. La nuit était sombre.
Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué
par trente heures de route, et sachant que pour
éviter le mal de mer c' est une précaution bonne à
prendre de se coucher en arrivant et de ne pas
bouger de son cadre pendant les premiers jours
de la traversée, je me suis mis au lit incontinent,
et j' ai

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consciencieusement dormi pendant trente-six heures,
je vous prie de le croire. "
les auditeurs de Jacques Paganel savaient
désormais à quoi s' en tenir sur sa présence à bord.
Le voyageur français, se trompant de navire, s' était
embarqué pendant que l' équipage du Duncan
assistait à la cérémonie de saint-Mungo. Tout
s' expliquait. Mais qu' allait dire le savant
géographe, lorsqu' il apprendrait le nom et la
destination du navire sur lequel il avait pris
passage ? " ainsi, Monsieur Paganel, dit
Glenarvan, c' est Calcutta que vous avez choisi
pour point de départ de vos voyages ?
-oui, mylord. Voir l' Inde est une idée que j' ai
caressée pendant toute ma vie. C' est mon plus beau
rêve qui va se réaliser enfin dans la patrie des
éléphants et des taugs.
-alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait
point indifférent de visiter un autre pays ?
-non, mylord, cela me serait désagréable, car j' ai
des recommandations pour lord Sommerset, le
gouverneur général des indes, et une mission de la
société de géographie que je tiens à remplir.
-ah ! Vous avez une mission ?
-oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont
le programme a été rédigé par mon savant ami et
collègue M Vivien De Saint-Martin. Il s' agit,
en effet, de s' élancer sur les traces des frères
Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb,
d' Hodgson, des missionnaires Huc et Gabet, de
Moorcroft, de M Jules Remy, et de tant d' autres
voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le
missionnaire Krick a malheureusement échoué en
1846 ; en un mot, reconnaître le cours du
Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet pendant
un espace de quinze cents kilomètres, en longeant
la base septentrionale de l' Himalaya, et savoir
enfin si cette rivière ne se joint pas au
Brahmapoutre dans le nord-est de l' Assam. La
médaille d' or, mylord, est assurée au voyageur qui
parviendra

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à réaliser ainsi l' un des plus vifs desiderata
de la géographie des Indes. "
Paganel était magnifique. Il parlait avec une
animation superbe. Il se laissait emporter sur les
ailes rapides de l' imagination. Il eût été aussi
impossible de l' arrêter que le Rhin aux chutes de
Schaffouse.
" monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan,
après un instant de silence, c' est là certainement
un beau voyage et dont la science vous sera fort
reconnaissante ; mais je ne veux pas prolonger plus
longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins,
vous devez renoncer au plaisir de visiter les Indes.
-y renoncer ! Et pourquoi ?
-parce que vous tournez le dos à la péninsule
indienne.
-comment ! Le capitaine Burton...
-je ne suis pas le capitaine Burton, répondit
John Mangles.
-mais le Scotia ?
-mais ce navire n' est pas le Scotia ! "
l' étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.
Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours
sérieux, lady Helena et Mary Grant, dont les
traits exprimaient un sympathique chagrin, John
Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait
pas ; puis, levant les épaules et ramenant ses
lunettes de son front à ses yeux :
" quelle plaisanterie ! " s' écria-t-il.
Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du
gouvernail qui portait ces deux mots en exergue :
Duncan
Glasgow

" le Duncan ! le Duncan ! " fit-il en
poussant un véritable cri de désespoir !
Puis, dégringolant l' escalier de la dunette, il se
précipita vers sa cabine.
Dès que l' infortuné savant eut disparu, personne à

p57

bord, sauf le major, ne put garder son sérieux, et
le rire gagna jusqu' aux matelots. Se tromper de
railway ! Bon ! Prendre le train d' édimbourg pour
celui de Dumbarton. Passe encore ! Mais se tromper
de navire, et voguer vers le Chili quand on veut
aller aux Indes, c' est là le fait d' une haute
distraction.
" au surplus, cela ne m' étonne pas de la part de
Jacques Paganel, dit Glenarvan ; il est fort cité
pour de pareilles mésaventures. Un jour, il a publié
une célèbre carte d' Amérique, dans laquelle il
avait mis le Japon. Cela ne l' empêche pas d' être un
savant distingué, et l' un des meilleurs géographes
de France.
-mais qu' allons-nous faire de ce pauvre monsieur ?
Dit lady Helena. Nous ne pouvons l' emmener en
Patagonie.
-pourquoi non ? Répondit gravement Mac Nabbs ;
nous ne sommes pas responsables de ses distractions.
Supposez qu' il soit dans un train de chemin de fer,
le ferait-il arrêter ?
-non, mais il descendrait à la station prochaine,
reprit lady Helena.
-eh bien, dit Glenarvan, c' est ce qu' il pourra
faire, si cela lui plaît, à notre prochaine relâche. "
en ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait
sur la dunette, après s' être assuré de la présence de
ses bagages à bord. Il répétait incessamment ces
mots malencontreux ; le Duncan ! le Duncan !
il n' en eût pas trouvé d' autres dans son
vocabulaire. Il allait et venait, examinant la
mâture du yacht, et interrogeant le muet horizon
de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord
Glenarvan :
" et ce Duncan va ? ... dit-il.
-en Amérique, Monsieur Paganel.
-et plus spécialement ? ...
-à Concepcion.
-au Chili ! Au Chili ! S' écria l' infortuné
géographe. Et ma mission des Indes ! Mais que vont
dire M De

p58

Quatrefages, le président de la commission
centrale ! Et M D' Avezac ! Et M Cortambert !
Et M Vivien De Saint-Martin ! Comment me
représenter aux séances de la société !
-voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan,
ne vous désespérez pas. Tout peut s' arranger, et
vous n' aurez subi qu' un retard relativement de
peu d' importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou vous
attendra toujours dans les montagnes du Tibet.
Nous relâcherons bientôt à Madère, et là vous
trouverez un navire qui vous ramènera en Europe.
-je vous remercie, mylord, il faudra bien se
résigner. Mais, on peut le dire, voilà une aventure
extraordinaire, et il n' y a qu' à moi que ces choses
arrivent. Et ma cabine qui est retenue à bord du
Scotia !
-ah ! Quant au Scotia, je vous engage à y
renoncer provisoirement.
-mais, dit Paganel, après avoir examiné de
nouveau le navire, le Duncan est un yacht de
plaisance ?
-oui, monsieur, répondit John Mangles, et il
appartient à son honneur lord Glenarvan.
-qui vous prie d' user largement de son hospitalité,
dit Glenarvan.
-mille grâces, mylord, répondit Paganel ; je suis
vraiment sensible à votre courtoisie ; mais
permettez-moi une simple observation : c' est un
beau pays que l' Inde ; il offre aux voyageurs des
surprises merveilleuses ; les dames ne le
connaissent pas sans doute... eh bien, l' homme de
la barre n' aurait qu' à donner un tour de roue,
et le yacht le Duncan voguerait aussi
facilement vers Calcutta que vers Concepcion ;
or, puisqu' il fait un voyage d' agrément... "
les hochements de tête qui accueillirent la
proposition de Paganel ne lui permirent pas d' en
continuer le développement. Il s' arrêta court.
" Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s' il ne
s' agissait que d' un voyage d' agrément, je vous
répondrais :

p59

allons tous ensemble aux grandes-Indes, et lord
Glenarvan ne me désapprouverait pas. Mais le
Duncan va rapatrier des naufragés abandonnés
sur la côte de la Patagonie, et il ne peut changer
une si humaine destination... "
en quelques minutes, le voyageur français fut mis au
courant de la situation ; il apprit, non sans
émotion, la providentielle rencontre des documents,
l' histoire du capitaine Grant, la généreuse
proposition de lady Helena.
" madame, dit-il, permettez-moi d' admirer votre
conduite en tout ceci, et de l' admirer sans réserve.
Que votre yacht continue sa route, je me reprocherais
de le retarder d' un seul jour.
-voulez-vous donc vous associer à nos recherches ?
Demanda lady Helena.
-c' est impossible, madame, il faut que je remplisse
ma mission. Je débarquerai à votre prochaine
relâche...
-à Madère alors, dit John Mangles.
-à Madère, soit. Je ne serai qu' à cent quatre-vingts
lieues de Lisbonne, et j' attendrai là des moyens
de transport.
-eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il
sera fait suivant votre désir, et pour mon compte,
je suis heureux de pouvoir vous offrir pendant
quelques jours l' hospitalité à mon bord.
Puissiez-vous ne pas trop vous ennuyer dans notre
compagnie !
-oh ! Mylord, s' écria le savant, je suis encore
trop heureux de m' être trompé d' une si agréable
façon ! Néanmoins, c' est une situation fort
ridicule que celle d' un homme qui s' embarque pour
les Indes et fait voile pour l' Amérique ! "
malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit
son parti d' un retard qu' il ne pouvait empêcher.
Il se montra aimable, gai et même distrait ; il
enchanta les dames par sa bonne humeur ; avant
la fin de la journée, il était l' ami de tout le
monde. Sur sa demande, le fameux

p60

document lui fut communiqué. Il l' étudia avec soin,
longuement, minutieusement. Aucune autre
interprétation ne lui parut possible. Mary Grant
et son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt.
Il leur donna bon espoir. Sa façon d' entrevoir les
événements et le succès indiscutable qu' il prédit au
Duncan arrachèrent un sourire à la jeune
fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait
lancé à la recherche du capitaine Grant !
En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit
qu' elle était fille de William Tuffnel, ce fut une
explosion d' interjections admiratives. Il avait
connu son père. Quel savant audacieux ! Que de
lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel
fut membre correspondant de la société ! C' était
lui, lui-même, qui l' avait présenté avec
M Malte-Brun ! Quelle rencontre, et quel plaisir
de voyager avec la fille de William Tuffnel !
Finalement, il demanda à lady Helena la
permission de l' embrasser. à quoi consentit lady
Glenarvan quoique de fût peut-être un peu
" improper " .

p61

chapitre viii un brave homme de plus à bord du
" Duncan "

cependant le yacht, favorisé par les courants du
nord de l' Afrique, marchait rapidement vers
l' équateur. Le 30 août, on eut connaissance du
groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa
promesse, offrit à son nouvel hôte de relâcher
pour le mettre à terre.
" mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point
de cérémonies avec vous. Avant mon arrivée à bord,
aviez-vous l' intention de vous arrêter à Madère ?
-non, dit Glenarvan.
-eh bien, permettez-moi de mettre à profit les
conséquences de ma malencontreuse distraction.
Madère est une île trop connue. Elle n' offre
plus rien d' intéressant à un géographe. On a tout
dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d' ailleurs,
en pleine décadence au point de vue de la viticulture.
Imaginez-vous qu' il n' y a plus de vignes à
Madère ! La récolte de vin qui, en 1813, s' élevait
à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à
deux mille six cent soixante-neuf. Aujourd' hui,
elle ne va pas à cinq cents ! C' est un affligeant
spectacle. Si donc il vous est indifférent de
relâcher aux Canaries ? ...
-relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela
ne nous écarte pas de notre route.
-je le sais, mon cher lord. Aux Canaries,
voyez-vous, il y a trois groupes à étudier, sans
parler du pic de Ténériffe, que j' ai toujours
désiré voir. C' est une

p62

occasion. J' en profite, et, en attendant le
passage d' un navire qui me ramène en Europe, je
ferai l' ascension de cette montagne célèbre.
-comme il vous plaira, mon cher Paganel " ,
répondit lord Glenarvan, qui ne put s' empêcher
de sourire.
Et il avait raison de sourire.
Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux
cent cinquante milles à peine séparent les deux
groupes, distance insignifiante pour un aussi bon
marcheur que le Duncan.
le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et
Paganel se promenaient sur la dunette. Le français
pressait son compagnon de vives questions sur le
Chili ; tout à coup le capitaine l' interrompit, et
montrant dans le sud un point de l' horizon :
" Monsieur Paganel ? Dit-il.
-mon cher capitaine, répondit le savant.
-veuillez porter vos regards de ce côté. Ne
voyez-vous rien ?
-rien.
-vous ne regardez pas où il faut. Ce n' est pas à
l' horizon, mais au-dessus, dans les nuages.
-dans les nuages ? J' ai beau chercher...
-tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.
-je ne vois rien.
-c' est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu' il en
soit, et bien que nous en soyons à quarante milles,
vous m' entendez, le pic de Ténériffe est
parfaitement visible au-dessus de l' horizon. "
que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à
l' évidence quelques heures plus tard, à moins de
s' avouer aveugle.
" vous l' apercevez enfin ? Lui dit John Mangles.
-oui, oui, parfaitement, répondit Paganel ; et
c' est là, ajouta-t-il d' un ton dédaigneux, c' est
là ce qu' on appelle le pic de Ténériffe ?

p63

-lui-même.
-il paraît avoir une hauteur assez médiocre.
-cependant il est élevé de onze mille pieds
au-dessus du niveau de la mer.
-cela ne vaut pas le Mont Blanc.
-c' est possible, mais quand il s' agira de le
gravir, vous le trouverez peut-être suffisamment
élevé.
-oh ! Le gravir ! Le gravir, mon cher capitaine,
à quoi bon, je vous prie, après Mm De Humboldt
et Bonplan ? Un grand génie, ce Humboldt ! Il a
fait l' ascension de cette montagne ; il en a donné
une description qui ne laisse rien à désirer ; il
en a reconnu les cinq zones : la zone des vins,
la zone des lauriers, la zone des pins, la zone
des bruyères alpines, et enfin la zone de la
stérilité. C' est au sommet du piton même qu' il a
posé le pied, et là, il n' avait même pas la place
de s' asseoir. Du haut de la montagne, sa vue
embrassait un espace égal au quart de l' Espagne.
Puis il a visité le volcan jusque dans ses
entrailles, et il a atteint le fond de son cratère
éteint. Que voulez-vous que je fasse après ce
grand homme, je vous le demande ?
-en effet, répondit John Mangles, il ne reste
plus rien à glaner. C' est fâcheux, car vous vous
ennuierez fort à attendre un navire dans le port de
Ténériffe. Il n' y a pas là beaucoup de distractions
à espérer.
-excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais,
mon cher Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert
n' offrent pas des points de relâche importants ?
-si vraiment. Rien de plus facile que de s' embarquer
à Villa-Praïa.
-sans parler d' un avantage qui n' est point à
dédaigner, répliqua Paganel, c' est que les îles du
Cap-Vert sont peu éloignées du Sénégal, où je
trouverai des compatriotes. Je sais bien que l' on
dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage,
malsain ; mais tout est curieux à l' oeil du
géographe. Voir est une science. Il y a des gens
qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec

p64

autant d' intelligence qu' un crustacé. Croyez bien
que je ne suis pas de leur école.
-à votre aise, monsieur Paganel, répondit John
Mangles ; je suis certain que la science
géographique gagnera à votre séjour dans les îles
du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher
pour faire du charbon. Votre débarquement ne nous
causera donc aucun retard. "
cela dit, le capitaine donna la route de manière à
passer dans l' ouest des Canaries ; le célèbre pic
fut laissé sur bâbord, et le Duncan,
continuant sa marche rapide, coupa le tropique du
Cancer le 2 septembre, à cinq heures du matin.
Le temps vint alors à changer. C' était l' atmosphère
humide et pesante de la saison des pluies, " le
tempo das aguas " , suivant l' expression espagnole,
saison pénible aux voyageurs, mais utile aux
habitants des îles africaines, qui manquent d' arbres,
et conséquemment qui manquent d' eau. La mer, très
houleuse, empêcha les passagers de se tenir sur le
pont ; mais les conversations du carré n' en furent
pas moins fort animées.
Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses
bagages pour son prochain débarquement. Le
Duncan évoluait entre les îles du Cap-Vert ;
il passa devant l' île du sel, véritable tombe de
sable, infertile et désolée ; après avoir longé de
vastes bancs de corail, il laissa par le travers
l' île Saint-Jacques, traversée du nord au midi par
une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux
mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie
de Villa-Praïa, et mouilla bientôt devant la ville
par huit brasses de fond. Le temps était affreux
et le ressac excessivement violent, bien que la
baie fût abritée contre les vents du large. La pluie
tombait à torrents et permettait à peine de voir la
ville, élevée sur une plaine en forme de terrasse qui
s' appuyait à des contreforts de roches volcaniques
hauts de trois cents pieds. L' aspect de l' île à
travers cet épais rideau de pluie était navrant.
Lady Helena ne put donner suite à son projet de
visiter

p65

la ville ; l' embarquement du charbon ne se faisait
pas sans de grandes difficultés. Les passagers du
Duncan se virent donc consignés sous la dunette,
pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux
dans une inexprimable confusion. La question du
temps fut naturellement à l' ordre du jour dans les
conversations du bord. Chacun dit son mot, sauf le
major, qui eût assisté au déluge universel avec
une indifférence complète. Paganel allait et
venait en hochant la tête.
" c' est un fait exprès, disait-il.
-il est certain, répondit Glenarvan, que les
éléments se déclarent contre vous.
-j' en aurai pourtant raison.
-vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit
lady Helena.
-moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que
pour mes bagages et mes instruments. Tout sera
perdu.
-il n' y a que le débarquement à redouter, reprit
Glenarvan. Une fois à Villa-Praïa, vous ne serez
pas trop mal logé ; peu proprement, par exemple :
en compagnie de singes et de porcs dont les relations
ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n' y
regarde pas de si près. D' abord il faut espérer que
dans sept ou huit mois vous pourrez vous embarquer
pour l' Europe.
-sept ou huit mois ! S' écria Paganel.
-au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très
fréquentées des navires pendant la saison des pluies.
Mais vous pourrez employer votre temps d' une façon
utile. Cet archipel est encore peu connu ; en
topographie, en climatologie, en ethnographie,
en hypsométrie, il y a beaucoup à faire.
-vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady
Helena.
-il n' y en a pas, madame, répondit Paganel.
-eh bien, des rivières ?
-il n' y en a pas non plus.
-des cours d' eau alors ?

p66

-pas davantage.
-bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les
forêts.
-pour faire des forêts, il faut des arbres ; or,
il n' y a pas d' arbres.
-un joli pays ! Répliqua le major.
-consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors
Glenarvan, vous aurez du moins des montagnes.
-oh ! Peu élevées et peu intéressantes, mylord.
D' ailleurs, ce travail a été fait.
-fait ! Dit Glenarvan.
-oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux
Canaries, je me voyais en présence des travaux de
Humboldt, ici, je me trouve devancé par un
géologue, M Charles Sainte-Claire Deville !
-pas possible ?
-sans doute, répondit Paganel d' un ton piteux. Ce
savant se trouvait à bord de la corvette de l' état
la décidée, pendant sa relâche aux îles du
Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus
intéressant du groupe, le volcan de l' île Fogo.
Que voulez-vous que je fasse après lui ?
-voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady
Helena. Qu' allez-vous devenir, Monsieur
Paganel ? "
Paganel garda le silence pendant quelques instants.
" décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux
fait de débarquer à Madère, quoiqu' il n' y ait plus
de vin ! "
nouveau silence du savant secrétaire de la société
de géographie.
" moi, j' attendrais " , dit le major, exactement comme
s' il avait dit : je n' attendrais pas.
" mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où
comptez-vous relâcher désormais ?
-oh ! Pas avant Concepcion.
-diable ! Cela m' écarte singulièrement des Indes.
-mais non, du moment que vous avez passé le cap
Horn, vous vous en rapprochez.
-je m' en doute bien.
-d' ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand

p67

sérieux, quand on va aux Indes, qu' elles soient
orientales ou occidentales, peu importe.
-comment, peu importe !
-sans compter que les habitants des pampas de la
Patagonie sont aussi bien des indiens que les
indigènes du Pendjaub.
-ah ! Parbleu, mylord, s' écria Paganel, voilà une
raison que je n' aurais jamais imaginée !
-et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la
médaille d' or en quelque lieu que ce soit ; il y a
partout à faire, à chercher, à découvrir, dans les
chaînes des Cordillères comme dans les montagnes du
Thibet.
-mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou ?
-bon ! Vous le remplacerez par le Rio-Colorado !
Voilà un fleuve peu connu, et qui sur les cartes
coule un peu trop à la fantaisie des géographes.
-je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs
de plusieurs degrés. Oh ! Je ne doute pas que sur ma
demande la société de Géographie ne m' eût envoyé
dans la Patagonie aussi bien qu' aux Indes. Mais
je n' y ai pas songé.
-effet de vos distractions habituelles.
-voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous ?
Dit lady Helena de sa voix la plus engageante.
-madame, et ma mission ?
-je vous préviens que nous passerons par le détroit
de Magellan, reprit Glenarvan.
-mylord, vous êtes un tentateur.
-j' ajoute que nous visiterons le Port-Famine !
-le Port-Famine, s' écria le français, assailli de
toutes parts, ce port célèbre dans les fastes
géographiques !
-considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady
Helena, que, dans cette entreprise, vous aurez le
droit d' associer le nom de la France à celui de
l' écosse.
-oui, sans doute !
-un géographe peut servir utilement notre
expédition,

p68

et quoi de plus beau que de mettre la science au
service de l' humanité ?
-voilà qui est bien dit, madame !
-croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la
providence. Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce
document, nous sommes partis. Elle vous jette à
bord du Duncan, ne le quittez plus.
-voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis ?
Reprit alors Paganel ; eh bien, vous avez grande
envie que je reste !
-et vous, Paganel, vous mourez d' envie de rester,
repartit Glenarvan.
-parbleu ! S' écria le savant géographe, mais je
craignais d' être indiscret ! "

p69

chapitre ix le détroit de Magellan
la joie fut générale à bord, quand on connut la
résolution de Paganel. Le jeune Robert lui sauta
au cou avec une vivacité fort démonstrative. Le
digne secrétaire faillit tomber à la renverse. " un
rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la
géographie. "
or, comme John Mangles se chargeait d' en faire un
marin, Glenarvan un homme de coeur, le major un
garçon de sang-froid, lady Helena un être bon et
généreux, Mary Grant un élève reconnaissant
envers de pareils maîtres, Robert devait évidemment
devenir un jour un gentleman accompli.
Le Duncan termina rapidement son chargement de
charbon, puis, quittant ces tristes parages, il
gagna vers l' ouest le courant de la côte du Brésil,
et, le 7 septembre, après avoir franchi l' équateur
sous une belle brise du nord, il entra dans
l' hémisphère austral.
La traversée se faisait donc sans peine. Chacun
avait bon espoir. Dans cette expédition à la
recherche du capitaine Grant, la somme des
probabilités semblait s' accroître chaque jour.
L' un des plus confiants du bord, c' était le
capitaine. Mais sa confiance venait surtout du
désir qui le tenait si fort au coeur de voir miss
Mary heureuse et consolée. Il s' était pris d' un
intérêt tout particulier pour cette jeune fille ;
et ce sentiment, il le cacha si bien, que, sauf
Mary Grant et lui, tout le monde s' en aperçut à
bord du Duncan.

p70

quant au savant géographe, c' était probablement
l' homme le plus heureux de l' hémisphère austral ; il
passait ses journées à étudier les cartes dont il
couvrait la table du carré ; de là des discussions
quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait
mettre le couvert. Mais Paganel avait pour lui
tous les hôtes de la dunette, sauf le major, que
les questions géographiques laissaient fort
indifférent, surtout à l' heure du dîner. De plus,
ayant découvert toute une cargaison de livres fort
dépareillés dans les coffres du second, et parmi eux
un certain nombre d' ouvrages espagnols, Paganel
résolut d' apprendre la langue de Cervantes, que
personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses
recherches sur le littoral chilien. Grâce à ses
dispositions au polyglottisme, il ne désespérait
pas de parler couramment ce nouvel idiome en
arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec
acharnement, et on l' entendait marmotter
incessamment des syllabes hétérogènes.
Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner
une instruction pratique au jeune Robert, et il lui
apprenait l' histoire de ces côtes dont le
Duncan s' approchait si rapidement.
On se trouvait alors, le 10 septembre, par 573 de
latitude et 3115 de longitude, et ce jour-là
Glenarvan apprit une chose que de plus instruits
ignorent probablement. Paganel racontait l' histoire
de l' Amérique, et pour arriver aux grands
navigateurs, dont le yacht suivait alors la route,
il remonta à Christophe Colomb ; puis il finit
en disant que le célèbre génois était mort sans
savoir qu' il avait découvert un nouveau monde. Tout
l' auditoire se récria. Paganel persista dans son
affirmation.
" rien n' est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux
pas diminuer la gloire de Colomb, mais le fait est
acquis. à la fin du quinzième siècle, les esprits
n' avaient qu' une préoccupation : faciliter les
communications avec l' Asie, et chercher l' orient
par les routes de l' occident ; en un

p71

mot, aller par le plus court " au pays des épices " .
C' est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages ;
il toucha l' Amérique aux côtes de Cumana, de
Honduras, de Mosquitos, de Nicaragua, de
Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu' il prit
pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut
sans s' être rendu compte de l' existence du grand
continent auquel il ne devait pas même léguer son
nom !
-je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit
Glenarvan ; cependant vous me permettrez d' être
surpris, et de vous demander quels sont les
navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les
découvertes de Colomb ?
-ses successeurs, Ojeda, qui l' avait déjà
accompagné dans ses voyages, ainsi que Vincent
Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas, Cabral,
Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les
côtes orientales de l' Amérique ; ils les
délimitèrent en descendant vers le sud, emportés,
eux aussi, trois cent soixante ans avant nous,
par ce courant qui nous entraîne ! Voyez, mes amis,
nous avons coupé l' équateur à l' endroit même où
Pinzon le passa dans la dernière année du
quinzième siècle, et nous approchons de ce
huitième degré de latitude australe sous lequel il
accosta les terres du Brésil. Un an après, le
portugais Cabral descendit jusqu' au port Séguro.
Puis Vespuce, dans sa troisième expédition en
1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508,
Vincent Pinzon et Solis s' associèrent pour la
reconnaissance des rivages américains, et en 1514,
Solis découvrit l' embouchure du rio de la Plata,
où il fut dévoré par les indigènes, laissant à
Magellan la gloire de contourner le continent.
Ce grand navigateur, en 1519, partit avec cinq
bâtiments, suivit les côtes de la Patagonie,
découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où
il fit de longues relâches, trouva par cinquante-deux
degrés de latitude ce détroit des onze-mille-vierges
qui devait porter son nom, et, le 28 novembre 1520,
il déboucha dans l' océan Pacifique. Ah ! Quelle
joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre
son

p72

coeur, lorsqu' il vit une mer nouvelle étinceler à
l' horizon sous les rayons du soleil !
-oui, M Paganel, s' écria Robert Grant,
enthousiasmé par les paroles du géographe, j' aurais
voulu être là !
-moi aussi, mon garçon, et je n' aurais pas manqué
une occasion pareille, si le ciel m' eût fait naître
trois cents ans plus tôt !
-ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur
Paganel, répondit lady Helena, car vous ne seriez
pas maintenant sur la dunette du Duncan à nous
raconter cette histoire.
-un autre l' eût dite à ma place, madame, et il
aurait ajouté que la reconnaissance de la côte
occidentale est due aux frères Pizarre. Ces hardis
aventuriers furent de grands fondateurs de villes.
Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica,
Valparaiso et Concepcion, où le Duncan nous
mène, sont leur ouvrage. à cette époque, les
découvertes de Pizarre se relièrent à celles de
Magellan, et le développement des côtes
américaines figura sur les cartes, à la grande
satisfaction des savants du vieux monde.
-eh bien, moi, dit Robert, je n' aurais pas encore
été satisfait.
-pourquoi donc ? Répondit Mary, en considérant son
jeune frère qui se passionnait à l' histoire de ces
découvertes.
-oui, mon garçon, pourquoi ? Demanda lord
Glenarvan avec le plus encourageant sourire.
-parce que j' aurais voulu savoir ce qu' il y avait
au delà du détroit de Magellan.
-bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi,
j' aurais voulu savoir si le continent se prolongeait
jusqu' au pôle, ou s' il existait une mer libre, comme
le supposait Drake, un de vos compatriotes, mylord.
Il est donc évident que si Robert Grant et
Jacques Paganel eussent vécu au xviie siècle, ils
se seraient embarqués à la suite de Shouten et de
Lemaire, deux hollandais fort

p73

curieux de connaître le dernier mot de cette énigme
géographique.
-étaient-ce des savants ? Demanda lady Helena.
-non, mais d' audacieux commerçants, que le côté
scientifique des découvertes inquiétait assez peu.
Il existait alors une compagnie hollandaise des
Indes orientales, qui avait un droit absolu sur
tout le commerce fait par le détroit de Magellan.
Or, comme à cette époque on ne connaissait pas
d' autre passage pour se rendre en Asie par les
routes de l' occident, ce privilège constituait un
accaparement véritable. Quelques négociants
voulurent donc lutter contre ce monopole, en
découvrant un autre détroit, et de ce nombre fut
un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et
instruit. Il fit les frais d' une expédition commandée
par son neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon
marin, originaire de Horn. Ces hardis navigateurs
partirent au mois de juin 1615, près d' un siècle
après Magellan ; ils découvrirent le détroit de
Lemaire, entre la terre de feu et la terre des
états, et, le 12 février 1616, ils doublèrent ce
fameux cap Horn, qui, mieux que son frère, le cap de
Bonne-Espérance, eût mérité de s' appeler le cap
des tempêtes !
-oui, certes, j' aurais voulu être là ! S' écria
Robert.
-et tu aurais puisé à la source des émotions les
plus vives, mon garçon, reprit Paganel en s' animant.
Est-il, en effet, une satisfaction plus vraie, un
plaisir plus réel que celui du navigateur qui pointe
ses découvertes sur la carte du bord ? Il voit les
terres se former peu à peu sous ses regards, île
par île, promontoire par promontoire, et, pour ainsi
dire, émerger du sein des flots ! D' abord, les
lignes terminales sont vagues, brisées, interrompues !
Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin
un golfe perdu dans l' espace. Puis les découvertes
se complètent, les lignes se rejoignent, le pointillé
des cartes fait place au trait ; les baies échancrent
des côtes déterminées, les caps s' appuient sur des
rivages certains ; enfin le nouveau continent,
avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses

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montagnes, ses vallées et ses plaines, ses villages,
ses villes et ses capitales, se déploie sur le
globe dans toute sa splendeur magnifique ! Ah !
Mes amis, un découvreur de terres est un véritable
inventeur ! Il en a les émotions et les surprises !
Mais maintenant cette mine est à peu près épuisée !
On a tout vu, tout reconnu, tout inventé en fait de
continents ou de nouveaux mondes, et nous autres,
derniers venus dans la science géographique, nous
n' avons plus rien à faire ?
-si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.
-et quoi donc ?
-ce que nous faisons ! "
cependant le Duncan filait sur cette route des
Vespuce et des Magellan avec une rapidité
merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa le tropique
du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l' entrée
du célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses
de la Patagonie furent aperçues, mais comme une
ligne à peine visible à l' horizon ; on les rangeait
à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de
Paganel ne lui donna qu' une vague idée de ces
rivages américains.
Le 25 septembre, le Duncan se trouvait à la
hauteur du détroit de Magellan. Il s' y engagea sans
hésiter. Cette voie est généralement préférée par
les navires à vapeur qui se rendent dans l' océan
Pacifique. Sa longueur exacte n' est que de trois
cent soixante-seize milles ; les bâtiments du
plus fort tonnage y trouvent partout une eau
profonde, même au ras de ses rivages, un fond d' une
excellente tenue, de nombreuses aiguades, des
rivières abondantes en poissons, des forêts riches
en gibier, en vingt endroits des relâches sûres et
faciles, enfin mille ressources qui manquent au
détroit de Lemaire et aux terribles rochers du
cap Horn, incessamment visités par les ouragans et
les tempêtes.
Pendant les premières heures de navigation,
c' est-à-dire

p75

sur un espace de soixante à quatre-vingts milles,
jusqu' au cap Gregory, les côtes sont basses et
sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait perdre
ni un point de vue, ni un détail du détroit. La
traversée devait durer trente-six heures à peine,
et ce panorama mouvant des deux rives valait bien la
peine que le savant s' imposât de l' admirer sous les
splendides clartés du soleil austral. Nul habitant
ne se montra sur les terres du nord ; quelques
misérables fuegiens seulement erraient sur les rocs
décharnés de la terre de feu. Paganel eut donc à
regretter de ne pas voir de patagons, ce qui le
fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de
route.
" une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n' est
plus une Patagonie.
-patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan,
nous verrons des patagons.
-je n' en suis pas certain.
-mais il en existe, dit lady Helena.
-j' en doute fort, madame, puisque je n' en vois pas.
-enfin, ce nom de patagons, qui signifie " grands
pieds " en espagnol, n' a pas été donné à des êtres
imaginaires.
-oh ! Le nom n' y fait rien, répondit Paganel, qui
s' entêtait dans son idée pour animer la discussion,
et d' ailleurs, à vrai dire, on ignore comment ils
se nomment !
-par exemple ! S' écria Glenarvan. Saviez-vous cela,
major ?
-non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas
une livre d' écosse pour le savoir.
-vous l' entendrez pourtant, reprit Paganel, major
indifférent ! Si Magellan a nommé patagons les
indigènes de ces contrées, les fuegiens les appellent
tiremenen, les chiliens caucalhues, les colons du
carmen tehuelches, les araucans huiliches ;
Bougainville leur donne le nom de chaouha, Falkner
celui de tehuelhets ! Eux-mêmes ils se désignent
sous la dénomination générale d' inaken ! Je vous
demande comment vous voulez que

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l' on s' y reconnaisse, et si un peuple qui a tant de
noms peut exister !
-voilà un argument ! Répondit lady Helena.
-admettons-le, reprit Glenarvan ; mais notre ami
Paganel avouera, je pense, que s' il y a doute sur
le nom des patagons, il y a au moins certitude sur
leur taille !
-jamais je n' avouerai une pareille énormité,
répondit Paganel.
-ils sont grands, dit Glenarvan.
-je l' ignore.
-petits ? Demanda lady Helena.
-personne ne peut l' affirmer.
-moyens, alors ? Dit Mac Nabbs pour tout
concilier.
-je ne le sais pas davantage.
-cela est un peu fort, s' écria Glenarvan ; les
voyageurs qui les ont vus...
-les voyageurs qui les ont vus, répondit le
géographe, ne s' entendent en aucune façon. Magellan
dit que sa tête touchait à peine à leur ceinture !
-eh bien !
-oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus
grands que le plus grand patagon !
-oh ! Des anglais, c' est possible, répliqua
dédaigneusement le major ; mais s' il s' agissait
d' écossais !
-Cavendish assure qu' ils sont grands et robustes,
reprit Paganel. Hawkins en fait des géants.
Lemaire et Shouten leur donnent onze pieds de
haut.
-bon, voilà des gens dignes de foi, dit
Glenarvan.
-oui, tout autant que Wood, Narborough et
Falkner, qui leur ont trouvé une taille moyenne.
Il est vrai que Byron, la Giraudais, Bougainville,
Wallis et Carteret affirment que les patagons ont
six pieds six pouces, tandis que M D' Orbigny, le
savant qui connaît le mieux ces contrées, leur
attribue une taille moyenne de cinq pieds quatre
pouces.
-mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité
au milieu de tant de contradictions ?

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-la vérité, madame, répondit Paganel, la voici :
c' est que les patagons ont les jambes courtes et le
buste développé. On peut donc formuler son opinion
d' une manière plaisante, en disant que ces gens-là
ont six pieds quand ils sont assis, et cinq
seulement quand ils sont debout.
-bravo ! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà
qui est dit.
-à moins, reprit Paganel, qu' ils n' existent pas,
ce qui mettrait tout le monde d' accord. Mais pour
finir, mes amis, j' ajouterai cette remarque
consolante : c' est que le détroit de Magellan est
magnifique, même sans patagons ! "
en ce moment, le Duncan contournait la
presqu' île de Brunswick, entre deux panoramas
splendides. Soixante-dix milles après avoir doublé le
cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier
de Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de
l' église apparurent un instant entre les arbres.
Alors le détroit courait entre des masses
granitiques d' un effet imposant ; les montagnes
cachaient leur pied au sein de forêts immenses, et
perdaient dans les nuages leur tête poudrée d' une
neige éternelle ; vers le sud-ouest, le mont Tarn
se dressait à six mille cinq cents pieds dans les
airs ; la nuit vint, précédée d' un long crépuscule ;
la lumière se fondit insensiblement en nuances
douces ; le ciel se constella d' étoiles
brillantes, et la croix du sud vint marquer aux yeux
des navigateurs la route du pôle austral. Au milieu
de cette obscurité lumineuse, à la clarté de ces astres
qui remplacent les phares des côtes civilisées, le
yacht continua audacieusement sa route sans jeter
l' ancre dans ces baies faciles dont le rivage abonde ;
souvent l' extrémité de ses vergues frôla les
branches des hêtres antarctiques qui se penchaient
sur les flots ; souvent aussi son hélice battit
les eaux des grandes rivières, en réveillant les
oies, les canards, les bécassines, les sarcelles,
et tout ce monde emplumé des humides parages.
Bientôt des ruines apparurent,

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et quelques écroulements auxquels la nuit prêtait
un aspect grandiose, triste reste d' une colonie
abandonnée, dont le nom protestera éternellement
contre la fertilité de ces côtes et la richesse de
ces forêts giboyeuses. Le Duncan passait devant
le Port-Famine.
Ce fut à cet endroit même que l' espagnol Sarmiento,
en 1581, vint s' établir avec quatre cents émigrants.
Il y fonda la ville de Saint-Philippe ; des froids
extrêmement rigoureux décimèrent la colonie, la
disette acheva ceux que l' hiver avait épargnés, et,
en 1587, le corsaire Cavendish trouva le dernier
de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim
sur les ruines d' une ville vieille de six siècles après
six ans d' existence.
Le Duncan longea ces rivages déserts ; au lever
du jour, il naviguait au milieu des passes rétrécies,
entre des forêts de hêtres, de frênes et de bouleaux,
du sein desquelles émergeaient des dômes verdoyants,
des mamelons tapissés d' un houx vigoureux et des
pics aigus, parmi lesquels l' obélisque de Buckland
se dressait à une grande hauteur. Il passa à l' ouvert
de la baie Saint-Nicolas, autrefois la baie des
français, ainsi nommée par Bougainville ; au loin,
se jouaient des troupeaux de phoques et de baleines
d' une grande taille, à en juger par leurs jets, qui
étaient visibles à une distance de quatre milles.
Enfin, il doubla le cap Froward, tout hérissé encore
des dernières glaces de l' hiver. De l' autre côté du
détroit, sur la terre de feu, s' élevait à six milles
pieds le mont Sarmiento, énorme agrégation de
roches séparées par des bandes de nuages, et qui
formaient dans le ciel comme un archipel aérien.
C' est au cap Froward que finit véritablement le
continent américain, car le cap Horn n' est qu' un
rocher perdu en mer sous le cinquante-sixième degré
de latitude.
Ce point dépassé, le détroit se rétrécit entre la
presqu' île de Brunswick et la terre de la
désolation, longue île allongée entre mille îlots,
comme un énorme cétacé échoué au milieu des galets.
Quelle différence entre

p79

cette extrémité si déchiquetée de l' Amérique et les
pointes franches et nettes de l' Afrique, de
l' Australie ou des Indes ! Quel cataclysme
inconnu a ainsi pulvérisé cet immense promontoire
jeté entre deux océans ?
Alors, aux rivages fertiles succédait une suite de
côtes dénudées, à l' aspect sauvage, échancrées par
les mille pertuis de cet inextricable labyrinthe.
Le Duncan, sans une erreur, sans une hésitation,
suivait de capricieuses sinuosités en mêlant les
tourbillons de sa fumée aux brumes déchirées par les
rocs. Il passa, sans ralentir sa marche, devant
quelques factoreries espagnoles établies sur ces
rives abandonnées. Au cap Tamar, le détroit s' élargit ;
le yacht put prendre du champ pour tourner la côte
accore des îles Narborough et se rapprocha des
rivages du sud. Enfin, trente-six heures après avoir
embouqué le détroit, il vit surgir le rocher du
cap Pilares sur l' extrême pointe de la terre de la
désolation. Une mer immense, libre, étincelante,
s' étendait devant son étrave, et Jacques Paganel,
la saluant d' un geste enthousiaste, se sentit ému comme
le fut Fernand de Magellan lui-même, au moment où
la Trinidad s' inclina sous les brises de
l' océan Pacifique.

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chapitre x le trente-septième parallèle
huit jours après avoir doublé le cap Pilares, le
Duncan donnait à pleine vapeur dans la baie de
Talcahuano, magnifique estuaire long de douze milles
et large de neuf. Le temps était admirable. Le ciel
de ce pays n' a pas un nuage de novembre à mars, et
le vent du sud règne invariablement le long des côtes
abritées par la chaîne des Andes. John Mangles,
suivant les ordres d' Edward Glenarvan, avait serré
de près l' archipel des Chiloé et les innombrables
débris de tout ce continent américain. Quelque
épave, un espars brisé, un bout de bois travaillé
de la main des hommes, pouvaient mettre le Duncan
sur les traces du naufrage ; mais on ne vit rien,
et le yacht, continuant sa route, mouilla dans le
port de Talcahuano, quarante-deux jours après avoir
quitté les eaux brumeuses de la Clyde.
Aussitôt Glenarvan fit mettre son canot à la mer,
et, suivi de Paganel, il débarqua au pied de
l' estacade. Le savant géographe, profitant de la
circonstance, voulut se servir de la langue
espagnole qu' il avait si consciencieusement
étudiée ; mais, à son grand étonnement, il ne put
se faire comprendre des indigènes.
" c' est l' accent qui me manque, dit-il.
-allons à la douane " , répondit Glenarvan.
Là, on lui apprit, au moyen de quelques mots
d' anglais accompagnés de gestes expressifs, que le
consul britannique résidait à Concepcion. C' était
une course d' une heure. Glenarvan trouva aisément
deux chevaux

p81

d' allure rapide, et peu de temps après Paganel et
lui franchissaient les murs de cette grande ville,
due au génie entreprenant de Valdivia, le vaillant
compagnon des Pizarre.
Combien elle était déchue de son ancienne splendeur !
Souvent pillée par les indigènes, incendiée en 1819,
désolée, ruinée, ses murs encore noircis par la
flamme des dévastations, éclipsée déjà par
Talcahuano, elle comptait à peine huit mille âmes.
Sous le pied paresseux des habitants, ses rues se
transformaient en prairies. Pas de commerce,
activité nulle, affaires impossibles. La mandoline
résonnait à chaque balcon ; des chansons
langoureuses s' échappaient à travers la jalousie
des fenêtres, et Concepcion, l' antique cité des
hommes, était devenue un village de femmes et
d' enfants.
Glenarvan se montra peu désireux de rechercher les
causes de cette décadence, bien que Jacques
Paganel l' entreprît à ce sujet, et, sans perdre un
instant, il se rendit chez J R Bentock, esq,
consul de sa majesté britannique. Ce personnage le
reçut fort civilement, et se chargea, lorsqu' il
connut l' histoire du capitaine Grant, de prendre
des informations sur tout le littoral.
Quant à la question de savoir si le trois-mâts
Britannia avait fait côte vers le trente-septième
parallèle le long des rivages chiliens ou araucaniens,
elle fut résolue négativement. Aucun rapport sur un
événement de cette nature n' était parvenu ni au
consul, ni à ses collègues des autres nations.
Glenarvan ne se découragea pas. Il revint à
Talcahuano, et n' épargnant ni démarches, ni soins,
ni argent, il expédia des agents sur les côtes.
Vaines recherches. Les enquêtes les plus minutieuses
faites chez les populations riveraines ne
produisirent pas de résultat. Il fallut en conclure
que le Britannia n' avait laissé aucune trace
de son naufrage.
Glenarvan instruisit alors ses compagnons de
l' insuccès de ses démarches. Mary Grant et son
frère ne purent contenir l' expression de leur
douleur. C' était six jours

p82

après l' arrivée du Duncan à Talcahuano. Les
passagers se trouvaient réunis dans la dunette.
Lady Helena consolait, non par ses paroles,
-qu' aurait-elle pu dire ? -mais par ses caresses,
les deux enfants du capitaine. Jacques Paganel
avait repris le document, et il le considérait avec
une profonde attention, comme s' il eût voulu lui
arracher de nouveaux secrets. Depuis une heure, il
l' examinait ainsi, lorsque Glenarvan, l' interpellant,
lui dit :
" Paganel ! Je m' en rapporte à votre sagacité.
Est-ce que l' interprétation que nous avons faite de
ce document est erronée ? Est-ce que le sens de ces
mots est illogique ? "
Paganel ne répondit pas. Il réfléchissait.
" est-ce que nous nous trompons sur le théâtre
présumé de la catastrophe ? Reprit Glenarvan.
Est-ce que le nom de Patagonie ne saute pas aux
yeux des gens les moins perspicaces ? " Paganel se
taisait toujours.
" enfin, dit Glenarvan, le mot indien ne vient-il
pas encore nous donner raison ?
-parfaitement, répondit Mac Nabbs.
-et, dès lors, n' est-il pas évident que les
naufragés, au moment où ils écrivaient ces lignes,
s' attendaient à devenir prisonniers des indiens ?
-je vous arrête là, mon cher lord, répondit enfin
Paganel, et si vos autres conclusions sont justes,
la dernière, du moins, ne me paraît pas rationnelle.
-que voulez-vous dire ? Demanda lady Helena,
tandis que tous les regards se fixaient sur le
géographe.
-je veux dire, répondit Paganel, en accentuant
ses paroles, que le capitaine Grant est maintenant
prisonnier des indiens,
et j' ajouterai que le
document ne laisse aucun doute sur cette situation.
-expliquez-vous, monsieur, dit Miss Grant.
-rien de plus facile, ma chère Mary ; au lieu de
lire sur le document seront prisonniers, lisons
sont prisonniers, et tout devient clair.
-mais cela est impossible ! Répondit Glenarvan.

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-impossible ! Et pourquoi, mon noble ami ?
Demanda Paganel en souriant.
-parce que la bouteille n' a pu être lancée qu' au
moment où le navire se brisait sur les rochers. De
là cette conséquence, que les degrés de longitude
et de latitude s' appliquent au lieu même du
naufrage.
-rien ne le prouve, répliqua vivement Paganel, et
je ne vois pas pourquoi les naufragés, après avoir
été entraînés par les indiens dans l' intérieur du
continent, n' auraient pas cherché à faire connaître,
au moyen de cette bouteille, le lieu de leur
captivité.
-tout simplement, mon cher Paganel, parce que,
pour lancer une bouteille à la mer, il faut au
moins que la mer soit là.
-ou, à défaut de la mer, repartit Paganel, les
fleuves qui s' y jettent ! "
un silence d' étonnement accueillit cette réponse
inattendue, et admissible cependant. à l' éclair qui
brilla dans les yeux de ses auditeurs, Paganel
comprit que chacun d' eux se rattachait à une nouvelle
espérance. Lady Helena fut la première à reprendre
la parole.
" quelle idée ! S' écria-t-elle.
-et quelle bonne idée, ajouta naïvement le
géographe.
-alors, votre avis ? ... demanda Glenarvan.
-mon avis est de chercher le trente-septième
parallèle à l' endroit où il rencontre la côte
américaine et de le suivre sans s' écarter d' un
demi-degré jusqu' au point où il se plonge dans
l' Atlantique. Peut-être trouverons-nous sur son
parcours les naufragés du Britannia.
-faible chance ! Répondit le major.
-si faible qu' elle soit, reprit Paganel, nous ne
devons pas la négliger. Que j' aie raison, par
hasard, que cette bouteille soit arrivée à la mer
en suivant le courant d' un fleuve de ce continent,
nous ne pouvons manquer, dès lors, de tomber sur
les traces des prisonniers. Voyez,

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mes amis, voyez la carte de ce pays, et je vais vous
convaincre jusqu' à l' évidence ! "
ce disant, Paganel étala sur la table une carte du
Chili et des provinces argentines.
" regardez, dit-il, et suivez-moi dans cette
promenade à travers le continent américain.
Enjambons l' étroite bande chilienne. Franchissons
la Cordillère des Andes. Descendons au milieu des
pampas. Les fleuves, les rivières, les cours d' eau
manquent-ils à ces régions ? Non. Voici le
Rio Negro, voici le Rio Colorado, voici leurs
affluents coupés par le trente-septième degré de
latitude, et qui tous ont pu servir au transport du
document. Là, peut-être, au sein d' une tribu, aux
mains d' indiens sédentaires, au bord de ces rivières
peu connues, dans les gorges des sierras, ceux que
j' ai le droit de nommer nos amis attendent une
intervention providentielle ! Devons-nous donc
tromper leur espérance ? N' est-ce pas votre avis à
tous de suivre à travers ces contrées la ligne
rigoureuse que mon doigt trace en ce moment sur la
carte, et si, contre toute prévision, je me trompe
encore, n' est-ce pas notre devoir de remonter
jusqu' au bout le trente-septième parallèle, et,
s' il le faut, pour retrouver les naufragés, de
faire avec lui le tour du monde ? " ces paroles
prononcées avec une généreuse animation, produisirent
une émotion profonde parmi les auditeurs de
Paganel. Tous se levèrent et vinrent lui serrer
la main.
" oui ! Mon père est là ! S' écriait Robert Grant,
en dévorant la carte des yeux.
-et où il est, répondit Glenarvan, nous saurons le
retrouver, mon enfant ! Rien de plus logique que
l' interprétation de notre ami Paganel, et il faut,
sans hésiter, suivre la voie qu' il nous trace. Ou
le capitaine est entre les mains d' indiens nombreux,
ou il est prisonnier d' une faible tribu. Dans ce
dernier cas, nous le délivrerons. Dans l' autre, après
avoir reconnu sa situation, nous rejoignons le
Duncan sur la côte orientale, nous
gagnons Buenos-Ayres, et là, un détachement
organisé

p85

par le major Mac Nabbs aura raison de tous les
indiens des provinces argentines.
-bien ! Bien ! Votre honneur ! Répondit John
Mangles, et j' ajouterai que cette traversée du
continent américain se fera sans périls.
-sans périls et sans fatigues, reprit Paganel.
Combien l' ont accomplie déjà qui n' avaient guère
nos moyens d' exécution, et dont le courage n' était
pas soutenu par la grandeur de l' entreprise !
Est-ce qu' en 1872 un certain Basilio Villarmo
n' est pas allé de Carmen aux cordillères ? Est-ce
qu' en 1806 un chilien, alcade de la province de
Concepcion, don Luiz de la Cruz, parti
d' Antuco, n' a pas précisément suivi ce
trente-septième degré, et, franchissant les Andes,
n' est-il pas arrivé à Buenos-Ayres, après un
trajet accompli en quarante jours ? Enfin le
colonel Garcia, M Alcide d' Orbigny, et mon
honorable collègue, le docteur Martin de Moussy,
n' ont-ils pas parcouru ce pays en tous les sens, et
fait pour la science ce que nous allons faire pour
l' humanité ?
-monsieur ! Monsieur, dit Mary Grant d' une voix
brisée par l' émotion, comment reconnaître un
dévouement qui vous expose à tant de dangers ?
-des dangers ! S' écria Paganel. Qui a prononcé
le mot danger ?
-ce n' est pas moi ! Répondit Robert Grant, l' oeil
brillant, le regard décidé.
-des dangers ! Reprit Paganel, est-ce que cela
existe ? D' ailleurs, de quoi s' agit-il ? D' un
voyage de trois cent cinquante lieues à peine,
puisque nous irons en ligne droite, d' un voyage qui
s' accomplira sous une latitude équivalente à celle
de l' Espagne, de la Sicile, de la Grèce dans
l' autre hémisphère, et par conséquent sous un
climat à peu près identique, d' un voyage enfin dont
la durée sera d' un mois au plus ! C' est une
promenade !
-Monsieur Paganel, demanda alors lady Helena,
vous pensez donc que si les naufragés sont tombés
au pouvoir des indiens, leur existence a été
respectée ?

p86

-si je le pense, madame ! Mais les indiens ne sont
pas des anthropophages ! Loin de là. Un de mes
compatriotes, que j' ai connu à la société de
géographie, M Guinnard, est resté pendant trois
ans prisonnier des indiens des pampas. Il a souffert,
il a été fort maltraité, mais enfin il est sorti
victorieux de cette épreuve. Un européen est un être
utile dans ces contrées ; les indiens en connaissent
la valeur, et ils le soignent comme un animal de
prix.
-eh bien, il n' y a plus à hésiter, dit Glenarvan,
il faut partir, et partir sans retard. Quelle route
devons-nous suivre ?
-une route facile et agréable, répondit Paganel.
Un peu de montagnes en commençant, puis une pente
douce sur le versant oriental des Andes, et enfin
une plaine unie, gazonnée, sablée, un vrai jardin.
-voyons la carte, dit le major.
-la voici, mon cher Mac Nabbs. Nous irons
prendre l' extrémité du trente-septième parallèle
sur la côte chilienne, entre la pointe Rumena et
la baie de Carnero. Après avoir traversé la
capitale de l' Araucanie, nous couperons la
cordillère par la passe d' Antuco, en laissant le
volcan au sud ; puis, glissant sur les déclivités
allongées des montagnes, franchissant le Neuquem,
le Rio Colorado, nous atteindrons les pampas, le
Salinas, la rivière Guamini, la sierra
Tapalquen. Là se présentent les frontières de la
province de Buenos-Ayres. Nous les passerons, nous
gravirons la sierra Tandil, et nous prolongerons
nos recherches jusqu' à la pointe Medano sur les
rivages de l' Atlantique. "
en parlant ainsi, en développant le programme de
l' expédition, Paganel ne prenait même pas la peine
de regarder la carte déployée sous ses yeux ; il n' en
avait que faire. Nourrie des travaux de Frézier, de
Molina, de Humboldt, de Miers, de D' Orbigny, sa
mémoire ne pouvait être ni trompée, ni surprise. Après
avoir terminé cette nomenclature géographique, il
ajouta :

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" donc, mes chers amis, la route est droite. En
trente jours nous l' aurons franchie, et nous serons
arrivés avant le Duncan sur la côte orientale,
pour peu que les vents d' aval retardent sa marche.
-ainsi le Duncan, dit John Mangles, devra
croiser entre le cap Corrientes et le cap
Saint-Antoine ?
-précisément.
-et comment composeriez-vous le personnel d' une
pareille expédition ? Demanda Glenarvan.
-le plus simplement possible. Il s' agit seulement
de reconnaître la situation du capitaine Grant,
et non de faire le coup de fusil avec les indiens.
Je crois que lord Glenarvan, notre chef naturel ;
le major, qui ne voudra céder sa place à personne ;
votre serviteur, Jacques Paganel...
-et moi ! S' écria le jeune Grant.
-Robert ! Robert ! Dit Mary.
-et pourquoi pas ? Répondit Paganel. Les voyages
forment la jeunesse. Donc, nous quatre, et trois
marins du Duncan...
-comment, dit John Mangles en s' adressant à son
maître, votre honneur ne réclame pas pour moi ?
-mon cher John, répondit Glenarvan, nous laissons
nos passagères à bord, c' est-à-dire ce que nous
avons de plus cher au monde ! Qui veillerait sur
elles, si ce n' est le dévoué capitaine du
Duncan ?
-nous ne pouvons donc pas vous accompagner ? Dit
lady Helena, dont les yeux se voilèrent d' un nuage
de tristesse.
-ma chère Helena, répondit Glenarvan, notre
voyage doit s' accomplir dans des conditions
exceptionnelles de célérité ; notre séparation sera
courte, et...
-oui, mon ami, je vous comprends, répondit lady
Helena ; allez donc, et réussissez dans votre
entreprise !
-d' ailleurs, ce n' est pas un voyage, dit Paganel.
-et qu' est-ce donc ? Demanda lady Helena.
-un passage, rien de plus. Nous passerons, voilà

p88

tout, comme l' honnête homme sur terre, en faisant le
plus de bien possible. transire benefaciendo,
c' est là notre devise. "
sur cette parole de Paganel se termina la
discussion, si l' on peut donner ce nom à une
conversation dans laquelle tout le monde fut du
même avis. Les préparatifs commencèrent le jour
même. On résolut de tenir l' expédition secrète,
pour ne pas donner l' éveil aux indiens.
Le départ fut fixé au 14 octobre. Quand il s' agit
de choisir les matelots destinés à débarquer, tous
offrirent leurs services, et Glenarvan n' eut que
l' embarras du choix. Il préféra donc s' en remettre
au sort, pour ne pas désobliger de si braves gens.
C' est ce qui eut lieu, et le second, Tom Austin,
Wilson, un vigoureux gaillard, et Mulrady, qui
eût défié à la boxe Tom Sayers lui-même, n' eurent
point à se plaindre de la chance.
Glenarvan avait déployé une extrême activité dans
ses préparatifs. Il voulait être prêt au jour
indiqué, et il le fut. Concurremment, John Mangles
s' approvisionnait de charbon, de manière à pouvoir
reprendre immédiatement la mer. Il tenait à devancer
les voyageurs sur la côte argentine. De là, une
véritable rivalité entre Glenarvan et le jeune
capitaine, qui tourna au profit de tous.
En effet, le 14 octobre, à l' heure dite, chacun était
prêt. Au moment du départ, les passagers du yacht
se réunirent dans le carré. Le Duncan était en
mesure d' appareiller, et les branches de son hélice
troublaient déjà les eaux limpides de Talcahuano.
Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert Grant,
Tom Austin, Wilson, Mulrady, armés de carabines
et de revolvers Colt, se préparèrent à quitter le
bord. Guides et mulets les attendaient à l' extrémité
de l' estacade.
" il est temps, dit enfin lord Edward.
-allez donc, mon ami ! " répondit lady Helena en
contenant son émotion.

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Lord Glenarvan la pressa sur son coeur, tandis que
Robert se jetait au cou de Mary Grant.
" et maintenant, chers compagnons, dit Jacques
Paganel, une dernière poignée de main qui nous dure
jusqu' aux rivages de l' Atlantique ! "
c' était beaucoup demander. Cependant il y eut là des
étreintes capables de réaliser les voeux du digne
savant.
On remonta sur le pont, et les sept voyageurs
quittèrent le Duncan. bientôt ils atteignirent
le quai, dont le yacht en évoluant se rapprocha à
moins d' une demi-encablure.
Lady Helena, du haut de la dunette, s' écria une
dernière fois :
" mes amis, Dieu vous aide !
-et il nous aidera, madame, répondit Jacques
Paganel, car je vous prie de le croire, nous nous
aiderons nous-mêmes !
-en avant ! Cria John Mangles à son mécanicien.
-en route ! " répondit lord Glenarvan.
Et à l' instant même où les voyageurs, rendant la
bride à leurs montures, suivaient le chemin du
rivage, le Duncan, sous l' action de son
hélice, reprenait à toute vapeur la route de
l' océan.

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chapitre xi traversée du Chili
la troupe indigène organisée par Glenarvan se
composait de trois hommes et d' un enfant. Le
muletier-chef était un anglais naturalisé dans ce
pays depuis vingt ans. Il faisait le métier de
louer des mulets aux voyageurs et de les guider à
travers les différents passages des cordillères.
Puis, il les remettait entre les mains d' un
" baqueano " , guide argentin, auquel le chemin des
pampas était familier. Cet anglais n' avait pas
tellement oublié sa langue maternelle dans la
compagnie des mulets et des indiens qu' il ne pût
s' entretenir avec les voyageurs. De là, une facilité
pour la manifestation de ses volontés et l' exécution
de ses ordres, dont Glenarvan s' empressa de
profiter, puisque Jacques Paganel ne parvenait
pas encore à se faire comprendre.
Ce muletier-chef, ce " catapaz " , suivant la
dénomination chilienne, était secondé par deux
péons indigènes et un enfant de douze ans. Les
péons surveillaient les mulets chargés du bagage
de la troupe, et l' enfant conduisait la " madrina " ,
petite jument qui, portant grelots et sonnette,
marchait en avant et entraînait dix mules à sa
suite. Les voyageurs en montaient sept, le catapaz
une ; les deux autres transportaient les vivres et
quelques rouleaux d' étoffes destinés à assurer le
bon vouloir des caciques de la plaine. Les péons
allaient à pied, suivant leur habitude. Cette
traversée de l' Amérique méridionale devait donc
s' exécuter dans les conditions les meilleures, au
point de vue de la sûreté et de la célérité.

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Ce n' est pas un voyage ordinaire que ce passage à
travers la chaîne des Andes. On ne peut l' entreprendre
sans employer ces robustes mulets dont les plus
estimés sont de provenance argentine. Ces
excellentes bêtes ont acquis dans le pays un
développement supérieur à celui de la race
primitive. Elles sont peu difficiles sur la
question de nourriture. Elles ne boivent qu' une
seule fois par jour, font aisément dix lieues en
huit heures, et portent sans se plaindre une
charge de quatorze arrobes.
Il n' y a pas d' auberges sur cette route d' un océan
à l' autre. On mange de la viande séchée, du riz
assaisonné de piment, et le gibier qui consent à
se laisser tuer en route. On boit l' eau des torrents
dans la montagne, l' eau des ruisseaux dans la plaine,
relevée de quelques gouttes de rhum, dont chacun a
sa provision contenue dans une corne de boeuf
appelée " chiffle " . Il faut avoir soin, d' ailleurs,
de ne pas abuser des boissons alcooliques, peu
favorables dans une région où le système nerveux de
l' homme est particulièrement exalté. Quant à la
literie, elle est contenue tout entière dans la
selle indigène nommée " recado " . Cette selle est
faite de " pelions " , peaux de moutons tannées d' un
côté et garnies de laine de l' autre, que maintiennent
de larges sangles luxueusement brodées. Un voyageur
roulé dans ces chaudes couvertures brave impunément
les nuits humides et dort du meilleur sommeil.
Glenarvan en homme qui sait voyager et se
conformer aux usages des divers pays, avait adopté
le costume chilien pour lui et les siens. Paganel
et Robert, deux enfants, -un grand et un petit, -
ne se sentirent pas de joie, quand ils introduisirent
leur tête à travers le puncho national, vaste tartan
percé d' un trou à son centre, et leurs jambes dans
des bottes de cuir faites de la patte de derrière
d' un jeune cheval. Il fallait voir leur mule
richement harnachée, ayant à la bouche le mors
arable,

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la longue bride en cuir tressé servant de fouet,
la têtière enjolivée d' ornements de métal, et les
" alforjas " , doubles sacs en toile de couleur
éclatante qui contenaient les vivres du jour.
Paganel, toujours distrait, faillit recevoir
trois ou quatre ruades de son excellente monture au
moment de l' enfourcher. Une fois en selle, son
inséparable longue-vue en bandoulière, les pieds
cramponnés aux étriers, il se confia à la sagacité
de sa bête et n' eut pas lieu de s' en repentir.
Quant au jeune Robert, il montra dès ses débuts de
remarquables dispositions à devenir un excellent
cavalier.
On partit. Le temps était superbe, le ciel d' une
limpidité parfaite, et l' atmosphère suffisamment
rafraîchie par les brises de la mer, malgré les
ardeurs du soleil. La petite troupe suivit d' un pas
rapide les sinueux rivages de la baie de Talcahuano,
afin de gagner à trente milles au sud l' extrémité du
parallèle. On marcha rapidement pendant cette
première journée à travers les roseaux d' anciens
marais desséchés, mais on parla peu. Les adieux du
départ avaient laissé une vive impression dans
l' esprit des voyageurs. Ils pouvaient voir encore la
fumée du Duncan qui se perdait à l' horizon.
Tous se taisaient, à l' exception de Paganel ; ce
studieux géographe se posait à lui-même des questions
en espagnol, et se répondait dans cette langue
nouvelle.
Le catapaz, au surplus, était un homme assez
taciturne, et que sa profession n' avait pas dû
rendre bavard. Il parlait à peine à ses péons.
Ceux-ci, en gens du métier, entendaient fort bien
leur service. Si quelque mule s' arrêtait, ils la
stimulaient d' un cri guttural, si le cri ne
suffisait pas, un bon caillou, lancé d' une main
sûre, avait raison de son entêtement. Qu' une sangle
vînt à se détacher, une bride à manquer, le péon,
se débarrassant de son puncho, enveloppait la tête
de la mule, qui, l' accident réparé, reprenait aussitôt
sa marche.
L' habitude des muletiers est de partir à huit
heures, après le déjeuner du matin, et d' aller ainsi
jusqu' au

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moment de la couchée, à quatre heures du soir.
Glenarvan s' en tint à cet usage. Or, précisément,
quand le signal de halte fut donné par le catapaz,
les voyageurs arrivaient à la ville d' Arauco,
située à l' extrémité sud de la baie, sans avoir
abandonné la lisière écumeuse de l' océan. Il eût
alors fallu marcher pendant une vingtaine de milles
dans l' ouest jusqu' à la baie Carnero pour y trouver
l' extrémité du trente-septième degré. Mais les
agents de Glenarvan avaient déjà parcouru cette
partie du littoral sans rencontrer aucun vestige du
naufrage. Une nouvelle exploration devenait donc
inutile, et il fut décidé que la ville d' Arauco
serait prise pour point de départ. De là, la route
devait être tenue vers l' est, suivant une ligne
rigoureusement droite.
La petite troupe entra dans la ville pour y passer
la nuit, et campa en pleine cour d' une auberge dont
le confortable était encore à l' état rudimentaire.
Arauco est la capitale de l' Araucanie, un état
long de cent cinquante lieues, large de trente,
habité par les molouches, ces fils aînés de la race
chilienne chantés par le poète Ercilla. Race fière
et forte, la seule des deux Amériques qui n' ait jamais
subi une domination étrangère. Si Arauco a jadis
appartenu aux espagnols, les populations, du moins,
ne se soumirent pas ; elles résistèrent alors comme
elles résistent aujourd' hui aux envahissantes
entreprises du Chili, et leur drapeau
indépendant, -une étoile blanche sur champ
d' azur, -flotte encore au sommet de la colline
fortifiée qui protège la ville.
Tandis que l' on préparait le souper, Glenarvan,
Paganel et le catapaz se promenèrent entre les
maisons coiffées de chaumes. Sauf une église et les
restes d' un couvent de franciscains, Arauco
n' offrait rien de curieux. Glenarvan tenta de
recueillir quelques renseignements qui n' aboutirent
pas. Paganel était désespéré de ne pouvoir se
faire comprendre des habitants ; mais, puisque
ceux-ci parlaient l' araucanien, -une langue
mère dont

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l' usage est général jusqu' au détroit de Magellan, -
l' espagnol de Paganel lui servait autant que de
l' hébreu. Il occupa donc ses yeux à défaut de ses
oreilles, et, somme toute, il éprouva une vraie
joie de savant à observer les divers types de la
race molouche qui posaient devant lui. Les hommes
avaient une taille élevée, le visage plat, le
teint cuivré, le menton épilé, l' oeil méfiant, la
tête large et perdue dans une longue chevelure
noire. Ils paraissaient voués à cette fainéantise
spéciale des gens de guerre qui ne savent que faire
en temps de paix. Leurs femmes, misérables et
courageuses, s' employaient aux travaux pénibles du
ménage, pansaient les chevaux, nettoyaient les armes,
labouraient, chassaient pour leurs maîtres, et
trouvaient encore le temps de fabriquer ces punchos
bleu-turquoise qui demandent deux années de travail,
et dont le moindre prix atteint cent dollars.
En résumé, ces molouches forment un peuple peu
intéressant et de moeurs assez sauvages. Ils ont à
peu près tous les vices humains, contre une seule
vertu, l' amour de l' indépendance.
" de vrais spartiates " , répétait Paganel, quand, sa
promenade terminée, il vint prendre place au repas du
soir.
Le digne savant exagérait, et on le comprit encore
moins quand il ajouta que son coeur de français
battait fort pendant sa visite à la ville d' Arauco.
Lorsque le major lui demanda la raison de ce
" battement " inattendu, il répondit que son émotion
était bien naturelle, puisqu' un de ses compatriotes
occupait naguère le trône d' Araucanie. Le major
le pria de vouloir bien faire connaître le nom de ce
souverain. Jacques Paganel nomma fièrement le
brave M De Tonneins, un excellent homme, ancien
avoué de Périgueux, un peu trop barbu, et qui avait
subi ce que les rois détrônés appellent volontiers
" l' ingratitude de leurs sujets " . Le major ayant
légèrement souri à l' idée d' un ancien avoué chassé
du trône,

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Paganel répondit fort sérieusement qu' il était
peut-être plus facile à un avoué de faire un bon
roi, qu' à un roi de faire un bon avoué. Et sur
cette remarque, chacun de rire et de boire quelques
gouttes de " chicha " à la santé d' Orellie-Antoine 1 er,
ex-roi d' Araucanie. Quelques minutes plus tard,
les voyageurs, roulés dans leur puncho, dormaient
d' un profond sommeil. Le lendemain, à huit heures,
la madrina en tête, les péons en queue, la petite
troupe reprit à l' est la route du trente-septième
parallèle. Elle traversait alors le fertile
territoire de l' Araucanie, riche en vignes et en
troupeaux. Mais, peu à peu, la solitude se fit.
à peine, de mille en mille, une hutte de
" ras-treadores " , indiens dompteurs de chevaux,
célèbres dans toute l' Amérique. Parfois, un relais
de poste abandonné, qui servait d' abri à
l' indigène errant des plaines. Deux rivières pendant
cette journée barrèrent la route aux voyageurs,
le Rio De Raque et le Rio De Tubal. Mais le
catapaz découvrit un gué qui permit de passer
outre. La chaîne des Andes se déroulait à l' horizon,
enflant ses croupes et multipliant ses pics vers
le nord. Ce n' étaient encore là que les basses
vertèbres de l' énorme épine dorsale sur laquelle
s' appuie la charpente du nouveau-monde.
à quatre heures du soir, après un trajet de
trente-cinq milles, on s' arrêta en pleine campagne
sous un bouquet de myrtes géants. Les mules furent
débridées, et allèrent paître en liberté l' herbe
épaisse de la prairie. Les alforjas fournirent la
viande et le riz accoutumés. Les pelions étendus
sur le sol servirent de couverture, d' oreillers, et
chacun trouva sur ces lits improvisés un repos
réparateur, tandis que les péons et le catapaz
veillaient à tour de rôle.
Puisque le temps devenait si favorable, puisque
tous les voyageurs, sans en excepter Robert, se
maintenaient en bonne santé, puisqu' enfin ce voyage
débutait sous de si heureux auspices, il fallait
en profiter et pousser en avant comme un joueur
" pousse dans la veine " . C' était l' avis

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de tous. La journée suivante, on marcha vivement, on
franchit sans accident le rapide de Bell et le
soir, en campant sur les bords du Rio Biobio,
qui sépare le Chili espagnol du Chili indépendant,
Glenarvan put encore inscrire trente-cinq milles
de plus à l' actif de l' expédition. Le pays n' avait
pas changé. Il était toujours fertile et riche en
amaryllis, violettes arborescentes, fluschies,
daturas et cactus à fleurs d' or. Quelques animaux
se tenaient tapis dans les fourrés. Mais d' indigènes,
on voyait peu. à peine quelques " guassos " , enfants
dégénérés des indiens et des espagnols galopant sur
des chevaux ensanglantés par l' éperon gigantesque
qui chaussait leur pied nu et passant comme des
ombres. On ne trouvait à qui parler sur la route
et les renseignements manquaient absolument,
Glenarvan en prenait son parti. Il se disait que
le capitaine Grant, prisonnier des Indiens,
devait avoir été entraîné par eux au delà de la
chaîne des Andes. Les recherches ne pouvaient être
fructueuses que dans les pampas, non en deçà. Il
fallait donc patienter, aller en avant, vite et
toujours.
Le 17, on repartit à l' heure habituelle et dans
l' ordre accoutumé. Un ordre que Robert ne gardait
pas sans peine, car son ardeur l' entraînait à
devancer la madrina, au grand désespoir de sa mule.
Il ne fallait rien de moins qu' un rappel sévère de
Glenarvan pour maintenir le jeune garçon à son
poste de marche.
Le pays devint alors plus accidenté ; quelques
ressauts de terrains indiquaient de prochaines
montagnes ; les rios se multipliaient, en obéissant
bruyamment aux caprices des pentes. Paganel
consultait souvent ses cartes ; quand l' un de ces
ruisseaux n' y figurait pas, ce qui arrivait
fréquemment, son sang de géographe bouillonnait
dans ses veines, et il se fâchait de la plus
charmante façon du monde.
" un ruisseau qui n' a pas de nom, disait-il, c' est
comme s' il n' avait pas d' état civil ! Il n' existe
pas aux yeux de la loi géographique. "

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aussi ne se gênait-il pas pour baptiser ces rios
innommés ; il les notait sur sa carte et les
affublait des qualificatifs les plus retentissants
de la langue espagnole.
" quelle langue ! Répétait-il, quelle langue pleine
et sonore ! C' est une langue de métal, et je suis
sûr qu' elle est composée de soixante-dix-huit
parties de cuivre et de vingt-deux d' étain, comme
le bronze des cloches !
-mais au moins, faites-vous des progrès ? Lui
répondit Glenarvan.
-certes ! Mon cher lord ! Ah ! S' il n' y avait pas
l' accent ! Mais il y a l' accent ! "
et en attendant mieux, Paganel, chemin faisant,
travaillait à rompre son gosier aux difficultés de
la prononciation, sans oublier ses observations
géographiques. Là, par exemple, il était étonnamment
fort et n' eût pas trouvé son maître. Lorsque
Glenarvan interrogeait le catapaz sur une
particularité du pays, son savant compagnon
devançait toujours la réponse du guide. Le catapaz
le regardait d' un air ébahi.
Ce jour-là même, vers dix heures, une route se
présenta, qui coupait la ligne suivie jusqu' alors.
Glenarvan en demanda naturellement le nom, et
naturellement aussi, ce fut Jacques Paganel qui
répondit :
" c' est la route de Yumbel à Los Angeles. "
Glenarvan regarda le catapaz.
" parfaitement " , répondit celui-ci.
Puis, s' adressant au géographe :
" vous avez donc traversé ce pays ? Dit-il.
-parbleu ! Répondit sérieusement Paganel.
-sur un mulet ?
-non, dans un fauteuil. "
le catapaz ne comprit pas, car il haussa les
épaules et revint en tête de la troupe. à cinq
heures du soir, il s' arrêtait dans une gorge peu
profonde, à quelques milles au-dessus de la petite
ville de Loja ; et cette nuit-là, les voyageurs
campèrent au pied des sierras, premiers échelons
de la grande cordillère.

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chapitre xii à douze mille pieds dans les airs
la traversée du Chili n' avait présenté jusqu' ici
aucun incident grave. Mais alors ces obstacles et
ces dangers que comporte un passage dans les
montagnes s' offraient à la fois. La lutte avec les
difficultés naturelles allait véritablement
commencer.
Une question importante dut être résolue avant le
départ. Par quel passage pouvait-on franchir la
chaîne des Andes, sans s' écarter de la route
déterminée ? Le catapaz fut interrogé à ce sujet :
" je ne connais, répondit-il, que deux passages
praticables dans cette partie des cordillères.
-le passage d' Arica, sans doute, dit Paganel,
qui a été découvert par Valdivia Mendoza ?
-précisément.
-et celui de Villarica, situé au sud du Nevado de
ce nom ?
-juste.
-eh bien, mon ami, ces deux passages n' ont qu' un
tort, c' est de nous entraîner au nord ou au sud plus
qu' il ne convient.
-avez-vous un autre paso à nous proposer ? Demanda
le major.
-parfaitement, répondit Paganel, le paso
d' Antuco, situé sur le penchant volcanique, par
trente-sept degrés trente minutes, c' est-à-dire à
un demi-degré près de notre route. Il se trouve à
mille toises de hauteur seulement et a été reconnu
par Zamudio De Cruz.

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-bon, fit Glenarvan, mais ce paso d' Antuco, le
connaissez-vous, catapaz ?
-oui, mylord, je l' ai traversé, et si je ne le
proposais pas, c' est que c' est tout au plus une voie
de bétail qui sert aux indiens pasteurs des versants
orientaux.
-eh bien, mon ami, répondit Glenarvan, là où
passent les troupeaux de juments, de moutons et de
boeufs des pehuenches, nous saurons passer aussi.
Et puisqu' il nous maintient dans la ligne droite,
va pour le paso d' Antuco. "
le signal du départ fut aussitôt donné, et l' on
s' enfonça dans la vallée de las Lejas, entre de
grandes masses de calcaire cristallisé. On montait
suivant une pente presque insensible. Vers onze
heures, il fallut contourner les bords d' un petit
lac, réservoir naturel et rendez-vous pittoresque
de tous les rios du voisinage ; ils y arrivaient
en murmurant et s' y confondaient dans une limpide
tranquillité. Au-dessus du lac s' étendaient de
vastes " ilanos " , hautes plaines couvertes de
graminées, où paissaient des troupeaux indiens.
Puis, un marais se rencontra qui courait sud et
nord, et dont on se tira, grâce à l' instinct des
mules. à une heure, le fort Ballenare apparut
sur un roc à pic qu' il couronnait de ses courtines
démantelées. On passa outre. Les pentes devenaient
déjà raides, pierreuses, et les cailloux, détachés
par le sabot des mules, roulaient sous leurs pas
en formant de bruyantes cascades de pierres. Vers
trois heures, nouvelles ruines pittoresques d' un
fort détruit dans le soulèvement de 1770.
" décidément, dit Paganel, les montagnes ne
suffisent pas à séparer les hommes, il faut encore
les fortifier ! "
à partir de ce point, la route devint difficile,
périlleuse même ; l' angle des pentes s' ouvrit
davantage, les corniches se rétrécirent de plus en
plus, les précipices se creusèrent effroyablement.
Les mules avançaient prudemment, le nez à terre,
flairant le chemin. On marchait en file. Parfois,
à un coude brusque, la madrina disparaissait,

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et la petite caravane se guidait alors au bruit
lointain de sa sonnette. Souvent aussi, les
capricieuses sinuosités du sentier ramenaient la
colonne sur deux lignes parallèles, et le catapaz
pouvait parler aux péons, tandis qu' une crevasse,
large de deux toises à peine, mais profonde de
deux cents, creusait entre eux un infranchissable
abîme.
La végétation herbacée luttait encore cependant
contre les envahissements de la pierre, mais on
sentait déjà le règne minéral aux prises avec le
règne végétal. Les approches du volcan d' Antuco se
reconnaissaient à quelques traînées de lave d' une
couleur ferrugineuse et hérissées de cristaux
jaunes en forme d' aiguilles. Les rocs, entassés les
uns sur les autres, et prêts à choir, se tenaient
contre toutes les lois de l' équilibre. évidemment,
les cataclysmes devaient facilement modifier leur
aspect, et, à considérer ces pics sans aplomb, ces
dômes gauches, ces mamelons mal assis, il était
facile de voir que l' heure du tassement définitif
n' avait pas encore sonné pour cette montagneuse
région.
Dans ces conditions, la route devait être difficile
à reconnaître. L' agitation presque incessante de la
charpente andine en change souvent le tracé, et les
points de repère ne sont plus à leur place. Aussi le
catapaz hésitait-il ; il s' arrêtait ; il regardait
autour de lui ; il interrogeait la forme des rochers ;
il cherchait sur la pierre friable des traces
d' indiens. Toute orientation devenait impossible.
Glenarvan suivait son guide pas à pas ; il
comprenait, il sentait son embarras croissant avec
les difficultés du chemin ; il n' osait l' interroger
et pensait, non sans raison peut-être, qu' il en est
des muletiers comme de l' instinct des mulets et
qu' il vaut mieux s' en rapporter à lui.
Pendant une heure encore, le catapaz erra pour ainsi
dire à l' aventure, mais toujours en gagnant des
zones plus élevées de la montagne. Enfin il fut
forcé de s' arrêter court. On se trouvait au fond d' une
vallée de peu de

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largeur, une de ces gorges étroites que les indiens
appellent " quebradas " . Un mur de porphyre, taillé à
pic, en fermait l' issue. Le catapaz, après avoir
cherché vainement un passage, mit pied à terre, se
croisa les bras, et attendit. Glenarvan vint à lui.
" vous vous êtes égaré ? Demanda-t-il.
-non, mylord, répondit le catapaz.
-cependant, nous ne sommes pas dans le passage
d' Antuco ?
-nous y sommes.
-vous ne vous trompez pas ?
-je ne me trompe pas. Voici les restes d' un feu
qui a servi aux indiens, et voilà les traces
laissées par les troupeaux de juments et de moutons.
-eh bien, on a passé par cette route !
-oui, mais on n' y passera plus. Le dernier
tremblement de terre l' a rendue impraticable...
-aux mulets, répondit le major, mais non aux
hommes.
-ah ! Ceci vous regarde, répondit le catapaz, j' ai
fait ce que j' ai pu. Mes mules et moi, nous sommes
prêts à retourner en arrière, s' il vous plaît de
revenir sur vos pas et de chercher les autres
passages de la cordillère.
-et ce sera un retard ? ...
-de trois jours, au moins. "
Glenarvan écoutait en silence les paroles du
catapaz. Celui-ci était évidemment dans les
conditions de son marché. Ses mules ne pouvaient
aller plus loin. Cependant, quand la proposition fut
faite de rebrousser chemin, Glenarvan se retourna
vers ses compagnons, et leur dit :
" voulez-vous passer quand même ?
-nous voulons vous suivre, répondit Tom Austin.
-et même vous précéder, ajouta Paganel. De quoi
s' agit-il, après tout ? De franchir une chaîne de
montagnes, dont les versants opposés offrent une
descente incomparablement plus facile ! Cela fait,
nous trouverons

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les baqueanos argentins qui nous guideront à travers
les pampas, et des chevaux rapides habitués à
galoper dans les plaines. En avant donc, et sans
hésiter.
-en avant ! S' écrièrent les compagnons de
Glenarvan.
-vous ne nous accompagnez pas ? Demanda celui-ci
au catapaz.
-je suis conducteur de mules, répondit le muletier.
-à votre aise.
-on se passera de lui, dit Paganel ; de l' autre
côté de cette muraille, nous retrouverons les
sentiers d' Antuco, et je me fais fort de vous
conduire au bas de la montagne aussi directement que
le meilleur guide des cordillères. "
Glenarvan régla donc avec le catapaz, et le
congédia, lui, ses péons et ses mules. Les armes,
les instruments et quelques vivres furent répartis
entre les sept voyageurs. D' un commun accord, on
décida que l' ascension serait immédiatement reprise,
et que, s' il le fallait, on voyagerait une partie
de la nuit. Sur le talus de gauche serpentait un
sentier abrupt que des mules n' auraient pu franchir.
Les difficultés furent grandes, mais, après deux
heures de fatigues et de détours, Glenarvan et ses
compagnons se retrouvèrent sur le passage d' Antuco.
Ils étaient alors dans la partie andine proprement
dite, qui n' est pas éloignée de l' arête supérieure
des cordillères ; mais de sentier frayé, de paso
déterminé, il n' y avait plus apparence. Toute cette
région venait d' être bouleversée dans les derniers
tremblements de terre, et il fallut s' élever de plus
en plus sur les croupes de la chaîne. Paganel fut
assez décontenancé de ne pas trouver la route libre,
et il s' attendit à de rudes fatigues pour gagner le
sommet des Andes, car leur hauteur moyenne est
comprise entre onze mille et douze mille six cents
pieds. Fort heureusement, le temps était calme, le
ciel pur, la saison favorable ; mais en hiver, de
mai à octobre, une pareille ascension eût été
impraticable ; les froids

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intenses tuent rapidement les voyageurs, et ceux
qu' ils épargnent n' échappent pas, du moins, aux
violences des " temporales " , sortes d' ouragans
particuliers à ces régions, et qui, chaque année,
peuplent de cadavres les gouffres de la cordillère.
On monta pendant toute la nuit ; on se hissait à
force de poignets sur des plateaux presque
inaccessibles ; on sautait des crevasses larges et
profondes ; les bras ajoutés aux bras remplaçaient
les cordes, et les épaules servaient d' échelons ;
ces hommes intrépides ressemblaient à une troupe
de clowns livrés à toute la folie des jeux
icariens. Ce fut alors que la vigueur de Mulrady
et l' adresse de Wilson eurent mille occasions de
s' exercer. Ces deux braves écossais se
multiplièrent ; maintes fois, sans leur dévouement
et leur courage, la petite troupe n' aurait pu passer.
Glenarvan ne perdait pas de vue le jeune Robert,
que son âge et sa vivacité portaient aux
imprudences. Paganel, lui, s' avançait avec une
furie toute française. Quant au major, il ne se
remuait qu' autant qu' il le fallait, pas plus, pas
moins, et il s' élevait par un mouvement insensible.
S' apercevait-il qu' il montait depuis plusieurs
heures ? Cela n' est pas certain. Peut-être
s' imaginait-il descendre.
à cinq heures du matin, les voyageurs avaient atteint
une hauteur de sept mille cinq cents pieds,
déterminée par une observation barométrique. Ils
se trouvaient alors sur les plateaux secondaires,
dernière limite de la région arborescente. Là
bondissaient quelques animaux qui eussent fait la
joie ou la fortune d' un chasseur ; ces bêtes
agiles le savaient bien, car elles fuyaient, et de
loin, l' approche des hommes. C' était le lama,
animal précieux des montagnes, qui remplace le
mouton, le boeuf et le cheval, et vit là où ne
vivrait pas le mulet. C' était le chinchilla, petit
rongeur doux et craintif, riche en fourrure, qui
tient le milieu entre le lièvre et la gerboise,
et auquel ses pattes de derrière donnent l' apparence
d' un kangourou. Rien de charmant à voir comme ce

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léger animal courant sur la cime des arbres à la
façon d' un écureuil. " ce n' est pas encore un oiseau,
disait Paganel, mais ce n' est déjà plus un
quadrupède. "
cependant, ces animaux n' étaient pas les derniers
habitants de la montagne. à neuf mille pieds, sur la
limite des neiges perpétuelles, vivaient encore,
et par troupes, des ruminants d' une incomparable
beauté, l' alpaga au pelage long et soyeux, puis cette
sorte de chèvre sans cornes, élégante et fière,
dont la laine est fine, et que les naturalistes ont
nommée vigogne. Mais il ne fallait pas songer à
l' approcher, et c' est à peine s' il était donné de
la voir ; elle s' enfuyait, on pourrait dire à
tire-d' aile, et glissait sans bruit sur les
tapis éblouissants de blancheur.
à cette heure, l' aspect des régions était entièrement
métamorphosé. De grands blocs de glace éclatants,
d' une teinte bleuâtre dans certains escarpements,
se dressaient de toutes parts et réfléchissaient
les premiers rayons du jour. L' ascension devint
très périlleuse alors. On ne s' aventurait plus
sans sonder attentivement pour reconnaître les
crevasses. Wilson avait pris la tête de la file,
et du pied il éprouvait le sol des glaciers. Ses
compagnons marchaient exactement sur les empreintes
de ses pas, et évitaient d' élever la voix, car le
moindre bruit agitant les couches d' air pouvait
provoquer la chute des masses neigeuses suspendues
à sept ou huit cents pieds au-dessus de leur tête.
Ils étaient alors parvenus à la région des
arbrisseaux, qui, deux cent cinquante toises plus
haut, cédèrent la place aux graminées et aux
cactus. à onze mille pieds, ces plantes elles-mêmes
abandonnèrent le sol aride, et toute trace de
végétation disparut. Les voyageurs ne s' étaient
arrêtés qu' une seule fois, à huit heures, pour
réparer leurs forces par un repas sommaire, et,
avec un courage surhumain, ils reprirent l' ascension,
bravant des dangers toujours croissants. Il fallut
enfourcher des arêtes aiguës et passer au-dessus de
gouffres que le

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regard n' osait sonder. En maint endroit, des croix
de bois jalonnaient la route et marquaient la place
de catastrophes multipliées. Vers deux heures, un
immense plateau, sans trace de végétation, une sorte
de désert, s' étendit entre des pics décharnés. L' air
était sec, le ciel d' un bleu cru ; à cette hauteur,
les pluies sont inconnues, et les vapeurs ne s' y
résolvent qu' en neige ou en grêle. çà et là, quelques
pics de porphyre ou de basalte trouaient le suaire
blanc comme les os d' un squelette, et, par instants,
des fragments de quartz ou de gneiss, désunis sous
l' action de l' air, s' éboulaient avec un bruit mat,
qu' une atmosphère peu dense rendait presque
imperceptible.
Cependant, la petite troupe, malgré son courage,
était à bout de forces. Glenarvan, voyant
l' épuisement de ses compagnons, regrettait de s' être
engagé si avant dans la montagne. Le jeune Robert
se raidissait contre la fatigue, mais il ne pouvait
aller plus loin. à trois heures, Glenarvan
s' arrêta.
" il faut prendre du repos, dit-il, car il vit bien
que personne ne ferait cette proposition.
-prendre du repos ? Répondit Paganel, mais nous
n' avons pas d' abri.
-cependant, c' est indispensable, ne fût-ce que
pour Robert.
-mais non, mylord, répondit le courageux enfant,
je puis encore marcher... ne vous arrêtez pas...
-on te portera, mon garçon, répondit Paganel, mais
il faut gagner à tout prix le versant oriental. Là
nous trouverons peut-être quelque hutte de refuge.
Je demande encore deux heures de marche.
-est-ce votre avis, à tous ? Demanda Glenarvan.
-oui, " répondirent ses compagnons.
Mulrady ajouta :
" je me charge de l' enfant. "
et l' on reprit la direction de l' est. Ce furent
encore deux heures d' une ascension effrayante. On
montait toujours pour atteindre les dernières
sommités de la montagne.

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La raréfaction de l' air produisait cette oppression
douloureuse connue sous le nom de " puna " . Le sang
suintait à travers les gencives et les lèvres par
défaut d' équilibre, et peut-être aussi sous
l' influence des neiges, qui à une grande hauteur
vicient évidemment l' atmosphère. Il fallait
suppléer au défaut de sa densité par des inspirations
fréquentes, et activer ainsi la circulation, ce
qui fatiguait non moins que la réverbération des
rayons du soleil sur les plaques de neige. Quelle
que fût la volonté de ces hommes courageux, le
moment vint donc où les plus vaillants défaillirent,
et le vertige, ce terrible mal des montagnes,
détruisit non seulement leurs forces physiques,
mais aussi leur énergie morale. On ne lutte pas
impunément contre des fatigues de ce genre. Bientôt
les chutes devinrent fréquentes, et ceux qui
tombaient n' avançaient qu' en se traînant sur les
genoux.
Or, l' épuisement allait mettre un terme à cette
ascension trop prolongée, et Glenarvan ne
considérait pas sans terreur l' immensité des neiges,
le froid dont elles imprégnaient cette région
funeste, l' ombre qui montait vers ces cimes
désolées, le défaut d' abri pour la nuit, quand le
major l' arrêta, et d' un ton calme :
" une hutte, " dit-il.

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chapitre xiii descente de la cordillère
tout autre que Mac Nabbs eût passé cent fois à
côté, autour, au-dessus même de cette hutte, sans
en soupçonner l' existence. Une extumescence du
tapis de neige la distinguait à peine des rocs
environnants. Il fallut la déblayer. Après une
demi-heure d' un travail opiniâtre, Wilson et
Mulrady eurent dégagé l' entrée de la " casucha "
et la petite troupe s' y blottit avec empressement.
Cette casucha, construite par les indiens, était
faite " d' adobes " , espèce de briques cuites au
soleil ; elle avait la forme d' un cube de douze
pieds sur chaque face, et se dressait au sommet
d' un bloc de basalte. Un escalier de pierre
conduisait à la porte, seule ouverture de la
cahute, et, quelque étroite qu' elle fût, les
ouragans, la neige ou la grêle, savaient bien s' y
frayer un passage, lorsque les temporales les
déchaînaient dans la montagne.
Dix personnes pouvaient aisément y tenir place, et si
ses murs n' eussent pas été suffisamment étanches
dans la saison des pluies, à cette époque du moins
ils garantissaient à peu près contre un froid
intense que le thermomètre portait à dix degrés
au-dessous de zéro. D' ailleurs, une sorte de foyer
avec tuyau de briques fort mal rejointoyées
permettait d' allumer du feu et de combattre
efficacement la température extérieure.
" voilà un gîte suffisant, dit Glenarvan, s' il n' est
pas confortable. La providence nous y a conduits,
et nous ne pouvons faire moins que de l' en remercier.
-comment donc, répondit Paganel, mais c' est un

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palais ! Il n' y manque que des factionnaires et
des courtisans. Nous serons admirablement ici.
-surtout quand un bon feu flambera dans l' âtre,
dit Tom Austin, car si nous avons faim nous
n' avons pas moins froid, il me semble, et, pour ma
part, un bon fagot me réjouirait plus qu' une
tranche de venaison.
-eh bien, Tom, répondit Paganel, on tâchera de
trouver du combustible.
-du combustible au sommet des cordillères ! Dit
Mulrady en secouant la tête d' un air de doute.
-puisqu' on a fait une cheminée dans cette casucha,
répondit le major, c' est probablement parce qu' on
trouve ici quelque chose à brûler.
-notre ami Mac Nabbs a raison, dit Glenarvan ;
disposez tout pour le souper ; je vais aller faire
le métier de bûcheron.
-je vous accompagne avec Wilson, répondit
Paganel.
-si vous avez besoin de moi ? ... dit Robert en
se levant.
-non, repose-toi, mon brave garçon, répondit
Glenarvan. Tu seras un homme à l' âge où d' autres
ne sont encore que des enfants ! "
Glenarvan, Paganel et Wilson sortirent de la
casucha. Il était six heures du soir. Le froid
piquait vivement malgré le calme absolu de
l' atmosphère. Le bleu du ciel

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s' assombrissait déjà, et le soleil effleurait de
ses derniers rayons les hauts pics des plateaux
andins. Paganel, ayant emporté son baromètre, le
consulta, et vit que le mercure se maintenait à
0, 495 millimètres. La dépression de la colonne
barométrique correspondait à une élévation de onze
mille sept cents pieds. Cette région des cordillères
avait donc une altitude inférieure de neuf cent dix
mètres seulement à celle du Mont Blanc. Si ces
montagnes eussent présenté les difficultés dont est
hérissé le géant de la Suisse, si seulement les
ouragans et les tourbillons se fussent déchaînés
contre eux, pas un des voyageurs n' eût franchi la
grande chaîne du nouveau-monde.
Glenarvan et Paganel, arrivés sur un monticule de
porphyre, portèrent leurs regards à tous les points
de l' horizon. Ils occupaient alors le sommet des
nevados de la cordillère, et dominaient un espace
de quarante milles carrés. à l' est, les versants
s' abaissaient en rampes douces par des pentes
praticables sur lesquelles les péons se laissent
glisser pendant l' espace de plusieurs centaines de
toises. Au loin, des traînées longitudinales de
pierre et de blocs erratiques, repoussés par le
glissement des glaciers, formaient d' immenses
lignes de moraines. Déjà la vallée du Colorado se
noyait dans une ombre montante, produite par
l' abaissement du soleil ; les reliefs du terrain,
les saillies, les aiguilles, les pics, éclairés par
ses rayons, s' éteignaient graduellement, et
l' assombrissement se faisait peu à peu sur tout le
versant oriental des Andes. Dans l' ouest, la
lumière éclairait encore les contreforts qui
soutiennent la paroi à pic des flancs occidentaux.
C' était un éblouissement de voir les rocs et les
glaciers baignés dans cette irradiation de l' astre
du jour. Vers le nord ondulait une succession de
cimes qui se confondaient insensiblement et
formaient comme une ligne tremblée sous un crayon
inhabile. L' oeil s' y perdait confusément. Mais au
sud, au contraire, le spectacle devenait splendide,
et, avec la nuit tombante, il allait prendre de
sublimes proportions. En effet, le regard

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s' enfonçant dans la vallée sauvage du Torbido,
dominait l' Antuco, dont le cratère béant se
creusait à deux milles de là. Le volcan rugissait
comme un monstre énorme, semblable aux léviathans
des jours apocalyptiques, et vomissait d' ardentes
fumées mêlées à des torrents d' une flamme
fuligineuse. Le cirque de montagnes qui l' entourait
paraissait être en feu ; des grêles de pierres
incandescentes, des nuages de vapeurs rougeâtres,
des fusées de laves, se réunissaient en gerbes
étincelantes. Un immense éclat, qui s' accroissait
d' instant en instant, une déflagration éblouissante
emplissait ce vaste circuit de ses réverbérations
intenses, tandis que le soleil, dépouillé peu à
peu de ses lueurs crépusculaires, disparaissait
comme un astre éteint dans les ombres de l' horizon.
Paganel et Glenarvan seraient restés longtemps
à contempler cette lutte magnifique des feux de la
terre et des feux du ciel ; les bûcherons improvisés
faisaient place aux artistes ; mais Wilson, moins
enthousiaste, les rappela au sentiment de la
situation. Le bois manquait, il est vrai ;
heureusement, un lichen maigre et sec revêtait les
rocs ; on en fit une ample provision, ainsi que
d' une certaine plante nommée " ilaretta " , dont la
racine pouvait brûler suffisamment. Ce précieux
combustible rapporté à la casucha, on l' entassa
dans le foyer. Le feu fut difficile à allumer et
surtout à entretenir. L' air très raréfié ne
fournissait plus assez d' oxygène à son alimentation ;
du moins ce fut la raison donnée par le major.
" en revanche, ajoutait-il, l' eau n' aura pas besoin
de cent degrés de chaleur pour bouillir ; ceux qui
aiment le café fait avec de l' eau à cent degrés
seront forcés de s' en passer, car à cette hauteur
l' ébullition se manifestera avant quatre-vingt-dix
degrés. "
Mac Nabbs ne se trompait pas, et le thermomètre
plongé dans l' eau de la chaudière, dès qu' elle fut
bouillante, ne

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marqua que quatre-vingt-sept degrés. Ce fut avec
volupté que chacun but quelques gorgées de café
brûlant ; quant à la viande sèche, elle parut un
peu insuffisante, ce qui provoqua de la part de
Paganel une réflexion aussi sensée qu' inutile.
" parbleu, dit-il, il faut avouer qu' une grillade
de lama ne serait pas à dédaigner ! On dit que cet
animal remplace le boeuf et le mouton, et je serais
bien aise de savoir si c' est au point de vue
alimentaire !
-comment ! Dit le major, vous n' êtes pas content de
notre souper, savant Paganel ?
-enchanté, mon brave major ; cependant j' avoue
qu' un plat de venaison serait le bienvenu.
-vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs.
-j' accepte le qualificatif, major ; mais vous-même,
et quoique vous en disiez, vous ne bouderiez pas
devant un beefsteak quelconque !
-cela est probable, répondit le major.
-et si l' on vous priait d' aller vous poster à
l' affût malgré le froid et la nuit, vous iriez sans
faire une réflexion ?
-évidemment, et pour peu que cela vous plaise... "
les compagnons de Mac Nabbs n' avaient pas eu le
temps de le remercier et d' enrayer son incessante
obligeance, que des hurlements lointains se firent
entendre. Ils se prolongeaient longuement. Ce
n' étaient pas là des cris d' animaux isolés, mais
ceux d' un troupeau qui s' approchait avec rapidité.
La providence, après avoir fourni la cahute,
voulait-elle donc offrir le souper ? Ce fut la
réflexion du géographe. Mais Glenarvan rabattit
un peu de sa joie en lui faisant observer que les
quadrupèdes de la cordillère ne se rencontrent
jamais sur une zone si élevée.
" alors, d' où vient ce bruit ? Dit Tom Austin.
Entendez-vous comme il s' approche !
-une avalanche ? Dit Mulrady.

p113

-impossible ! Ce sont de véritables hurlements,
répliqua Paganel.
-voyons, dit Glenarvan.
-et voyons en chasseurs, " répondit le major qui
prit sa carabine.
Tous s' élancèrent hors de la casucha. La nuit était
venue, sombre et constellée. La lune ne montrait pas
encore le disque à demi rongé de sa dernière phase.
Les sommets du nord et de l' est disparaissaient
dans les ténèbres, et le regard ne percevait plus
que la silhouette fantastique de quelques rocs
dominants. Les hurlements, -des hurlements de
bêtes effarées, -redoublaient. Ils venaient de la
partie ténébreuse des cordillères. Que se passait-il ?
Soudain, une avalanche furieuse arriva, mais une
avalanche d' êtres animés et fous de terreur. Tout
le plateau sembla s' agiter. De ces animaux, il en
venait des centaines, des milliers peut-être, qui,
malgré la raréfaction de l' air, produisaient un
vacarme assourdissant. étaient-ce des bêtes fauves
de la pampa ou seulement une troupe de lamas et de
vigognes ? Glenarvan, Mac Nabbs, Robert,
Austin, les deux matelots, n' eurent que le temps
de se jeter à terre, pendant que ce tourbillon
vivant passait à quelques pieds au-dessus d' eux.
Paganel, qui, en sa qualité de nyctalope, se
tenait debout pour mieux voir, fut culbuté en un
clin d' oeil.
En ce moment la détonation d' une arme à feu éclata.
Le major avait tiré au jugé. Il lui sembla qu' un
animal tombait à quelques pas de lui, tandis que
toute la bande, emportée par son irrésistible élan
et redoublant ses clameurs, disparaissait sur les
pentes éclairées par la réverbération du volcan.
" ah ! Je les tiens, dit une voix, -la voix de
Paganel.
-et que tenez-vous ? Demanda Glenarvan.
-mes lunettes, parbleu ! C' est bien le moins qu' on
perde ses lunettes dans une pareille bagarre !
-vous n' êtes pas blessé ? ...
-non, un peu piétiné. Mais par qui ?

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-par ceci, " répondit le major, en traînant après
lui l' animal qu' il avait abattu.
Chacun se hâta de regagner la cahute, et à la lueur
du foyer on examina le " coup de fusil " de Mac
Nabbs.
C' était une jolie bête, ressemblant à un petit
chameau sans bosse ; elle avait la tête fine, le
corps aplati, les jambes longues et grêles, le poil
fin, le pelage café au lait, et le dessous du ventre
tacheté de blanc. à peine Paganel l' eut-il
regardée, qu' il s' écria :
" c' est un guanaque !
-qu' est-ce que c' est qu' un guanaque ? Demanda
Glenarvan.
-une bête qui se mange, répondit Paganel.
-et c' est bon ?
-savoureux. Un mets de l' olympe. Je savais bien
que nous aurions de la viande fraîche pour souper.
Et quelle viande ! Mais qui va découper l' animal ?
-moi, dit Wilson.
-bien, je me charge de le faire griller, répliqua
Paganel.
-vous êtes donc cuisinier, Monsieur Paganel ?
Dit Robert.
-parbleu, mon garçon, puisque je suis français !
Dans un français il y a toujours un cuisinier. "
cinq minutes après, Paganel déposa de larges
tranches de venaison sur les charbons produits
par la racine de ilaretta. Dix minutes plus tard,
il servit à ses compagnons cette viande fort
appétissante sous le nom de " filets de guanaque " .
Personne ne fit de façons, et chacun y mordit à
pleines dents.
Mais, à la grande stupéfaction du géographe, une
grimace générale, accompagnée d' un " pouah "
unanime, accueillit la première bouchée.
" c' est horrible ! Dit l' un.
-ce n' est pas mangeable ! " répliqua l' autre.
Le pauvre savant, quoi qu' il en eût, dut convenir
que cette grillade ne pouvait être acceptée, même
par des

p115

affamés. On commençait donc à lui lancer quelques
plaisanteries, qu' il entendait parfaitement, du
reste, et à dauber son " mets de l' olympe " ;
lui-même cherchait la raison pour laquelle cette
chair de guanaque, véritablement bonne et très
estimée, était devenue détestable entre ses mains,
quand une réflexion subite traversa son cerveau.
" j' y suis, s' écria-t-il ! Eh parbleu ! J' y suis,
j' ai trouvé !
-est-ce que c' est de la viande trop avancée ?
Demanda tranquillement Mac Nabbs.
-non, major intolérant, mais de la viande qui a
trop marché ! Comment ai-je pu oublier cela ?
-que voulez-vous dire ? Monsieur Paganel, demanda
Tom Austin.
-je veux dire que le guanaque n' est bon que
lorsqu' il a été tué au repos ; si on le chasse
longtemps, s' il fournit une longue course, sa chair
n' est plus mangeable. Je puis donc affirmer au
goût que cet animal venait de loin, et par
conséquent le troupeau tout entier.
-vous êtes certain de ce fait ? Dit Glenarvan.
-absolument certain.
-mais quel événement, quel phénomène a pu effrayer
ainsi ces animaux et les chasser à l' heure où ils
devraient être paisiblement endormis dans leur
gîte ?
-à cela, mon cher Glenarvan, dit Paganel, il m' est
impossible de vous répondre. Si vous m' en croyez,
allons dormir sans en chercher plus long. Pour mon
compte, je meurs de sommeil. Dormons-nous, major ?
-dormons, Paganel. "
sur ce, chacun s' enveloppa de son poncho, le feu fut
ravivé pour la nuit, et bientôt dans tous les tons et
sur tous les rythmes s' élevèrent des ronflements
formidables, au milieu desquels la basse du savant
géographe soutenait l' édifice harmonique.
Seul, Glenarvan ne dormit pas. De secrètes
inquiétudes le tenaient dans un état de fatigante
insomnie. Il songeait involontairement à ce troupeau
fuyant dans une direction

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commune, à son effarement inexplicable. Les guanaques
ne pouvaient être poursuivis par des bêtes fauves.
à cette hauteur, il n' y en a guère, et de chasseurs
encore moins. Quelle terreur les précipitait donc
vers les abîmes de l' Antuco, et quelle en était la
cause ? Glenarvan avait le pressentiment d' un
danger prochain.
Cependant, sous l' influence d' un demi-assoupissement,
ses idées se modifièrent peu à peu, et les craintes
firent place à l' espérance. Il se vit au lendemain,
dans la plaine des Andes. Là devaient commencer
véritablement ses recherches, et le succès n' était
peut-être pas loin. Il songea au capitaine Grant,
à ses deux matelots délivrés d' un dur esclavage.
Ces images passaient rapidement devant son esprit,
à chaque instant distrait par un pétillement du feu,
une étincelle crépitant dans l' air, une flamme
vivement oxygénée qui éclairait la face endormie de
ses compagnons, et agitait quelque ombre fuyante sur
les murs de la casucha. Puis, ses pressentiments
revenaient avec plus d' intensité. Il écoutait
vaguement les bruits extérieurs, difficiles à
expliquer sur ces cimes solitaires ?
à un certain moment, il crut surprendre des
grondements éloignés, sourds, menaçants, comme les
roulements d' un tonnerre qui ne viendrait pas du
ciel. Or, ces grondements ne pouvaient appartenir
qu' à un orage déchaîné sur les flancs de la montagne,
à quelques milles pieds au-dessous de son sommet.
Glenarvan voulut constater le fait, et sortit.
La lune se levait alors. L' atmosphère était limpide
et calme. Pas un nuage, ni en haut, ni en bas. çà
et là, quelques reflets mobiles des flammes de
l' Antuco. Nul orage, nul éclair. Au zénith étincelaient
des milliers d' étoiles. Pourtant les grondements
duraient toujours : ils semblaient se rapprocher et
courir à travers la chaîne des Andes. Glenarvan
rentra plus inquiet, se demandant quel rapport
existait entre ces ronflements souterrains et la
fuite des guanaques. Y avait-il là un effet et une
cause ? Il regarda sa montre, qui marquait deux
heures du matin.

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Cependant, n' ayant point la certitude d' un danger
immédiat, il n' éveilla pas ses compagnons, que la
fatigue tenait pesamment endormis, et il tomba
lui-même dans une lourde somnolence qui dura
plusieurs heures.
Tout d' un coup, de violents fracas le remirent sur
pied. C' était un assourdissant vacarme, comparable
au bruit saccadé que feraient d' innombrables caissons
d' artillerie roulant sur un pavé sonore. Soudain
Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds ; il
vit la casucha osciller et s' entr' ouvrir.
" alerte ! " s' écria-t-il.
Ses compagnons, tous réveillés et renversés
pêle-mêle, étaient entraînés sur une pente rapide.
Le jour se levait alors, et la scène était
effrayante. La forme des montagnes changeait
subitement : les cônes se tronquaient ; les pics
chancelants disparaissaient comme si quelque trappe
s' entr' ouvrait sous leur base. Par suite d' un
phénomène

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particulier aux cordillères, un massif, large de
plusieurs milles, se déplaçait tout entier et
glissait vers la plaine.
" un tremblement de terre ! " s' écria Paganel.
Il ne se trompait pas. C' était un de ces cataclysmes
fréquents sur la lisière montagneuse du Chili, et
précisément dans cette région où Copiapo a été deux
fois détruit, et Santiago renversé quatre fois en
quatorze ans. Cette portion du globe est travaillée
par les feux de la terre, et les volcans de cette
chaîne d' origine récente n' offrent que d' insuffisantes
soupapes à la sortie des vapeurs souterraines. De
là ces secousses incessantes, connues sous le nom
de " tremblores " .
Cependant, ce plateau auquel se cramponnaient sept
hommes accrochés à des touffes de lichen, étourdis,
épouvantés, glissait avec la rapidité d' un express,
c' est-à-dire une vitesse de cinquante milles à
l' heure. Pas un cri n' était possible, pas un
mouvement pour fuir ou s' enrayer. On n' aurait pu
s' entendre. Les roulements intérieurs, le fracas
des avalanches, le choc des masses de granit et de
basalte, les tourbillons d' une neige pulvérisée,
rendaient toute communication impossible. Tantôt,
le massif dévalait sans heurts ni cahots ; tantôt,
pris d' un mouvement de tangage et de roulis comme
le pont d' un navire secoué par la houle, côtoyant
des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux
de montagne, déracinant les arbres séculaires, il
nivelait avec la précision d' une faux immense toutes
les saillies du versant oriental.
Que l' on songe à la puissance d' une masse pesant
plusieurs milliards de tonnes, lancée avec une
vitesse toujours croissante sous un angle de
cinquante degrés.
Ce que dura cette chute indescriptible, nul n' aurait
pu l' évaluer. à quel abîme elle devait aboutir, nul
n' eût

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osé le prévoir. Si tous étaient là, vivants, ou si
l' un d' eux gisait déjà au fond d' un abîme, nul encore
n' aurait pu le dire. étouffés par la vitesse de la
course, glacés par l' air froid qui les pénétrait,
aveuglés par les tourbillons de neige, ils haletaient,
anéantis, presque inanimés, et ne s' accrochaient
aux rocs que par un suprême instinct de conservation.
Tout d' un coup, un choc d' une incomparable violence
les arracha de leur glissant véhicule. Ils furent
lancés en avant et roulèrent sur les derniers
échelons de la montagne. Le plateau s' était arrêté
net.
Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l' un
se releva étourdi du coup, mais ferme encore, -le
major. Il secoua la poussière qui l' aveuglait, puis
il regarda autour de lui. Ses compagnons, étendus
dans un cercle restreint, comme les grains de plomb
d' un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les
uns sur les autres.
Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le
sol. Celui qui manquait, c' était Robert Grant.

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chapitre xiv le coup de fusil de la providence
le versant oriental de la cordillère des Andes est
fait de longues pentes qui vont se perdre
insensiblement à la plaine, sur laquelle une portion
du massif s' était subitement arrêtée. Dans cette
contrée nouvelle, tapissée de pâturages épais,
hérissée d' arbres magnifiques, un nombre incalculable
de ces pommiers plantés au temps de la conquête
étincelaient de fruits dorés et formaient des forêts
véritables. C' était un coin de l' opulente
Normandie jeté dans les régions platéennes, et, en
toute autre circonstance, l' oeil d' un voyageur eût
été frappé de cette transition subite du désert à
l' oasis, des cimes neigeuses aux prairies
verdoyantes, de l' hiver à l' été.
Le sol avait repris, d' ailleurs, une immobilité
absolue. Le tremblement de terre s' était apaisé,
et sans doute les forces souterraines exerçaient
plus loin leur action dévastatrice, car la chaîne
des Andes est toujours en quelque endroit agitée
ou tremblante. Cette fois, la commotion avait été
d' une violence extrême. La ligne des montagnes se
trouvait entièrement modifiée. Un panorama nouveau
de cimes, de crêtes et de pics se découpait sur le
fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en
vain cherché ses points de repère accoutumés.
Une admirable journée se préparait ; les rayons du
soleil, sorti de son lit humide du Pacifique,
glissaient sur les plaines argentines et se plongeaient
déjà dans les flots de l' autre océan. Il était huit
heures du matin.
Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les

p121

soins du major, revinrent peu à peu à la vie. En
somme, ils avaient subi un étourdissement effroyable,
mais rien de plus. La cordillère était descendue,
et ils n' auraient eu qu' à s' applaudir d' un moyen
de locomotion dont la nature avait fait tous les
frais, si l' un d' eux, le plus faible, un enfant,
Robert Grant, n' eût manqué à l' appel.
Chacun l' aimait, ce courageux garçon, Paganel qui
s' était particulièrement attaché à lui, le major
malgré sa froideur, tous, et surtout Glenarvan.
Ce dernier, quand il apprit la disparition de
Robert, fut désespéré. Il se représentait le
pauvre enfant englouti dans quelque abîme, et
appelant d' une voix inutile celui qu' il nommait
son second père.
" mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses
larmes, il faut le chercher, il faut le retrouver !
Nous ne pouvons l' abandonner ainsi ! Pas une vallée,
pas un précipice, pas un abîme qui ne doive être
fouillé jusqu' au fond ! On m' attachera par une
corde ! On m' y descendra ! Je le veux, vous
m' entendez ! Je le veux ! Fasse le ciel que Robert
respire encore ! Sans lui, comment oserions-nous
retrouver son père, et de quel droit sauver le
capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à
son enfant ! "
les compagnons de Glenarvan l' écoutaient sans
répondre ; ils sentaient qu' il cherchait dans leur
regard quelque lueur d' espérance, et ils baissaient
les yeux.
" eh bien, reprit Glenarvan, vous m' avez entendu !
Vous vous taisez ! Vous n' espérez plus rien !
Rien ! "
il y eut quelques instants de silence ; puis, Mac
Nabbs prit la parole et dit :
" qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant
Robert a disparu ? "
à cette demande, aucune réponse ne fut faite.
" au moins, reprit le major, vous me direz près de qui
se trouvait l' enfant pendant la descente de la
cordillère ?
-près de moi, répondit Wilson.
-eh bien, jusqu' à quel moment l' as-tu vu près de
toi ? Rappelle tes souvenirs. Parle.

p122

-voici tout ce dont je me souviens, répondit
Wilson. Robert Grant était encore à mes côtés, la
main crispée à une touffe de lichen, moins de deux
minutes avant le choc qui a terminé notre descente.
-moins de deux minutes ! Fais bien attention,
Wilson, les minutes ont dû te paraître longues !
Ne te trompes-tu pas ?
-je ne crois pas me tromper... c' est bien cela...
moins de deux minutes !
-bon ! Dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il
placé à ta gauche ou à ta droite ?
-à ma gauche. Je me rappelle que son poncho
fouettait ma figure.
-et toi, par rapport à nous, tu étais placé ? ...
-également sur la gauche.
-ainsi, Robert n' a pu disparaître que de ce côté,
dit le major, se tournant vers la montagne et
indiquant sa droite. J' ajouterai qu' en tenant compte
du temps écoulé depuis sa disparition, l' enfant doit
être tombé sur la partie de la montagne comprise
entre le sol et deux milles de hauteur. C' est là
qu' il faut le chercher, en nous partageant les
différentes zones, et c' est là que nous le
retrouverons. "
pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes,
gravissant les pentes de la cordillère,
s' échelonnèrent sur sa croupe à diverses hauteurs
et commencèrent leur exploration. Ils se
maintenaient constamment à droite de la ligne de
descente, fouillant les moindres fissures,
descendant au fond des précipices comblés en partie
par les débris du massif, et plus d' un en sortit les
vêtements en lambeaux, les pieds et les mains
ensanglantés, après avoir exposé sa vie. Toute
cette portion des Andes, sauf quelques plateaux
inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant
de longues heures, sans qu' aucun de ces braves gens
songeât à prendre du repos. Vaines recherches.
L' enfant avait trouvé non seulement la mort dans
la

p123

montagne, mais aussi un tombeau dont la pierre,
faite de quelque roc énorme, s' était à jamais
refermée sur lui.
Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés,
anéantis, se retrouvaient au fond de la vallée.
Glenarvan était en proie à une douleur violente ;
il parlait à peine, et de ses lèvres sortaient ces
seuls mots entrecoupés de soupirs :
" je ne m' en irai pas ! Je ne m' en irai pas ! "
chacun comprit cette obstination devenue une idée
fixe, et la respecta.
" attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin.
Prenons quelque repos, et réparons nos forces. Nous
en avons besoin, soit pour recommencer nos
recherches, soit pour continuer notre route.
-oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque
Edward veut demeurer ! Il espère. Mais qu' espère-t-il ?
-Dieu le sait, dit Tom Austin.
-pauvre Robert ! " répondit Paganel en s' essuyant
les yeux.
Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée.
Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous
lesquels il fit établir un campement provisoire.
Quelques couvertures, les armes, un peu de viande
séchée et du riz, voilà ce qui restait aux
voyageurs. Un rio coulait non loin, qui fournit une
eau encore troublée par l' avalanche. Mulrady alluma
du feu sur l' herbe, et bientôt il offrit à son
maître une boisson chaude et réconfortante. Mais
Glenarvan la refusa et demeura étendu sur son
poncho dans une profonde prostration.
La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et
tranquille comme la nuit précédente. Pendant que
ses compagnons demeuraient immobiles, quoique
inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la
cordillère. Il prêtait l' oreille, espérant toujours
qu' un dernier appel parviendrait jusqu' à lui. Il
s' aventura loin, haut, seul, collant son oreille
contre terre, écoutant et comprimant les battements
de son coeur, appelant d' une voix désespérée.

p124

Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la
montagne. Tantôt Paganel, tantôt le major le
suivaient, prêts à lui porter secours sur les
crêtes glissantes et au bord des gouffres où
l' entraînait son inutile imprudence. Mais ses
derniers efforts furent stériles, et à ces cris
mille fois jetés de " Robert ! Robert ! " l' écho
seul répondit en répétant ce nom regretté.
Le jour se leva. Il fallut aller chercher
Glenarvan sur les plateaux éloignés, et, malgré
lui, le ramener au campement. Son désespoir était
affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui
proposer de quitter cette vallée funeste ? Cependant,
les vivres manquaient. Non loin devaient se
rencontrer les guides argentins annoncés par le
muletier, et les chevaux nécessaires à la traversée
des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de
difficultés que marcher en avant. D' ailleurs,
c' était à l' océan Atlantique que rendez-vous avait
été donné au Duncan. toutes les raisons graves
ne permettaient pas un plus long retard, et, dans
l' intérêt de tous, l' heure de partir ne pouvait
être reculée.
Ce fut Mac Nabbs qui tenta d' arracher Glenarvan à
sa douleur. Longtemps il parla sans que son ami
parût l' entendre. Glenarvan secouait la tête.
Quelques mots, cependant, entr' ouvrirent ses
lèvres.
" partir ? Dit-il.
-oui ! Partir.
-encore une heure !
-oui, encore une heure, " répondit le digne major.
Et, l' heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce
qu' une autre heure lui fût accordée. On eût dit
un condamné implorant une prolongation d' existence.
Ce fut ainsi jusqu' à midi environ. Alors Mac Nabbs,
de l' avis de tous, n' hésita plus, et dit à
Glenarvan qu' il fallait partir, et que d' une
prompte résolution dépendait la vie de ses
compagnons.
" oui ! Oui ! Répondit Glenarvan. Partons !
Partons ! "
mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient
de Mac

p125

Nabbs ; son regard fixait un point noir dans les
airs. Soudain, sa main se leva et demeura immobile
comme si elle eût été pétrifiée.
" là ! Là, dit-il, voyez ! Voyez ! "
tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans
la direction si impérieusement indiquée. En ce moment,
le point noir grossissait visiblement. C' était un
oiseau qui planait à une hauteur incommensurable.
" un condor, dit Paganel.
-oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait ? Il
vient ! Il descend ! Attendons ! "
qu' espérait Glenarvan ? Sa raison s' égarait-elle ?
" qui sait ? " avait-il dit. Paganel ne s' était pas
trompé. Le condor devenait plus visible d' instants
en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des
incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces
régions, il atteint un développement extraordinaire.
Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite
des boeufs au fond des gouffres. Il s' attaque aux
moutons, aux chevaux, aux jeunes veaux errants par
les plaines, et les enlève dans ses serres à de
grandes hauteurs. Il n' est pas rare qu' il plane à
vingt mille pieds au-dessus du sol, c' est-à-dire à
cette limite que l' homme ne peut pas franchir. De
là, invisible aux meilleures vues, ce roi des airs
promène un regard perçant sur les régions terrestres,
et distingue les plus faibles objets avec une
puissance de vision qui fait l' étonnement des
naturalistes.
Qu' avait donc vu ce condor ? Un cadavre, celui de
Robert Grant ! " qui sait ? " répétait Glenarvan,
sans le perdre du regard. L' énorme oiseau
s' approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec
la vitesse des corps inertes abandonnés dans
l' espace. Bientôt il décrivit des cercles d' un
large rayon, à moins de cent toises du sol. On le
distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze
pieds d' envergure. Ses ailes puissantes le
portaient sur le fluide aérien presque sans battre,
car c' est le propre des grands oiseaux de voler
avec un calme majestueux, tandis que

p126

pour les soutenir dans l' air il faut aux insectes
mille coups d' ailes par seconde.
Le major et Wilson avaient saisi leur carabine,
Glenarvan les arrêta d' un geste. Le condor
enlaçait dans les replis de son vol une sorte de
plateau inaccessible situé à un quart de mille sur
les flancs de la cordillère. Il tournait avec une
rapidité vertigineuse, ouvrant, refermant ses
redoutables serres, et secouant sa crête
cartilagineuse.
" c' est là ! Là ! " s' écria Glenarvan.
Puis, soudain, une pensée traversa son esprit.
" si Robert est encore vivant ! S' écria-t-il en
poussant une exclamation terrible, cet oiseau...
feu ! Mes amis ! Feu ! "
mais il était trop tard. Le condor s' était dérobé
derrière de hautes saillies de roc. Une seconde
s' écoula, une seconde que l' aiguille dut mettre
un siècle à battre ! Puis l' énorme oiseau reparut
pesamment chargé et s' élevant d' un vol plus lourd.
Un cri d' horreur se fit entendre. Aux serres du
condor un corps inanimé apparaissait suspendu et
balloté, celui de Robert Grant. L' oiseau
l' enlevait par ses vêtements et se balançait dans
les airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus
du campement ; il avait aperçu les voyageurs, et,
cherchant à s' enfuir avec sa lourde proie, il
battait violemment de l' aile les couches
atmosphériques.
" ah ! S' écria Glenarvan, que le cadavre de Robert
se brise sur ces rocs, plutôt que de servir... "
il n' acheva pas, et, saisissant la carabine de
Wilson, il essaya de coucher en joue le condor.
Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son
arme. Ses yeux se troublaient.
" laissez-moi faire " , dit le major.
Et l' oeil calme, la main assurée, le corps
immobile, il visa l' oiseau qui se trouvait déjà
à trois cents pieds de lui.
Mais il n' avait pas encore pressé la gâchette de sa
carabine, qu' une détonation retentit dans le fond
de la vallée ;

p127

une fumée blanche fusa entre deux masses de basalte,
et le condor, frappé à la tête, tomba peu à peu en
tournoyant, soutenu par ses grandes ailes déployées
qui formaient parachute. Il n' avait pas lâché sa
proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu' il
s' affaissa sur le sol, à dix pas des berges du
ruisseau.
" à nous ! à nous ! " dit Glenarvan.
Et sans chercher d' où venait ce coup de fusil
providentiel, il se précipita vers le condor. Ses
compagnons le suivirent en courant.
Quand ils arrivèrent, l' oiseau était mort, et le
corps de Robert disparaissait sous ses larges
ailes. Glenarvan se jeta sur le cadavre de l' enfant,
l' arracha aux serres de l' oiseau, l' étendit sur
l' herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce
corps inanimé.
Jamais plus terrible cri de joie ne s' échappa de
lèvres humaines, qu' à ce moment où Glenarvan se
releva en répétant :
" il vit ! Il vit encore ! "
en un instant, Robert fut dépouillé de ses
vêtements, et sa figure baignée d' eau fraîche. Il
fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il regarda,
il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire :
" ah ! Vous, mylord... mon père ! ... "
Glenarvan ne put répondre ; l' émotion l' étouffait,
et, s' agenouillant, il pleura près de cet enfant
si miraculeusement sauvé.

p128

chapitre xv l' espagnol de Jacques Paganel
après l' immense danger auquel il venait d' échapper,
Robert en courut un autre, non moins grand, celui
d' être dévoré de caresses. Quoiqu' il fût bien faible
encore, pas un de ces braves gens ne résista au
désir de le presser sur son coeur. Il faut croire
que ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux
malades, car l' enfant n' en mourut pas. Au contraire.
Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut
naturellement le major qui eut l' idée de regarder
autour de lui. à cinquante pas du rio, un homme d' une
stature très élevée se tenait immobile sur un des
premiers échelons de la montagne. Un long fusil
reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu,
avait les épaules larges, les cheveux longs et
rattachés avec des cordons de cuir. Sa taille
dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge
entre les yeux et la bouche, noire à la paupière
inférieure, et blanche au front. Vêtu à la façon des
patagons des frontières, l' indigène portait un
splendide manteau décoré d' arabesques rouges, fait
avec le dessous du cou et des jambes d' un guanaque,
cousu de tendons d' autruche, et dont la laine
soyeuse était retournée à l' extérieur. Sous son
manteau s' appliquait un vêtement de peau de renard
serré à la taille, et qui par devant se terminait en
pointe. à sa ceinture pendait un petit sac
renfermant les couleurs qui lui servaient à peindre
son visage. Ses bottes étaient formées d' un
morceau de cuir de boeuf, et fixées

p129

à la cheville par des courroies croisées
régulièrement.
La figure de ce patagon était superbe et dénotait
une réelle intelligence, malgré le bariolage qui la
décorait. Il attendait dans une pose pleine de
dignité. à le voir immobile et grave sur son
piédestal de rochers, on l' eût pris pour la statue
du sang-froid.
Le major, dès qu' il l' eut aperçu, le montra à
Glenarvan, qui courut à lui. Le patagon fit deux
pas en avant. Glenarvan prit sa main et la serra
dans les siennes. Il y avait dans le regard du
lord, dans l' épanouissement de sa figure, dans toute
sa physionomie un tel sentiment de reconnaissance,
une telle expression de gratitude, que l' indigène ne
put s' y tromper. Il inclina doucement la tête, et
prononça quelques paroles que ni le major ni son
ami ne purent comprendre.
Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement
les étrangers, changea de langage ; mais, quoi qu' il
fît, ce nouvel idiome ne fut pas plus compris que le
premier. Cependant, certaines expressions dont se
servit l' indigène frappèrent Glenarvan. Elles lui
parurent appartenir à la langue espagnole, dont il
connaissait quelques mots usuels.
" espanol ? " dit-il.
Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement
alternatif qui a la même signification affirmative
chez tous les peuples.
" bon, fit le major, voilà l' affaire de notre ami
Paganel. Il est heureux qu' il ait eu l' idée
d' apprendre l' espagnol ! "
on appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua
le Patagon avec une grâce toute française, à laquelle
celui-ci n' entendit probablement rien. Le savant
géographe fut mis au courant de la situation.
" parfait, " dit-il.
Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux
articuler, il dit :

p130

" vos sois un homem de bem ! "
l' indigène tendit l' oreille, et ne répondit rien.
" il ne comprend pas, dit le géographe.
-peut-être n' accentuez-vous pas bien ? Répliqua le
major.
-c' est juste. Diable d' accent ! "
et de nouveau Paganel recommença son compliment.
Il obtint le même succès.
" changeons de phrase, " dit-il, et, prononçant avec
une lenteur magistrale, il fit entendre ces mots :
" sem duvida, um patagâo. "
l' autre resta muet comme devant.
" dizeime ! " ajouta Paganel.
Le patagon ne répondit pas davantage.
" vos compriendeis ? " cria Paganel si
violemment qu' il faillit s' en rompre les cordes
vocales.
Il était évident que l' indien ne comprenait pas,
car il répondit, mais en espagnol :
" no comprendo. "
ce fut au tour de Paganel d' être ébahi, et il fit
vivement aller ses lunettes de son front à ses yeux,
comme un homme agacé.
" que je sois pendu, dit-il, si j' entends un mot de ce
patois infernal ! C' est de l' araucanien, bien sûr !
-mais non, répondit Glenarvan, cet homme a
certainement répondu en espagnol. "
et se tournant vers le patagon :
" espanol ? répéta-t-il.
-si, si ! " répondit l' indigène.
La surprise de Paganel devint de la stupéfaction.
Le major et Glenarvan se regardaient du coin de
l' oeil.

p131

" ah çà ! Mon savant ami, dit le major, pendant
qu' un demi-sourire se dessinait sur ses lèvres,
est-ce que vous auriez commis une de ces distractions
dont vous me paraissez avoir le monopole ?
-hein ! Fit le géographe en dressant l' oreille.
-oui ! Il est évident que ce patagon parle
l' espagnol...
-lui ?
-lui ! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris
une autre langue, en croyant étudier... "
Mac Nabbs n' acheva pas. Un " oh ! " vigoureux du
savant, accompagné de haussements d' épaules, le
coupa net.
" major, vous allez un peu loin, dit Paganel d' un
ton assez sec.
-enfin, puisque vous ne comprenez pas ! Répondit
Mac Nabbs.
-je ne comprends pas, parce que cet indigène parle
mal ! Répliqua le géographe, qui commençait à
s' impatienter.
-c' est-à-dire qu' il parle mal parce que vous ne
comprenez pas, riposta tranquillement le major.
-mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c' est là une
supposition inadmissible. Quelque distrait que soit
notre ami Paganel, on ne peut supposer que ses
distractions aient été jusqu' à apprendre une langue
pour une autre !
-alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon
brave Paganel, expliquez-moi ce qui se passe ici.
-je n' explique pas, répondit Paganel, je constate.
Voici le livre dans lequel je m' exerce
journellement aux difficultés de la langue espagnole !
Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en
impose ! "
ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses
poches ; après quelques minutes de recherches, il
en tira un volume en fort mauvais état, et le
présenta d' un air assuré.
Le major prit le livre et le regarda :

p132

" eh bien, quel est cet ouvrage ? Demanda-t-il.
-ce sont les lusiades, répondit Paganel, une
admirable épopée, qui...
-les lusiades ! s' écria Glenarvan.
-oui, mon ami, les lusiades du grand
Camoëns, ni plus ni moins !
-Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux
ami, Camoëns est un portugais ! C' est le portugais
que vous apprenez depuis six semaines !
-Camoëns ! lusiades ! portugais ! ... "
Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se
troublèrent sous ses lunettes, tandis qu' un éclat
de rire homérique éclatait à ses oreilles, car
tous ses compagnons étaient là qui l' entouraient.
Le patagon ne sourcillait pas ; il attendait
patiemment l' explication d' un incident absolument
incompréhensible pour lui.
" ah ! Insensé ! Fou ! Dit enfin Paganel. Comment !
Cela est ainsi ? Ce n' est point une invention faite
à plaisir ? J' ai fait cela, moi ? Mais c' est la
confusion des langues, comme à Babel ! Ah ! Mes
amis ! Mes amis ! Partir pour les Indes et
arriver au Chili ! Apprendre l' espagnol et parler
le portugais, cela est trop fort, et si cela
continue, un jour il m' arrivera de me jeter par la
fenêtre au lieu de jeter mon cigare ! "
à entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à
voir sa comique déconvenue, il était impossible de
garder son sérieux. D' ailleurs, il donnait l' exemple.
" riez, mes amis ! Disait-il, riez de bon coeur !
Vous ne rirez pas tant de moi que j' en ris moi-même ! "
et il fit entendre le plus formidable éclat de rire
qui soit jamais sorti de la bouche d' un savant.
" il n' en est pas moins vrai que nous sommes sans
interprète, dit le major.
-oh ! Ne vous désolez pas, répondit Paganel ; le
portugais et l' espagnol se ressemblent tellement que
je m' y suis trompé ; mais aussi, cette ressemblance
me servira à

p133

réparer promptement mon erreur, et avant peu je
veux remercier ce digne patagon dans la langue
qu' il parle si bien. "
Paganel avait raison, car bientôt il put échanger
quelques mots avec l' indigène ; il apprit même que
le patagon se nommait Thalcave, mot qui dans la
langue araucanienne signifie " le tonnant " .
Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à
manier des armes à feu.
Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement,
ce fut d' apprendre que le patagon était guide de
son métier, et guide des pampas. Il y avait dans cette
rencontre quelque chose de si providentiel, que le
succès de l' entreprise prit déjà la forme d' un
fait accompli, et personne ne mit plus en doute le
salut du capitaine Grant. Cependant, les voyageurs
et le patagon étaient retournés auprès de Robert.
Celui-ci tendit les bras vers l' indigène, qui, sans
prononcer une parole, lui mit la main sur la tête.
Il examina l' enfant et palpa ses membres endoloris.
Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du
rio quelques poignées de céleri sauvage dont il
frotta le corps du malade. Sous ce massage fait
avec une délicatesse infinie, l' enfant sentit ses
forces renaître, et il fut évident que quelques
heures de repos suffiraient à le remettre.
On décida donc que cette journée et la nuit
suivante se passeraient au campement. Deux graves
questions, d' ailleurs, restaient à résoudre,
touchant la nourriture et le transport. Vivres et
mulets manquaient également. Heureusement,
Thalcave était là. Ce guide, habitué à conduire
les voyageurs le long des frontières patagones, et
l' un des plus intelligents baqueanos du pays, se
chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait
à sa petite troupe. Il lui offrit de le conduire à
une " tolderia " d' indiens, distante de quatre milles
au plus, où se trouveraient les choses nécessaires
à l' expédition. Cette proposition fut faite moitié
par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel
parvint à comprendre. Elle fut acceptée.

p134

Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant
congé de leurs compagnons, remontèrent le rio sous
la conduite du patagon.
Ils marchèrent d' un bon pas pendant une heure et
demie, et à grandes enjambées, pour suivre le géant
Thalcave. Toute cette région andine était
charmante et d' une opulente fertilité. Les gras
pâturages se succédaient l' un à l' autre, et eussent
nourri sans peine une armée de cent mille ruminants.
De larges étangs, liés entre eux par l' inextricable
lacet des rios, procuraient à ces plaines une
verdoyante humidité. Des cygnes à tête noire s' y
ébattaient capricieusement et disputaient l' empire
des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à
travers les ilanos. Le monde des oiseaux était
fort brillant, fort bruyant aussi, mais d' une
variété merveilleuse. Les " isacas " , gracieuses
tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc,
et les cardinaux jaunes s' épanouissaient sur les
branches d' arbres comme des fleurs vivantes ; les
pigeons voyageurs traversaient l' espace, tandis
que toute la gent emplumée des moineaux, les
" chingolos " , les " hilgueros " et les " monjitas " ,
se poursuivant à tire-d' aile, remplissaient l' air
de cris pétillants.
Jacques Paganel marchait d' admiration en
admiration ; les interjections sortaient incessamment
de ses lèvres, à l' étonnement du patagon, qui trouvait
tout naturel qu' il y eût des oiseaux par les airs,
des cygnes sur les étangs et de l' herbe dans les
prairies. Le savant n' eut pas à regretter sa
promenade, ni à se plaindre de sa durée. Il se
croyait à peine parti, que le campement des indiens
s' offrait à sa vue.
Cette tolderia occupait le fond d' une vallée
étranglée entre les contreforts des Andes. Là
vivaient, sous des cabanes de branchages, une
trentaine d' indigènes nomades paissant de grands
troupeaux de vaches laitières, de moutons, de
boeufs et de chevaux. Ils allaient ainsi d' un
pâturage à un autre, et trouvaient la table
toujours servie pour leurs convives à quatre
pattes.

p135

Type hybride des races d' araucans, de pehuenches et
d' aucas, ces ando-péruviens, de couleur olivâtre, de
taille moyenne, de formes massives, au front bas, à
la face presque circulaire, aux lèvres minces, aux
pommettes saillantes, aux traits efféminés, à la
physionomie froide, n' eussent pas offert aux yeux
d' un anthropologiste le caractère des races pures.
C' étaient, en somme, des indigènes peu intéressants.
Mais Glenarvan en voulait à leur troupeau, non à
eux. Du moment qu' ils avaient des boeufs et des
chevaux, il n' en demandait pas davantage.
Thalcave se chargea de la négociation, qui ne fut
pas longue. En échange de sept petits chevaux de
race argentine tout harnachés, d' une centaine de
livres de charqui ou viande séchée, de quelques
mesures de riz et d' outres de cuir pour l' eau, les
indiens, à défaut de vin ou de rhum, qu' ils eussent
préféré, acceptèrent vingt onces d' or, dont ils
connaissaient parfaitement la valeur. Glenarvan
voulait acheter un huitième cheval pour le
patagon, mais celui-ci lui fit comprendre que
c' était inutile.
Ce marché terminé, Glenarvan prit congé de ses
nouveaux " fournisseurs " , suivant l' expression de
Paganel, et il revint au campement en moins d' une
demi-heure. Son arrivée fut saluée par des
acclamations qu' il voulut bien rapporter à qui de
droit, c' est-à-dire aux vivres et aux montures.
Chacun mangea avec appétit. Robert prit quelques
aliments ; ses forces lui étaient presque
entièrement revenues.
La fin de la journée se passa dans un repos complet.
On parla un peu de tout, des chères absentes, du
Duncan, du capitaine John Mangles, de son
brave équipage, d' Harry Grant, qui n' était pas
loin peut-être.
Quant à Paganel, il ne quittait pas l' indien ; il
se faisait l' ombre de Thalcave. Il ne se sentait
pas d' aise de voir un vrai patagon, auprès duquel
il eût passé pour un nain, un patagon qui pouvait
presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce
nègre du Congo vu par le savant Van Der Brock,
hauts de huit pieds tous les

p136

deux ! Puis il assommait le grave indien de phrases
espagnoles, et celui-ci se laissait faire. Le
géographe étudiait, sans livre cette fois. On
l' entendait articuler des mots retentissants à
l' aide du gosier, de la langue et des mâchoires.
" si je n' attrape pas l' accent, répétait-il au
major, il ne faudra pas m' en vouloir ! Mais qui
m' eût dit qu' un jour ce serait un patagon qui
m' apprendrait l' espagnol ? "

p137

chapitre xvi le rio-Colorado
le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave
donna le signal du départ. Le sol argentin, entre
le vingt-deuxième et le quarante-deuxième degré,
s' incline de l' ouest à l' est ; les voyageurs n' avaient
plus qu' à descendre une pente douce jusqu' à la mer.
Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait
Glenarvan, celui-ci pensa qu' il préférait aller à
pied, suivant l' habitude de certains guides, et
certes, ses longues jambes devaient lui rendre la
marche facile. Mais Glenarvan se trompait.
Au moment de partir, Thalcave siffla d' une façon
particulière. Aussitôt un magnifique cheval
argentin, de superbe taille, sortit d' un petit bois
peu éloigné, et se rendit à l' appel de son maître.
L' animal était d' une beauté parfaite ; sa couleur
brune indiquait une bête de fond, fière, courageuse
et vive ; il avait la tête légère et finement attachée,
les naseaux largement ouverts, l' oeil ardent, les
jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine
haute, les paturons longs, c' est-à-dire toutes les
qualités qui font la force et la souplesse. Le
major, en parfait connaisseur, admira sans réserve
cet échantillon de la race pampéenne, auquel il
trouva certaines ressemblances avec le " hunter "
anglais. Ce bel animal s' appelait " Thaouka " ,
c' est-à-dire " oiseau " en langue patagone, et il
méritait ce nom à juste titre.
Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit
sous lui. Le patagon, écuyer consommé, était
magnifique à

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voir. Son harnachement comportait les deux
instruments de chasse usités dans la plaine
argentine, les " bolas " et le " lazo " . Les bolas
consistent en trois boules réunies ensemble par
une courroie de cuir, attachée à l' avant du recado.
L' indien les lance souvent à cent pas de distance
sur l' animal ou l' ennemi qu' il poursuit, et avec
une précision telle, qu' elles s' enroulent autour
de ses jambes et l' abattent aussitôt. C' est donc
entre ses mains un instrument redoutable, et il
le manie avec une surprenante habileté. Le lazo,
au contraire, n' abandonne pas la main qui le
brandit. Il se compose uniquement d' une corde
longue de trente pieds, formée par la réunion de
deux cuirs bien tressés, et terminée par un noeud
coulant qui glisse dans un anneau de fer. C' est ce
noeud coulant que lance la main droite, tandis que
la gauche tient le reste du lazo, dont l' extrémité
est fixée fortement à la selle. Une longue
carabine mise en bandoulière complétait les armes
offensives du patagon.
Thalcave, sans remarquer l' admiration produite par
sa grâce naturelle, son aisance et sa fière
désinvolture, prit la tête de la troupe, et l' on
partit, tantôt au galop, tantôt au pas des chevaux,
auxquels l' allure du trot semblait être inconnue.
Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et
rassura promptement Glenarvan sur son aptitude à
se tenir en selle.
Au pied même de la cordillère commence la plaine
des pampas. Elle peut se diviser en trois parties.
La première s' étend depuis la chaîne des Andes sur
un espace de deux cent cinquante milles, couvert
d' arbres peu élevés et de buissons. La seconde,
large de quatre cent cinquante milles, est
tapissée d' une herbe magnifique, et s' arrête à
cent quatre-vingts milles de Buenos-Ayres. De
ce point à la mer, le pas du voyageur foule
d' immenses prairies de luzernes et de chardons.
C' est la troisième partie des pampas.
En sortant des gorges de la cordillère, la troupe
de Glenarvan rencontra d' abord une grande quantité
de

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dunes de sable appelées " medanos " , véritables
vagues incessamment agitées par le vent, lorsque la
racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol.
Ce sable est d' une extrême finesse ; aussi le
voyait-on, au moindre souffle, s' envoler en
ébroussins légers, ou former de véritables trombes
qui s' élevaient à une hauteur considérable. Ce
spectacle faisait à la fois le plaisir et le
désagrément des yeux : le plaisir, car rien n' était
plus curieux que ces trombes errant par la plaine,
luttant, se confondant, s' abattant, se relevant
dans un désordre inexprimable ; le désagrément,
car une poussière impalpable se dégageait de ces
innombrables medanos, et pénétrait à travers les
paupières, si bien fermées qu' elles fussent.
Ce phénomène dura pendant une grande partie de la
journée sous l' action des vents du nord. On marcha
rapidement néanmoins, et, vers six heures, les
cordillères, éloignées de quarante milles,
présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les
brumes du soir.
Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route,
qui pouvait être estimée à trente-huit milles. Aussi
virent-ils avec plaisir arriver l' heure du coucher.
Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un
rio torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de
hautes falaises rouges. Le Neuquem est nommé
Ramid ou Comoe par certains géographes, et prend
sa source au milieu de lacs que les indiens seuls
connaissent.
La nuit et la journée suivante n' offrirent aucun
incident digne d' être relaté. On allait vite et
bien. Un sol uni une température supportable
rendaient facile la marche en avant. Vers midi,
cependant, le soleil fut prodigue de rayons très
chauds. Le soir venu, une barre de nuages raya
l' horizon du sud-ouest, symptôme assuré d' un
changement de temps. Le patagon ne pouvait s' y
méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la
zone occidentale du ciel.
" bon ! Je sais, " dit Paganel, et s' adressant à ses
compagnons : " voilà ajouta-t-il, un changement de
temps

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qui se prépare. Nous allons avoir un coup de
pampero."
et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les
plaines argentines. C' est un vent du sud-ouest très
sec. Thalcave ne s' était pas trompé, et pendant
la nuit, qui fut assez pénible pour des gens
abrités d' un simple poncho, le pampero souffla
avec une grande force. Les chevaux se couchèrent sur
le sol, et les hommes s' étendirent près d' eux en
groupe serré. Glenarvan craignait d' être retardé
si cet ouragan se prolongeait ; mais Paganel le
rassura, après avoir consulté son baromètre.
" ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des
tempêtes de trois jours que la dépression du mercure
indique d' une façon certaine. Mais quand, au
contraire, le baromètre remonte, -et c' est le cas, -
on en est quitte pour quelques heures de rafales
furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au
lever du jour le ciel aura repris sa pureté
habituelle.
-vous parlez comme un livre, Paganel, répondit
Glenarvan.
-et j' en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous
de me feuilleter tant qu' il vous plaira. "
le livre ne se trompait pas. à une heure du matin,
le vent tomba subitement, et chacun put trouver dans
le sommeil un repos réparateur. Le lendemain, on
se levait frais et dispos, Paganel surtout, qui
faisait craquer ses articulations avec un bruit
joyeux et s' étirait comme un jeune chien.
Ce jour était le vingt-quatrième d' octobre, et le
dixième depuis le départ de Talcahuano.
Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les
voyageurs du point où le rio-Colorado coupe le
trente-septième parallèle, c' est-à-dire trois jours
de voyage. Pendant cette traversée du continent
américain, lord Glenarvan guettait avec une
scrupuleuse attention l' approche des indigènes. Il
voulait les interroger au sujet du capitaine Grant
par l' intermédiaire

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du patagon, avec lequel Paganel, d' ailleurs,
commençait à s' entretenir suffisamment. Mais on
suivait une ligne peu fréquentée des indiens, car
les routes de la pampa qui vont de la république
argentine aux cordillères sont situées plus au nord.
Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant
sous la loi des caciques ne se rencontraient pas.
Si, d' aventure, quelque cavalier nomade apparaissait
au loin, il s' enfuyait rapidement, peu soucieux
d' entrer en communication avec des inconnus. Une
pareille troupe devait sembler suspecte à quiconque
se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont
la prudence s' alarmait à la vue de huit hommes bien
armés et bien montés, comme au voyageur qui, par ces
campagnes désertes, pouvait voir en eux des gens mal
intentionnés. De là, une impossibilité absolue de
s' entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards.
C' était à regretter de ne pas se trouver en face d' une
bande de " rastreadores " , dût-on commencer la
conversation à coups de fusil. Cependant, si
Glenarvan, dans l' intérêt de ses recherches, eut
à regretter l' absence des indiens, un incident se
produisit qui vint singulièrement justifier
l' interprétation du document.
Plusieurs fois la route suivie par l' expédition
coupa des sentiers de la pampa, entre autres une
route assez importante, -celle de Carmen à
Mendoza, -reconnaissable aux ossements d' animaux
domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de
boeufs, qui la jalonnaient de leurs débris désagrégés
sous le bec des oiseaux de proie et blanchis à
l' action décolorante de l' atmosphère. Ils étaient
là par milliers, et sans doute plus d' un squelette
humain y confondait sa poussière avec la poussière
des plus humbles animaux.
Jusqu' alors Thalcave n' avait fait aucune observation
sur la route rigoureusement suivie. Il comprenait,
cependant, que, ne se reliant à aucune voie des
pampas, elle

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n' aboutissait ni aux villes, ni aux villages, ni
aux établissements des provinces argentines.
Chaque matin, on marchait vers le soleil levant,
sans s' écarter de la ligne droite, et chaque soir le
soleil couchant se trouvait à l' extrémité opposée
de cette ligne. En sa qualité de guide, Thalcave
devait donc s' étonner de voir que non seulement
il ne guidait pas, mais qu' on le guidait lui-même.
Cependant, s' il s' en étonna, ce fut avec la réserve
naturelle aux indiens, et à propos de simples sentiers
négligés jusqu' alors, il ne fit aucune observation.
Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de
communication, il arrêta son cheval et se tourna
vers Paganel :
" route de Carmen, dit-il.
-eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le
géographe dans son plus pur espagnol, route de
Carmen à Mendoza.
-nous ne la prenons pas ? Reprit Thalcave.

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-non, répliqua Paganel.
-et nous allons ?
-toujours à l' est.
-c' est aller nulle part.
-qui sait ? "
Thalcave se tut et regarda le savant d' un air
profondément surpris. Il n' admettait pas, pourtant,
que Paganel plaisantât le moins du monde. Un
indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu' on ne
parle pas sérieusement.
" vous n' allez donc pas à Carmen ? Ajouta-t-il
après un instant de silence.
-non, répondit Paganel.
-ni à Mendoza ?
-pas davantage. "
en ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel,
lui demanda ce que disait Thalcave, et pourquoi il
s' était arrêté.
" il m' a demandé si nous allions soit à Carmen,
soit à Mendoza, répondit Paganel, et il s' étonne
fort de ma réponse négative à sa double question.
-au fait, notre route doit lui paraître fort
étrange reprit Glenarvan.
-je le crois. Il dit que nous n' allons nulle part.
-eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas
lui expliquer le but de notre expédition, et quel
intérêt nous avons à marcher toujours vers l' est ?
-ce sera fort difficile, répondit Paganel, car
un indien n' entend rien aux degrés terrestres, et
l' histoire du document sera pour lui une histoire
fantastique.
-mais, dit sérieusement le major, sera-ce l' histoire
qu' il ne comprendra pas, ou l' historien ?
-ah ! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que
vous doutez encore de mon espagnol !
-eh bien, essayez, mon digne ami.
-essayons. "
Paganel retourna vers le patagon et entreprit
un discours

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fréquemment interrompu par le manque de mots,
par la difficulté de traduire certaines
particularités, et d' expliquer à un sauvage à demi
ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui.
Le savant était curieux à voir. Il gesticulait,
il articulait, il se démenait de cent façons, et
des gouttes de sueur tombaient en cascade de son
front à sa poitrine. Quand la langue n' alla plus,
le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre,
et là, sur le sable, il traça une carte
géographique où se croisaient des latitudes et
des longitudes, où figuraient les deux océans, où
s' allongeait la route de Carmen. Jamais
professeur ne fut dans un tel embarras. Thalcave
regardait ce manège d' un air tranquille, sans
laisser voir s' il comprenait ou non. La leçon du
géographe dura plus d' une demi-heure. Puis il se
tut, épongea son visage qui fondait en eau, et
regarda le patagon.
" a-t-il compris ? Demanda Glenarvan.
-nous verrons bien, répondit Paganel, mais s' il
n' a pas compris, j' y renonce. "
Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas
davantage. Ses yeux restaient attachés aux
figures tracées sur le sable, que le vent effaçait
peu à peu.
" eh bien ? " lui demanda Paganel.
Thalcave ne parut pas l' entendre. Paganel voyait
déjà un sourire ironique se dessiner sur les lèvres
du major, et, voulant en venir à son honneur, il
allait recommencer avec une nouvelle énergie ses
démonstrations géographiques, quand le patagon
l' arrêta d' un geste.
" vous cherchez un prisonnier ? Dit-il.
-oui, répondit Paganel.
-et précisément sur cette ligne comprise entre le
soleil qui se couche et le soleil qui se lève,
ajouta Thalcave, en précisant par une comparaison
à la mode indienne la route de l' ouest à l' est.
-oui, oui, c' est cela.
-et c' est votre dieu, dit le patagon, qui a confié
aux flots de la vaste mer les secrets du prisonnier ?

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-Dieu lui-même.
-que sa volonté s' accomplisse alors, répondit
Thalcave avec une certaine solennité, nous
marcherons dans l' est, et s' il le faut, jusqu' au
soleil ! "
Paganel, triomphant dans la personne de son élève,
traduisit immédiatement à ses compagnons les
réponses de l' indien.
" quelle race intelligente ! Ajouta-t-il. Sur vingt
paysans de mon pays, dix-neuf n' auraient rien
compris à mes explications. "
Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon
s' il avait entendu dire que des étrangers fussent
tombés entre les mains d' indiens des pampas.
Paganel fit la demande, et attendit la réponse.
" peut-être, " dit le patagon.
à ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut
entouré des sept voyageurs. On l' interrogeait du
regard.
Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit
cet interrogatoire si intéressant, tandis que ses
yeux fixés sur le grave indien essayaient de
surprendre sa réponse avant qu' elle ne sortît de
ses lèvres.
Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en
anglais, de telle sorte que ses compagnons
l' entendaient parler, pour ainsi dire, dans leur
langue naturelle.
" et ce prisonnier ? Demanda Paganel.
-c' était un étranger, répondit Thalcave, un
européen.
-vous l' avez vu ?
-non, mais il est parlé de lui dans les récits des
indiens. C' était un brave ! Il avait un coeur de
taureau !
-un coeur de taureau ! Dit Paganel. Ah !
Magnifique langue patagone ! Vous comprenez, mes
amis ! Un homme courageux !
-mon père ! " s' écria Robert Grant.
Puis, s' adressant à Paganel :
" comment dit-on " c' est mon père " en espagnol ?
Lui demanda-t-il.

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-es mio padre, " répondit le géographe.
Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave,
dit d' une voix douce :
" es mio padre !
-suo padre ! " répondit le patagon, dont le
regard s' éclaira.
Il prit l' enfant dans ses bras, l' enleva de son
cheval, et le considéra avec la plus curieuse
sympathie. Son visage intelligent était empreint
d' une paisible émotion.
Mais Paganel n' avait pas terminé son interrogatoire.
Ce prisonnier, où était-il ? Que faisait-il ? Quand
Thalcave en avait-il entendu parler ? Toutes ces
questions se pressaient à la fois dans son esprit.
Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit
que l' européen était esclave de l' une des tribus
indiennes qui parcourent le pays entre le Colorado
et le rio-Negro.
" mais où se trouvait-il en dernier lieu ? Demanda
Paganel.
-chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave.
-sur la ligne suivie par nous jusqu' ici ?
-oui.
-et quel est ce cacique ?
-le chef des indiens-poyuches, un homme à deux
langues, un homme à deux coeurs !
-c' est-à-dire faux en parole et faux en action, dit
Paganel, après avoir traduit à ses compagnons cette
belle image de la langue patagone. -et pourrons-nous
délivrer notre ami ? Ajouta-t-il.
-peut-être, s' il est encore aux mains des indiens.
-et quand en avez-vous entendu parler ?
-il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a
ramené déjà deux étés dans le ciel des pampas ! "
la joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette
réponse concordait exactement avec la date du
document. Mais une question restait à poser à
Thalcave. Paganel la fit aussitôt.

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" vous parlez d' un prisonnier, dit-il, est-ce qu' il
n' y en avait pas trois ?
-je ne sais, répondit Thalcave.
-et vous ne connaissez rien de la situation
actuelle ?
-rien. "
ce dernier mot termina la conversation. Il était
possible que les trois prisonniers fussent séparés
depuis longtemps. Mais ce qui résultait des
renseignements donnés par le patagon, c' est que les
indiens parlaient d' un européen tombé en leur
pouvoir. La date de sa captivité, l' endroit même
où il devait être, tout, jusqu' à la phrase patagone
employée pour exprimer son courage, se rapportait
évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain
25 octobre, les voyageurs reprirent avec une
animation nouvelle la route de l' est. La plaine,
toujours triste et monotone, formait un de ces
espaces sans fin qui se nomment " travesias " dans
la langue du pays. Le sol argileux, livré à l' action
des vents, présentait une horizontalité parfaite ;
pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans
quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord
des mares artificielles creusées de la main des
indiens. à de longs intervalles apparaissaient des
forêts basses à cimes noirâtres que perçaient çà
et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme
une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante ; puis,
quelques bouquets de térébinthes, des " chanares " ,
des genêts sauvages, et toute espèce d' arbres
épineux dont la maigreur trahissait déjà l' infertilité
du sol.
Le 26, la journée fut fatigante. Il s' agissait de
gagner le rio-Colorado. Mais les chevaux, excités
par leurs cavaliers, firent une telle diligence, que
le soir même, par 6945 de longitude, ils atteignirent
le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom
indien, le Cobu-Leubu, signifie " grande rivière " ,
et, après un long parcours, il va se jeter dans
l' Atlantique. Là, vers son embouchure, se produit
une particularité curieuse, car alors la masse de
ses eaux diminue en s' approchant de la

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mer, soit par imbibition, soit par évaporation,
et la cause de ce phénomène n' est pas encore
parfaitement déterminée.
En arrivant au Colorado, le premier soin
de Paganel fut de se baigner " géographiquement "
dans ses eaux colorées par une argile
rougeâtre. Il fut surpris de les trouver aussi
profondes, résultat uniquement dû à la fonte
des neiges sous le premier soleil de l' été. De
plus, la largeur du fleuve était assez
considérable pour que les chevaux ne pussent le
traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques
centaines de toises en amont se trouvait un pont
de clayonnage soutenu par des lanières de cuir et
suspendu à la mode indienne. La petite troupe put
donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche.
Avant de s' endormir, Paganel voulut prendre un
relèvement exact du Colorado, et il le pointa sur
sa carte avec un soin particulier, à défaut du
Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans
les montagnes du Tibet.
Pendant les deux journées suivantes, celles du 27
et du 28 octobre, le voyage s' accomplit sans
incidents. Même monotonie et même stérilité du
terrain. Jamais paysage ne fut moins varié, jamais
panorama plus insignifiant.

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Cependant, le sol devint très humide. Il fallut
passer des " canadas " , sortes de bas-fonds inondés,
et des " esteros " , lagunes permanentes encombrées
d' herbes aquatiques. Le soir, les chevaux
s' arrêtèrent au bord d' un vaste lac, aux eaux
fortement minéralisées, l' Ure-Lanquem, nommé
" lac amer " par les indiens, qui fut en 1862 témoin
de cruelles représailles des troupes argentines.
On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait
été bonne, n' eût été la présence des singes, des
allouates et des chiens sauvages. Ces bruyants animaux,
sans doute en l' honneur, mais, à coup sûr, pour le
désagrément des oreilles européennes, exécutèrent
une de ces symphonies naturelles que n' eût pas
désavouée un compositeur de l' avenir.

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chapitre xvii les pampas
la Pampasie argentine s' étend du trente-quatrième
au quarantième degré de latitude australe. Le mot
" pampa " , d' origine araucanienne, signifie " plaine
d' herbes " , et s' applique justement à cette région.
Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale,
les herbages substantiels de sa partie orientale,
lui donnent un aspect particulier. Cette végétation
prend racine dans une couche de terre qui recouvre le
sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le géologue
trouverait des richesses abondantes, s' il
interrogeait ces terrains de l' époque tertiaire.
Là gisent en quantités infinies des ossements
antédiluviens que les indiens attribuent à de grandes
races de tatous disparues, et sous cette poussière
végétale est enfouie l' histoire primitive de ces
contrées.
La pampa américaine est une spécialité géographique,
comme les savanes des grands-lacs ou les steppes de
la Sibérie. Son climat a des chaleurs et des froids
plus extrêmes que celui de la province de
Buenos-Ayres, étant plus continental. Car,
suivant l' explication que donna Paganel, la
chaleur de l' été emmagasinée dans l' océan qui
l' absorbe est lentement restituée par lui pendant
l' hiver. De là cette conséquence, que les îles ont
une température plus uniforme que l' intérieur des
continents. Aussi, le climat de la Pampasie
occidentale n' a-t-il pas cette égalité

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qu' il présente sur les côtes, grâce au voisinage de
l' Atlantique. Il est soumis à de brusques excès,
à des modifications rapides qui font incessamment
sauter d' un degré à l' autre les colonnes
thermométriques. En automne, c' est-à-dire pendant
les mois d' avril et de mai, les pluies y sont
fréquentes et torrentielles. Mais, à cette époque
de l' année, le temps était très sec et la
température fort élevée.
On partit dès l' aube, vérification faite de la
route ; le sol, enchaîné par les arbrisseaux et
arbustes, offrait une fixité parfaite ; plus de
médanos, ni le sable dont ils se formaient, ni la
poussière que le vent tenait en suspension dans
les airs. Les chevaux marchaient d' un bon pas, entre
les touffes de " paja-brava " , l' herbe pampéenne par
excellence, qui sert d' abri aux indiens pendant
les orages. à de certaines distances, mais de plus
en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient
pousser des saules, et une certaine plante, le
" gygnerium argenteum " , qui se plaît dans le
voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se
délectaient d' une bonne lampée, prenant le bien
quand il venait, et se désaltérant pour l' avenir.
Thalcave, en avant, battait les buissons. Il
effrayait ainsi les " cholinas " , vipères de la
plus dangereuse espèce, dont la morsure tue un
boeuf en moins d' une heure. L' agile Thaouka
bondissait au-dessus des broussailles et aidait
son maître à frayer un passage aux chevaux qui le
suivaient.
Le voyage, sur ces plaines unies et droites,
s' accomplissait donc facilement et rapidement.
Aucun changement ne se produisait dans la nature
de la prairie ; pas une pierre, pas un caillou, même
à cent milles à la ronde. Jamais pareille monotonie
ne se rencontra, ni si obstinément prolongée. De
paysages, d' incidents, de surprises naturelles, il
n' y avait pas l' ombre ! Il fallait être un Paganel,
un de ces enthousiastes savants qui voient là où
il n' y a rien à voir, pour prendre intérêt aux
détails de la route. à quel propos ? Il n' aurait pu
le dire. Un buisson

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tout au plus ! Un brin d' herbe peut-être. Cela lui
suffisait pour exciter sa faconde inépuisable, et
instruire Robert, qui se plaisait à l' écouter.
Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se
déroula devant les voyageurs avec son uniformité
infinie. Vers deux heures, de longues traces
d' animaux se rencontrèrent sous les pieds des
chevaux. C' étaient les ossements d' un innombrable
troupeau de boeufs, amoncelés et blanchis. Ces
débris ne s' allongeaient pas en ligne sinueuse,
telle que la laissent après eux des animaux à
bout de forces et tombant peu à peu sur la route.
Aussi, personne ne savait comment expliquer cette
réunion de squelettes dans un espace relativement
restreint, et Paganel, quoi qu' il fît, pas plus
que les autres. Il interrogea donc Thalcave, qui
ne fut point embarrassé de lui répondre.
Un " pas possible ! " du savant et un signe très
affirmatif du patagon intriguèrent fort leurs
compagnons.
" qu' est-ce donc ? Demandèrent-ils.
-le feu du ciel, répondit le géographe.
-quoi ! La foudre aurait produit un tel désastre !
Dit Tom Austin ; un troupeau de cinq cents têtes
étendu sur le sol !
-Thalcave l' affirme, et Thalcave ne se trompe
pas. Je le crois, d' ailleurs, car les orages des
pampas se signalent, entre tous, par leurs fureurs.
Puissions-nous ne pas les éprouver un jour !
-il fait bien chaud, dit Wilson.
-le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer
trente degrés à l' ombre.
-cela ne m' étonne pas, dit Glenarvan, je sens
l' électricité qui me pénètre. Espérons que cette
température ne se maintiendra pas.
-oh ! Oh ! Fit Paganel, il ne faut pas compter
sur un changement de temps, puisque l' horizon est
libre de toute brume.
-tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux
sont

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très affectés par la chaleur. Tu n' as pas trop chaud,
mon garçon ? Ajouta-t-il en s' adressant à Robert.
-non, mylord, répondit le petit bonhomme. J' aime
la chaleur, c' est une bonne chose.
-l' hiver surtout, " fit observer judicieusement le
major, en lançant vers le ciel la fumée de son
cigare.
Le soir, on s' arrêta près d' un " rancho " abandonné,
un entrelacement de branchages mastiqués de boue et
recouverts de chaume ; cette cabane attenait à une
enceinte de pieux à demi pourris, qui suffit,
cependant, à protéger les chevaux pendant la nuit
contre les attaques des renards. Non qu' ils eussent
rien à redouter personnellement de la part de ces
animaux, mais les malignes bêtes rongent leurs
licous, et les chevaux en profitent pour s' échapper.
à quelques pas du rancho était creusé un trou qui
servait de cuisine et contenait des cendres
refroidies. à l' intérieur, il y avait un banc, un
grabat de cuir de boeuf, une marmite, une broche et
une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort
en usage dans l' Amérique du sud. C' est le thé des
indiens. Il consiste en une infusion de feuilles
séchées au feu, et on l' aspire comme les boissons
américaines au moyen d' un tube de paille. à la
demande de Paganel, Thalcave prépara quelques
tasses de ce breuvage, qui accompagna fort
avantageusement les comestibles ordinaires et fut
déclaré excellent.
Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une
brume ardente et versa sur le sol ses rayons les
plus chauds. La température de cette journée devait
être excessive, en effet, et malheureusement la
plaine n' offrait aucun abri. Cependant, on reprit
courageusement la route de l' est. Plusieurs fois
se rencontrèrent d' immenses troupeaux qui, n' ayant
pas la force de paître sous cette chaleur
accablante, restaient paresseusement étendus. De
gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n' était
pas question. Des chiens habitués à téter les
brebis, quand la soif les aiguillonne, surveillaient
seuls ces nombreuses agglomérations

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de vaches, de taureaux et de boeufs. Ces animaux
sont d' ailleurs d' humeur douce, et n' ont pas cette
horreur instinctive du rouge qui distingue leurs
congénères européens.
" cela vient sans doute de ce qu' ils paissent
l' herbe d' une république ! " dit Paganel, enchanté
de sa plaisanterie, un peu trop française peut-être.
Vers le milieu de la journée, quelques changements
se produisirent dans la pampa, qui ne pouvaient
échapper à des yeux fatigués de sa monotonie. Les
graminées devinrent plus rares. Elles firent place
à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques,
hauts de neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de
tous les ânes de la terre. Des chanares rabougris
et autres arbrisseaux épineux d' un vert sombre,
plantes chères aux terrains desséchés, poussaient
çà et là. Jusqu' alors une certaine humidité
conservée dans l' argile de la prairie entretenait
les pâturages ; le tapis d' herbe était épais et
luxueux ; mais alors, sa moquette, usée par places,
arrachée en maint endroit, laissait voir la trame
et étalait aux regards la misère du sol. Ces
symptômes d' une croissante sécheresse ne pouvaient
être méconnus, et Thalcave les fit remarquer.
" je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom
Austin ; toujours de l' herbe, toujours de l' herbe,
cela devient écoeurant à la longue.
-oui, mais toujours de l' herbe, toujours de l' eau,
répondit le major.
-oh ! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et
nous trouverons bien quelque rivière sur notre
route. "
si Paganel avait entendu cette réponse, il n' eût
pas manqué de dire que les rivières étaient rares
entre le Colorado et les sierras de la province
argentine ; mais en ce moment il expliquait à
Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait
d' attirer son attention.
Depuis quelque temps, l' atmosphère semblait être
imprégnée d' une odeur de fumée. Cependant, nul feu

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n' était visible à l' horizon ; nulle fumée ne trahissait
un incendie éloigné. On ne pouvait donc assigner à
ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette
odeur d' herbe brûlée devint si forte qu' elle étonna
les voyageurs, moins Paganel et Thalcave. Le
géographe, que l' explication d' un fait quelconque
ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse
suivante :
" nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons
la fumée. Or, pas de fumée sans feu, et le proverbe
est vrai en Amérique comme en Europe. Il y a donc
un feu quelque part. Seulement, ces pampas sont si
unies que rien n' y gêne les courants de l' atmosphère,
et l' on y sent souvent l' odeur d' herbes qui brûlent
à une distance de près de soixante-quinze milles.
-soixante-quinze milles ? Répliqua le major d' un
ton peu convaincu.
-tout autant, affirma Paganel. Mais j' ajoute que
ces conflagrations se propagent sur une grande
échelle et atteignent souvent un développement
considérable.
-qui met le feu aux prairies ? Demanda Robert.
-quelquefois la foudre, quand l' herbe est desséchée
par les chaleurs ; quelquefois aussi la main des
indiens.
-et dans quel but ?
-ils prétendent, -je ne sais jusqu' à quel point
cette prétention est fondée, -qu' après un incendie
des pampas les graminées y poussent mieux. Ce serait
alors un moyen de revivifier le sol par l' action
des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt que
ces incendies sont destinés à détruire des milliards
d' ixodes, sorte d' insectes parasites qui
incommodent particulièrement les troupeaux.
-mais ce moyen énergique, dit le major, doit
coûter la vie à quelques-uns des bestiaux qui errent
par la plaine ?
-oui, il en brûle ; mais qu' importe dans le
nombre ?

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-je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs,
c' est leur affaire, mais pour les voyageurs qui
traversent la pampa. Ne peut-il arriver qu' ils
soient surpris et enveloppés par les flammes ?
-comment donc ! S' écria Paganel avec un air de
satisfaction visible, cela arrive quelquefois, et,
pour ma part, je ne serais pas fâché d' assister à
un pareil spectacle.
-voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il
pousserait la science jusqu' à se faire brûler vif.
-ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son
Cooper, et Bas De Cuir nous a enseigné le moyen
d' arrêter la marche des flammes en arrachant l' herbe
autour de soi dans un rayon de quelques toises. Rien
n' est plus simple. Aussi, je ne redoute pas
l' approche d' un incendie, et je l' appelle de tous
mes voeux ! "
mais les désirs de Paganel ne devaient pas se
réaliser, et s' il rôtit à moitié, ce fut uniquement
à la chaleur des rayons du soleil, qui versait une
insoutenable ardeur. Les chevaux haletaient sous
l' influence de cette température tropicale. Il n' y
avait pas d' ombre à espérer, à moins qu' elle ne vînt
de quelque rare nuage voilant le disque enflammé ;
l' ombre courait alors sur le sol uni, et les
cavaliers, poussant leur monture, essayaient de se
maintenir dans la nappe fraîche que les vents d' ouest
chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt
distancés, demeuraient en arrière, et l' astre
dévoilé arrosait d' une nouvelle pluie de feu le
terrain calciné des pampas.
Cependant, quand Wilson avait dit que la provision
d' eau ne manquerait pas, il comptait sans la soif
inextinguible qui dévora ses compagnons pendant cette
journée ; quand il avait ajouté que l' on rencontrerait
quelque rio sur la route, il s' était trop
avancé. En effet, non seulement les rios manquaient,
car la planité du sol ne leur offrait aucun lit
favorable, mais les mares artificielles creusées
de la main des indiens étaient également taries.
En voyant les symptômes de sécheresse s' accroître de
mille en mille, Paganel fit quelques observations à
Thalcave,

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et lui demanda où il comptait trouver de l' eau.
" au lac Salinas, répondit l' indien.
-et quand y arriverons-nous ?
-demain soir. "
le soir, on fit halte après une traite de trente
milles. Chacun comptait sur une bonne nuit pour se
remettre des fatigues du jour, et elle fut
précisément troublée par une nuée de moustiques et
de maringouins. Leur présence indiquait un changement
du vent, qui, en effet, tourna d' un quart et passa
dans le nord. Ces maudits insectes disparaissent
généralement avec les brises du sud ou du sud-ouest.
Si le major gardait son calme, même au milieu des
petites misères de la vie, Paganel, au contraire,
s' indignait des taquineries du sort. Il donna au
diable moustiques et maringouins, et regretta fort
l' eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de
ses piqûres. Bien que le major essayât de le consoler
en lui disant que sur les trois cent mille espèces
d' insectes que comptent les naturalistes on devait
s' estimer heureux de n' avoir affaire qu' à deux
seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.
Cependant, il ne se fit point prier pour repartir
dès l' aube naissante, car il s' agissait d' arriver
le jour même au lac Salinas. Les chevaux étaient
très fatigués ; ils mouraient de soif, et quoique
leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur
ration avait été très restreinte. La sécheresse
était encore plus forte, et la chaleur non moins
intolérable sous le souffle poussiéreux du vent
du nord, ce simoun des pampas.
Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un
instant interrompue. Mulrady, qui marchait en avant,
revint sur ses pas en signalant l' approche d' un
parti d' indiens. Cette rencontre fut appréciée
diversement. Glenarvan songea aux renseignements que
ces indigènes pourraient lui fournir sur les
naufragés du Britannia. Thalcave, pour son
compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa route
les indiens nomades de la prairie ; il les

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tenait pour pillards et voleurs, et ne cherchait
qu' à les éviter. Suivant ses ordres, la petite
troupe se massa, et les armes furent mises en état.
Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se
composait seulement d' une dizaine d' indigènes, ce
qui rassura le patagon. Les indiens s' approchèrent
à une centaine de pas. On pouvait facilement les
distinguer. C' étaient des naturels appartenant à
cette race pampéenne, balayée en 1833 par le
général Rosas. Leur front élevé, bombé et non
fuyant, leur haute taille, leur couleur olivâtre,
en faisaient de beaux types de la race indienne.
Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de
mouffettes, et portaient avec la lance, longue de
vingt pieds, couteaux, frondes, bolas et lazos.
Leur dextérité à manier le cheval indiquait
d' habiles cavaliers.
Ils s' arrêtèrent à cent pas et parurent conférer,
criant et gesticulant. Glenarvan s' avança vers eux.
Mais il n' avait pas franchi deux toises, que le
détachement, faisant volte-face, disparut avec une
incroyable vélocité.
" les lâches ! S' écria Paganel.
-ils s' enfuient trop vite pour d' honnêtes gens,
dit Mac Nabbs.
-quels sont ces indiens ? Demanda Paganel à
Thalcave.
-gauchos, répondit le patagon.
-des gauchos ! Reprit Paganel, en se tournant vers
ses compagnons, des gauchos ! Alors nous n' avions
pas besoin de prendre tant de précautions !
-pourquoi cela ? Dit le major.
-parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs.
-vous croyez, Paganel ?
-sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des
voleurs et ils se sont enfuis.
-je crois plutôt qu' ils n' ont pas osé nous
attaquer, répondit Glenarvan, très vexé de n' avoir
pu communiquer avec ces indigènes, quels qu' ils
fussent.
-c' est mon avis, dit le major, car, si je ne me

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trompe, loin d' être inoffensifs, les gauchos sont, au
contraire, de francs et redoutables bandits.
-par exemple ! " s' écria Paganel.
Et il se mit à discuter vivement cette thèse
ethnologique, si vivement même, qu' il trouva moyen
d' émouvoir le major, et s' attira cette répartie peu
habituelle dans les discussions de Mac Nabbs :
" je crois que vous avez tort, Paganel.
-tort ? Répliqua le savant.
-oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour
des voleurs, et Thalcave sait à quoi s' en tenir.
-eh bien, Thalcave s' est trompé cette fois,
riposta Paganel avec une certaine aigreur. Les
gauchos sont des agriculteurs, des pasteurs, pas
autre chose, et moi-même, je l' ai écrit dans une
brochure assez remarquée sur les indigènes des
pampas.
-eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur
Paganel.
-moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs ?
-par distraction, si vous voulez, répliqua le major
en insistant, et vous en serez quitte pour faire
quelques errata à votre prochaine édition. "
Paganel, très mortifié d' entendre discuter et
même plaisanter ses connaissances géographiques,
sentit la mauvaise humeur le gagner.
" sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n' ont
pas besoin d' errata de cette espèce !
-si ! à cette occasion, du moins, riposta Mac
Nabbs.
-monsieur, je vous trouve taquin aujourd' hui !
Repartit Paganel.
-et moi, je vous trouve aigre ! " riposta le major.
La discussion prenait, on le voit, des proportions
inattendues, et sur un sujet qui, certes, n' en
valait pas la peine. Glenarvan jugea à propos
d' intervenir.
" il est certain, dit-il, qu' il y a d' un côté
taquinerie et de l' autre aigreur, ce qui m' étonne
de votre part à tous deux. "

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le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle,
avait facilement deviné que les deux amis se
disputaient. Il se mit à sourire et dit
tranquillement :
" c' est le vent du nord.
-le vent du nord ! S' écria Paganel. Qu' est-ce que
le vent du nord a à faire dans tout ceci ?
-eh ! C' est cela même, répondit Glenarvan, c' est
le vent du nord qui est la cause de votre mauvaise
humeur ! J' ai entendu dire qu' il irritait
particulièrement le système nerveux dans le sud de
l' Amérique.
-par saint Patrick, Edward, vous avez raison ! "
dit le major, et il partit d' un éclat de rire.
Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas
démordre de la discussion, et il se rabattit sur
Glenarvan, dont l' intervention lui parut un peu
trop plaisante.
" ah ! Vraiment, mylord, dit-il, j' ai le système
nerveux irrité ?
-oui, Paganel, c' est le vent du nord, un vent qui
fait commettre bien des crimes dans la pampa, comme
la tramontane dans la campagne de Rome !
-des crimes ! Repartit le savant. J' ai l' air d' un
homme qui veut commettre des crimes ?
-je ne dis pas précisément cela.
-dites tout de suite que je veux vous assassiner !
-eh ! Répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir
se contenir, j' en ai peur. Heureusement que le vent
du nord ne dure qu' un jour ! "
tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec
Glenarvan. Alors Paganel piqua des deux, et s' en
alla en avant passer sa mauvaise humeur. Un quart
d' heure après, il n' y pensait plus.
à huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une
pointe en avant, signala les barrancas du lac tant
désiré. Un quart d' heure après, la petite troupe
descendait les berges du Salinas. Mais là l' attendait
une grave déception. Le lac était à sec.

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chapitre xviii à la recherche d' une aiguade
le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se
rattachent aux sierras Ventana et Guamini. De
nombreuses expéditions venaient autrefois de
Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses
eaux contiennent du chlorure de sodium dans une
remarquable proportion. Mais alors, l' eau volatilisée
par une chaleur ardente avait déposé tout le sel
qu' elle contenait en suspension, et le lac ne
formait plus qu' un immense miroir resplendissant.
Lorsque Thalcave annonça la présence d' un liquide
potable au lac Salinas il entendait parler des rios
d' eau douce qui s' y précipitent en maint endroit.
Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme
lui. L' ardent soleil avait tout bu. De là,
consternation générale, quand la troupe altérée
arriva sur les rives desséchées du Salinas. Il
fallait prendre un parti. Le peu d' eau conservée
dans les outres était à demi corrompue, et ne
pouvait désaltérer. La soif commençait à se faire
cruellement sentir. La faim et la fatigue
disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un
" roukah " , sorte de tente de cuir dressée dans un
pli de terrain et abandonnée des indigènes, servit
de retraite aux voyageurs épuisés, tandis que leurs
chevaux, étendus sur les bords vaseux du lac,
broyaient avec répugnance les plantes marines et
les roseaux secs.
Lorsque chacun eut pris place dans le roukah,
Paganel interrogea Thalcave et lui demanda son
avis sur ce

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qu' il convenait de faire. Une conversation rapide,
dont Glenarvan saisit quelques mots, cependant,
s' établit entre le géographe et l' indien. Thalcave
parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux.
Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon
se croisa les bras.
" qu' a-t-il dit ? Demanda Glenarvan. J' ai cru
comprendre qu' il conseillait de nous séparer.
-oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux
de nous dont les chevaux, accablés de fatigue et
de soif, peuvent à peine mettre un pied devant
l' autre, continueront tant bien que mal la route
du trente-septième parallèle. Les mieux montés,
au contraire, les devançant sur cette route, iront
reconnaître la rivière Guamini, qui se jette dans
le lac San-Lucas, à trente et un milles d' ici.
Si l' eau s' y trouve en quantité suffisante, ils
attendront leurs compagnons sur les bords de la
Guamini. Si l' eau manque, ils reviendront au-devant
d' eux pour leur épargner un voyage inutile.
-et alors ? Demanda Tom Austin.
-alors, il faudra se résoudre à descendre pendant
soixante-quinze milles vers le sud, jusqu' aux
premières ramifications de la sierra Ventana, où
les rivières sont nombreuses.
-l' avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le
suivrons sans retard. Mon cheval n' a pas encore
trop souffert du manque d' eau, et j' offre
d' accompagner Thalcave.
-oh ! Mylord, emmenez-moi, dit Robert, comme s' il
se fût agi d' une partie de plaisir.
-mais pourras-tu nous suivre, mon enfant ?
-oui ! J' ai une bonne bête qui ne demande pas mieux
que d' aller en avant. Voulez-vous... mylord ? ...
je vous en prie.
-viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté
de ne pas se séparer de Robert. à nous trois,
ajouta-t-il, nous serons bien maladroits si nous
ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et
limpide.

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-eh bien, et moi ? Dit Paganel.
-oh ! Vous, mon cher Paganel, répondit le major,
vous resterez avec le détachement de réserve. Vous
connaissez trop bien le trente-septième parallèle,
et la rivière Guamini et la pampa tout entière
pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni
moi, nous ne sommes capables de rejoindre Thalcave
à son rendez-vous, tandis que nous marcherons avec
confiance sous la bannière du brave Jacques
Paganel.
-je me résigne, répondit le géographe, très
flatté d' obtenir un commandement supérieur.
-mais pas de distractions ! Ajouta le major.
N' allez pas nous conduire où nous n' avons que
faire, et nous ramener, par exemple, sur les
bords de l' océan Pacifique !
-vous le mériteriez, major insupportable,
répondit en riant Paganel. Cependant, dites-moi,
mon cher Glenarvan, comment comprendrez-vous le
langage de Thalcave ?
-je suppose, répondit Glenarvan, que le patagon
et moi nous n' aurons pas besoin de causer.
D' ailleurs, avec quelques mots espagnols que
je possède, je parviendrais bien dans une
circonstance pressante à lui exprimer ma pensée et à
comprendre la sienne.
-allez donc, mon digne ami, répondit Paganel.
-soupons d' abord, dit Glenarvan, et dormons,
s' il se peut, jusqu' à l' heure du départ. "
on soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant,
et l' on dormit, faute de mieux. Paganel rêva de
torrents, de cascades, de rivières, de fleuves,
d' étangs, de ruisseaux, voire même de carafes
pleines, en un mot, de tout ce qui contient
habituellement une eau potable. Ce fut un vrai
cauchemar.
Le lendemain, à six heures, les chevaux de
Thalcave, de Glenarvan et de Robert Grant
furent sellés ; on leur fit boire la dernière
ration d' eau, et ils l' avalèrent avec plus d' envie
que de satisfaction, car elle était très
nauséabonde. Puis les trois cavaliers se mirent
en selle.

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" au revoir, dirent le major, Austin, Wilson et
Mulrady.
-et surtout, tâchez de ne pas revenir ! "
ajouta Paganel.
Bientôt, le patagon, Glenarvan et Robert
perdirent de vue, non sans un certain serrement de
coeur, le détachement confié à la sagacité du
géographe.
Le " desertio de las Salinas " , qu' ils traversaient
alors, est une plaine argileuse, couverte d' arbustes
rabougris hauts de dix pieds, de petites mimosées
que les indiens appellent " curra-mammel " , et de
" jumes " , arbustes buissonneux, riches en soude.
çà et là, de larges plaques de sel réverbéraient
les rayons solaires avec une étonnante intensité.
L' oeil eût aisément confondu ces " barreros " avec
des surfaces glacées par un froid violent ; mais
l' ardeur du soleil avait vite fait de le détromper.
Néanmoins, ce contraste d' un sol aride et brûlé
avec ces nappes étincelantes donnait à ce désert
une physionomie très particulière qui intéressait
le regard.
à quatre-vingts milles dans le sud, au contraire,
cette sierra Ventana, vers laquelle le dessèchement
possible de la Guamini forcerait peut-être les
voyageurs de descendre, présentait un aspect
différent. Ce pays, reconnu en 1835 par le capitaine
Fitz-Roy, qui commandait alors l' expédition du
Beagle, est d' une fertilité superbe. Là
poussent avec une vigueur sans égale les meilleurs
pâturages du territoire indien ; le versant
nord-ouest des sierras s' y revêt d' une herbe
luxuriante, et descend au milieu de forêts riches en
essences diverses ; là se voient " l' algarrobo " ,
sorte de caroubier, dont le fruit séché et réduit
en poussière sert à confectionner un pain assez
estimé des indiens ; le " quebracho blanc " , aux
branches longues et flexibles qui pleurent à la
manière du saule européen ; le " quebracho rouge " ,
d' un bois indestructible ; le " naudubay " , qui
prend feu avec une extrême facilité,

p166

et cause souvent de terribles incendies ; le
" viraro " , dont les fleurs violettes s' étagent en
forme de pyramide, et enfin le " timbo " , qui élève
jusqu' à quatre-vingts pieds dans les airs son
immense parasol, sous lequel des troupeaux entiers
peuvent s' abriter contre les rayons du soleil. Les
argentins ont tenté souvent de coloniser ce riche
pays, sans réussir à vaincre l' hostilité des
indiens.
Certes, on devait croire que des rios abondants
descendaient des croupes de la sierra, pour fournir
l' eau nécessaire à tant de fertilité, et, en effet,
les sécheresses les plus grandes n' ont jamais
vaporisé ces rivières ; mais, pour les atteindre,
il fallait faire une pointe de cent trente milles
dans le sud. Thalcave avait donc raison de se
diriger d' abord vers la Guamini, qui, sans
l' écarter de sa route, se trouvait à une distance
beaucoup plus rapprochée.
Les trois chevaux galopaient avec entrain. Ces
excellentes bêtes sentaient d' instinct sans doute
où les menaient leurs maîtres. Thaouka, surtout,
montrait une vaillance que ni les fatigues ni les
besoins ne pouvaient diminuer ; il franchissait
comme un oiseau les canadas desséchées et les
buissons de curra-mammel, en poussant des
hennissements de bon augure. Les chevaux de
Glenarvan et de Robert, d' un pas plus lourd,
mais entraînés par son exemple, le suivaient
courageusement. Thalcave, immobile sur sa selle,
donnait à ses compagnons, l' exemple que Thaouka
donnait aux siens.
Le patagon tournait souvent la tête pour considérer
Robert Grant.
En voyant le jeune garçon, ferme et bien assis, les
reins souples, les épaules effacées, les jambes
tombant naturellement, les genoux fixés à la selle,
il témoignait sa satisfaction par un cri
encourageant. En vérité, Robert Grant devenait
un excellent cavalier et méritait les compliments
de l' indien.

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" bravo, Robert, disait Glenarvan, Thalcave a
l' air de te féliciter ! Il t' applaudit, mon garçon.
-et à quel propos, mylord ?
-à propos de la bonne façon dont tu montes à
cheval.
-oh ! Je me tiens solidement, et voilà tout,
répondit Robert, qui rougit de plaisir à
s' entendre complimenter.
-c' est le principal, Robert, répondit Glenarvan,
mais tu es trop modeste, et, je te le prédis, tu ne
peux manquer de devenir un sportsman accompli.
-bon, fit Robert en riant, et papa qui veut faire
de moi un marin, que dira-t-il ?
-l' un n' empêche pas l' autre. Si tous les cavaliers
ne font pas de bons marins, tous les marins sont
capables de faire de bons cavaliers. à chevaucher
sur les vergues on apprend à se tenir solidement.
Quant à savoir rassembler son cheval, à exécuter les
mouvements obliques ou circulaires, cela vient tout
seul, car rien n' est plus naturel.
-pauvre père ! Répondit Robert, ah ! Que de
grâces il vous rendra, mylord, quand vous l' aurez
sauvé !
-tu l' aimes bien, Robert ?
-oui, mylord. Il était si bon pour ma soeur et
pour moi ! Il ne pensait qu' à nous ! Chaque voyage
nous valait un souvenir de tous les pays qu' il
visitait, et mieux encore, de bonnes caresses, de
bonnes paroles à son retour. Ah ! Vous l' aimerez,
vous aussi, quand vous le connaîtrez ! Mary lui
ressemble. Il a la voix douce comme elle ! Pour
un marin, c' est singulier, n' est-ce pas ?
-oui, très singulier, Robert, répondit Glenarvan.
-je le vois encore, reprit l' enfant, qui semblait
alors se parler à lui-même. Bon et brave papa ! Il
m' endormait sur ses genoux, quand j' étais petit, et
il murmurait toujours un vieux refrain écossais où
l' on chante les lacs de notre pays. L' air me
revient parfois, mais confusément. à Mary aussi.
Ah ! Mylord, que nous l' aimions ! Tenez, je crois
qu' il faut être petit pour bien aimer son père !

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-et grand pour le vénérer, mon enfant, " répondit
Glenarvan, tout ému des paroles échappées de ce
jeune coeur.
Pendant cette conversation, les chevaux avaient
ralenti leur allure et cheminaient au pas.
" nous le retrouverons, n' est-ce pas ? Dit Robert,
après quelques instants de silence.
-oui, nous le retrouverons, répondit Glenarvan.
Thalcave nous a mis sur ses traces, et j' ai
confiance en lui.
-un brave indien, Thalcave, dit l' enfant.
-certes.
-savez-vous une chose, mylord ?
-parle d' abord, et je te répondrai.
-c' est qu' il n' y a que des braves gens avec vous !
Mme Helena que j' aime tant, le major avec son air
tranquille, le capitaine Mangles, et M Paganel,
et les matelots du Duncan, si courageux et si
dévoués !
-oui, je sais cela, mon garçon, répondit
Glenarvan.
-et savez-vous que vous êtes le meilleur de tous ?
-non, par exemple, je ne le sais pas !
-eh bien, il faut l' apprendre, mylord " , répondit
Robert, qui saisit la main du lord et la porta à
ses lèvres.
Glenarvan secoua doucement la tête, et si la
conversation ne continua pas, c' est qu' un geste de
Thalcave rappela les retardataires. Ils s' étaient
laissé devancer. Or, il fallait ne pas perdre de
temps et songer à ceux qui restaient en arrière.
On reprit donc une allure rapide, mais il fut
bientôt évident que, Thaouka excepté, les chevaux
ne pourraient longtemps la soutenir. à midi, il
fallut leur donner une heure de repos. Ils n' en
pouvaient plus et refusaient de manger les touffes
d' alfafares, sorte de luzerne maigre et torréfiée
par les rayons du soleil.
Glenarvan devint inquiet. Les symptômes de
stérilité ne diminuaient pas, et le manque d' eau
pouvait amener des conséquences désastreuses.
Thalcave ne disait rien,

p169

et pensait probablement que si la Guamini était
desséchée, il serait alors temps de se désespérer,
si toutefois un coeur indien a jamais entendu sonner
l' heure du désespoir.
Il se remit donc en marche, et, bon gré mal gré, le
fouet et l' éperon aidant, les chevaux durent
reprendre la route, mais au pas, ils ne pouvaient
faire mieux.
Thalcave aurait bien été en avant, car, en quelques
heures, Thaouka pouvait le transporter aux bords du
rio. Il y songea sans doute ; mais, sans doute aussi,
il ne voulut pas laisser ses deux compagnons seuls
au milieu de ce désert, et, pour ne pas les devancer,
il força Thaouka de prendre une allure plus
modérée.
Ce ne fut pas sans résister, sans se cabrer, sans
hennir violemment, que le cheval de Thalcave se
résigna à garder le pas ; il fallut non pas tant la
vigueur de son maître pour l' y contraindre que ses
paroles. Thalcave causait véritablement avec son
cheval, et Thaouka, s' il ne lui répondait pas, le
comprenait du moins. Il faut croire que le patagon
lui donna d' excellentes raisons, car, après avoir
pendant quelque temps " discuté " , Thaouka se
rendit à ses arguments et obéit, non sans ronger
son frein.
Mais si Thaouka comprit Thalcave, Thalcave
n' avait pas moins compris Thaouka. L' intelligent
animal, servi par des organes supérieurs, sentait
quelque humidité dans l' air ; il l' aspirait avec
frénésie, agitant et faisant claquer sa langue,
comme si elle eût trempé dans un bienfaisant
liquide. Le patagon ne pouvait s' y méprendre :
l' eau n' était pas loin.
Il encouragea donc ses compagnons en interprétant
les impatiences de Thaouka, que les deux autres
chevaux ne tardèrent pas à comprendre. Ils firent
un dernier effort, et galopèrent à la suite de
l' indien. Vers trois heures, une ligne blanche
apparut dans un pli de terrain. Elle tremblotait
sous les rayons du soleil.
" l' eau ! Dit Glenarvan. -l' eau ! Oui, l' eau ! "
s' écria Robert.

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Ils n' avaient plus besoin d' exciter leurs montures ;
les pauvres bêtes, sentant leurs forces ranimées,
s' emportèrent avec une irrésistible violence. En
quelques minutes, elles eurent atteint le rio de
Guamini, et, toutes harnachées, se précipitèrent
jusqu' au poitrail dans ses eaux bienfaisantes.
Leurs maîtres les imitèrent, un peu malgré eux, et
prirent un bain involontaire, dont ils ne songèrent
pas à se plaindre.
" ah ! Que c' est bon ! Disait Robert, se
désaltérant en plein rio.
-modère-toi, mon garçon " , répondait Glenarvan,
qui ne prêchait pas d' exemple.
On n' entendait plus que le bruit de rapides
lampées.
Pour son compte, Thalcave but tranquillement, sans
se presser, à petites gorgées, mais " long comme un
lazo " , suivant l' expression patagone. Il n' en
finissait pas, et l' on pouvait craindre que le rio
n' y passât tout entier.
" enfin, dit Glenarvan, nos amis ne seront pas
déçus dans leur espérance ; ils sont assurés, en
arrivant à la Guamini, de trouver une eau limpide
et abondante, si Thalcave en laisse, toutefois !
-mais ne pourrait-on pas aller au-devant d' eux ?
Demanda Robert. On leur épargnerait quelques
heures d' inquiétudes et de souffrances.
-sans doute, mon garçon, mais comment transporter
cette eau ? Les outres sont restées entre les mains
de Wilson. Non, il vaut mieux attendre comme c' est
convenu. En calculant le temps nécessaire, et en
comptant sur des chevaux qui ne marchent qu' au pas,
nos amis seront ici dans la nuit. Préparons-leur
donc bon gîte et bon repas. "
Thalcave n' avait pas attendu la proposition de
Glenarvan pour chercher un lieu de campement. Il
avait fort heureusement trouvé sur les bords du rio
une " ramada " , sorte d' enceinte destinée à parquer
les troupeaux

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et fermée sur trois côtés. L' emplacement était
excellent pour s' y établir, du moment qu' on ne
craignait pas de dormir à la belle étoile, et
c' était le moindre souci des compagnons de Thalcave.
Aussi ne cherchèrent-ils pas mieux, et ils
s' étendirent en plein soleil pour sécher leurs
vêtements imprégnés d' eau.
" eh bien, puisque voilà le gîte, dit Glenarvan,
pensons au souper. Il faut que nos amis soient
satisfaits des courriers qu' ils ont envoyés en
avant, et je me trompe fort, ou ils n' auront pas
à se plaindre. Je crois qu' une heure de chasse
ne sera pas du temps perdu. Es-tu prêt, Robert ?
-oui, mylord " , répondit le jeune garçon en se
levant, le fusil à la main.
Si Glenarvan avait eu cette idée, c' est que les
bords de la Guamini semblaient être le
rendez-vous de tout le gibier des plaines
environnantes ; on voyait s' enlever par compagnies
les " tinamous " , sorte de bartavelles particulières
aux pampas, des gelinottes noires, une espèce de
pluvier, nommé " teru-teru " , des râles aux couleurs
jaunes, et des poules d' eau d' un vert magnifique.
Quant aux quadrupèdes, ils ne se laissaient pas
apercevoir ; mais Thalcave, indiquant les grandes
herbes et les taillis épais, fit comprendre qu' ils
s' y tenaient cachés. Les chasseurs n' avaient que
quelques pas à faire pour se trouver dans le pays
le plus giboyeux du monde.
Ils se mirent donc en chasse, et, dédaignant
d' abord la plume pour le poil, leurs premiers
coups s' adressèrent au gros gibier de la pampa.
Bientôt, se levèrent devant eux, et par centaines,
des chevreuils et des guanaques, semblables à
ceux qui les assaillirent si violemment sur les
cimes de la cordillère ; mais ces animaux, très
craintifs, s' enfuirent avec une telle vitesse,
qu' il fut impossible de les approcher à portée de
fusil. Les chasseurs se rabattirent alors sur un
gibier moins rapide, qui, d' ailleurs, ne laissait
rien à désirer au point de vue alimentaire. Une
douzaine de bartavelles et de râles furent démontés,
et

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Glenarvan tua fort adroitement un pécari
" tay-tetre " , pachyderme à poil fauve très bon à
manger, qui valait son coup de fusil.
En moins d' une demi-heure, les chasseurs, sans se
fatiguer, abattirent tout le gibier dont ils
avaient besoin ; Robert, pour sa part, s' empara
d' un curieux animal appartenant à l' ordre des
édentés, " un armadillo " , sorte de tatou couvert
d' une carapace à pièces osseuses et mobiles, qui
mesurait un pied et demi de long. Quant à
Thalcave, il donna à ses compagnons le spectacle
d' une chasse au " nandou " , espèce d' autruche
particulière à la pampa, et dont la rapidité est
merveilleuse.
L' indien ne chercha pas à ruser avec un animal si
prompt à la course ; il poussa Thaouka au galop,
droit à lui, de manière à l' atteindre aussitôt,
car, la première attaque manquée, le nandou eût
bientôt fatigué cheval et chasseur dans
l' inextricable lacet de ses détours. Thalcave,
arrivé à bonne distance, lança ses bolas d' une
main vigoureuse, et si adroitement, qu' elles
s' enroulèrent autour des jambes de l' autruche et
paralysèrent ses efforts. En quelques secondes,
elle gisait à terre.
On rapporta donc à la ramada le chapelet de
bartavelles, l' autruche de Thalcave, le pécari de
Glenarvan et le tatou de Robert. L' autruche et
le pécari furent préparés aussitôt, c' est-à-dire
dépouillés de leur peau coriace et coupés en
tranches minces. Quant au tatou, c' est un animal
précieux, qui porte sa rôtissoire avec lui, et on
le plaça dans sa propre carapace sur des charbons
ardents.
Les trois chasseurs se contentèrent, pour le souper,
de dévorer les bartavelles, et ils gardèrent à leurs
amis les pièces de résistance.
Les chevaux n' avaient pas été oubliés. Une grande
quantité de fourrage sec, amassé dans la ramada,
leur servit à la fois de nourriture et de litière.
Quand tout fut préparé, Glenarvan, Robert et
l' indien s' enveloppèrent de leur poncho, et
s' étendirent sur un édredon d' alfafares, le lit
habituel des chasseurs pampéens.

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chapitre xix les loups rouges
la nuit vint. Une nuit de nouvelle lune, pendant
laquelle l' astre des nuits devait rester invisible
à tous les habitants de la terre. L' indécise clarté
des étoiles éclairait seule la plaine. à l' horizon,
les constellations zodiacales s' éteignaient dans
une brume plus foncée. Les eaux de la Guamini coulaient
sans murmurer comme une longue nappe d' huile qui
glisse sur un plan de marbre. Oiseaux, quadrupèdes
et reptiles se reposaient des fatigues du jour, et
un silence de désert s' étendait sur l' immense
territoire des pampas.
Glenarvan, Robert et Thalcave avaient subi la
loi commune. Allongés sur l' épaisse couche de
luzerne, ils dormaient d' un profond sommeil. Les
chevaux, accablés de lassitude, s' étaient couchés
à terre ; seul, Thaouka, en vrai cheval de sang,
dormait debout, les quatre jambes posées d' aplomb,
fier au repos comme à l' action, et prêt à s' élancer
au moindre signe de son maître. Un calme complet
régnait à l' intérieur de l' enceinte, et les charbons
du foyer nocturne, s' éteignant peu à peu, jetaient
leurs dernières lueurs dans la silencieuse
obscurité.
Cependant, vers dix heures environ, après un assez
court sommeil, l' indien se réveilla. Ses yeux
devinrent fixes sous ses sourcils abaissés, et son
oreille se tendit vers la plaine. Il cherchait
évidemment à surprendre quelque son imperceptible.
Bientôt une vague inquiétude apparut sur sa figure,
si impassible qu' elle fût d' habitude.

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Avait-il senti l' approche d' indiens rôdeurs, ou
la venue des jaguars, des tigres d' eau et autres
bêtes redoutables, qui ne sont pas rares dans le
voisinage des rivières ? Cette dernière hypothèse,
sans doute, lui parut plausible, car il jeta un
rapide regard sur les matières combustibles entassées
dans l' enceinte, et son inquiétude s' accrut encore.
En effet, toute cette litière sèche d' alfafares
devait se consumer vite et ne pouvait arrêter
longtemps des animaux audacieux.
Dans cette conjoncture, Thalcave n' avait qu' à
attendre les événements, et il attendit, à demi
couché, la tête reposant sur les mains, les coudes
appuyés aux genoux, l' oeil immobile, dans la
posture d' un homme qu' une anxiété subite vient
d' arracher au sommeil.
Une heure se passa. Tout autre que Thalcave,
rassuré par le silence extérieur, se fût rejeté
sur sa couche. Mais où un étranger n' eût rien
soupçonné, les sens surexcités et l' instinct
naturel de l' indien pressentaient quelque danger
prochain.
Pendant qu' il écoutait et épiait, Thaouka fit
entendre un hennissement sourd ; ses naseaux
s' allongèrent vers l' entrée de la ramada. Le
patagon se redressa soudain.
" Thaouka a senti quelque ennemi " , dit-il.
Il se leva et vint examiner attentivement la
plaine.
Le silence y régnait encore, mais non la
tranquillité. Thalcave entrevit des ombres se
mouvant sans bruit à travers les touffes de
curra-mammel. çà et là étincelaient des points
lumineux, qui se croisaient dans tous les sens,
s' éteignaient et se rallumaient tour à tour. On
eût dit une danse de falots fantastiques sur le
miroir d' une immense lagune. Quelque étranger eût
pris sans doute ces étincelles volantes pour des
lampyres qui brillent, la nuit venue, en maint
endroit des régions pampéennes, mais Thalcave ne
s' y trompa pas ; il comprit à quels ennemis il
avait affaire ; il arma sa carabine, et vint

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se placer en observation près des premiers poteaux
de l' enceinte.
Il n' attendit pas longtemps. Un cri étrange, un
mélange d' aboiements et de hurlements retentit
dans la pampa. La détonation de la carabine lui
répondit, et fut suivie de cent clameurs
épouvantables.
Glenarvan et Robert, subitement réveillés, se
relevèrent.
" qu' y a-t-il ? Demanda le jeune Grant.
-des indiens ? Dit Glenarvan.
-non, répondit Thalcave, des " aguaras. "
Robert regarda Glenarvan.
" des aguaras ? Dit-il.
-oui, répondit Glenarvan, les loups rouges de la
pampa. "
tous deux saisirent leurs armes et rejoignirent
l' indien. Celui-ci leur montra la plaine, d' où
s' élevait un formidable concert de hurlements.
Robert fit involontairement un pas en arrière.
" tu n' as pas peur des loups, mon garçon ? Lui dit
Glenarvan.
-non, mylord, répondit Robert d' une voix ferme.
Auprès de vous, d' ailleurs, je n' ai peur de rien.
-tant mieux. Ces aguaras sont des bêtes assez peu
redoutables, et, n' était leur nombre, je ne m' en
préoccuperais même pas.
-qu' importe ! Répondit Robert. Nous sommes
bien armés, qu' ils y viennent !
-et ils seront bien reçus ! "
en parlant ainsi, Glenarvan voulait rassurer
l' enfant ; mais il ne songeait pas sans une
secrète terreur à cette légion de carnassiers
déchaînés dans la nuit. Peut-être étaient-ils là
par centaines, et trois hommes, si bien armés
qu' ils fussent, ne pouvaient lutter avec avantage
contre un tel nombre d' animaux.
Lorsque le patagon prononça le mot " aguara " ,
Glenarvan reconnut aussitôt le nom donné au loup
rouge

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par les indiens de la pampa. Ce carnassier, le
" canis-jubatus " des naturalistes, a la taille d' un
grand chien et la tête d' un renard ; son pelage
est rouge cannelle, et sur son dos flotte une
crinière noire qui lui court tout le long de
l' échine. Cet animal est très leste et très
vigoureux ; il habite généralement les endroits
marécageux et poursuit à la nage les bêtes
aquatiques ; la nuit le chasse de sa tanière, où
il dort pendant le jour ; on le redoute
particulièrement dans les estancias où s' élèvent
les troupeaux, car, pour peu que la faim
l' aiguillonne, il s' en prend au gros bétail et
commet des ravages considérables. Isolé, l' aguara
n' est pas à craindre ; mais il en est autrement
d' un grand nombre de ces animaux affamés, et
mieux vaudrait avoir affaire à quelque couguar ou
jaguar que l' on peut attaquer face à face.
Or, aux hurlements dont retentissait la pampa, à la
multitude des ombres qui bondissaient dans la plaine,
Glenarvan ne pouvait se méprendre sur la quantité
de loups rouges rassemblés au bord de la Guamini ;
ces animaux avaient senti là une proie sûre, chair
de cheval ou chair humaine, et nul d' entre eux ne
regagnerait son gîte sans en avoir eu sa part. La
situation était donc très alarmante.
Cependant le cercle des loups se restreignit peu à
peu. Les chevaux réveillés donnèrent des signes de
la plus vive terreur. Seul, Thaouka frappait du
pied, cherchant à rompre son licol et prêt à
s' élancer au dehors. Son maître ne parvenait à le
calmer qu' en faisant entendre un sifflement
continu.
Glenarvan et Robert s' étaient postés de manière à
défendre l' entrée de la ramada. Leurs carabines
armées, ils allaient faire feu sur le premier rang
des aguaras, quand Thalcave releva de la main leur
arme déjà mise en joue.
" que veut Thalcave ? Dit Robert.
-il nous défend de tirer ! Répondit Glenarvan.
-pourquoi ?

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-peut-être ne juge-t-il pas le moment opportun ! "
ce n' était pas ce motif qui faisait agir l' indien,
mais une raison plus grave, et Glenarvan la
comprit, quand Thalcave, soulevant sa poudrière et
la retournant, montra qu' elle était à peu près vide.
" eh bien ? Dit Robert.
-eh bien, il faut ménager nos munitions. Notre
chasse aujourd' hui nous a coûté cher, et nous
sommes à court de plomb et de poudre. Il ne nous
reste pas vingt coups à tirer ! "
l' enfant ne répondit rien.
" tu n' as pas peur, Robert ?
-non, mylord.
-bien, mon garçon. "
en ce moment, une nouvelle détonation retentit.
Thalcave avait jeté à terre un ennemi trop
audacieux ; les loups, qui s' avançaient en rangs
pressés, reculèrent et se massèrent à cent pas de
l' enceinte.
Aussitôt, Glenarvan, sur un signe de l' indien,
prit sa place ; celui-ci, ramassant la litière,
les herbes, en un mot toutes les matières
combustibles, les entassa à l' entrée de

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la ramada, et y jeta un charbon encore incandescent.
Bientôt un rideau de flammes se tendit sur le fond
noir du ciel, et, à travers ses déchirures, la
plaine se montra vivement éclairée par de grands
reflets mobiles. Glenarvan put juger alors de
l' innombrable quantité d' animaux auxquels il fallait
résister. Jamais tant de loups ne s' étaient vus
ensemble, ni si excités par la convoitise. La
barrière de feu que venait de leur opposer Thalcave
avait redoublé leur colère en les arrêtant net.
Quelques-uns, cependant, s' avancèrent jusqu' au
brasier même, et s' y brûlèrent les pattes.
De temps à autre, il fallait un nouveau coup de fusil
pour arrêter cette horde hurlante, et, au bout d' une
heure, une quinzaine de cadavres jonchaient déjà la
prairie.
Les assiégés se trouvaient alors dans une situation
relativement moins dangereuse ; tant que dureraient
les munitions, tant que la barrière de feu se
dresserait à l' entrée de la ramada, l' envahissement
n' était pas à craindre. Mais après, que faire,
quand tous ces moyens de repousser la bande de
loups manqueraient à la fois ?
Glenarvan regarda Robert et sentit son coeur se
gonfler. Il s' oublia, lui, pour ne songer qu' à ce
pauvre enfant qui montrait un courage au-dessus de
son âge. Robert était pâle, mais sa main
n' abandonnait pas son arme, et il attendait de pied
ferme l' assaut des loups irrités.
Cependant Glenarvan, après avoir froidement
envisagé la situation, résolut d' en finir.
" dans une heure, dit-il, nous n' aurons plus ni
poudre, ni plomb, ni feu. Eh bien, il ne faut pas
attendre à ce moment pour prendre un parti. "
il retourna donc vers Thalcave, et rassemblant les
quelques mots d' espagnol que lui fournit sa mémoire,
il commença avec l' indien une conversation souvent
interrompue par les coups de feu.
Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes
parvinrent

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à se comprendre. Glenarvan, fort heureusement,
connaissait les moeurs du loup rouge. Sans cette
circonstance, il n' aurait su interpréter les mots
et les gestes du patagon.
Néanmoins, un quart d' heure se passa avant qu' il
pût transmettre à Robert la réponse de Thalcave.
Glenarvan avait interrogé l' indien sur leur
situation presque désespérée.
" et qu' a-t-il répondu ? Demanda Robert Grant.
-il a dit que, coûte que coûte, il fallait tenir
jusqu' au lever du jour. L' aguara ne sort que la
nuit, et, le matin venu, il rentre dans son repaire.
C' est le loup des ténèbres, une bête lâche qui a
peur du grand jour, un hibou à quatre pattes !
-eh bien, défendons-nous jusqu' au jour !
-oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand
nous ne pourrons plus le faire à coups de fusil. "
déjà Thalcave avait donné l' exemple, et lorsqu' un
loup s' approchait du brasier, le long bras armé du
patagon traversait la flamme et en ressortait rouge
de sang.
Cependant les moyens de défense allaient manquer.
Vers deux heures du matin, Thalcave jetait dans le
brasier la dernière brassée de combustible, et il
ne restait plus aux assiégés que cinq coups à tirer.
Glenarvan porta autour de lui un regard
douloureux.
Il songea à cet enfant qui était là, à ses
compagnons, à tous ceux qu' il aimait. Robert ne
disait rien. Peut-être le danger n' apparaissait-il
pas imminent à sa confiante imagination. Mais
Glenarvan y pensait pour lui, et se représentait cette
perspective horrible, maintenant inévitable,
d' être dévoré vivant ! Il ne fut pas maître de son
émotion ; il attira l' enfant sur sa poitrine, il
le serra contre son coeur, il colla ses lèvres
à son front, tandis que des larmes involontaires
coulaient de ses yeux.
Robert le regarda en souriant.
" je n' ai pas peur ! Dit-il.
-non ! Mon enfant, non, répondit Glenarvan, et tu

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as raison. Dans deux heures, le jour viendra, et
nous serons sauvés ! -bien, Thalcave, bien, mon
brave patagon ! " s' écria-t-il au moment où l' indien
tuait à coups de crosse deux énormes bêtes qui
tentaient de franchir la barrière ardente.
Mais, en ce moment, la lueur mourante du foyer lui
montra la bande des aguaras qui marchait en rangs
pressés à l' assaut de la ramada.
Le dénoûment de ce drame sanglant approchait ; le
feu tombait peu à peu, faute de combustible ; la
flamme baissait ; la plaine, éclairée jusqu' alors,
rentrait dans l' ombre, et dans l' ombre aussi
reparaissaient les yeux phosphorescents des loups
rouges. Encore quelques minutes, et toute la horde
se précipiterait dans l' enceinte.
Thalcave déchargea pour la dernière fois sa
carabine, jeta un ennemi de plus à terre, et, ses
munitions épuisées, il se croisa les bras. Sa tête
s' inclina sur sa poitrine. Il parut méditer
silencieusement. Cherchait-il donc quelque moyen
hardi, impossible, insensé, de repousser cette
troupe furieuse ? Glenarvan n' osait l' interroger.
En ce moment, un changement se produisit dans
l' attaque des loups. Ils semblèrent s' éloigner, et
leurs hurlements, si assourdissants jusqu' alors,
cessèrent subitement. Un morne silence s' étendit
sur la plaine.
" ils s' en vont ! Dit Robert.
-peut-être, " répondit Glenarvan, qui prêta l' oreille
aux bruits du dehors.
Mais Thalcave, devinant sa pensée, secoua la tête.
Il savait bien que les animaux n' abandonneraient
pas une proie assurée, tant que le jour ne les
aurait pas ramenés à leurs sombres tanières.
Cependant la tactique de l' ennemi s' était
évidemment modifiée.
Il n' essayait plus de forcer l' entrée de la
ramada, mais ses nouvelles manoeuvres allaient
créer un danger plus pressant encore. Les aguaras,
renonçant à pénétrer par

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cette entrée que défendaient obstinément le fer et
le feu, tournèrent la ramada, et d' un commun accord
ils cherchèrent à l' assaillir par le côté opposé.
Bientôt on entendit leurs griffes s' incruster dans
le bois à demi pourri. Entre les poteaux ébranlés
passaient déjà des pattes vigoureuses, des gueules
sanglantes. Les chevaux, effarés, rompant leur
licol, couraient dans l' enceinte, pris d' une
terreur folle. Glenarvan saisit entre ses bras le
jeune enfant, afin de le défendre jusqu' à la
dernière extrémité. Peut-être même, tentant une
fuite impossible, allait-il s' élancer au dehors,
quand ses regards se portèrent sur l' indien.
Thalcave, après avoir tourné comme une bête fauve
dans la ramada, s' était brusquement rapproché de son
cheval qui frémissait d' impatience, et il commença
à le seller avec soin, n' oubliant ni une courroie,
ni un ardillon. Il ne semblait plus s' inquiéter des
hurlements qui redoublaient alors. Glenarvan le
regardait faire avec une sinistre épouvante.
" il nous abandonne ! S' écria-t-il, en voyant
Thalcave rassembler ses guides, comme un cavalier
qui va se mettre en selle.
-lui ! Jamais ! " dit Robert.
Et en effet, l' indien allait tenter, non
d' abandonner ses amis, mais de les sauver en se
sacrifiant pour eux.
Thaouka était prêt ; il mordait son mors ; il
bondissait ; ses yeux, pleins d' un feu superbe,
jetaient des éclairs ; il avait compris son maître.
Glenarvan, au moment où l' indien saisissait la
crinière de son cheval, lui prit le bras d' une
main convulsive.
" tu pars ? Dit-il en montrant la plaine libre
alors.
-oui " , fit l' indien, qui comprit le geste de son
compagnon.
Puis il ajouta quelques mots espagnols qui
signifiaient :
" Thaouka ! Bon cheval. Rapide. Entraînera les
loups à sa suite.
-ah ! Thalcave ! S' écria Glenarvan.

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-vite ! Vite ! " répondit l' indien, pendant que
Glenarvan disait à Robert d' une voix brisée par
l' émotion :
" Robert ! Mon enfant ! Tu l' entends ! Il veut se
dévouer pour nous ! Il veut s' élancer dans la pampa,
et détourner la rage des loups en l' attirant sur
lui !
-ami Thalcave, répondit Robert en se jetant aux
pieds du patagon, ami Thalcave, ne nous quitte
pas !
-non ! Dit Glenarvan, il ne nous quittera pas. "
et se tournant vers l' indien :
" partons ensemble, dit-il, en montrant les chevaux
épouvantés et serrés contre les poteaux.
-non, fit l' indien, qui ne se méprit pas sur le
sens de ces paroles. Mauvaises bêtes. Effrayées.
Thaouka. Bon cheval.
-eh bien soit ! Dit Glenarvan, Thalcave ne te
quittera pas, Robert ! Il m' apprend ce que j' ai
à faire ! à moi de partir ! à lui de rester près
de toi. "
puis, saisissant la bride de Thaouka :
" ce sera moi, dit-il, qui partirai !
-non, répondit tranquillement le patagon.
-moi, te dis-je, s' écria Glenarvan, en lui arrachant
la bride des mains, ce sera moi ! Sauve cet
enfant ! Je te le confie, Thalcave ! "
cependant Thalcave résistait. Cette discussion se
prolongeait, et le danger croissait de seconde en
seconde. Déjà les pieux rongés cédaient aux dents
et aux griffes des loups. Ni Glenarvan ni
Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L' indien
avait entraîné Glenarvan vers l' entrée de
l' enceinte ; il lui montrait la plaine libre de
loups ; dans son langage animé il lui faisait comprendre
qu' il ne fallait pas perdre un instant ; que le
danger, si la manoeuvre ne réussissait pas, serait
plus grand pour ceux qui restaient ; enfin que seul
il connaissait assez Thaouka pour employer au salut
commun ses merveilleuses qualités de légèreté et
de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s' entêtait et
voulait se dévouer, quand soudain il fut repoussé
violemment. Thaouka bondissait ; il se dressait
sur ses

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pieds de derrière, et tout d' un coup, emporté, il
franchit la barrière de feu et la lisière de
cadavres, tandis qu' une voix d' enfant s' écriait :
" Dieu vous sauve, mylord ! "
et c' est à peine si Glenarvan et Thalcave eurent
le temps d' apercevoir Robert qui, cramponné à la
crinière de Thaouka, disparaissait dans les
ténèbres.
" Robert ! Malheureux ! " s' écria Glenarvan.
Mais ces paroles, l' indien lui-même ne put les
entendre. Un hurlement épouvantable éclata. Les
loups rouges, lancés sur les traces du cheval,
s' enfuyaient dans l' ouest avec une fantastique
rapidité.
Thalcave et Glenarvan se précipitèrent hors
de la ramada. Déjà la plaine avait repris sa
tranquillité, et c' est à peine s' ils purent
entrevoir une ligne mouvante qui ondulait au loin
dans les ombres de la nuit.
Glenarvan tomba sur le sol, accablé, désespéré,
joignant les mains. Il regarda Thalcave. L' indien
souriait avec son calme accoutumé.
" Thaouka. Bon cheval ! Enfant brave ! Il se
sauvera ! Répétait-il en approuvant d' un signe de
la tête.
-et s' il tombe ? Dit Glenarvan.
-il ne tombera pas ! "
malgré la confiance de Thalcave, la nuit s' acheva
pour le pauvre lord dans d' affreuses angoisses. Il
voulait courir à la recherche de Robert ; mais
l' indien l' arrêta ; il lui fit comprendre que les
chevaux ne pouvaient le rejoindre, que Thaouka
avait dû distancer ses ennemis, qu' on ne pourrait
le retrouver dans les ténèbres, et qu' il fallait
attendre le jour pour s' élancer sur les traces de
Robert.
à quatre heures du matin, l' aube commença à
poindre.
Le moment de partir était arrivé.
" en route " , dit l' indien.
Glenarvan ne répondit pas, mais il sauta sur le
cheval de Robert. Bientôt les deux cavaliers
galopaient vers l' ouest, remontant la ligne droite
dont leurs compagnons

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ne devaient pas s' écarter. Pendant une heure, ils
allèrent ainsi à une vitesse prodigieuse, cherchant
Robert des yeux, craignant à chaque pas de
rencontrer son cadavre ensanglanté. Glenarvan
déchirait les flancs de son cheval sous l' éperon.
Enfin des coups de fusil se firent entendre, des
détonations régulièrement espacées comme un signal
de reconnaissance.
" ce sont eux " , s' écria Glenarvan.
Thalcave et lui communiquèrent à leurs chevaux
une allure plus rapide encore, et, quelques
instants après, ils rejoignirent le détachement
conduit par Paganel. Un cri s' échappa de la
poitrine de Glenarvan. Robert était là, vivant,
bien vivant, porté par le superbe Thaouka, qui
hennit de plaisir en revoyant son maître.
" ah ! Mon enfant ! Mon enfant ! " s' écria
Glenarvan, avec une indicible expression de
tendresse.
Et Robert et lui, mettant pied à terre, se
précipitèrent dans les bras l' un de l' autre. Puis,
ce fut au tour de l' indien de serrer sur sa
poitrine le courageux fils du capitaine Grant.
" il vit ! Il vit ! S' écriait Glenarvan.
-oui ! Répondit Robert, et grâce à Thaouka ! "
l' indien n' avait pas attendu cette parole de
reconnaissance pour remercier son cheval, et, en
ce moment, il lui parlait, il l' embrassait, comme
si un sang humain eût coulé dans les veines du
fier animal.
Puis, se retournant vers Paganel, il lui montra le
jeune Robert :
" un brave ! " dit-il.
Cependant, Glenarvan disait à Robert en l' entourant
de ses bras :
" pourquoi, mon fils, pourquoi n' as-tu pas laissé
Thalcave ou moi tenter cette dernière chance de
te sauver ?
-mylord, répondit l' enfant avec l' accent de la plus
vive reconnaissance, n' était-ce pas à moi de me
dévouer ? Thalcave m' a déjà sauvé la vie ! Et
vous, vous allez sauver mon père. "

p186

chapitre xx les plaines argentines
après les premiers épanchements du retour, Paganel,
Austin, Wilson, Mulrady, tous ceux qui étaient
restés en arrière, sauf peut-être le major
Mac Nabbs, s' aperçurent d' une chose, c' est qu' ils
mouraient de soif. Fort heureusement, la Guamini
coulait à peu de distance. On se remit donc en
route, et à sept heures du matin la petite troupe
arriva près de l' enceinte. à voir ses abords
jonchés des cadavres des loups, il fut facile de
comprendre la violence de l' attaque et la vigueur
de la défense.
Bientôt les voyageurs, abondamment rafraîchis, se
livrèrent à un déjeuner phénoménal dans l' enceinte
de la ramada. Les filets de nandou furent déclarés
excellents, et le tatou, rôti dans sa carapace,
un mets délicieux.
" en manger raisonnablement, dit Paganel, ce serait
de l' ingratitude envers la providence, il faut en
manger trop. "
et il en mangea trop, et ne s' en porta pas plus
mal, grâce à l' eau limpide de la Guamini, qui lui
parut posséder des qualités digestives d' une grande
supériorité.
à dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas
renouveler les fautes d' Annibal à Capoue, donna
le signal du départ. Les outres de cuir furent
remplies d' eau, et l' on partit. Les chevaux bien
restaurés montrèrent beaucoup d' ardeur, et, presque
tout le temps, ils se maintinrent à l' allure du
petit galop de chasse. Le pays plus humide devenait
aussi plus fertile, mais toujours

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désert. Nul incident ne se produisit pendant les
journées du 2 et du 3 novembre, et le soir, les
voyageurs, rompus déjà aux fatigues des longues
marches, campèrent à la limite des pampas, sur les
frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils
avaient quitté la baie de Talcahuano le
14 octobre ; ainsi donc, en vingt-deux jours,
quatre cent cinquante milles, c' est-à-dire près des
deux tiers du chemin, se trouvaient heureusement
franchis.
Le lendemain matin, on dépassa la ligne
conventionnelle qui sépare les plaines argentines
de la région des pampas. C' est là que Thalcave
espérait rencontrer les caciques aux mains
desquels il ne doutait pas de trouver Harry
Grant et ses deux compagnons d' esclavage.
Des quatorze provinces qui composent la république
argentine, celle de Buenos-Ayres est à la fois la
plus vaste et la plus peuplée. Sa frontière
confine aux territoires indiens du sud, entre le
soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré.
Son territoire est étonnamment fertile. Un climat
particulièrement salubre règne sur cette plaine
couverte de graminées et de plantes arborescentes
légumineuses, qui présente une horizontalité
presque parfaite jusqu' au pied des sierras
Tandil et Tapalquem.
Depuis qu' ils avaient quitté la Guamini, les
voyageurs constataient, non sans grande
satisfaction, une amélioration notable dans la
température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept
degrés centigrades, grâce aux vents violents et
froids de la Patagonie qui agitent incessamment
les ondes atmosphériques. Bêtes et gens n' avaient
donc aucun motif de se plaindre, après avoir tant
souffert de la sécheresse et de la chaleur. On
s' avançait avec ardeur et confiance. Mais, quoi
qu' en eût dit Thalcave, le pays semblait être
entièrement inhabité, ou, pour employer un mot
plus juste, " déshabité " .
Souvent la ligne de l' est côtoya ou coupa des
petites lagunes, faites tantôt d' eaux douces,
tantôt d' eaux saumâtres.

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Sur les bords et à l' abri des buissons sautillaient
de légers roitelets et chantaient de joyeuses
alouettes, en compagnie des " tangaras " , ces rivaux
en couleurs des colibris étincelants. Ces jolis
oiseaux battaient gaiement de l' aile sans prendre
garde aux étourneaux militaires qui paradaient sur
les berges avec leurs épaulettes et leurs poitrines
rouges. Aux buissons épineux se balançait, comme
un hamac de créole, le nid mobile des " annubis " ,
et sur le rivage des lagunes, de magnifiques
flamants, marchant en troupe régulière, déployaient
au vent leurs ailes couleur de feu. On apercevait
leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes
tronqués d' un pied de haut, qui formaient comme une
petite ville. Les flamants ne se dérangeaient pas
trop à l' approche des voyageurs. Ce qui ne fit pas
le compte du savant Paganel.
" depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de
voir voler un flamant.
-bon ! Dit le major.
-or, puisque j' en trouve l' occasion, j' en profite.
-profitez-en, Paganel.
-venez avec moi, major. Viens aussi, Robert. J' ai
besoin de témoins. "
et Paganel, laissant ses compagnons marcher en
avant, se dirigea, suivi de Robert Grant et du
major, vers la troupe des phénicoptères.
Arrivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à
poudre, car il n' aurait pas versé inutilement le
sang d' un oiseau, et tous les flamants de s' envoler
d' un commun accord, pendant que Paganel les
observait attentivement à travers ses lunettes.
" eh bien, dit-il au major quand la troupe eut
disparu, les avez-vous vus voler ?
-oui certes, répondit Mac Nabbs, et, à moins
d' être aveugle, on ne pouvait faire moins.
-avez-vous trouvé qu' en volant ils ressemblaient
à des flèches empennées ?
-pas le moins du monde.

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-pas du tout, ajouta Robert.
-j' en étais sûr ! Reprit le savant d' un air de
satisfaction. Cela n' a pas empêché le plus
orgueilleux des gens modestes, mon illustre
compatriote Chateaubriand, d' avoir fait cette
comparaison inexacte entre les flamants et les
flèches ! Ah ! Robert, la comparaison, vois-tu
bien, c' est la plus dangereuse figure de rhétorique
que je connaisse. Défie-t' en toute la vie, et ne
l' emploie qu' à la dernière extrémité.
-ainsi vous êtes satisfait de votre expérience ?
Dit le major.
-enchanté.
-et moi aussi ; mais pressons nos chevaux, car
votre illustre Chateaubriand nous a mis d' un mille
en arrière. "
lorsqu' il eut rejoint ses compagnons, Paganel
trouva Glenarvan en grande conversation avec
l' indien qu' il ne semblait pas comprendre. Thalcave
s' était souvent arrêté pour observer l' horizon,
et chaque fois son visage avait exprimé un assez
vif étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès
de lui son interprète ordinaire, avait essayé, mais
en vain, d' interroger l' indien. Aussi, du plus
loin qu' il aperçut le savant, il lui cria :
" arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous
ne parvenons guère à nous entendre ! "
Paganel s' entretint pendant quelques minutes avec
le patagon, et se retournant vers Glenarvan :
" Thalcave, lui dit-il, s' étonne d' un fait qui est
véritablement bizarre.
-lequel ?
-c' est de ne rencontrer ni indiens ni traces
d' indiens dans ces plaines, qui sont ordinairement
sillonnées de leurs bandes, soit qu' ils chassent
devant eux le bétail volé aux estancias, soit
qu' ils aillent jusqu' aux Andes vendre leurs
tapis de zorillo et leurs fouets en cuir tressé.
-et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon ?
-il ne saurait le dire ; il s' en étonne, voilà
tout.

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-mais quels indiens comptait-il trouver dans cette
partie des pampas ?
-précisément ceux qui ont eu des prisonniers
étrangers entre leurs mains, ces indigènes que
commandent les caciques Calfoucoura, Catriel ou
Yanchetruz.
-quels sont ces gens-là ?
-des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il
y a une trentaine d' années, avant qu' ils eussent
été rejetés au delà des sierras. Depuis cette époque,
ils se sont soumis autant qu' un indien peut se
soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie
aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je
m' étonne donc avec Thalcave de ne pas rencontrer
leurs traces dans un pays où ils font généralement
le métier de salteadores.
-mais alors, demanda Glenarvan, quel parti
devons-nous prendre ?
-je vais le savoir, " répondit Paganel.
Et après quelques instants de conversation avec
Thalcave, il dit :
" voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut
continuer notre route à l' est jusqu' au fort
indépendance, -c' est notre chemin, -et là, si
nous n' avons pas de nouvelles du capitaine Grant,
nous saurons du moins ce que sont devenus les
indiens de la plaine argentine.
-ce fort indépendance est-il éloigné ? Répondit
Glenarvan.
-non, il est situé dans la sierra Tandil, à une
soixantaine de milles.
-et nous y arriverons ? ...
-après-demain soir. "
Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne
pas trouver un indien dans les pampas, c' était à
quoi on se fût le moins attendu. Il y en a trop
ordinairement. Il fallait donc qu' une circonstance
toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave
surtout, si Harry Grant était prisonnier de l' une
de ces tribus, il avait été entraîné

p191

dans le nord ou dans le sud ? Ce doute ne laissa pas
d' inquiéter Glenarvan. Il s' agissait de conserver
à tout prix la piste du capitaine. Enfin, le mieux
était de suivre l' avis de Thalcave et d' atteindre
le village de Tandil. Là, du moins, on trouverait
à qui parler.
Vers quatre heures du soir, une colline, qui
pouvait passer pour une montagne dans un pays si
plat, fut signalée à l' horizon. C' était la sierra
Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs
campèrent la nuit suivante. Le passage de cette
sierra se fit le lendemain le plus facilement du
monde. On suivait des ondulations sablonneuses d' un
terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne
pouvait être prise au sérieux par des gens qui
avaient franchi la cordillère des Andes, et les
chevaux ralentirent à peine leur rapide allure.
à midi, on dépassait le fort abandonné de
Tapalquem, premier anneau de cette chaîne de
fortins tendue sur la lisière du sud contre les
indigènes pillards. Mais d' indiens, on n' en
rencontra pas l' ombre, à la surprise croissante de
Thalcave. Cependant, vers le milieu du jour,
trois coureurs des plaines, bien montés et bien
armés, observèrent un instant la petite troupe ;
mais ils ne se laissèrent pas approcher, et
s' enfuirent avec une incroyable rapidité. Glenarvan
était furieux.
" des gauchos " , dit le patagon, en donnant à ces
indigènes la dénomination qui avait amené une
discussion entre le major et Paganel.
" ah ! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien,
Paganel, le vent du nord ne souffle pas
aujourd' hui. Qu' est-ce que vous pensez de ces
animaux-là ?
-je pense qu' ils ont l' air de fameux bandits,
répondit Paganel.
-et de là à en être, mon cher savant ?
-il n' y a qu' un pas, mon cher major ! "
l' aveu de Paganel fut suivi d' un rire général qui
ne le déconcerta point, et il fit même, à
l' occasion de ces indiens, une très curieuse
observation.

p192

" j' ai lu quelque part, dit-il, que chez l' arabe la
bouche a une rare expression de férocité, tandis
que l' expression humaine se trouve dans le regard.
Eh bien, chez le sauvage américain, c' est tout
le contraire. Ces gens-là ont l' oeil
particulièrement méchant. " un physionomiste de
profession n' eût pas mieux dit pour caractériser
la race indienne.
Cependant, d' après les ordres de Thalcave, on
marchait en peloton serré ; quelque désert que fût
le pays, il fallait se défier des surprises ; mais
la précaution fut inutile, et le soir même on campait
dans une vaste tolderia abandonnée, où le cacique
Catriel réunissait ordinairement ses bandes
d' indigènes. à l' inspection du terrain, au défaut de
traces récentes, le patagon reconnut que la tolderia
n' avait pas été occupée depuis longtemps.
Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se
retrouvaient dans la plaine : les premières
estancias qui avoisinent la sierra Tandil furent
aperçues ; mais Thalcave résolut de ne pas s' y
arrêter et de marcher droit au fort indépendance,
où il voulait se renseigner, particulièrement sur
la situation singulière de ce pays abandonné.
Les arbres, si rares, depuis la cordillère,
reparurent alors, la plupart plantés après l' arrivée
des européens sur le territoire américain. Il y
avait là des azedarachs, des pêchers, des peupliers,
des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls,
vite et bien. Ils entouraient généralement les
" corrales " , vastes enceintes à bétail garnies de
pieux. Là paissaient et s' engraissaient par milliers
boeufs, moutons, vaches et chevaux, marqués au fer
chaud de l' estampille du maître, tandis que de
grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux
alentours. Le sol un peu salin qui s' étend au pied
des montagnes convient admirablement aux troupeaux
et produit un fourrage

p193

excellent. On le choisit donc de préférence pour
l' établissement des estancias, qui sont dirigées par
un majordome et un contremaître, ayant sous leurs
ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.
Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la
bible ; leurs troupeaux sont aussi nombreux, plus
nombreux peut-être, que ceux dont s' emplissaient
les plaines de la Mésopotamie ; mais ici la famille
manque au berger, et les grands " estanceros " de la
pampa ont tout du grossier marchand de boeufs, rien
du patriarche des temps bibliques.
C' est ce que Paganel expliqua fort bien à ses
compagnons, et, à ce sujet, il se livra à une
discussion anthropologique pleine d' intérêt sur
la comparaison des races. Il parvint même à
intéresser le major, qui ne s' en cacha point.
Paganel eut aussi l' occasion de faire observer un
curieux effet de mirage très commun dans ces plaines
horizontales : les estancias, de loin, ressemblaient
à de grandes îles ; les peupliers et les saules de
leur lisière semblaient réfléchis dans une eau
limpide qui fuyait devant les pas des voyageurs ;
mais l' illusion était si parfaite que l' oeil ne
pouvait s' y habituer.
Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra
plusieurs estancias, et aussi un ou deux saladeros.
C' est là que le bétail, après avoir été engraissé
au milieu de succulents pâturages, vient tendre la
gorge au couteau du boucher. Le saladero, ainsi
que son nom l' indique, est l' endroit où se salent
les viandes. C' est à la fin du printemps que
commencent ces travaux répugnants. Les " saladeros "
vont alors chercher les animaux au corral ; ils
les saisissent avec le lazo, qu' ils manient
habilement, et les conduisent au saladero ; là,
boeufs, taureaux, vaches, moutons sont abattus par
centaines, écorchés et décharnés. Mais souvent les
taureaux ne se laissent pas prendre sans résistance.
L' écorcheur se transforme alors en toréador, et ce
métier périlleux, il le fait avec une

p194

adresse et, il faut le dire, une férocité peu
communes. En somme, cette boucherie présente un
affreux spectacle. Rien de repoussant comme les
environs d' un saladero ; de ces enceintes horribles
s' échappent, avec une atmosphère chargée
d' émanations fétides, des cris féroces d' écorcheurs,
des aboiements sinistres de chiens, des hurlements
prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus
et les auras, grands vautours de la plaine
argentine, venus par milliers de vingt lieues à la
ronde, disputent aux bouchers les débris encore
palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment
les saladeros étaient muets, paisibles et inhabités.
L' heure de ces immenses tueries n' avait pas encore
sonné.
Thalcave pressait la marche ; il voulait arriver le
soir même au fort indépendance ; les chevaux,
excités par leurs maîtres et suivant l' exemple de
Thaouka, volaient à travers les hautes graminées
du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et
défendues par des fossés profonds ; la maison
principale était pourvue d' une terrasse du haut
de laquelle les habitants, organisés militairement,
peuvent faire le coup de fusil avec les pillards de
la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les
renseignements qu' il cherchait, mais le plus sûr
était d' arriver au village de Tandil. On ne
s' arrêta pas. On passa à gué le rio de los Huesos, et,
quelques milles plus loin, le Chapaléofu. Bientôt
la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le
talus gazonné de ses premières pentes, et, une
heure après, le village apparut au fond d' une
gorge étroite, dominée par les murs crénelés du
fort indépendance.

p195

chapitre xxi le fort indépendance
la sierra Tandil est élevée de mille pieds
au-dessus du niveau de la mer ; c' est une chaîne
primordiale, c' est-à-dire antérieure à toute
création organique et métamorphique, en ce sens
que sa texture et sa composition se sont peu à peu
modifiées sous l' influence de la chaleur interne.
Elle est formée d' une succession semi-circulaire
de collines de gneiss couvertes de gazon. Le
district de Tandil, auquel elle a donné son nom,
comprend tout le sud de la province de
Buenos-Ayres, et se délimite par un versant qui
envoie vers le nord les rios nés sur ses pentes.
Ce district renferme environ quatre mille habitants,
et son chef-lieu est le village de Tandil, situé
au pied des croupes septentrionales de la sierra,
sous la protection du fort indépendance ; sa
position est assez heureuse sur l' important ruisseau
du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne
pouvait ignorer Paganel, ce village est
spécialement peuplé de basques français et de colons
italiens. Ce fut en effet la France qui fonda les
premiers établissements étrangers dans cette portion
inférieure de la Plata. En 1828, le fort
indépendance, destiné à protéger le pays contre les
invasions réitérées des indiens, fut élevé par les
soins du français Parchappe. Un savant de premier
ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide
d' Orbigny, qui a le mieux connu, étudié et décrit
tous les pays méridionaux de l' Amérique du sud.

p196

C' est un point assez important que ce village de
Tandil. Au moyen de ses " galeras " , grandes
charrettes à boeufs très propres à suivre les
routes de la plaine, il communique en douze jours
avec Buenos-Ayres ; de là un commerce assez actif :
le village envoie à la ville le bétail de ses
estancias, les salaisons de ses saladeros, et les
produits très curieux de l' industrie indienne, tels
que les étoffes de coton, les tissus de laine, les
ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc.
Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de
maisons assez confortables, renferme-t-il des
écoles et des églises, pour s' instruire dans ce
monde et dans l' autre.
Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta
que les renseignements ne pourraient manquer au
village de Tandil ; le fort, d' ailleurs, est
toujours occupé par un détachement de troupes
nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux
à l' écurie d' une " fonda " d' assez bonne apparence ;
puis Paganel, le major, Robert et lui, sous la
conduite de Thalcave, se dirigèrent vers le fort
indépendance. Après quelques minutes d' ascension
sur une des croupes de la sierra, ils arrivèrent
à la poterne, assez mal gardée par une sentinelle
argentine. Ils passèrent sans difficulté, ce qui
indiquait une grande incurie ou une extrême
sécurité.
Quelques soldats faisaient alors l' exercice sur
l' esplanade du fort ; mais le plus âgé de ces
soldats avait vingt ans, et le plus jeune sept à
peine. à vrai dire, c' était une douzaine d' enfants
et de jeunes garçons, qui s' escrimaient assez
proprement. Leur uniforme consistait en une
chemise rayée, nouée à la taille par une ceinture
de cuir ; de pantalon, de culotte ou de kilt
écossais, il n' était point question ; la douceur de
la température autorisait d' ailleurs la légèreté
relative de ce costume. Et d' abord, Paganel eut
bonne idée d' un gouvernement qui ne se ruinait pas en
galons. Chacun de ces jeunes bambins portait un
fusil à percussion et un sabre, le sabre trop long
et le fusil trop lourd pour les petits.

p197

Tous avaient la figure basanée, et un certain air
de famille. Le caporal instructeur qui les commandait
leur ressemblait aussi. Ce devaient être, et
c' étaient en effet, douze frères qui paradaient sous
les ordres du treizième.
Paganel ne s' en étonna pas ; il connaissait sa
statistique argentine, et savait que dans le pays
la moyenne des enfants dépasse neuf par ménage ; mais
ce qui le surprit fort, ce fut de voir ces petits
une précision parfaite les principaux mouvements
de la charge en douze temps. Souvent même, les
commandements du caporal se faisaient dans la
langue maternelle du savant géographe.
" voilà qui est particulier " , dit-il.
Mais Glenarvan n' était pas venu au fort
indépendance pour voir des bambins faire l' exercice,
encore moins pour s' occuper de leur nationalité ou
de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel
le temps de s' étonner davantage, et il le pria de
demander le chef de la garnison. Paganel s' exécuta,
et l' un des soldats argentins se dirigea vers une
petite maison qui servait de caserne.
Quelques instants après, le commandant parut en
personne. C' était un homme de cinquante ans,
vigoureux, l' air militaire, les moustaches rudes,
la pommette des joues saillante, les cheveux
grisonnants, l' oeil impérieux, autant du moins
qu' on en pouvait juger à travers les tourbillons
de fumée qui s' échappaient de sa pipe à court
tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la
tournure sui generis des vieux sous-officiers de
son pays.
Thalcave, s' adressant au commandant, lui présenta
lord Glenarvan et ses compagnons. Pendant qu' il
parlait, le commandant ne cessait de dévisager
Paganel avec une persistance assez embarrassante.
Le savant ne savait où le troupier voulait en
venir, et il allait l' interroger, quand l' autre
lui prit la main sans façon, et dit d' une voix
joyeuse dans la langue du géographe :
" un français ?

p198

-oui ! Un français ! Répondit Paganel.
-ah ! Enchanté ! Bienvenu ! Bienvenu ! Suis
français aussi, répéta le commandant en secouant
le bras du savant avec une vigueur inquiétante.
-un de vos amis ? Demanda le major à Paganel.
-parbleu ! Répondit celui-ci avec une certaine
fierté, on a des amis dans les cinq parties du
monde. "
et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de
l' étau vivant qui la broyait, il entra en
conversation réglée avec le vigoureux commandant.
Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût
rapport à ses affaires, mais le militaire racontait
son histoire, et il n' était pas d' humeur à
s' arrêter en route. On voyait que ce brave homme
avait quitté la France depuis longtemps ; sa
langue maternelle ne lui était plus familière, et
il avait oublié sinon les mots, du moins la
manière de les assembler. Il parlait à peu près
comme un nègre des colonies françaises. En effet,
et ainsi que ses visiteurs ne tardèrent pas à
l' apprendre, le commandant du fort indépendance
était un sergent français, ancien compagnon de
Parchappe.
Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l' avait
plus quitté, et actuellement il le commandait avec
l' agrément du gouvernement argentin. C' était un
homme de cinquante ans, un basque ; il se nommait
Manuel Ipharaguerre. On voit que, s' il n' était
pas espagnol, il l' avait échappé belle. Un an après son
arrivée dans le pays, le sergent Manuel se fit
naturaliser, prit du service dans l' armée
argentine et épousa une brave indienne, qui
nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux
garçons, bien entendu, car la digne compagne du
sergent ne se serait pas permis de lui donner des
filles. Manuel ne concevait pas d' autre état que
l' état militaire, et il espérait bien, avec le
temps et l' aide de Dieu, offrir à la république
une compagnie de jeunes soldats tout entière.
" vous avez vu ! Dit-il. Charmants ! Bons soldats.

p199

José ! Juan ! Miquele ! Pepe ! Pepe, sept ans !
Mâche déjà sa cartouche ! "
Pepe, s' entendant complimenter, rassembla ses deux
petits pieds et présenta les armes avec une grâce
parfaite.
" il ira bien ! Ajouta le sergent. Un jour, colonel
major ou brigadier général ! "
le sergent Manuel se montrait si enchanté qu' il
n' y avait à le contredire ni sur la supériorité du
métier des armes, ni sur l' avenir réservé à sa
belliqueuse progéniture. Il était heureux, et, comme
l' a dit Goethe : " rien de ce qui nous rend
heureux n' est illusion. "
toute cette histoire dura un bon quart d' heure, au
grand étonnement de Thalcave. L' indien ne pouvait
comprendre que tant de paroles sortissent d' un
seul gosier. Personne n' interrompit le commandant.
Mais comme il faut bien qu' un sergent, même un
sergent français finisse par se taire, Manuel se
tut enfin, non sans avoir obligé ses hôtes à le
suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à
être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut
être " une bonne personne " , si cette expression du
vieux monde peut s' employer toutefois, à propos
d' une indienne.
Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le
sergent demanda à ses hôtes ce qui lui procurait
l' honneur de leur visite. C' était l' instant ou
jamais de s' expliquer. Paganel lui raconta en
français tout ce voyage à travers les pampas et
termina en demandant la raison pour laquelle les
indiens avaient abandonné le pays.
" ah ! ... personne ! ... répondit le sergent en
haussant les épaules. Effectivement ! ... personne ! ...
nous autres, bras croisés... rien à faire !
-mais pourquoi ?
-guerre.
-guerre ?
-oui ! Guerre civile...
-guerre civile ? ... reprit Paganel, qui, sans y
prendre garde, se mettait à " parler nègre " .

p200

-oui, guerre entre paraguayens et Buenos-Ayriens,
répondit le sergent.
-eh bien ?
-eh bien, indiens tous dans le nord, sur les
derrières du général Flores. Indiens pillards,
pillent.
-mais les caciques ?
-caciques avec eux.
-quoi ! Catriel.
-pas de Catriel.
-et Calfoucoura ?
-point de Calfoucoura.
-et Yanchetruz ?
-plus de Yanchetruz ! "
cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua
la tête d' un air approbatif. En effet, Thalcave
l' ignorait ou l' avait oublié, une guerre civile,
qui devait entraîner plus tard l' intervention du
Brésil, décimait les deux partis de la république.
Les indiens ont tout à gagner à ces luttes
intestines, et ils ne pouvaient manquer de si
belles occasions de pillage. Aussi le sergent ne
se trompait-il pas en donnant à l' abandon des
pampas cette raison d' une guerre civile qui se
faisait dans le nord des provinces argentines.
Mais cet événement renversait les projets de
Glenarvan, dont les plans se trouvaient ainsi
déjoués. En effet, si Harry Grant était
prisonnier des caciques, il avait dû être
entraîné avec eux jusqu' aux frontières du nord.
Dès lors, où et comment le retrouver ? Fallait-il
tenter une recherche périlleuse, et presque inutile,
jusqu' aux limites septentrionales de la pampa ?
C' était une résolution grave, qui devait être
sérieusement débattue.
Cependant, une question importante pouvait encore
être posée au sergent, et ce fut le major qui
songea à la faire pendant que ses amis se regardaient
en silence.
" le sergent avait-il entendu dire que des
européens fussent retenus prisonniers par les
caciques de la pampa ? "

p201

Manuel réfléchit pendant quelques instants, en
homme qui fait appel à ses souvenirs.
" oui, dit-il enfin.
-ah ! " fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel
espoir.
Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient
le sergent.
" parlez ! Parlez ! Disaient-ils en le considérant
d' un oeil avide.
-il y a quelques années, répondit Manuel, oui...
c' est cela... prisonniers européens... mais jamais
vus...
-quelques années, reprit Glenarvan, vous vous
trompez... la date du naufrage est précise... le
Britannia s' est perdu en juin 1862... il y a
donc moins de deux ans.
-oh ! Plus que cela, mylord.
-impossible, s' écria Paganel.
-si vraiment ! C' était à la naissance de Pepe...
il s' agissait de deux hommes.
-non, trois ! Dit Glenarvan.
-deux ! Répliqua le sergent d' un ton affirmatif.
-deux ! Dit Glenarvan très surpris. Deux
anglais ?
-non pas, répondit le sergent. Qui parle d' anglais ?
Non... un français et un italien.
-un italien qui fut massacré par les poyuches ?
S' écria Paganel.
-oui ! Et j' ai appris depuis... français sauvé.
-sauvé ! S' écria le jeune Robert, dont la vie
était suspendue aux lèvres du sergent.
-oui, sauvé des mains des indiens, " répondit
Manuel.
Chacun regardait le savant, qui se frappait le
front d' un air désespéré.
" ah ! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair,
tout s' explique !
-mais de quoi s' agit-il ? Demanda Glenarvan,
aussi inquiet qu' impatienté.

p202

-mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains
de Robert, il faut nous résigner à une grave
déconvenue ! Nous avons suivi une fausse piste !
Il ne s' agit point ici du capitaine, mais d' un de
mes compatriotes, dont le compagnon, Marco
Vazello, fut effectivement assassiné par les
poyuches, d' un français qui plusieurs fois accompagna
ces cruels indiens jusqu' aux rives du Colorado,
et qui, après s' être heureusement échappé de leurs
mains, a revu la France. En croyant suivre les
traces d' Harry Grant, nous sommes tombés sur
celles du jeune Guinnard. "
un profond silence accueillit cette déclaration.
L' erreur était palpable. Les détails donnés par le
sergent, la nationalité du prisonnier, le meurtre
de son compagnon, son évasion des mains des
indiens, tout s' accordait pour la rendre évidente.
Glenarvan regardait Thalcave d' un air
décontenancé. L' indien prit alors la parole :
" n' avez-vous jamais entendu parler de trois
anglais captifs ? Demanda-t-il au sergent
français.
-jamais, répondit Manuel... on l' aurait appris à
Tandil... je le saurais... non, cela n' est pas... "
Glenarvan, après cette réponse formelle, n' avait
rien à faire au fort indépendance. Ses amis et lui
se retirèrent donc, non sans avoir remercié le
sergent et échangé quelques poignées de main avec lui.
Glenarvan était désespéré de ce renversement
complet de ses espérances. Robert marchait près de
lui sans rien dire, les yeux humides de larmes.
Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le
consoler. Paganel

p203

gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne
desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il
paraissait froissé dans son amour-propre d' indien
de s' être égaré sur une fausse piste. Personne,
cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur
si excusable.
On rentra à la fonda.
Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes
courageux et dévoués ne regrettait tant de fatigues
inutilement supportées, tant de dangers vainement
encourus. Mais chacun voyait s' anéantir en un
instant tout espoir de succès. En effet,
pouvait-on rencontrer le capitaine Grant entre la
sierra Tandil et la mer ? Non. Le sergent Manuel,
si quelque prisonnier fût tombé aux mains des
indiens sur les côtes de l' Atlantique, en aurait
été certainement informé. Un événement de cette
nature ne pouvait échapper à l' attention des
indigènes qui font un commerce suivi de Tandil à
Carmen, à l' embouchure de rio-Negro. Or, entre
trafiquants de la plaine argentine, tout se sait,
et tout se dit. Il n' y avait donc plus qu' un parti
à prendre : rejoindre, et sans tarder, le
Duncan, au rendez-vous assigné de la pointe
Medano.
Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le
document sur la foi duquel leurs recherches
s' étaient si malheureusement égarées. Il le relisait
avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui
arracher une interprétation nouvelle.
" ce document est pourtant bien clair ! Répétait
Glenarvan. Il s' explique de la manière la plus
catégorique sur le naufrage du capitaine et sur le
lieu de sa captivité !
-eh bien, non ! Répondit le géographe en frappant
la table du poing, cent fois non ! Puisque Harry
Grant n' est pas dans les pampas, il n' est pas en
Amérique. Or, où il est, ce document doit le dire,
et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus
Jacques Paganel ! "

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chapitre xxii la crue
une distance de cent cinquante milles sépare le
fort indépendance des rivages de l' Atlantique.
à moins de retards imprévus, et certainement
improbables, Glenarvan, en quatre jours, devait
avoir rejoint le Duncan. mais revenir à bord
sans le capitaine Grant, après avoir si
complètement échoué dans ses recherches, il ne
pouvait se faire à cette idée. Aussi, le lendemain,
ne songea-t-il pas à donner ses ordres pour le
départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire
seller les chevaux, de renouveler les provisions,
et d' établir les relèvements de route. Grâce à
son activité, la petite troupe, à huit heures du
matin, descendait les croupes gazonnées de la
sierra Tandil.
Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot
dire ; son caractère audacieux et résolu ne lui
permettait pas d' accepter cet insuccès d' une âme
tranquille ; son coeur battait à se rompre, et sa
tête était en feu. Paganel, agacé par la
difficulté, retournait de toutes les façons les mots
du document pour en tirer un enseignement nouveau.
Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le
conduire. Le major, toujours confiant, demeurait
solide au poste, comme un homme sur lequel le
découragement ne saurait avoir de prise. Tom
Austin et ses deux matelots partageaient l' ennui
de leur maître. à un moment où un timide lapin
traversa devant eux les sentiers de la sierra, les
superstitieux écossais se regardèrent.

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" un mauvais présage, dit Wilson.
-oui, dans les highlands, répondit Mulrady.
-ce qui est mauvais dans les highlands n' est pas
meilleur ici " , répliqua sentencieusement Wilson.
Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra
Tandil et retrouvaient les plaines largement
ondulées qui s' étendent jusqu' à la mer. à chaque
pas, des rios limpides arrosaient cette fertile
contrée et allaient se perdre au milieu de hauts
pâturages. Le sol reprenait son horizontalité
normale, comme l' océan après une tempête. Les
dernières montagnes de la Pampasie argentine
étaient passées, et la prairie monotone offrait
au pas des chevaux son long tapis de verdure.
Le temps jusqu' alors avait été beau. Mais le ciel,
ce jour-là, prit un aspect peu rassurant. Les
masses de vapeurs, engendrées par la haute
température des journées précédentes et disposées
par nuages épais, promettaient de se résoudre en
pluies torrentielles. D' ailleurs, le voisinage
de l' Atlantique et le vent d' ouest qui y règne en
maître rendaient le climat de cette contrée
particulièrement humide. On le voyait bien à sa
fertilité, à la grasse abondance de ses pâturages
et à leur sombre verdeur. Cependant, ce jour-là
du moins, les larges nues ne crevèrent pas, et, le
soir, les chevaux, après avoir allégrement fourni
une traite de quarante milles, s' arrêtèrent au
bord de profondes " canadas " , immenses fossés
naturels remplis d' eau. Tout abri manquait. Les
ponchos servirent à la fois de tentes et de
couvertures, et chacun s' endormit sous un ciel
menaçant, qui s' en tint aux menaces, fort
heureusement.
Le lendemain, à mesure que la plaine s' abaissait,
la présence des eaux souterraines se trahit plus
sensiblement encore ; l' humidité suintait par tous
les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les uns
déjà profonds, les autres commençant à se former,
coupèrent la route de l' est. Tant qu' il ne s' agit
que de " lagunas " , amas d' eau bien circonscrits et
libres de plantes aquatiques, les chevaux

p206

purent aisément s' en tirer ; mais avec ces
bourbiers mouvants, nommés " penganos " , ce fut plus
difficile ; de hautes herbes les obstruaient, et
pour reconnaître le péril, il fallait y être
engagé.
Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus
d' un être vivant. En effet, Robert, qui s' était
porté en avant d' un demi-mille, revint au galop,
et s' écria :
" Monsieur Paganel ! Monsieur Paganel ! Une
forêt de cornes !
-quoi ! Répondit le savant, tu as trouvé une
forêt de cornes ?
-oui, oui, tout au moins un taillis.
-un taillis ! Tu rêves, mon garçon, répliqua
Paganel en haussant les épaules.
-je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez
vous-même ! Voilà un singulier pays ! On y sème
des cornes, et elles poussent comme du blé ! Je
voudrais bien en avoir de la graine !
-mais il parle sérieusement, dit le major.
-oui, monsieur le major, vous allez bien voir. "
Robert ne s' était pas trompé, et bientôt on se
trouva devant un immense champ de cornes,
régulièrement plantées, qui s' étendait à perte de
vue. C' était un véritable taillis, bas et serré,
mais étrange.
" eh bien ? Dit Robert.
-voilà qui est particulier, répondit Paganel en
se tournant vers l' indien et l' interrogeant.
-les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais
les boeufs sont dessous.
-quoi ! S' écria Paganel, il y a là tout un troupeau
enlisé dans cette boue ?
-oui " , fit le patagon.
En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort
sous ce sol ébranlé par sa course ; des centaines
de boeufs venaient de périr ainsi, côte à côte, étouffés
dans la vaste fondrière. Ce fait, qui se produit
quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait
être ignoré de l' indien,

p207

et c' était un avertissement dont il convenait de
tenir compte. On tourna l' immense hécatombe, qui
eût satisfait les dieux les plus exigeants de
l' antiquité, et, une heure après, le champ de
cornes restait à deux milles en arrière.
Thalcave observait avec une certaine anxiété cet
état de choses qui ne lui semblait pas ordinaire.
Il s' arrêtait souvent et se dressait sur ses
étriers. Sa grande taille lui permettait
d' embrasser du regard un vaste horizon ; mais,
n' apercevant rien qui pût l' éclairer, il reprenait
bientôt sa marche interrompue. Un mille plus loin,
il s' arrêtait encore, puis, s' écartant de la ligne
suivie, il faisait une pointe de quelques milles,
tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait prendre
la tête de la troupe, sans dire ni ce qu' il espérait
ni ce qu' il craignait. Ce manège, maintes fois
répété, intrigua Paganel et inquiéta Glenarvan.
Le savant fut donc invité à interroger l' indien.
Ce qu' il fit aussitôt.
Thalcave lui répondit qu' il s' étonnait de voir la
plaine imprégnée d' eau. Jamais, à sa connaissance,
et depuis qu' il exerçait le métier de guide, ses
pieds n' avaient foulé un sol si détrempé. Même à
la saison des grandes pluies, la campagne
argentine offrait toujours des passes praticables.
" mais à quoi attribuer cette humidité croissante ?
Demanda Paganel.
-je ne sais, répondit l' indien, et quand je le
saurais ! ...
-est-ce que les rios des sierras grossis par les
pluies ne débordent jamais ?
-quelquefois.
-et maintenant, peut-être ?
-peut-être ! " dit Thalcave.
Paganel dut se contenter de cette demi-réponse,
et il fit connaître à Glenarvan le résultat de
sa conversation.
" et que conseille Thalcave ? Dit Glenarvan.
-qu' y a-t-il à faire ? Demanda Paganel au
patagon.

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-marcher vite, " répondit l' indien.
Conseil plus facile à donner qu' à suivre. Les
chevaux se fatiguaient promptement à fouler un sol
qui fuyait sous eux, la dépression s' accusait de
plus en plus, et cette partie de la plaine pouvait
être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux
envahissantes devaient rapidement s' accumuler. Il
importait donc de franchir sans retard ces terrains
en contre-bas qu' une inondation eût immédiatement
transformés en lac.
On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette
eau qui se déroulait en nappes sous le pied des
chevaux. Vers deux heures, les cataractes du ciel
s' ouvrirent, et des torrents d' une pluie tropicale
se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle
occasion ne se présenta de se montrer philosophe.
Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux
valait le recevoir stoïquement. Les ponchos étaient
ruisselants ; les chapeaux les arrosaient comme
un toit dont les gouttières sont engorgées ; la
frange des recados semblait faite de filets
liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs
montures dont le sabot frappait à chaque pas les
torrents du sol, chevauchaient dans une double
averse qui venait à la fois de la terre et du ciel.
Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de
fatigue, ils arrivèrent le soir à un rancho fort
misérable. Des gens peu difficiles pouvaient seuls
lui donner le nom d' abri, et des voyageurs aux
abois consentir à s' y abriter. Mais Glenarvan
et ses compagnons n' avaient pas le choix. Ils se
blottirent donc dans cette cahute abandonnée, dont
n' aurait pas voulu un pauvre indien des pampas.
Un mauvais feu d' herbe qui donnait plus de fumée
que de chaleur fut allumé, non sans peine. Les
rafales de pluie faisaient rage au dehors, et à
travers le chaume pourri suintaient de larges
gouttes. Si le foyer ne s' éteignit pas vingt fois,
c' est que vingt fois Mulrady et Wilson luttèrent
contre l' envahissement de l' eau. Le souper, très
médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.

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L' appétit manquait. Seul le major fit honneur au
charqui humide et ne perdit pas un coup de dent.
L' impassible Mac Nabbs était supérieur aux
événements. Quant à Paganel, en sa qualité de
français, il essaya de plaisanter. Mais cela ne
prit pas.
" mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles
ratent ! "
cependant, comme ce qu' il y avait de plus plaisant
dans cette circonstance était de dormir, chacun
chercha dans le sommeil un oubli momentané de ses
fatigues. La nuit fut mauvaise ; les ais du rancho
craquaient à se rompre ; il s' inclinait sous les
poussées du vent et menaçait de s' en aller à chaque
rafale ; les malheureux chevaux gémissaient au
dehors, exposés à toute l' inclémence du ciel, et
leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur
méchante cahute. Cependant le sommeil finit par
l' emporter. Robert le premier, fermant les yeux,
laissa reposer sa tête sur l' épaule de lord
Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho
dormaient sous la garde de Dieu.
Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit
s' acheva sans accident. On se réveilla à l' appel de
Thaouka, qui, toujours veillant, hennissait au
dehors et frappait d' un sabot vigoureux le mur de
la cahute. à défaut de Thalcave, il savait au
besoin donner le signal du départ. On lui devait
trop pour ne pas lui obéir, et l' on partit. La
pluie avait diminué, mais le terrain étanche
conservait l' eau versée ; sur son imperméable
argile, les flaques, les marais, les étangs
débordaient et formaient d' immenses " banados "
d' une perfide profondeur. Paganel, consultant sa
carte, pensa, non sans raison, que les rios Grande
et Vivarota, où se drainent habituellement les eaux
de cette plaine, devaient s' être confondus dans un
lit large de plusieurs milles.
Une extrême vitesse de marche devint alors
nécessaire. Il s' agissait du salut commun. Si
l' inondation croissait, où trouver asile ?
L' immense cercle tracé par

p210

l' horizon n' offrait pas un seul point culminant,
et sur cette plaine horizontale l' envahissement des
eaux devait être rapide.
Les chevaux furent donc poussés à fond de train.
Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains
amphibies aux puissantes nageoires, il méritait le
nom de cheval marin, car il bondissait comme s' il
eût été dans son élément naturel.
Tout d' un coup, vers dix heures du matin, Thaouka
donna les signes d' une extrême agitation. Il se
retournait fréquemment vers les planes immensités
du sud ; ses hennissements se prolongeaient ; ses
naseaux aspiraient fortement l' air vif. Il se
cabrait avec violence. Thalcave, que ses bonds ne
pouvaient désarçonner, ne le maintenait pas sans
peine. L' écume de sa bouche se mélangeait de sang
sous l' action du mors vigoureusement serré, et
cependant l' ardent animal ne se calmait pas ; libre,
son maître sentait bien qu' il se fût enfui vers
le nord de toute la rapidité de ses jambes.
" qu' a donc Thaouka ? Demanda Paganel ; est-il
mordu par les sangsues si voraces des eaux
argentines ?
-non, répondit l' indien.
-il s' effraye donc de quelque danger ?
-oui, il a senti le danger.
-lequel ?
-je ne sais. "
si l' oeil ne révélait pas encore ce péril que
devinait Thaouka, l' oreille, du moins, pouvait
déjà s' en rendre compte. En effet, un murmure sourd,
pareil au bruit d' une marée montante, se faisait
entendre au delà des limites de l' horizon. Le
vent soufflait par rafales humides et chargées
d' une poussière aqueuse ; les oiseaux, fuyant quelque
phénomène inconnu, traversaient l' air à tire-d' aile ;
les chevaux, immergés jusqu' à mi-jambe, ressentaient
les premières poussées du courant. Bientôt un bruit
formidable, des beuglements, des hennissements, des
bêlements retentirent à un demi-mille dans le sud,
et

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d' immenses troupeaux apparurent, qui, se renversant,
se relevant, se précipitant, mélange incohérent de
bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.
C' est à peine s' il fut possible de les distinguer
au milieu des tourbillons liquides soulevés dans
leur course. Cent baleines de la plus forte taille
n' auraient pas refoulé avec plus de violence les
flots de l' océan.
" anda, anda ! cria Thalcave d' une voix
éclatante.
-qu' est-ce donc ? Dit Paganel.
-la crue ! La crue ! Répondit Thalcave en
éperonnant son cheval qu' il lança dans la direction
du nord.
-l' inondation ! " s' écria Paganel, et ses
compagnons, lui en tête, volèrent sur les traces
de Thaouka.
Il était temps. En effet, à cinq milles vers le
sud, un haut et large mascaret dévalait sur la
campagne, qui se changeait en océan. Les grandes
herbes disparaissaient

p212

comme fauchées. Les touffes de mimosées, arrachées
par le courant, dérivaient et formaient des îlots
flottants. La masse liquide se débitait par nappes
épaisses d' une irrésistible puissance. Il y avait
évidemment eu rupture des barrancas des grands
fleuves de la Pampasie, et peut-être les eaux du
Colorado au nord et du rio Negro au sud se
réunissaient-elles alors dans un lit commun.
La barre signalée par Thalcave arrivait avec la
vitesse d' un cheval de course. Les voyageurs
fuyaient devant elle comme une nuée chassée par
un vent d' orage. Leurs yeux cherchaient en vain un
lieu de refuge. Le ciel et l' eau se confondaient à
l' horizon. Les chevaux, surexcités par le péril,
s' emportaient dans un galop échevelé, et leurs
cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.
Glenarvan regardait souvent en arrière.
" l' eau nous gagne, pensait-il.
-anda, anda ! " criait Thalcave.
Et l' on pressait encore les malheureuses bêtes.
De leur flanc labouré par l' éperon s' échappait un
sang vif qui traçait sur l' eau de longs filets
rouges. Ils trébuchaient dans les crevasses du sol.
Ils s' embarrassaient dans les herbes cachées. Ils
s' abattaient. On les relevait. Ils s' abattaient
encore. On les relevait toujours. Le niveau des
eaux montait sensiblement. De longues ondulations
annonçaient l' assaut de cette barre qui agitait
à moins de deux milles sa tête écumante. Pendant
un quart d' heure se prolongea cette lutte suprême
contre le plus terrible des éléments. Les fugitifs
n' avaient pu se rendre compte de la distance qu' ils
venaient de parcourir, mais, à en juger par la
rapidité de leur course, elle devait être
considérable. Cependant, les chevaux, noyés
jusqu' au poitrail, n' avançaient plus qu' avec une
extrême difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin,
tous se crurent perdus et voués à cette mort
horrible des malheureux abandonnés en mer. Leurs
montures commençaient à perdre le sol de la plaine,
et six pieds d' eau suffisaient à les noyer. Il
faut renoncer à peindre les poignantes angoisses de
ces

p214

huit hommes envahis par une marée montante. Ils
sentaient leur impuissance à lutter contre ces
cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces
humaines. Leur salut n' était plus dans leurs mains.
Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage ;
le courant seul les entraînait avec une incomparable
violence et une vitesse égale à celle de leur galop
le plus rapide, qui devait dépasser vingt milles à
l' heure.
Tout salut semblait impossible, quand la voix du
major se fit entendre.
" un arbre, dit-il.
-un arbre ? S' écria Glenarvan.
-là, là ! " répondit Thalcave.
Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans
le nord une espèce de noyer gigantesque qui
s' élevait solitairement du milieu des eaux.
Ses compagnons n' avaient pas besoin d' être excités.
Cet arbre qui s' offrait si inopinément à eux, il
fallait le gagner à tout prix. Les chevaux ne
l' atteindraient pas sans doute, mais les hommes,
du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les
portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin
fit entendre un hennissement étouffé et disparut.
Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager
vigoureusement.
" accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.
-merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les
bras sont solides.
-ton cheval, Robert ? ... reprit Glenarvan, se
tournant vers le jeune Grant.
-il va, mylord ! Il va ! Il nage comme un
poisson !
-attention ! " dit le major d' une voix forte.
Ce mot était à peine prononcé, que l' énorme mascaret
arriva. Une vague monstrueuse, haute de quarante
pieds, déferla sur les fugitifs avec un bruit
épouvantable. Hommes et bêtes, tout disparut dans
un tourbillon d' écume. Une masse liquide pesant
plusieurs millions de tonnes les roula dans ses
eaux furieuses. Lorsque la

p215

barre fut passée, les hommes revinrent à la surface
des eaux et se comptèrent rapidement ; mais les
chevaux, sauf Thaouka portant son maître, avaient
pour jamais disparu.
" hardi ! Hardi ! Répétait Glenarvan, qui soutenait
Paganel d' un bras et nageait de l' autre.
-cela va ! Cela va ! ... répondit le digne savant,
et même, je ne suis pas fâché... "
de quoi n' était-il pas fâché ? On ne le sut jamais,
car le pauvre homme fut forcé d' avaler la fin de sa
phrase avec une demi-pinte d' eau limoneuse. Le
major s' avançait tranquillement, en tirant une coupe
régulière qu' un maître nageur n' eût pas désavouée.
Les matelots se faufilaient comme deux marsouins
dans leur liquide élément. Quant à Robert, accroché
à la crinière de Thaouka, il se laissait emporter
avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une
énergie superbe, et se maintenait instinctivement
dans la ligne de l' arbre où portait le courant.
L' arbre n' était plus qu' à vingt brasses. En quelques
instants, il fut atteint par la troupe entière.
Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance
de salut s' évanouissait, et il fallait périr dans
les flots.
L' eau s' élevait jusqu' au sommet du tronc, à
l' endroit où les branches mères prenaient naissance.
Il fut donc facile de s' y accrocher. Thalcave,
abandonnant son cheval et hissant Robert, grimpa
le premier, et bientôt ses bras puissants eurent
mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais Thaouka,
entraîné par le courant, s' éloignait rapidement.
Il tournait vers son maître sa tête intelligente,
et, secouant sa longue crinière, il l' appelait en
hennissant.
" tu l' abandonnes ! Dit Paganel à Thalcave.
-moi ! " s' écria l' indien.
Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il
reparut à dix brasses de l' arbre. Quelques instants
après, son bras s' appuyait au cou de Thaouka, et
cheval et cavalier dérivaient ensemble vers le
brumeux horizon du nord.

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chapitre xxiii où l' on mène la vie des oiseaux
l' arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons
venaient de trouver refuge ressemblait à un noyer.
Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.
En réalité, c' était " l' ombu " , qui se rencontre
isolément dans les plaines argentines. Cet arbre
au tronc tortueux et énorme est fixé au sol non
seulement par ses grosses racines, mais encore par
des rejetons vigoureux qui l' y attachent de la
plus tenace façon. Aussi avait-il résisté à l' assaut
du mascaret.
Cet ombu mesurait en hauteur une centaine de pieds,
et pouvait couvrir de son ombre une circonférence
de soixante toises. Tout cet échafaudage reposait
sur trois grosses branches qui se trifurquaient
au sommet du tronc large de six pieds. Deux de
ces branches s' élevaient presque perpendiculairement,
et supportaient l' immense parasol de feuillage, dont
les rameaux croisés, mêlés, enchevêtrés comme par
la main d' un vannier, formaient un impénétrable abri.
La troisième branche, au contraire, s' étendait à
peu près horizontalement au-dessus des eaux
mugissantes ; ses basses feuilles s' y baignaient
déjà ; elle figurait un cap avancé de cette île de
verdure entourée d' un océan. L' espace ne manquait
pas à l' intérieur de cet arbre gigantesque ; le
feuillage, repoussé à la circonférence, laissait de
grands intervalles largement dégagés, de véritables
clairières, de l' air en abondance, de la fraîcheur
partout. à voir ces branches élever jusqu' aux nues
leurs rameaux innombrables, tandis que des lianes
parasites les rattachaient l' une à l' autre, et que
des

p217

rayons de soleil se glissaient à travers les
trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le
tronc de cet ombu portait à lui seul une forêt
tout entière.
à l' arrivée des fugitifs, un monde ailé s' enfuit
sur les hautes ramures, protestant par ses cris
contre une si flagrante usurpation de domicile.
Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge
sur cet ombu solitaire, étaient là par centaines,
des merles, des étourneaux, des isacas, des
hilgueros et surtout les picaflors, oiseaux-mouches
aux couleurs resplendissantes ; et, quand ils
s' envolèrent, il sembla qu' un coup de vent
dépouillait l' arbre de toutes ses fleurs.
Tel était l' asile offert à la petite troupe de
Glenarvan. Le jeune Grant et l' agile Wilson, à
peine juchés dans l' arbre, se hâtèrent de grimper
jusqu' à ses branches supérieures. Leur tête trouait
alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la
vue embrassait un vaste horizon. L' océan créé par
l' inondation les entourait de toutes parts, et les
regards, si loin qu' ils s' étendissent, ne purent en
apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la
plaine liquide ; l' ombu, seul au milieu des eaux
débordées, frémissait à leur choc. Au loin, dérivant
du sud au nord, passaient, emportés par l' impétueux
courant, des troncs déracinés, des branches tordues,
des chaumes arrachés à quelque rancho démoli, des
poutres de hangars volées par les eaux aux toits
des estancias, des cadavres d' animaux noyés, des
peaux sanglantes, et sur un arbre vacillant toute
une famille de jaguars rugissants qui se
cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.
Plus loin encore un point noir, presque invisible
déjà, attira l' attention de Wilson. C' était
Thalcave et son fidèle Thaouka, qui disparaissaient
dans l' éloignement.
" Thalcave, ami Thalcave ! S' écria Robert, en
tendant la main vers le courageux patagon.
-il se sauvera, Monsieur Robert, répondit
Wilson ; mais allons rejoindre son honneur. "

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un instant après, Robert Grant et le matelot
descendaient les trois étages de branches et se
trouvaient au sommet du tronc. Là, Glenarvan,
Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient
assis, à cheval ou accrochés, suivant leurs
aptitudes naturelles. Wilson rendit compte de sa
visite à la cime de l' ombu. Tous partagèrent son
opinion à l' égard de Thalcave. Il n' y eut doute que
sur la question de savoir si ce serait Thalcave
qui sauverait Thaouka, ou Thaouka qui sauverait
Thalcave. La situation des hôtes de l' ombu était,
sans contredit, beaucoup plus alarmante. L' arbre
ne céderait pas sans doute à la force du courant,
mais l' inondation croissante pouvait gagner ses
hautes branches, car la dépression du sol faisait
de cette partie de la plaine un profond réservoir.
Le premier soin de Glenarvan fut donc d' établir,
au moyen d' entailles, des points de repère qui
permissent d' observer les divers niveaux d' eau.
La crue, stationnaire alors, paraissait avoir
atteint sa plus grande élévation. C' était déjà
rassurant.
" et maintenant, qu' allons-nous faire ? Dit
Glenarvan.
-faire notre nid, parbleu ! Répondit gaiement
Paganel.
-faire notre nid ! S' écria Robert.
-sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des
oiseaux, puisque nous ne pouvons vivre de la vie des
poissons.
-bien ! Dit Glenarvan, mais qui nous donnera la
becquée ?
-moi " , répondit le major.
Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs ; le
major était confortablement assis dans un fauteuil
naturel formé de deux branches élastiques, et
d' une main il tendait ses alforjas mouillées, mais
rebondies.
" ah ! Mac Nabbs, s' écria Glenarvan, je vous
reconnais bien là ! Vous songez à tout, même dans
des circonstances où il est permis de tout oublier.
-du moment qu' on était décidé à ne pas se noyer,

p219

répondit le major, ce n' était pas dans l' intention
de mourir de faim !
-j' y aurais bien songé, dit naïvement Paganel,
mais je suis si distrait !
-et que contiennent les alforjas ? Demanda Tom
Austin.
-la nourriture de sept hommes pendant deux jours,
répondit Mac Nabbs.
-bon, dit Glenarvan, j' espère que l' inondation
aura suffisamment diminué d' ici vingt-quatre heures.
-ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner
la terre ferme, répliqua Paganel.
-notre premier devoir est donc de déjeuner, dit
Glenarvan.
-après nous être séchés toutefois, fit observer le
major.
-et du feu ? Dit Wilson.
-eh bien ! Il faut en faire, répondit Paganel.
-où ?
-au sommet du tronc, parbleu !
-avec quoi ?
-avec du bois mort que nous irons couper dans
l' arbre.
-mais comment l' allumer ? Dit Glenarvan. Notre
amadou ressemble à une éponge mouillée !
-on s' en passera ! Répondit Paganel ; un peu de
mousse sèche, un rayon de soleil, la lentille de
ma longue-vue, et vous allez voir de quel feu je
me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt ?
-moi ! " s' écria Robert.
Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un
jeune chat dans les profondeurs de l' arbre. Pendant
leur absence, Paganel trouva de la mousse sèche en
quantité suffisante ; il se procura un rayon de
soleil, ce qui fut facile, car l' astre du jour
brillait alors d' un vif éclat ; puis, sa lentille
aidant, il enflamma sans peine ces matières

p220

combustibles, qui furent déposées sur une couche de
feuilles humides à la trifurcation des grosses
branches de l' ombu. C' était un foyer naturel qui
n' offrait aucun danger d' incendie. Bientôt Wilson et
Robert revinrent avec une brassée de bois mort, qui
fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer
le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux
longues jambes écartées, à la manière arabe ; puis,
se baissant et se relevant par un mouvement rapide,
il fit au moyen de son poncho un violent appel d' air.
Le bois s' enflamma, et bientôt une belle flamme
ronflante s' éleva du brasero improvisé. Chacun se
sécha à sa fantaisie, tandis que les ponchos accrochés
dans l' arbre se balançaient au souffle du vent ;
puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il
fallait songer au lendemain ; l' immense bassin se
viderait moins vite peut-être que l' espérait Glenarvan,
et, en somme, les provisions étaient fort
restreintes. L' ombu ne produisait aucun fruit ;
heureusement, il pouvait offrir un remarquable
contingent d' oeufs frais, grâce aux nids nombreux
qui poussaient sur ses branches, sans compter leurs
hôtes emplumés.
Ces ressources n' étaient nullement à dédaigner.
Maintenant donc, dans la prévision d' un séjour
prolongé, il s' agissait de procéder à une
installation confortable.
" puisque la cuisine et la salle à manger sont au
rez-de-chaussée, dit Paganel, nous irons nous
coucher au premier étage ; la maison est vaste ;
le loyer n' est pas cher ; il ne faut pas se gêner.
J' aperçois là-haut des berceaux naturels dans
lesquels, une fois bien attachés, nous dormirons
comme dans les meilleurs lits du monde. Nous
n' avons rien à craindre ; d' ailleurs, on veillera,
et nous sommes en nombre pour repousser des flottes
d' indiens et autres animaux.
-il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.
-j' ai mes revolvers, dit Glenarvan.
-et moi, les miens, répondit Robert.

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-à quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel
ne trouve pas le moyen de fabriquer la poudre ?
-c' est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant
une poudrière en parfait état.
-et d' où vous vient-elle, major ? Demanda
Paganel.
-de Thalcave. Il a pensé qu' elle pouvait nous
être utile, et il me l' a remise avant de se
précipiter au secours de Thaouka.
-généreux et brave indien ! S' écria Glenarvan.
-oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons
sont taillés sur ce modèle, j' en fais mon
compliment à la Patagonie.
-je demande qu' on n' oublie pas le cheval ! Dit
Paganel. Il fait partie du patagon, et je me trompe
fort, ou nous les reverrons, l' un portant l' autre.
-à quelle distance sommes-nous de l' Atlantique ?
Demanda le major.
-à une quarantaine de milles tout au plus, répondit
Paganel. Et maintenant, mes amis, puisque chacun
est libre de ses actions, je vous demande la
permission de vous quitter ; je vais me choisir là-haut
un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous
tiendrai au courant des choses de ce monde. "
on laissa faire le savant, qui, fort adroitement,
se hissa de branche en branche et disparut derrière
l' épais rideau de feuillage. Ses compagnons
s' occupèrent alors d' organiser la couchée et de
préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.
Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger,
et bientôt chacun vint reprendre sa place autour du
brasero. On causa alors, mais non plus de la
situation présente, qu' il fallait supporter avec
patience. On en revint à ce thème inépuisable du
capitaine Grant. Si les eaux se retiraient, le
Duncan, avant trois jours, reverrait les
voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux
matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas
avec eux. Il semblait même, après cet insuccès,
après cette inutile traversée de l' Amérique, que
tout espoir de

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les retrouver était irrévocablement perdu. Où
diriger de nouvelles recherches ? Quelle serait
donc la douleur de lady Helena et de Mary
Grant en apprenant que l' avenir ne leur gardait
plus aucune espérance !
" pauvre soeur ! Dit Robert, tout est fini, pour
nous ! "
Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un
mot consolant à répondre. Quel espoir pouvait-il
donner au jeune enfant ? N' avait-il pas suivi avec
une rigoureuse exactitude les indications du
document ?
" et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de
latitude n' est pas un vain chiffre ! Qu' il
s' applique au naufrage ou à la captivité d' Harry
Grant, il n' est pas supposé, interprété, deviné !
Nous l' avons lu de nos propres yeux !
-tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom
Austin, et cependant nos recherches n' ont pas réussi.
-c' est irritant et désespérant à la fois, s' écria
Glenarvan.
-irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs
d' un ton tranquille, mais non pas désespérant.
C' est précisément parce que nous avons un chiffre
indiscutable, qu' il faut épuiser jusqu' au bout tous
ses enseignements.
-que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à
votre avis, que peut-il rester à faire ?
-une chose très simple et très logique, mon cher
Edward. Mettons le cap à l' est, quand nous serons
à bord du Duncan, et suivons jusqu' à notre
point de départ, s' il le faut, ce trente-septième
parallèle.
-croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n' y aie pas
songé ? Répondit Glenarvan. Si ! Cent fois ! Mais
quelle chance avons-nous de réussir ? Quitter le
continent américain, n' est-ce pas s' éloigner de
l' endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de
cette Patagonie si clairement nommée dans le
document ?
-voulez-vous donc recommencer vos recherches dans
les pampas, répondit le major, quand vous avez la
certitude que le naufrage du Britannia n' a eu
lieu ni sur

p223

les côtes du Pacifique ni sur les côtes de
l' Atlantique ? "
Glenarvan ne répondit pas.
" et si faible que soit la chance de retrouver Harry
Grant en remontant le parallèle indiqué par lui, ne
devons-nous pas la tenter ?
-je ne dis pas non... répondit Glenarvan.
-et vous, mes amis, ajouta le major en s' adressant
aux marins, ne partagez-vous pas mon opinion ?
-entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady
et Wilson approuvèrent d' un signe de tête.
-écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après
quelques instants de réflexion, et entends bien,
Robert, car ceci est une grave discussion. Je ferai
tout au monde pour retrouver le capitaine Grant, je
m' y suis engagé, et j' y consacrerai ma vie entière,
s' il le faut. Toute l' écosse se joindrait à moi
pour sauver cet homme de coeur qui s' est dévoué
pour elle. Moi aussi, je pense que, si faible que
soit cette chance, nous devons faire le tour du
monde par ce trente-septième parallèle, et je le
ferai. Mais la question à résoudre n' est pas
celle-là. Elle est beaucoup plus importante et la
voici : devons-nous abandonner définitivement et
dès à présent nos recherches sur le continent
américain ? "
la question, catégoriquement posée, resta sans
réponse. Personne n' osait se prononcer.
" eh bien ! Reprit Glenarvan en s' adressant plus
spécialement au major.
-mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c' est
encourir une assez grande responsabilité que de vous
répondre hic et nunc. cela demande réflexion.
Avant tout, je désire savoir quelles sont les
contrées que traverse le trente-septième degré de
latitude australe.
-cela, c' est l' affaire de Paganel, répondit
Glenarvan.
-interrogeons-le donc, " répliqua le major.
On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage
épais de l' ombu. Il fallut le héler.
" Paganel ! Paganel ! S' écria Glenarvan.

p224

-présent, répondit une voix qui venait du ciel.
-où êtes-vous ?
-dans ma tour.
-que faites-vous là ?
-j' examine l' immense horizon.
-pouvez-vous descendre un instant ?
-vous avez besoin de moi ?
-oui.
-à quel propos ?
-pour savoir quels pays traverse le trente-septième
parallèle.
-rien de plus aisé, répondit Paganel ; inutile
même de me déranger pour vous le dire.
-eh bien, allez.
-voilà. En quittant l' Amérique, le trente-septième
parallèle sud traverse l' océan Atlantique.
-bon.
-il rencontre les îles Tristan D' Acunha.
-bien.
-il passe à deux degrés au-dessous du cap de
Bonne-Espérance.
-après ?
-il court à travers la mer des Indes.
-ensuite ?
-il effleure l' île Saint-Pierre du groupe des
îles Amsterdam.
-allez toujours.
-il coupe l' Australie par la province de Victoria.
-continuez.
-en sortant de l' Australie... "
cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le
géographe hésitait-il ? Le savant ne savait-il plus ?
Non ; mais un cri formidable se fit entendre dans
les hauteurs de l' ombu. Glenarvan et ses amis
pâlirent en se regardant. Une nouvelle catastrophe
venait-elle d' arriver ? Le malheureux Paganel
s' était-il laissé choir ? Déjà Wilson et Mulrady
volaient à son secours, quand un long corps

p225

apparut. Paganel dégringolait de branche en branche.
était-il vivant ? était-il mort ? On ne savait, mais
il allait tomber dans les eaux mugissantes, quand
le major, l' arrêta au passage.
" bien obligé, Mac Nabbs ! S' écria Paganel.
-quoi ? Qu' avez-vous ? Dit le major. Qu' est-ce qui
vous a pris ? Encore une de vos éternelles
distractions ?
-oui ! Oui ! Répondit Paganel d' une voix étranglée
par l' émotion. Oui ! Une distraction... phénoménale
cette fois !
-laquelle ?
-nous nous sommes trompés ! Nous nous trompons encore !
Nous nous trompons toujours !
-expliquez-vous !
-Glenarvan, major, Robert, mes amis, s' écria
Paganel, nous cherchons le capitaine Grant où il
n' est pas !
-que dites-vous ? S' écria Glenarvan.
-non seulement où il n' est pas, ajouta Paganel,
mais encore où il n' a jamais été ! "

p226

chapitre xxiv où l' on continue de mener la vie des
oiseaux

un profond étonnement accueillit ces paroles
inattendues. Que voulait dire le géographe ?
Avait-il perdu l' esprit ? Il parlait cependant avec
une telle conviction, que tous les regards se
portèrent sur Glenarvan. Cette affirmation de
Paganel était une réponse directe à la question
qu' il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à
faire un geste de dénégation qui ne prouvait pas en
faveur du savant.
Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la
parole.
" oui ! Dit-il d' une voix convaincue, oui ! Nous nous
sommes égarés dans nos recherches, et nous avons lu
sur le document ce qui n' y est pas !
-expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec
plus de calme.
-c' est très simple, major. Comme vous j' étais dans
l' erreur, comme vous j' étais lancé dans une
interprétation fausse, quand, il n' y a qu' un instant,
au haut de cet arbre, répondant à vos questions, et
m' arrêtant sur le mot " Australie " , un éclair a
traversé mon cerveau et la lumière s' est faite.
-quoi ! S' écria Glenarvan, vous prétendez que
Harry Grant ? ...
-je prétends, répondit Paganel, que le mot
austral qui se trouve dans le document n' est pas
un mot complet, comme nous l' avons cru jusqu' ici,
mais bien le radical du mot Australie.

p227

-voilà qui serait particulier ! Répondit le major.
-particulier ! Répliqua Glenarvan, en haussant les
épaules, c' est tout simplement impossible.
-impossible ! Reprit Paganel. C' est un mot que
nous n' admettons pas en France.
-comment ! Ajouta Glenarvan du ton de la plus
profonde incrédulité, vous osez prétendre, le
document en main, que le naufrage du Britannia
a eu lieu sur les côtes de l' Australie ?
-j' en suis sûr ! Répondit Paganel.
-ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une
prétention qui m' étonne beaucoup, venant du
secrétaire d' une société géographique.
-pour quelle raison ? Demanda Paganel, touché à
son endroit sensible.
-parce que, si vous admettez le mot Australie,
vous admettez en même temps qu' il s' y trouve des
indiens, ce qui ne s' est jamais vu jusqu' ici. "
Paganel ne fut nullement surpris de l' argument. Il
s' y attendait sans doute, et se mit à sourire.
" mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de
triompher ; je vais vous " battre à plates coutures " ,
comme nous disons, nous autres français, et jamais
anglais n' aura été si bien battu ! Ce sera la
revanche de Crécy et d' Azincourt !
-je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.
-écoutez donc. Il n' y a pas plus d' indiens dans le
texte du document que de Patagonie ! Le mot
incomplet indi... ne signifie pas indiens ;
mais bien indigènes ! or, admettez-vous qu' il y
ait des " indigènes " en Australie ? "
il faut avouer qu' en ce moment Glenarvan regarda
fixement Paganel.
" bravo ! Paganel dit le major,
-admettez-vous mon interprétation, mon cher lord ?
-oui ! Répondit Glenarvan, si vous me prouvez que
ce reste de mot gonie ne s' applique pas au pays
des patagons !

p228

-non ! Certes, s' écria Paganel, il ne s' agit pas
de Patagonie ! lisez tout ce que vous voudrez,
excepté cela.
-mais quoi ?
- cosmogonie ! Théogonie ! Agonie ! ...
- agonie ! dit le major.
-cela m' est indifférent, répondit Paganel ; le
mot n' a aucune importance. Je ne chercherai même pas
ce qu' il peut signifier. Le point principal, c' est
que austral indique l' Australie, et il
fallait être aveuglément engagé dans une voie
fausse, pour n' avoir pas découvert, dès l' abord,
une explication si évidente. Si j' avais trouvé le
document, moi, si mon jugement n' avait pas été
faussé par votre interprétation, je ne l' aurais
jamais compris autrement ! "
cette fois, les hurrahs, les félicitations, les
compliments accueillirent ces paroles de Paganel.
Austin, les matelots, le major, Robert surtout,
si heureux de renaître à l' espoir, applaudirent
le digne savant. Glenarvan, dont les yeux se
dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de
se rendre.
" une dernière observation, mon cher Paganel, et je
n' aurai plus qu' à m' incliner devant votre perspicacité.
-parlez, Glenarvan.
-comment assemblez-vous entre eux ces mots
nouvellement interprétés, et de quelle manière
lisez-vous le document ?
-rien n' est plus facile. Voici le document " , dit
Paganel, en présentant le précieux papier qu' il
étudiait si consciencieusement depuis quelques
jours.
Un profond silence se fit, pendant que le géographe,
rassemblant ses idées, prenait son temps pour
répondre. Son doigt suivait sur le document les
lignes interrompues, tandis que d' une voix sûre,
et soulignant certains mots, il s' exprima en ces
termes : " le 7 juin 1862, le trois-mâts
Britannia de Glasgow a sombré après... "

mettons, si vous voulez, " deux jours, trois jours "
ou " une longue agonie " , peu importe, c' est tout
à fait indifférent,

p229

" sur les côtes de l' Australie. Se dirigeant à
terre, deux matelots et le capitaine Grant vont
essayer d' aborder "
ou " ont abordé le
continent, où ils seront "
ou " sont prisonniers
de cruels indigènes. Ils ont jeté ce document " ,

etc, etc. Est-ce clair ?
-c' est clair, répondit Glenarvan, si le nom de
" continent " peut s' appliquer à l' Australie, qui
n' est qu' une île !
-rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs
géographes sont d' accord pour nommer cette île " le
continent australien. "
-alors, je n' ai plus qu' une chose à dire, mes amis,
s' écria Glenarvan. En Australie ! Et que le ciel
nous assiste !
-en Australie ! Répétèrent ses compagnons d' une
voix unanime.
-savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que
votre présence à bord du Duncan est un fait
providentiel ?
-bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un
envoyé de la providence, et n' en parlons plus ! "
ainsi se termina cette conversation qui, dans
l' avenir, eut de si grandes conséquences. Elle
modifia complètement la situation morale des
voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce
labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais
égarés. Une nouvelle espérance s' élevait sur les
ruines de leurs projets écroulés. Ils pouvaient
sans crainte laisser derrière eux ce continent
américain, et toutes leurs pensées s' envolaient
déjà vers la terre australienne. En remontant
à bord du Duncan, ses passagers n' y
apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady
Helena, Mary Grant, n' auraient pas à pleurer
l' irrévocable perte du capitaine Grant ! Aussi, ils
oublièrent les dangers de leur situation pour se
livrer à la joie, et ils n' eurent qu' un seul regret,
celui de ne pouvoir partir sans retard.
Il était alors quatre heures du soir. On résolut
de souper

p230

à six. Paganel voulut célébrer par un festin
splendide cette heureuse journée. Or, le menu était
très restreint, il proposa à Robert d' aller chasser
" dans la forêt prochaine. " Robert battit des mains
à cette bonne idée. On prit la poudrière de
Thalcave, on nettoya les revolvers, on les chargea
de petit plomb, et l' on partit.
" ne vous éloignez pas " , dit gravement le major aux
deux chasseurs.
Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent
consulter les marques entaillées dans l' arbre,
tandis que Wilson et Mulrady rallumaient les
charbons du brasero.
Glenarvan, descendu à la surface de l' immense lac,
ne vit aucun symptôme de décroissance. Cependant les
eaux semblaient avoir atteint leur maximum
d' élévation ; mais la violence avec laquelle elles
s' écoulaient du sud au nord prouvait que l' équilibre
ne s' était pas encore établi entre les fleuves
argentins. Avant de baisser, il fallait d' abord
que cette masse liquide demeurât étale, comme la
mer au moment où le flot finit et le jusant
commence. On ne

p231

pouvait donc pas compter sur un abaissement des
eaux tant qu' elles courraient vers le nord avec
cette torrentueuse rapidité.
Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs
observations, des coups de feu retentirent dans
l' arbre, accompagnés de cris de joie presque aussi
bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines
roulades sur la basse de Paganel. C' était à qui
serait le plus enfant. La chasse s' annonçait bien,
et laissait pressentir des merveilles culinaires.
Lorsque le major et Glenarvan furent revenus
auprès du brasera, ils eurent d' abord à féliciter
Wilson d' une excellente idée. Ce brave marin, au
moyen d' une épingle et d' un bout de ficelle, s' était
livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines
de petits poissons, délicats comme les éperlans, et
nommés " mojarras " , frétillaient dans un pli de son
poncho, et promettaient de faire un plat exquis.
En ce moment, les chasseurs redescendirent des
cimes de l' ombu. Paganel portait prudemment des
oeufs d' hirondelle noire, et un chapelet de
moineaux qu' il devait présenter plus tard sous le
nom de mauviettes. Robert avait adroitement
abattu plusieurs paires " d' hilgueros " , petits
oiseaux verts et jaunes, excellents à manger, et
fort demandés sur le marché de Montevideo.
Paganel, qui connaissait cinquante et une manières
de préparer les oeufs, dut se borner cette fois à
les faire durcir sous les cendres chaudes.
Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.
La viande sèche, les oeufs durs, les mojarras
grillés, les moineaux et les hilgueros rôtis
composèrent un de ces festins dont le souvenir est
impérissable.
La conversation fut très gaie. On complimenta fort
Paganel en sa double qualité de chasseur et de
cuisinier. Le savant accepta ces congratulations
avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il
se livra à des considérations curieuses sur ce
magnifique ombu qui l' abritait de son feuillage,
et dont, selon lui, les profondeurs étaient
immenses.

p232

" Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous
croyions en pleine forêt pendant la chasse. J' ai
cru un moment que nous allions nous perdre. Je ne
pouvais plus retrouver mon chemin ! Le soleil
déclinait à l' horizon ! Je cherchais en vain la
trace de mes pas. La faim se faisait cruellement
sentir ! Déjà les sombres taillis retentissaient
du rugissement des bêtes féroces... c' est-à-dire,
non ! Il n' y a pas de bêtes féroces, et je le
regrette !
-comment ! Dit Glenarvan, vous regrettez les
bêtes féroces ?
-oui ! Certes.
-cependant, quand on a tout à craindre de leur
férocité...
-la férocité n' existe pas... scientifiquement
parlant, répondit le savant.
-ah ! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne
me ferez jamais admettre l' utilité des bêtes
féroces ! à quoi servent-elles ?
-major ! S' écria Paganel, mais elles servent à
faire des classifications, des ordres, des familles,
des genres, des sous-genres, des espèces...
-bel avantage ! Dit Mac Nabbs. Je m' en passerais
bien ! Si j' avais été l' un des compagnons de Noé
au moment du déluge, j' aurais certainement empêché
cet imprudent patriarche de mettre dans l' arche des
couples de lions, de tigres, de panthères, d' ours
et autres animaux aussi malfaisants qu' inutiles.
-vous auriez fait cela ? Demanda Paganel.
-je l' aurais fait.
-eh bien ! Vous auriez eu tort au point de vue
zoologique !
-non pas au point de vue humain, répondit le major.
-c' est révoltant ! Reprit Paganel, et pour mon
compte, au contraire, j' aurais précisément conservé
les mégatheriums, les ptérodactyles, et tous les
êtres antédiluviens dont nous sommes si
malheureusement privés...
-je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le

p233

major, et qu' il a mérité jusqu' à la fin des siècles
la malédiction des savants ! "
les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient
s' empêcher de rire en voyant les deux amis se
disputer sur le dos du vieux Noé. Le major,
contrairement à tous ses principes, lui qui de sa
vie n' avait discuté avec personne, était chaque
jour aux prises avec Paganel. Il faut croire que
le savant l' excitait particulièrement. Glenarvan,
suivant son habitude, intervint dans le débat et
dit :
" qu' il soit regrettable ou non, au point de vue
scientifique comme au point de vue humain, d' être
privé d' animaux féroces, il faut nous résigner
aujourd' hui à leur absence. Paganel ne pouvait
espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.
-pourquoi pas ? Répondit le savant.
-des bêtes fauves sur un arbre ? Dit Tom Austin.
-eh ! Sans doute ! Le tigre d' Amérique, le jaguar,
lorsqu' il est trop vivement pressé par les chasseurs,
se réfugie sur les arbres ! Un de ces animaux,
surpris par l' inondation, aurait parfaitement pu
chercher asile entre les branches de l' ombu.
-enfin, vous n' en avez pas rencontré, je suppose ?
Dit le major.
-non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu
tout le bois. C' est fâcheux, car ç' eût été là une
chasse superbe. Un féroce carnassier que ce jaguar !
D' un seul coup de patte, il tord le cou à un
cheval ! Quand il a goûté de la chair humaine, il y
revient avec sensualité. Ce qu' il aime le mieux,
c' est l' indien, puis le nègre, puis le mulâtre,
puis le blanc.
-enchanté de ne venir qu' au quatrième rang !
Répondit Mac Nabbs.
-bon ! Cela prouve tout simplement que vous êtes
fade ! Riposta Paganel d' un air de dédain !
-enchanté d' être fade ! Riposta le major.
-eh bien, c' est humiliant ! Répondit l' intraitable
Paganel. Le blanc se proclame le premier des
hommes !

p234

Il paraît que ce n' est pas l' avis de messieurs les
jaguars !
-quoi qu' il en soit, mon brave Paganel, dit
Glenarvan, attendu qu' il n' y a parmi nous ni
indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me réjouis de
l' absence de vos chers jaguars. Notre situation n' est
pas tellement agréable...
-comment ! Agréable, s' écria Paganel, en sautant
sur ce mot qui pouvait donner un nouveau cours à
la conversation, vous vous plaignez de votre sort,
Glenarvan ?
-sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous
êtes à votre aise dans ces branches incommodes et
peu capitonnées ?
-je n' ai jamais été mieux, même dans mon cabinet.
Nous menons la vie des oiseaux, nous chantons, nous
voltigeons ! Je commence à croire que les hommes
sont destinés à vivre sur les arbres.
-il ne leur manque que des ailes ! Dit le major.
-ils s' en feront quelque jour !
-en attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi,
mon cher ami, de préférer à cette demeure aérienne
le sable d' un parc, le parquet d' une maison ou le
pont d' un navire !
-Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter
les choses comme elles viennent ! Bonnes, tant
mieux. Mauvaises, on n' y prend garde. Je vois que
vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle !
-non, mais...
-je suis certain que Robert est parfaitement
heureux, se hâta de dire Paganel, pour assurer au
moins un partisan à ses théories.
-oui, Monsieur Paganel ! S' écria Robert d' un ton
joyeux.
-c' est de son âge, répondit Glenarvan.
-et du mien ! Riposta le savant. Moins on a d' aises,
moins on a de besoins. Moins on a de besoins, plus
on est heureux.
-allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire
une sortie contre les richesses et les lambris dorés.

p235

-non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous
le voulez bien, je vais vous raconter, à ce propos,
une petite histoire arabe qui me revient à l' esprit.
-oui ! Oui ! Monsieur Paganel, dit Robert.
-et que prouvera votre histoire ? Demanda le
major.
-ce que prouvent toutes les histoires, mon brave
compagnon.
-pas grand' chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin,
allez toujours, Sheherazade, et contez-nous un de
ces contes que vous racontez si bien.
-il y avait une fois, dit Paganel, un fils du
grand Haroun-Al-Raschild qui n' était pas heureux.
Il alla consulter un vieux derviche. Le sage
vieillard lui répondit que le bonheur était chose
difficile à trouver en ce monde. " cependant,
" ajouta-t-il, je connais un moyen infaillible de
" vous procurer le bonheur. -quel est-il ? Demanda
" le jeune prince. -c' est, répondit le derviche, de
" mettre sur vos épaules la chemise d' un homme
" heureux ! " -là-dessus, le prince embrassa le
vieillard, et s' en fut à la recherche de son
talisman. Le voilà parti. Il visite toutes les
capitales de la terre ! Il essaye des chemises de
roi, des chemises d' empereurs, des chemises de
princes, des chemises de seigneurs. Peine inutile.
Il n' en est pas plus heureux ! Il endosse alors des
chemises d' artistes, des chemises de guerriers, des
chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi
bien du chemin sans trouver le bonheur. Enfin,
désespéré d' avoir essayé tant de chemises, il
revenait fort triste, un beau jour, au palais de son
père, quand il avisa dans la campagne un brave
laboureur, tout joyeux et tout chantant, qui poussait
sa charrue. " voilà pourtant un homme qui possède le
bonheur, se dit-il, ou le bonheur n' existe pas sur
terre. " il va à lui. " bonhomme, dit-il, es-tu
" heureux ? -oui ! Fait l' autre. -tu ne désires
" rien ? -non. -tu ne changerais pas ton sort pour
" celui d' un roi ? -jamais ! -eh bien, vends-moi
" ta chemise ! -ma chemise ! Je n' en ai point ! "

p236

chapitre xxv entre le feu et l' eau
l' histoire de Jacques Paganel eut un très grand
succès. On l' applaudit fort, mais chacun garda son
opinion, et le savant obtint ce résultat ordinaire à
toute discussion, celui de ne convaincre personne.
Cependant, on demeura d' accord sur ce point, qu' il
faut faire contre fortune bon coeur, et se contenter
d' un arbre, quand on n' a ni palais ni chaumière.
Pendant ces discours et autres, le soir était venu.
Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette
émouvante journée. Les hôtes de l' ombu se sentaient
non seulement fatigués des péripéties de
l' inondation, mais surtout accablés par la chaleur
du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons
ailés donnaient déjà l' exemple du repos ; les
hilgueros, ces rossignols de la pampa, cessaient
leurs mélodieuses roulades, et tous les oiseaux de
l' arbre avaient disparu dans l' épaisseur du
feuillage assombri. Le mieux était de les imiter.
Cependant, avant de se " mettre au nid " , comme dit
Paganel, Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à
l' observatoire pour examiner une dernière fois la
plaine liquide. Il était neuf heures environ. Le
soleil venait de se coucher dans les brumes
étincelantes de l' horizon occidental. Toute cette
moitié de la sphère céleste jusqu' au zénith se
noyait dans une vapeur chaude. Les constellations
si brillantes de l' hémisphère austral semblaient
voilées d' une gaze légère et apparaissaient
confusément. Néanmoins, on les distinguait assez
pour les reconnaître,

p237

et Paganel fit observer à son ami Robert, au
profit de son ami Glenarvan, cette zone circumpolaire
où les étoiles sont splendides. Entre autres, il lui
montra la croix du sud, groupe de quatre étoiles de
première et de seconde grandeur, disposées en
losange, à peu près à la hauteur du pôle ; le
Centaure, où brille l' étoile la plus rapprochée de
la terre, à huit mille milliards de lieues
seulement ; les nuées de Magellan, deux vastes
nébuleuses, dont la plus étendue couvre un espace
deux cents fois grand comme la surface apparente
de la lune ; puis, enfin, ce " trou noir " où semble
manquer absolument la matière stellaire.
à son grand regret, Orion, qui se laisse voir des
deux hémisphères, n' apparaissait pas encore ; mais
Paganel apprit à ses deux élèves une particularité
curieuse de la cosmographie patagone. Aux yeux de
ces poétiques indiens, Orion représente un
immense lazo et trois bolas lancées par la main du
chasseur qui parcourt les célestes prairies. Toutes
ces constellations, reflétées dans le miroir des
eaux, provoquaient les admirations du regard en
créant autour de lui comme un double ciel.
Pendant que le savant Paganel discourait ainsi,
tout l' horizon de l' est prenait un aspect orageux.
Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y
montait peu à peu en éteignant les étoiles. Ce
nuage, d' apparence sinistre, envahit bientôt une
moitié de la voûte qu' il semblait combler. Sa force
motrice devait résider en lui, car il n' y avait
pas un souffle de vent. Les couches atmosphériques
conservaient un calme absolu. Pas une feuille ne
remuait à l' arbre, pas une ride ne plissait la
surface des eaux. L' air même paraissait manquer,
comme si queue vaste machine pneumatique l' eût
raréfié. Une électricité à haute tension saturait
l' atmosphère, et tout être vivant la sentait courir
le long de ses nerfs.
Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement
impressionnés par ces ondes électriques.
" nous allons avoir de l' orage, dit Paganel.

p238

-tu n' as pas peur du tonnerre ? Demanda Glenarvan
au jeune garçon.
-oh ! Mylord, répondit Robert.
-eh bien, tant mieux, car l' orage n' est pas loin.
-et il sera fort, reprit Paganel, si j' en juge
par l' état du ciel.
-ce n' est pas l' orage qui m' inquiète, reprit
Glenarvan, mais bien des torrents de pluie dont il
sera accompagné. Nous serons trempés jusqu' à la
moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel, un
nid ne peut suffire à un homme, et vous l' apprendrez
bientôt à vos dépens.
-oh ! Avec de la philosophie ! Répondit le savant.
-la philosophie, ça n' empêche pas d' être mouillé !
-non, mais ça réchauffe.
-enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et
engageons-les à s' envelopper de leur philosophie et
de leurs ponchos le plus étroitement possible, et
surtout à faire provision de patience, car nous en
aurons besoin ! "
Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel
menaçant. La masse des nuages le couvrait alors
tout entier. à peine une bande indécise vers le
couchant s' éclairait-elle de lueurs crépusculaires.
L' eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à
un grand nuage inférieur prêt à se confondre avec
les lourdes vapeurs. L' ombre même n' était plus
visible. Les sensations de lumière ou de bruit
n' arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le
silence devenait aussi profond que l' obscurité.
" descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera
pas à éclater ! "
ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les
branches lisses, et furent assez surpris de rentrer
dans une sorte de demi-clarté très surprenante ;
elle était produite par une myriade de points
lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la
surface des eaux.
" des phosphorescences ? Dit Glenarvan.
-non, répondit Paganel, mais des insectes
phosphorescents, de véritables lampyres, des
diamants vivants et

p239

pas chers, dont les dames de Buenos-Ayres se font
de magnifiques parures !
-quoi ! S' écria Robert, ce sont des insectes qui
volent ainsi comme des étincelles ?
-oui, mon garçon. "
Robert s' empara d' un de ces brillants insectes.
Paganel ne s' était pas trompé. C' était une sorte
de gros bourdon, long d' un pouce, auquel les
indiens ont donné le nom de " tuco-tuco " . Ce
curieux coléoptère jetait des lueurs par deux
taches situées en avant de son corselet, et sa
lumière assez vive eût permis de lire dans
l' obscurité. Paganel, approchant l' insecte de sa
montre, put voir qu' elle marquait dix heures du soir.
Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois
marins, leur fit des recommandations pour la nuit.
Il fallait s' attendre à un violent orage. Après
les premiers roulements du tonnerre, le vent
se déchaînerait sans doute, et l' ombu serait fort
secoué. Chacun fut donc invité à s' attacher
fortement dans le lit de branches qui lui avait été
dévolu. Si l' on ne pouvait éviter les eaux du ciel,
au moins fallait-il se garer des eaux de la terre,
et ne point tomber dans ce rapide courant qui se
brisait au pied de l' arbre.
On se souhaita une bonne nuit sans trop l' espérer.
Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne,
s' enveloppa de son poncho et attendit le sommeil.
Mais l' approche des grands phénomènes de la nature
jette au coeur de tout être sensible une vague
inquiétude, dont les plus forts ne sauraient se
défendre. Les hôtes de l' ombu, agités, oppressés,
ne purent clore leur paupière, et le premier coup
de tonnerre les trouva tout éveillés. Il se
produisit un peu avant onze heures sous la forme
d' un roulement éloigné. Glenarvan gagna l' extrémité
de la branche horizontale et hasarda sa tête hors
du feuillage.
Le fond noir du soir était déjà scarifié d' incisions
vives et brillantes que les eaux du lac réverbéraient
avec netteté. La nue se déchirait en maint endroit,
mais comme

p240

un tissu mou et cotonneux, sans bruit strident.
Glenarvan, après avoir observé le zénith et
l' horizon qui se confondaient dans une égale
obscurité, revint au sommet du tronc.
" qu' en dites-vous, Glenarvan ? Demanda Paganel.
-je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela
continue, l' orage sera terrible.
-tant mieux, répondit l' enthousiaste Paganel,
j' aime autant un beau spectacle, puisque je ne puis
le fuir.
-voilà encore une de vos théories qui va éclater,
dit le major.
-et l' une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis
de l' avis de Glenarvan, l' orage sera superbe. Tout
à l' heure, pendant que j' essayais de dormir,
plusieurs faits me sont revenus à la mémoire, qui me
le font espérer, car nous sommes ici dans la région
des grandes tempêtes électriques. J' ai lu quelque
part, en effet, qu' en 1793, précisément dans la
province de Buenos-Ayres, le tonnerre est tombé
trente-sept fois pendant un seul orage. Mon collègue,
M Martin De Moussy, a compté jusqu' à
cinquante-cinq minutes de roulement non interrompu.
-montre en main ? Dit le major.
-montre en main. Une seule chose m' inquiéterait,
ajouta Paganel, si l' inquiétude servait à éviter le
danger, c' est que l' unique point culminant de cette
plaine est précisément l' ombu où nous sommes. Un
paratonnerre serait ici fort utile, car précisément
cet arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui
que la foudre affectionne particulièrement. Et puis,
vous ne l' ignorez pas, mes amis, les savants
recommandent de ne point chercher refuge sous les
arbres pendant l' orage.
-bon, dit le major, voilà une recommandation qui
vient à propos !
-il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan,
que vous choisissez bien le moment pour nous conter
ces choses rassurantes !

p241

-bah ! Répliqua Paganel, tous les moments sont
bons pour s' instruire. Ah ! Cela commence ! "
des éclats de tonnerre plus violents interrompirent
cette inopportune conversation ; leur intensité
croissait en gagnant des tons plus élevés ; ils se
rapprochaient et passaient du grave au médium, pour
emprunter à la musique une très juste comparaison.
Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer
avec de rapides oscillations les cordes
atmosphériques. L' espace était en feu, et dans cet
embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle
étincelle électrique appartenaient ces roulements
indéfiniment prolongés, qui se répercutaient d' écho
en écho jusque dans les profondeurs du ciel.
Les éclairs incessants affectaient des formes
variées. Quelques-uns, lancés perpendiculairement
au sol, se répétaient cinq ou six fois à la même
place. D' autres auraient excité au plus haut point
la curiosité d' un savant, car si Arago, dans ses
curieuses statistiques, n' a relevé que deux
exemples d' éclairs fourchus, ils se reproduisaient
ici par centaines. Quelques-uns, divisés en mille
branches diverses, se débitaient sous l' aspect de
zigzags coralliformes, et produisaient sur la
voûte obscure des jeux étonnants de lumière
arborescente.
Bientôt tout le ciel, de l' est au nord, fut
sous-tendu par une bande phosphorique d' un éclat
intense. Cet incendie gagna peu à peu l' horizon entier,
enflammant les nuages comme un amas de matières
combustibles, et, bientôt reflété par les eaux
miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont
l' ombu occupait le point central.
Glenarvan et ses compagnons regardaient
silencieusement ce terrifiant spectacle. Ils n' auraient
pu se faire entendre. Des nappes de lumière blanche
glissaient jusqu' à eux, et dans ces rapides éclats
apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt
la figure calme du major, tantôt la face curieuse
de Paganel ou les traits énergiques de Glenarvan,
tantôt la tête effarée de Robert ou la

p242

physionomie insouciante des matelots animés
subitement d' une vie spectrale.
Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le
vent se taisait toujours. Mais bientôt les
cataractes du ciel s' entr' ouvrirent, et des raies
verticales se tendirent comme les fils d' un tisseur
sur le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d' eau,
frappant la surface du lac, rejaillissaient en
milliers d' étincelles illuminées par le feu des
éclairs.
Cette pluie annonçait-elle la fin de l' orage ?
Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être
quittes pour quelques douches vigoureusement
administrées ? Non. Au plus fort de cette lutte
des feux aériens, à l' extrémité de cette branche
mère qui s' étendait horizontalement, apparut
subitement un globe enflammé de la grosseur du
poing et entouré d' une fumée noire. Cette boule,
après avoir tourné sur elle-même pendant quelques
secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit
tel qu' il fut perceptible au milieu du fracas
général. Une vapeur sulfureuse remplit l' atmosphère.
Il se fit un instant de silence, et la voix de
Tom Austin put être entendue, qui criait :
" l' arbre est en feu. "
Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la
flamme, comme si elle eût été communiquée à une
immense pièce d' artifice, se propagea sur le côté
ouest de l' ombu ; le bois mort, les nids d' herbes
desséchée, et enfin tout l' aubier, de nature
spongieuse, fournirent un aliment favorable à sa
dévorante activité.
Le vent se levait alors et souffla sur cet
incendie. Il fallait fuir. Glenarvan et les siens
se réfugièrent en toute hâte dans la partie orientale
de l' ombu respectée par la flamme, muets, troublés,
effarés, se hissant, se glissant, s' aventurant sur
des rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant,
les branchages grésillaient, craquaient et se
tordaient dans le feu comme des serpents brûlés
vifs ; leurs débris incandescents tombaient dans
les eaux débordées

p244

et s' en allaient au courant en jetant des éclats
fauves. Les flammes, tantôt s' élevaient à une
prodigieuse hauteur et se perdaient dans
l' embrasement de l' atmosphère ; tantôt, rabattues
par l' ouragan déchaîné, elles enveloppaient l' ombu
comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le
major, Paganel, les matelots étaient terrifiés ;
une épaisse fumée les suffoquait ; une intolérable
ardeur les brûlait ; l' incendie gagnait de leur
côté la charpente inférieure de l' arbre ; rien ne
pouvait l' arrêter ni l' éteindre ! Enfin, la
situation ne fut plus tenable, et de deux morts,
il fallut choisir la moins cruelle.
" à l' eau ! " cria Glenarvan.
Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà
de se précipiter dans le lac, quand on l' entendit
s' écrier avec l' accent de la plus violente
terreur :
" à moi ! à moi ! "
Austin se précipita vers lui, et l' aida à
regagner le sommet du tronc.
" qu' y a-t-il ?
-les caïmans ! Les caïmans ! " répondit Wilson.
Et le pied de l' arbre apparut entouré des plus
redoutables animaux de l' ordre des sauriens. Leurs
écailles miroitaient dans les larges plaques de
lumière dessinées par l' incendie ; leur queue
aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable
à un fer de lance, leurs yeux saillants, leurs
mâchoires fendues jusqu' en arrière de l' oreille,
tous ces signes caractéristiques ne purent tromper
Paganel. Il reconnut ces féroces alligators
particuliers à l' Amérique, et nommés caïmans
dans les pays espagnols. Ils étaient là une
dizaine qui battaient l' eau de leur queue formidable,
et attaquaient l' ombu avec les longues dents de
leur mâchoire inférieure.
à cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une
mort épouvantable leur était réservée, qu' ils
dussent périr dévorés par les flammes ou par la
dent des caïmans. Et l' on entendit le major lui-même,
d' une voix calme, dire :

p245

" il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin. "
l' orage était alors dans sa période décroissante,
mais il avait développé dans l' atmosphère une
considérable quantité de vapeurs auxquelles les
phénomènes électriques allaient communiquer une
violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu
une énorme trombe, un cône de brouillards, la pointe
en bas, la base en haut, qui reliait les eaux
bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore
s' avança bientôt en tournant sur lui-même avec
une rapidité vertigineuse ; il refoulait vers son
centre une colonne liquide enlevée au lac, et un
appel énergique, produit par son mouvement giratoire,
précipitait vers lui tous les courants d' air
environnants.
En peu d' instants, la gigantesque trombe se jeta sur
l' ombu et l' enlaça de ses replis. L' arbre fut
secoué jusque dans ses racines. Glenarvan put croire
que les caïmans l' attaquaient de leurs puissantes
mâchoires et l' arrachaient du sol. Ses compagnons
et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que
le robuste arbre cédait et se culbutait ; ses
branches enflammées plongèrent dans les eaux
tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut
l' oeuvre d' une seconde. La trombe, déjà passée,
portait ailleurs sa violence désastreuse, et,
pompant les eaux du lac, semblait le vider sur son
passage.
Alors l' ombu, couché sur les eaux, dériva sous les
efforts combinés du vent et du courant. Les
caïmans avaient fui, sauf un seul, qui rampait
sur les racines retournées et s' avançait les
mâchoires ouvertes ; mais Mulrady saisissant une
branche à demi entamée par le feu, en assomma
l' animal d' un si rude coup qu' il lui cassa les
reins. Le caïman culbuté s' abîma dans les remous du
torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés
de ses voraces sauriens, gagnèrent les branches
situées au vent de l' incendie, tandis que l' ombu,
dont les flammes, au souffle de l' ouragan,
s' arrondissaient en voiles incandescentes, dériva
comme un brûlot en feu dans les ombres de la nuit.

p246

chapitre xxvi l' Atlantique
pendant deux heures, l' ombu navigua sur l' immense
lac sans atteindre la terre ferme. Les flammes
qui le rongeaient s' étaient peu à peu éteintes.
Le principal danger de cette épouvantable traversée
avait disparu. Le major se borna à dire qu' il n' y
aurait pas lieu de s' étonner si l' on se sauvait.
Le courant, conservant sa direction première,
allait toujours du sud-ouest au nord-est.
L' obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque
tardif éclair, était redevenue profonde, et Paganel
cherchait en vain des points de repère à l' horizon.
L' orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de
pluie faisaient place à de légers embruns qui
s' éparpillaient au souffle du vent, et les gros
nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les
hauteurs du ciel.
La marche de l' ombu était rapide sur l' impétueux
torrent ; il glissait avec une surprenante vitesse,
et comme si quelque puissant engin de locomotion eut
été renfermé sous son écorce. Rien ne prouvait
qu' il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours
entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le
major fit observer que ses racines frôlaient le sol.
Tom Austin, au moyen d' une longue branche détachée,
sonda avec soin et constata que le terrain allait en
pente remontante. En effet, vingt minutes plus tard,
un choc eut lieu, et l' ombu s' arrêta net.
" terre ! Terre ! " s' écria Paganel d' une voix
retentissante.
L' extrémité des branches calcinées avait donné
contre

p247

une extumescence du sol. Jamais navigateurs ne
furent plus satisfaits de toucher. L' écueil, ici,
c' était le port. Déjà Robert et Wilson, lancés
sur un plateau solide, poussaient un hurrah de
joie, quand un sifflement bien connu se fit
entendre. Le galop d' un cheval retentit sur la
plaine, et la haute taille de l' indien se dressa
dans l' ombre.
" Thalcave ! S' écria Robert.
-Thalcave ! Répondirent ses compagnons.
- amigos ! " dit le patagon, qui avait attendu
les voyageurs là où le courant devait les amener,
puisqu' il l' y avait conduit lui-même.
En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses
bras sans se douter que Paganel pendait après lui,
et il le serra sur sa poitrine. Bientôt,
Glenarvan, le major et les marins heureux de
revoir leur fidèle guide, lui pressaient les mains
avec une vigoureuse cordialité. Puis, le patagon les
conduisit dans le hangar d' une estancia
abandonnée.

p248

Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là
rôtissaient de succulentes tranches de venaison dont
ils ne laissèrent pas miette. Et quand leur esprit
reposé se prit à réfléchir, aucun d' eux ne put
croire qu' il eût échappé à cette aventure faite de
tant de dangers divers, l' eau, le feu et les
redoutables caïmans des rivières argentines.
Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à
Paganel, et reporta au compte de son intrépide
cheval tout l' honneur de l' avoir sauvé. Paganel
essaya alors de lui expliquer la nouvelle
interprétation du document, et quelles espérances elle
permettait de concevoir. L' indien comprit-il bien
les ingénieuses hypothèses du savant ? On peut en
douter, mais il vit ses amis heureux et confiants,
et il ne lui en fallait pas davantage.
On croira sans peine que ces intrépides voyageurs
après leur journée de repos passée sur l' ombu,
ne se firent pas prier pour se remettre en route.
à huit heures du matin, ils étaient prêts à partir.
On se trouvait trop au sud des estancias et des
saladeros pour se procurer des moyens de transport.
Donc, nécessité absolue d' aller à pied. Il ne
s' agissait, en somme, que d' une quarantaine de milles,
et Thaouka ne se refuserait pas à porter de temps
en temps un piéton fatigué, et même deux au besoin.
En trente-six heures on pouvait atteindre les
rivages de l' Atlantique.
Le moment venu, le guide et ses compagnons
laissèrent derrière eux l' immense bas-fond encore
noyé sous les eaux, et se dirigèrent à travers des
plaines plus élevées. Le territoire argentin
reprenait sa monotone physionomie ; quelques
bouquets de bois, plantés par des mains
européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des
pâturages, aussi rares, d' ailleurs, qu' aux
environs des sierras Tandil et Tapalquem ; les
arbres indigènes ne se permettent de pousser qu' à
la lisière de ces longues prairies et aux
approches du cap Corrientes.

p249

Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze
milles avant d' être atteints, le voisinage de
l' océan se fit sentir. La virazon, un vent singulier
qui souffle régulièrement pendant les deuxièmes
moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes
herbes. Du sol amaigri s' élevaient des bois
clairsemés, de petites mimosées arborescentes, des
buissons d' acacias et des bouquets de curra-mabol.
Quelques lagunes salines miroitaient comme des
morceaux de verre cassé, et rendirent la marche
pénible, car il fallut les tourner. On pressait le
pas, afin d' arriver le jour même au lac Salado sur
les rivages de l' océan, et, pour tout dire, les
voyageurs étaient passablement fatigués, quand, à
huit heures du soir, ils aperçurent les dunes de
sable, hautes de vingt toises, qui en délimitent
la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de
la mer montante frappa leurs oreilles.
" l' océan ! S' écria Paganel.
-oui, l' océan ! " répondit Thalcave.
Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de
manquer, escaladaient bientôt les dunes avec une
remarquable agilité.
Mais l' obscurité était grande déjà. Les regards se
promenèrent en vain sur l' immensité sombre. Ils
cherchèrent le Duncan, sans l' apercevoir.
" il est pourtant là, s' écria Glenarvan, nous
attendant et courant bord sur bord !
-nous le verrons demain " , répondit Mac Nabbs.
Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais
sans obtenir de réponse. Le vent était d' ailleurs
très fort, et la mer assez mauvaise. Les nuages
chassaient de l' ouest, et la crête écumante des
vagues s' envolait en fine poussière jusqu' au-dessus
des dunes. Si donc le Duncan était au
rendez-vous assigné, l' homme du bossoir ne pouvait
ni être entendu ni entendre. La côte n' offrait aucun
abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une
crique. Elle se composait de longs bancs de sable
qui allaient se perdre en mer, et dont l' approche
est plus dangereuse

p250

que celle des rochers à fleur d' eau. Les bancs, en
effet, irritent la lame ; la mer y est
particulièrement mauvaise, et les navires sont à
coup sûr perdus, qui par les gros temps viennent
s' échouer sur ces tapis de sable.
Il était donc fort naturel que le Duncan,
jugeant cette côte détestable et sans port de
refuge, se tînt éloigné. John Mangles, avec sa
prudence habituelle, devait s' en élever le plus
possible. Ce fut l' opinion de Tom Austin, et
il affirma que le Duncan ne pouvait tenir la
mer à moins de cinq bons milles.
Le major engagea donc son impatient ami à se
résigner. Il n' existait aucun moyen de dissiper ces
épaisses ténèbres. à quoi bon, dès lors, fatiguer ses
regards à les promener sur le sombre horizon ?
Ceci dit, il organisa une sorte de campement à
l' abri des dunes ; les dernières provisions servirent
au dernier repas du voyage ; puis chacun, suivant
l' exemple du major, se creusa un lit improvisé dans
un trou assez confortable, et, ramenant jusqu' à son
menton l' immense couverture de sable, s' endormit
d' un lourd sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le
vent se maintenait en grande brise, et l' océan se
ressentait encore de l' orage passé. Ses vagues,
toujours tumultueuses, se brisaient au pied des
bancs avec un bruit de tonnerre. Glenarvan ne
pouvait se faire à l' idée de savoir le Duncan
si près de lui. Quant à supposer qu' il ne fût pas
arrivé au rendez-vous convenu, c' était
inadmissible. Glenarvan avait quitté la baie de
Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait le 12
novembre aux rivages de l' Atlantique. Or, pendant
cet espace de trente jours employés à traverser le
Chili, la cordillère, les pampas, la plaine
argentine, le Duncan avait eu le temps de
doubler le cap Horn et d' arriver à la côte opposée.
Pour un tel marcheur, les retards n' existaient pas ;
la tempête avait été certainement violente et ses
fureurs terribles sur le vaste champ de
l' Atlantique, mais le yacht était un bon navire et
son

p251

capitaine un bon marin. Donc, puisqu' il devait être
là, il y était.
Ces réflexions, quoi qu' il en soit, ne parvinrent
pas à calmer Glenarvan. Quand le coeur et la
raison se débattent, celle-ci n' est pas la plus
forte. Le " laird " de Malcolm-Castle sentait dans
cette obscurité tous ceux qu' il aimait, sa chère
Helena, Mary Grant, l' équipage de son
Duncan. il errait sur le rivage désert que les
flots couvraient de leurs paillettes
phosphorescentes. Il regardait, il écoutait. Il
crut même, à de certains moments, surprendre en mer
une lueur indécise.
" je ne me trompe pas, se dit-il, j' ai vu un feu de
navire, le feu du Duncan. ah ! Pourquoi mes
regards ne peuvent-ils percer ces ténèbres ! "
une idée lui vint alors. Paganel se disait
nyctalope, Paganel y voyait la nuit. Il alla
réveiller Paganel. Le savant dormait dans son trou
du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux
l' arracha de sa couche de sable.
" qui va là ? S' écria-t-il.
-c' est moi, Paganel.
-qui, vous ?
-Glenarvan. Venez, j' ai besoin de vos yeux.
-mes yeux ? Répondit Paganel, qui les frottait
vigoureusement.
-oui, vos yeux, pour distinguer notre Duncan
dans cette obscurité. Allons, venez.
-au diable la nyctalopie ! " se dit Paganel,
enchanté d' ailleurs, d' être utile à Glenarvan.
Et se relevant, secouant ses membres engourdis,
" broumbroumant " comme les gens qui s' éveillent, il
suivit son ami sur le rivage.
Glenarvan le pria d' examiner le sombre horizon de
la mer. Pendant quelques minutes, Paganel se livra
consciencieusement à cette contemplation.
" eh bien ! N' apercevez-vous rien ? Demanda
Glenarvan.

p252

-rien ! Un chat lui-même n' y verrait pas à deux
pas de lui.
-cherchez un feu rouge ou un feu vert, c' est-à-dire
un feu de bâbord ou de tribord.
-je ne vois ni feu vert ni feu rouge ! Tout est
noir ! " répondit Paganel, dont les yeux se
fermaient involontairement.
Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami,
machinalement, laissant tomber sa tête sur sa
poitrine, puis la relevant brusquement. Il ne
répondait pas, il ne parlait plus. Ses pas mal
assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.
Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en
marchant.
Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le
réveiller, le reconduisit à son trou, où il
l' enterra confortablement. à l' aube naissante, tout
le monde fut mis sur pied à ce cri :
" le Duncan ! le Duncan !
-hurrah ! Hurrah ! " répondirent à Glenarvan ses
compagnons, se précipitant sur le rivage.
En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses
basses voiles soigneusement serrées, se maintenait
sous petite vapeur. Sa fumée se perdait confusément
dans les brumes du matin. La mer était forte, et un
navire de ce tonnage ne pouvait sans danger
approcher le pied des bancs.
Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel,
observait les allures du Duncan. John
Mangles ne devait pas avoir aperçu ses passagers,
car il n' évoluait pas, et continuait de courir,
bâbord amures, sous son hunier au bas ris.
Mais en ce moment, Thalcave, après avoir
fortement bourré sa carabine, la déchargea dans la
direction du yacht.
On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la
carabine de l' indien retentit, réveillant les
échos des dunes.
Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du
yacht.

p253

" ils nous ont vus ! S' écria Glenarvan. C' est le
canon du Duncan ! "
et, quelques secondes après, une sourde détonation
venait mourir à la limite du rivage. Aussitôt, le
Duncan, changeant son hunier et forçant le
feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de
plus près la côte.
Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation
se détacher du bord.
" lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin,
la mer est trop dure !
-John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il
ne peut quitter son navire.
-ma soeur ! Ma soeur ! Disait Robert, tendant ses
bras vers le yacht qui roulait violemment.
-ah ! Qu' il me tarde d' être à bord ! S' écria
Glenarvan.
-patience, Edward. Vous y serez dans deux heures " ,
répondit le major.
Deux heures ! En effet, l' embarcation, armée de six
avirons, ne pouvait en moins de temps accomplir son
trajet d' aller et de retour.
Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras
croisés, Thaouka près de lui, regardait
tranquillement la mouvante surface des flots.
Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht :
" viens, " dit-il.
L' indien secoua doucement la tête.
" viens, ami, reprit Glenarvan.
-non, répondit doucement Thalcave. Ici est
Thaouka, et là, les pampas ! " ajouta-t-il, en
embrassant d' un geste passionné l' immense étendue
des plaines.
Glenarvan comprit bien que l' indien ne voudrait
jamais abandonner la prairie où blanchissaient les
os de ses pères. Il connaissait le religieux
attachement de ces enfants du désert pour le pays
natal. Il serra donc la main de Thalcave, et
n' insista pas. Il n' insista pas, non

p254

plus, quand l' indien, souriant à sa manière, refusa
le prix de ses services en disant :
" par amitié. "
Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu
laisser au moins un souvenir au brave indien qui
lui rappelât ses amis de l' Europe. Mais que lui
restait-il ? Ses armes, ses chevaux, il avait tout
perdu dans les désastres de l' inondation. Ses amis
n' étaient pas plus riches que lui.
Il ne savait donc comment reconnaître le
désintéressement du brave guide, quand une idée lui
vint à l' esprit. Il tira de son portefeuille un
médaillon précieux qui entourait un admirable
portrait, un chef-d' oeuvre de Lawrence, et il
l' offrit à l' indien.
" ma femme " , dit-il.
Thalcave considéra le portrait d' un oeil attendri,
et prononça ces simples mots :
" bonne et belle ! "
puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les
deux matelots, vinrent avec de touchantes paroles
faire leurs adieux au patagon. Ces braves gens
étaient sincèrement émus de quitter cet ami
intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur
sa large poitrine. Paganel lui fit accepter une
carte de l' Amérique méridionale et des deux
océans que l' indien avait souvent regardée avec
intérêt. C' était ce que le savant possédait de plus
précieux. Quant à Robert, il n' avait que ses
caresses à donner ; il les offrit à son sauveur,
et Thaouka ne fut pas oublié dans sa distribution.
En ce moment, l' embarcation du Duncan
approchait ; elle se glissa dans un étroit chenal
creusé entre les bancs, et vint bientôt échouer
au rivage.
" ma femme ? Demanda Glenarvan.
-ma soeur ? S' écria Robert.
-lady Helena et miss Grant vous attendent à
bord, répondit le patron du canot. Mais partons,
votre honneur,

p255

nous n' avons pas une minute à perdre, car le jusant
commence à se faire sentir. "
les derniers embrassements furent prodigués à
l' indien. Thalcave accompagna les amis jusqu' à
l' embarcation, qui fut remise à flot. Au moment où
Robert montait à bord, l' indien le prit dans ses
bras et le regarda avec tendresse.
" et maintenant va, dit-il, tu es un homme !
-adieu, ami ! Adieu ! Dit encore une fois
Glenarvan.
-ne nous reverrons-nous jamais ? S' écria Paganel.
- quien sabe ? " répondit Thalcave, en levant
son bras vers le ciel.
Ce furent les dernières paroles de l' indien, qui se
perdirent dans le souffle du vent. On poussa au
large. Le canot s' éloigna, emporté par la mer
descendante.
Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave
apparut à travers l' écume des vagues. Puis sa
grande taille s' amoindrit, et il disparut aux
yeux de ses amis d' un jour. Une heure après,
Robert s' élançait le premier à bord du
Duncan et se jetait au cou de Mary Grant,
pendant que l' équipage du yacht remplissait l' air
de ses joyeux hurrahs.
Ainsi s' était accomplie cette traversée de
l' Amérique du sud suivant une ligne rigoureusement
droite. Ni montagnes, ni fleuves ne firent dévier
les voyageurs de leur imperturbable route, et,
s' ils n' eurent pas à combattre le mauvais vouloir
des hommes, les éléments, souvent déchaînés contre
eux, soumirent à de rudes épreuves leur généreuse
intrépidité.

2E PARTIE



p5

chapitre i le retour à bord
les premiers instants furent consacrés au bonheur de
se revoir. Lord Glenarvan n' avait pas voulu que
l' insuccès des recherches refroidît la joie dans le
coeur de ses amis. Aussi ses premières paroles
furent-elles celles-ci : " confiance, mes amis,
confiance ! Le capitaine Grant n' est pas avec nous,
mais nous avons la certitude de le retrouver. "
il ne fallait rien de moins qu' une telle assurance
pour rendre l' espoir aux passagères du Duncan.
en effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que
l' embarcation ralliait le yacht, avaient éprouvé les
mille angoisses de l' attente. Du haut de la dunette,
elles essayaient de compter ceux qui revenaient à
bord.
Tantôt la jeune fille se désespérait ; tantôt, au
contraire, elle s' imaginait voir Harry Grant. Son
coeur palpitait ; elle ne pouvait parler, elle se
soutenait à peine. Lady Helena l' entourait de ses
bras. John Mangles, en observation près d' elle, se
taisait ; ses yeux de marin, si habitués à distinguer
les objets éloignés, ne voyaient pas le capitaine.

p6

" il est là ! Il vient ! Mon père ! " murmurait la
jeune fille. Mais, la chaloupe se rapprochant peu à
peu, l' illusion devint impossible. Les voyageurs
n' étaient pas à cent brasses du bord, que non
seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary
elle-même, les yeux baignés de larmes, avaient perdu
tout espoir. Il était temps que lord Glenarvan
arrivât et fît entendre ses rassurantes paroles.
Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary
Grant et John Mangles furent instruits des
principaux incidents de l' expédition, et, avant tout,
Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle
interprétation du document due à la sagacité de
Jacques Paganel. Il fit aussi l' éloge de Robert,
dont Mary devait être fière à bon droit. Son courage,
son dévouement, les dangers qu' il avait courus, tout
fut mis en relief par Glenarvan, au point que le
jeune garçon n' aurait su où se cacher, si les bras
de sa soeur ne lui eussent offert un refuge.
" il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles,
tu t' es conduit en digne fils du capitaine Grant ! "
il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses
lèvres sur ses joues encore humides des larmes de
la jeune fille.
On ne parle ici que pour mémoire de l' accueil que
reçurent le major et le géographe, et du souvenir
dont fut honoré le généreux Thalcave. Lady Helena
regretta de ne pouvoir presser la main du brave
indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements,
avait gagné sa cabine, où il se faisait la barbe
d' une main calme et assurée. Quant à Paganel, il
voltigeait de l' un à l' autre, comme une abeille,
butinant le suc des compliments et des sourires. Il
voulut embrasser tout l' équipage du Duncan, et,
soutenant que lady Helena en faisait partie aussi
bien que Mary Grant, il commença sa distribution
par elles pour finir à Mr Olbinett.
Le stewart ne crut pouvoir mieux reconnaître une
telle politesse, qu' en annonçant le déjeuner.
" le déjeuner ? S' écria Paganel.
-oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.

p7

-un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un
couvert et des serviettes ?
-sans doute, monsieur Paganel.
-et on ne mangera ni charqui, ni oeufs durs, ni
filets d' autruche ?
-oh ! Monsieur ! Répondit le maître d' hôtel,
humilié dans son art.
-je n' ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le
savant avec un sourire. Mais, depuis un mois, tel
était notre ordinaire, et nous dînions, non pas assis
à table, mais étendus sur le sol, à moins que nous
ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce
déjeuner que vous venez d' annoncer a donc pu me
paraître un rêve, une fiction, une chimère !
-eh bien, allons constater sa réalité, monsieur
Paganel, répondit lady Helena, qui ne se retenait
pas de rire.
-voici mon bras, dit le galant géographe.
-votre honneur n' a pas d' ordres à me donner pour
le Duncan ? demanda John Mangles.
-après déjeuner, mon cher John, répondit
Glenarvan, nous discuterons en famille le
programme de notre nouvelle expédition. "
les passagers du yacht et le jeune capitaine
descendirent dans le carré. Ordre fut donné à
l' ingénieur de se maintenir en pression, afin de
partir au premier signal.
Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une
rapide toilette, prirent place à la table.
On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut
déclaré excellent, et même supérieur aux splendides
festins de la pampa, Paganel revint deux fois à
chacun des plats, " par distraction " , dit-il.
Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à
demander si l' aimable français était quelquefois
retombé dans son péché habituel. Le major et lord
Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à
Paganel, il éclata de rire, franchement, et
s' engagea " sur l' honneur " à ne plus commettre une
seule distraction pendant tout le voyage ;

p8

puis il fit d' une très plaisante façon le récit de
sa déconvenue et de ses profondes études sur l' oeuvre
de Camoëns.
" après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque
chose malheur est bon, et je ne regrette pas mon
erreur.
-et pourquoi, mon digne ami ? Demanda le major.
-parce que non seulement je sais l' espagnol, mais
aussi le portugais. Je parle deux langues au lieu
d' une !
-par ma foi, je n' y avais pas songé, répondit
Mac Nabbs. Mes compliments, Paganel, mes sincères
compliments ! "
on applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de
dent. Il mangeait et causait tout ensemble. Mais il
ne remarqua pas une particularité qui ne put
échapper à Glenarvan : ce furent les attentions de
John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un
léger signe de lady Helena à son mari lui apprit
que c' était " comme cela ! " Glenarvan regarda les
deux jeunes gens avec une affectueuse sympathie, et
il interpella John Mangles, mais à un tout autre
propos.
" et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment
s' est-il accompli ?
-dans les meilleures conditions, répondit le
capitaine. Seulement j' apprendrai à votre honneur que
nous n' avons pas repris la route du détroit de
Magellan.
-bon ! S' écria Paganel, vous avez doublé le cap
Horn, et je n' étais pas là !
-pendez-vous ! Dit le major.
-égoïste ! C' est pour avoir de ma corde, que vous me
donnez ce conseil ! Répliqua le géographe.
-voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à
moins d' être doué du don d' ubiquité, on ne saurait
être partout. Or, puisque vous couriez la plaine des
pampas, vous ne pouviez pas en même temps doubler
le cap Horn.
-cela ne m' empêche pas de le regretter " , répliqua
le savant.
Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa
sur cette réponse. John Mangles reprit alors la
parole, et fit

p9

le récit de sa traversée. En prolongeant la côte
américaine, il avait observé tous les archipels
occidentaux sans trouver aucune trace du
Britannia. arrivé au cap Pilares, à l' entrée
du détroit, et trouvant les vents debout, il donna
dans le sud ; le Duncan longea les îles de la
Désolation, s' éleva jusqu' au soixante-septième
degré de latitude australe, doubla le cap Horn,
rangea la Terre De Feu, et, passant le détroit
de Lemaire, il suivit les côtes de la Patagonie.
Là, il éprouva des coups de vent terribles à la
hauteur du cap Corrientes, ceux-là mêmes qui
assaillirent si violemment les voyageurs pendant
l' orage. Mais le yacht se comporta bien, et depuis
trois jours John Mangles courait des bordées au
large, lorsque les détonations de la carabine lui
signalèrent l' arrivée des voyageurs si impatiemment
attendus. Quant à lady Glenarvan et à miss Grant,
le capitaine du Duncan serait injuste en
méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne
les effraya pas, et si elles manifestèrent quelques
craintes, ce fut en songeant à leurs amis, qui
erraient alors dans les plaines de la république
Argentine.
Ainsi se termina le récit de John Mangles ; il fut
suivi des félicitations de lord Glenarvan. Puis,
celui-ci, s' adressant à Mary Grant :
" ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine
John rend hommage à vos grandes qualités, et je
suis heureux de penser que vous ne vous déplaisez
point à bord de son navire !
-comment pourrait-il en être autrement ? Répondit
Mary, en regardant lady Helena, et peut-être aussi
le jeune capitaine.
-oh ! Ma soeur vous aime bien, monsieur John,
s' écria Robert, et moi, je vous aime aussi !
-et je te le rends, mon cher enfant " , répondit
John Mangles, un peu déconcerté des paroles de
Robert, qui amenèrent une légère rougeur au front
de Mary Grant.
Puis, mettant la conversation sur un terrain moins
brûlant, John Mangles ajouta :

p10

" puisque j' ai fini de raconter le voyage du
Duncan, votre honneur voudra-t-il nous donner
quelques détails sur sa traversée de l' Amérique et
sur les exploits de notre jeune héros ? "
nul récit ne pouvait être plus agréable à lady
Helena et à miss Grant. Aussi lord Glenarvan se
hâta de satisfaire leur curiosité. Il reprit,
incident par incident, tout son voyage d' un océan
à l' autre. Le passage de la Cordillère Des Andes,
le tremblement de terre, la disparition de Robert,
l' enlèvement du condor, le coup de fusil de
Thalcave, l' épisode des loups rouges, le dévouement
du jeune garçon, le sergent Manuel, l' inondation,
le refuge sur l' ombu, la foudre, l' incendie, les
caïmans, la trombe, la nuit au bord de l' Atlantique,
ces divers détails, gais ou terribles, vinrent tour
à tour exciter la joie et l' effroi de ses auditeurs.
Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à
Robert les caresses de sa soeur et de lady Helena.
Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par
des amies plus enthousiastes.
Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il
ajouta ces paroles :
" maintenant, mes amis, songeons au présent ; le passé
est passé, mais l' avenir est à nous ; revenons au
capitaine Harry Grant. "
le déjeuner était terminé ; les convives rentrèrent
dans le salon particulier de lady Glenarvan ; ils
prirent place autour d' une table chargée de cartes
et de plans, et la conversation s' engagea aussitôt.
" ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant
à bord, je vous ai annoncé que si les naufragés du
Britannia ne revenaient pas avec nous, nous
avions plus que jamais l' espoir de les retrouver. De
notre passage à travers l' Amérique est résultée
cette conviction, je dirai mieux, cette certitude :
que la catastrophe n' a eu lieu ni sur les côtes du
Pacifique, ni sur les côtes de l' Atlantique. De
là cette conséquence naturelle, que l' interprétation
tirée du document était erronée en ce qui touche
la Patagonie.

p11

Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par
une soudaine inspiration, a découvert l' erreur. Il
a démontré que nous suivions une voie fausse, et il
a interprété le document de manière à ne plus laisser
aucune hésitation dans notre esprit. Il s' agit du
document écrit en français, et je prierai Paganel
de l' expliquer ici, afin que personne ne conserve
le moindre doute à cet égard. "
le savant, mis en demeure de parler, s' exécuta
aussitôt ; il disserta sur les mots gonie et
indi de la façon la plus convaincante ; il fit
sortir rigoureusement du mot austral le mot
Australie ; il démontra que le capitaine Grant,
en quittant la côte du Pérou pour revenir en
Europe, avait pu, sur un navire désemparé, être
entraîné par les courants méridionaux du Pacifique
jusqu' aux rivages australiens ; enfin, ses
ingénieuses hypothèses, ses plus fines déductions,
obtinrent l' approbation complète de John Mangles
lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui
ne se laissait pas entraîner à des écarts
d' imagination.
Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation,
Glenarvan annonça que le Duncan allait faire
immédiatement route pour l' Australie.
Cependant le major, avant que l' ordre ne fût donné
de mettre cap à l' est, demanda à faire une simple
observation.
" parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan.
-mon but, dit le major, n' est point d' affaiblir les
arguments de mon ami Paganel, encore moins de les
réfuter ; je les trouve sérieux, sagaces, dignes de
toute notre attention, et ils doivent à juste titre
former la base de nos recherches futures. Mais je
désire qu' ils soient soumis à un dernier examen
afin que leur valeur soit incontestable et
incontestée. "
on ne savait où voulait en venir le prudent
Mac Nabbs, et ses auditeurs l' écoutaient avec une
certaine anxiété.
" continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à
répondre à toutes vos questions.

p12

-rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il
y a cinq mois, dans le golfe de la Clyde, nous
avons étudié les trois documents, leur interprétation
nous a paru évidente. Nulle autre côte que la côte
occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été le
théâtre du naufrage. Nous n' avions même pas à ce
sujet l' ombre d' un doute.
-réflexion fort juste, répondit Glenarvan.
-plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans
un moment de providentielle distraction, s' embarqua
à notre bord, les documents lui furent soumis, et il
approuva sans réserve nos recherches sur la côte
américaine.
-j' en conviens, répondit le géographe.
-et cependant, nous nous sommes trompés, dit le
major.
-nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais
pour se tromper, Mac Nabbs, il ne faut qu' être
homme, tandis qu' il est fou celui qui persiste dans
son erreur.
-attendez, Paganel, répondit le major, ne vous
animez pas. Je ne veux point dire que nos recherches
doivent se prolonger en Amérique.
-alors que demandez-vous ? Dit Glenarvan.
-un aveu, rien de plus, l' aveu que l' Australie
paraît être maintenant le théâtre du naufrage du
Britannia aussi évidemment que l' Amérique le
semblait naguère.
-nous l' avouons volontiers, répondit Paganel.
-j' en prends acte, reprit le major, et j' en profite
pour engager votre imagination à se défier de ces
évidences successives et contradictoires. Qui sait
si, après l' Australie, un autre pays ne nous offrira
pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles
recherches vainement faites, il ne semblera pas
" évident " qu' elles doivent être recommencées
ailleurs ? "
Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les
observations du major les frappaient par leur
justesse.
" je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu' une dernière
épreuve soit faite avant de faire route pour
l' Australie. Voici les documents, voici des cartes.
Examinons successivement

p13

tous les points par lesquels passe le trente-septième
parallèle, et voyons si quelque autre pays ne se
rencontrerait pas, dont le document donnerait
l' indication précise.
-rien de plus facile et de moins long, répondit
Paganel, car, heureusement, les terres n' abondent
pas sous cette latitude.
-voyons, " dit le major, en déployant un planisphère
anglais, dressé suivant la projection de Mercator,
et qui offrait à l' oeil tout l' ensemble du globe
terrestre.
La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se
plaça de façon à suivre la démonstration de Paganel.
" ainsi que je vous l' ai déjà appris, dit le géographe,
après avoir traversé l' Amérique Du Sud, le
trente-septième degré de latitude rencontre les îles
Tristan D' Acunha. Or, je soutiens que pas un des
mots du document ne peut se rapporter à ces îles. "
les documents scrupuleusement examinés, on dut
reconnaître que Paganel avait raison.
Tristan D' Acunha fut rejeté à l' unanimité.
" continuons, reprit le géographe. En sortant de
l' Atlantique, nous passons à deux degrés au-dessous
du cap de Bonne-Espérance, et nous pénétrons dans
la mer des Indes. Un seul groupe d' îles se trouve
sur notre route, le groupe des îles Amsterdam.
Soumettons-les au même examen que Tristan D' Acunha. "
après un contrôle attentif, les îles Amsterdam
furent évincées à leur tour. Aucun mot, entier ou
non, français, anglais ou allemand, ne s' appliquait
à ce groupe de l' océan Indien.
" nous arrivons maintenant à l' Australie, reprit
Paganel ; le trente-septième parallèle rencontre ce
continent au cap Bernouilli ; il en sort par la baie
Twofold. Vous conviendrez comme moi, et sans forcer
les textes, que le mot anglais stra et le mot
français austral peuvent s' appliquer à
l' Australie. La chose est assez évidente pour que
je n' insiste pas.

p14

Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce
système réunissait toutes les probabilités en sa
faveur.
" allons au delà, dit le major.
-allons, répondit le géographe, le voyage est facile.
En quittant la baie Twofold, on traverse le bras
de mer qui s' étend à l' est de l' Australie et on
rencontre la Nouvelle Zélande. Tout d' abord, je
vous rappellerai que le mot contin du document
français indique un " continent " d' une façon
irréfragable. Le capitaine Grant ne peut donc avoir
trouvé refuge sur la Nouvelle Zélande qui n' est
qu' une île. Quoi qu' il en soit, examinez, comparez,
retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils
pourraient convenir à cette nouvelle contrée.
-en aucune façon, répondit John Mangles, qui fit
une minutieuse observation des documents et du
planisphère.
-non, dirent les auditeurs de Paganel et le major
lui-même, non, il ne peut s' agir de la Nouvelle
Zélande.
-maintenant, reprit le géographe, sur tout cet
immense espace qui sépare cette grande île de la côte
américaine, le trente-septième parallèle ne traverse
qu' un îlot aride et désert.
-qui se nomme ? ... demanda le major.
-voyez la carte. C' est Maria-Thérésa, nom dont je
ne trouve aucune trace dans les trois documents.
-aucune, répondit Glenarvan.
-je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes
les probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne
sont point en faveur du continent australien ?
-évidemment, répondirent à l' unanimité les passagers
et le capitaine du Duncan.
-John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres
et du charbon en suffisante quantité ?
-oui, votre honneur, je me suis amplement
approvisionné à Talcahuano, et, d' ailleurs, la ville
du Cap nous permettra de renouveler très facilement
notre combustible.

p15

-eh bien, alors, donnez la route...
-encore une observation, dit le major, interrompant
son ami.
-faites, Mac Nabbs.
-quelles que soient les garanties de succès que
nous offre l' Australie, ne serait-il pas à propos
de relâcher un jour ou deux aux îles Tristan
D' Acunha et Amsterdam ?
Elles sont situées sur notre parcours, et ne
s' éloignent aucunement de notre route. Nous saurons
alors si le Britannia n' y a pas laissé trace
de son naufrage.
-l' incrédule major, s' écria Paganel, il y tient !
-je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si
l' Australie, par hasard, ne réalise pas les
espérances qu' elle fait concevoir.
-la précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan.
-et ce n' est pas moi qui vous dissuaderai de la
prendre, répliqua Paganel. Au contraire.
-alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap
sur Tristan D' Acunha.
-à l' instant, votre honneur " , répondit le capitaine,
et il remonta sur le pont, tandis que Robert et
Mary Grant adressaient les plus vives paroles de
reconnaissance à lord Glenarvan.
Bientôt le Duncan, s' éloignant de la côte
américaine et courant dans l' est, fendit de sa rapide
étrave les flots de l' océan Atlantique.

p16

chapitre ii Tristan D' Acunha
si le yacht eût suivi la ligne de l' équateur, les
cent quatre-vingt-seize degrés qui séparent
l' Australie de l' Amérique, ou pour mieux dire, le
cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu
onze mille sept cent soixante milles géographiques.
Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent
quatre-vingt-seize degrés, par suite de la forme du
globe, ne représentent que neuf mille quatre cent
quatre-vingts milles. De la côte américaine à
Tristan D' Acunha, on compte deux mille cent milles,
distance que John Mangles espérait franchir en
dix jours, si les vents d' est ne retardaient pas la
marche du yacht. Or, il eut précisément lieu d' être
satisfait, car vers le soir la brise calmit
sensiblement, puis changea, et le Duncan put
déployer sur une mer tranquille toutes ses
incomparables qualités.
Les passagers avaient repris le jour même leurs
habitudes du bord. Il ne semblait pas qu' ils eussent
quitté le navire pendant un mois. Après les eaux
du Pacifique, les eaux de l' Atlantique s' étendaient
sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous
les flots se ressemblent. Les éléments, après les
avoir si terriblement éprouvés, unissaient
maintenant leurs efforts pour les favoriser. L' océan
était paisible, le vent soufflait du bon côté, et
tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de
l' ouest,

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vint en aide à l' infatigable vapeur emmagasinée
dans la chaudière.
Cette rapide traversée s' accomplit donc sans accident
ni incident. On attendait avec confiance la côte
australienne. Les probabilités se changeaient en
certitudes. On causait du capitaine Grant comme si
le yacht allait le prendre dans un port déterminé.
Sa cabine et les cadres de ses deux compagnons
furent préparés à bord. Mary Grant se plaisait à
la disposer de ses mains, à l' embellir. Elle lui
avait été cédée par Mr Olbinett, qui partageait
actuellement la chambre de mistress Olbinett. Cette
cabine confinait au fameux numéro six, retenu à
bord du Scotia par Jacques Paganel.
Le savant géographe s' y tenait presque toujours
enfermé. Il travaillait du matin au soir à un ouvrage
intitulé : sublimes impressions d' un géographe
dans la pampasie argentine.
on l' entendait
essayer d' une voix émue ses périodes élégantes avant
de les confier aux blanches pages de son calepin, et
plus d' une fois, infidèle à Clio, la muse de
l' histoire, il invoqua dans ses transports la divine
Calliope, qui préside aux grandes choses épiques.
Paganel, d' ailleurs, ne s' en cachait pas. Les
chastes filles d' Apollon quittaient volontiers pour
lui les sommets du Parnasse ou de l' Hélicon. Lady
Helena lui en faisait ses sincères compliments.
Le major le félicitait aussi de ces visites
mythologiques.
" mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon
cher Paganel, et si, par hasard, il vous prend
fantaisie d' apprendre l' australien, n' allez pas
l' étudier dans une grammaire chinoise ! "
les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord
et lady Glenarvan observaient avec intérêt John
Mangles et Mary Grant. Ils n' y trouvaient rien à
redire, et, décidément, puisque John ne parlait
point, mieux valait n' y pas prendre garde.

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" que pensera le capitaine Grant ? Dit un jour
Glenarvan à lady Helena.
-il pensera que John est digne de Mary, mon cher
Edward, et il ne se trompera pas. "
cependant, le yacht marchait rapidement vers son
but. Cinq jours après avoir perdu de vue le cap
Corrientes, le 16 novembre, de belles brises d' ouest
se firent sentir, celles-là mêmes dont s' accommodent
fort les navires qui doublent la pointe africaine
contre les vents réguliers du sud-est. Le Duncan
se couvrit de toiles, et sous sa misaine, sa
brigantine, son hunier, son perroquet, ses bonnettes,
ses voiles de flèche et d' étais, il courut bâbord
amures avec une audacieuse rapidité. C' est à peine
si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que
coupait son étrave, et il semblait qu' il luttait
alors avec les yachts de course du
royal-thames-club.
Le lendemain, l' océan se montra couvert d' immenses
goémons, semblable à un vaste étang obstrué par les
herbes. On eût dit une de ces mers de sargasses
formées de tous les débris d' arbres et de plantes
arrachés aux continents voisins. Le commandant
Maury les a spécialement signalées à l' attention
des navigateurs. Le Duncan paraissait glisser
sur une longue prairie que Paganel compara
justement aux pampas, et sa marche fut un peu
retardée.
Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix
du matelot de vigie se fit entendre.
" terre ! Cria-t-il.
-dans quelle direction ? Demanda Tom Austin, qui
était de quart.
-sous le vent à nous " , répondit le matelot.
à ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se
peupla subitement. Bientôt une longue-vue sortit
de la dunette et fut immédiatement suivie de
Jacques Paganel. Le savant braqua son instrument
dans la direction indiquée, et ne vit rien qui
ressemblât à une terre.
" regardez dans les nuages, lui dit John Mangles.

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-en effet, répondit Paganel, on dirait une sorte
de pic presque imperceptible encore.
-c' est Tristan D' Acunha, reprit John Mangles.
-alors, si j' ai bonne mémoire, répliqua le savant,
nous devons en être à quatre-vingts milles, car le
pic de Tristan, haut de sept mille pieds, est
visible à cette distance.
-précisément " , répondit le capitaine John.
Quelques heures plus tard, le groupe d' îles très
hautes et très escarpées fut parfaitement visible
à l' horizon. Le piton conique de Tristan se
détachait en noir sur le fond resplendissant du ciel,
tout bariolé des rayons du soleil levant. Bientôt
l' île principale se dégagea de la masse rocheuse,
au sommet d' un triangle incliné vers le nord-est.
Tristan D' Acunha est située par 37 degrés 8 de
latitude australe, et 10 degrés 44 de longitude à
l' ouest du méridien de Greenwich. à dix-huit milles
au sud-ouest, l' île Inaccessible, et à dix milles
au sud-est, l' île du Rossignol, complètent ce petit
groupe isolé dans cette partie de l' Atlantique.
Vers midi, on releva les deux principaux amers qui
servent aux marins de point de reconnaissance, savoir,
à un angle de l' île Inaccessible, une roche qui
figure fort exactement un bateau sous voile, et, à
la pointe nord de l' île du Rossignol, deux îlots
semblables à un fortin en ruine. à trois heures, le
Duncan donnait dans la baie Falmouth de
Tristan D' Acunha, que la pointe de Help ou de
Bon-Secours abrite contre les vents d' ouest.
Là, dormaient à l' ancre quelques baleiniers occupés
de la pêche des phoques et autres animaux marins,
dont ces côtes offrent d' innombrables échantillons.
John Mangles s' occupa de chercher un bon
mouillage, car ces rades foraines sont très
dangereuses par les coups de vents de nord-ouest
et de nord, et, précisément à cette

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place, le brick anglais Julia se perdit corps
et biens, en 1829. Le Duncan s' approcha à un
demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses
sur fond de roches. Aussitôt, passagères et
passagers s' embarquèrent dans le grand canot et
prirent pied sur un sable fin et noir, impalpable
débris des roches calcinées de l' île.
La capitale de tout le groupe de Tristan D' Acunha
consiste en un petit village situé au fond de la
baie sur un gros ruisseau fort murmurant. Il y avait
là une cinquantaine de maisons assez propres et
disposées avec cette régularité géométrique qui
paraît être le dernier mot de l' architecture
anglaise. Derrière cette ville en miniature
s' étendaient quinze cents hectares de plaines,
bornées par un immense remblai de laves ;
au-dessus de ce plateau, le piton conique montait
à sept mille pieds dans les airs.
Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui
relève de la colonie anglaise du Cap. Il s' enquit
immédiatement d' Harry Grant et du Britannia.
ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles
Tristan D' Acunha sont hors de la route des navires,
et par conséquent peu fréquentées. Depuis le
célèbre naufrage du Blendon-Hall, qui toucha
en 1821 sur les rochers de l' île Inaccessible, deux
bâtiments avaient fait côte à l' île principale, le
Primauguet en 1845, et le trois-mâts américain
Philadelphia en 1857. La statistique
acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces
trois catastrophes.
Glenarvan ne s' attendait pas à trouver des
renseignements plus précis, et il n' interrogeait le
gouverneur de l' île que par acquit de conscience.
Il envoya même les embarcations du bord faire le
tour de l' île, dont la circonférence est de dix-sept
milles au plus. Londres ou Paris n' y tiendrait
pas, quand même elle serait trois fois plus grande.
Pendant cette reconnaissance, les passagers du
Duncan se promenèrent dans le village et sur
les côtes voisines. La population de Tristan
D' Acunha ne s' élève pas à cent

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cinquante habitants. Ce sont des anglais et des
américains mariés à des négresses et à des
hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à désirer
sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces
ménages hétérogènes présentaient un mélange très
désagréable de la roideur saxonne et de la noirceur
africaine.
Cette promenade de touristes, heureux de sentir la
terre ferme sous leurs pieds, se prolongea sur le
rivage auquel confine la grande plaine cultivée qui
n' existe que dans cette partie de l' île. Partout
ailleurs, la côte est faite de falaises de laves,
escarpées et arides. Là, d' énormes albatros et des
pingouins stupides se comptent par centaines de
mille.
Les visiteurs, après avoir examiné ces roches
d' origine ignée, remontèrent vers la plaine ; des
sources vives et nombreuses, alimentées par les
neiges éternelles du cône, murmuraient çà et là ; de
verts buissons où l' oeil comptait presque autant de
passereaux que de fleurs, égayaient le sol ; un seul
arbre, sorte de phylique, haut de vingt pieds, et
le " tusseh " , plante arondinacée gigantesque, à tige
ligneuse, sortaient du verdoyant pâturage ; une
acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries
robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes
frutescentes très vivaces, des ancérines dont les
parfums balsamiques chargeaient la brise de senteurs
pénétrantes, des mousses, des céleris sauvages et
des fougères formaient une flore peu nombreuse, mais
opulente. On sentait qu' un printemps éternel versait
sa douce influence sur cette île privilégiée.
Paganel soutint avec enthousiasme que c' était là
cette fameuse Ogygie chantée par Fénelon. Il
proposa à lady Glenarvan de chercher une grotte,
de succéder à l' aimable Calypso, et ne demanda
d' autre emploi pour lui-même que d' être " une des
nymphes qui la servaient. "
ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs
revinrent au yacht à la nuit tombante ; aux environs
du village paissaient des troupeaux de boeufs et
de moutons ; les champs de blé, de maïs, et de
plantes potagères importées

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depuis quarante ans, étalaient leurs richesses
jusque dans les rues de la capitale.
Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord,
les embarcations du Duncan ralliaient le yacht.
Elles avaient fait en quelques heures le tour de
l' île. Aucune trace du Britannia ne s' était
rencontrée sur leur parcours. Ce voyage de
circumnavigation ne produisit donc d' autre résultat
que de faire rayer définitivement l' île Tristan
du programme des recherches.
Le Duncan pouvait, dès lors, quitter ce groupe
d' îles africaines et continuer sa route à l' est.
S' il ne partit pas le soir même, c' est que
Glenarvan autorisa son équipage à faire la chasse
aux phoques innombrables, qui, sous le nom de veaux,
de lions, d' ours et d' éléphants marins, encombrent
les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les
baleines franches se plaisaient dans les eaux de
l' île ; mais tant de pêcheurs les avaient
poursuivies et harponnées, qu' il en restait à peine.
Les amphibies, au contraire, s' y rencontraient par
troupeaux. L' équipage du yacht résolut d' employer
la nuit à les chasser, et le jour suivant à faire
une ample provision d' huile.
Aussi le départ du Duncan fut-il remis au
surlendemain 20 novembre.
Pendant le souper, Paganel donna quelques détails
sur les îles Tristan qui intéressèrent ses
auditeurs. Ils apprirent que ce groupe, découvert
en 1506 par le portugais Tristan D' Acunha, un
des compagnons d' Albuquerque, demeura inexploré
pendant plus d' un siècle. Ces îles passaient, non
sans raison, pour des nids à tempêtes, et n' avaient
pas meilleure réputation que les Bermudes. Donc,
on ne les approchait guère, et jamais navire n' y
atterrissait, qui n' y fût jeté malgré lui par les
ouragans de l' Atlantique.
En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie
des Indes y relâchèrent, et en déterminèrent les
coordonnées, laissant au grand astronome Halley
le soin de revoir leurs calculs en l' an 1700. De
1712 à 1767, quelques navigateurs

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français en eurent connaissance, et principalement
La Pérouse, que ses instructions y conduisirent
pendant son célèbre voyage de 1785.
Ces îles, si peu visitées jusqu' alors, étaient
demeurées désertes, quand, en 1811, un américain,
Jonathan Lambert, entreprit de les coloniser. Lui
et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier,
et firent courageusement leur métier de colons. Le
gouverneur anglais du cap de Bonne-Espérance,
ayant appris qu' ils prospéraient, leur offrit le
protectorat de l' Angleterre. Jonathan accepta, et
hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il
semblait devoir régner paisiblement sur " ses peuples " ,
composés d' un vieil italien et d' un mulâtre
portugais, quand, un jour, dans une reconnaissance
des rivages de son empire, il se noya ou fut noyé,
on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut
emprisonné à Sainte-Hélène, et, pour le mieux
garder, l' Angleterre établit une garnison à l' île
de l' Ascension, et une autre à Tristan D' Acunha.
La garnison de Tristan consistait en une compagnie
d' artillerie du Cap et un détachement de
hottentots. Elle y resta jusqu' en 1821, et, à la
mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut
rapatriée au Cap.
" un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un
écossais...
-ah ! Un écossais ! Dit le major, que ses compatriotes
intéressaient toujours plus spécialement.
-il se nommait William Glass, répondit Paganel,
et resta dans l' île avec sa femme et deux
hottentots. Bientôt, deux anglais, un matelot et un
pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l' armée
argentine, se joignirent à l' écossais, et enfin en
1821, un des naufragés du Blendon-Hall,
accompagné de sa jeune femme, trouva refuge dans
l' île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l' île comptait
six hommes et deux femmes. En 1829, elle eut
jusqu' à sept hommes, six femmes et quatorze enfants.
En 1835, le chiffre s' élevait à quarante, et
maintenant il est triplé.
-ainsi commencent les nations, dit Glenarvan.

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Pendant la nuit, l' équipage du Duncan fit bonne
chasse, et une cinquantaine de gros phoques passèrent
de vie à trépas. Après avoir autorisé la chasse,
Glenarvan ne pouvait en interdire le profit. La
journée suivante fut donc employée à recueillir
l' huile et à préparer les peaux de ces lucratifs
amphibies. Les passagers employèrent naturellement
ce second jour de relâche à faire une nouvelle
excursion dans l' île. Glenarvan et le major
emportèrent leur fusil pour tâter le gibier acunhien.
Pendant cette promenade, on poussa jusqu' au pied
de la montagne, sur un sol semé de débris
décomposés, de scories, de laves poreuses et noires,
et de tous les détritus volcaniques. Le pied du mont
sortait d' un chaos de roches branlantes. Il était
difficile de se méprendre sur la nature de l' énorme
cône, et le capitaine anglais Carmichaël avait eu
raison de le reconnaître pour un volcan éteint.
Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L' un
d' eux tomba frappé sous la balle du major. Glenarvan
se contenta d' abattre plusieurs couples de perdrix
noires dont le cuisinier du bord devait faire un
excellent salmis. Une grande quantité de chèvres
furent entrevues au sommet des plateaux élevés.
Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes,
redoutables aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient
et promettaient de faire un jour des bêtes féroces
très distinguées.
à huit heures, tout le monde était de retour à
bord, et, dans la nuit, le Duncan quittait
l' île Tristan D' Acunha, qu' il ne devait plus
revoir.

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chapitre iii l' île Amsterdam
l' intention de John Mangles était d' aller faire
du charbon au cap Espérance. Il dut donc s' écarter
un peu du trente-septième parallèle et remonter de
deux degrés vers le nord. Le Duncan se trouvait
au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra
de grandes brises de l' ouest très favorables à sa
marche. En moins de six jours, il franchit les treize
cents milles qui séparent Tristan D' Acunha de la
pointe africaine. Le 24 novembre, à trois heures du
soir, on eut connaissance de la montagne de la
Table, et un peu plus tard John releva la montagne
des Signaux, qui marque l' entrée de la baie. Il y
donna vers huit heures, et jeta l' ancre dans le
port du Cap-Town.
Paganel, en sa qualité de membre de la société de
géographie, ne pouvait ignorer que l' extrémité de
l' Afrique fut entrevue pour la première fois en
1486 par l' amiral portugais Barthélemy Diaz, et
doublée seulement en 1497 par le célèbre
Vasco De Gama. Et comment Paganel l' aurait-il
ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses lusiades
la gloire du grand navigateur ? Mais à ce propos il
fit une remarque curieuse : c' est que si Diaz, en
1486, six ans avant le premier voyage de Christophe
Colomb, eût doublé le cap de Bonne-Espérance,
la découverte de l' Amérique aurait pu être
indéfiniment retardée. En effet, la

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route du cap était la plus courte et la plus directe
pour aller aux Indes orientales. Or, en s' enfonçant
vers l' ouest, que cherchait le grand marin génois,
sinon à abréger les voyages au pays des épices ?
Donc, le cap une fois doublé, son expédition
demeurait sans but, et il ne l' eût probablement
pas entreprise.
La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut
fondée en 1652 par le hollandais Van Riebeck.
C' était la capitale d' une importante colonie, qui
devint décidément anglaise après les traités de
1815. Les passagers du Duncan profitèrent de
leur relâche pour la visiter.
Ils n' avaient que douze heures à dépenser en
promenade, car un jour suffisait au capitaine John
pour renouveler ses approvisionnements, et il voulait
repartir le 26, dès le matin.
Il n' en fallut pas davantage, d' ailleurs, pour
parcourir les cases régulières de cet échiquier qui
s' appelle Cap-Town, sur lequel trente mille
habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent
le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions,
de fous peut-être. C' est ainsi, du moins, que
s' exprima Paganel. Quand on a vu le château qui
s' élève au sud-est de la ville, la maison et le
jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix
de pierre plantée par Barthélemy Diaz au temps
de sa découverte, et lorsqu' on a bu un verre de
pontai, le premier cru des vins de Constance, il ne
reste plus qu' à partir. C' est ce que firent les
voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le
Duncan appareilla sous son foc, sa trinquette,
sa misaine, son hunier, et quelques heures après
il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel
l' optimiste roi de Portugal, Jean ii, donna fort
maladroitement le nom de Bonne-Espérance.
Deux mille neuf cents milles à franchir entre le
Cap et l' île Amsterdam, par une belle mer, et sous
une brise bien faite, c' était l' affaire d' une
dizaine de jours. Les navigateurs,

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plus favorisés que les voyageurs des pampas,
n' avaient pas à se plaindre des éléments. L' air et
l' eau, ligués contre eux en terre ferme, se
réunissaient alors pour les pousser en avant.
" ah ! La mer ! La mer ! Répétait Paganel, c' est le
champ par excellence où s' exercent les forces
humaines, et le vaisseau est le véritable véhicule
de la civilisation ! Réfléchissez, mes amis. Si le
globe n' eût été qu' un immense continent, on n' en
connaîtrait pas encore la millième partie au
xixe siècle ! Voyez ce qui se passe à l' intérieur
des grandes terres. Dans les steppes de la Sibérie,
dans les plaines de l' Asie centrale, dans les
déserts de l' Afrique, dans les prairies de
l' Amérique, dans les vastes terrains de l' Australie,
dans les solitures glacées des pôles, l' homme ose
à peine s' y aventurer, le plus hardi recule, le plus
courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens
de transports sont insuffisants. La chaleur, les
maladies, la sauvagerie des indigènes, forment autant
d' infranchissables obstacles. Vingt milles de désert
séparent plus les hommes que cinq cent milles
d' océan ! On est voisin d' une côte à une autre ;
étranger, pour peu qu' une forêt vous sépare !
L' Angleterre confine à l' Australie, tandis que
l' égypte, par exemple, semble être à des millions de
lieues du Sénégal, et Péking aux antipodes de
Saint-Pétersbourg ! La mer se traverse aujourd' hui
plus aisément que le moindre Sahara, et c' est
grâce à elle, comme l' a fort justement dit un savant
américain, qu' une parenté universelle s' est établie
entre toutes les parties du monde. "
Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même
ne trouva pas à reprendre un seul mot de cet hymne
à l' océan. Si, pour retrouver Harry Grant, il eût
fallu suivre à travers un continent la ligne du
trente-septième parallèle, l' entreprise n' aurait
pu être tentée ; mais la mer était là pour transporter
les courageux chercheurs d' une

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terre à l' autre, et, le 6 décembre, aux premières
lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle
émerger du sein de ses flots.
C' était l' île Amsterdam, située par 37 degrés 47
de latitude, et 77 degrés 24 de longitude, dont le
cône élevé est, par un temps serein, visible à
cinquante milles. à huit heures, sa forme encore
indéterminée reproduisait assez exactement l' aspect
de Ténériffe.
" et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble
à Tristan D' Acunha.
-très judicieusement conclu, répondit Paganel,
d' après cet axiome géométrographique, que deux îles
semblables à une troisième se ressemblent entre
elles. J' ajouterai que, comme Tristan D' Acunha,
l' île Amsterdam est et a été également riche en
phoques et en Robinsons.
-il y a donc des Robinsons partout ? Demanda lady
Helena.
-ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu
d' îles qui n' aient eu leur aventure en ce genre, et
le hasard avait déjà réalisé bien avant lui le roman
de votre immortel compatriote, Daniel De Foë.
-Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous
me permettre de vous faire une question ?
-deux, ma chère miss, et je m' engage à y répondre.
-eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous
vous effrayeriez beaucoup à l' idée d' être abandonné
dans une île déserte ?
-moi ! S' écria Paganel.
-allons, mon ami, dit le major, n' allez pas avouer
que c' est votre plus cher désir !
-je ne prétends pas cela, répliqua le géographe,
mais, enfin, l' aventure ne me déplairait pas trop. Je
me referais une vie nouvelle. Je chasserais, je
pêcherais, j' élirais domicile dans une grotte l' hiver,
sur un arbre l' été ; j' aurais

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des magasins pour mes récoltes ; enfin je coloniserais
mon île.
-à vous tout seul ?
-à moi tout seul, s' il le fallait. D' ailleurs,
est-on jamais seul au monde ? Ne peut-on choisir des
amis dans la race animale, apprivoiser un jeune
chevreau, un perroquet éloquent, un singe aimable ?
Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le
fidèle Vendredi, que faut-il de plus pour être
heureux ? Deux amis sur un rocher, voilà le
bonheur ! Supposez le major et moi...
-merci, répondit le major, je n' ai aucun goût pour
les rôles de Robinson, et je les jouerais fort mal.
-cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena,
voilà encore votre imagination qui vous emporte dans
les champs de la fantaisie. Mais je crois que la
réalité est bien différente du rêve. Vous ne songez
qu' à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés
dans une île bien choisie, et que la nature traite
en enfants gâtés ! Vous ne voyez que le beau côté
des choses !
-quoi ! Madame, vous ne pensez pas qu' on puisse
être heureux dans une île déserte ?
-je ne le crois pas. L' homme est fait pour la
société, non pour l' isolement. La solitude ne peut
engendrer que le désespoir. C' est une question de
temps. Que d' abord les soucis de la vie matérielle,
les besoins de l' existence, distraient le malheureux
à peine sauvé des flots, que les nécessités du présent
lui dérobent les menaces de l' avenir, c' est possible.
Mais ensuite, quand il se sent seul, loin de ses
semblables, sans espérance de revoir son pays et
ceux qu' il aime, que doit-il penser, que doit-il
souffrir ? Son îlot, c' est le monde entier. Toute
l' humanité se renferme en lui, et, lorsque la mort
arrive, mort effrayante dans cet abandon, il est là
comme le dernier homme au dernier jour du monde.
Croyez-moi, Monsieur Paganel, il vaut mieux ne
pas être cet homme-là ! "
Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments
de lady Helena, et la conversation se prolongea
ainsi sur les

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avantages et les désagréments de l' isolement, jusqu' au
moment où le Duncan mouilla à un mille du
rivage de l' île Amsterdam.
Ce groupe isolé dans l' océan Indien est formé de
deux îles distinctes situées à trente-trois milles
environ l' une de l' autre, et précisément sur le
méridien de la péninsule indienne ; au nord, est
l' île Amsterdam ou Saint-Pierre ; au sud, l' île
Saint-Paul ; mais il est bon de dire qu' elles
ont été souvent confondues par les géographes et
les navigateurs.
Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le
hollandais Vlaming, puis reconnues par
d' Entrecasteaux, qui menait alors l' espérance
et la recherche à la découverte de La Pérouse.
C' est de ce voyage que date la confusion des deux
îles. Le marin Barrow, Beautemps-Beaupré dans
l' atlas de d' Entrecasteaux, puis Horsburg,
Pinkerton, et d' autres géographes, ont
constamment décrit l' île Saint-Pierre pour l' île
Saint-Paul, et réciproquement. En 1859, les
officiers de la frégate autrichienne la Novara,
dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de
commettre cette erreur, que Paganel tenait
particulièrement à rectifier.
L' île Saint-Paul, située au sud de l' île
Amsterdam, n' est qu' un îlot inhabité, formé d' une
montagne conique qui doit être un ancien volcan.
L' île Amsterdam, au contraire, à laquelle la
chaloupe conduisit les passagers du Duncan,
peut avoir douze milles de circonférence. Elle est
habitée par quelques exilés volontaires qui se sont
faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens
de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l' île, à
un certain M Otovan, négociant de la réunion. Ce
souverain, qui n' est pas encore reconnu par les
grandes puissances européennes, se fait là une liste
civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille
francs, en pêchant, salant et expédiant un
" cheilodactylus " , connu moins savamment sous le nom
de morue de mer.
Du reste, cette île Amsterdam était destinée à
devenir

p31

et à demeurer française. En effet, elle appartint
tout d' abord, par droit de premier occupant, à
M Camin, armateur de Saint-Denis, à Bourbon ;
puis elle fut cédée, en vertu d' un contrat
international quelconque, à un polonais, qui la fit
cultiver par des esclaves malgaches. Qui dit
polonais dit français, si bien que de polonaise
l' île redevint française entre les mains du sieur
Otovan.
Lorsque le Duncan l' accosta, le 6 décembre 1864,
sa population s' élevait à trois habitants, un
français et deux mulâtre