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[Les] enfants du Capitaine Grant [Document électronique] / Jules Verne


1E PARTIE



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chapitre I balance-fish
le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est,
un magnifique yacht évoluait à toute vapeur sur les
flots du canal du nord. Le pavillon d' Angleterre
battait à sa corne d' artimon ; à l' extrémité du
grand mât, un guidon bleu portait les initiales
E G, brodées en or et surmontées d' une couronne
ducale. Ce yacht se nommait le Duncan ; il
appartenait à lord Glenarvan, l' un des seize pairs
écossais qui siègent à la chambre haute, et le
membre le plus distingué du " royal-thames-yacht-club " ,
si célèbre dans tout le royaume-uni.
Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa
jeune femme, lady Helena, et l' un de ses cousins,
le major Mac Nabbs.
Le Duncan, nouvellement construit, était venu
faire ses essais à quelques milles au dehors du
golfe de la Clyde, et cherchait à rentrer à
Glasgow ; déjà l' île d' Arran se relevait à
l' horizon, quand le matelot de vigie signala un
énorme poisson qui s' ébattait dans le sillage du
yacht.

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Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir
lord Edward de cette rencontre. Celui-ci monta sur
la dunette avec le major Mac Nabbs, et demanda au
capitaine ce qu' il pensait de cet animal.
" vraiment, votre honneur, répondit John Mangles,
je pense que c' est un requin d' une belle taille.
-un requin dans ces parages ! S' écria Glenarvan.
-cela n' est pas douteux, reprit le capitaine ; ce
poisson appartient à une espèce de requins qui se
rencontre dans toutes les mers et sous toutes les
latitudes. C' est le " balance-fish " , et je me trompe
fort, ou nous avons affaire à l' un de ces
coquins-là ! Si votre honneur y consent, et pour peu
qu' il plaise à lady Glenarvan d' assister à une
pêche curieuse, nous saurons bientôt à quoi nous
en tenir.
-qu' en pensez-vous, Mac Nabbs ? Dit lord
Glenarvan au major ; êtes-vous d' avis de tenter
l' aventure ?
-je suis de l' avis qu' il vous plaira, répondit
tranquillement le major.
-d' ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait
trop exterminer ces terribles bêtes. Profitons de
l' occasion, et, s' il plaît à votre honneur, ce sera
à la fois un émouvant spectacle et une bonne
action.
-faites, John, " dit lord Glenarvan.
Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le
rejoignit sur la dunette, fort tentée vraiment par
cette pêche émouvante.
La mer était magnifique ; on pouvait facilement
suivre à sa surface les rapides évolutions du squale,
qui plongeait ou s' élançait avec une surprenante
vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les
matelots jetèrent par-dessus les bastingages de
tribord une forte corde,

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munie d' un émerillon amorcé avec un épais morceau de
lard. Le requin, bien qu' il fût encore à une distance
de cinquante yards, sentit l' appât offert à sa
voracité. Il se rapprocha rapidement du yacht. On
voyait ses nageoires, grises à leur extrémité, noires
à leur base, battre les flots avec violence, tandis
que son appendice caudal le maintenait dans une ligne
rigoureusement droite. à mesure qu' il s' avançait, ses
gros yeux saillants apparaissaient, enflammés par la
convoitise, et ses mâchoires béantes, lorsqu' il se
retournait, découvraient une quadruple rangée de
dents. Sa tête était large et disposée comme un
double marteau au bout d' un manche. John Mangles
n' avait pu s' y tromper ; c' était là le plus vorace
échantillon de la famille des squales, le
poisson-balance des anglais, le poisson-juif des
provençaux.
Les passagers et les marins du Duncan
suivaient avec une vive attention les mouvements du
requin. Bientôt l' animal fut à portée de l' émerillon ;
il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et
l' énorme amorce disparut dans son vaste gosier.
Aussitôt il " se ferra " lui-même en donnant une
violente secousse au câble, et les matelots halèrent
le monstrueux squale au moyen d' un palan frappé à
l' extrémité de la grande vergue. Le requin se
débattit violemment, en se voyant arracher de son
élément naturel. Mais on eut raison de sa violence.
Une corde munie d' un noeud coulant le saisit par la
queue et paralysa ses mouvements. Quelques instants
après, il était enlevé au-dessus des bastingages et
précipité sur le pont du yacht. Aussitôt, un des
marins s' approcha de lui, non sans précaution, et,
d' un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la
formidable queue de l' animal.
La pêche était terminée ; il n' y avait plus rien à
craindre de la part du monstre ; la vengeance des
marins se trouvait satisfaite, mais non leur
curiosité. En effet, il est d' usage à bord de tout
navire de visiter soigneusement l' estomac du requin.
Les matelots connaissent sa

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voracité peu délicate, s' attendent à quelque
surprise, et leur attente n' est pas toujours
trompée.
Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette
répugnante " exploration " , et elle rentra dans la
dunette. Le requin haletait encore ; il avait dix
pieds de long et pesait plus de six cents livres.
Cette dimension et ce poids n' ont rien
d' extraordinaire ; mais si le balance-fish n' est
pas classé parmi les géants de l' espèce, du moins
compte-t-il au nombre des plus redoutables.
Bientôt l' énorme poisson fut éventré à coups de
hache, et sans plus de cérémonies. L' émerillon avait
pénétré jusque dans l' estomac, qui se trouva
absolument vide ; évidemment l' animal jeûnait depuis
longtemps, et les marins désappointés allaient en
jeter les débris à la mer, quand l' attention du
maître d' équipage fut attirée par un objet grossier,
solidement engagé dans l' un des viscères.
" eh ! Qu' est-ce que cela ? S' écria-t-il.
-cela, répondit un des matelots, c' est un morceau
de roc que la bête aura avalé pour se lester.
-bon ! Reprit un autre, c' est bel et bien un
boulet ramé que ce coquin-là a reçu dans le ventre,
et qu' il n' a pas encore pu digérer.
-taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom
Austin, le second du yacht, ne voyez-vous pas que
cet animal était un ivrogne fieffé, et que pour n' en
rien perdre il a bu non seulement le vin, mais encore
la bouteille ?
-quoi ! S' écria lord Glenarvan, c' est une bouteille
que ce requin a dans l' estomac !
-une véritable bouteille, répondit le maître
d' équipage. Mais on voit bien qu' elle ne sort pas
de la cave.
-eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la
avec précaution ; les bouteilles trouvées en mer
renferment souvent des documents précieux.
-vous croyez ? Dit le major Mac Nabbs.
-je crois, du moins, que cela peut arriver.

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-oh ! Je ne vous contredis point, répondit le major,
et il y a peut-être là un secret.
-c' est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan.
Eh bien, Tom ?
-voilà, répondit le second, en montrant un objet
informe qu' il venait de retirer, non sans peine, de
l' estomac du requin.
-bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine
chose, et qu' on la porte dans la dunette. "
Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des
circonstances si singulières, fut déposée sur la
table du carré, autour de laquelle prirent place
lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine
John Mangles et lady Helena, car une femme est,
dit-on, toujours un peu curieuse.
Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de
silence. Chacun interrogeait du regard cette épave
fragile. Y avait-il là le secret de tout un
désastre, ou seulement un message insignifiant
confié au gré des flots par quelque navigateur
désoeuvré ?
Cependant, il fallait savoir à quoi s' en tenir, et
Glenarvan procéda sans plus attendre à l' examen de
la bouteille ; il prit, d' ailleurs, toutes les
précautions voulues en pareilles circonstances ; on
eût dit un coroner relevant les particularités d' une
affaire grave ; et Glenarvan avait raison, car
l' indice le plus insignifiant en apparence peut
mettre souvent sur la voie d' une importante
découverte.
Avant d' être visitée intérieurement, la bouteille fut
examinée à l' extérieur. Elle avait un col effilé,
dont le goulot vigoureux portait encore un bout de
fil de fer entamé par la rouille ; ses parois, très
épaisses et capables de supporter une pression de
plusieurs atmosphères, trahissaient une origine
évidemment champenoise. Avec ces bouteilles-là,
les vignerons d' Aï ou d' épernay

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cassent des bâtons de chaise, sans qu' elles aient
trace de fêlure. Celle-ci avait donc pu supporter
impunément les hasards d' une longue pérégrination.
" une bouteille de la maison Cliquot " , dit
simplement le major.
Et, comme il devait s' y connaître, son affirmation
fut acceptée sans conteste.
" mon cher major, répondit Helena, peu importe ce
qu' est cette bouteille, si nous ne savons pas d' où
elle vient.
-nous le saurons, ma chère Helena, dit lord
Edward, et déjà l' on peut affirmer qu' elle vient
de loin. Voyez les matières pétrifiées qui la
recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi
dire, sous l' action des eaux de la mer ! Cette
épave avait déjà fait un long séjour dans l' océan
avant d' aller s' engloutir dans le ventre d' un
requin.
-il m' est impossible de ne pas être de votre avis,
répondit le major, et ce vase fragile, protégé par
son enveloppe de pierre, a pu faire un long
voyage.
-mais d' où vient-il ? Demanda lady Glenarvan.
-attendez, ma chère Helena, attendez ; il faut
être patient avec les bouteilles. Ou je me trompe
fort, ou celle-ci va répondre elle-même à toutes
nos questions. "
et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les
dures matières qui protégeaient le goulot ; bientôt
le bouchon apparut, mais fort endommagé par l' eau
de mer.
" circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s' il se
trouve là quelque papier, il sera en fort mauvais
état.
-c' est à craindre, répliqua le major.
-j' ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille
mal bouchée ne pouvait tarder à couler bas, et il est
heureux que ce requin l' ait avalée pour nous
l' apporter à bord du Duncan.
-sans doute, répondit John Mangles, et cependant
mieux eût valu la pêcher en pleine mer, par une
longitude et une latitude bien déterminées. On peut
alors,

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en étudiant les courants atmosphériques et marins,
reconnaître le chemin parcouru ; mais avec un facteur
comme celui-là, avec ces requins qui marchent contre
vent et marée, on ne sait plus à quoi s' en tenir.
-nous verrons bien, " répondit Glenarvan.
En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus
grand soin, et une forte odeur saline se répandit
dans la dunette. " eh bien ? Demanda lady Helena,
avec une impatience toute féminine.
-oui ! Dit Glenarvan, je ne me trompais pas ! Il
y a là des papiers !
-des documents ! Des documents ! S' écria lady
Helena.
-seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent
être rongés par l' humidité, et il est impossible de
les retirer, car ils adhèrent aux parois de la
bouteille.
-cassons-la, dit Mac Nabbs.
-j' aimerais mieux la conserver intacte, répliqua
Glenarvan.
-moi aussi, répondit le major.
-sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu
est plus précieux que le contenant, et il vaut mieux
sacrifier celui-ci à celui-là.
-que votre honneur détache seulement le goulot, dit
John Mangles, et cela permettra de retirer le
document sans l' endommager.
-voyons ! Voyons ! Mon cher Edward " , s' écria lady
Glenarvan.
Il était difficile de procéder d' une autre façon,
et quoi qu' il en eût, lord Glenarvan se décida à
briser le goulot de la précieuse bouteille. Il
fallut employer le marteau, car l' enveloppe pierreuse
avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris
tombèrent sur la table, et l' on aperçut plusieurs
fragments de papier adhérents les uns aux autres.
Glenarvan les retira avec précaution, les sépara,
et les étala devant ses yeux, pendant que lady
Helena, le major et le capitaine se pressaient
autour de lui.

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chapitre ii les trois documents
ces morceaux de papier, à demi détruits par l' eau de
mer, laissaient apercevoir quelques mots seulement,
restes indéchiffrables de lignes presque entièrement
effacées. Pendant quelques minutes, lord Glenarvan les
examina avec attention ; il les retourna dans tous
les sens ; il les exposa à la lumière du jour ; il
observa les moindres traces d' écriture respectées
par la mer ; puis il regarda ses amis, qui le
considéraient d' un oeil anxieux.
" il y a là, dit-il, trois documents distincts, et
vraisemblablement trois copies du même document
traduit en trois langues, l' un anglais, l' autre
français, le troisième allemand. Les quelques mots
qui ont résisté ne me laissent aucun doute à cet
égard.
-mais au moins, ces mots présentent-ils un sens ?
Demanda lady Glenarvan.
-il est difficile de se prononcer, ma chère
Helena ; les mots tracés sur ces documents sont
fort incomplets.
-peut-être se complètent-ils l' un par l' autre ?
Dit le major.
-cela doit être, répondit John Mangles ; il est
impossible que l' eau de mer ait rongé ces lignes
précisément aux mêmes endroits, et en rapprochant
ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur
trouver un sens intelligible.
-c' est ce que nous allons faire, dit lord
Glenarvan, mais procédons avec méthode. Voici
d' abord le document anglais. "

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ce document présentait la disposition suivante de
lignes et de mots :
62 bri gow sink... etc.
" voilà qui ne signifie pas grand' chose, dit le major
d' un air désappointé.
-quoi qu' il en soit, répondit le capitaine, c' est
là du bon anglais.
-il n' y a pas de doute à cet égard, dit lord
Glenarvan ; les mots sink, aland, that, and,
lost,
sont intacts ; skipp forme évidemment
le mot skipper, et il est question d' un sieur
Gr, probablement le capitaine d' un bâtiment
naufragé.
-ajoutons, dit John Mangles, les mots monit
et ssistance dont l' interprétation est évidente.
-eh mais ! C' est déjà quelque chose, cela, répondit
lady Helena.
-malheureusement, répondit le major, il nous manque
des lignes entières. Comment retrouver le nom du
navire perdu, le lieu du naufrage ?
-nous les retrouverons, dit lord Edward.
-cela n' est pas douteux, répliqua le major, qui
était invariablement de l' avis de tout le monde,
mais de quelle façon ?

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-en complétant un document par l' autre.
-cherchons donc ! " s' écria lady Helena.
Le second morceau de papier, plus endommagé que le
précédent, n' offrait que des mots isolés et disposés
de cette manière :
7 juni glas... etc.
" ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, dès
qu' il eut jeté les yeux sur ce papier.
-et vous connaissez cette langue, John ? Demanda
Glenarvan.
-parfaitement, votre honneur.
-eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques
mots. "
le capitaine examina le document avec attention, et
s' exprima en ces termes :
" d' abord, nous voilà fixés sur la date de l' événement ;
7 juni veut dire 7 juin, et en rapprochant
ce chiffre des chiffres 62 fournis par le document
anglais, nous avons cette date complète :
7 juin 1862.
-très bien ! S' écria lady Helena ; continuez,
John.
-sur la même ligne, reprit le jeune capitaine, je
trouve le mot glas, qui, rapproché du mot
gow fourni par le premier document, donne
Glasgow. il s' agit évidemment d' un navire du
port de Glasgow.
-c' est mon opinion, répondit le major.
-la seconde ligne du document manque tout entière,
reprit John Mangles. Mais, sur la troisième, je
rencontre deux mots importants : zwei qui veut
dire deux, et atrosen,

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ou mieux matrosen, qui signifie matelots en
langue allemande.
-ainsi donc, dit lady Helena, il s' agirait d' un
capitaine et de deux matelots ?
-c' est probable, répondit lord Glenarvan.
-j' avouerai à votre honneur, reprit le capitaine,
que le mot suivant, graus, m' embarrasse. Je ne
sais comment le traduire. Peut-être le troisième
document nous le fera-t-il comprendre. Quant aux
deux derniers mots, ils s' expliquent sans
difficultés. bringt ihnen signifie
portez-leur, et si on les rapproche du mot
anglais situé comme eux sur la septième ligne du
premier document, je veux dire du mot assistance,
la phrase portez-leur secours se dégage toute
seule.
-oui ! Portez-leur secours ! Dit Glenarvan, mais
où se trouvent ces malheureux ? Jusqu' ici nous
n' avons pas une seule indication du lieu, et le
théâtre de la catastrophe est absolument inconnu.
-espérons que le document français sera plus
explicite, dit lady Helena.
-voyons le document français, répondit Glenarvan,
et comme nous connaissons tous cette langue, nos
recherches seront plus faciles. "
voici le fac-simile exact du troisième document :
troi ats tannia gonie... etc.
" il y a des chiffres, s' écria lady Helena. Voyez,
messieurs, voyez ! ...
-procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et
commençons

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par le commencement. Permettez-moi de relever un à
un ces mots épars et incomplets. Je vois d' abord,
dès les premières lettres, qu' il s' agit d' un
trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais
et français, nous est entièrement conservé : le
Britannia. des deux mots suivants gonie
et austral, le dernier seul a une signification
que vous comprenez tous.
-voilà déjà un détail précieux, répondit John
Mangles ; le naufrage a eu lieu dans l' hémisphère
austral.
-c' est vague, dit le major.
-je continue, reprit Glenarvan. Ah ! Le mot
abor, le radical du verbe aborder. ces
malheureux ont abordé quelque part. Mais où ?
contin ! est-ce donc sur un continent ?
cruel ! ...
- cruel ! s' écria John Mangles, mais voilà
l' explication du mot allemand graus...
grausam... cruel !

-continuons ! Continuons ! Dit Glenarvan, dont
l' intérêt était violemment surexcité à mesure que
le sens de ces mots incomplets se dégageait à ses
yeux. indi... s' agit-il donc de l' Inde
où ces matelots auraient été jetés ? Que signifie
ce mot ongit ? ah ! longitude ! et voici
la latitude : trente-sept degrés onze minutes.
enfin ! Nous avons donc une indication précise.
-mais la longitude manque, dit Mac Nabbs.
-on ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit
Glenarvan, et c' est quelque chose qu' un degré
exact de latitude. Décidément, ce document français
est le plus complet des trois. Il est évident que
chacun d' eux était la traduction littérale des
autres, car ils contiennent tous le même nombre de
lignes. Il faut donc maintenant les réunir, les
traduire en une seule langue, et chercher leur sens
le plus probable, le plus logique et le plus
explicite.
-est-ce en français, demanda le major, en anglais
ou en allemand que vous allez faire cette
traduction ?
-en français, répondit Glenarvan, puisque la
plupart

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des mots intéressants nous ont été conservés dans
cette langue.
-votre honneur a raison, dit John Mangles, et
d' ailleurs ce langage nous est familier.
-c' est entendu. Je vais écrire ce document en
réunissant ces restes de mots et ces lambeaux de
phrase, en respectant les intervalles qui les
séparent, en complétant ceux dont le sens ne peut
être douteux ; puis, nous comparerons et nous
jugerons. "
Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques
instants après, il présentait à ses amis un papier
sur lequel étaient tracées les lignes suivantes :
7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow
sombré... etc.

en ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine
que le Duncan embouquait le golfe de la Clyde,
et il demanda ses ordres.
" quelles sont les intentions de votre honneur ? Dit
John Mangles en s' adressant à lord Glenarvan.
-gagner Dumbarton au plus vite, John ; puis,
tandis que lady Helena retournera à Malcolm-Castle,
j' irai jusqu' à Londres soumettre ce document à
l' amirauté " .
John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le
matelot alla les transmettre au second.
" maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons
nos recherches. Nous sommes sur les traces d' une
grande catastrophe. La vie de quelques hommes dépend
de notre sagacité. Employons donc toute notre
intelligence à deviner le mot de cette énigme.

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-nous sommes prêts, mon cher Edward, répondit lady
Helena.
-tout d' abord, reprit Glenarvan, il faut
considérer trois choses bien distinctes dans ce
document : 1) les choses que l' on sait ; 2) celles
que l' on peut conjecturer ; 3) celles qu' on ne sait
pas. Que savons-nous ? Nous savons que le 7 juin
1862 un trois-mâts, le Britannia, de Glasgow,
a sombré ; que deux matelots et le capitaine ont jeté
ce document à la mer par 3711 de latitude, et qu' ils
demandent du secours.
-parfaitement, répliqua le major.
-que pouvons-nous conjecturer ? Reprit Glenarvan.
D' abord, que le naufrage a eu lieu dans les mers
australes, et tout de suite j' appellerai votre
attention sur le mot gonie. ne vient-il pas
de lui-même indiquer le nom du pays auquel il
appartient ?
-la Patagonie ! S' écria lady Helena.
-sans doute.
-mais la Patagonie est-elle traversée par le
trente-septième parallèle ? Demanda le major.
-cela est facile à vérifier, répondit John
Mangles en déployant une carte de l' Amérique
méridionale. C' est bien cela. La Patagonie est
effleurée par ce trente-septième parallèle. Il
coupe l' Araucanie, longe à travers les pampas le
nord des terres patagones, et va se perdre dans
l' Atlantique.
-bien. Continuons nos conjectures. Les deux
matelots et le capitaine abor... abordent quoi ?
contin... le continent ; vous entendez, un
continent et non pas une île. Que deviennent-ils ?
Vous avez là deux lettres providentielles Pr...
qui vous apprennent leur sort. Ces malheureux, en
effet, sont pris ou prisonniers. de qui ?
De cruels indiens. êtes-vous convaincus ? Est-ce
que les mots ne sautent pas d' eux-mêmes dans les
places vides ? Est-ce que ce document ne s' éclaircit
pas à vos yeux ? Est-ce que la lumière ne se fait pas
dans votre esprit ? "
Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux
respiraient

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une confiance absolue. Tout son feu se communiquait à
ses auditeurs. Comme lui, ils s' écrièrent : " c' est
évident ! C' est évident ! "
lord Edward, après un instant, reprit en ces termes :
" toutes ces hypothèses, mes amis, me semblent
extrêmement plausibles ; pour moi, la catastrophe a
eu lieu sur les côtes de la Patagonie. D' ailleurs,
je ferai demander à Glasgow quelle était la
destination du Britannia, et nous saurons s' il
a pu être entraîné dans ces parages.
-oh ! Nous n' avons pas besoin d' aller chercher si
loin, répondit John Mangles. J' ai ici la collection
de la mercantile and shipping gazette, qui nous
fournira des indications précises.
-voyons, voyons ! " dit lady Glenarvan.
John Mangles prit une liasse de journaux de l' année
1862 et se mit à la feuilleter rapidement. Ses
recherches ne furent pas longues, et bientôt il dit
avec un accent de satisfaction :
" 30 mai 1862. Pérou ! Le Callao ! En charge pour
Glasgow. Britannia, capitaine Grant.
-Grant ! S' écria lord Glenarvan, ce hardi
écossais qui a voulu fonder une nouvelle-écosse
dans les mers du Pacifique !
-oui, répondit John Mangles, celui-là même qui,
en 1861, s' est embarqué à Glasgow sur le
Britannia, et dont on n' a jamais eu de
nouvelles.
-plus de doute ! Plus de doute ! Dit Glenarvan.
C' est bien lui. Le Britannia a quitté le
Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours après
son départ, il s' est perdu sur les côtes de la
Patagonie. Voilà son histoire tout entière dans
ces restes de mots qui semblaient indéchiffrables.
Vous voyez, mes amis, que la part est belle des
choses que nous pouvions conjecturer. Quant à celles
que nous ne savons pas, elle se réduisent à une seule,
au degré de longitude qui nous manque.
-il nous est inutile, répondit John Mangles,
puisque

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le pays est connu, et avec la latitude seule, je me
chargerais d' aller droit au théâtre du naufrage.
-nous savons tout, alors ? Dit lady Glenarvan.
-tout, ma chère Helena, et ces blancs que la mer a
laissés entre les mots du document, je vais les
remplir sans peine, comme si j' écrivais sous la
dictée du capitaine Grant. "
aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il
rédigea sans hésiter la note suivante :
" le " 7 juin 1862, " le " trois-mâts Britannia,
" de " Glasgow, " a " sombré " sur les côtes de la
Patagonie dans l' hémisphère " austral. " se
dirigeant " à terre, deux matelots " et " le
capitaine " Grant vont tenter d' aborder le "
continent " où ils seront prisonniers de " cruels
indiens. " ils ont " jeté ce document " par degrés de "
longitude et 3711 de " latitude " . Portez-leur
secours " ou ils sont " perdus.

" bien ! Bien ! Mon cher Edward, dit lady Helena,
et si ces malheureux revoient leur patrie, c' est à
vous qu' ils devront ce bonheur.
-et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce
document est trop explicite, trop clair, trop
certain, pour que l' Angleterre hésite à venir au
secours de trois de ses enfants abandonnés sur une
côte déserte. Ce qu' elle a fait pour Franklin et
tant d' autres, elle le fera aujourd' hui pour les
naufragés du Britannia !
-mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans
doute une famille qui pleure leur perte. Peut-être
ce pauvre capitaine Grant a-t-il une femme, des
enfants...
-vous avez raison, ma chère lady, et je me charge de
leur apprendre que tout espoir n' est pas encore
perdu. Maintenant, mes amis, remontons sur la
dunette, car nous devons approcher du port. "
en effet, le Duncan avait forcé de vapeur ; il
longeait en ce moment les rivages de l' île de Bute,
et laissait Rothesay sur tribord, avec sa charmante
petite ville, couchée dans sa fertile vallée ; puis
il s' élança dans les passes rétrécies du golfe,
évolua devant Greenok, et, à six

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heures du soir, il mouillait au pied du rocher
basaltique de Dumbarton, couronné par le célèbre
château de Wallace, le héros écossais.
Là, une voiture attelée en poste attendait lady
Helena pour la reconduire à Malcolm-Castle avec
le major Mac Nabbs. Puis lord Glenarvan, après
avoir embrassé sa jeune femme, s' élança dans
l' express du railway de Glasgow.
Mais, avant de partir, il avait confié à un agent
plus rapide une note importance, et le télégraphe
électrique, quelques minutes après, apportait au
times et au morning-chronicle un avis
rédigé en ces termes :
" pour renseignements sur le sort du trois-mâts
" Britannia, de Glasgow, capitaine Grant,
" s' adresser à lord Glenarvan, Malcolm-Castle,
" Luss, comté de Dumbarton, écosse. "

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chapitre iii Malcolm-Castle
le château de Malcolm, l' un des plus poétiques des
Highlands, est situé auprès du village de Luss,
dont il domine le joli vallon. Les eaux limpides
du lac Lomond baignent le granit de ses murailles.
Depuis un temps immémorial il appartenait à la famille
Glenarvan, qui conserva dans le pays de Rob-Roy
et de Fergus Mac Gregor les usages hospitaliers
des vieux héros de Walter Scott. à l' époque où
s' accomplit la révolution sociale en écosse, grand
nombre de vassaux furent chassés, qui ne pouvaient
payer de gros fermages aux anciens chefs de clans.
Les uns moururent de faim ; ceux-ci se firent
pêcheurs ; d' autres émigrèrent. C' était un
désespoir général. Seuls entre tous, les Glenarvan
crurent que la fidélité liait les grands comme les
petits, et ils demeurèrent fidèles à leurs
tenanciers. Pas un ne quitta le toit qui l' avait
vu naître ; nul n' abandonna la terre où reposaient
ses ancêtres ; tous restèrent au clan de leurs
anciens seigneurs. Aussi, à cette époque même, dans
ce siècle de désaffection et de désunion, la
famille Glenarvan ne comptait que des écossais au
château de Malcolm comme à bord du Duncan ;
tous descendaient des vassaux de Mac Gregor, de
Mac Farlane, de Mac Nabbs, de Mac Naughtons,
c' est-à-dire qu' ils étaient enfants des comtés de
Stirling et de Dumbarton : braves gens, dévoués
corps et

p23

âme à leur maître, et dont quelques-uns parlaient
encore le gaélique de la vieille Calédonie.
Lord Glenarvan possédait une fortune immense ; il
l' employait à faire beaucoup de bien ; sa bonté
l' emportait encore sur sa générosité, car l' une
était infinie, si l' autre avait forcément des
bornes. Le seigneur de Luss, " le laird " de
Malcolm, représentait son comté à la chambre des
lords. Mais, avec ses idées jacobites, peu soucieux
de plaire à la maison de Hanovre, il était assez
mal vu des hommes d' état d' Angleterre, et surtout
par ce motif qu' il s' en tenait aux traditions de
ses aïeux et résistait énergiquement aux empiétements
politiques de " ceux du sud " .
Ce n' était pourtant pas un homme arriéré que lord
Edward Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince
intelligence ; mais, tout en tenant les portes de
son comté largement ouvertes au progrès, il restait
écossais dans l' âme, et c' était pour la gloire de
l' écosse qu' il allait lutter avec ses yachts de
course dans les " matches " du royal-thames-yacht-club.
Edward Glenarvan avait trente-deux ans ; sa taille
était grande, ses traits un peu sévères, son regard
d' une douceur infinie, sa personne toute empreinte
de la poésie highlandaise. On le savait brave à
l' excès, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du
xixe siècle, mais bon par-dessus toute chose,
meilleur que saint Martin lui-même, car il eût
donné son manteau tout entier aux pauvres gens des
hautes terres.
Lord Glenarvan était marié depuis trois mois à
peine ; il avait épousé miss Helena Tuffnel, la
fille du grand voyageur William Tuffnel, l' une des
nombreuses victimes de la science géographique et
de la passion des découvertes.
Miss Helena n' appartenait pas à une famille noble,
mais elle était écossaise, ce qui valait toutes les
noblesses aux yeux de lord Glenarvan ; de cette
jeune personne charmante, courageuse, dévouée, le
seigneur de Luss

p24

avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il la
rencontra vivant seule, orpheline, à peu près sans
fortune, dans la maison de son père, à Kilpatrick.
Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante
femme ; il l' épousa. Miss Helena avait vingt-deux
ans ; c' était une jeune personne blonde, aux yeux
bleus comme l' eau des lacs écossais par un beau
matin du printemps. Son amour pour son mari
l' emportait encore sur sa reconnaissance. Elle
l' aimait comme si elle eût été la riche héritière,
et lui l' orphelin abandonné. Quant à ses fermiers
et à ses serviteurs, ils étaient prêts à donner leur
vie pour celle qu' ils nommaient : notre bonne dame de
Luss.
Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux à
Malcolm-Castle, au milieu de cette nature superbe
et sauvage des highlands, se promenant sous les
sombres allées de marronniers et de sycomores, aux
bords du lac où retentissaient encore les pibrochs
du vieux temps, au fond de ces gorges incultes dans
lesquelles l' histoire de l' écosse est écrite en
ruines séculaires. Un jour ils s' égaraient dans les
bois de bouleaux ou de mélèzes, au milieu des vastes
champs de bruyères jaunies ; un autre jour, ils
gravissaient les sommets abrupts du Ben Lomond,
ou couraient à cheval à travers les glens
abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette
poétique contrée encore nommée " le pays de
Rob-Roy " , et tous ces sites célèbres, si
vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir, à
la nuit tombante, quand " la lanterne de Mac
Farlane " s' allumait à l' horizon, ils allaient errer
le long des bartazennes, vieille galerie circulaire
qui faisait un collier de créneaux au château de
Malcolm, et là, pensifs, oubliés et comme seuls au
monde, assis sur quelque pierre détachée, au milieu
du silence de la nature, sous les pâles rayons de
la lune, tandis que la nuit se faisait peu à peu au
sommet des montagnes assombries, ils demeuraient
ensevelis

p25

dans cette limpide extase et ce ravissement intime
dont les coeurs aimants ont seuls le secret sur la
terre.
Ainsi se passèrent les premiers mois de leur
mariage. Mais lord Glenarvan n' oubliait pas que sa
femme était fille d' un grand voyageur ! Il se dit
que lady Helena devait avoir dans le coeur toutes
les aspirations de son père, et il ne se trompait
pas. Le Duncan fut construit ; il était
destiné à transporter lord et lady Glenarvan vers
les plus beaux pays du monde, sur les flots de la
Méditerranée, et jusqu' aux îles de l' archipel. Que
l' on juge de la joie de lady Helena quand son mari
mit le Duncan à ses ordres ! En effet, est-il
un plus grand bonheur que de promener son amour vers
ces contrées charmantes de la Grèce, et de voir se
lever la lune de miel sur les rivages enchantés de
l' orient ?
Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres.
Il s' agissait du salut de malheureux naufragés ; aussi,
de cette absence momentanée, lady Helena se
montra-t-elle plus impatiente que triste ; le
lendemain, une dépêche de son mari lui fit espérer
un prompt retour ; le soir, une lettre demanda une
prolongation ; les propositions de lord Glenarvan
éprouvaient quelques difficultés ; le surlendemain,
nouvelle lettre, dans laquelle lord Glenarvan ne
cachait pas son mécontentement à l' égard de
l' amirauté.
Ce jour-là, lady Helena commença à être inquiète.
Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre,
quand l' intendant du château, Mr Halbert, vint lui
demander si elle voulait recevoir une jeune fille et
un jeune garçon qui désiraient parler à lord
Glenarvan.
" des gens du pays ? Dit lady Helena.
-non, madame, répondit l' intendant, car je ne les
connais pas. Ils viennent d' arriver par le chemin
de fer de Balloch, et de Balloch à Luss, ils
ont fait la route à pied.
-priez-les de monter, Halbert, " dit lady
Glenarvan.
L' intendant sortit. Quelques instants après, la
jeune

p26

fille et le jeune garçon furent introduits dans la
chambre de lady Helena. C' étaient une soeur et un
frère. à leur ressemblance on ne pouvait en douter.
La soeur avait seize ans. Sa jolie figure un peu
fatiguée, ses yeux qui avaient dû pleurer souvent,
sa physionomie résignée, mais courageuse, sa mise
pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur. Elle
tenait par la main un garçon de douze ans à l' air
décidé, et qui semblait prendre sa soeur sous sa
protection. Vraiment ! Quiconque eût manqué à la
jeune fille aurait eu affaire à ce petit
bonhomme ! La soeur demeura un peu interdite en se
trouvant devant lady Helena. Celle-ci se hâta de
prendre la parole.
" vous désirez me parler ? Dit-elle en encourageant
la jeune fille du regard.
-non, répondit le jeune garçon d' un ton déterminé,
pas à vous, mais à lord Glenarvan lui-même.
-excusez-le, madame, dit alors la soeur en
regardant son frère.
-lord Glenarvan n' est pas au château, reprit lady
Helena ; mais je suis sa femme, et si je puis le
remplacer auprès de vous...
-vous êtes lady Glenarvan ? Dit la jeune fille.
-oui, miss.
-la femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle,
qui a publié dans le times une note relative au
naufrage du Britannia ?
-oui ! Oui ! Répondit lady Helena avec
empressement, et vous ? ...
-je suis miss Grant, madame, et voici mon frère.
-miss Grant ! Miss Grant ! S' écria lady Helena
en attirant la jeune fille près d' elle, en lui
prenant les mains, en baisant les bonnes joues du
petit bonhomme.
-madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du
naufrage de mon père ? Est-il vivant ? Le
reverrons-nous jamais ? Parlez, je vous en supplie !
-ma chère enfant, dit lady Helena, Dieu me garde
de vous répondre légèrement dans une semblable
circonstance ;

p27

je ne voudrais pas vous donner une espérance
illusoire...
-parlez, madame, parlez ! Je suis forte contre la
douleur, et je puis tout entendre.
-ma chère enfant, répondit lady Helena, l' espoir
est bien faible ; mais, avec l' aide de Dieu qui
peut tout, il est possible que vous revoyiez un
jour votre père.
-mon Dieu ! Mon Dieu ! " s' écria miss Grant,
qui ne put contenir ses larmes, tandis que Robert
couvrait de baisers les mains de lady Glenarvan.
Lorsque le premier accès de cette joie douloureuse
fut passé, la jeune fille se laissa aller à faire
des questions sans nombre ; lady Helena lui
raconta l' histoire du document, comment le
Britannia s' était perdu sur les côtes de
la Patagonie ; de quelle manière, après le
naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls
survivants, devaient avoir gagné le continent ;
enfin, comment ils imploraient le secours du monde
entier dans ce document écrit en trois langues et
abandonné aux caprices de l' océan.
Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux
lady Helena ; sa vie était suspendue à ses lèvres ;
son imagination d' enfant lui retraçait les scènes
terribles dont son père avait dû être la victime ;
il le voyait sur le pont du Britannia ; il le
suivait au sein des flots ; il s' accrochait avec
lui aux rochers de la côte ; il se traînait
haletant sur le sable et hors de la portée des
vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des
paroles s' échappèrent de sa bouche.
" oh ! Papa ! Mon pauvre papa ! " s' écria-t-il en se
pressant contre sa soeur.
Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les
mains, et ne prononça pas une seule parole, jusqu' au
moment où, le récit terminé, elle dit : " oh ! Madame !
Le document ! Le document !
-je ne l' ai plus, ma chère enfant, répondit lady
Helena.
-vous ne l' avez plus ?

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-non ; dans l' intérêt même de votre père, il a dû
être porté à Londres par lord Glenarvan ; mais je
vous ai dit tout ce qu' il contenait mot pour mot,
et comment nous sommes parvenus à en retrouver le
sens exact ; parmi ces lambeaux de phrases presque
effacés, les flots ont respecté quelques chiffres ;
malheureusement, la longitude...
-on s' en passera ! S' écria le jeune garçon.
-oui, Monsieur Robert, répondit Helena en
souriant à le voir si déterminé. Ainsi, vous le
voyez, miss Grant, les moindres détails de ce
document vous sont connus comme à moi.
-oui, madame, répondit la jeune fille, mais
j' aurais voulu voir l' écriture de mon père.
-eh bien, demain, demain peut-être, lord
Glenarvan sera de retour. Mon mari, muni de ce
document incontestable, a voulu le soumettre aux
commissaires de l' amirauté, afin de provoquer
l' envoi immédiat d' un navire à la recherche du
capitaine Grant.
-est-il possible, madame ! S' écria la jeune fille ;
vous avez fait cela pour nous ?
-oui, ma chère miss, et j' attends lord Glenarvan
d' un instant à l' autre.
-madame, dit la jeune fille avec un profond accent
de reconnaissance et une religieuse ardeur, lord
Glenarvan et vous, soyez bénis du ciel !
-chère enfant, répondit lady Helena, nous ne
méritons aucun remercîment ; toute autre personne à
notre place eût fait ce que nous avons fait. Puissent
se réaliser les espérances que je vous ai laissé
concevoir ! Jusqu' au retour de lord Glenarvan,
vous demeurez au château...
-madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas
abuser de la sympathie que vous témoignez à des
étrangers.
-étrangers ! Chère enfant ; ni votre frère ni
vous, vous n' êtes des étrangers dans cette maison,
et je veux qu' à son arrivée lord Glenarvan apprenne
aux enfants

p29

du capitaine Grant ce que l' on va tenter pour
sauver leur père. "
il n' y avait pas à refuser une offre faite avec
tant de coeur. Il fut donc convenu que miss Grant
et son frère attendraient à Malcolm-Castle le
retour de lord Glenarvan.

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chapitre iv une proposition de lady Glenarvan
pendant cette conversation, lady Helena n' avait
point parlé des craintes exprimées dans les lettres
de lord Glenarvan sur l' accueil fait à sa demande
par les commissaires de l' amirauté. Pas un mot non
plus ne fut dit touchant la captivité probable du
capitaine Grant chez les indiens de l' Amérique
méridionale. à quoi bon attrister ces pauvres enfants
sur la situation de leur père et diminuer
l' espérance qu' ils venaient de concevoir ? Cela ne
changeait rien aux choses. Lady Helena s' était donc
tue à cet égard, et, après avoir satisfait à toutes
les questions de miss Grant, elle l' interrogea à
son tour sur sa vie, sur sa situation dans ce monde
où elle semblait être la seule protectrice de son
frère.
Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut
encore la sympathie de lady Glenarvan pour la jeune
fille.
Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls
enfants du capitaine. Harry Grant avait perdu sa
femme à la naissance de Robert, et pendant ses
voyages au long cours, il laissait ses enfants aux
soins d' une bonne et vieille cousine. C' était un
hardi marin que le capitaine Grant, un homme sachant
bien son métier, bon navigateur et bon négociant
tout à la fois, réunissant ainsi une double aptitude
précieuse aux skippers de la marine marchande. Il
habitait la ville de Dundee, dans le comté de
Perth, en écosse. Le capitaine Grant était donc
un enfant du pays.

p31

Son père, un ministre de Sainte-Katrine Church,
lui avait donné une éducation complète, pensant que
cela ne peut jamais nuire à personne, pas même à un
capitaine au long cours.
Pendant ses premiers voyages d' outre-mer, comme
second d' abord, et enfin en qualité de skipper, ses
affaires réussirent, et quelques années après la
naissance de Robert Harry, il se trouvait
possesseur d' une certaine fortune.
C' est alors qu' une grande idée lui vint à l' esprit,
qui rendit son nom populaire en écosse. Comme les
Glenarvan, et quelques grandes familles des
Lowlands, il était séparé de coeur, sinon de fait,
de l' envahissante Angleterre. Les intérêts de son
pays ne pouvaient être à ses yeux ceux des
anglo-saxons, et pour leur donner un développement
personnel il résolut de fonder une vaste colonie
écossaise dans un des continents de l' Océanie.
Rêvait-il pour l' avenir cette indépendance dont
les états-Unis avaient donné l' exemple, cette
indépendance que les Indes et l' Australie ne
peuvent manquer de conquérir un jour ? Peut-être.
Peut-être aussi laissa-t-il percer ses secrètes
espérances. On comprend donc que le gouvernement
refusât de prêter la main à son projet de
colonisation ; il créa même au capitaine Grant des
difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué
leur homme. Mais Harry ne se laissa pas abattre ;
il fit appel au patriotisme de ses compatriotes,
mit sa fortune au service de sa cause, construisit
un navire, et, secondé par un équipage

p32

d' élite, après avoir confié ses enfants aux soins de
sa vieille cousine, il partit pour explorer les
grandes îles du Pacifique. C' était en l' année 1861.
Pendant un an, jusqu' en mai 1862, on eut de ses
nouvelles ; mais, depuis son départ du Callao, au
mois de juin, personne n' entendit plus parler du
Britannia, et la gazette maritime devint
muette sur le sort du capitaine.
Ce fut dans ces circonstances-là que mourut la
vieille cousine d' Harry Grant, et les deux enfants
restèrent seuls au monde.
Mary Grant avait alors quatorze ans ; son âme
vaillante ne recula pas devant la situation qui lui
était faite, et elle se dévoua tout entière à son
frère encore enfant. Il fallait l' élever, l' instruire.
à force d' économies, de prudence et de sagacité,
travaillant nuit et jour, se donnant toute à lui, se
refusant tout à elle, la soeur suffit à l' éducation
du frère, et remplit courageusement ses devoirs
maternels. Les deux enfants vivaient donc à
Dundee dans cette situation touchante d' une misère
noblement acceptée, mais vaillamment combattue.
Mary ne songeait qu' à son frère, et rêvait pour
lui quelque heureux avenir. Pour elle, hélas ! Le
Britannia était à jamais perdu, et son père
mort, bien mort. Il faut donc renoncer à peindre
son émotion, quand la note du times, que le
hasard jeta sous ses yeux, la tira subitement de
son désespoir.
Il n' y avait pas à hésiter ; son parti fut pris
immédiatement. Dût-elle apprendre que le corps du
capitaine Grant avait été retrouvé sur une côte
déserte, au fond d' un navire désemparé, cela valait
mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle
de l' inconnu.
Elle dit tout à son frère ; le jour même, ces deux
enfants prirent le chemin de fer de Perth, et le
soir ils arrivèrent à Malcolm-Castle, où Mary,
après tant d' angoisses, se reprit à espérer.
Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant
raconta à lady Glenarvan, d' une façon simple, et
sans

p33

songer qu' en tout ceci, pendant ces longues années
d' épreuves, elle s' était conduite en fille héroïque ;
mais lady Helena y songea pour elle, et à plusieurs
reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses
bras les deux enfants du capitaine Grant.
Quant à Robert, il semblait qu' il entendît cette
histoire pour la première fois, il ouvrait de grands
yeux en écoutant sa soeur ; il comprenait tout ce
qu' elle avait fait, tout ce qu' elle avait souffert,
et enfin, l' entourant de ses bras :
" ah ! Maman ! Ma chère maman ! " s' écria-t-il, sans
pouvoir retenir ce cri parti du plus profond de son
coeur.
Pendant cette conversation, la nuit était tout à
fait venue. Lady Helena, tenant compte de la
fatigue des deux enfants, ne voulut pas prolonger
plus longtemps cet entretien. Mary Grant et
Robert furent conduits dans leurs chambres, et
s' endormirent en rêvant à un meilleur avenir. Après
leur départ, lady Helena fit demander le major, et
lui apprit tous les incidents de cette soirée.
" une brave jeune fille que cette Mary Grant ! Dit
Mac Nabbs, lorsqu' il eut entendu le récit de sa
cousine.
-fasse le ciel que mon mari réussisse dans son
entreprise ! Répondit lady Helena, car la situation
de ces deux enfants deviendrait affreuse.
-il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de
l' amirauté auraient un coeur plus dur que la pierre
de Portland. "
malgré cette assurance du major, lady Helena passa
la nuit dans les craintes les plus vives et ne put
prendre un moment de repos.
Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès
l' aube, se promenaient dans la grande cour du
château, quand un bruit de voiture se fit entendre.
Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute
la vitesse de ses chevaux. Presque aussitôt lady
Helena, accompagnée du

p34

major, parut dans la cour, et vola au-devant de son
mari. Celui-ci semblait triste, désappointé, furieux.
Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.
" eh bien, Edward, Edward ? S' écria lady Helena.
-eh bien, ma chère Helena, répondit lord
Glenarvan, ces gens-là n' ont pas de coeur !
-ils ont refusé ? ...
-oui ! Ils m' ont refusé un navire ! Ils ont parlé
des millions vainement dépensés à la recherche de
Franklin ! Ils ont déclaré le document obscur,
inintelligible ! Ils ont dit que l' abandon de ces
malheureux remontait à deux ans déjà, et qu' il y
avait peu de chance de les retrouver ! Ils ont
soutenu que, prisonniers des indiens, ils avaient
dû être entraînés dans l' intérieur des terres, qu' on
ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour
retrouver trois hommes, -trois écossais ! -que
cette recherche serait vaine et périlleuse, qu' elle
coûterait plus de victimes qu' elle n' en sauverait.
Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises raisons
de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des
projets du capitaine, et le malheureux Grant est à
jamais perdu !
-mon père ! Mon pauvre père ! S' écria Mary
Grant en se précipitant aux genoux de lord
Glenarvan.
-votre père ! Quoi, miss... dit celui-ci, surpris de
voir cette jeune fille à ses pieds.
-oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit
lady Helena, les deux enfants du capitaine Grant,
que l' amirauté vient de condamner à rester
orphelins !
-ah ! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la
jeune fille, si j' avais su votre présence... "
il n' en dit pas davantage ! Un silence pénible,
entrecoupé de sanglots, régnait dans la cour.
Personne n' élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni
lady Helena, ni le major, ni les serviteurs du
château, rangés silencieusement autour de leurs
maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais
protestaient contre la conduite du gouvernement
anglais.

p35

Après quelques instants, le major prit la parole,
et, s' adressant à lord Glenarvan, il lui dit :
" ainsi, vous n' avez plus aucun espoir ?
-aucun.
-eh bien, s' écria le jeune Robert, moi j' irai
trouver ces gens-là, et nous verrons... "
Robert n' acheva pas sa menace, car sa soeur
l' arrêta ; mais son poing fermé indiquait des
intentions peu pacifiques.
" non, Robert, dit Mary Grant, non ! Remercions
ces braves seigneurs de ce qu' ils ont fait pour
nous ; gardons-leur une reconnaissance éternelle,
et partons tous les deux.
-Mary ! S' écria lady Helena.
-miss, où voulez-vous aller ? Dit lord Glenarvan.
-je vais aller me jeter aux pieds de la reine,
répondit la jeune fille, et nous verrons si elle
sera sourde aux prières de deux enfants qui demandent
la vie de leur père. "
lord Glenarvan secoua la tête, non qu' il doutât du
coeur de sa gracieuse majesté, mais il savait que
Mary Grant ne pourrait parvenir jusqu' à elle.
Les suppliants arrivent trop rarement aux marches
d' un trône, et il semble que l' on ait écrit sur la
porte des palais royaux ce que les anglais mettent
sur la roue des gouvernails de leurs navires :
passengers are requested not to speak to the man
at the wheel.

lady Helena avait compris la pensée de son mari ;
elle savait que la jeune fille allait tenter une
inutile démarche ; elle voyait ces deux enfants
menant désormais une existence désespérée. Ce fut
alors qu' elle eut une idée grande et généreuse.
" Mary Grant, s' écria-t-elle, attendez, mon
enfant, et écoutez ce que je vais dire. "

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la jeune fille tenait son frère par la main et se
disposait à partir. Elle s' arrêta.
Alors lady Helena, l' oeil humide, mais la voix
ferme et les traits animés, s' avança vers son mari.
" Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et
en la jetant à la mer, le capitaine Grant l' avait
confiée aux soins de Dieu lui-même. Dieu nous l' a
remise, à nous ! Sans doute, Dieu a voulu nous
charger du salut de ces malheureux.
-que voulez-vous dire, Helena ? " demanda lord
Glenarvan.
Un silence profond régnait dans toute l' assemblée.
" je veux dire, reprit lady Helena, qu' on doit
s' estimer heureux de commencer la vie du mariage par
une bonne action. Eh bien, vous, mon cher Edward,
pour me plaire, vous avez projeté un voyage de
plaisir ! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus
utile, que de sauver des infortunés que leur pays
abandonne ?
-Helena ! S' écria lord Glenarvan.
-oui, vous me comprenez, Edward ! Le Duncan
est un brave et bon navire ! Il peut affronter les
mers du sud ! Il peut faire le tour du monde, et
il le fera, s' il le faut ! Partons, Edward ! Allons
à la recherche du capitaine Grant ! "
à ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu
les bras à sa jeune femme ; il souriait, il la
pressait sur son coeur, tandis que Mary et Robert
lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène
touchante, les serviteurs du château, émus et
enthousiasmés, laissaient échapper de leur coeur ce
cri de reconnaissance :
" hurrah pour la dame de Luss ! Hurrah ! Trois fois
hurrah pour lord et lady Glenarvan ! "

p37

chapitre v le départ du " Duncan "
il a été dit que lady Helena avait une âme forte et
généreuse. Ce qu' elle venait de faire en était une
preuve indiscutable. Lord Glenarvan fut à bon droit
fier de cette noble femme, capable de le comprendre
et de le suivre. Cette idée de voler au secours du
capitaine Grant s' était déjà emparée de lui, quand,
à Londres, il vit sa demande repoussée ; s' il
n' avait pas devancé lady Helena, c' est qu' il ne
pouvait se faire à la pensée de se séparer d' elle.
Mais puisque lady Helena demandait à partir
elle-même, toute hésitation cessait. Les serviteurs
du château avaient salué de leurs cris cette
proposition ; il s' agissait de sauver des frères,
des écossais comme eux, et lord Glenarvan s' unit
cordialement aux hurrahs qui acclamaient la dame
de Luss.
Le départ résolu, il n' y avait pas une heure à
perdre. Le jour même, lord Glenarvan expédia à
John Mangles l' ordre d' amener le Duncan à
Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans
les mers du sud qui pouvait devenir un voyage de
circumnavigation. D' ailleurs, en formulant sa
proposition, lady Helena n' avait pas trop préjugé
des qualités du Duncan ; construit dans des
conditions remarquables de solidité et de vitesse,
il pouvait impunément tenter un voyage au long
cours.
C' était un yacht à vapeur du plus bel échantillon ;
il jaugeait deux cent dix tonneaux, et les premiers
navires qui abordèrent au nouveau monde, ceux de
Colomb, de

p38

Vespuce, de Pinçon, de Magellan, étaient de
dimensions bien inférieures.
Le Duncan avait deux mâts : un mât de misaine
avec misaine, goélette-misaine, petit hunier et
petit perroquet, un grand mât portant brigantine
et flèche ; de plus, une trinquette, un grand foc,
un petit foc et des voiles d' étai. Sa voilure était
suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un
simple clipper ; mais, avant tout, il comptait sur
la puissance mécanique renfermée dans ses flancs.
Sa machine, d' une force effective de cent soixante
chevaux, et construite d' après un nouveau système,
possédait des appareils de surchauffe qui donnaient
une tension plus grande à sa vapeur ; elle était à
haute pression et mettait en mouvement une hélice
double. Le Duncan à toute vapeur pouvait
acquérir une vitesse supérieure à toutes les
vitesses obtenues jusqu' à ce jour. En effet,
pendant ses essais dans le golfe de la Clyde, il
avait fait, d' après le patent-log, jusqu' à dix-sept
milles à l' heure. Donc, tel il était, tel il pouvait
partir et faire le tour du monde. John Mangles
n' eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs.
Son premier soin fut d' abord d' agrandir ses soutes,
afin d' emporter la plus grande quantité possible de
charbon, car il est difficile de renouveler en route
les approvisionnements de combustible. Même
précaution fut prise pour les cambuses, et John
Mangles fit si bien qu' il emmagasina pour deux ans
de vivres ; l' argent ne lui manquait pas, et il en
eut même assez pour acheter un canon à pivot qui fut
établi sur le gaillard d' avant du

p39

yacht ; on ne savait pas ce qui arriverait, et il
est toujours bon de pouvoir lancer un boulet de
huit à une distance de quatre milles.
John Mangles, il faut le dire, s' y entendait ;
bien qu' il ne commandât qu' un yacht de plaisance,
il comptait parmi les meilleurs skippers de
Glasgow ; il avait trente ans, les traits un peu
rudes, mais indiquant le courage et la bonté.
C' était un enfant du château, que la famille
Glenarvan éleva et dont elle fit un excellent
marin. John Mangles donna souvent des preuves
d' habileté, d' énergie et de sang-froid dans
quelques-uns de ses voyages au long cours. Lorsque
lord Glenarvan lui offrit le commandement du
Duncan, il l' accepta de grand coeur, car il
aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle,
et cherchait, sans l' avoir rencontrée jusqu' alors,
l' occasion de se dévouer pour lui.
Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne
de toute confiance ; vingt-cinq hommes, en
comprenant le capitaine et le second composaient
l' équipage du Duncan ; tous appartenaient au
comté de Dumbarton ; tous, matelots éprouvés,
étaient fils des tenanciers de la famille et
formaient à bord un clan véritable de braves gens
auxquels ne manquait même pas le piper-bag
traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe
de bons sujets, heureux de leur métier, dévoués,
courageux, habiles dans le maniement des armes comme
à la manoeuvre

p40

d' un navire, et capables de le suivre dans les plus
hasardeuses expéditions. Quand l' équipage du
Duncan apprit où on le conduisait, il ne put
contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers
de Dumbarton se réveillèrent à ses enthousiastes
hurrahs.
John Mangles, tout en s' occupant d' arrimer et
d' approvisionner son navire, n' oublia pas
d' aménager les appartements de lord et de lady
Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut
préparer également les cabines des enfants du
capitaine Grant, car lady Helena n' avait pu
refuser à Mary la permission de la suivre à
bord du Duncan.
quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale
du yacht plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû
faire le métier de mousse, comme Nelson et
Franklin, il se serait embarqué sur le Duncan.
le moyen de résister à un pareil petit bonhomme !
On n' essaya pas. Il fallut même consentir " à lui
refuser " la qualité de passager, car, mousse, novice
ou matelot, il voulait servir. John Mangles fut
chargé de lui apprendre le métier de marin.
" bon, dit Robert, et qu' il ne m' épargne pas les
coups de martinet, si je ne marche pas droit !
-sois tranquille, mon garçon " , répondit Glenarvan
d' un air sérieux, et sans ajouter que l' usage du
chat à neuf queues était défendu, et, d' ailleurs,
parfaitement inutile à bord du Duncan.
pour compléter le rôle des passagers, il suffira de
nommer le major Mac Nabbs. Le major était un
homme âgé de cinquante ans, d' une figure calme et
régulière, qui allait où on lui disait d' aller,
une excellente et parfaite nature, modeste,
silencieux, paisible et doux ; toujours d' accord
sur n' importe quoi, avec n' importe qui, il ne
discutait rien, il ne se disputait pas, il ne
s' emportait point ; il montait du même pas l' escalier
de sa chambre à coucher ou le talus d' une courtine
battue en brèche,

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ne s' émouvant de rien au monde, ne se dérangeant
jamais, pas même pour un boulet de canon, et sans
doute il mourra sans avoir trouvé l' occasion de se
mettre en colère. Cet homme possédait au suprême
degré non seulement le vulgaire courage des champs
de bataille, cette bravoure physique uniquement due
à l' énergie musculaire, mais mieux encore, le
courage moral, c' est-à-dire la fermeté de l' âme.
S' il avait un défaut, c' était d' être absolument
écossais de la tête aux pieds, un calédonien pur
sang, un observateur entêté des vieilles coutumes
de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir
l' Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au
42 e régiment des Highland-Black-Watch, garde noire,
dont les compagnies étaient formées uniquement de
gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa qualité
de cousin des Glenarvan, demeurait au château de
Malcolm, et en sa qualité de major il trouva tout
naturel de prendre passage sur le Duncan.
tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par
des circonstances imprévues à accomplir un des plus
surprenants voyages des temps modernes. Depuis son
arrivée au steamboat-quay de Glasgow, il avait
monopolisé à son profit la curiosité publique ; une
foule considérable venait chaque jour le visiter ;
on ne s' intéressait qu' à lui, on ne parlait que de
lui, au grand déplaisir des autres capitaines du
port, entre autres du capitaine Burton, commandant
le Scotia, un magnifique steamer amarré auprès
du Duncan, et en partance pour Calcutta.
Le Scotia, vu sa taille, avait le droit de
considérer le Duncan comme un simple fly-boat.
Cependant tout

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l' intérêt se concentrait sur le yacht de lord
Glenarvan, et s' accroissait de jour en jour.
En effet, le moment du départ approchait, John
Mangles s' était montré habile et expéditif. Un
mois après ses essais dans le golfe de la Clyde,
le Duncan, arrimé, approvisionné, aménagé,
pouvait prendre la mer. Le départ fut fixé au
25 août, ce qui permettait au yacht d' arriver vers
le commencement du printemps des latitudes australes.
Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu,
n' avait pas été sans recevoir quelques observations
sur les fatigues et les dangers du voyage ; mais il
n' en tint aucun compte, et il se disposa à quitter
Malcolm-Castle. D' ailleurs, beaucoup le blâmaient
qui l' admiraient sincèrement. Puis, l' opinion publique
se déclara franchement pour le lord écossais, et
tous les journaux, à l' exception des " organes du
gouvernement " , blâmèrent unanimement la conduite des
commissaires de l' amirauté dans cette affaire. Au
surplus, lord Glenarvan fut insensible au blâme
comme à l' éloge : il faisait son devoir, et se souciait
peu du reste.
Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac
Nabbs, Mary et Robert Grant, Mr Olbinett, le
steward du yacht, et sa femme Mrs Olbinett, attachée
au service de lady Glenarvan, quittèrent
Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants
adieux des serviteurs de la famille. Quelques heures
plus tard, ils étaient installés à bord. La population
de Glasgow accueillit avec une sympathique
admiration lady Helena, la jeune et courageuse
femme qui renonçait aux tranquilles plaisirs d' une
vie opulente et volait au secours des naufragés.
Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme
occupaient dans la dunette tout l' arrière du
Duncan ; ils se composaient de deux chambres à
coucher, d' un salon et de deux cabinets de toilette ;
puis il y avait un carré commun, entouré de six
cabines, dont cinq étaient occupées par Mary et
Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett,

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et le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John
Mangles et de Tom Austin, elles se trouvaient
situées en retour et s' ouvraient sur le tillac.
L' équipage était logé dans l' entrepont, et fort à
son aise, car le yacht n' emportait d' autre cargaison
que son charbon, ses vivres et des armes. La place
n' avait donc pas manqué à John Mangles pour les
aménagements intérieurs, et il en avait habilement
profité.
Le Duncan devait partir dans la nuit du 24 au
25 août, à la marée descendante de trois heures du
matin. Mais, auparavant, la population de Glasgow
fut témoin d' une cérémonie touchante. à huit heures
du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l' équipage
entier, depuis les chauffeurs jusqu' au capitaine,
tous ceux qui devaient prendre part à ce voyage de
dévouement, abandonnèrent le yacht et se rendirent
à saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.
Cette antique église restée intacte au milieu des
ruines causées par la réforme et si merveilleusement
décrite par Walter Scott, reçut sous ses voûtes
massives les passagers et les marins du Duncan.
une foule immense les accompagnait. Là, dans la
grande nef, pleine de tombes comme un cimetière, le
révérend Morton implora les bénédictions du ciel et
mit l' expédition sous la garde de la providence. Il
y eut un moment où la voix de Mary Grant s' éleva
dans la vieille église. La jeune fille priait pour
ses bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces
larmes de la reconnaissance. Puis, l' assemblée se
retira sous l' empire d' une émotion profonde. à onze
heures, chacun était rentré à bord. John Mangles
et l' équipage s' occupaient des derniers préparatifs.
à minuit, les feux furent allumés ; le capitaine
donna l' ordre de les pousser activement, et bientôt
des torrents de fumée noire se mêlèrent aux brumes de
la nuit. Les voiles du Duncan avaient été
soigneusement renfermées dans l' étui de toile qui
servait à les garantir des souillures du charbon, car
le vent soufflait du sud-ouest et ne pouvait
favoriser la marche du navire.

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à deux heures, le Duncan commença à frémir
sous la trépidation de ses chaudières ; le manomètre
marqua une pression de quatre atmosphères ; la vapeur
réchauffée siffla par les soupapes ; la marée était
étale ; le jour permettait déjà de reconnaître les
passes de la Clyde entre les balises et les
biggings dont les fanaux s' effaçaient peu à peu
devant l' aube naissante. Il n' y avait plus qu' à
partir.
John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui
monta aussitôt sur le pont.
Bientôt le jusant se fit sentir ; le Duncan
lança dans les airs de vigoureux coups de sifflet,
largua ses amarres, et se dégagea des navires
environnants ; l' hélice fut mise en mouvement et
poussa le yacht dans le chenal de la rivière.
John n' avait pas pris de pilote ; il connaissait
admirablement les passes de la Clyde, et nul
pratique n' eût mieux manoeuvré à son bord. Le yacht
évoluait sur un signe de lui : de la main droite il
commandait à la machine ; de la main gauche, au
gouvernail, silencieusement et sûrement. Bientôt les
dernières usines firent place aux villas élevées çà
et là sur les collines riveraines, et les bruits de la
ville s' éteignirent dans l' éloignement.
Une heure après le Duncan rasa les rochers de
Dumbarton ; deux heures plus tard, il était dans le
golfe de la Clyde ; à six heures du matin, il
doublait le mull de Cantyre, sortait du canal du
nord, et voguait en plein océan.

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chapitre vi le passager de la cabine numéro six
pendant cette première journée de navigation, la mer
fut assez houleuse, et le vent fraîchit vers le
soir ; le Duncan était fort secoué ; aussi les
dames ne parurent-elles pas sur la dunette ; elles
restèrent couchées dans leurs cabines, et firent
bien.
Mais le lendemain le vent tourna d' un point ; le
capitaine John établit la misaine, la brigantine
et le petit hunier ; le Duncan, mieux appuyé
sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de
roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant
purent dès l' aube rejoindre sur le pont lord
Glenarvan, le major et le capitaine. Le lever du
soleil fut magnifique. L' astre du jour, semblable à
un disque de métal doré par les procédés Ruolz,
sortait de l' océan comme d' un immense bain voltaïque.
Le Duncan glissait au milieu d' une irradiation
splendide, et l' on eût vraiment dit que ses voiles se
tendaient sous l' effort des rayons du soleil.
Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse
contemplation à cette apparition de l' astre radieux.
" quel admirable spectacle ! Dit enfin lady Helena.
Voilà le début d' une belle journée. Puisse le vent
ne point se montrer contraire et favoriser la marche
du Duncan.
-il serait impossible d' en désirer un meilleur, ma
chère Helena, répondit lord Glenarvan, et nous
n' avons pas à nous plaindre de ce commencement de
voyage.

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-la traversée sera-t-elle longue, mon cher
Edward ?
-c' est au capitaine John de nous répondre, dit
Glenarvan. Marchons-nous bien ? êtes-vous satisfait
de votre navire, John ?
-très satisfait, votre honneur, répliqua John ;
c' est un merveilleux bâtiment, et un marin aime à le
sentir sous ses pieds. Jamais coque et machine ne
furent mieux en rapport ; aussi, vous voyez comme
le sillage du yacht est plat, et combien il se
dérobe aisément à la vague. Nous marchons à raison
de dix-sept milles à l' heure. Si cette rapidité se
soutient, nous couperons la ligne dans dix jours, et
avant cinq semaines nous aurons doublé le cap Horn.
-vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant
cinq semaines !
-oui, madame, répondit la jeune fille, j' entends, et
mon coeur a battu bien fort aux paroles du capitaine.
-et cette navigation, miss Mary, demanda lord
Glenarvan, comment la supportez-vous ?
-assez bien, mylord, et sans éprouver trop de
désagréments. D' ailleurs, je m' y ferai vite.
-et notre jeune Robert ?
-oh ! Robert, répondit John Mangles, quand il
n' est pas fourré dans la machine, il est juché à la
pomme des mâts. Je vous le donne pour un garçon qui
se moque du mal de mer. Et tenez ! Le voyez-vous ? "
sur un geste du capitaine, tous les regards se
portèrent vers le mât de misaine, et chacun put
apercevoir Robert suspendu aux balancines du petit
perroquet à cent pieds en l' air. Mary ne put
retenir un mouvement.
" oh ! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je
réponds de lui, et je vous promets de présenter
avant peu un fameux luron au capitaine Grant, car
nous le retrouverons, ce digne capitaine !
-le ciel vous entende, Monsieur John, répondit
la jeune fille.
-ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a
dans

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tout ceci quelque chose de providentiel qui doit
nous donner bon espoir. Nous n' allons pas, on nous
mène. Nous ne cherchons pas, on nous conduit. Et
puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service
d' une si belle cause. Non seulement nous réussirons
dans notre entreprise, mais elle s' accomplira sans
difficultés. J' ai promis à lady Helena un voyage
d' agrément, et je me trompe fort, ou je tiendrai ma
parole.
-Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur
des hommes.
-non point, mais j' ai le meilleur des équipages sur
le meilleur des navires. Est-ce que vous ne
l' admirez pas notre Duncan, miss Mary ?
-au contraire, mylord, répondit la jeune fille, je
l' admire et en véritable connaisseuse.
-ah ! Vraiment !
-j' ai joué tout enfant sur les navires de mon père ;
il aurait dû faire de moi un marin, et s' il le
fallait, je ne serais peut-être pas embarrassée de
prendre un ris ou de tresser une garcette.
-eh ! Miss, que dites-vous là ? S' écria John
Mangles.
-si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan,
vous allez vous faire un grand ami du capitaine
John, car il ne conçoit rien au monde qui vaille
l' état de marin ! Il n' en voit pas d' autre, même
pour une femme ! N' est-il pas vrai, John ?
-sans doute, votre honneur, répondit le jeune
capitaine, et j' avoue cependant que miss Grant est
mieux à sa place sur la dunette qu' à serrer une
voile de perroquet ; mais je n' en suis pas moins
flatté de l' entendre parler ainsi.
-et surtout quand elle admire le Duncan,
répliqua Glenarvan.
-qui le mérite bien, répondit John.
-ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si
fier de votre yacht, vous me donnez envie de le
visiter jusqu' à

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fond de cale, et de voir comment nos braves
matelots sont installés dans l' entrepont.
-admirablement, répondit John ; ils sont là
comme chez eux.
-et ils sont véritablement chez eux, ma chère
Helena, répondit lord Glenarvan. Ce yacht est
une portion de notre vieille Calédonie ! C' est un
morceau détaché du comté de Dumbarton qui vogue
par grâce spéciale, de telle sorte que nous
n' avons pas quitté notre pays ! Le Duncan,
c' est le château de Malcolm, et l' océan, c' est
le lac Lomond.
-eh bien, mon cher Edward, faites-nous les
honneurs du château, répondit lady Helena.
-à vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais
auparavant laissez-moi prévenir Olbinett. "
le steward du yacht était un excellent maître
d' hôtel, un écossais qui aurait mérité d' être
français pour son importance ; d' ailleurs,
remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence.
Il se rendit aux ordres de son maître.
" Olbinett, nous allons faire un tour avant
déjeuner, dit Glenarvan, comme s' il se fût agi
d' une promenade à Tarbet ou au lac Katrine ;
j' espère que nous trouverons la table servie à
notre retour. "
Olbinett s' inclina gravement.
" nous accompagnez-vous, major ? Dit lady Helena.
-si vous l' ordonnez, répondit Mac Nabbs.
-oh ! Fit lord Glenarvan, le major est absorbé
dans les fumées de son cigare ; il ne faut pas l' en
arracher ; car je vous le donne pour un intrépide
fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en
dormant. "
le major fit un signe d' assentiment, et les hôtes de
lord Glenarvan descendirent dans l' entrepont.
Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même,
selon son habitude, mais sans jamais se contrarier,
s' enveloppa de nuages plus épais ; il restait
immobile, et regardait à l' arrière le sillage du
yacht. Après quelques

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minutes, d' une muette contemplation, il se retourna
et se vit en face d' un nouveau personnage. Si
quelque chose avait pu le surprendre, le major eût
été surpris de cette rencontre, car ce passager lui
était absolument inconnu.
Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir
quarante ans ; il ressemblait à un long clou à
grosse tête ; sa tête, en effet, était large et
forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche
grande, son menton fortement busqué. Quant à ses
yeux, ils se dissimulaient derrière d' énormes
lunettes rondes et son regard semblait avoir cette
indécision particulière aux nyctalopes. Sa physionomie
annonçait un homme intelligent et gai ; il n' avait
pas l' air rébarbatif de ces graves personnages qui
ne rient jamais, par principe, et dont la nullité
se couvre d' un masque sérieux. Loin de là. Le
laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu
démontraient clairement qu' il savait prendre les
hommes et les choses par leur bon côté. Mais sans
qu' il eût encore parlé, on le sentait parleur, et
distrait surtout, à la façon des gens qui ne voient
pas ce qu' ils regardent, et qui n' entendent pas ce
qu' ils écoutent. Il était coiffé d' une casquette de
voyage, chaussé de fortes bottines jaunes et de
guêtres de cuir, vêtu d' un pantalon de velours marron
et d' une jaquette de même étoffe, dont les poches
innombrables semblaient bourrées de calepins,
d' agendas, de carnets, de portefeuilles, et de mille
objets aussi embarrassants qu' inutiles, sans parler
d' une longue-vue qu' il portait en bandoulière.
L' agitation de cet inconnu contrastait singulièrement
avec la placidité du major ; il tournait autour de
mac Nabbs, il le regardait, il l' interrogeait des
yeux, sans que celui-ci s' inquiétât de savoir d' où
il venait, où il allait, pourquoi il se trouvait à
bord du Duncan.
quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives

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déjouées par l' indifférence du major, il saisit sa
longue-vue, qui dans son plus grand développement
mesurait quatre pieds de longueur, et, immobile, les
jambes écartées, semblable au poteau d' une grande
route, il braqua son instrument sur cette ligne où
le ciel et l' eau se confondaient dans un même
horizon ; après cinq minutes d' examen, il abaissa sa
longue-vue, et, la posant sur le pont, il s' appuya
dessus comme il eût fait d' une canne ; mais aussitôt
les compartiments de la lunette glissèrent l' un sur
l' autre, elle rentra en elle-même, et le nouveau
passager, auquel le point d' appui manqua subitement,
faillit s' étaler au pied du grand mât.
Tout autre eût au moins souri à la place du major.
Le major ne sourcilla pas. L' inconnu prit alors son
parti.
" steward ! " cria-t-il, avec un accent qui dénotait
un étranger.
Et il attendit. Personne ne parut.
" steward ! " répéta-t-il d' une voix plus forte.
Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la
cuisine située sous le gaillard d' avant. Quel fut
son étonnement de s' entendre ainsi interpellé par ce
grand individu qu' il ne connaissait pas ?
" d' où vient ce personnage ? Se dit-il. Un ami de
lord Glenarvan ? C' est impossible. "
cependant il monta sur la dunette, et s' approcha de
l' étranger.
" vous êtes le steward du bâtiment ? Lui demanda
celui-ci.
-oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n' ai
pas l' honneur...
-je suis le passager de la cabine numéro six.
-numéro six ? Répéta le steward.
-sans doute. Et vous vous nommez ? ...
-Olbinett.
-eh bien ! Olbinett, mon ami, répondit l' étranger
de la cabine numéro six, il faut penser au déjeuner,
et vivement. Voilà trente-six heures que je n' ai
mangé, ou

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plutôt trente-six heures que je n' ai que dormi, ce
qui est pardonnable à un homme venu tout d' une
traite de Paris à Glasgow. à quelle heure
déjeune-t-on, s' il vous plaît ?
-à neuf heures " , répondit machinalement Olbinett.
L' étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne
laissa pas de prendre un temps long, car il ne la
trouva qu' à sa neuvième poche.
" bon, fit-il, il n' est pas encore huit heures. Eh
bien, alors, Olbinett, un biscuit et un verre de
sherry pour attendre, car je tombe d' inanition. "
Olbinett écoutait sans comprendre ; d' ailleurs
l' inconnu parlait toujours et passait d' un sujet à un
autre avec une extrême volubilité.
" eh bien, dit-il, et le capitaine ? Le capitaine
n' est pas encore levé ! Et le second ? Que fait-il
le second ? Est-ce qu' il dort aussi ? Le temps est
beau, heureusement, le vent favorable, et le navire
marche tout seul. "
précisément, et comme il parlait ainsi, John
Mangles parut à l' escalier de la dunette.
" voici le capitaine, dit Olbinett.
-ah ! Enchanté, s' écria l' inconnu, enchanté,
capitaine Burton, de faire votre connaissance ! "
si quelqu' un fut stupéfait,

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ce fut à coup sûr John Mangles, non moins de
s' entendre appeler " capitaine Burton " que de voir
cet étranger à son bord.
L' autre continuait de plus belle :
" permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si
je ne l' ai pas fait avant-hier soir, c' est qu' au
moment d' un départ il ne faut gêner personne. Mais
aujourd' hui, capitaine, je suis véritablement
heureux d' entrer en relation avec vous. "
John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant
tantôt Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.
" maintenant, reprit celui-ci, la présentation est
faite, mon cher capitaine, et nous voilà de vieux
amis. Causons donc, et dites-moi si vous êtes
content du Scotia ?
-qu' entendez-vous par le Scotia ? dit enfin
John Mangles.
-mais le Scotia qui nous porte, un bon navire
dont on m' a vanté les qualités physiques non moins
que les qualités morales de son commandant, le brave
capitaine Burton. Seriez-vous parent du grand voyageur
africain de ce nom ? Un homme audacieux. Mes
compliments, alors !
-monsieur, reprit John Mangles, non seulement je
ne suis pas parent du voyageur Burton, mais je ne suis
même pas le capitaine Burton.
-ah ! Fit l' inconnu, c' est donc au second du
Scotia, Mr Burdness, que je m' adresse en ce
moment ?
-Mr Burdness ? " répondit John Mangles qui
commençait à soupçonner la vérité. Seulement,
avait-il affaire à un fou ou à un étourdi ? Cela
faisait question dans son esprit, et il allait
s' expliquer catégoriquement, quand lord Glenarvan,
sa femme et miss Grant remontèrent sur le pont.
L' étranger les aperçut, et s' écria :
" ah ! Des passagers ! Des passagères ! Parfait.
J' espère, Monsieur Burdness, que vous allez me
présenter... "
et s' avançant avec une parfaite aisance, sans
attendre l' intervention de John Mangles :

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" madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady
Helena, monsieur... ajouta-t-il en s' adressant à
lord Glenarvan.
-lord Glenarvan, dit John Mangles.
-mylord, reprit alors l' inconnu, je vous demande
pardon de me présenter moi-même ; mais, à la mer, il
faut bien se relâcher un peu de l' étiquette ;
j' espère que nous ferons rapidement connaissance,
et que dans la compagnie de ces dames la traversée
du Scotia nous paraîtra aussi courte
qu' agréable. "
lady Helena et miss Grant n' auraient pu trouver un
seul mot à répondre. Elles ne comprenaient rien à la
présence de cet intrus sur la dunette du
Duncan.
" monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je
l' honneur de parler ?
-à Jacques-éliacin-François-Marie Paganel,
secrétaire de la société de géographie de Paris,
membre correspondant des sociétés de Berlin, de
Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres,
de Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre
honoraire de l' institut royal géographique et
ethnographique des Indes orientales, qui, après
avoir passé vingt ans de sa vie à faire de
la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la
science militante, et se dirige vers l' Inde pour
y relier entre eux les travaux des grands
voyageurs. "

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chapitre vii d' où vient et où va Jacques
Paganel

le secrétaire de la société de géographie devait
être un aimable personnage, car tout cela fut dit
avec beaucoup de grâce. Lord Glenarvan, d' ailleurs,
savait parfaitement à qui il avait affaire ; le nom
et le mérite de Jacques Paganel lui étaient
parfaitement connus ; ses travaux géographiques,
ses rapports sur les découvertes modernes insérés
aux bulletins de la société, sa correspondance avec
le monde entier, en faisaient l' un des savants les
plus distingués de la France. Aussi Glenarvan
tendit cordialement la main à son hôte inattendu.
" et maintenant que nos présentations sont faites,
ajouta-t-il, voulez-vous me permettre, Monsieur
Paganel, de vous adresser une question ?
-vingt questions, mylord, répondit Jacques
Paganel ; ce sera toujours un plaisir pour moi de
m' entretenir avec vous.
-c' est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord
de ce navire ?
-oui, mylord, avant-hier soir, à huit heures. J' ai
sauté du caledonian-railway dans un cab, et du cab
dans le Scotia, où j' avais fait retenir de
Paris la cabine numéro six. La nuit était sombre.
Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué
par trente heures de route, et sachant que pour
éviter le mal de mer c' est une précaution bonne à
prendre de se coucher en arrivant et de ne pas
bouger de son cadre pendant les premiers jours
de la traversée, je me suis mis au lit incontinent,
et j' ai

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consciencieusement dormi pendant trente-six heures,
je vous prie de le croire. "
les auditeurs de Jacques Paganel savaient
désormais à quoi s' en tenir sur sa présence à bord.
Le voyageur français, se trompant de navire, s' était
embarqué pendant que l' équipage du Duncan
assistait à la cérémonie de saint-Mungo. Tout
s' expliquait. Mais qu' allait dire le savant
géographe, lorsqu' il apprendrait le nom et la
destination du navire sur lequel il avait pris
passage ? " ainsi, Monsieur Paganel, dit
Glenarvan, c' est Calcutta que vous avez choisi
pour point de départ de vos voyages ?
-oui, mylord. Voir l' Inde est une idée que j' ai
caressée pendant toute ma vie. C' est mon plus beau
rêve qui va se réaliser enfin dans la patrie des
éléphants et des taugs.
-alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait
point indifférent de visiter un autre pays ?
-non, mylord, cela me serait désagréable, car j' ai
des recommandations pour lord Sommerset, le
gouverneur général des indes, et une mission de la
société de géographie que je tiens à remplir.
-ah ! Vous avez une mission ?
-oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont
le programme a été rédigé par mon savant ami et
collègue M Vivien De Saint-Martin. Il s' agit,
en effet, de s' élancer sur les traces des frères
Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb,
d' Hodgson, des missionnaires Huc et Gabet, de
Moorcroft, de M Jules Remy, et de tant d' autres
voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le
missionnaire Krick a malheureusement échoué en
1846 ; en un mot, reconnaître le cours du
Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet pendant
un espace de quinze cents kilomètres, en longeant
la base septentrionale de l' Himalaya, et savoir
enfin si cette rivière ne se joint pas au
Brahmapoutre dans le nord-est de l' Assam. La
médaille d' or, mylord, est assurée au voyageur qui
parviendra

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à réaliser ainsi l' un des plus vifs desiderata
de la géographie des Indes. "
Paganel était magnifique. Il parlait avec une
animation superbe. Il se laissait emporter sur les
ailes rapides de l' imagination. Il eût été aussi
impossible de l' arrêter que le Rhin aux chutes de
Schaffouse.
" monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan,
après un instant de silence, c' est là certainement
un beau voyage et dont la science vous sera fort
reconnaissante ; mais je ne veux pas prolonger plus
longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins,
vous devez renoncer au plaisir de visiter les Indes.
-y renoncer ! Et pourquoi ?
-parce que vous tournez le dos à la péninsule
indienne.
-comment ! Le capitaine Burton...
-je ne suis pas le capitaine Burton, répondit
John Mangles.
-mais le Scotia ?
-mais ce navire n' est pas le Scotia ! "
l' étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.
Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours
sérieux, lady Helena et Mary Grant, dont les
traits exprimaient un sympathique chagrin, John
Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait
pas ; puis, levant les épaules et ramenant ses
lunettes de son front à ses yeux :
" quelle plaisanterie ! " s' écria-t-il.
Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du
gouvernail qui portait ces deux mots en exergue :
Duncan
Glasgow

" le Duncan ! le Duncan ! " fit-il en
poussant un véritable cri de désespoir !
Puis, dégringolant l' escalier de la dunette, il se
précipita vers sa cabine.
Dès que l' infortuné savant eut disparu, personne à

p57

bord, sauf le major, ne put garder son sérieux, et
le rire gagna jusqu' aux matelots. Se tromper de
railway ! Bon ! Prendre le train d' édimbourg pour
celui de Dumbarton. Passe encore ! Mais se tromper
de navire, et voguer vers le Chili quand on veut
aller aux Indes, c' est là le fait d' une haute
distraction.
" au surplus, cela ne m' étonne pas de la part de
Jacques Paganel, dit Glenarvan ; il est fort cité
pour de pareilles mésaventures. Un jour, il a publié
une célèbre carte d' Amérique, dans laquelle il
avait mis le Japon. Cela ne l' empêche pas d' être un
savant distingué, et l' un des meilleurs géographes
de France.
-mais qu' allons-nous faire de ce pauvre monsieur ?
Dit lady Helena. Nous ne pouvons l' emmener en
Patagonie.
-pourquoi non ? Répondit gravement Mac Nabbs ;
nous ne sommes pas responsables de ses distractions.
Supposez qu' il soit dans un train de chemin de fer,
le ferait-il arrêter ?
-non, mais il descendrait à la station prochaine,
reprit lady Helena.
-eh bien, dit Glenarvan, c' est ce qu' il pourra
faire, si cela lui plaît, à notre prochaine relâche. "
en ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait
sur la dunette, après s' être assuré de la présence de
ses bagages à bord. Il répétait incessamment ces
mots malencontreux ; le Duncan ! le Duncan !
il n' en eût pas trouvé d' autres dans son
vocabulaire. Il allait et venait, examinant la
mâture du yacht, et interrogeant le muet horizon
de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord
Glenarvan :
" et ce Duncan va ? ... dit-il.
-en Amérique, Monsieur Paganel.
-et plus spécialement ? ...
-à Concepcion.
-au Chili ! Au Chili ! S' écria l' infortuné
géographe. Et ma mission des Indes ! Mais que vont
dire M De

p58

Quatrefages, le président de la commission
centrale ! Et M D' Avezac ! Et M Cortambert !
Et M Vivien De Saint-Martin ! Comment me
représenter aux séances de la société !
-voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan,
ne vous désespérez pas. Tout peut s' arranger, et
vous n' aurez subi qu' un retard relativement de
peu d' importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou vous
attendra toujours dans les montagnes du Tibet.
Nous relâcherons bientôt à Madère, et là vous
trouverez un navire qui vous ramènera en Europe.
-je vous remercie, mylord, il faudra bien se
résigner. Mais, on peut le dire, voilà une aventure
extraordinaire, et il n' y a qu' à moi que ces choses
arrivent. Et ma cabine qui est retenue à bord du
Scotia !
-ah ! Quant au Scotia, je vous engage à y
renoncer provisoirement.
-mais, dit Paganel, après avoir examiné de
nouveau le navire, le Duncan est un yacht de
plaisance ?
-oui, monsieur, répondit John Mangles, et il
appartient à son honneur lord Glenarvan.
-qui vous prie d' user largement de son hospitalité,
dit Glenarvan.
-mille grâces, mylord, répondit Paganel ; je suis
vraiment sensible à votre courtoisie ; mais
permettez-moi une simple observation : c' est un
beau pays que l' Inde ; il offre aux voyageurs des
surprises merveilleuses ; les dames ne le
connaissent pas sans doute... eh bien, l' homme de
la barre n' aurait qu' à donner un tour de roue,
et le yacht le Duncan voguerait aussi
facilement vers Calcutta que vers Concepcion ;
or, puisqu' il fait un voyage d' agrément... "
les hochements de tête qui accueillirent la
proposition de Paganel ne lui permirent pas d' en
continuer le développement. Il s' arrêta court.
" Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s' il ne
s' agissait que d' un voyage d' agrément, je vous
répondrais :

p59

allons tous ensemble aux grandes-Indes, et lord
Glenarvan ne me désapprouverait pas. Mais le
Duncan va rapatrier des naufragés abandonnés
sur la côte de la Patagonie, et il ne peut changer
une si humaine destination... "
en quelques minutes, le voyageur français fut mis au
courant de la situation ; il apprit, non sans
émotion, la providentielle rencontre des documents,
l' histoire du capitaine Grant, la généreuse
proposition de lady Helena.
" madame, dit-il, permettez-moi d' admirer votre
conduite en tout ceci, et de l' admirer sans réserve.
Que votre yacht continue sa route, je me reprocherais
de le retarder d' un seul jour.
-voulez-vous donc vous associer à nos recherches ?
Demanda lady Helena.
-c' est impossible, madame, il faut que je remplisse
ma mission. Je débarquerai à votre prochaine
relâche...
-à Madère alors, dit John Mangles.
-à Madère, soit. Je ne serai qu' à cent quatre-vingts
lieues de Lisbonne, et j' attendrai là des moyens
de transport.
-eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il
sera fait suivant votre désir, et pour mon compte,
je suis heureux de pouvoir vous offrir pendant
quelques jours l' hospitalité à mon bord.
Puissiez-vous ne pas trop vous ennuyer dans notre
compagnie !
-oh ! Mylord, s' écria le savant, je suis encore
trop heureux de m' être trompé d' une si agréable
façon ! Néanmoins, c' est une situation fort
ridicule que celle d' un homme qui s' embarque pour
les Indes et fait voile pour l' Amérique ! "
malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit
son parti d' un retard qu' il ne pouvait empêcher.
Il se montra aimable, gai et même distrait ; il
enchanta les dames par sa bonne humeur ; avant
la fin de la journée, il était l' ami de tout le
monde. Sur sa demande, le fameux

p60

document lui fut communiqué. Il l' étudia avec soin,
longuement, minutieusement. Aucune autre
interprétation ne lui parut possible. Mary Grant
et son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt.
Il leur donna bon espoir. Sa façon d' entrevoir les
événements et le succès indiscutable qu' il prédit au
Duncan arrachèrent un sourire à la jeune
fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait
lancé à la recherche du capitaine Grant !
En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit
qu' elle était fille de William Tuffnel, ce fut une
explosion d' interjections admiratives. Il avait
connu son père. Quel savant audacieux ! Que de
lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel
fut membre correspondant de la société ! C' était
lui, lui-même, qui l' avait présenté avec
M Malte-Brun ! Quelle rencontre, et quel plaisir
de voyager avec la fille de William Tuffnel !
Finalement, il demanda à lady Helena la
permission de l' embrasser. à quoi consentit lady
Glenarvan quoique de fût peut-être un peu
" improper " .

p61

chapitre viii un brave homme de plus à bord du
" Duncan "

cependant le yacht, favorisé par les courants du
nord de l' Afrique, marchait rapidement vers
l' équateur. Le 30 août, on eut connaissance du
groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa
promesse, offrit à son nouvel hôte de relâcher
pour le mettre à terre.
" mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point
de cérémonies avec vous. Avant mon arrivée à bord,
aviez-vous l' intention de vous arrêter à Madère ?
-non, dit Glenarvan.
-eh bien, permettez-moi de mettre à profit les
conséquences de ma malencontreuse distraction.
Madère est une île trop connue. Elle n' offre
plus rien d' intéressant à un géographe. On a tout
dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d' ailleurs,
en pleine décadence au point de vue de la viticulture.
Imaginez-vous qu' il n' y a plus de vignes à
Madère ! La récolte de vin qui, en 1813, s' élevait
à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à
deux mille six cent soixante-neuf. Aujourd' hui,
elle ne va pas à cinq cents ! C' est un affligeant
spectacle. Si donc il vous est indifférent de
relâcher aux Canaries ? ...
-relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela
ne nous écarte pas de notre route.
-je le sais, mon cher lord. Aux Canaries,
voyez-vous, il y a trois groupes à étudier, sans
parler du pic de Ténériffe, que j' ai toujours
désiré voir. C' est une

p62

occasion. J' en profite, et, en attendant le
passage d' un navire qui me ramène en Europe, je
ferai l' ascension de cette montagne célèbre.
-comme il vous plaira, mon cher Paganel " ,
répondit lord Glenarvan, qui ne put s' empêcher
de sourire.
Et il avait raison de sourire.
Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux
cent cinquante milles à peine séparent les deux
groupes, distance insignifiante pour un aussi bon
marcheur que le Duncan.
le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et
Paganel se promenaient sur la dunette. Le français
pressait son compagnon de vives questions sur le
Chili ; tout à coup le capitaine l' interrompit, et
montrant dans le sud un point de l' horizon :
" Monsieur Paganel ? Dit-il.
-mon cher capitaine, répondit le savant.
-veuillez porter vos regards de ce côté. Ne
voyez-vous rien ?
-rien.
-vous ne regardez pas où il faut. Ce n' est pas à
l' horizon, mais au-dessus, dans les nuages.
-dans les nuages ? J' ai beau chercher...
-tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.
-je ne vois rien.
-c' est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu' il en
soit, et bien que nous en soyons à quarante milles,
vous m' entendez, le pic de Ténériffe est
parfaitement visible au-dessus de l' horizon. "
que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à
l' évidence quelques heures plus tard, à moins de
s' avouer aveugle.
" vous l' apercevez enfin ? Lui dit John Mangles.
-oui, oui, parfaitement, répondit Paganel ; et
c' est là, ajouta-t-il d' un ton dédaigneux, c' est
là ce qu' on appelle le pic de Ténériffe ?

p63

-lui-même.
-il paraît avoir une hauteur assez médiocre.
-cependant il est élevé de onze mille pieds
au-dessus du niveau de la mer.
-cela ne vaut pas le Mont Blanc.
-c' est possible, mais quand il s' agira de le
gravir, vous le trouverez peut-être suffisamment
élevé.
-oh ! Le gravir ! Le gravir, mon cher capitaine,
à quoi bon, je vous prie, après Mm De Humboldt
et Bonplan ? Un grand génie, ce Humboldt ! Il a
fait l' ascension de cette montagne ; il en a donné
une description qui ne laisse rien à désirer ; il
en a reconnu les cinq zones : la zone des vins,
la zone des lauriers, la zone des pins, la zone
des bruyères alpines, et enfin la zone de la
stérilité. C' est au sommet du piton même qu' il a
posé le pied, et là, il n' avait même pas la place
de s' asseoir. Du haut de la montagne, sa vue
embrassait un espace égal au quart de l' Espagne.
Puis il a visité le volcan jusque dans ses
entrailles, et il a atteint le fond de son cratère
éteint. Que voulez-vous que je fasse après ce
grand homme, je vous le demande ?
-en effet, répondit John Mangles, il ne reste
plus rien à glaner. C' est fâcheux, car vous vous
ennuierez fort à attendre un navire dans le port de
Ténériffe. Il n' y a pas là beaucoup de distractions
à espérer.
-excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais,
mon cher Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert
n' offrent pas des points de relâche importants ?
-si vraiment. Rien de plus facile que de s' embarquer
à Villa-Praïa.
-sans parler d' un avantage qui n' est point à
dédaigner, répliqua Paganel, c' est que les îles du
Cap-Vert sont peu éloignées du Sénégal, où je
trouverai des compatriotes. Je sais bien que l' on
dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage,
malsain ; mais tout est curieux à l' oeil du
géographe. Voir est une science. Il y a des gens
qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec

p64

autant d' intelligence qu' un crustacé. Croyez bien
que je ne suis pas de leur école.
-à votre aise, monsieur Paganel, répondit John
Mangles ; je suis certain que la science
géographique gagnera à votre séjour dans les îles
du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher
pour faire du charbon. Votre débarquement ne nous
causera donc aucun retard. "
cela dit, le capitaine donna la route de manière à
passer dans l' ouest des Canaries ; le célèbre pic
fut laissé sur bâbord, et le Duncan,
continuant sa marche rapide, coupa le tropique du
Cancer le 2 septembre, à cinq heures du matin.
Le temps vint alors à changer. C' était l' atmosphère
humide et pesante de la saison des pluies, " le
tempo das aguas " , suivant l' expression espagnole,
saison pénible aux voyageurs, mais utile aux
habitants des îles africaines, qui manquent d' arbres,
et conséquemment qui manquent d' eau. La mer, très
houleuse, empêcha les passagers de se tenir sur le
pont ; mais les conversations du carré n' en furent
pas moins fort animées.
Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses
bagages pour son prochain débarquement. Le
Duncan évoluait entre les îles du Cap-Vert ;
il passa devant l' île du sel, véritable tombe de
sable, infertile et désolée ; après avoir longé de
vastes bancs de corail, il laissa par le travers
l' île Saint-Jacques, traversée du nord au midi par
une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux
mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie
de Villa-Praïa, et mouilla bientôt devant la ville
par huit brasses de fond. Le temps était affreux
et le ressac excessivement violent, bien que la
baie fût abritée contre les vents du large. La pluie
tombait à torrents et permettait à peine de voir la
ville, élevée sur une plaine en forme de terrasse qui
s' appuyait à des contreforts de roches volcaniques
hauts de trois cents pieds. L' aspect de l' île à
travers cet épais rideau de pluie était navrant.
Lady Helena ne put donner suite à son projet de
visiter

p65

la ville ; l' embarquement du charbon ne se faisait
pas sans de grandes difficultés. Les passagers du
Duncan se virent donc consignés sous la dunette,
pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux
dans une inexprimable confusion. La question du
temps fut naturellement à l' ordre du jour dans les
conversations du bord. Chacun dit son mot, sauf le
major, qui eût assisté au déluge universel avec
une indifférence complète. Paganel allait et
venait en hochant la tête.
" c' est un fait exprès, disait-il.
-il est certain, répondit Glenarvan, que les
éléments se déclarent contre vous.
-j' en aurai pourtant raison.
-vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit
lady Helena.
-moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que
pour mes bagages et mes instruments. Tout sera
perdu.
-il n' y a que le débarquement à redouter, reprit
Glenarvan. Une fois à Villa-Praïa, vous ne serez
pas trop mal logé ; peu proprement, par exemple :
en compagnie de singes et de porcs dont les relations
ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n' y
regarde pas de si près. D' abord il faut espérer que
dans sept ou huit mois vous pourrez vous embarquer
pour l' Europe.
-sept ou huit mois ! S' écria Paganel.
-au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très
fréquentées des navires pendant la saison des pluies.
Mais vous pourrez employer votre temps d' une façon
utile. Cet archipel est encore peu connu ; en
topographie, en climatologie, en ethnographie,
en hypsométrie, il y a beaucoup à faire.
-vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady
Helena.
-il n' y en a pas, madame, répondit Paganel.
-eh bien, des rivières ?
-il n' y en a pas non plus.
-des cours d' eau alors ?

p66

-pas davantage.
-bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les
forêts.
-pour faire des forêts, il faut des arbres ; or,
il n' y a pas d' arbres.
-un joli pays ! Répliqua le major.
-consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors
Glenarvan, vous aurez du moins des montagnes.
-oh ! Peu élevées et peu intéressantes, mylord.
D' ailleurs, ce travail a été fait.
-fait ! Dit Glenarvan.
-oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux
Canaries, je me voyais en présence des travaux de
Humboldt, ici, je me trouve devancé par un
géologue, M Charles Sainte-Claire Deville !
-pas possible ?
-sans doute, répondit Paganel d' un ton piteux. Ce
savant se trouvait à bord de la corvette de l' état
la décidée, pendant sa relâche aux îles du
Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus
intéressant du groupe, le volcan de l' île Fogo.
Que voulez-vous que je fasse après lui ?
-voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady
Helena. Qu' allez-vous devenir, Monsieur
Paganel ? "
Paganel garda le silence pendant quelques instants.
" décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux
fait de débarquer à Madère, quoiqu' il n' y ait plus
de vin ! "
nouveau silence du savant secrétaire de la société
de géographie.
" moi, j' attendrais " , dit le major, exactement comme
s' il avait dit : je n' attendrais pas.
" mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où
comptez-vous relâcher désormais ?
-oh ! Pas avant Concepcion.
-diable ! Cela m' écarte singulièrement des Indes.
-mais non, du moment que vous avez passé le cap
Horn, vous vous en rapprochez.
-je m' en doute bien.
-d' ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand

p67

sérieux, quand on va aux Indes, qu' elles soient
orientales ou occidentales, peu importe.
-comment, peu importe !
-sans compter que les habitants des pampas de la
Patagonie sont aussi bien des indiens que les
indigènes du Pendjaub.
-ah ! Parbleu, mylord, s' écria Paganel, voilà une
raison que je n' aurais jamais imaginée !
-et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la
médaille d' or en quelque lieu que ce soit ; il y a
partout à faire, à chercher, à découvrir, dans les
chaînes des Cordillères comme dans les montagnes du
Thibet.
-mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou ?
-bon ! Vous le remplacerez par le Rio-Colorado !
Voilà un fleuve peu connu, et qui sur les cartes
coule un peu trop à la fantaisie des géographes.
-je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs
de plusieurs degrés. Oh ! Je ne doute pas que sur ma
demande la société de Géographie ne m' eût envoyé
dans la Patagonie aussi bien qu' aux Indes. Mais
je n' y ai pas songé.
-effet de vos distractions habituelles.
-voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous ?
Dit lady Helena de sa voix la plus engageante.
-madame, et ma mission ?
-je vous préviens que nous passerons par le détroit
de Magellan, reprit Glenarvan.
-mylord, vous êtes un tentateur.
-j' ajoute que nous visiterons le Port-Famine !
-le Port-Famine, s' écria le français, assailli de
toutes parts, ce port célèbre dans les fastes
géographiques !
-considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady
Helena, que, dans cette entreprise, vous aurez le
droit d' associer le nom de la France à celui de
l' écosse.
-oui, sans doute !
-un géographe peut servir utilement notre
expédition,

p68

et quoi de plus beau que de mettre la science au
service de l' humanité ?
-voilà qui est bien dit, madame !
-croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la
providence. Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce
document, nous sommes partis. Elle vous jette à
bord du Duncan, ne le quittez plus.
-voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis ?
Reprit alors Paganel ; eh bien, vous avez grande
envie que je reste !
-et vous, Paganel, vous mourez d' envie de rester,
repartit Glenarvan.
-parbleu ! S' écria le savant géographe, mais je
craignais d' être indiscret ! "

p69

chapitre ix le détroit de Magellan
la joie fut générale à bord, quand on connut la
résolution de Paganel. Le jeune Robert lui sauta
au cou avec une vivacité fort démonstrative. Le
digne secrétaire faillit tomber à la renverse. " un
rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la
géographie. "
or, comme John Mangles se chargeait d' en faire un
marin, Glenarvan un homme de coeur, le major un
garçon de sang-froid, lady Helena un être bon et
généreux, Mary Grant un élève reconnaissant
envers de pareils maîtres, Robert devait évidemment
devenir un jour un gentleman accompli.
Le Duncan termina rapidement son chargement de
charbon, puis, quittant ces tristes parages, il
gagna vers l' ouest le courant de la côte du Brésil,
et, le 7 septembre, après avoir franchi l' équateur
sous une belle brise du nord, il entra dans
l' hémisphère austral.
La traversée se faisait donc sans peine. Chacun
avait bon espoir. Dans cette expédition à la
recherche du capitaine Grant, la somme des
probabilités semblait s' accroître chaque jour.
L' un des plus confiants du bord, c' était le
capitaine. Mais sa confiance venait surtout du
désir qui le tenait si fort au coeur de voir miss
Mary heureuse et consolée. Il s' était pris d' un
intérêt tout particulier pour cette jeune fille ;
et ce sentiment, il le cacha si bien, que, sauf
Mary Grant et lui, tout le monde s' en aperçut à
bord du Duncan.

p70

quant au savant géographe, c' était probablement
l' homme le plus heureux de l' hémisphère austral ; il
passait ses journées à étudier les cartes dont il
couvrait la table du carré ; de là des discussions
quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait
mettre le couvert. Mais Paganel avait pour lui
tous les hôtes de la dunette, sauf le major, que
les questions géographiques laissaient fort
indifférent, surtout à l' heure du dîner. De plus,
ayant découvert toute une cargaison de livres fort
dépareillés dans les coffres du second, et parmi eux
un certain nombre d' ouvrages espagnols, Paganel
résolut d' apprendre la langue de Cervantes, que
personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses
recherches sur le littoral chilien. Grâce à ses
dispositions au polyglottisme, il ne désespérait
pas de parler couramment ce nouvel idiome en
arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec
acharnement, et on l' entendait marmotter
incessamment des syllabes hétérogènes.
Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner
une instruction pratique au jeune Robert, et il lui
apprenait l' histoire de ces côtes dont le
Duncan s' approchait si rapidement.
On se trouvait alors, le 10 septembre, par 573 de
latitude et 3115 de longitude, et ce jour-là
Glenarvan apprit une chose que de plus instruits
ignorent probablement. Paganel racontait l' histoire
de l' Amérique, et pour arriver aux grands
navigateurs, dont le yacht suivait alors la route,
il remonta à Christophe Colomb ; puis il finit
en disant que le célèbre génois était mort sans
savoir qu' il avait découvert un nouveau monde. Tout
l' auditoire se récria. Paganel persista dans son
affirmation.
" rien n' est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux
pas diminuer la gloire de Colomb, mais le fait est
acquis. à la fin du quinzième siècle, les esprits
n' avaient qu' une préoccupation : faciliter les
communications avec l' Asie, et chercher l' orient
par les routes de l' occident ; en un

p71

mot, aller par le plus court " au pays des épices " .
C' est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages ;
il toucha l' Amérique aux côtes de Cumana, de
Honduras, de Mosquitos, de Nicaragua, de
Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu' il prit
pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut
sans s' être rendu compte de l' existence du grand
continent auquel il ne devait pas même léguer son
nom !
-je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit
Glenarvan ; cependant vous me permettrez d' être
surpris, et de vous demander quels sont les
navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les
découvertes de Colomb ?
-ses successeurs, Ojeda, qui l' avait déjà
accompagné dans ses voyages, ainsi que Vincent
Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas, Cabral,
Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les
côtes orientales de l' Amérique ; ils les
délimitèrent en descendant vers le sud, emportés,
eux aussi, trois cent soixante ans avant nous,
par ce courant qui nous entraîne ! Voyez, mes amis,
nous avons coupé l' équateur à l' endroit même où
Pinzon le passa dans la dernière année du
quinzième siècle, et nous approchons de ce
huitième degré de latitude australe sous lequel il
accosta les terres du Brésil. Un an après, le
portugais Cabral descendit jusqu' au port Séguro.
Puis Vespuce, dans sa troisième expédition en
1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508,
Vincent Pinzon et Solis s' associèrent pour la
reconnaissance des rivages américains, et en 1514,
Solis découvrit l' embouchure du rio de la Plata,
où il fut dévoré par les indigènes, laissant à
Magellan la gloire de contourner le continent.
Ce grand navigateur, en 1519, partit avec cinq
bâtiments, suivit les côtes de la Patagonie,
découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où
il fit de longues relâches, trouva par cinquante-deux
degrés de latitude ce détroit des onze-mille-vierges
qui devait porter son nom, et, le 28 novembre 1520,
il déboucha dans l' océan Pacifique. Ah ! Quelle
joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre
son

p72

coeur, lorsqu' il vit une mer nouvelle étinceler à
l' horizon sous les rayons du soleil !
-oui, M Paganel, s' écria Robert Grant,
enthousiasmé par les paroles du géographe, j' aurais
voulu être là !
-moi aussi, mon garçon, et je n' aurais pas manqué
une occasion pareille, si le ciel m' eût fait naître
trois cents ans plus tôt !
-ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur
Paganel, répondit lady Helena, car vous ne seriez
pas maintenant sur la dunette du Duncan à nous
raconter cette histoire.
-un autre l' eût dite à ma place, madame, et il
aurait ajouté que la reconnaissance de la côte
occidentale est due aux frères Pizarre. Ces hardis
aventuriers furent de grands fondateurs de villes.
Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica,
Valparaiso et Concepcion, où le Duncan nous
mène, sont leur ouvrage. à cette époque, les
découvertes de Pizarre se relièrent à celles de
Magellan, et le développement des côtes
américaines figura sur les cartes, à la grande
satisfaction des savants du vieux monde.
-eh bien, moi, dit Robert, je n' aurais pas encore
été satisfait.
-pourquoi donc ? Répondit Mary, en considérant son
jeune frère qui se passionnait à l' histoire de ces
découvertes.
-oui, mon garçon, pourquoi ? Demanda lord
Glenarvan avec le plus encourageant sourire.
-parce que j' aurais voulu savoir ce qu' il y avait
au delà du détroit de Magellan.
-bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi,
j' aurais voulu savoir si le continent se prolongeait
jusqu' au pôle, ou s' il existait une mer libre, comme
le supposait Drake, un de vos compatriotes, mylord.
Il est donc évident que si Robert Grant et
Jacques Paganel eussent vécu au xviie siècle, ils
se seraient embarqués à la suite de Shouten et de
Lemaire, deux hollandais fort

p73

curieux de connaître le dernier mot de cette énigme
géographique.
-étaient-ce des savants ? Demanda lady Helena.
-non, mais d' audacieux commerçants, que le côté
scientifique des découvertes inquiétait assez peu.
Il existait alors une compagnie hollandaise des
Indes orientales, qui avait un droit absolu sur
tout le commerce fait par le détroit de Magellan.
Or, comme à cette époque on ne connaissait pas
d' autre passage pour se rendre en Asie par les
routes de l' occident, ce privilège constituait un
accaparement véritable. Quelques négociants
voulurent donc lutter contre ce monopole, en
découvrant un autre détroit, et de ce nombre fut
un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et
instruit. Il fit les frais d' une expédition commandée
par son neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon
marin, originaire de Horn. Ces hardis navigateurs
partirent au mois de juin 1615, près d' un siècle
après Magellan ; ils découvrirent le détroit de
Lemaire, entre la terre de feu et la terre des
états, et, le 12 février 1616, ils doublèrent ce
fameux cap Horn, qui, mieux que son frère, le cap de
Bonne-Espérance, eût mérité de s' appeler le cap
des tempêtes !
-oui, certes, j' aurais voulu être là ! S' écria
Robert.
-et tu aurais puisé à la source des émotions les
plus vives, mon garçon, reprit Paganel en s' animant.
Est-il, en effet, une satisfaction plus vraie, un
plaisir plus réel que celui du navigateur qui pointe
ses découvertes sur la carte du bord ? Il voit les
terres se former peu à peu sous ses regards, île
par île, promontoire par promontoire, et, pour ainsi
dire, émerger du sein des flots ! D' abord, les
lignes terminales sont vagues, brisées, interrompues !
Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin
un golfe perdu dans l' espace. Puis les découvertes
se complètent, les lignes se rejoignent, le pointillé
des cartes fait place au trait ; les baies échancrent
des côtes déterminées, les caps s' appuient sur des
rivages certains ; enfin le nouveau continent,
avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses

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montagnes, ses vallées et ses plaines, ses villages,
ses villes et ses capitales, se déploie sur le
globe dans toute sa splendeur magnifique ! Ah !
Mes amis, un découvreur de terres est un véritable
inventeur ! Il en a les émotions et les surprises !
Mais maintenant cette mine est à peu près épuisée !
On a tout vu, tout reconnu, tout inventé en fait de
continents ou de nouveaux mondes, et nous autres,
derniers venus dans la science géographique, nous
n' avons plus rien à faire ?
-si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.
-et quoi donc ?
-ce que nous faisons ! "
cependant le Duncan filait sur cette route des
Vespuce et des Magellan avec une rapidité
merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa le tropique
du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l' entrée
du célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses
de la Patagonie furent aperçues, mais comme une
ligne à peine visible à l' horizon ; on les rangeait
à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de
Paganel ne lui donna qu' une vague idée de ces
rivages américains.
Le 25 septembre, le Duncan se trouvait à la
hauteur du détroit de Magellan. Il s' y engagea sans
hésiter. Cette voie est généralement préférée par
les navires à vapeur qui se rendent dans l' océan
Pacifique. Sa longueur exacte n' est que de trois
cent soixante-seize milles ; les bâtiments du
plus fort tonnage y trouvent partout une eau
profonde, même au ras de ses rivages, un fond d' une
excellente tenue, de nombreuses aiguades, des
rivières abondantes en poissons, des forêts riches
en gibier, en vingt endroits des relâches sûres et
faciles, enfin mille ressources qui manquent au
détroit de Lemaire et aux terribles rochers du
cap Horn, incessamment visités par les ouragans et
les tempêtes.
Pendant les premières heures de navigation,
c' est-à-dire

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sur un espace de soixante à quatre-vingts milles,
jusqu' au cap Gregory, les côtes sont basses et
sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait perdre
ni un point de vue, ni un détail du détroit. La
traversée devait durer trente-six heures à peine,
et ce panorama mouvant des deux rives valait bien la
peine que le savant s' imposât de l' admirer sous les
splendides clartés du soleil austral. Nul habitant
ne se montra sur les terres du nord ; quelques
misérables fuegiens seulement erraient sur les rocs
décharnés de la terre de feu. Paganel eut donc à
regretter de ne pas voir de patagons, ce qui le
fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de
route.
" une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n' est
plus une Patagonie.
-patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan,
nous verrons des patagons.
-je n' en suis pas certain.
-mais il en existe, dit lady Helena.
-j' en doute fort, madame, puisque je n' en vois pas.
-enfin, ce nom de patagons, qui signifie " grands
pieds " en espagnol, n' a pas été donné à des êtres
imaginaires.
-oh ! Le nom n' y fait rien, répondit Paganel, qui
s' entêtait dans son idée pour animer la discussion,
et d' ailleurs, à vrai dire, on ignore comment ils
se nomment !
-par exemple ! S' écria Glenarvan. Saviez-vous cela,
major ?
-non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas
une livre d' écosse pour le savoir.
-vous l' entendrez pourtant, reprit Paganel, major
indifférent ! Si Magellan a nommé patagons les
indigènes de ces contrées, les fuegiens les appellent
tiremenen, les chiliens caucalhues, les colons du
carmen tehuelches, les araucans huiliches ;
Bougainville leur donne le nom de chaouha, Falkner
celui de tehuelhe