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[L']île mystérieuse [Document électronique] / Jules Verne


PARTIE 1 LES NAUFRAGES DE L'AIR



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CHAPITRE I
"Remontons-nous ?
- Non ! Au contraire ! Nous descendons !
- Pis que cela, monsieur Cyrus ! Nous tombons !

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- Pour Dieu ! Jetez du lest !
- Voilà le dernier sac vidé !
- Le ballon se relève-t-il ?
- Non !
- J'entends comme un clapotement de vagues !
- La mer est sous la nacelle !
- Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous !"
Alors une voix puissante déchira l'air, et ces mots
retentirent :
"Dehors tout ce qui pèse !... tout ! et à la grâce
de Dieu !"
Telles sont les paroles qui éclataient en l'air,
au-dessus de ce vaste désert d'eau du Pacifique,
vers quatre heures du soir, dans la journée du
23 mars 1865.
Personne n'a sans doute oublié le terrible coup de
vent de nord-est qui se déchaîna au milieu de
l'équinoxe de cette année, et pendant lequel le
baromètre tomba à sept cent dix millimètres. Ce fut
un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au
26 mars. Les ravages qu'il produisit furent immenses
en Amérique, en Europe, en Asie, sur une zone
large de dix-huit cents milles, qui se dessinait
obliquement à l'équateur, depuis le trente-cinquième
parallèle nord jusqu'au quarantième parallèle sud !
Villes renversées, forêts déracinées, rivages
dévastés par des montagnes d'eau qui se
précipitaient comme des mascarets, navires jetés à la
côte, que les relevés du Bureau-Veritas
chiffrèrent par centaines, territoires entiers
nivelés par des trombes qui broyaient tout sur leur
passage, plusieurs milliers de personnes écrasées
sur terre ou englouties en mer : tels furent les
témoignages de sa fureur, qui furent laissés après
lui par ce formidable ouragan. Il dépassait en
désastres ceux qui ravagèrent si épouvantablement
la Havane et la Guadeloupe, l'un le 25 octobre
1810, l'autre le 26 juillet 1825.
Or, au moment même où tant de catastrophes
s'accomplissaient sur terre et sur mer, un drame,
non moins saisissant, se jouait dans les airs
bouleversés.
En effet, un ballon, porté comme une boule au sommet
d'une trombe, et pris dans le mouvement giratoire
de la colonne d'air, parcourait l'espace avec une
vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure, en
tournant sur lui-même, comme s'il eût été saisi par
quelque maelstrom aérien.
Au-dessous de l'appendice inférieur de ce ballon
oscillait une nacelle, qui contenait cinq passagers,
à peine visibles au milieu de ces épaisses vapeurs,
mêlées d'eau pulvérisée, qui traînaient jusqu'à la
surface de l'Océan.
D'où venait cet aérostat, véritable jouet de
l'effroyable tempête ? De quel point

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du monde s'était-il élancé ? Il n'avait évidemment
pas pu partir pendant l'ouragan. Or, l'ouragan
durait depuis cinq jours déjà, et ses premiers
symptômes s'étaient manifestés le 18. On eût donc
été fondé à croire que ce ballon venait de très-loin,
car il n'avait pas dû franchir moins de deux mille
milles par vingt-quatre heures ?
En tout cas, les passagers n'avaient pu avoir à leur
disposition aucun moyen d'estimer la route parcourue
depuis leur départ, car tout point de repère leur
manquait. Il devait même se produire ce fait curieux,
qu'emportés au milieu des violences de la tempête, ils
ne les subissaient pas. Ils se déplaçaient, ils
tournaient sur eux-mêmes sans rien ressentir de cette
rotation, ni de leur déplacement dans le sens
horizontal. Leurs yeux ne pouvaient percer l'épais
brouillard qui s'amoncelait sous la nacelle. Autour
d'eux, tout était brume. Telle était même l'opacité
des nuages, qu'ils n'auraient pu dire s'il faisait
jour ou nuit. Aucun reflet de lumière, aucun bruit
des terres habitées, aucun mugissement de l'Océan
n'avaient dû parvenir jusqu'à eux dans cette
immensité obscure, tant qu'ils s'étaient tenus dans
les hautes zones. Leur rapide descente avait seule
pu leur donner connaissance des dangers qu'ils
couraient au-dessus des flots.
Cependant, le ballon, délesté de lourds objets, tels
que munitions, armes, provisions, s'était relevé
dans les couches supérieures de l'atmosphère, à une
hauteur de quatre mille cinq cents pieds. Les
passagers, après avoir reconnu que la mer était sous
la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables
en haut qu'en bas, n'avaient pas hésité à jeter
par-dessus le bord les objets même les plus utiles,
et ils cherchaient à ne plus rien perdre de ce
fluide, de cette âme de leur appareil, qui les
soutenait au-dessus de l'abîme.
La nuit se passa au milieu d'inquiétudes qui
auraient été mortelles pour des âmes moins
énergiques. Puis le jour reparut, et, avec le jour,
l'ouragan marqua une tendance à se modérer. Dès le
début de cette journée du 24 mars, il y eut quelques
symptômes d'apaisement. à l'aube, les nuages, plus
vésiculaires, étaient remontés dans les hauteurs du
ciel. En quelques heures, la trombe s'évasa et se
rompit. Le vent, de l'état d'ouragan, passa au
"grand frais", c'est-à-dire que la vitesse de
translation des couches atmosphériques diminua
de moitié. C'était encore ce que les marins appellent
"une brise à trois ris", mais l'amélioration dans le
trouble des éléments n'en fut pas moins considérable.
Vers onze heures, la partie inférieure de l'air
s'était sensiblement nettoyée. L'atmosphère dégageait
cette limpidité humide qui se voit, qui se sent même,
après le passage des grands météores. Il ne semblait
pas que l'ouragan fût

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allé plus loin dans l'ouest. Il paraissait s'être
tué lui-même. Peut-être s'était-il écoulé en nappes
électriques, après la rupture de la trombe, ainsi
qu'il arrive quelquefois aux typhons de l'océan
Indien.
Mais, vers cette heure-là aussi, on eût pu constater,
de nouveau, que le ballon s'abaissait lentement,
par un mouvement continu, dans les couches inférieures
de l'air. Il semblait même qu'il se dégonflait peu
à peu, et que son enveloppe s'allongeait en se
distendant, passant de la forme sphérique à la
forme ovoïde.
Vers midi, l'aérostat ne planait plus qu'à une
hauteur de deux mille pieds au-dessus de la mer. Il
jaugeait cinquante mille pieds cubes, et, grâce à
sa capacité, il avait évidemment pu se maintenir
longtemps dans l'air, soit qu'il eût atteint de
grandes altitudes, soit qu'il se fût déplacé suivant
une direction horizontale.
En ce moment, les passagers jetèrent les derniers
objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les
quelques vivres qu'ils avaient conservés, tout,
jusqu'aux menus ustensiles qui garnissaient leurs
poches, et l'un d'eux, s'étant hissé sur le cercle
auquel se réunissaient les cordes du filet, chercha
à lier solidement l'appendice inférieur de l'aérostat.
Il était évident que les passagers ne pouvaient plus
maintenir le ballon dans les zones élevées, et que
le gaz leur manquait !
Ils étaient donc perdus !
En effet, ce n'était ni un continent, ni même une
île, qui s'étendait au-dessous d'eux. L'espace
n'offrait pas un seul point d'atterrissement, pas une
surface solide sur laquelle leur ancre pût mordre.
C'était l'immense mer, dont les flots se heurtaient
encore avec une incomparable violence ! C'était
l'Océan sans limites visibles, même pour eux, qui le
dominaient de haut et dont les regards s'étendaient
alors sur un rayon de quarante milles ! C'était cette
plaine liquide, battue sans merci, fouettée par
l'ouragan, qui devait leur apparaître comme une
chevauchée de lames échevelées, sur lesquelles eût
été jeté un vaste réseau de crêtes blanches ! Pas une
terre en vue, pas un navire !
Il fallait donc, à tout prix, arrêter le mouvement
descensionnel, pour empêcher que l'aérostat ne
vînt s'engloutir au milieu des flots. Et c'était
évidemment à cette urgente opération que
s'employaient les passagers de la nacelle. Mais,
malgré leurs efforts, le ballon s'abaissait toujours,
en même temps qu'il se déplaçait

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avec une extrême vitesse, suivant la direction du
vent, c'est-à-dire du nord-est au sud-ouest.
Situation terrible, que celle de ces infortunés ! Ils
n'étaient évidemment plus maîtres de l'aérostat. Leurs
tentatives ne pouvaient aboutir. L'enveloppe du
ballon se dégonflait de plus en plus. Le fluide
s'échappait sans qu'il fût aucunement possible de le
retenir. La descente s'accélérait visiblement, et,
à une heure après midi, la nacelle n'était pas
suspendue à plus de six cents pieds au-dessus de
l'Océan.
C'est que, en effet, il était impossible d'empêcher
la fuite du gaz, qui s'échappait librement par une
déchirure de l'appareil.
En allégeant la nacelle de tous les objets qu'elle
contenait, les passagers avaient pu prolonger,
pendant quelques heures, leur suspension dans l'air.
Mais l'inévitable catastrophe ne pouvait qu'être
retardée, et, si quelque terre ne se montrait pas
avant la nuit, passagers, nacelle et ballon auraient
définitivement disparu dans les flots.
La seule manoeuvre qu'il y eût à faire encore fut
faite à ce moment. Les passagers de l'aérostat
étaient évidemment des gens énergiques, et qui
savaient regarder la mort en face. On n'eût pas
entendu un seul murmure s'échapper de leurs lèvres.
Ils étaient décidés à lutter jusqu'à la dernière
seconde, à tout faire pour retarder leur chute. La
nacelle n'était qu'une sorte de caisse d'osier,
impropre à flotter, et il n'y avait aucune
possibilité de la maintenir à la surface
de la mer, si elle y tombait.
à deux heures, l'aérostat était à peine à quatre
cents pieds au-dessus des flots.
En ce moment, une voix mâle - la voix d'un homme
dont le coeur était inaccessible à la crainte - se
fit entendre. à cette voix répondirent des voix non
moins énergiques.
"Tout est-il jeté ?
- Non ! Il y a encore dix mille francs d'or !"
Un sac pesant tomba aussitôt à la mer.
"Le ballon se relève-t-il ?
- Un peu, mais il ne tardera pas à retomber !
- Que reste-t-il à jeter au dehors ?
- Rien !
- Si !... La nacelle !
- Accrochons-nous au filet ! et à la mer la
nacelle !"
C'était, en effet, le seul et dernier moyen d'alléger
l'aérostat. Les cordes qui

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rattachaient la nacelle au cercle furent coupées,
et l'aérostat, après sa chute, remonta de deux mille
pieds.
Les cinq passagers s'étaient hissés dans le filet,
au-dessus du cercle, et se tenaient dans le réseau
des mailles, regardant l'abîme.
On sait de quelle sensibilité statique sont doués
les aérostats. Il suffit de jeter l'objet le plus
léger pour provoquer un déplacement dans le sens
vertical. L'appareil, flottant dans l'air, se
comporte comme une balance d'une justesse
mathématique. On comprend donc que, lorsqu'il est
délesté d'un poids relativement considérable, son
déplacement soit important et brusque. C'est ce qui
arriva dans cette occasion.
Mais, après s'être un instant équilibré dans les
zones supérieures, l'aérostat commença à redescendre.
Le gaz fuyait par la déchirure, qu'il était
impossible de réparer.
Les passagers avaient fait tout ce qu'ils pouvaient
faire. Aucun moyen humain ne pouvait les sauver
désormais. Ils n'avaient plus à compter que sur
l'aide de Dieu.
à quatre heures, le ballon n'était plus qu'à cinq
cents pieds de la surface des eaux.
Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien
accompagnait les passagers et se tenait accroché
près de son maître dans les mailles du filet.
"Top a vu quelque chose !" s'écria l'un des
passagers.
Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre :
"Terre ! terre !"
Le ballon, que le vent ne cessait d'entraîner vers
le sud-ouest, avait, depuis l'aube, franchi une
distance considérable, qui se chiffrait par centaines
de milles, et une terre assez élevée venait, en
effet, d'apparaître dans cette direction.
Mais cette terre se trouvait encore à trente milles
sous le vent. Il ne fallait pas moins d'une grande
heure pour l'atteindre, et encore à la condition de
ne pas dériver. Une heure ! Le ballon ne se serait-il
pas auparavant vidé de tout ce qu'il avait gardé
de son fluide ?
Telle était la terrible question ! Les passagers
voyaient distinctement ce point solide, qu'il fallait
atteindre à tout prix. Ils ignoraient ce qu'il était,
île ou continent, car c'est à peine s'ils savaient
vers quelle partie du monde l'ouragan les avait
entraînés ! Mais cette terre, qu'elle fût habitée
ou qu'elle ne le fût pas, qu'elle dût être
hospitalière ou non, il fallait y arriver !
Or, à quatre heures, il était visible que le ballon
ne pouvait plus se soutenir.

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Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des
énormes lames avait plusieurs fois léché le bas du
filet, l'alourdissant encore, et l'aérostat ne se
soulevait plus qu'à demi, comme un oiseau qui a du
plomb dans l'aile.
Une demi-heure plus tard, la terre n'était plus qu'à
un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu,
chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz
que dans sa partie supérieure. Les passagers,
accrochés au filet, pesaient encore trop pour lui,
et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils furent
battus par les lames furieuses. L'enveloppe de
l'aérostat fit poche alors, et le vent s'y
engouffrant, le poussa comme un navire vent arrière.
Peut-être accosterait-il ainsi la côte !
Or, il n'en était qu'à deux encâblures, quand des
cris terribles, sortis de quatre poitrines à la fois,
retentirent. Le ballon, qui semblait ne plus
devoir se relever, venait de refaire encore un bond
inattendu, après avoir été frappé d'un formidable
coup de mer. Comme s'il eût été délesté subitement
d'une nouvelle partie de son poids, il remonta à une
hauteur de quinze cents pieds, et là il rencontra
une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le porter
directement à la côte, lui fit suivre une direction
presque parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il
s'en rapprochait obliquement, et il retombait
définitivement sur le sable du rivage, hors de la
portée des lames.
Les passagers, s'aidant les uns les autres,
parvinrent à se dégager des mailles du filet. Le
ballon, délesté de leur poids, fut repris par le vent,
et comme un oiseau blessé qui retrouve un instant de
vie, il disparut dans l'espace.
La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un
chien, et le ballon n'en jetait que quatre sur le
rivage.
Le passager manquant avait évidemment été enlevé
par le coup de mer qui venait de frapper le filet,
et c'est ce qui avait permis à l'aérostat allégé, de
remonter une dernière fois, puis, quelques instants
après, d'atteindre la terre.
à peine les quatre naufragés - on peut leur donner
ce nom - avaient-ils pris pied sur le sol, que tous,
songeant à l'absent, s'écriaient :
"Il essaye peut-être d'aborder à la nage !
Sauvons-le ! sauvons-le !"

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Ce n'étaient ni des aéronautes de profession, ni des
amateurs d'expéditions aériennes, que l'ouragan
venait de jeter sur cette côte. C'étaient des
prisonniers de guerre, que leur audace avait poussés
à s'enfuir dans des circonstances extraordinaires.
Cent fois, ils auraient dû périr ! Cent fois, leur
ballon déchiré

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aurait dû les précipiter dans l'abîme ! Mais le ciel
les réservait à une étrange destinée, et le 20 mars,
après avoir fui Richmond, assiégée par les troupes
du général Ulysse Grant, ils se trouvaient à sept
mille milles de cette capitale de la Virginie, la
principale place forte des séparatistes, pendant la
terrible guerre de Sécession. Leur navigation
aérienne avait duré cinq jours.
Voici, d'ailleurs, dans quelles circonstances
curieuses s'était produite l'évasion des
prisonniers, - évasion qui devait aboutir à la
catastrophe que l'on connaît.
Cette année même, au mois de février 1865, dans un
de ces coups de main que tenta, mais inutilement,
le général Grant pour s'emparer de Richmond,
plusieurs

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de ses officiers tombèrent au pouvoir de l'ennemi et
furent internés dans la ville. L'un des plus
distingués de ceux qui furent pris appartenait à
l'état-major fédéral, et se nommait Cyrus Smith.
Cyrus Smith, originaire du Massachussets, était un
ingénieur, un savant de premier ordre, auquel le
gouvernement de l'Union avait confié, pendant la
guerre, la direction des chemins de fer, dont le
rôle stratégique fut si considérable. Véritable
Américain du nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de
quarante-cinq ans environ, il grisonnait déjà par ses
cheveux ras et par sa barbe, dont il ne conservait
qu'une épaisse moustache. Il avait une de ces belles
têtes "numismatiques", qui semblent faites pour être
frappées en médailles, les yeux ardents, la bouche
sérieuse, la physionomie d'un savant de l'école
militante. C'était un de ces ingénieurs qui ont voulu
commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
généraux qui ont voulu débuter simples soldats.
Aussi, en même temps que l'ingéniosité de l'esprit,
possédait-il la suprême habileté de main. Ses
muscles présentaient de remarquables symptômes de
tonicité. Véritablement homme d'action en même temps
qu'homme de pensée, il agissait sans effort, sous
l'influence d'une large expansion vitale, ayant cette
persistance vivace qui défie toute mauvaise chance.
Très-instruit, très-pratique, "très-débrouillard",
pour employer un mot de la langue militaire
française, c'était un tempérament superbe, car, tout
en restant maître de lui, quelles que fussent les
circonstances, il remplissait au plus haut degré ces
trois conditions dont l'ensemble détermine l'énergie
humaine : activité d'esprit et de corps, impétuosité
des désirs, puissance de la volonté. Et sa devise
aurait pu être celle de Guillaume d'Orange au
XVIIe siècle : "Je n'ai pas besoin d'espérer pour
entreprendre, ni de réussir pour persévérer."
En même temps, Cyrus Smith était le courage
personnifié. Il avait été de toutes les batailles
pendant cette guerre de Sécession. Après avoir
commencé sous Ulysse Grant dans les volontaires de
l'Illinois, il s'était battu à Paducah, à
Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de
Corinth, à Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à
Chattanoga, à Wilderness, sur le Potomak, partout
et vaillamment, en soldat digne du général qui
répondait : "Je ne compte jamais mes morts !" Et,
cent fois, Cyrus Smith aurait dû être au nombre de
ceux-là que ne comptait pas le terrible Grant, mais
dans ces combats, où il ne s'épargnait guère, la
chance le favorisa toujours, jusqu'au moment où il
fut blessé et pris sur le champ de bataille de
Richmond.
En même temps que Cyrus Smith, et le même jour,
un autre personnage important tombait au pouvoir des
sudistes. Ce n'était rien moins que l'honorable

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Gédéon Spilett, "reporter" du New-York
Herald,
qui avait été chargé de suivre les
péripéties de la guerre au milieu des armées du
Nord.
Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants
chroniqueurs anglais ou américains, des Stanley et
autres, qui ne reculent devant rien pour obtenir une
information exacte et pour la transmettre à leur
journal dans les plus brefs délais. Les journaux de
l'Union, tels que le New-York Herald, forment
de véritables puissances, et leurs délégués sont des
représentants avec lesquels on compte. Gédéon
Spilett marquait au premier rang de ces délégués.
Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt
à tout, plein d'idées, ayant couru le monde entier,
soldat et artiste, bouillant dans le conseil, résolu
dans l'action, ne comptant ni peines, ni fatigues,
ni dangers, quand il s'agissait de tout savoir, pour
lui d'abord, et pour son journal ensuite, véritable
héros de la curiosité, de l'information, de l'inédit,
de l'inconnu, de l'impossible, c'était un de ces
intrépides observateurs qui écrivent sous les balles,
"chroniquent" sous les boulets, et pour lesquels
tous les périls sont des bonnes fortunes.
Lui aussi avait été de toutes les batailles, au
premier rang, revolver d'une main, carnet de l'autre,
et la mitraille ne faisait pas trembler son crayon.
Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes
incessants, comme ceux qui parlent alors qu'ils
n'ont rien à dire, mais chacune de ses notes,
courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un
point important. D'ailleurs, "l'humour" ne lui
manquait pas. Ce fut lui qui, après l'affaire de la
Rivière-Noire, voulant à tout prix conserver sa place
au guichet du bureau télégraphique, afin d'annoncer
à son journal le résultat de la bataille, télégraphia
pendant deux heures les premiers chapitres de la
Bible. Il en coûta deux mille dollars au
New-York Herald, mais le New-York
Herald
fut le premier informé.
Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait
quarante ans au plus. Des favoris blonds tirant sur
le rouge encadraient sa figure. Son oeil était
calme, vif, rapide dans ses déplacements. C'était
l'oeil d'un homme qui a l'habitude de percevoir vite
tous les détails d'un horizon. Solidement bâti, il
s'était trempé dans tous les climats comme une barre
d'acier dans l'eau froide.
Depuis dix ans, Gédéon Spilett était le reporter
attitré du New-York Herald, qu'il
enrichissait de ses chroniques et de ses dessins, car
il maniait aussi bien le crayon que la plume.
Lorsqu'il fut pris, il était en train de faire la
description et le croquis de la bataille. Les derniers
mots relevés sur son carnet furent ceux-ci : "Un
sudiste me couche en joue et..." Et Gédéon Spilett
fut manqué, car, suivant son invariable habitude, il
se tira de cette affaire sans une égratignure.

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Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se
connaissaient pas, si ce n'est de réputation, avaient
été tous les deux transportés à Richmond.
L'ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce
fut pendant sa convalescence qu'il fit connaissance
du reporter. Ces deux hommes se plurent et apprirent
à s'apprécier. Bientôt, leur vie commune n'eut plus
qu'un but, s'enfuir, rejoindre l'armée de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour l'unité
fédérale.
Les deux Américains étaient donc décidés à profiter
de toute occasion ; mais bien qu'ils eussent été
laissés libres dans la ville, Richmond était si
sévèrement gardée, qu'une évasion devait être
regardée comme impossible.
Sur ces entrefaits, Cyrus Smith fut rejoint par un
serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la mort.
Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de
l'ingénieur, d'un père et d'une mère esclaves, mais
que, depuis longtemps, Cyrus Smith, abolitioniste
de raison et de coeur, avait affranchi. L'esclave,
devenu libre, n'avait pas voulu quitter son maître.
Il l'aimait à mourir pour lui. C'était un garçon de
trente ans, vigoureux, agile, adroit, intelligent,
doux et calme, parfois naïf, toujours souriant,
serviable et bon. Il se nommait Nabuchodonosor,
mais il ne répondait qu'à l'appellation abréviative
et familière de Nab.
Quand Nab apprit que son maître avait été fait
prisonnier, il quitta le Massachussets sans hésiter,
arriva devant Richmond, et, à force de ruse et
d'adresse, après avoir risqué vingt fois sa vie, il
parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que
furent le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son
serviteur, et la joie de Nab à retrouver son
maître, cela ne peut s'exprimer.
Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il
était bien autrement difficile d'en sortir, car on
surveillait de très-près les prisonniers fédéraux.
Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir
tenter une évasion avec quelques chances de succès,
et cette occasion non-seulement ne se présentait
pas, mais il était malaisé de la faire naître.
Cependant, Grant continuait ses énergiques
opérations. La victoire de Petersburg lui avait été
très-chèrement disputée. Ses forces, réunies à celles
de Butler, n'obtenaient encore aucun résultat devant
Richmond, et rien ne faisait présager que la
délivrance des prisonniers dût être prochaine. Le
reporter, auquel sa captivité fastidieuse ne
fournissait plus un détail intéressant à noter, ne
pouvait plus y tenir. Il n'avait qu'une idée : sortir
de Richmond et à tout prix. Plusieurs fois, même, il
tenta l'aventure et fut arrêté par des obstacles
infranchissables.
Cependant, le siège continuait, et si les
prisonniers avaient hâte de s'échapper pour rejoindre
l'armée de Grant, certains assiégés avaient non
moins hâte de s'enfuir, afin de rejoindre l'armée
séparatiste, et, parmi eux, un certain

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Jonathan Forster, sudiste enragé. C'est qu'en
effet, si les prisonniers fédéraux ne pouvaient
quitter la ville, les fédérés ne le pouvaient pas
non plus, car l'armée du Nord les investissait. Le
gouverneur de Richmond, depuis longtemps déjà, ne
pouvait plus communiquer avec le général Lee, et
il était du plus haut intérêt de faire connaître la
situation de la ville, afin de hâter la marche de
l'armée de secours. Ce Jonathan Forster eut alors
l'idée de s'enlever en ballon, afin de traverser les
lignes assiégeantes et d'arriver ainsi au camp des
séparatistes.
Le gouverneur autorisa la tentative. Un aérostat
fut fabriqué et mis à la disposition de Jonathan
Forster, que cinq de ses compagnons devaient suivre
dans les airs. Ils étaient munis d'armes, pour le cas
où ils auraient à se défendre en atterrissant, et de
vivres, pour le cas où leur voyage aérien se
prolongerait.
Le départ du ballon avait été fixé au 18 mars. Il
devait s'effectuer pendant la nuit, et, avec un vent
de nord-ouest de moyenne force, les aéronautes
comptaient en quelques heures arriver au quartier
général de Lee.
Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple
brise. Dès le 18, on put voir qu'il tournait à
l'ouragan. Bientôt, la tempête devint telle, que le
départ de Forster dut être différé, car il était
impossible de risquer l'aérostat et ceux qu'il
emporterait au milieu des éléments déchaînés.
Le ballon, gonflé sur la grande place de Richmond,
était donc là, prêt à partir à la première accalmie
du vent, et, dans la ville, l'impatience était grande
à voir que l'état de l'atmosphère ne se modifiait
pas.
Le 18, le 19 mars se passèrent sans qu'aucun
changement se produisît dans la tourmente. On
éprouvait même de grandes difficultés pour préserver
le ballon, attaché au sol, que les rafales couchaient
jusqu'à terre.
La nuit du 19 au 20 s'écoula, mais, au matin,
l'ouragan se développait encore avec plus
d'impétuosité. Le départ était impossible.
Ce jour-là, l'ingénieur Cyrus Smith fut accosté
dans une des rues de Richmond par un homme qu'il ne
connaissait point. C'était un marin nommé Pencroff,
âgé de trente-cinq à quarante ans, vigoureusement
bâti, très-hâlé, les yeux vifs et clignotants, mais
avec une bonne figure. Ce Pencroff était un
Américain du nord, qui avait couru toutes les mers
du globe, et auquel, en fait d'aventures, tout ce
qui peut survenir d'extraordinaire à un être à deux
pieds sans plumes était arrivé. Inutile de dire que
c'était une nature entreprenante, prête à tout oser,
et qui ne pouvait s'étonner de rien. Pencroff, au
commencement de cette année, s'était rendu pour
affaires à Richmond avec un jeune garçon de quinze
ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son
capitaine, un orphelin qu'il aimait comme si

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c'eût été son propre enfant. N'ayant pu quitter la
ville avant les premières opérations du siège, il
s'y trouva donc bloqué, à son grand déplaisir, et il
n'eut plus aussi, lui, qu'une idée : s'enfuir par
tous les moyens possibles. Il connaissait de
réputation l'ingénieur Cyrus Smith. Il savait avec
quelle impatience cet homme déterminé rongeait son
frein. Ce jour-là, il n'hésita donc pas à l'aborder
en lui disant sans plus de préparation :
"Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond ?"
L'ingénieur regarda fixement l'homme qui lui parlait
ainsi, et qui ajouta à voix basse :
"Monsieur Smith, voulez-vous fuir ?
- Quand cela ?..." répondit vivement l'ingénieur,
et on peut affirmer que cette réponse lui échappa,
car il n'avait pas encore examiné l'inconnu qui lui
adressait la parole.
Mais après avoir, d'un oeil pénétrant, observé la
loyale figure du marin, il ne put douter qu'il n'eût
devant lui un honnête homme.
"Qui êtes-vous ?" demanda-t-il d'une voix brève.
Pencroff se fit connaître.
"Bien, répondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me
proposez-vous de fuir ?
- Par ce fainéant de ballon qu'on laisse là à rien
faire, et qui me fait l'effet de nous attendre tout
exprès !..."
Le marin n'avait pas eu besoin d'achever sa phrase.
L'ingénieur avait compris d'un mot. Il saisit
Pencroff par le bras et l'entraîna chez lui.
Là, le marin développa son projet, très-simple en
vérité. On ne risquait que sa vie à l'exécuter.
L'ouragan était dans toute sa violence, il est vrai,
mais un ingénieur adroit et audacieux, tel que
Cyrus Smith, saurait bien conduire un aérostat.
S'il eût connu la manoeuvre, lui, Pencroff, il
n'aurait pas hésité à partir, - avec Harbert,
s'entend. Il en avait vu bien d'autres, et n'en
était plus à compter avec une tempête !
Cyrus Smith avait écouté le marin sans mot dire,
mais son regard brillait. L'occasion était là. Il
n'était pas homme à la laisser échapper. Le projet
n'était que très-dangereux, donc il était exécutable.
La nuit, malgré la surveillance, on pouvait aborder
le ballon, se glisser dans la nacelle, puis couper
les liens qui le retenaient ! Certes, on risquait
d'être tué, mais, par contre, on pouvait réussir, et
sans cette tempête... Mais sans cette tempête, le
ballon fût déjà parti, et l'occasion, tant cherchée,
ne se présenterait pas en ce moment !
"Je ne suis pas seul !... dit en terminant Cyrus
Smith.

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- Combien de personnes voulez-vous donc emmener ?
demanda le marin.
- Deux : mon ami Spilett et mon serviteur Nab.
- Cela fait donc trois, répondit Pencroff, et, avec
Harbert et moi, cinq. Or, le ballon devait enlever
six...
- Cela suffit. Nous partirons !" dit Cyrus Smith.
Ce "nous" engageait le reporter, mais le reporter
n'était pas homme à reculer, et quand le projet lui
fut communiqué, il l'approuva sans réserve. Ce dont
il s'étonnait, c'était qu'une idée aussi simple ne
lui fût pas déjà venue. Quant à Nab, il suivait son
maître partout où son maître voulait aller.
"à ce soir alors, dit Pencroff. Nous flânerons tous
les cinq, par là, en curieux !
- à ce soir, dix heures, répondit Cyrus Smith, et
fasse le ciel que cette tempête ne s'apaise pas avant
notre départ !"
Pencroff prit congé de l'ingénieur, et retourna à
son logis, où était resté jeune Harbert Brown. Ce
courageux enfant connaissait le plan du marin, et ce
n'était pas sans une certaine anxiété qu'il attendait
le résultat de la démarche faite auprès de
l'ingénieur. On le voit, c'étaient cinq hommes
déterminés qui allaient ainsi se lancer dans la
tourmente, en plein ouragan !
Non ! L'ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan
Forster, ni ses compagnons ne pouvaient songer à
l'affronter dans cette frêle nacelle ! La journée
fut terrible. L'ingénieur ne craignait qu'une chose :
c'était que l'aérostat, retenu au sol et couché sous
le vent, ne se déchirât en mille pièces. Pendant
plusieurs heures, il rôda sur la place presque
déserte, surveillant l'appareil. Pencroff en faisait
autant de son côté, les mains dans les poches, et
bâillant au besoin, comme un homme qui ne sait à quoi
tuer le temps, mais redoutant aussi que le ballon ne
vînt à se déchirer ou même à rompre ses liens et à
s'enfuir dans les airs.
Le soir arriva. La nuit se fit très-sombre.
D'épaisses brumes passaient comme des nuages au ras
du sol. Une pluie mêlée de neige tombait. Le temps
était froid. Une sorte de brouillard pesait sur
Richmond. Il semblait que la violente tempête eût
fait comme une trêve entre les assiégeants et les
assiégés, et que le canon eût voulu se taire devant
les formidables détonations de l'ouragan. Les rues
de la ville étaient désertes. Il n'avait pas même
paru nécessaire, par cet horrible temps, de garder la
place au milieu de laquelle se débattait l'aérostat.
Tout favorisait le départ des prisonniers,
évidemment ; mais ce voyage, au milieu des rafales
déchaînées !..
"Vilaine marée ! se disait Pencroff, en fixant d'un
coup de poing son chapeau que le vent disputait à sa
tête. Mais bah ! on en viendra à bout tout de
même !"
à neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses
compagnons se glissaient par divers

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côtés sur la place, que les lanternes de gaz,
éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité
profonde. On ne voyait même pas l'énorme aérostat,
presque entièrement rabattu sur le sol.
Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient
les cordes du filet, la nacelle était retenue par un
fort câble passé dans un anneau scellé dans le
pavé, et dont le double remontait à bord.
Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la
nacelle. Ils n'avaient point été aperçus, et telle
était l'obscurité, qu'ils ne pouvaient se voir
eux-mêmes.
Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon
Spilett, Nab et Harbert prirent place dans la
nacelle, pendant que Pencroff, sur l'ordre de
l'ingénieur,

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détachait successivement les paquets de lest. Ce fut
l'affaire de quelques instants, et le marin rejoignit
ses compagnons.
L'aérostat n'était alors retenu que par le double
du câble, et Cyrus Smith n'avait plus qu'à donner
l'ordre du départ.
En ce moment, un chien escalada d'un bond la nacelle.
C'était Top, le chien de l'ingénieur, qui, ayant
brisé sa chaîne, avait suivi son maître. Cyrus
Smith craignant un excès de poids, voulait
renvoyer le pauvre animal.
"Bah ! un de plus !" dit Pencroff, en délestant la
nacelle de deux sacs de sable.
Puis, il largua le double du câble, et le ballon,
partant par une direction

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oblique, disparut, après avoir heurté sa nacelle
contre deux cheminées qu'il abattit dans la furie
de son départ.
L'ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable
violence. L'ingénieur, pendant la nuit, ne put songer
à descendre, et quand le jour vint, toute vue de la
terre lui était interceptée par les brumes. Ce fut
cinq jours après seulement, qu'une éclaircie laissa
voir l'immense mer au-dessous de cet aérostat, que le
vent entraînait avec une vitesse effroyable !
On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20
mars, quatre étaient jetés, le 24 mars, sur une côte
déserte, à plus de six mille milles de leur pays !
Et celui qui manquait, celui au secours duquel les
quatre survivants du ballon couraient tout d'abord,
c'était leur chef naturel, c'était l'ingénieur Cyrus
Smith !
CHAPITRE III
L'ingénieur, à travers les mailles du filet qui
avaient cédé, avait été enlevé par un coup de mer.
Son chien avait également disparu. Le fidèle animal
s'était volontairement précipité au secours de son
maître.
"En avant !" s'écria le reporter.
Et tous quatre, Gédéon Spilett, Harbert,
Pencroff et Nab, oubliant épuisement et fatigues,
commencèrent leurs recherches.
Le pauvre Nab pleurait de rage et de désespoir à
la fois, à la pensée d'avoir perdu tout ce qu'il
aimait au monde.
Il ne s'était pas écoulé deux minutes entre le moment
où Cyrus Smith avait disparu et l'instant où ses
compagnons avaient pris terre. Ceux-ci pouvaient
donc espérer d'arriver à temps pour le sauver.
"Cherchons ! cherchons ! cria Nab.
- Oui, Nab, répondit Gédéon Spilett, et nous le
retrouverons !
- Vivant ?

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- Vivant !
- Sait-il nager ? demanda Pencroff.
- Oui ! répondit Nab ! Et, d'ailleurs, Top est
là !..."
Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tête !
C'était dans le nord de la côte, et environ à un
demi-mille de l'endroit où les naufragés venaient
d'atterrir, que l'ingénieur avait disparu. S'il avait
pu atteindre le point le plus rapproché du littoral,
c'était donc à un demi-mille au plus que devait être
situé ce point.
Il était près de six heures alors. La brume venait
de se lever et rendait la nuit très-obscure. Les
naufragés marchaient en suivant vers le nord la côte
est de cette terre sur laquelle le hasard les avait
jetés, - terre inconnue, dont ils ne pouvaient même
soupçonner la situation géographique. Ils foulaient
du pied un sol sablonneux, mêlé de pierres, qui
paraissait dépourvu de toute espèce de végétation.
Ce sol, fort inégal, très-raboteux, semblait en de
certains endroits criblé de petites fondrières, qui
rendaient la marche très-pénible. De ces trous
s'échappaient à chaque instant de gros oiseaux au
vol lourd, fuyant en toutes directions, que
l'obscurité empêchait de voir. D'autres, plus agiles,
se levaient par bandes et passaient comme des nuées.
Le marin croyait reconnaître des goëlands et des
mouettes, dont les sifflements aigus luttaient avec
les rugissements de la mer.
De temps en temps, les naufragés s'arrêtaient,
appelaient à grands cris, et écoutaient si quelque
appel ne se ferait pas entendre du côté de l'Océan.
Ils devaient penser, en effet, que s'ils eussent
été à proximité du lieu où l'ingénieur avait pu
atterrir, les aboiements du chien Top, au cas où
Cyrus Smith eût été hors d'état de donner signe
d'existence, seraient arrivés jusqu'à eux. Mais aucun
cri ne se détachait sur le grondement des lames et le
cliquetis du ressac. Alors, la petite troupe
reprenait sa marche en avant, et fouillait les
moindres anfractuosités du littoral.
Après une course de vingt minutes, les quatre
naufragés furent subitement arrêtés par une lisière
écumante de lames. Le terrain solide manquait. Ils se
trouvaient à l'extrémité d'une pointe aiguë, sur
laquelle la mer brisait avec fureur.
"C'est un promontoire, dit le marin. Il faut
revenir sur nos pas en tenant notre droite, et nous
gagnerons ainsi la franche terre.
- Mais s'il est là ! répondit Nab, en montrant
l'Océan, dont les énormes lames blanchissaient dans
l'ombre.
- Eh bien, appelons-le !"

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Et tous, unissant leurs voix, lancèrent un appel
vigoureux, mais rien ne répondit. Ils attendirent
une accalmie. Ils recommencèrent. Rien encore.
Les naufragés revinrent alors, en suivant le revers
opposé du promontoire, sur un sol également
sablonneux et rocailleux. Toutefois, Pencroff
observa que le littoral était plus accore, que le
terrain montait, et il supposa qu'il devait rejoindre,
par une rampe assez allongée, une haute côte dont le
massif se profilait confusément dans l'ombre. Les
oiseaux étaient moins nombreux sur cette partie du
rivage. La mer aussi s'y montrait moins houleuse,
moins bruyante, et il était même remarquable que
l'agitation des lames diminuait sensiblement. On
entendait à peine le bruit du ressac. Sans doute, ce
côté du promontoire formait une anse semi-circulaire,
que sa pointe aiguë protégeait contre les
ondulations du large.
Mais, à suivre cette direction, on marchait vers le
sud, et c'était aller à l'opposé de cette portion
de la côte sur laquelle Cyrus Smith avait pu
prendre pied. Après un parcours d'un mille et demi,
le littoral ne présentait encore aucune courbure
qui permît de revenir vers le nord. Il fallait
pourtant bien que ce promontoire, dont on avait
tourné la pointe, se rattachât à la franche terre.
Les naufragés, bien que leurs forces fussent
épuisées, marchaient toujours avec courage, espérant
trouver à chaque moment quelque angle brusque qui les
remît dans la direction première.
Quel fut donc leur désappointement, quand, après
avoir parcouru deux milles environ, ils se virent
encore une fois arrêtés par la mer sur une pointe
assez élevée, faite de roches glissantes.
"Nous sommes sur un îlot ! dit Pencroff, et nous
l'avons arpenté d'une extrémité à l'autre !"
L'observation du marin était juste. Les naufragés
avaient été jetés, non sur un continent, pas même
sur une île, mais sur un îlot qui ne mesurait pas
plus de deux mille en longueur, et dont la largeur
était évidemment peu considérable.
Cet îlot aride, semé de pierres, sans végétation,
refuge désolé de quelques oiseaux de mer, se
rattachait-il à un archipel plus important ? On ne
pouvait l'affirmer. Les passagers du ballon,
lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre à
travers les brumes, n'avaient pu suffisamment
reconnaître son importance. Cependant, Pencroff,
avec ses yeux de marin habitués à percer l'ombre,
croyait bien, en ce moment, distinguer dans l'ouest
des masses confuses, qui annonçaient une côte élevée.
Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurité,
déterminer à quel système,

p21

simple ou complexe, appartenait l'îlot. On ne pouvait
non plus en sortir, puisque la mer l'entourait. Il
fallait donc remettre au lendemain la recherche de
l'ingénieur, qui n'avait, hélas ! signalé sa présence
par aucun cri.
"Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le
reporter. Il peut être évanoui, blessé, hors d'état
de répondre momentanément, mais ne désespérons pas."
Le reporter émit alors l'idée d'allumer sur un
point de l'îlot quelque feu qui pourrait servir de
signal à l'ingénieur. Mais on chercha vainement du
bois ou des broussailles sèches. Sable et pierres,
il n'y avait pas autre chose.
On comprend ce que durent être la douleur de Nab
et celle de ses compagnons, qui s'étaient vivement
attachés à cet intrépide Cyrus Smith. Il était
trop évident qu'ils étaient impuissants alors à le
secourir. Il fallait attendre le jour. Ou l'ingénieur
avait pu se sauver seul, et déjà il avait trouvé
refuge sur un point de la côte, ou il était perdu à
jamais !
Ce furent de longues et pénibles heures à passer. Le
froid était vif. Les naufragés souffrirent
cruellement, mais ils s'en apercevaient à peine. Ils
ne songèrent même pas à prendre un instant de repos.
S'oubliant pour leur chef, espérant, voulant espérer
toujours, ils allaient et venaient sur cet îlot
aride, retournant incessamment à sa pointe nord, là
où ils devaient être plus rapprochés du lieu de la
catastrophe. Ils écoutaient, ils criaient, ils
cherchaient à surprendre quelque appel suprême, et
leurs voix devaient se transmettre au loin, car un
certain calme régnait alors dans l'atmosphère, et
les bruits de la mer commençaient à tomber avec la
houle.
Un des cris de Nab sembla même, à un certain
moment, se reproduire en écho. Harbert le fit
observer à Pencroff, en ajoutant :
"Cela prouverait qu'il existe dans l'ouest une côte
assez rapprochée."
Le marin fit un signe affirmatif. D'ailleurs ses yeux
ne pouvaient le tromper. S'il avait, si peu que ce
fût, distingué une terre, c'est qu'une terre était là.
Mais cet écho lointain fut la seule réponse
provoquée par les cris de Nab, et l'immensité, sur
toute la partie est de l'îlot, demeura silencieuse.
Cependant le ciel se dégageait peu à peu. Vers
minuit, quelques étoiles brillèrent, et si
l'ingénieur eût été là, près de ses compagnons, il
aurait pu remarquer que ces étoiles n'étaient plus
celles de l'hémisphère boréal. En effet, la polaire
n'apparaissait pas sur ce nouvel horizon, les
constellations zénithales n'étaient plus celles qu'il
avait l'habitude d'observer dans la partie nord du
nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait
alors au pôle austral du monde.
La nuit s'écoula. Vers cinq heures du matin, le
25 mars, les hauteurs du ciel

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se nuancèrent légèrement. L'horizon restait sombre
encore, mais, avec les premières lueurs du jour, une
opaque brume se leva de la mer, de telle sorte que
le rayon visuel ne pouvait s'étendre à plus d'une
vingtaine de pas. Le brouillard se déroulait en
grosses volutes qui se déplaçaient lourdement.
C'était un contre-temps. Les naufragés ne pouvaient
rien distinguer autour d'eux. Tandis que les regards
de Nab et du reporter se projetaient sur l'Océan,
le marin et Harbert cherchaient la côte dans
l'ouest. Mais pas un bout de terre n'était visible.
"N'importe, dit Pencroff, si je ne vois pas la
côte, je la sens... elle est là... là... aussi sûr
que nous ne sommes plus à Richmond !"
Mais le brouillard ne devait pas tarder à se lever.
Ce n'était qu'une brumaille de beau temps. Un bon
soleil en chauffait les couches supérieures, et cette
chaleur se tamisait jusqu'à la surface de l'îlot.
En effet, vers six heures et demie, trois quarts
d'heure après le lever du soleil, la brume devenait plus
transparente. Elle s'épaississait en haut, mais se
dissipait en bas. Bientôt tout l'îlot apparut,
comme s'il fût descendu d'un nuage ; puis, la mer
se montra suivant un plan circulaire, infinie dans
l'est, mais bornée dans l'ouest par une côte élevée
et abrupte.
Oui ! la terre était là. Là, le salut, provisoirement
assuré, du moins. Entre l'îlot et la côte, séparés
par un canal large d'un demi-mille, un courant
extrêmement rapide se propageait avec bruit.
Cependant, un des naufragés, ne consultant que son
coeur, se précipita aussitôt dans le courant, sans
prendre l'avis de ses compagnons, sans même dire
un seul mot. C'était Nab. Il avait hâte d'être sur
cette côte et de la remonter au nord. Personne n'eût
pu le retenir. Pencroff le rappela, mais en vain.
Le reporter se disposait à suivre Nab.
Pencroff, allant alors à lui :
"Vous voulez traverser ce canal ? demanda-t-il.
- Oui, répondit Gédéon Spilett.
- Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin.
Nab suffira à porter secours à son maître. Si nous
nous engagions dans ce canal, nous risquerions d'être
entraînés au large par le courant, qui est d'une
violence extrême. Or, si je ne me trompe, c'est un
courant de jusant. Voyez, la marée baisse sur le
sable. Prenons donc patience, et, à mer basse, il est
possible que nous trouvions un passage guéable...
- Vous avez raison, répondit le reporter.
Séparons-nous le moins que nous pourrons..."

p23

Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre
le courant. Il le traversait suivant une direction
oblique. On voyait ses noires épaules émerger à
chaque coupe. Il dérivait avec une extrême vitesse,
mais il gagnait aussi vers la côte. Ce demi-mille
qui séparait l'îlot de la terre, il employa plus
d'une demi-heure à le franchir, et il n'accosta le
rivage qu'à plusieurs milliers de pieds de l'endroit
qui faisait face au point d'où il était parti.
Nab prit pied au bas d'une haute muraille de granit
et se secoua vigoureusement ; puis, tout courant, il
disparut bientôt derrière une pointe de roches, qui
se projetait en mer, à peu près à la hauteur de
l'extrémité septentrionale de l'îlot.
Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son
audacieuse tentative, et, quand il fut hors de vue,
ils reportèrent leurs regards sur cette terre à
laquelle ils allaient demander refuge, tout en
mangeant quelques coquillages dont le sable était
semé. C'était un maigre repas, mais, enfin, c'en
était un.
La côte opposée formait une vaste baie, terminée, au
sud, par une pointe très-aiguë, dépourvue de toute
végétation et d'un aspect très-sauvage. Cette pointe
venait se souder au littoral par un dessin assez
capricieux et s'arc-boutait à de hautes roches
granitiques. Vers le nord, au contraire, la baie,
s'évasant, formait une côte plus arrondie, qui
courait du sud-ouest au nord-est et finissait par
un cap effilé. Entre ces deux points extrêmes, sur
lesquels s'appuyait l'arc de la baie, la distance
pouvait être de huit milles. à un demi-mille du
rivage, l'îlot occupait une étroite bande de mer,
et ressemblait à un énorme cétacé, dont il
représentait la carcasse très-agrandie. Son extrême
largeur ne dépassait pas un quart de mille.
Devant l'îlot, le littoral se composait, en premier
plan, d'une grève de sable, semée de roches
noirâtres, qui, en ce moment, réapparaissaient peu
à peu sous la marée descendante. Au deuxième plan,
se détachait une sorte de courtine granitique,
taillée à pic, couronnée par une capricieuse arête
à une hauteur de trois cents pieds au moins. Elle se
profilait ainsi sur une longueur de trois milles,
et se terminait brusquement à droite par un pan coupé
qu'on eût cru taillé de main d'homme. Sur la gauche,
au contraire, au-dessus du promontoire, cette
espèce de falaise irrégulière, s'égrenant en éclats
prismatiques, et faite de roches agglomérées et
d'éboulis, s'abaissait par une rampe allongée qui se
confondait peu à peu avec les roches de la pointe
méridionale.
Sur le plateau supérieur de la côte, aucun arbre.
C'était une table nette, comme celle qui domine
Cape-Town, au cap de Bonne-Espérance, mais avec des
proportions plus réduites. Du moins, elle
apparaissait telle, vue de l'îlot. Toutefois, la
verdure ne manquait pas à droite, en arrière du pan
coupé. On distinguait

p24

facilement la masse confuse de grands arbres, dont
l'agglomération se prolongeait au delà des limites
du regard. Cette verdure réjouissait l'oeil,
vivement attristé par les âpres lignes du parement
de granit.
Enfin, tout en arrière-plan et au-dessus du plateau,
dans la direction du nord-ouest et à une distance de
sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc,
que frappaient les rayons solaires. C'était un
chapeau de neiges, coiffant quelque mont éloigné.
On ne pouvait donc se prononcer sur la question de
savoir si cette terre formait une île ou si elle
appartenait à un continent. Mais, à la vue de ces
roches convulsionnées qui s'entassaient sur la
gauche, un géologue n'eût pas hésité à

p25

leur donner une origine volcanique, car elles étaient
incontestablement le produit d'un travail plutonien.
Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert observaient
attentivement cette terre, sur laquelle ils allaient
peut-être vivre de longues années, sur laquelle ils
mourraient même, si elle ne se trouvait pas sur la
route des navires !
"Eh bien ! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff ?
- Eh bien, répondit le marin, il y a du bon et du
mauvais, comme dans tout. Nous verrons. Mais voici le
jusant qui se fait sentir. Dans trois heures, nous
tenterons le passage, et, une fois là, on tâchera de
se tirer d'affaire et de retrouver M Smith !"

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Pencroff ne s'était pas trompé dans ses prévisions.
Trois heures plus tard, à mer basse, la plus grande
partie des sables, formant le lit du canal, avait
découvert. Il ne restait entre l'îlot et la côte
qu'un chenal étroit qu'il serait aisé sans doute de
franchir.
En effet, vers dix heures, Gédéon Spilett et ses
deux compagnons se dépouillèrent de leurs vêtements,
ils les mirent en paquet sur leur tête, et ils
s'aventurèrent dans le chenal, dont la profondeur
ne dépassait pas cinq pieds. Harbert, pour qui l'eau
eût été trop haute, nageait comme un poisson, et il
s'en tira à merveille. Tous trois arrivèrent sans
difficulté sur le littoral opposé. Là, le soleil
les ayant séchés rapidement, ils remirent leurs
habits, qu'ils avaient préservés du contact de l'eau,
et ils tinrent conseil.
CHAPITRE IV
Tout d'abord, le reporter dit au marin de l'attendre
en cet endroit même, où il le rejoindrait, et, sans
perdre un instant, il remonta le littoral, dans la
direction qu'avait suivie, quelques heures auparavant,
le nègre Nab. Puis il disparut rapidement derrière
un angle de la côte, tant il lui tardait d'avoir des
nouvelles de l'ingénieur.
Harbert avait voulu l'accompagner.
"Restez, mon garçon, lui avait dit le marin. Nous
avons à préparer un campement et à voir s'il est
possible de trouver à se mettre sous la dent quelque
chose de plus solide que des coquillages. Nos amis
auront besoin de se refaire à leur retour. à chacun
sa tâche.
- Je suis prêt, Pencroff, répondit Harbert.
- Bon ! reprit le marin, cela ira. Procédons avec
méthode. Nous sommes fatigués, nous avons froid,
nous avons faim. Il s'agit donc de trouver abri,
feu et nourriture. La forêt a du bois, les nids ont
des oeufs : il reste à chercher la maison.
- Eh bien, répondit Harbert, je chercherai une
grotte dans ces roches, et je finirai bien par
découvrir quelque trou dans lequel nous pourrons nous
fourrer !

p27

- C'est cela, répondit Pencroff. En route, mon
garçon."
Et les voilà marchant tous deux au pied de l'énorme
muraille, sur cette grève que le flot descendant avait
largement découverte. Mais, au lieu de remonter vers
le nord, ils descendirent au sud. Pencroff avait
remarqué, à quelques centaines de pas au-dessous de
l'endroit où ils étaient débarqués, que la côte
offrait une étroite coupée qui, suivant lui, devait
servir de débouché à une rivière ou à un ruisseau.
Or, d'une part, il était important de s'établir dans
le voisinage d'un cours d'eau potable, et, de l'autre,
il n'était pas impossible que le courant eût poussé
Cyrus Smith de ce côté.
La haute muraille, on l'a dit, se dressait à une
hauteur de trois cents pieds, mais le bloc était
plein partout, et, même à sa base, à peine léchée
par la mer, elle ne présentait pas la moindre
fissure qui pût servir de demeure provisoire. C'était
un mur d'aplomb, fait d'un granit très-dur, que le
flot n'avait jamais rongé. Vers le sommet voltigeait
tout un monde d'oiseaux aquatiques, et
particulièrement diverses espèces de l'ordre des
palmipèdes, à bec allongé, comprimé et
pointu, - volatiles très-criards, peu effrayés de la
présence de l'homme, qui, pour la première fois, sans
doute, troublait ainsi leur solitude. Parmi ces
palmipèdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes,
sortes de goëlands auxquels on donne quelquefois le
nom de stercoraires, et aussi de petites mouettes
voraces qui nichaient dans les anfractuosités du
granit. Un coup de fusil, tiré au milieu de ce
fourmillement d'oiseaux, en eût abattu un grand
nombre ; mais, pour tirer un coup de fusil, il faut
un fusil, et ni Pencroff, ni Harbert n'en avaient.
D'ailleurs, ces mouettes et ces labbes sont à peine
mangeables, et leurs oeufs même ont un détestable
goût.
Cependant, Harbert, qui s'était porté un peu plus
sur la gauche, signala bientôt quelques rochers
tapissés d'algues, que la haute mer devait recouvrir
quelques heures plus tard. Sur ces roches, au milieu
des varechs glissants, pullulaient des coquillages
à double valve, que ne pouvaient dédaigner des gens
affamés. Harbert appela donc Pencroff, qui se
hâta d'accourir.
"Eh ! ce sont des moules ! s'écria le marin. Voilà
de quoi remplacer les oeufs qui nous manquent !
- Ce ne sont point des moules, répondit le jeune
Harbert, qui examinait avec attention les mollusques
attachés aux roches, ce sont des lithodomes.
- Et cela se mange ? demanda Pencroff.
- Parfaitement.
- Alors, mangeons des lithodomes."
Le marin pouvait s'en rapporter à Harbert. Le jeune
garçon était très-fort en

p28

histoire naturelle et avait toujours eu une véritable
passion pour cette science. Son père l'avait poussé
dans cette voie, en lui faisant suivre les cours des
meilleurs professeurs de Boston, qui affectionnaient
cet enfant, intelligent et travailleur. Aussi ses
instincts de naturaliste devaient-ils être plus d'une
fois utilisés par la suite, et, pour son début, il
ne se trompa pas.
Ces lithodomes étaient des coquillages oblongs,
attachés par grappes et très-adhérents aux roches.
Ils appartenaient à cette espèce de mollusques
perforateurs qui creusent des trous dans les pierres
les plus dures, et leur coquille s'arrondissait à ses
deux bouts, disposition qui ne se remarque pas dans
la moule ordinaire.
Pencroff et Harbert firent une bonne consommation
de ces lithodomes, qui s'entre-bâillaient alors au
soleil. Ils les mangèrent comme des huîtres, et ils
leur trouvèrent une saveur fortement poivrée, ce qui
leur ôta tout regret de n'avoir ni poivre, ni
condiments d'aucune sorte.
Leur faim fut donc momentanément apaisée, mais non
leur soif, qui s'accrut après l'absorption de ces
mollusques naturellement épicés. Il s'agissait donc
de trouver de l'eau douce, et il n'était pas
vraisemblable qu'elle manquât dans une région si
capricieusement accidentée. Pencroff et Harbert,
après avoir pris la précaution de faire une ample
provision de lithodomes, dont ils remplirent leurs
poches et leurs mouchoirs, regagnèrent le pied de la
haute terre.
Deux cents pas plus loin, ils arrivaient à cette
coupée par laquelle, suivant le pressentiment de
Pencroff, une petite rivière devait couler à pleins
bords. En cet endroit, la muraille semblait avoir
été séparée par quelque violent effort plutonien. à
sa base s'échancrait une petite anse, dont le fond
formait un angle assez aigu. Le cours d'eau mesurait
là cent pieds de largeur, et ses deux berges, de
chaque côté, n'en comptaient que vingt pieds à peine.
La rivière s'enfonçait presque directement entre les
deux murs de granit qui tendaient à s'abaisser en
amont de l'embouchure ; puis, elle tournait
brusquement et disparaissait sous un taillis à un
demi-mille.
"Ici, l'eau ! Là-bas, le bois ! dit Pencroff. Eh
bien, Harbert, il ne manque plus que la maison !"
L'eau de la rivière était limpide. Le marin reconnut
qu'à ce moment de la marée, c'est-à-dire à basse
mer, quand le flot montant n'y portait pas, elle était
douce. Ce point important établi, Harbert chercha
quelque cavité qui pût servir de retraite, mais ce
fut inutilement. Partout la muraille était lisse,
plane et d'aplomb.
Toutefois, à l'embouchure même du cours d'eau, et
au-dessus des relais de la

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haute mer, les éboulis avaient formé, non point une
grotte, mais un entassement d'énormes rochers, tels
qu'il s'en rencontre souvent dans les pays
granitiques, et qui portent le nom de "Cheminées".
Pencroff et Harbert s'engagèrent assez
profondément entre les roches, dans ces couloirs
sablés, auxquels la lumière ne manquait pas, car elle
pénétrait par les vides que laissaient entre eux ces
granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que
par un miracle d'équilibre. Mais avec la lumière
entrait aussi le vent, - une vraie bise de
corridors, - et, avec le vent, le froid aigu de
l'extérieur. Cependant, le marin pensa qu'en
obstruant certaines portions de ces couloirs, en
bouchant quelques ouvertures avec un mélange de
pierres et de sable, on pourrait rendre les
"Cheminées" habitables. Leur plan géométrique
représentait ce signe typographique (...), qui
signifie et caetera en abrégé. Or, en isolant la
boucle supérieure du signe, par laquelle
s'engouffrait le vent du sud et de l'ouest, on
parviendrait sans doute à utiliser sa disposition
inférieure.
"Voilà notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais
nous revoyions M Smith, il saurait tirer parti de ce
labyrinthe.
- Nous le reverrons, Pencroff, s'écria Harbert, et
quand il reviendra, il faut qu'il trouve ici une
demeure à peu près supportable. Elle le sera si nous
pouvons établir un foyer dans le couloir de gauche
et y conserver une ouverture pour la fumée.
- Nous le pourrons, mon garçon, répondit le marin, et
ces Cheminées - ce fut le nom que Pencroff conserva
à cette demeure provisoire - feront notre affaire.
Mais d'abord, allons faire provision de combustible.
J'imagine que le bois ne nous sera pas inutile pour
boucher ces ouvertures à travers lesquelles le
diable joue de sa trompette !"
Harbert et Pencroff quittèrent les Cheminées, et,
doublant l'angle, ils commencèrent à remonter la
rive gauche de la rivière. Le courant en était assez
rapide et charriait quelques bois morts. Le flot
montant - et il se faisait déjà sentir en ce
moment - devait le refouler avec force jusqu'à une
distance assez considérable. Le marin pensa donc
que l'on pourrait utiliser ce flux et ce reflux pour
le transport des objets pesants.
Après avoir marché pendant un quart d'heure, le marin
et le jeune garçon arrivèrent au brusque coude que
faisait la rivière en s'enfonçant vers la gauche. à
partir de ce point, son cours se poursuivait à
travers une forêt d'arbres magnifiques. Ces arbres
avaient conservé leur verdure, malgré la saison
avancée, car ils appartenaient à cette famille des
conifères qui se propage sur toutes les régions du
globe, depuis les climats septentrionaux jusqu'aux
contrées tropicales.

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Le jeune naturaliste reconnut plus particulièrement
des "déodars", essences très-nombreuses dans la zone
himalayenne, et qui répandaient un agréable arôme.
Entre ces beaux arbres poussaient des bouquets de
pins, dont l'opaque parasol s'ouvrait largement. Au
milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son
pied écrasait des branches sèches, qui crépitaient
comme des pièces d'artifice.
"Bon, mon garçon, dit-il à Harbert, si moi j'ignore
le nom de ces arbres, je sais du moins les ranger dans
la catégorie du "bois à brûler", et, pour le
moment, c'est la seule qui nous convienne !
- Faisons notre provision !" répondit Harbert, qui se
mit aussitôt à l'ouvrage.
La récolte fut facile. Il n'était pas même nécessaire
d'ébrancher les arbres, car d'énormes quantités de
bois mort gisaient à leurs pieds. Mais si le
combustible ne manquait pas, les moyens de transport
laissaient à désirer. Ce bois étant très-sec, devait
rapidement brûler. De là, nécessité d'en rapporter
aux Cheminées une quantité considérable, et la charge
de deux hommes n'aurait pas suffi. C'est ce que fit
observer Harbert.
"Eh ! mon garçon, répondit le marin, il doit y avoir
un moyen de transporter ce bois. Il y a toujours
moyen de tout faire ! Si nous avions une charrette ou
un bateau, ce serait trop facile.
- Mais nous avons la rivière ! dit Harbert.
- Juste, répondit Pencroff. La rivière sera pour
nous un chemin qui marche tout seul, et les trains
de bois n'ont pas été inventés pour rien.
- Seulement, fit observer Harbert, notre chemin
marche en ce moment dans une direction contraire à la
nôtre, puisque la mer monte !
- Nous en serons quittes pour attendre qu'elle
baisse, répondit le marin, et c'est elle qui se
chargera de transporter notre combustible aux
Cheminées. Préparons toujours notre train."
Le marin, suivi d'Harbert, se dirigea vers l'angle
que la lisière de la forêt faisait avec la rivière.
Tous deux portaient, chacun en proportion de ses
forces, une charge de bois, liée en fagots. Sur la
berge se trouvait aussi une grande quantité de
branches mortes, au milieu de ces herbes entre
lesquelles le pied d'un homme ne s'était,
probablement, jamais hasardé. Pencroff commença
aussitôt à confectionner son train.
Dans une sorte de remous produit par une pointe de la
rive et qui brisait le courant, le marin et le jeune
garçon placèrent des morceaux de bois assez gros
qu'ils avaient attachés ensemble avec des lianes
sèches. Il se forma ainsi une sorte de radeau sur
lequel fut empilée successivement toute la récolte,
soit la

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charge de vingt hommes au moins. En une heure, le
travail fut fini, et le train, amarré à la berge,
dut attendre le renversement de la marée.
Il y avait alors quelques heures à occuper, et, d'un
commun accord, Pencroff et Harbert résolurent de
gagner le plateau supérieur, afin d'examiner la
contrée sur un rayon plus étendu.
Précisément, à deux cents pas en arrière de l'angle
formé par la rivière, la muraille, terminée par un
éboulement de roches, venait mourir en pente douce
sur la lisière de la forêt. C'était comme un
escalier naturel. Harbert et le marin commencèrent
donc leur ascension. Grâce à la vigueur de leurs
jarrets, ils atteignirent la crête en peu d'instants,
et vinrent se poster à l'angle qu'elle faisait sur
l'embouchure de la rivière.
En arrivant, leur premier regard fut pour cet
Océan qu'ils venaient de traverser dans de si
terribles conditions ! Ils observèrent avec émotion
toute cette partie du nord de la côte, sur laquelle
la catastrophe s'était produite. C'était là que
Cyrus Smith avait disparu. Ils cherchèrent des
yeux si quelque épave de leur ballon, à laquelle un
homme aurait pu s'accrocher, ne surnagerait pas
encore. Rien ! La mer n'était qu'un vaste désert
d'eau. Quant à la côte, déserte aussi. Ni le reporter,
ni Nab ne s'y montraient. Mais il était possible
qu'en ce moment, tous deux fussent à une telle
distance, qu'on ne pût les apercevoir.
"Quelque chose me dit, s'écria Harbert, qu'un
homme aussi énergique que M Cyrus n'a pas pu se
laisser noyer comme le premier venu. Il doit avoir
atteint quelque point du rivage. N'est-ce pas,
Pencroff ?"
Le marin secoua tristement la tête. Lui n'espérait
guère plus revoir Cyrus Smith ; mais, voulant
laisser quelque espoir à Harbert :
"Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingénieur est
homme à se tirer d'affaire là où tout autre
succomberait !..."
Cependant, il observait la côte avec une extrême
attention. Sous ses yeux se développait la grève de
sable, bornée, sur la droite de l'embouchure, par des
lignes de brisants. Ces roches, encore émergées,
ressemblaient à des groupes d'amphibies couchés dans
le ressac. Au delà de la bande d'écueils, la mer
étincelait sous les rayons du soleil. Dans le sud,
une pointe aiguë fermait l'horizon, et l'on ne pouvait
reconnaître si la terre se prolongeait dans cette
direction, ou si elle s'orientait sud-est et
sud-ouest, ce qui eût fait de cette côte une sorte
de presqu'île très-allongée. à l'extrémité
septentrionale de la baie, le dessin du littoral se
poursuivait à une grande distance, suivant une ligne
plus arrondie. Là, le rivage était bas, plat, sans
falaise, avec de larges bancs de sable, que le reflux
laissait à découvert.

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Pencroff et Harbert se retournèrent alors vers
l'ouest. Leur regard fut tout d'abord arrêté par la
montagne à cime neigeuse, qui se dressait à une
distance de six ou sept milles. Depuis ses premières
rampes jusqu'à deux milles de la côte, s'étendaient
de vastes masses boisées, relevées de grandes plaques
vertes dues à la présence d'arbres à feuillage
persistant. Puis, de la lisière de cette forêt
jusqu'à la côte même, verdoyait un large plateau
semé de bouquets d'arbres capricieusement distribués.
Sur la gauche, on voyait par instants étinceler les
eaux de la petite rivière, à travers quelques
éclaircies, et il semblait que son cours assez
sinueux la ramenait vers les contre-forts de la
montagne, entre lesquels elle devait prendre sa
source. Au point où le marin avait laissé son train

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de bois, elle commençait à couler entre les deux
hautes murailles de granit ; mais si, sur sa rive
gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes,
sur la rive droite, au contraire, elles s'abaissaient
peu à peu, les massifs se changeant en rocs isolés,
les rocs en cailloux, les cailloux en galets jusqu'à
l'extrémité de la pointe.
"Sommes-nous sur une île ? murmura le marin.
- En tout cas, elle semblerait être assez vaste !
répondit le jeune garçon.
- Une île, si vaste qu'elle fût, ne serait toujours
qu'une île !" dit Pencroff.
Mais cette importante question ne pouvait encore être
résolue. Il fallait en remettre la solution à un
autre moment. Quant à la terre elle-même, île ou

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continent, elle paraissait fertile, agréable dans ses
aspects, variée dans ses productions.
"Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans
notre malheur, il faut en remercier la Providence.
- Dieu soit donc loué !" répondit Harbert, dont le
coeur pieux était plein de reconnaissance pour
l'Auteur de toutes choses.
Pendant longtemps, Pencroff et Harbert
examinèrent cette contrée sur laquelle les avait
jetés leur destinée, mais il était difficile
d'imaginer, après une si sommaire inspection, ce que
leur réservait l'avenir.
Puis ils revinrent, en suivant la crête méridionale
du plateau de granit, dessinée par un long feston
de roches capricieuses, qui affectaient les formes les
plus bizarres. Là vivaient quelques centaines
d'oiseaux nichés dans les trous de la pierre. Harbert,
en sautant sur les roches, fit partir toute une
troupe de ces volatiles.
"Ah ! s'écria-t-il, ceux-là ne sont ni des goëlands,
ni des mouettes !
- Quels sont donc ces oiseaux ? demanda Pencroff.
On dirait, ma foi, des pigeons !
- En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou
pigeons de roche, répondit Harbert. Je les reconnais
à la double bande noire de leur aile, à leur croupion
blanc, à leur plumage bleu-cendré. Or, si le pigeon
de roche est bon à manger, ses oeufs doivent être
excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laissé
dans leurs nids !...
- Nous ne leur donnerons pas le temps d'éclore,
si ce n'est sous forme d'omelette ! répondit
gaîment Pencroff.
- Mais dans quoi feras-tu ton omelette ? demanda
Harbert. Dans ton chapeau ?
- Bon ! répondit le marin, je ne suis pas assez
sorcier pour cela. Nous nous rabattrons donc sur les
oeufs à la coque, mon garçon, et je me charge
d'expédier les plus durs !"
Pencroff et le jeune garçon examinèrent avec
attention les anfractuosités du granit, et ils
trouvèrent, en effet, des oeufs dans certaines
cavités ! Quelques douzaines furent recueillies,
puis placées dans le mouchoir du marin, et, le
moment approchant où la mer devait être pleine,
Harbert et Pencroff commencèrent à redescendre
vers le cours d'eau.
Quand ils arrivèrent au coude de la rivière, il était
une heure après midi.
Le courant se renversait déjà. Il fallait donc
profiter du reflux pour amener le train de bois à
l'embouchure. Pencroff n'avait pas l'intention de
laisser ce train s'en aller, au courant, sans
direction, et il n'entendait pas, non plus, s'y
embarquer

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pour le diriger. Mais un marin n'est jamais
embarrassé, quand il s'agit de câbles ou de
cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde
longue de plusieurs brasses au moyen de lianes
sèches. Ce câble végétal fut attaché à l'arrière du
radeau, et le marin le tint à la main, tandis que
Harbert, repoussant le train avec une longue
perche, le maintenait dans le courant.
Le procédé réussit à souhait. L'énorme charge de
bois, que le marin retenait en marchant sur la rive,
suivit le fil de l'eau. La berge était
très-accore, il n'y avait pas à craindre que le
train ne s'échouât, et, avant deux heures, il
arrivait à l'embouchure, à quelques pas des
Cheminées.
CHAPITRE V
Le premier soin de Pencroff, dès que le train de
bois eut été déchargé, fut de rendre les Cheminées
habitables, en obstruant ceux des couloirs à travers
lesquels s'établissait le courant d'air. Du sable,
des pierres, des branches entrelacées, de la terre
mouillée bouchèrent hermétiquement les galeries de
l'(...), ouvertes aux vents du sud, et en isolèrent la
boucle supérieure. Un seul boyau, étroit et sinueux,
qui s'ouvrait sur la partie latérale, fut ménagé,
afin de conduire la fumée au dehors et de provoquer
le tirage du foyer. Les Cheminées se trouvaient ainsi
divisées en trois ou quatre chambres, si toutefois
on peut donner ce nom à autant de tanières sombres,
dont un fauve se fût à peine contenté. Mais on y
était au sec, et l'on pouvait s'y tenir debout, du
moins dans la principale de ces chambres, qui
occupait le centre. Un sable fin en couvrait le sol,
et, tout compte fait, on pouvait s'en arranger, en
attendant mieux.
Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient.
"Peut-être, disait Harbert, nos compagnons
auront-ils trouvé une meilleure installation que la
nôtre ?
- C'est possible, répondait le marin, mais, dans le
doute, ne t'abstiens pas ! Mieux vaut une corde de
trop à son arc que pas du tout de corde !
- Ah ! répétait Harbert, qu'ils ramènent M Smith,
qu'ils le retrouvent, et nous n'aurons plus qu'à
remercier le ciel !

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- Oui ! murmurait Pencroff. C'était un homme celui-là,
et un vrai !
- C'était... dit Harbert. Est-ce que tu désespères
de le revoir jamais ?
- Dieu m'en garde !" répondit le marin.
Le travail d'appropriation fut rapidement exécuté,
et Pencroff s'en déclara très satisfait.
"Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils
trouveront un abri suffisant."
Restait à établir le foyer et à préparer le repas.
Besogne simple et facile, en vérité. De larges pierres
plates furent disposées au fond du premier couloir de
gauche, à l'orifice de l'étroit boyau qui avait été
réservé. Ce que la fumée n'entraînerait pas de
chaleur au dehors suffirait évidemment à maintenir
une température convenable au dedans. La provision de
bois fut emmagasinée dans l'une des chambres, et le
marin plaça sur les pierres du foyer quelques bûches,
entremêlées de menu bois.
Le marin s'occupait de ce travail, quand Harbert
lui demanda s'il avait des allumettes.
"Certainement, répondit Pencroff, et j'ajouterai :
heureusement, car, sans allumettes ou sans amadou,
nous serions fort embarrassés !
- Nous pourrions toujours faire du feu comme les
sauvages, répondit Harbert, en frottant deux morceaux
de bois secs l'un contre l'autre ?
- Eh bien ! essayez, mon garçon, et nous verrons si
vous arriverez à autre chose qu'à vous rompre les
bras !
- Cependant, c'est un procédé très-simple et
très-usité dans les îles du Pacifique.
- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, mais il faut
croire que les sauvages connaissent la manière de
s'y prendre, ou qu'ils emploient un bois particulier,
car, plus d'une fois déjà, j'ai voulu me procurer du
feu de cette façon, et je n'ai jamais pu y parvenir !
J'avoue donc que je préfère les allumettes ! Où sont
mes allumettes ?"
Pencroff chercha dans sa veste la boîte qui ne le
quittait jamais, car il était un fumeur acharné. Il
ne la trouva pas. Il fouilla les poches de son
pantalon, et, à sa stupéfaction profonde, il ne trouva
point davantage la boîte en question.
"Voilà qui est bête, et plus que bête ! dit-il en
regardant Harbert. Cette boîte sera tombée de ma
poche, et je l'ai perdue ! Mais, vous, Harbert,
est-ce que vous n'avez rien, ni briquet, ni quoi que ce
soit qui puisse servir à faire du feu ?
- Non, Pencroff !"

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Le marin sortit, suivi du jeune garçon, et se grattant
le front avec vivacité.
Sur le sable, dans les roches, près de la berge de la
rivière, tous deux cherchèrent avec le plus grand
soin, mais inutilement. La boîte était en cuivre et
n'eût point échappé à leurs yeux.
"Pencroff, demanda Harbert, n'as-tu pas jeté cette
boîte hors de la nacelle ?
- Je m'en suis bien gardé, répondit le marin. Mais,
quand on a été secoués comme nous venons de l'être,
un si mince objet peut avoir disparu. Ma pipe,
elle-même, m'a bien quitté ! Satanée boîte ! Où
peut-elle être ?
- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons à
l'endroit où nous avons pris terre."
Il était peu probable qu'on retrouvât cette boîte que
les lames avaient dû rouler au milieu des galets, à
marée haute, mais il était bon de tenir compte de cette
circonstance. Harbert et Pencroff se dirigèrent
rapidement vers le point où ils avaient atterri la
veille, à deux cents pas environ des Cheminées.
Là, au milieu des galets, dans le creux des roches,
les recherches furent faites minutieusement. Résultat
nul. Si la boîte était tombée en cet endroit, elle
avait dû être entraînée par les flots. à mesure que la
mer se retirait, le marin fouillait tous les
interstices des roches, sans rien trouver. C'était
une perte grave dans la circonstance, et, pour le
moment, irréparable.
Pencroff ne cacha point son désappointement
très-vif. Son front s'était fortement plissé. Il ne
prononçait pas une seule parole. Harbert voulut le
consoler en faisant observer que, très-probablement,
les allumettes auraient été mouillées par l'eau de
mer, et qu'il eût été impossible de s'en servir.
"Mais non, mon garçon, répondit le marin. Elles
étaient dans une boîte en cuivre qui fermait bien !
Et maintenant, comment faire ?
- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer
du feu, dit Harbert. M Smith ou M Spilett ne
seront pas à court comme nous !
- Oui, répondit Pencroff, mais, en attendant, nous
sommes sans feu, et nos compagnons ne trouveront
qu'un triste repas à leur retour !
- Mais, dit vivement Harbert, il n'est pas possible
qu'ils n'aient ni amadou, ni allumettes !
- J'en doute, répondit le marin en secouant la tête.
D'abord Nab et M Smith ne fument pas, et je crains
bien que M Spilett n'ait plutôt conservé son
carnet que sa boîte d'allumettes !"
Harbert ne répondit pas. La perte de la boîte était
évidemment un fait regrettable. Toutefois, le jeune
garçon comptait bien que l'on se procurerait du feu
d'une manière ou d'une autre. Pencroff, plus
expérimenté, et bien qu'il ne

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fût point homme à s'embarrasser de peu, ni de
beaucoup, n'en jugeait pas ainsi. En tout cas, il n'y
avait qu'un parti à prendre : attendre le retour de
Nab et du reporter. Mais il fallait renoncer au
repas d'oeufs durcis qu'il voulait leur préparer, et
le régime de chair crue ne lui semblait, ni pour
eux, ni pour lui-même, une perspective agréable.
Avant de retourner aux Cheminées, le marin et
Harbert, dans le cas où le feu leur manquerait
définitivement, firent une nouvelle récolte de
lithodomes, et ils reprirent silencieusement le
chemin de leur demeure.
Pencroff, les yeux fixés à terre, cherchait
toujours son introuvable boîte. Il remonta même la
rive gauche de la rivière depuis son embouchure
jusqu'à l'angle où le train de bois avait été amarré.
Il revint sur le plateau supérieur, il le parcourut
en tous sens, il chercha dans les hautes herbes sur
la lisière de la forêt, - le tout vainement.
Il était cinq heures du soir, quand Harbert et lui
rentrèrent aux Cheminées. Inutile de dire que les
couloirs furent fouillés jusque dans leurs plus
sombres coins, et qu'il fallut y renoncer décidément.
Vers six heures, au moment où le soleil disparaissait
derrière les hautes terres de l'ouest, Harbert,
qui allait et venait sur la grève, signala le retour
de Nab et de Gédéon Spilett.
Ils revenaient seuls !... Le jeune garçon éprouva
un inexprimable serrement de coeur. Le marin ne
s'était point trompé dans ses pressentiments.
L'ingénieur Cyrus Smith n'avait pu être retrouvé !
Le reporter, en arrivant, s'assit sur une roche, sans
mot dire. épuisé de fatigue, mourant de faim, il
n'avait pas la force de prononcer une parole !
Quant à Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il
avait pleuré, et de nouvelles larmes qu'il ne put
retenir dirent trop clairement qu'il avait perdu
tout espoir !
Le reporter fit le récit des recherches tentées pour
retrouver Cyrus Smith. Nab et lui avaient
parcouru la côte sur un espace de plus de huit
milles, et, par conséquent, bien au delà du point
où s'était effectuée l'avant-dernière chute du
ballon, chute qui avait été suivie de la disparition
de l'ingénieur et du chien Top. La grève était
déserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un caillou
fraîchement retourné, pas un indice sur le sable,
pas une marque d'un pied humain sur toute cette
partie du littoral. Il était évident qu'aucun
habitant ne fréquentait cette portion de la côte. La
mer était aussi déserte que le rivage, et c'était
là, à quelques centaines de pieds de la côte, que
l'ingénieur avait trouvé son tombeau.

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En ce moment, Nab se leva, et d'une voix qui
dénotait combien les sentiments d'espoir résistaient
en lui :
"Non ! s'écria-t-il, non ! Il n'est pas mort ! Non !
cela n'est pas ! Lui ! allons donc ! Moi !
n'importe quel autre, possible ! mais lui ! jamais.
C'est un homme à revenir de tout !..."
Puis, la force l'abandonnant :
"Ah ! je n'en puis plus !" murmura-t-il.
Harbert courut à lui.
"Nab, dit le jeune garçon, nous le retrouverons !
Dieu nous le rendra ! Mais en attendant, vous avez
faim ! Mangez, mangez un peu, je vous en prie !"
Et, ce disant, il offrait au pauvre nègre quelques
poignées de coquillages, maigre et insuffisante
nourriture !
Nab n'avait pas mangé depuis bien des heures, mais
il refusa. Privé de son maître, Nab ne pouvait ou ne
voulait plus vivre !
Quant à Gédéon Spilett, il dévora ces mollusques ;
puis, il se coucha sur le sable au pied d'une roche.
Il était exténué, mais calme.
Alors, Harbert s'approcha de lui, et, lui prenant la
main :
"Monsieur, dit-il, nous avons découvert un abri où
vous serez mieux qu'ici. Voici la nuit qui vient.
Venez vous reposer ! Demain, nous verrons..."
Le reporter se leva, et, guidé par le jeune garçon,
il se dirigea vers les Cheminées.
En ce moment, Pencroff s'approcha de lui, et, du ton
le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il
n'aurait pas sur lui une allumette.
Le reporter s'arrêta, chercha dans ses poches, n'y
trouva rien et dit :
"J'en avais, mais j'ai dû tout jeter..."
Le marin appela Nab alors, lui fit la même demande,
et reçut la même réponse.
"Malédiction !" s'écria le marin, qui ne put retenir
ce mot.
Le reporter l'entendit, et, allant à Pencroff :
"Pas une allumette ? dit-il.
- Pas une, et par conséquent pas de feu !
- Ah ! s'écria Nab, s'il était là, mon maître, il
saurait bien vous en faire !"
Les quatre naufragés restèrent immobiles et se
regardèrent, non sans inquiétude. Ce fut Harbert
qui le premier rompit le silence, en disant :
"Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez
toujours des allumettes sur vous ! Peut-être
n'avez-vous pas bien cherché ? Cherchez encore ! Une
seule allumette nous suffirait !"

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Le reporter fouilla de nouveau ses poches de
pantalon, de gilet, de paletot, et enfin, à la
grande joie de Pencroff, non moins qu'à son
extrême surprise, il sentit un petit morceau de bois
engagé dans la doublure de son gilet. Ses doigts
avaient saisi ce petit morceau de bois à travers
l'étoffe, mais ils ne pouvaient le retirer. Comme ce
devait être une allumette, et une seule, il
s'agissait de ne point en érailler le phosphore.
"Voulez-vous me laisser faire ?" lui dit le jeune
garçon.
Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à
retirer ce petit morceau de bois, ce misérable et
précieux fétu, qui, pour ces pauvres gens, avait une
si grande importance ! Il était intact.

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"Une allumette ! s'écria Pencroff. Ah ! c'est comme
si nous en avions une cargaison tout entière !"
Il prit l'allumette, et, suivi de ses compagnons,
il regagna les Cheminées.
Ce petit morceau de bois, que dans les pays habités
on prodigue avec tant d'indifférence, et dont la
valeur est nulle, il fallait ici s'en servir avec
une extrême précaution. Le marin s'assura qu'il était
bien sec. Puis, cela fait :
"Il faudrait du papier, dit-il.
- En voici," répondit Gédéon Spilett, qui, après
quelque hésitation, déchira une feuille de son
carnet.

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Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait
le reporter, et il s'accroupit devant le foyer. Là,
quelques poignées d'herbes, de feuilles et de
mousses sèches furent placées sous les fagots et
disposées de manière que l'air pût circuler
aisément et enflammer rapidement le bois mort.
Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de
cornet, ainsi que font les fumeurs de pipe par les
grands vents, puis, il l'introduisit entre les mousses.
Prenant ensuite un galet légèrement raboteux, il
l'essuya avec soin, et, non sans que le coeur lui
battît, il frotta doucement l'allumette, en retenant
sa respiration.
Le premier frottement ne produisit aucun effet.
Pencroff n'avait pas appuyé assez vivement,
craignant d'érailler le phosphore.
"Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble...
L'allumette raterait... Je ne peux pas... je ne veux
pas !.." et se relevant, il chargea Harbert de le
remplacer.
Certes, le jeune garçon n'avait de sa vie été aussi
impressionné. Le coeur lui battait fort. Prométhée
allant dérober le feu du ciel ne devait pas être plus
ému ! Il n'hésita pas, cependant, et frotta
rapidement le galet. Un petit grésillement se fit
entendre et une légère flamme bleuâtre jaillit en
produisant une fumée âcre. Harbert retourna
doucement l'allumette, de manière à alimenter la
flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier.
Le papier prit feu en quelques secondes, et les
mousses brûlèrent aussitôt.
Quelques instants plus tard, le bois sec craquait,
et une joyeuse flamme, activée par le vigoureux
souffle du marin, se développait au milieu de
l'obscurité.
"Enfin, s'écria Pencroff en se relevant, je n'ai
jamais été si ému de ma vie !"
Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer
de pierres plates. La fumée s'en allait facilement
par l'étroit conduit, la cheminée tirait, et une
agréable chaleur ne tarda pas à se répandre.
Quant à ce feu, il fallait prendre garde de ne plus
le laisser éteindre, et conserver toujours quelque
braise sous la cendre. Mais ce n'était qu'une affaire
de soin et d'attention, puisque le bois ne manquait
pas, et que la provision pourrait toujours être
renouvelée en temps utile.
Pencroff songea tout d'abord à utiliser le foyer,
en préparant un souper plus nourrissant qu'un plat
de lithodomes. Deux douzaines d'oeufs furent
apportées par Harbert. Le reporter, accoté dans un
coin, regardait ces apprêts sans rien dire. Une triple
pensée tendait son esprit. Cyrus vit-il encore ?
S'il vit, où peut-il être ? S'il a survécu à sa
chute, comment expliquer qu'il n'ait pas trouvé le

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moyen de faire connaître son existence ? Quant à
Nab, il rôdait sur la grève. Ce n'était plus qu'un
corps sans âme.
Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manières
d'accommoder les oeufs, n'avait pas le choix en ce
moment. Il dut se contenter de les introduire dans les
cendres chaudes, et de les laisser durcir à petit
feu.
En quelques minutes, la cuisson fut opérée, et le
marin invita le reporter à prendre sa part du souper.
Tel fut le premier repas des naufragés sur cette côte
inconnue. Ces oeufs durcis étaient excellents, et,
comme l'oeuf contient tous les éléments
indispensables à la nourriture de l'homme, ces
pauvres gens s'en trouvèrent fort bien et se sentirent
réconfortés.
Ah ! si l'un d'eux n'eût pas manqué à ce repas ! Si
les cinq prisonniers échappés de Richmond eussent
été tous là, sous ces roches amoncelées, devant ce
feu pétillant et clair, sur ce sable sec, peut-être
n'auraient-ils eu que des actions de grâces à rendre
au ciel ! Mais le plus ingénieux, le plus savant
aussi, celui qui était leur chef incontesté, Cyrus
Smith, manquait, hélas ! et son corps n'avait pu
même obtenir une sépulture !
Ainsi se passa cette journée du 25 mars. La nuit
était venue. On entendait au dehors le vent siffler et
le ressac monotone battre la côte. Les galets, poussés
et ramenés par les lames, roulaient avec un fracas
assourdissant.
Le reporter s'était retiré au fond d'un obscur
couloir, après avoir sommairement noté les incidents
de ce jour : la première apparition de cette terre
nouvelle, la disparition de l'ingénieur, l'exploration
de la côte, l'incident des allumettes, etc ; et, la
fatigue aidant, il parvint à trouver quelque repos
dans le sommeil.
Harbert, lui, s'endormit bientôt. Quant au marin,
veillant d'un oeil, il passa la nuit près du foyer,
auquel il n'épargna pas le combustible.
Un seul des naufragés ne reposa pas dans les
Cheminées. Ce fut l'inconsolable, le désespéré Nab,
qui, cette nuit tout entière, et malgré ce que lui
dirent ses compagnons pour l'engager à prendre du
repos, erra sur la grève en appelant son maître !

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CHAPITRE VI
L'inventaire des objets possédés par ces naufragés
de l'air, jetés sur une côte qui paraissait être
inhabitée, sera promptement établi.
Ils n'avaient rien, sauf les habits qu'ils portaient
au moment de la catastrophe. Il faut cependant
mentionner un carnet et une montre que Gédéon
Spilett avait conservée par mégarde sans doute,
mais pas une arme, pas un outil, pas même un couteau
de poche. Les passagers de la nacelle avaient tout
jeté au dehors pour alléger l'aérostat.
Les héros imaginaires de Daniel de Foé ou de
Wyss, aussi bien que les Selkirk et les Raynal,
naufragés à Juan-Fernandez ou à l'archipel des
Auckland, ne furent jamais dans un dénuement aussi
absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de
leur navire échoué, soit en graines, en bestiaux, en
outils, en munitions, ou bien quelque épave arrivait
à la côte qui leur permettait de subvenir aux
premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas
tout d'abord absolument désarmés en face de la
nature. Mais ici, pas un instrument quelconque, pas
un ustensile. De rien, il leur faudrait arriver à
tout !
Et si encore Cyrus Smith eût été avec eux, si
l'ingénieur eût pu mettre sa science pratique, son
esprit inventif, au service de cette situation,
peut-être tout espoir n'eût-il pas été perdu ! Hélas !
il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith.
Les naufragés ne devaient rien attendre que
d'eux-mêmes, et de cette Providence qui n'abandonne
jamais ceux dont la foi est sincère.
Mais, avant tout, devaient-ils s'installer sur cette
partie de la côte, sans chercher à savoir à quel
continent elle appartenait, si elle était habitée,
ou si ce littoral n'était que le rivage d'une île
déserte ?
C'était une question importante à résoudre et dans le
plus bref délai. De sa solution sortiraient les
mesures à prendre. Toutefois, suivant l'avis de
Pencroff, il parut convenable d'attendre quelques
jours avant d'entreprendre une exploration. Il
fallait, en effet, préparer des vivres et se procurer
une alimentation plus fortifiante que celle
uniquement due à des oeufs ou des mollusques. Les
explorateurs, exposés à supporter de longues
fatigues, sans un abri pour y reposer leur tête,
devaient, avant tout, refaire leurs forces.

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Les Cheminées offraient une retraite suffisante
provisoirement. Le feu était allumé, et il serait
facile de conserver des braises. Pour le moment, les
coquillages et les oeufs ne manquaient pas dans les
rochers et sur la grève. On trouverait bien le moyen
de tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par
centaines à la crête du plateau, fût-ce à coups de
bâton ou à coups de pierre. Peut-être les arbres de la
forêt voisine donneraient-ils des fruits comestibles ?
Enfin, l'eau douce était là. Il fut donc convenu que,
pendant quelques jours, on resterait aux Cheminées,
afin de s'y préparer pour une exploration, soit sur le
littoral, soit à l'intérieur du pays.
Ce projet convenait particulièrement à Nab. Entêté
dans ses idées comme dans ses pressentiments, il
n'avait aucune hâte d'abandonner cette portion de la
côte, théâtre de la catastrophe. Il ne croyait pas, il
ne voulait pas croire à la perte de Cyrus Smith.
Non, il ne lui semblait pas possible qu'un tel homme
eût fini de cette vulgaire façon, emporté par un coup
de mer, noyé dans les flots, à quelques centaines de
pas d'un rivage ! Tant que les lames n'auraient pas
rejeté le corps de l'ingénieur, tant que lui, Nab,
n'aurait pas vu de ses yeux, touché de ses mains, le
cadavre de son maître, il ne croirait pas à sa mort !
Et cette idée s'enracina plus que jamais dans son
coeur obstiné. Illusion peut-être, illusion
respectable toutefois, que le marin ne voulut pas
détruire ! Pour lui, il n'était plus d'espoir, et
l'ingénieur avait bien réellement péri dans les
flots, mais avec Nab, il n'y avait pas à discuter.
C'était comme le chien qui ne peut quitter la place
où est tombé son maître, et sa douleur était telle
que, probablement, il ne lui survivrait pas.
Ce matin-là, 26 mars, dès l'aube, Nab avait repris
sur la côte la direction du nord, et il était
retourné là où la mer, sans doute, s'était refermée
sur l'infortuné Smith.
Le déjeuner de ce jour fut uniquement composé
d'oeufs de pigeon et de lithodomes. Harbert avait
trouvé du sel déposé dans le creux des roches par
évaporation, et cette substance minérale vint fort
à propos.
Ce repas terminé, Pencroff demanda au reporter si
celui-ci voulait les accompagner dans la forêt, où
Harbert et lui allaient essayer de chasser ! Mais,
toute réflexion faite, il était nécessaire que
quelqu'un restât, afin d'entretenir le feu, et pour
le cas, fort improbable, où Nab aurait eu besoin
d'aide. Le reporter resta donc.
"En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons
des munitions sur notre route, et nous couperons
notre fusil dans la forêt."
Mais, au moment de partir, Harbert fit observer
que, puisque l'amadou

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manquait, il serait peut-être prudent de le
remplacer par une autre substance.
"Laquelle ? demanda Pencroff.
- Le linge brûlé, répondit le jeune garçon. Cela
peut, au besoin, servir d'amadou."
Le marin trouva l'avis fort sensé. Seulement, il
avait l'inconvénient de nécessiter le sacrifice
d'un morceau de mouchoir. Néanmoins, la chose en
valait la peine, et le mouchoir à grands carreaux de
Pencroff fut bientôt réduit, pour une partie, à
l'état de chiffon à demi brûlé. Cette matière
inflammable fut déposée dans la chambre centrale,
au fond d'une petite cavité du roc, à l'abri de tout
vent et de toute humidité.
Il était alors neuf heures du matin. Le temps
menaçait, et la brise soufflait du sud-est. Harbert
et Pencroff tournèrent l'angle des Cheminées, non
sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se tordait
à une pointe de roc ; puis, ils remontèrent la rive
gauche de la rivière.
Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre
deux solides branches qu'il transforma en gourdins,
et dont Harbert usa la pointe sur une roche. Ah !
que n'eût-il donné pour avoir un couteau ! Puis, les
deux chasseurs s'avancèrent dans les hautes herbes,
en suivant la berge. à partir du coude qui reportait
son cours dans le sud-ouest, la rivière se
rétrécissait peu à peu, et ses rives formaient un
lit très-encaissé recouvert par le double arceau des
arbres. Pencroff, afin de ne pas s'égarer, résolut
de suivre le cours d'eau qui le ramènerait toujours
à son point de départ. Mais la berge n'était pas
sans présenter quelques obstacles, ici des arbres
dont les branches flexibles se courbaient jusqu'au
niveau du courant, là des lianes ou des épines qu'il
fallait briser à coups de bâton. Souvent, Harbert
se glissait entre les souches brisées avec la
prestesse d'un jeune chat, et il disparaissait dans
le taillis. Mais Pencroff le rappelait aussitôt en le
priant de ne point s'éloigner.
Cependant, le marin observait avec attention la
disposition et la nature des lieux. Sur cette rive
gauche, le sol était plat et remontait
insensiblement vers l'intérieur. Quelquefois
humide, il prenait alors une apparence marécageuse.
On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets
liquides qui, par quelque faille souterraine,
devaient s'épancher vers la rivière. Quelquefois
aussi, un ruisseau coulait à travers le taillis, que
l'on traversait sans peine. La rive opposée
paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont
la rivière occupait le thalweg, s'y dessinait plus
nettement. La colline, couverte d'arbres disposés
par étages, formait un rideau qui masquait le regard.
Sur cette rive droite, la marche eût été

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difficile, car les déclivités s'y abaissaient
brusquement, et les arbres, courbés sur l'eau, ne se
maintenaient que par la puissance de leurs racines.
Inutile d'ajouter que cette forêt, aussi bien que la
côte déjà parcourue, était vierge de toute empreinte
humaine. Pencroff n'y remarqua que des traces de
quadrupèdes, des passées fraîches d'animaux, dont il
ne pouvait reconnaître l'espèce. Très-certainement,
- et ce fut aussi l'opinion d'Harbert, -
quelques-unes avaient été laissées par des fauves
formidables avec lesquels il y aurait à compter
sans doute ; mais nulle part la marque d'une hache
sur un tronc d'arbre, ni les restes d'un feu éteint,
ni l'empreinte d'un pas ; ce dont on devait se
féliciter peut-être, car sur cette terre, en plein
Pacifique, la présence de l'homme eût été peut-être
plus à craindre qu'à désirer.
Harbert et Pencroff, causant à peine, car les
difficultés de la route étaient grandes, n'avançaient
que fort lentement, et, après une heure de marche, ils
avaient à peine franchi un mille. Jusqu'alors, la
chasse n'avait pas été fructueuse. Cependant,
quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la
ramure, et se montraient très-farouches, comme si
l'homme leur eût instinctivement inspiré une juste
crainte. Entre autres volatiles, Harbert signala,
dans une partie marécageuse de la forêt, un oiseau
à bec aigu et allongé, qui ressemblait
anatomiquement à un martin-pêcheur. Toutefois, il se
distinguait de ce dernier par son plumage assez
rude, revêtu d'un éclat métallique.
"Ce doit être un "jacamar", dit Harbert, en essayant
d'approcher l'animal à bonne portée.
- Ce serait bien l'occasion de goûter du jacamar,
répondit le marin, si cet oiseau-là était d'humeur
à se laisser rôtir !"
En ce moment, une pierre, adroitement et
vigoureusement lancée par le jeune garçon, vint
frapper le volatile à la naissance de l'aile ; mais
le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s'enfuit
de toute la vitesse de ses jambes et disparut en
un instant.
"Maladroit que je suis ! s'écria Harbert.
- Eh non, mon garçon ! répondit le marin. Le coup
était bien porté, et plus d'un aurait manqué
l'oiseau. Allons ! ne vous dépitez pas ! Nous le
rattraperons un autre jour !"
L'exploration continua. à mesure que les chasseurs
s'avançaient, les arbres, plus espacés, devenaient
magnifiques, mais aucun ne produisait de fruits
comestibles. Pencroff cherchait vainement quelques-uns
de ces précieux palmiers qui se prêtent à tant
d'usages de la vie domestique, et dont la présence
a été signalée jusqu'au quarantième parallèle dans
l'hémisphère boréal et jusqu'au

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trente-cinquième seulement dans l'hémisphère austral.
Mais cette forêt ne se composait que de conifères,
tels que les déodars, déjà reconnus par Harbert,
des "douglas", semblables à ceux qui poussent sur la
côte nord-ouest de l'Amérique, et des sapins
admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur.
En ce moment, une volée d'oiseaux de petite taille et
d'un joli plumage, à queue longue et chatoyante,
s'éparpillèrent entre les branches, semant leurs
plumes, faiblement attachées, qui couvrirent le sol
d'un fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces
plumes, et, après les avoir examinées :
"Ce sont des "couroucous", dit-il.

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- Je leur préférerais une pintade ou un coq de
bruyère, répondit Pencroff ; mais enfin, s'ils sont
bons à manger ?...
- Ils sont bons à manger, et même leur chair est très
délicate, reprit Harbert. D'ailleurs, si je ne me
trompe, il est facile de les approcher et de les
tuer à coups de bâton."
Le marin et le jeune garçon, se glissant entre les
herbes, arrivèrent au pied d'un arbre dont les basses
branches étaient couvertes de petits oiseaux. Ces
couroucous attendaient au passage les insectes qui
leur servent de nourriture. On voyait leurs pattes
emplumées serrer fortement les pousses moyennes qui
leur servaient d'appui.

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Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs
bâtons manoeuvrés comme une faux, ils rasèrent des
files entières de ces couroucous, qui ne songeaient
point à s'envoler et se laissèrent stupidement
abattre. Une centaine jonchait déjà le sol, quand les
autres se décidèrent à fuir.
"Bien, dit Pencroff, voilà un gibier tout à fait
à la portée de chasseurs tels que nous ! On le
prendrait à la main !"
Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes,
au moyen d'une baguette flexible, et l'exploration
continua. On put observer que le cours d'eau
s'arrondissait légèrement, de manière à former un
crochet vers le sud, mais ce détour ne se prolongeait
vraisemblablement pas, car la rivière devait prendre
sa source dans la montagne et s'alimenter de la fonte
des neiges qui tapissaient les flancs du cône central.
L'objet particulier de cette excursion était, on le
sait, de procurer aux hôtes des Cheminées la plus
grande quantité possible de gibier. On ne pouvait dire
que le but jusqu'ici eût été atteint. Aussi le marin
poursuivait-il activement ses recherches, et
maugréait-il quand quelque animal, qu'il n'avait pas
même le temps de reconnaître, s'enfuyait entre les
hautes herbes. Si encore il avait eu le chien Top !
Mais Top avait disparu en même temps que son maître
et probablement péri avec lui !
Vers trois heures après midi, de nouvelles bandes
d'oiseaux furent entrevues à travers certains
arbres, dont ils becquetaient les baies aromatiques,
entre autres des genévriers. Soudain, un véritable
appel de trompette résonna dans la forêt. Ces étranges
et sonores fanfares étaient produites par ces
gallinacés que l'on nomme "tétras" aux états-Unis.
Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié
de fauve et de brun, et à la queue brune. Harbert
reconnut les mâles aux deux ailerons pointus,
formés par les pennes relevées de leur cou. Pencroff
jugea indispensable de s'emparer de l'un de ces
gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair
vaut celle de la gélinotte. Mais c'était difficile,
car ils ne se laissaient point approcher. Après
plusieurs tentatives infructueuses, qui n'eurent
d'autre résultat que d'effrayer les tétras, le marin
dit au jeune garçon :
"Décidément, puisqu'on ne peut les tuer au vol, il
faut essayer de les prendre à la ligne.
- Comme une carpe ? s'écria Harbert, très-surpris
de la proposition.
- Comme une carpe," répondit sérieusement le marin.
Pencroff avait trouvé dans les herbes une
demi-douzaine de nids de tétras, ayant chacun de
deux à trois oeufs. Il eut grand soin de ne pas
toucher à ces nids,

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auxquels leurs propriétaires ne pouvaient manquer de
revenir. Ce fut autour d'eux qu'il imagina de tendre
ses lignes, - non des lignes à collets, mais de
véritables lignes à hameçon. Il emmena Harbert à
quelque distance des nids, et là il prépara ses
engins singuliers avec le soin qu'eût apporté un
disciple d'Isaac Walton. Harbert suivait ce
travail avec un intérêt facile à comprendre, tout en
doutant de la réussite. Les lignes furent faites de
minces lianes, rattachées l'une à l'autre et longues
de quinze à vingt pieds. De grosses épines
très-fortes, à pointes recourbées, que fournit un
buisson d'acacias nains, furent liées aux extrémités
des lianes en guise d'hameçon. Quant à l'appât, de
gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent
lieu.
Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se
dissimulant avec adresse, alla placer le bout de ses
lignes armées d'hameçons près des nids de tétras ;
puis il revint prendre l'autre bout et se cacha avec
Harbert derrière un gros arbre. Tous deux alors
attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne
comptait pas beaucoup sur le succès de l'inventif
Pencroff.
Une grande demi-heure s'écoula, mais, ainsi que l'avait
prévu le marin, plusieurs couples de tétras
revinrent à leurs nids. Ils sautillaient, becquetant
le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence
des chasseurs, qui, d'ailleurs, avaient eu soin de
se placer sous le vent des gallinacés.
Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit
intéressé très vivement. Il retenait son souffle,
et Pencroff, les yeux écarquillés, la bouche
ouverte, les lèvres avancées comme s'il allait goûter
un morceau de tétras, respirait à peine.
Cependant, les gallinacés se promenaient entre les
hameçons, sans trop s'en préoccuper. Pencroff alors
donna de petites secousses qui agitèrent les appâts,
comme si les vers eussent été encore vivants.
à coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une
émotion bien autrement forte que celle du pêcheur
à la ligne, qui, lui, ne voit pas venir sa proie à
travers les eaux.
Les secousses éveillèrent bientôt l'attention des
gallinacés, et les hameçons furent attaqués à coups
de bec. Trois tétras, très-voraces sans doute,
avalèrent à la fois l'appât et l'hameçon. Soudain,
d'un coup sec, Pencroff "ferra" son engin, et des
battements d'aile lui indiquèrent que les oiseaux
étaient pris.
"Hurrah !" s'écria-t-il en se précipitant vers ce
gibier, dont il se rendit maître en un instant.

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Harbert avait battu des mains. C'était la première
fois qu'il voyait prendre des oiseaux à la ligne,
mais le marin, très-modeste, lui affirma qu'il n'en
était pas à son coup d'essai, et que, d'ailleurs,
il n'avait pas le mérite de l'invention.
"Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où
nous sommes, il faut nous attendre à en voir bien
d'autres !"
Les tétras furent attachés par les pattes, et
Pencroff, heureux de ne point revenir les mains
vides et voyant que le jour commençait à baisser,
jugea convenable de retourner à sa demeure.
La direction à suivre était tout indiquée par celle
de la rivière, dont il ne s'agissait que de
redescendre le cours, et, vers six heures, assez
fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff
rentraient aux Cheminées.
CHAPITRE VII
Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était
alors sur la grève, regardant la mer, dont l'horizon
se confondait dans l'est avec un gros nuage noir
qui montait rapidement vers le zénith. Le vent était
déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du
jour. Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les
premiers symptômes d'un coup de vent se
manifestaient visiblement.
Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se
dirigea vers le reporter. Celui-ci, très-absorbé, ne
le vit pas venir.
"Nous allons avoir une mauvaise nuit, monsieur
Spilett ! dit le marin. De la pluie et du vent à
faire la joie des pétrels !"
Le reporter, se retournant alors, aperçut
Pencroff, et ses premières paroles furent celles-ci :
"à quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle,
selon vous, reçu ce coup de mer qui a emporté notre
compagnon ?"

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Le marin ne s'attendait pas à cette question. Il
réfléchit un instant et répondit :
"à deux encâblures, au plus.
- Mais qu'est-ce qu'une encâblure ? demanda Gédéon
Spilett.
- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.
- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait
disparu à douze cents pieds au plus du rivage ?
- Environ, répondit Pencroff.
- Et son chien aussi ?
- Aussi.
- Ce qui m'étonne, ajouta le reporter, en admettant
que notre compagnon ait péri, c'est que Top ait
également trouvé la mort, et que ni le corps du chien,
ni celui de son maître n'aient été rejetés au rivage !
- Ce n'est pas étonnant, avec une mer aussi forte,
répondit le marin. D'ailleurs, il se peut que les
courants les aient portés plus loin sur la côte.
- Ainsi, c'est bien votre avis que notre compagnon
a péri dans les flots ? demanda encore une fois le
reporter.
- C'est mon avis.
- Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que
je dois à votre expérience, Pencroff, c'est que le
double fait de la disparition absolue de Cyrus et de
Top, vivants ou morts, a quelque chose d'inexplicable
et d'invraisemblable.
- Je voudrais penser comme vous, monsieur Spilett,
répondit Pencroff. Malheureusement, ma conviction
est faite !"
Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. Un bon
feu pétillait sur le foyer. Harbert venait d'y jeter
une brassée de bois sec, et la flamme projetait de
grandes clartés dans les parties sombres du couloir.
Pencroff s'occupa aussitôt de préparer le dîner. Il
lui parut convenable d'introduire dans le menu
quelque pièce de résistance, car tous avaient besoin
de réparer leurs forces. Les chapelets de couroucous
furent conservés pour le lendemain, mais on pluma
deux tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette,
les gallinacées rôtissaient devant un feu flambant.
à sept heures du soir, Nab n'était pas encore de
retour. Cette absence prolongée ne pouvait
qu'inquiéter Pencroff au sujet du nègre. Il devait
craindre ou qu'il lui fût arrivé quelque accident sur
cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait
quelque coup de désespoir. Mais Harbert tira de cette
absence des conséquences toutes différentes. Pour
lui, si Nab ne revenait pas, c'est qu'il s'était
produit une circonstance nouvelle, qui l'avait engagé
à prolonger

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ses recherches. Or, tout ce qui était nouveau ne
pouvait l'être qu'à l'avantage de Cyrus Smith.
Pourquoi Nab n'était-il pas rentré, si un espoir
quelconque ne le retenait pas ? Peut-être avait-il
trouvé quelque indice, une empreinte de pas, un reste
d'épave qui l'avait mis sur la voie ? Peut-être
suivait-il en ce moment une piste certaine ? Peut-être
était-il près de son maître ?...
Ainsi raisonnait le jeune garçon. Ainsi parla-t-il.
Ses compagnons le laissèrent dire. Seul, le reporter
l'approuvait du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui
était probable, c'est que Nab avait poussé plus
loin que la veille ses recherches sur le littoral,
et qu'il ne pouvait encore être de retour.
Cependant, Harbert, très-agité par de vagues
pressentiments, manifesta plusieurs fois l'intention
d'aller au-devant de Nab. Mais Pencroff lui fit
comprendre que ce serait là une course inutile, que,
dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il ne
pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux
valait attendre. Si le lendemain Nab n'avait pas
reparu, Pencroff n'hésiterait pas à se joindre à
Harbert pour aller à la recherche de Nab.
Gédéon Spilett approuva l'opinion du marin sur ce
point qu'il ne fallait pas se diviser, et Harbert
dut renoncer à son projet ; mais deux grosses larmes
tombèrent de ses yeux.
Le reporter ne put se retenir d'embrasser le généreux
enfant.
Le mauvais temps s'était absolument déclaré. Un coup
de vent de sud-est passait sur la côte avec une
violence sans égale. On entendait la mer, qui
baissait alors, mugir contre la lisière des premières
roches, au large du littoral. La pluie, pulvérisée
par l'ouragan, s'enlevait comme un brouillard liquide.
On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient
sur la côte, dont les galets bruissaient violemment,
comme des tombereaux de cailloux qui se vident. Le
sable, soulevé par le vent, se mêlait aux averses et
en rendait l'assaut insoutenable. Il y avait dans
l'air autant de poussière minérale que de poussière
aqueuse. Entre l'embouchure de la rivière et le pan
de la muraille, de grands remous tourbillonnaient, et
les couches d'air qui s'échappaient de ce maelstrom,
ne trouvant d'autre issue que l'étroite vallée au
fond de laquelle se soulevait le cours d'eau, s'y
engouffraient avec une irrésistible violence. Aussi
la fumée du foyer, repoussée par l'étroit boyau, se
rabattait-elle fréquemment, emplissant les couloirs et
les rendant inhabitables.
C'est pourquoi, dès que les tétras furent cuits,
Pencroff laissa tomber le feu, et ne conserva plus
que des braises enfouies sous les cendres.
à huit heures, Nab n'avait pas encore reparu ; mais
on pouvait admettre maintenant que cet effroyable
temps l'avait seul empêché de revenir, et qu'il

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avait dû chercher refuge dans quelque cavité, pour
attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le
retour du jour. Quant à aller au-devant de lui, à
tenter de le retrouver dans ces conditions, c'était
impossible.
Le gibier forma l'unique plat du souper. On mangea
volontiers de cette viande, qui était excellente.
Pencroff et Harbert, dont une longue excursion
avait surexcité l'appétit, dévorèrent.
Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà
reposé la nuit précédente, et Harbert ne tarda pas
à s'endormir près du marin, qui s'était étendu le long
du foyer.
Au dehors, avec la nuit qui s'avançait, la tempête
prenait des proportions formidables. C'était un coup
de vent comparable à celui qui avait emporté les
prisonniers depuis Richmond jusqu'à cette terre du
Pacifique. Tempêtes fréquentes pendant ces temps
d'équinoxe, fécondes en catastrophes, terribles surtout
sur ce large champ, qui n'oppose aucun obstacle à
leur fureur ! On comprend donc qu'une côte ainsi
exposée à l'est, c'est-à-dire directement aux coups
de l'ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue
avec une force dont aucune description ne peut donner
l'idée.
Très-heureusement, l'entassement de roches qui
formait les Cheminées était solide. C'étaient
d'énormes quartiers de granit, dont quelques-uns
pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient
trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et
sous sa main, appuyée aux parois, couraient de
rapides frémissements. Mais enfin il se répétait, et
avec raison, qu'il n'y avait rien à craindre, et que
sa retraite improvisée ne s'effondrerait pas.
Toutefois, il entendait le bruit des pierres,
détachées du sommet du plateau et arrachées par les
remous du vent, qui tombaient sur la grève.
Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure
des Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles
étaient projetées perpendiculairement. Deux fois,
le marin se releva et vint en rempant à l'orifice du
couloir, afin d'observer au dehors. Mais ces
éboulements, peu considérables, ne constituaient
aucun danger, et il reprit sa place devant le foyer,
dont les braises crépitaient sous la cendre.
Malgré les fureurs de l'ouragan, le fracas de la
tempête, le tonnerre de la tourmente, Harbert
dormait profondément. Le sommeil finit même par
s'emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait
habitué à toutes ces violences. Seul, Gédéon
Spilett était tenu éveillé par l'inquiétude. Il se
reprochait de ne pas avoir accompagné Nab. On a
vu que tout espoir ne l'avait pas abandonné. Les
pressentiments qui avaient agité Harbert n'avaient
pas cessé de l'agiter aussi. Sa pensée était
concentrée sur Nab. Pourquoi Nab n'était-il pas
revenu ? Il se

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retournait sur sa couche de sable, donnant à peine
une vague attention à cette lutte des éléments.
Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se
fermaient un instant, mais quelque rapide pensée les
rouvrait presque aussitôt.
Cependant, la nuit s'avançait, et il pouvait être
deux heures du matin, quand Pencroff, profondément
endormi alors, fut secoué vigoureusement.
"Qu'est-ce ?" s'écria-t-il, en s'éveillant et en
reprenant ses idées avec cette promptitude
particulière aux gens de mer.
Le reporter était penché sur lui, et lui disait :
"écoutez, Pencroff, écoutez !"
Le marin prêta l'oreille et ne distingua aucun bruit
étranger à celui des rafales.

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"C'est le vent, dit-il.
- Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de
nouveau, j'ai cru entendre...
- Quoi ?
- Les aboiements d'un chien !
- Un chien ! s'écria Pencroff, qui se releva d'un
bond.
- Oui... des aboiements...
- Ce n'est pas possible ! répondit le marin. Et,
d'ailleurs, comment, avec les mugissements de la
tempête...
- Tenez... écoutez..." dit le reporter.

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Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en
effet, dans un instant d'accalmie, entendre des
aboiements éloignés.
"Eh bien !... dit le reporter, en serrant la main du
marin.
- Oui... oui !... répondit Pencroff.
- C'est Top ! C'est Top !..." s'écria Harbert,
qui venait de s'éveiller, et tous trois s'élancèrent
vers l'orifice des Cheminées.
Ils eurent une peine extrême à sortir. Le vent les
repoussait. Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent
se tenir debout qu'en s'accotant contre les roches.
Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler.
L'obscurité était absolue. La mer, le ciel, la
terre, se confondaient dans une égale intensité des
ténèbres. Il semblait qu'il n'y eût pas un atome de
lumière diffuse dans l'atmosphère.
Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux
compagnons demeurèrent ainsi, comme écrasés par la
rafale, trempés par la pluie, aveuglés par le sable.
Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements
dans un répit de la tourmente, et ils reconnurent
qu'ils devaient être assez éloignés.
Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi !
Mais était-il seul ou accompagné ? Il est plus probable
qu'il était seul, car, en admettant que Nab fût avec
lui, Nab se serait dirigé en toute hâte vers les
Cheminées.
Le marin pressa la main du reporter, dont il ne
pouvait se faire entendre, et d'une façon qui
signifiait : "Attendez !" puis, il rentra dans le
couloir.
Un instant après, il ressortait avec un fagot
allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il
poussait des sifflements aigus.
à ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le
croire, des aboiements plus rapprochés répondirent,
et bientôt un chien se précipita dans le couloir.
Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent
à sa suite.
Une brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. Le
couloir s'éclaira d'une vive flamme.
"C'est Top !" s'écria Harbert.
C'était Top, en effet, un magnifique anglo-normand,
qui tenait de ces deux races croisées la vitesse des
jambes et la finesse de l'odorat, les deux qualités
par excellence du chien courant.
C'était le chien de l'ingénieur Cyrus Smith.
Mais il était seul ! Ni son maître, ni Nab ne
l'accompagnaient !
Cependant, comment son instinct avait-il pu le
conduire jusqu'aux Cheminées, qu'il ne connaissait
pas ? Cela paraissait inexplicable, surtout au
milieu de cette nuit noire, et par une telle
tempête ! Mais, détail plus inexplicable

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encore, Top n'était ni fatigué, ni épuisé, ni
même souillé de vase ou de sable !...
Harbert l'avait attiré vers lui et lui pressait la
tête entre ses mains. Le chien se laissait faire et
frottait son cou sur les mains du jeune garçon.
"Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera
aussi ! dit le reporter.
- Dieu le veuille ! répondit Harbert. Partons !
Top nous guidera !"
Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien
que l'arrivée de Top pouvait donner un démenti à
ses conjectures.
"En route !" dit-il.
Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer.
Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres,
de manière à retrouver du feu au retour. Puis,
précédé du chien, qui semblait l'inviter à venir par
de petits aboiements, et suivi du reporter et du jeune
garçon, il s'élança au dehors, après avoir pris
les restes du souper.
La tempête était alors dans toute sa violence, et
peut-être même à son maximum d'intensité. La lune,
nouvelle alors, et, par conséquent, en conjonction
avec le soleil, ne laissait pas filtrer la moindre
lueur à travers les nuages. Suivre une route
rectiligne devenait difficile. Le mieux était de s'en
rapporter à l'instinct de Top. Ce qui fut fait. Le
reporter et le jeune garçon marchaient derrière le
chien, et le marin fermait la marche. Aucun échange de
paroles n'eût été possible. La pluie ne tombait pas
très-abondamment, car elle se pulvérisait au souffle
de l'ouragan, mais l'ouragan était terrible.
Toutefois, une circonstance favorisa très-heureusement
le marin et ses deux compagnons. En effet, le vent
chassait du sud-est, et, par conséquent, il les
poussait de dos. Ce sable qu'il projetait avec
violence, et qui n'eût pas été supportable, ils le
recevaient par derrière, et, à la condition de ne
point se retourner, ils ne pouvaient en être
incommodés de façon à gêner leur marche. En somme,
ils allaient souvent plus vite qu'ils ne le voulaient,
et précipitaient leurs pas afin de ne point être
renversés, mais un immense espoir doublait leurs
forces, et ce n'était plus à l'aventure, cette fois,
qu'ils remontaient le rivage. Ils ne mettaient pas
en doute que Nab n'eût retrouvé son maître, et qu'il
ne leur eût envoyé le fidèle chien. Mais l'ingénieur
était-il vivant, ou Nab ne mandait-il ses
compagnons que pour rendre les derniers devoirs au
cadavre de l'infortuné Smith ?
Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre
dont ils s'étaient prudemment écartés, Harbert, le
reporter et Pencroff s'arrêtèrent pour reprendre
haleine. Le retour du rocher les abritait contre le
vent, et ils respiraient

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après cette marche d'un quart d'heure, qui avait
été plutôt une course.
à ce moment, ils pouvaient s'entendre, se répondre,
et le jeune garçon ayant prononcé le nom de Cyrus
Smith, Top aboya à petits coups, comme s'il eût
voulu dire que son maître était sauvé.
"Sauvé, n'est-ce pas ? répétait Harbert, sauvé,
Top ?"
Et le chien aboyait comme pour répondre.
La marche fut reprise. Il était environ deux heures
et demie du matin. La mer commençait à monter, et,
poussée par le vent, cette marée, qui était une
marée de syzygie, menaçait d'être très-forte. Les
grandes lames tonnaient contre la lisière d'écueils,
et elles l'assaillaient avec une telle violence, que,
très-probablement, elles devaient passer par-dessus
l'îlot, absolument invisible alors. Cette longue
digue ne couvrait donc plus la côte, qui était
directement exposée aux chocs du large.
Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés
du pan coupé, le vent les frappa de nouveau avec une
extrême fureur. Courbés, tendant le dos à la
rafale, ils marchaient très-vite, suivant Top, qui
n'hésitait pas sur la direction à prendre. Ils
remontaient au nord, ayant sur leur droite une
interminable crête de lames, qui déferlait avec un
assourdissant fracas, et sur leur gauche une obscure
contrée dont il était impossible de saisir l'aspect.
Mais ils sentaient bien qu'elle devait être
relativement plate, car l'ouragan passait maintenant
au-dessus d'eux sans les prendre en retour, effet
qui se produisait quand il frappait la muraille
de granit.
à quatre heures du matin, on pouvait estimer qu'une
distance de cinq milles avait été franchie. Les
nuages s'étaient légèrement relevés et ne traînaient
plus sur le sol. La rafale, moins humide, se
propageait en courants d'air très-vifs, plus secs
et plus froids. Insuffisamment protégés par leurs
vêtements, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett
devaient souffrir cruellement, mais pas une plainte ne
s'échappait de leurs lèvres. Ils étaient décidés à
suivre Top jusqu'où l'intelligent animal voudrait
les conduire.
Vers cinq heures, le jour commença à se faire. Au
zénith d'abord, où les vapeurs étaient moins
épaisses, quelques nuances grisâtres découpèrent le
bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque,
un trait plus lumineux dessina nettement l'horizon
de mer. La crête des lames se piqua légèrement de
lueurs fauves, et l'écume se refit blanche. En même
temps, sur la gauche, les parties accidentées du
littoral commençaient à s'estomper confusément, mais
ce n'était encore que du gris sur du noir.
à six heures du matin, le jour était fait. Les nuages
couraient avec une

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extrême rapidité dans une zone relativement haute. Le
marin et ses compagnons étaient alors à six milles
environ des Cheminées. Ils suivaient une grève
très-plate, bordée au large par une lisière de roches
dont les têtes seulement émergeaient alors, car on
était au plein de la mer. Sur la gauche, la contrée,
qu'accidentaient quelques dunes hérissées de chardons,
offrait l'aspect assez sauvage d'une vaste région
sablonneuse. Le littoral était peu découpé, et
n'offrait d'autre barrière à l'Océan qu'une chaîne
assez irrégulière de monticules. çà et là, un ou deux
arbres grimaçaient, couchés vers l'ouest, les branches
projetées dans cette direction. Bien en arrière, dans
le sud-ouest, s'arrondissait la lisière de la
dernière forêt.
En ce moment, Top donna des signes non équivoques
d'agitation. Il allait en avant, revenait au marin,
et semblait l'engager à hâter le pas. Le chien avait
alors quitté la grève, et, poussé par son admirable
instinct, sans montrer une seule hésitation, il
s'était engagé entre les dunes.
On le suivit. Le pays paraissait être absolument
désert. Pas un être vivant ne l'animait.
La lisière des dunes, fort large, était composée
de monticules, et même de collines
très-capricieusement distribuées. C'était comme une
petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins
qu'un instinct prodigieux pour s'y reconnaître.
Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter
et ses compagnons arrivaient devant une sorte
d'excavation creusée au revers d'une haute dune. Là,
Top s'arrêta et jeta un aboiement clair. Spilett,
Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte.
Nab était là, agenouillé près d'un corps étendu
sur un lit d'herbes...
Ce corps était celui de l'ingénieur Cyrus Smith.
CHAPITRE VIII
Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu'un mot.
"Vivant !" s'écria-t-il.
Nab ne répondit pas. Gédéon Pilett et Pencroff
devinrent pâles. Harbert joignit

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les mains et demeura immobile. Mais il était évident
que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur,
n'avait ni vu ses compagnons ni entendu les paroles
du marin.
Le reporter s'agenouilla près de ce corps sans
mouvement, et posa son oreille sur la poitrine de
l'ingénieur, dont il entr'ouvrit les vêtements. Une
minute - un siècle ! - s'écoula, pendant qu'il
cherchait à surprendre quelque battement du coeur.
Nab s'était redressé un peu et regardait sans voir.
Le désespoir n'eût pu altérer davantage un visage
d'homme. Nab était méconnaissable, épuisé par la
fatigue, brisé par la douleur. Il croyait son maître
mort.
Gédéon Spilett, après une longue et attentive
observation, se releva.
"Il vit !" dit-il.
Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de
Cyrus Smith ; son oreille saisit aussi quelques
battements, et ses lèvres, quelque souffle qui
s'échappait des lèvres de l'ingénieur.
Harbert, sur un mot du reporter, s'élança au dehors
pour chercher de l'eau. Il trouva à cent pas de là
un ruisseau limpide, évidemment très-grossi par les
pluies de la veille, et qui filtrait à travers le
sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas une
coquille dans ces dunes ! Le jeune garçon dut se
contenter de tremper son mouchoir dans le ruisseau,
et il revint en courant vers la grotte.
Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon
Spilett, qui ne voulait qu'humecter les lèvres de
l'ingénieur. Ces molécules d'eau fraîche produisirent
un effet presque immédiat. Un soupir s'échappa de la
poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même
qu'il essayait de prononcer quelques paroles.
"Nous le sauverons !" dit le reporter.
Nab avait repris espoir à ces paroles. Il
déshabilla son maître, afin de voir si le corps ne
présenterait pas quelque blessure. Ni la tête, ni le
torse, ni les membres n'avaient de contusions, pas
même d'écorchures, chose surprenante, puisque le
corps de Cyrus Smith avait dû être roulé au milieu
des roches ; les mains elles-mêmes étaient intactes,
et il était difficile d'expliquer comment
l'ingénieur ne portait aucune trace des efforts
qu'il avait dû faire pour franchir la ligne d'écueils.
Mais l'explication de cette circonstance viendrait
plus tard. Quand Cyrus Smith pourrait parler, il
dirait ce qui s'était passé. Pour le moment, il
s'agissait de le rappeler à la vie, et il était
probable que des frictions amèneraient ce résultat.
C'est ce qui fut fait avec la vareuse du marin.
L'ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua
légèrement le bras, et sa respiration commença à se
rétablir

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d'une façon plus régulière. Il mourait d'épuisement,
et certes, sans l'arrivée du reporter et de ses
compagnons, c'en était fait de Cyrus Smith.
"Vous l'avez donc cru mort, votre maître ? demanda
le marin à Nab.
- Oui ! mort ! répondit Nab, et si Top ne vous eût
pas trouvés, si vous n'étiez pas venus, j'aurais
enterré mon maître et je serais mort près de lui !"
On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith !
Nab raconta alors ce qui s'était passé. La veille,
après avoir quitté les Cheminées dès l'aube, il avait
remonté la côte dans la direction du nord-nord et
atteint la partie du littoral qu'il avait déjà
visitée.
Là, sans aucun espoir, il l'avouait, Nab avait
cherché sur le rivage, au milieu des roches, sur le
sable, les plus légers indices qui pussent le guider.
Il avait examiné surtout la partie de la grève que la
haute mer ne recouvrait pas, car, sur sa lisière,
le flux et le reflux devaient avoir effacé tout
indice. Nab n'espérait plus retrouver son maître
vivant. C'était à la découverte d'un cadavre qu'il
allait ainsi, un cadavre qu'il voulait ensevelir
de ses propres mains !
Nab avait cherché longtemps. Ses efforts
demeurèrent infructueux. Il ne semblait pas que cette
côte déserte eût jamais été fréquentée par un être
humain. Les coquillages, ceux que la mer ne pouvait
atteindre, - et qui se rencontraient par millions
au delà du relais des marées, - étaient intacts. Pas
une coquille écrasée. Sur un espace de deux à trois
cents yards, il n'existait pas trace d'un
atterrissage, ni ancien, ni récent.
Nab s'était donc décidé à remonter la côte pendant
quelques milles. Il se pouvait que les courants eussent
porté un corps sur quelque point plus éloigné.
Lorsqu'un cadavre flotte à peu de distance d'un
rivage plat, il est bien rare que le flot ne l'y
rejette pas tôt ou tard. Nab le savait, et il voulait
revoir son maître une dernière fois.
"Je longeai la côte pendant deux milles encore, je
visitai toute la ligne des écueils à mer basse, toute
la grève à mer haute, et je désespérais de rien
trouver, quand hier, vers cinq heures du soir, je
remarquai sur le sable des empreintes de pas.
- Des empreintes de pas ? s'écria Pencroff.
- Oui ! répondit Nab.
- Et ces empreintes commençaient aux écueils même ?
demanda le reporter.
- Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement,
car entre les relais et les récifs, les autres
avaient dû être effacées.

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- Continue, Nab, dit Gédéon Spilett.
- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou.
Elles étaient très reconnaissables, et se dirigeaient
vers les dunes. Je les suivis pendant un quart de
mille, courant, mais prenant garde de les effacer.
Cinq minutes après, comme la nuit se faisait,
j'entendis les aboiements d'un chien. C'était Top,
et Top me conduisit ici même, près de mon maître !"
Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa
douleur en retrouvant ce corps inanimé. Il avait
essayé de surprendre en lui quelque reste de vie !
Maintenant qu'il l'avait retrouvé mort, il le voulait
vivant ! Tous ses efforts avaient été inutiles ! Il
n'avait plus qu'à rendre les derniers devoirs à
celui qu'il aimait tant !

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Nab avait alors songé à ses compagnons. Ceux-ci
voudraient, sans doute, revoir une dernière fois
l'infortuné ! Top était là. Ne pouvait-il s'en
rapporter à la sagacité de ce fidèle animal ? Nab
prononça à plusieurs reprises le nom du reporter,
celui des compagnons de l'ingénieur que Top
connaissait le plus. Puis, il lui montra le sud de la
côte, et le chien s'élança dans la direction qui lui
était indiquée.
On sait comment, guidé par un instinct que l'on peut
regarder presque comme surnaturel, car l'animal
n'avait jamais été aux Cheminées, Top y arriva
cependant.
Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec
une extrême attention.

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Il y avait pour eux quelque chose d'inexplicable à
ce que Cyrus Smith, après les efforts qu'il avait
dû faire pour échapper aux flots, en traversant les
récifs, n'eût pas trace d'une égratignure. Et ce qui
ne s'expliquait pas davantage, c'était que l'ingénieur
eût pu gagner, à plus d'un mille de la côte, cette
grotte perdue au milieu des dunes.
"Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n'est pas toi qui
as transporté ton maître jusqu'à cette place ?
- Non, ce n'est pas moi, répondit Nab.
- Il est bien évident que M Smith y est venu seul,
dit Pencroff.
- C'est évident, en effet, fit observer Gédéon
Spilett, mais ce n'est pas croyable !"
On ne pourrait avoir l'explication de ce fait que de
la bouche de l'ingénieur. Il fallait pour cela
attendre que la parole lui fût revenue. Heureusement,
la vie reprenait déjà son cours. Les frictions avaient
rétabli la circulation du sang. Cyrus Smith
remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques
mots incompréhensibles s'échappèrent encore une fois
de ses lèvres.
Nab, penché sur lui, l'appelait, mais l'ingénieur
ne semblait pas entendre, et ses yeux étaient
toujours fermés. La vie ne se révélait en lui que
par le mouvement. Les sens n'y avaient encore aucune
part.
Pencroff regretta bien de n'avoir pas de feu, ni de
quoi s'en procurer, car il avait malheureusement
oublié d'emporter le linge brûlé, qu'il eût
facilement enflammé au choc de deux cailloux. Quant
aux poches de l'ingénieur, elles étaient absolument
vides, sauf celle de son gilet, qui contenait sa
montre. Il fallait donc transporter Cyrus Smith
aux Cheminées, et le plus tôt possible. Ce fut l'avis
de tous.
Cependant, les soins qui furent prodigués à
l'ingénieur devaient lui rendre la connaissance plus
vite qu'on ne pouvait l'espérer. L'eau dont on
humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. Pencroff
eut aussi l'idée de mêler à cette eau du jus de
cette chair de tétras qu'il avait apportée. Harbert,
ayant couru jusqu'au rivage, en revint avec deux
grandes coquilles de bivalves. Le marin composa
une sorte de mixture, et l'introduisit entre les
lèvres de l'ingénieur, qui parut humer avidement ce
mélange.
Ses yeux s'ouvrirent alors. Nab et le reporter
s'étaient penchés sur lui.
"Mon maître ! mon maître !" s'écria Nab.
L'ingénieur l'entendit. Il reconnut Nab et
Spilett, puis ses deux autres compagnons, Harbert
et le marin, et sa main pressa légèrement les leurs.
Quelques mots s'échappèrent encore de sa bouche,
- mots qu'il avait déjà

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prononcés, sans doute, et qui indiquaient quelles
pensées tourmentaient, même alors, son esprit. Ces
mots furent compris, cette fois.
"île ou continent ? murmura-t-il.
- Ah ! s'écria Pencroff, qui ne put retenir cette
exclamation. De par tous les diables, nous nous en
moquons bien, pourvu que vous viviez, monsieur
Cyrus ! île ou continent ? On verra plus tard."
L'ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut
s'endormir.
On respecta ce sommeil, et le reporter prit
immédiatement ses dispositions pour que l'ingénieur
fût transporté dans les meilleures conditions. Nab,
Harbert et Pencroff quittèrent la grotte et se
dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques
arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne
pouvait se retenir de répéter :
"île ou continent ! Songer à cela quand on n'a plus
que le souffle ! Quel homme !"
Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux
compagnons, sans autres outils que leurs bras,
dépouillèrent de ses principales branches un arbre
assez malingre, sorte de pin maritime émacié par les
vents ; puis, de ces branches, on fit une litière
qui, une fois recouverte de feuilles et d'herbes,
permettrait de transporter l'ingénieur.
Ce fut l'affaire de quarante minutes environ, et il
était dix heures quand le marin, Nab et Harbert
revinrent auprès de Cyrus Smith, que Gédéon
Spilett n'avait pas quitté.
L'ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou
plutôt de cet assoupissement dans lequel on l'avait
trouvé. La coloration revenait à ses joues, qui avaient
eu jusqu'ici la pâleur de la mort. Il se releva un
peu, regarda autour de lui, et sembla demander où il
se trouvait.
"Pouvez-vous m'entendre sans vous fatiguer, Cyrus ?
dit le reporter.
- Oui, répondit l'ingénieur.
- M'est avis, dit alors le marin, que M Smith vous
entendra encore mieux, s'il revient à cette gelée de
tétras, - car c'est du tétras, monsieur Cyrus,"
ajouta-t-il, en lui présentant quelque peu de cette
gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles
de chair.
Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les
restes furent partagés entre ses trois compagnons,
qui souffraient de la faim, et trouvèrent le
déjeuner assez maigre.
"Bon ! fit le marin, les victuailles nous attendent
aux Cheminées, car il est bon que vous le sachiez,
monsieur Cyrus, nous avons là-bas, dans le sud,
une maison avec chambres, lits et foyer, et, dans
l'office, quelques douzaines d'oiseaux

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que notre Harbert appelle des couroucous. Votre
litière est prête, et, dès que vous vous en sentirez
la force, nous vous transporterons à notre demeure.
- Merci, mon ami, répondit l'ingénieur, encore une
heure ou deux, et nous pourrons partir... Et
maintenant, parlez, Spilett."
Le reporter fit alors le récit de ce qui s'était
passé. Il raconta ces événements que devait ignorer
Cyrus Smith, la dernière chute du ballon,
l'atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait
déserte, quelle qu'elle fût, soit une île, soit
un continent, la découverte des Cheminées, les
recherches entreprises pour retrouver l'ingénieur,
le dévouement de Nab, tout ce qu'on devait à
l'intelligence du fidèle Top, etc.
"Mais, demanda Cyrus Smith d'une voix encore
affaiblie, vous ne m'avez donc pas ramassé sur la
grève ?
- Non, répondit le reporter.
- Et ce n'est pas vous qui m'avez rapporté dans cette
grotte ?
- Non.
- à quelle distance cette grotte est-elle donc des
récifs ?
- à un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si
vous êtes étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes
pas moins surpris nous-mêmes de vous voir en cet
endroit !
- En effet, répondit l'ingénieur, qui se ranimait
peu à peu et prenait intérêt à ces détails, en effet,
voilà qui est singulier !
- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui
s'est passé après que vous avez été emporté par le
coup de mer ?"
Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu
de chose. Le coup de mer l'avait arraché du filet de
l'aérostat. Il s'enfonça d'abord à quelques brasses de
profondeur. Revenu à la surface de la mer, dans cette
demi-obscurité, il sentit un être vivant s'agiter
près de lui. C'était Top, qui s'était précipité à son
secours. En levant les yeux, il n'aperçut plus le
ballon, qui, délesté de son poids et de celui du
chien, était reparti comme une flèche. Il se vit,
au milieu de ces flots courroucés, à une distance
de la côte qui ne devait pas être inférieure à un
demi-mille. Il tenta de lutter contre les lames en
nageant avec vigueur. Top le soutenait par ses
vêtements ; mais un courant de foudre le saisit, le
poussa vers le nord, et, après une demi-heure
d'efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans
l'abîme. Depuis ce moment jusqu'au moment où il
venait de se retrouver dans les bras de ses amis,
il n'avait plus souvenir de rien.
"Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez
été lancé sur le rivage, et

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que vous ayez eu la force de marcher jusqu'ici,
puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas !
- Oui... il le faut... répondit l'ingénieur en
réfléchissant. Et vous n'avez pas vu trace d'êtres
humains sur cette côte ?
- Pas trace, répondit le reporter. D'ailleurs, si par
hasard quelque sauveur se fût rencontré là, juste à
point, pourquoi vous aurait-il abandonné après vous
avoir arraché aux flots ?
- Vous avez raison, mon cher Spilett. - Dis-moi,
Nab, ajouta l'ingénieur en se tournant vers son
serviteur, ce n'est pas toi qui... tu n'aurais pas
eu un moment d'absence... pendant lequel... Non,
c'est absurde... Est-ce qu'il existe encore
quelques-unes de ces empreintes ? demanda Cyrus
Smith.
- Oui, mon maître, répondit Nab, tenez, à l'entrée,
sur le revers même de cette dune, dans un endroit
abrité du vent et de la pluie. Les autres ont été
effacées par la tempête.
- Pencroff, répondit Cyrus Smith, voulez-vous
prendre mes souliers, et voir s'ils s'appliquent
absolument à ces empreintes !"
Le marin fit ce que demandait l'ingénieur. Harbert
et lui, guidés par Nab, allèrent à l'endroit où
se trouvaient les empreintes, pendant que Cyrus
Smith disait au reporter :
"Il s'est passé là des choses inexplicables !
- Inexplicables, en effet ! répondit Gédéon Spilett.
- Mais n'y insistons pas en ce moment, mon cher
Spilett, nous en causerons plus tard."
Un instant après, le marin, Nab et Harbert
rentraient.
Il n'y avait pas de doute possible. Les souliers de
l'ingénieur s'appliquaient exactement aux empreintes
conservées. Donc, c'était Cyrus Smith qui les avait
laissées sur le sable.
"Allons, dit-il, c'est moi qui aurai éprouvé cette
hallucination, cette absence que je mettais au compte
de Nab ! J'aurai marché comme un somnambule, sans
avoir conscience de mes pas, et c'est Top qui, dans
son instinct, m'aura conduit ici, après m'avoir
arraché des flots... Viens, Top ! Viens, mon chien !"
Le magnifique animal bondit jusqu'à son maître, en
aboyant, et les caresses ne lui furent pas épargnées.
On conviendra qu'il n'y avait pas d'autre explication
à donner aux faits qui avaient amené le sauvetage
de Cyrus Smith, et qu'à Top revenait tout
l'honneur de l'affaire.
Vers midi, Pencroff ayant demandé à Cyrus Smith
si l'on pouvait le transporter,

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Cyrus Smith, pour toute réponse, et par un effort
qui attestait la volonté la plus énergique, se leva.
Mais il dut s'appuyer sur le marin, car il serait
tombé.
"Bon ! bon ! fit Pencroff ! - La litière de
monsieur l'ingénieur."
La litière fut apportée. Les branches transversales
avaient été recouvertes de mousses et de longues
herbes. On y étendit Cyrus Smith, et l'on se
dirigea vers la côte, Pencroff à une extrémité des
brancards, Nab à l'autre.
C'étaient huit milles à franchir, mais comme on ne
pourrait aller vite, et qu'il faudrait peut-être
s'arrêter fréquemment, il fallait compter sur un laps
de six heures au moins, avant d'avoir atteint les
Cheminées.
Le vent était toujours violent, mais heureusement il
ne pleuvait plus. Tout couché qu'il fut, l'ingénieur,
accoudé sur son bras, observait la côte, surtout
dans la partie opposée à la mer. Il ne parlait pas,
mais il regardait, et certainement le dessin de cette
contrée avec ses accidents de terrain, ses forêts,
ses productions diverses, se grava dans son esprit.
Cependant, après deux heures de route, la fatigue
l'emporta, et il s'endormit sur la litière.
à cinq heures et demie, la petite troupe arrivait
au pan coupé, et, un peu après, devant les Cheminées.
Tous s'arrêtèrent, et la litière fut déposée sur le
sable. Cyrus Smith dormait profondément et ne se
réveilla pas.
Pencroff, à son extrême surprise, put alors
constater que l'effroyable tempête de la veille avait
modifié l'aspect des lieux. Des éboulements assez
importants s'étaient produits. De gros quartiers de
roche gisaient sur la grève, et un épais tapis
d'herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le
rivage. Il était évident que la mer, passant
par-dessus l'îlot, s'était portée jusqu'au pied de
l'énorme courtine de granit.
Devant l'orifice des Cheminées, le sol, profondément
raviné, avait subi un violent assaut des lames.
Pencroff eut comme un pressentiment qui lui
traversa l'esprit. Il se précipita dans le couloir.
Presque aussitôt, il en sortait, et demeurait
immobile, regardant ses compagnons...
Le feu était éteint. Les cendres noyées n'étaient plus
que vase. Le linge brûlé, qui devait servir
d'amadou, avait disparu. La mer avait pénétré
jusqu'au fond des couloirs, et tout bouleversé, tout
détruit à l'intérieur des Cheminées !

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CHAPITRE IX
En quelques mots, Gédéon Spilett, Harbert et Nab
furent mis au courant de la situation. Cet accident,
qui pouvait avoir des conséquences fort graves, - du
moins Pencroff l'envisageait ainsi, - produisit des
effets divers sur les compagnons de l'honnête marin.
Nab, tout à la joie d'avoir retrouvé son maître,
n'écouta pas, ou plutôt ne voulut pas même se
préoccuper de ce que disait Pencroff.
Harbert, lui, parut partager dans une certaine
mesure les appréhensions du marin.
Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il
répondit simplement :
"Sur ma foi, Pencroff, voilà qui m'est bien égal !
- Mais, je vous répète que nous n'avons plus de feu !
- Peuh !
- Ni aucun moyen de le rallumer.
- Baste !
- Pourtant, monsieur Spilett...
- Est-ce que Cyrus n'est pas là ? répondit le
reporter. Est-ce qu'il n'est pas vivant, notre
ingénieur ? Il trouvera bien le moyen de nous faire
du feu, lui !
- Et avec quoi ?
- Avec rien."
Qu'eût répondu Pencroff ? Il n'eût pas répondu, car,
au fond, il partageait la confiance que ses
compagnons avaient en Cyrus Smith. L'ingénieur
était pour eux un microcosme, un composé de toute la
science et de toute l'intelligence humaine ! Autant
valait se trouver avec Cyrus dans une île déserte
que sans Cyrus dans la plus industrieuse villa de
l'Union. Avec lui, on ne pouvait manquer de rien.
Avec lui, on ne pouvait désespérer. On serait venu
dire à ces braves gens qu'une éruption volcanique
allait anéantir cette terre, que cette terre allait
s'enfoncer dans les abîmes du Pacifique, qu'ils
eussent imperturbablement répondu : "Cyrus est là !
Voyez Cyrus !"

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En attendant, toutefois, l'ingénieur était encore
plongé dans une nouvelle prostration que le transport
avait déterminée, et on ne pouvait faire appel à son
ingéniosité en ce moment. Le souper devait
nécessairement être fort maigre. En effet, toute la
chair de tétras avait été consommée, et il n'existait
aucun moyen de faire cuire un gibier quelconque.
D'ailleurs, les couroucous qui servaient de réserve
avaient disparu. Il fallait donc aviser.
Avant tout, Cyrus Smith fut transporté dans le
couloir central. Là, on parvint à lui arranger une
couche d'algues et de varechs restés à peu près secs.
Le profond sommeil qui s'était emparé de lui ne
pouvait que réparer rapidement ses forces, et mieux,
sans doute, que ne l'eût fait une nourriture
abondante.

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La nuit était venue, et, avec elle, la température,
modifiée par une saute du vent dans le nord-est, se
refroidit sérieusement. Or, comme la mer avait détruit
les cloisons établies par Pencroff en certains
points des couloirs, des courants d'air
s'établirent, qui rendirent les Cheminées peu
habitables. L'ingénieur se fût donc trouvé dans des
conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se
dépouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne
l'eussent soigneusement couvert.
Le souper, ce soir-là, ne se composa que de ces
inévitables lithodomes, dont Harbert et Nab firent
une ample récolte sur la grève. Cependant, à ces
mollusques, le jeune garçon joignit une certaine
quantité d'algues comestibles, qu'il ramassa sur de
hautes roches dont la mer ne devait mouiller les
parois qu'à

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l'époque des grandes marées. Ces algues, appartenant
à la famille des fucacées, étaient des espèces de
sargasse qui, sèches, fournissent une matière
gélatineuse assez riche en éléments nutritifs. Le
reporter et ses compagnons, après avoir absorbé une
quantité considérable de lithodomes, sucèrent donc ces
sargasses, auxquelles ils trouvèrent un goût
très-supportable, et il faut dire que, sur les
rivages asiatiques, elles entrent pour une notable
proportion dans l'alimentation des indigènes.
"N'importe ! dit le marin, il est temps que M Cyrus
nous vienne en aide."
Cependant le froid devint très-vif et, par malheur,
il n'y avait aucun moyen de le combattre.
Le marin, véritablement vexé, chercha par tous les
moyens possibles à se procurer du feu. Nab l'aida
même dans cette opération. Il avait trouvé quelques
mousses sèches, et, en frappant deux galets, il
obtint des étincelles ; mais la mousse, n'étant pas
assez inflammable, ne prit pas, et, d'ailleurs, ces
étincelles, qui n'étaient que du silex incandescent,
n'avaient pas la consistance de celles qui
s'échappent du morceau d'acier dans le briquet
usuel. L'opération ne réussit donc pas.
Pencroff, bien qu'il n'eût aucune confiance dans le
procédé, essaya ensuite de frotter deux morceaux de
bois sec l'un contre l'autre, à la manière des
sauvages. Certes, le mouvement que Nab et lui se
donnèrent, s'il se fût transformé en chaleur, suivant
les théories nouvelles, aurait suffi à faire bouillir
une chaudière de steamer ! Le résultat fut nul. Les
morceaux de bois s'échauffèrent, voilà tout, et
encore beaucoup moins que les opérateurs eux-mêmes.
Après une heure de travail, Pencroff était en nage,
et il jeta les morceaux de bois avec dépit.
"Quand on me fera croire que les sauvages allument
du feu de cette façon, dit-il, il fera chaud, même en
hiver ! J'allumerais plutôt mes bras en les frottant
l'un contre l'autre !"
Le marin avait tort de nier le procédé. Il est
constant que les sauvages enflamment le bois au
moyen d'un frottement rapide. Mais toute espèce de
bois n'est pas propre à cette opération, et puis, il
y a "le coup", suivant l'expression consacrée, et il
est probable que Pencroff n'avait pas "le coup".
La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue
durée. Ces deux morceaux de bois rejetés par lui
avaient été repris par Harbert, qui s'évertuait à les
frotter de plus belle. Le robuste marin ne put
retenir un éclat de rire, en voyant les efforts de
l'adolescent pour réussir là où, lui, il avait échoué.

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"Frottez, mon garçon, frottez ! dit-il.
- Je frotte, répondit Harbert en riant, mais je n'ai
pas d'autre prétention que de m'échauffer à mon tour
au lieu de grelotter, et bientôt j'aurai aussi chaud
que toi, Pencroff !"
Ce qui arriva. Quoi qu'il en fût, il fallut
renoncer, pour cette nuit, à se procurer du feu.
Gédéon Spilett répéta une vingtième fois que
Cyrus Smith ne serait pas embarrassé pour si peu.
Et, en attendant, il s'étendit dans un des couloirs,
sur la couche de sable. Harbert, Nab et Pencroff
l'imitèrent, tandis que Top dormait aux pieds de son
maître.
Le lendemain, 28 mars, quand l'ingénieur se réveilla,
vers huit heures du matin, il vit ses compagnons près
de lui, qui guettaient son réveil, et, comme la
veille, ses premières paroles furent :
"île ou continent ?"
On le voit, c'était son idée fixe.
"Bon ! répondit Pencroff, nous n'en savons rien,
monsieur Smith !
- Vous ne savez pas encore ?...
- Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous
nous aurez piloté dans ce pays.
- Je crois être en état de l'essayer, répondit
l'ingénieur, qui, sans trop d'efforts, se leva et se
tint debout.
- Voilà qui est bon ! s'écria le marin.
- Je mourais surtout d'épuisement, répondit Cyrus
Smith. Mes amis, un peu de nourriture, et il n'y
paraîtra plus. - Vous avez du feu, n'est-ce pas ?"
Cette demande n'obtint pas une réponse immédiate.
Mais, après quelques instants :
"Hélas ! nous n'avons pas de feu, dit Pencroff, ou
plutôt, monsieur Cyrus, nous n'en avons plus !"
Et le marin fit le récit de ce qui s'était passé la
veille. Il égaya l'ingénieur en lui racontant
l'histoire de leur unique allumette, puis sa tentative
avortée pour se procurer du feu à la façon des
sauvages.
"Nous aviserons, répondit l'ingénieur, et si nous ne
trouvons pas une substance analogue à l'amadou...
- Eh bien ? demanda le marin.
- Eh bien, nous ferons des allumettes.
- Chimiques ?
- Chimiques !

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- Ce n'est pas plus difficile que cela," s'écria le
reporter, en frappant sur l'épaule du marin.
Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais
il ne protesta pas. Tous sortirent. Le temps était
redevenu beau. Un vif soleil se levait sur l'horizon
de la mer, et piquait de paillettes d'or les
rugosités prismatiques de l'énorme muraille.
Après avoir jeté un rapide coup d'oeil autour de lui,
l'ingénieur s'assit sur un quartier de roche. Harbert
lui offrit quelques poignées de moules et de
sargasses, en disant :
"C'est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.
- Merci, mon garçon, répondit Cyrus Smith, cela
suffira, - pour ce matin, du moins."
Et il mangea avec appétit cette maigre nourriture,
qu'il arrosa d'un peu d'eau fraîche, puisée à la
rivière dans une vaste coquille.
Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis,
après s'être rassasié tant bien que mal, Cyrus
Smith, croisant ses bras, dit :
"Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le
sort nous a jetés sur un continent ou sur une île ?
- Non, monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon.
- Nous le saurons demain, reprit l'ingénieur.
Jusque-là, il n'y a rien à faire.
- Si, répliqua Pencroff.
- Quoi donc ?
- Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son
idée fixe.
- Nous en ferons, Pencroff, répondit Cyrus
Smith. - Pendant que vous me transportiez, hier,
n'ai-je pas aperçu, dans l'ouest, une montagne qui
domine cette contrée ?
- Oui, répondit Gédéon Spilett, une montagne qui
doit être assez élevée...
- Bien, reprit l'ingénieur. Demain, nous monterons à
son sommet, et nous verrons si cette terre est une
île ou un continent. Jusque-là, je le répète, rien
à faire.
- Si, du feu ! dit encore l'entêté marin.
- Mais on en fera, du feu ! répliqua Gédéon Spilett.
Un peu de patience, Pencroff !"
Le marin regarda Gédéon Spilett d'un air qui
semblait dire : "S'il n'y a que vous pour en faire,
nous ne tâterons pas du rôti de sitôt !" Mais il se
tut.
Cependant Cyrus Smith n'avait point répondu. Il
semblait fort peu préoccupé

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de cette question du feu. Pendant quelques instants,
il demeura absorbé dans ses réflexions. Puis,
reprenant la parole :
"Mes amis, dit-il, notre situation est peut-être
déplorable, mais, en tout cas, elle est fort simple.
Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de
fatigues plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque
point habité, ou bien nous sommes sur une île. Dans
ce dernier cas, de deux choses l'une : si l'île est
habitée, nous verrons à nous tirer d'affaire avec ses
habitants ; si elle est déserte, nous verrons à nous
tirer d'affaire tout seuls.
- Il est certain que rien n'est plus simple, répondit
Pencroff.
- Mais, que ce soit un continent ou une île, demanda
Gédéon Spilett, où pensez-vous, Cyrus, que cet
ouragan nous ait jetés ?
- Au juste, je ne puis le savoir, répondit
l'ingénieur, mais les présomptions sont pour une terre
du Pacifique. En effet, quand nous avons quitté
Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa
violence même prouve que sa direction n'a pas dû
varier. Si cette direction s'est maintenue du
nord-est au sud-ouest, nous avons traversé les états
de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud, de la
Géorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-même,
dans sa partie étroite, puis une portion de l'océan
Pacifique. Je n'estime pas à moins de six à sept
mille milles la distance parcourue par le ballon, et,
pour peu que le vent ait varié d'un demi-quart, il a
dû nous porter soit sur l'archipel de Mendana, soit
sur les Pomotou, soit même, s'il avait une vitesse
plus grande que je ne le suppose, jusqu'aux terres de
la Nouvelle-Zélande. Si cette dernière hypothèse
s'est réalisée, notre rapatriement sera facile.
Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours à qui
parler. Si, au contraire, cette côte appartient à
quelque île déserte d'un archipel micronésien,
peut-être pourrons-nous le reconnaître du haut de ce
cône qui domine la contrée, et alors nous aviserons à
nous établir ici, comme si nous ne devions jamais en
sortir !
- Jamais ! s'écria le reporter. Vous dites : jamais !
mon cher Cyrus ?
- Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite,
répondit l'ingénieur, et ne se réserver que la
surprise du mieux.
- Bien dit ! répliqua Pencroff. Et il faut espérer
aussi que cette île, si c'en est une, ne sera pas
précisément située en dehors de la route des navires !
Ce serait là véritablement jouer de malheur !
- Nous ne saurons à quoi nous en tenir qu'après avoir
fait, et avant tout, l'ascension de la montagne,
répondit l'ingénieur.
- Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert,
serez-vous en état de supporter les fatigues de cette
ascension ?

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- Je l'espère, répondit l'ingénieur, mais à la
condition que maître Pencroff et toi, mon enfant,
vous vous montriez chasseurs intelligents et adroits.
- Monsieur Cyrus, répondit le marin, puisque vous
parlez de gibier, si, à mon retour, j'étais aussi
certain de pouvoir le faire rôtir que je suis certain
de le rapporter...
- Rapportez toujours, Pencroff," répondit Cyrus
Smith.
Il fut donc convenu que l'ingénieur et le reporter
passeraient la journée aux Cheminées, afin d'examiner
le littoral et le plateau supérieur. Pendant ce temps,
Nab, Harbert et le marin retourneraient à la
forêt, y renouvelleraient la provision de bois, et
feraient main-basse sur toute bête de plume ou de
poil qui passerait à leur portée.
Ils partirent donc, vers dix heures du matin,
Harbert confiant, Nab joyeux, Pencroff murmurant
à part lui :
"Si, à mon retour, je trouve du feu à la maison,
c'est que le tonnerre en personne sera venu
l'allumer !"
Tous trois remontèrent la berge, et, arrivés au coude
que formait la rivière, le marin, s'arrêtant, dit à
ses deux compagnons :
"Commençons-nous par être chasseurs ou bûcherons ?
- Chasseurs, répondit Harbert. Voilà déjà Top qui
est en quête.
- Chassons donc, reprit le marin ; puis, nous
reviendrons ici faire notre provision de bois."
Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, après avoir
arraché trois bâtons au tronc d'un jeune sapin,
suivirent Top, qui bondissait dans les grandes
herbes.
Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le
cours de la rivière, s'enfoncèrent plus directement
au coeur même de la forêt. C'étaient toujours les
mêmes arbres, appartenant pour la plupart à la
famille des pins. En de certains endroits, moins
pressés, isolés par bouquets, ces pins présentaient
des dimensions considérables, et semblaient indiquer,
par leur développement, que cette contrée se trouvait
plus élevée en latitude que ne le supposait
l'ingénieur. Quelques clairières, hérissées de souches
rongées par le temps, étaient couvertes de bois mort,
et formaient ainsi d'inépuisables réserves de
combustible. Puis, la clairière passée, le taillis se
resserrait et devenait presque impénétrable.
Se guider au milieu de ces massifs d'arbres, sans
aucun chemin frayé, était chose assez difficile.
Aussi, le marin, de temps en temps, jalonnait-il sa
route en faisant quelques brisées qui devaient être
aisément reconnaissables. Mais peut-être avait-il eu
tort de ne pas remonter le cours d'eau, ainsi
qu'Harbert et lui avaient fait pendant leur première
excursion, car, après une heure de marche,

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pas un gibier ne s'était encore montré. Top, en
courant sous les basses ramures, ne donnait l'éveil
qu'à des oiseaux qu'on ne pouvait approcher. Les
couroucous eux-mêmes étaient absolument invisibles,
et il était probable que le marin serait forcé de
revenir à cette partie marécageuse de la forêt, dans
laquelle il avait si heureusement opéré sa pêche aux
tétras.
"Eh ! Pencroff, dit Nab d'un ton un peu sarcastique,
si c'est là tout le gibier que vous avez promis de
rapporter à mon maître, il ne faudra pas grand feu
pour le faire rôtir !
- Patience, Nab, répondit le marin, ce n'est pas le
gibier qui manquera au retour !
- Vous n'avez donc pas confiance en M Smith ?
- Si.
- Mais vous ne croyez pas qu'il fera du feu ?
- Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.
- Il flambera, puisque mon maître l'a dit !
- Nous verrons !"
Cependant, le soleil n'avait pas encore atteint le
plus haut point de sa course au-dessus de l'horizon.
L'exploration continua donc, et fut utilement
marquée par la découverte qu'Harbert fit d'un arbre
dont les fruits étaient comestibles. C'était le pin
pigeon, qui produit une amande excellente,
très-estimée dans les régions tempérées de
l'Amérique et de l'Europe. Ces amandes étaient dans
un parfait état de maturité, et Harbert les signala
à ses deux compagnons, qui s'en régalèrent.
"Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain,
des moules crues en guise de chair, et des amandes
pour dessert, voilà bien le dîner de gens qui n'ont
plus une seule allumette dans leur poche !
- Il ne faut pas se plaindre, répondit Harbert.
- Je ne me plains pas, mon garçon, répondit Pencroff.
Seulement, je répète que la viande est un peu trop
économisée dans ce genre de repas !
- Top a vu quelque chose !..." s'écria Nab, qui
courut vers un fourré au milieu duquel le chien avait
disparu en aboyant. Aux aboiements de Top se
mêlaient des grognements singuliers.
Le marin et Harbert avaient suivi Nab. S'il y avait
là quelque gibier, ce n'était pas le moment de
discuter comment on pourrait le faire cuire, mais bien
comment on pourrait s'en emparer.
Les chasseurs, à peine entrés dans le taillis, virent
Top aux prises avec un animal qu'il tenait par une
oreille. Ce quadrupède était une espèce de porc long

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de deux pieds et demi environ, d'un brun noirâtre
mais moins foncé au ventre, ayant un poil dur et peu
épais, et dont les doigts, alors fortement appliqués
sur le sol, semblaient réunis par des membranes.
Harbert crut reconnaître en cet animal un cabiai,
c'est-à-dire un des plus grands échantillons de
l'ordre des rongeurs.
Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le
chien. Il roulait bêtement ses gros yeux profondément
engagés dans une épaisse couche de graisse. Peut-être
voyait-il des hommes pour la première fois.
Cependant, Nab, ayant assuré son bâton dans sa main,
allait assommer le rongeur, quand celui-ci,
s'arrachant aux dents de Top, qui ne garda qu'un

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bout de son oreille, poussa un vigoureux grognement,
se précipita sur Harbert, le renversa à demi, et
disparut à travers bois.
"Ah ! le gueux !" s'écria Pencroff.
Aussitôt tous trois s'étaient lancés sur les traces de
Top, et au moment où ils allaient le rejoindre,
l'animal disparaissait sous les eaux d'une vaste
mare, ombragée par de grands pins séculaires.
Nab, Harbert, Pencroff s'étaient arrêtés,
immobiles. Top s'était jeté à l'eau, mais le cabiai,
caché au fond de la mare, ne paraissait plus.
"Attendons, dit le jeune garçon, car il viendra
bientôt respirer à la surface.
- Ne se noiera-t-il pas ? demanda Nab.

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- Non, répondit Harbert, puisqu'il a les pieds
palmés, et c'est presque un amphibie. Mais
guettons-le."
Top était resté à la nage. Pencroff et ses deux
compagnons allèrent occuper chacun un point de la
berge, afin de couper toute retraite au cabiai, que le
chien cherchait en nageant à la surface de la mare.
Harbert ne se trompait pas. Après quelques minutes,
l'animal remonta au-dessus des eaux. Top d'un bond
fut sur lui, et l'empêcha de plonger à nouveau. Un
instant plus tard, le cabiai, traîné jusqu'à la berge,
était assommé d'un coup du bâton de Nab.
"Hurrah ! s'écria Pencroff, qui employait volontiers
ce cri de triomphe. Rien qu'un charbon ardent, et ce
rongeur sera rongé jusqu'aux os !"
Pencroff chargea le cabiai sur son épaule, et,
jugeant à la hauteur du soleil qu'il devait être
environ deux heures, il donna le signal du retour.
L'instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs,
qui, grâce à l'intelligent animal, purent retrouver
le chemin déjà parcouru. Une demi-heure après, ils
arrivaient au coude de la rivière.
Ainsi qu'il l'avait fait la première fois, Pencroff
établit rapidement un train de bois, bien que, faute
de feu, cela lui semblât une besogne inutile, et, le
train suivant le fil de l'eau, on revint vers les
Cheminées.
Mais, le marin n'en était pas à cinquante pas qu'il
s'arrêtait, poussait de nouveau un hurrah formidable,
et, tendant la main vers l'angle de la falaise :
"Harbert ! Nab ! Voyez !" s'écriait-il.
Une fumée s'échappait et tourbillonnait au-dessus des
roches !
CHAPITRE X
Quelques instants après, les trois chasseurs se
trouvaient devant un foyer pétillant. Cyrus Smith
et le reporter étaient là. Pencroff les regardait
l'un et l'autre, sans mot dire, son cabiai à la main.
"Eh bien, oui, mon brave, s'écria le reporter. Du
feu, du vrai feu, qui

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rôtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous
nous régalerons tout à l'heure !
- Mais qui a allumé ?... demanda Pencroff.
- Le soleil !"
La réponse de Gédéon Spilett était exacte. C'était
le soleil qui avait fourni cette chaleur dont
s'émerveillait Pencroff. Le marin ne voulait pas en
croire ses yeux, et il était tellement ébahi, qu'il ne
pensait pas à interroger l'ingénieur.
"Vous aviez donc une lentille, monsieur ? demanda
Harbert à Cyrus Smith.
- Non, mon enfant, répondit celui-ci, mais j'en ai
fait une."
Et il montra l'appareil qui lui avait servi de
lentille. C'étaient tout simplement les deux verres
qu'il avait enlevés à la montre du reporter et à la
sienne. Après les avoir remplis d'eau et rendu leurs
bords adhérents au moyen d'un peu de glaise, il
s'était ainsi fabriqué une véritable lentille, qui,
concentrant les rayons solaires sur une mousse bien
sèche, en avait déterminé la combustion.
Le marin considéra l'appareil, puis il regarda
l'ingénieur sans prononcer un mot. Seulement, son
regard en disait long ! Si, pour lui, Cyrus SMith
n'était pas un dieu, c'était assurément plus qu'un
homme. Enfin la parole lui revint, et il s'écria :
"Notez cela, monsieur Spilett, notez cela sur
votre papier !
- C'est noté," répondit le reporter.
Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le
cabiai, convenablement vidé, grilla bientôt, comme
un simple cochon de lait, devant une flamme claire
et pétillante.
Les Cheminées étaient redevenues plus habitables,
non-seulement parce que les couloirs s'échauffaient
au feu du foyer, mais parce que les cloisons de
pierres et de sable avaient été rétablies.
On le voit, l'ingénieur et son compagnon avaient bien
employé la journée. Cyrus Smith avait presque
entièrement recouvré ses forces, et s'était essayé en
montant sur le plateau supérieur. De ce point, son
oeil, accoutumé à évaluer les hauteurs et les
distances, s'était longtemps fixé sur ce cône dont il
voulait le lendemain atteindre la cime. Le mont,
situé à six milles environ dans le nord-ouest, lui
parut mesurer trois mille cinq cents pieds au-dessus
du niveau de la mer. Par conséquent, le regard d'un
observateur posté à son sommet pourrait parcourir
l'horizon dans un rayon de cinquante milles au moins.
Il était donc probable que Cyrus Smith résoudrait
aisément cette question "de continent ou d'île", à
laquelle il donnait, non sans raison, le pas sur toutes
les autres.
On soupa convenablement. La chair du cabiai fut
déclarée excellente. Les

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sargasses et les amandes de pin pignon complétèrent
ce repas, pendant lequel l'ingénieur parla peu. Il
était préoccupé des projets du lendemain.
Une ou deux fois, Pencroff émit quelques idées sur ce
qu'il conviendrait de faire, mais Cyrus Smith, qui
était évidemment un esprit méthodique, se contenta
de secouer la tête.
"Demain, répétait-il, nous saurons à quoi nous en
tenir, et nous agirons en conséquence."
Le repas terminé, de nouvelles brassées de bois furent
jetées sur le foyer, et les hôtes des Cheminées, y
compris le fidèle Top, s'endormirent d'un profond
sommeil. Aucun incident ne troubla cette nuit
paisible, et le lendemain, - 29 mars, - frais et
dispos, ils se réveillaient, prêts à entreprendre
cette excursion qui devait fixer leur sort.
Tout était prêt pour le départ. Les restes du cabiai
pouvaient nourrir pendant vingt-quatre heures encore
Cyrus Smith et ses compagnons. D'ailleurs, ils
espéraient bien se ravitailler en route. Comme les
verres avaient été remis aux montres de l'ingénieur
et du reporter, Pencroff brûla un peu de ce linge qui
devait servir d'amadou. Quant au silex, il ne devait
pas manquer dans ces terrains d'origine plutonienne.
Il était sept heures et demie du matin, quand les
explorateurs, armés de bâtons, quittèrent les
Cheminées. Suivant l'avis de Pencroff, il parut bon
de prendre le chemin déjà parcouru à travers la
forêt, quitte à revenir par une autre route. C'était
aussi la voie la plus directe pour atteindre la
montagne. On tourna donc l'angle sud, et on suivit la
rive gauche de la rivière, qui fut abandonnée au point
où elle se coudait vers le sud-ouest. Le sentier,
déjà frayé sous les arbres verts, fut retrouvé, et,
à neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons
atteignaient la lisière occidentale de la forêt.
Le sol, jusqu'alors peu accidenté, marécageux d'abord,
sec et sablonneux ensuite, accusait une légère pente,
qui remontait du littoral vers l'intérieur de la
contrée. Quelques animaux, très-fuyards, avaient été
entrevus sous les futaies. Top les faisait lever
lestement, mais son maître le rappelait aussitôt, car
le moment n'était pas venu de les poursuivre. Plus
tard, on verrait. L'ingénieur n'était point homme à se
laisser distraire de son idée fixe. On ne se serait
même pas trompé en affirmant qu'il n'observait le pays,
ni dans sa configuration, ni dans ses productions
naturelles. Son seul objectif, c'était ce mont qu'il
prétendait gravir, et il y allait tout droit.
à dix heures, on fit une halte de quelques minutes.
Au sortir de la forêt, le système orographique de la
contrée avait apparu aux regards. Le mont se

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composait de deux cônes. Le premier, tronqué à une
hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, était
soutenu par de capricieux contreforts, qui semblaient
se ramifier comme les griffes d'une immense serre
appliquée sur le sol. Entre ces contreforts se
creusaient autant de vallées étroites, hérissées
d'arbres, dont les derniers bouquets s'élevaient
jusqu'à la troncature du premier cône. Toutefois, la
végétation paraissait être moins fournie dans la
partie de la montagne exposée au nord-est, et on y
apercevait des zébrures assez profondes, qui devaient
être des coulées laviques.
Sur le premier cône reposait un second cône,
légèrement arrondi à sa cime, et qui se tenait un
peu de travers. On eût dit un vaste chapeau rond
placé sur l'oreille. Il semblait formé d'une terre
dénudée, que perçaient en maint endroit des roches
rougeâtres.
C'était le sommet de ce second cône qu'il convenait
d'atteindre, et l'arête des contreforts devait
offrir la meilleure route pour y arriver.
"Nous sommes sur un terrain volcanique," avait dit
Cyrus Smith, et ses compagnons, le suivant,
commencèrent à s'élever peu à peu sur le dos d'un
contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par
conséquent plus aisément franchissable, aboutissait
au premier plateau.
Les intumescences étaient nombreuses sur ce sol, que
les forces plutoniennes avaient évidemment
convulsionné. çà et là, blocs erratiques, débris
nombreux de basalte, pierres ponces, obsidiennes. Par
bouquets isolés, s'élevaient de ces conifères, qui,
quelques centaines de pieds plus bas, au fond des
étroites gorges, formaient d'épais massifs, presque
impénétrables aux rayons du soleil.
Pendant cette première partie de l'ascension sur les
rampes inférieures, Harbert fit remarquer des
empreintes qui indiquaient le passage récent de
grands animaux, fauves ou autres.
"Ces bêtes-là ne nous céderont peut-être pas
volontiers leur domaine ? dit Pencroff.
- Eh bien, répondit le reporter, qui avait déjà
chassé le tigre aux Indes et le lion en Afrique,
nous verrons à nous en débarrasser. Mais, en attendant,
tenons-nous sur nos gardes !"
Cependant, on s'élevait peu à peu. La route, accrue
par des détours et des obstacles qui ne pouvaient être
franchis directement, était longue. Quelquefois aussi,
le sol manquait subitement, et l'on se trouvait sur le
bord de profondes crevasses qu'il fallait tourner. à
revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre quelque
sentier praticable, c'était du temps employé et des
fatigues subies. à midi, quand la petite troupe fit
halte pour déjeuner au pied d'un large bouquet

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de sapins, près d'un petit ruisseau qui s'en allait
en cascade, elle se trouvait encore à mi-chemin du
premier plateau, qui, dès lors, ne serait
vraisemblablement atteint qu'à la nuit tombante.
De ce point, l'horizon de mer se développait plus
largement ; mais, sur la droite, le regard, arrêté
par le promontoire aigu du sud-est, ne pouvait
déterminer si la côte se rattachait par un brusque
retour à quelque terre d'arrière plan. à gauche, le
rayon de vue gagnait bien quelques milles au nord ;
toutefois, dès le nord-ouest, au point qu'occupaient
les explorateurs, il était coupé net par l'arête
d'un contrefort bizarrement taillé, qui formait comme
la puissante culée du cône central. On ne pouvait
donc rien pressentir encore de la question que voulait
résoudre Cyrus Smith.
à une heure, l'ascension fut reprise. Il fallut
biaiser vers le sud-ouest et s'engager de nouveau
dans des taillis assez épais. Là, sous le couvert des
arbres, voletaient plusieurs couples de gallinacés
de la famille des faisans. C'étaient des
"tragopans", ornés d'un fanon charnu qui pendait sur
leurs gorges, et de deux minces cornes cylindriques,
plantées en arrière de leurs yeux. Parmi ces couples,
de la taille d'un coq, la femelle était uniformément
brune, tandis que le mâle resplendissait sous son
plumage rouge, semé de petites larmes blanches.
Gédéon Spilett, d'un coup de pierre, adroitement
et vigoureusement lancé, tua un de ces tragopans, que
Pencroff, affamé par le grand air, ne regarda pas
sans quelque convoitise.
Après avoir quitté ce taillis, les ascensionnistes, se
faisant la courte échelle, gravirent sur un espace
de cent pieds un talus très-raide, et atteignirent un
étage supérieur, peu fourni d'arbres, dont le sol
prenait une apparence volcanique. Il s'agissait alors
de revenir vers l'est, en décrivant des lacets qui
rendaient les pentes plus praticables, car elles
étaient alors fort raides, et chacun devait choisir
avec soin l'endroit où se posait son pied. Nab et
Harbert tenaient la tête, Pencroff la queue ; entre
eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui
fréquentaient ces hauteurs - et les traces ne
manquaient pas - devaient nécessairement appartenir
à ces races, au pied sûr et à l'échine souple, des
chamois ou des isards. On en vit quelques-uns, mais
ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car, à
un certain moment :
"Des moutons !" s'écria-t-il.
Tous s'étaient arrêtés à cinquante pas d'une
demi-douzaine d'animaux de grande taille, aux fortes
cornes courbées en arrière et aplaties vers la pointe,
à la toison laineuse, cachée sous de longs poils
soyeux de couleur fauve.
Ce n'étaient point des moutons ordinaires, mais une
espèce communément

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répandue dans les régions montagneuses des zones
tempérées, à laquelle Harbert donna le nom de
mouflons.
"Ont-ils des gigots et des côtelettes ? demanda le
marin.
- Oui, répondit Harbert.
- Eh bien, ce sont des moutons !" dit Pencroff.
Ces animaux, immobiles entre les débris de basalte,
regardaient d'un oeil étonné, comme s'ils voyaient
pour la première fois des bipèdes humains. Puis,
leur crainte subitement éveillée, ils disparurent en
bondissant sur les roches.
"Au revoir !" leur cria Pencroff d'un ton si comique,
que Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Nab
ne purent s'empêcher de rire.
L'ascension continua. On pouvait fréquemment observer,
sur certaines déclivités, des traces de laves,
très-capricieusement striées. De petites solfatares
coupaient parfois la route suivie par les
ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords.
En quelques points, le soufre avait déposé sous la
forme de concrétions cristallines, au milieu de ces
matières qui précèdent généralement les épanchements
laviques, pouzzolanes à grains irréguliers et fortement
torréfiés, cendres blanchâtres faites d'une infinité
de petits cristaux feldspathiques.
Aux approches du premier plateau, formé par la
troncature du cône inférieur, les difficultés de
l'ascension furent très-prononcées. Vers quatre heures,
l'extrême zone des arbres avait été dépassée. Il ne
restait plus, çà et là, que quelques pins grimaçants
et décharnés, qui devaient avoir la vie dure pour
résister, à cette hauteur, aux grands vents du large.
Heureusement pour l'ingénieur et ses compagnons, le
temps était beau, l'atmosphère tranquille, car une
violente brise, à une altitude de trois mille pieds,
eût gêné leurs évolutions. La pureté du ciel au
zénith se sentait à travers la transparence de l'air.
Un calme parfait régnait autour d'eux. Ils ne
voyaient plus le soleil, alors caché par le vaste
écran du cône supérieur, qui masquait le
demi-horizon de l'ouest, et dont l'ombre énorme,
s'allongeant jusqu'au littoral, croissait à mesure
que l'astre radieux s'abaissait dans sa course
diurne. Quelques vapeurs, brumes plutôt que nuages,
commençaient à se montrer dans l'est, et se coloraient
de toutes les couleurs spectrales sous l'action des
rayons solaires.
Cinq cents pieds seulement séparaient alors les
explorateurs du plateau qu'ils voulaient atteindre,
afin d'y établir un campement pour la nuit, mais ces
cinq cents pieds s'accrurent de plus de deux milles
par les zigzags qu'il fallut décrire. Le sol, pour
ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes
présentaient souvent un angle tellement ouvert, que
l'on glissait sur les coulées de laves, quand les
stries, usées par l'air, n'offraient pas un point
d'appui suffisant. Enfin,

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le soir se faisait peu à peu, et il était presque
nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons,
très-fatigués par une ascension de sept heures,
arrivèrent au plateau du premier cône.
Il fut alors question d'organiser le campement, et de
réparer ses forces, en soupant d'abord, en dormant
ensuite. Ce second étage de la montagne s'élevait
sur une base de roches, au milieu desquelles on trouva
facilement une retraite. Le combustible n'était pas
abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au
moyen des mousses et des broussailles sèches qui
hérissaient certaines portions du plateau. Pendant que
le marin préparait son foyer sur des pierres qu'il
disposa à cet usage, Nab et Harbert s'occupèrent
de l'approvisionner en combustible.

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Ils revinrent bientôt avec leur charge de broussailles.
Le briquet fut battu, le linge brûlé recueillit les
étincelles du silex, et, sous le souffle de Nab,
un feu pétillant se développa, en quelques instants,
à l'abri des roches.
Ce feu n'était destiné qu'à combattre la température
un peu froide de la nuit, et il ne fut pas employé
à la cuisson du faisan, que Nab réservait pour le
lendemain. Les restes du cabiai et quelques douzaines
d'amandes de pin pignon formèrent les éléments du
souper. Il n'était pas encore six heures et demie
que tout était terminé.
Cyrus Smith eut alors la pensée d'explorer, dans la
demi-obscurité, cette

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large assise circulaire qui supportait le cône
supérieur de la montagne. Avant de prendre quelque
repos, il voulait savoir si ce cône pourrait être
tourné à sa base, pour le cas où ses flancs, trop
déclives, le rendraient inaccessible jusqu'à son
sommet. Cette question ne laissait pas de le
préoccuper, car il était possible que, du côté où le
chapeau s'inclinait, c'est-à-dire vers le nord, le
plateau ne fût pas praticable. Or, si la cime de la
montagne ne pouvait être atteinte, d'une part, et si,
de l'autre, on ne pouvait contourner la base du cône,
il serait impossible d'examiner la portion occidentale
de la contrée, et le but de l'ascension serait en
partie manqué.
Donc, l'ingénieur, sans tenir compte de ses fatigues,
laissant Pencroff et Nab organiser la couchée, et
Gédéon Spilett noter les incidents du jour,
commença à suivre la lisière circulaire du plateau,
en se dirigeant vers le nord. Harbert l'accompagnait.
La nuit était belle et tranquille, l'obscurité peu
profonde encore. Cyrus Smith et le jeune garçon
marchaient l'un près de l'autre, sans parler. En de
certains endroits, le plateau s'ouvrait largement
devant eux, et ils passaient sans encombre. En
d'autres, obstrué par les éboulis, il n'offrait qu'une
étroite sente, sur laquelle deux personnes ne
pouvaient marcher de front. Il arriva même qu'après
une marche de vingt minutes, Cyrus Smith et
Harbert durent s'arrêter. à partir de ce point, le
talus des deux cônes affleurait. Plus d'épaulement qui
séparât les deux parties de la montagne. La
contourner sur des pentes inclinées à près de
soixante-dix degrés devenait impraticable.
Mais, si l'ingénieur et le jeune garçon durent
renoncer à suivre une direction circulaire, en
revanche, la possibilité leur fut alors donnée de
reprendre directement l'ascension du cône.
En effet, devant eux s'ouvrait un éventrement
profond du massif. C'était l'égueulement du cratère
supérieur, le goulot, si l'on veut, par lequel
s'échappaient les matières éruptives liquides, à
l'époque où le volcan était encore en activité. Les
laves durcies, les scories encroûtées formaient une
sorte d'escalier naturel, aux marches largement
dessinées, qui devaient faciliter l'accès du sommet
de la montagne.
Un coup d'oeil suffit à Cyrus Smith pour
reconnaître cette disposition, et, sans hésiter,
suivi du jeune garçon, il s'engagea dans l'énorme
crevasse, au milieu d'une obscurité croissante.
C'était encore une hauteur de mille pieds à franchir.
Les déclivités intérieures du cratère seraient-elles
praticables ? On le verrait bien. L'ingénieur
continuerait sa marche ascensionnelle, tant qu'il ne
serait pas arrêté. Heureusement, ces

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déclivités, très-allongées et très-sinueuses,
décrivaient un large pas de vis à l'intérieur du
volcan, et favorisaient la marche en hauteur.
Quant au volcan lui-même, on ne pouvait douter qu'il
ne fût complétement éteint. Pas une fumée ne
s'échappait de ses flancs. Pas une flamme ne se
décelait dans les cavités profondes. Pas un
grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne
sortait de ce puits obscur, qui se creusait peut-être
jusqu'aux entrailles du globe. L'atmosphère même,
au dedans de ce cratère, n'était saturée d'aucune
vapeur sulfureuse. C'était plus que le sommeil d'un
volcan, c'était sa complète extinction.
La tentative de Cyrus Smith devait réussir. Peu
à peu, Harbert et lui, en remontant sur les parois
internes, virent le cratère s'élargir au-dessus de
leur tête. Le rayon de cette portion circulaire du
ciel, encadrée par les bords du cône, s'accrut
sensiblement. à chaque pas, pour ainsi dire, que
firent Cyrus Smith et Harbert, de nouvelles
étoiles entrèrent dans le champ de leur vision. Les
magnifiques constellations de ce ciel austral
resplendissaient. Au zénith, brillaient d'un pur
éclat la splendide Antarès du Scorpion, et, non
loin, cette B du Centaure que l'on croit être
l'étoile la plus rapprochée du globe terrestre. Puis,
à mesure que s'évasait le cratère, apparurent
Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et
enfin, presque au pôle antarctique du monde, cette
étincelante Croix du Sud, qui remplace la Polaire
de l'hémisphère boréal.
Il était près de huit heures, quand Cyrus Smith
et Harbert mirent le pied sur la crête supérieure
du mont, au sommet du cône.
L'obscurité était complète alors, et ne permettait
pas au regard de s'étendre sur un rayon de deux
milles. La mer entourait-elle cette terre inconnue, ou
cette terre se rattachait-elle, dans l'ouest, à
quelque continent du Pacifique ? On ne pouvait
encore le reconnaître. Vers l'ouest, une bande
nuageuse, nettement dessinée à l'horizon, accroissait
les ténèbres, et l'oeil ne savait découvrir si le
ciel et l'eau s'y confondaient sur une même ligne
circulaire.
Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur
parut soudain, qui descendait lentement, à mesure que
le nuage montait vers le zénith.
C'était le croissant délié de la lune, déjà près de
disparaître. Mais sa lumière suffit à dessiner
nettement la ligne horizontale, alors détachée du
nuage, et l'ingénieur put voir son image tremblotante
se refléter un instant sur une surface liquide.
Cyrus Smith saisit la main du jeune garçon, et,
d'une voix grave :
"Une île !" dit-il, au moment où le croissant lunaire
s'éteignait dans les flots.

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CHAPITRE XI
Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert
étaient de retour au campement. L'ingénieur se
bornait à dire à ses compagnons que la terre sur
laquelle le hasard les avait jetés était une île, et
que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun
s'arrangea de son mieux pour dormir, et, dans ce trou
de basalte, à une hauteur de deux mille cinq cents
pieds au-dessus du niveau de la mer, par une nuit
paisible, "les insulaires" goûtèrent un repos
profond.
Le lendemain, 30 mars, après un déjeuner sommaire,
dont le tragopan rôti fit tous les frais, l'ingénieur
voulut remonter au sommet du volcan, afin d'observer
avec attention l'île dans laquelle lui et les siens
étaient emprisonnés pour la vie, peut-être, si cette
île était située à une grande distance de toute
terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin
des navires qui visitent les archipels de l'océan
Pacifique. Cette fois, ses compagnons le suivirent
dans cette nouvelle exploration. Eux aussi, ils
voulaient voir cette île à laquelle ils allaient
demander de subvenir à tous leurs besoins.
Il devait être sept heures du matin environ, quand
Cyrus Smith, Harbert, Pencroff, Gédéon Spilett
et Nab quittèrent le campement. Aucun ne paraissait
inquiet de la situation qui lui était faite. Ils
avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer
que le point d'appui de cette foi n'était pas le
même chez Cyrus Smith que chez ses compagnons.
L'ingénieur avait confiance, parce qu'il se sentait
capable d'arracher à cette nature sauvage tout ce qui
serait nécessaire à la vie de ses compagnons et à la
sienne, et ceux-ci ne redoutaient rien, précisément
parce que Cyrus Smith était avec eux. Cette nuance
se comprendra. Pencroff surtout, depuis l'incident
du feu rallumé, n'aurait pas désespéré un instant,
quand bien même il se fût trouvé sur un roc nu, si
l'ingénieur eût été avec lui sur ce roc.
"Bah ! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans
la permission des autorités ! Ce serait bien le
diable si nous ne parvenions pas un jour ou l'autre
à partir d'un lieu où personne ne nous retiendra
certainement !"

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Cyrus Smith suivit le même chemin que la veille. On
contourna le cône par le plateau qui formait
épaulement, jusqu'à la gueule de l'énorme crevasse.
Le temps était magnifique. Le soleil montait sur un
ciel pur et couvrait de ses rayons tout le flanc
oriental de la montagne.
Le cratère fut abordé. Il était bien tel que
l'ingénieur l'avait reconnu dans l'ombre, c'est-à-dire
un vaste entonnoir qui allait en s'évasant jusqu'à
une hauteur de mille pieds au-dessus du plateau. Au
bas de la crevasse, de larges et épaisses coulées de
laves serpentaient sur les flancs du mont et
jalonnaient ainsi la route des matières éruptives
jusqu'aux vallées inférieures qui sillonnaient la
portion septentrionale de l'île.
L'intérieur du cratère, dont l'inclinaison ne
dépassait pas trente-cinq à quarante degrés, ne
présentait ni difficultés ni obstacles à l'ascension.
On y remarquait les traces de laves très-anciennes,
qui probablement s'épanchaient par le sommet du cône,
avant que cette crevasse latérale leur eût ouvert une
voie nouvelle.
Quant à la cheminée volcanique qui établissait la
communication entre les couches souterraines et le
cratère, on ne pouvait en estimer la profondeur par
le regard, car elle se perdait dans l'obscurité. Mais,
quant à l'extinction complète du volcan, elle n'était
pas douteuse.
Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons
étaient réunis au sommet du cratère, sur une
intumescence conique qui en boursouflait le bord
septentrional.
"La mer ! la mer partout !" s'écrièrent-ils, comme si
leurs lèvres n'eussent pu retenir ce mot qui faisait
d'eux des insulaires.
La mer, en effet, l'immense nappe d'eau circulaire
autour d'eux ! Peut-être, en remontant au sommet du
cône, Cyrus Smith avait-il eu l'espoir de découvrir
quelque côte, quelque île rapprochée, qu'il n'avait
pu apercevoir la veille pendant l'obscurité. Mais rien
n'apparut jusqu'aux limites de l'horizon, c'est-à-dire
sur un rayon de plus de cinquante milles. Aucune
terre en vue. Pas une voile. Toute cette immensité
était déserte, et l'île occupait le centre d'une
circonférence qui semblait être infinie.
L'ingénieur et ses compagnons, muets, immobiles,
parcoururent du regard, pendant quelques minutes,
tous les points de l'Océan. Cet Océan, leurs yeux le
fouillèrent jusqu'à ses plus extrêmes limites. Mais
Pencroff, qui possédait une si merveilleuse
puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si
une terre se fût relevée à l'horizon, quand bien
même elle n'eût apparu que sous l'apparence d'une
insaisissable vapeur, le marin l'aurait
indubitablement reconnue,

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car c'étaient deux véritables télescopes que la
nature avait fixés sous son arcade sourcilière !
De l'Océan, les regards se reportèrent sur l'île
qu'ils dominaient tout entière, et la première question
qui fut posée le fut par Gédéon Spilett, en ces
termes :
"Quelle peut être la grandeur de cette île ?"
Véritablement, elle ne paraissait pas considérable
au milieu de cet immense Océan.
Cyrus Smith réfléchit pendant quelques instants ; il
observa attentivement le périmètre de l'île, en tenant
compte de la hauteur à laquelle il se trouvait placé ;
puis :
"Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en
donnant au littoral de l'île un développement de plus
de cent milles.
- Et conséquemment, sa superficie ?...
- Il est difficile de l'apprécier, répondit
l'ingénieur, car elle est trop capricieusement
découpée."
Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son
évaluation, l'île avait, à peu de chose près,
l'étendue de Malte ou Zante, dans la
Méditerranée ; mais elle était, à la fois, beaucoup
plus irrégulière, et moins riche en caps,
promontoires, pointes, baies, anses ou criques. Sa
forme, véritablement étrange, surprenait le regard,
et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de
l'ingénieur, en eut dessiné les contours, on trouva
qu'elle ressemblait à quelque fantastique animal, une
sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été endormi à
la surface du Pacifique.
Voici, en effet, la configuration exacte de cette
île, qu'il importe de faire connaître, et dont la
carte fut immédiatement dressée par le reporter avec
une précision suffisante.
La portion est du littoral, c'est-à-dire celle sur
laquelle les naufragés avaient atterri, s'échancrait
largement et bordait une vaste baie terminée au
sud-est par un cap aigu, qu'une pointe avait caché à
Pencroff, lors de sa première exploration. Au
nord-est, deux autres caps fermaient la baie, et
entre eux se creusait un étroit golfe qui ressemblait
à la mâchoire entr'ouverte de quelque formidable
squale.
Du nord-est au nord-ouest, la côte s'arrondissait
comme le crâne aplati d'un fauve, pour se relever
en formant une sorte de gibbosité qui n'assignait
pas

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un dessin très-déterminé à cette partie de l'île,
dont le centre était occupé par la montagne
volcanique.
De ce point, le littoral courait assez régulièrement
nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre,
par une étroite crique, à partir de laquelle il
finissait en une longue queue, semblable à
l'appendice caudal d'un gigantesque alligator.
Cette queue formait une véritable presqu'île qui
s'allongeait de plus de trente milles en mer, à
compter du cap sud-est de l'île, déjà mentionné, et
elle s'arrondissait en décrivant une rade foraine,
largement ouverte, que dessinait le littoral
inférieur de cette terre si étrangement découpée.
Dans sa plus petite largeur, c'est-à-dire entre les
Cheminées et la crique observée sur la côte
occidentale qui lui correspondait en latitude, l'île
mesurait dix milles seulement ; mais sa plus grande
longueur, de la mâchoire du nord-est à l'extrémité
de la queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de
trente milles.
Quant à l'intérieur de l'île, son aspect général était
celui-ci : très-boisée dans toute sa portion
méridionale depuis la montagne jusqu'au littoral, elle
était aride et sablonneuse dans sa partie
septentrionale. Entre le volcan et la côte est,
Cyrus Smith et ses compagnons furent assez surpris
de voir un lac, encadré dans sa bordure d'arbres verts,
dont ils ne soupçonnaient pas l'existence. Vu de
cette hauteur, le lac semblait être au même niveau
que la mer, mais, réflexion faite, l'ingénieur
expliqua à ses compagnons que l'altitude de cette
petite nappe d'eau devait être de trois cents pieds,
car le plateau qui lui servait de bassin n'était que
le prolongement de celui de la côte.
"C'est donc un lac d'eau douce ? demanda Pencroff.
- Nécessairement, répondit l'ingénieur, car il doit
être alimenté par les eaux qui s'écoulent de la
montagne.
- J'aperçois une petite rivière qui s'y jette, dit
Harbert, en montrant un étroit ruisseau, dont la
source devait s'épancher dans les contreforts de
l'ouest.
- En effet, répondit Cyrus Smith, et puisque ce
ruisseau alimente le lac il est probable que du côté
de la mer il existe un déversoir par lequel s'échappe
le trop-plein des eaux. Nous verrons cela à notre
retour."
Ce petit cours d'eau, assez sinueux, et la rivière
déjà reconnue, tel était le système hydrographique,
du moins tel il se développait aux yeux des
explorateurs. Cependant, il était possible que, sous
ces masses d'arbres qui faisaient des deux tiers de
l'île une forêt immense, d'autres rios s'écoulassent
vers la mer. On devait même le supposer, tant cette
région se montrait fertile et riche des plus
magnifiques échantillons de la flore des zones
tempérées. Quant

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à la partie septentrionale, nul indice d'eaux
courantes ; peut-être des eaux stagnantes dans la
portion marécageuse du nord-est, mais voilà tout ;
en somme, des dunes, des sables, une aridité
très-prononcée qui contrastait vivement avec
l'opulence du sol dans sa plus grande étendue.
Le volcan n'occupait pas la partie centrale de
l'île. Il se dressait, au contraire, dans la région
du nord-ouest, et semblait marquer la limite des deux
zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-est, les
premiers étages des contreforts disparaissaient sous
des masses de verdure. Au nord, au contraire, on
pouvait suivre leurs ramifications, qui allaient
mourir sur les plaines de sable. C'était aussi de ce
côté qu'au temps des éruptions, les épanchements
s'étaient frayés un

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passage, et une large chaussée de laves se
prolongeait jusqu'à cette étroite mâchoire qui
formait golfe au nord-est.
Cyrus Smith et les siens demeurèrent une heure
ainsi au sommet de la montagne. L'île se développait
sous leurs regards comme un plan en relief avec ses
teintes diverses, vertes pour les forêts, jaunes pour
les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient
dans tout son ensemble, et ce sol caché sous
l'immense verdure, le thalweg des vallées ombreuses,
l'intérieur des gorges étroites, creusées au pied du
volcan, échappaient seuls à leurs investigations.
Restait une question grave à résoudre, et qui devait
singulièrement influer sur l'avenir des naufragés.

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L'île était-elle habitée ?
Ce fut le reporter qui posa cette question, à laquelle
il semblait que l'on pût déjà répondre
négativement, après le minutieux examen qui venait
d'être fait des diverses régions de l'île.
Nulle part on n'apercevait l'oeuvre de la main
humaine. Pas une agglomération de cases, pas une
cabane isolée, pas une pêcherie sur le littoral.
Aucune fumée ne s'élevait dans l'air et ne trahissait
la présence de l'homme. Il est vrai, une distance de
trente milles environ séparait les observateurs des
points extrêmes, c'est-à-dire de cette queue qui se
projetait au sud-ouest, et il eût été difficile,
même aux yeux de Pencroff, d'y découvrir une
habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce
rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de
l'île, et voir s'il abritait ou non quelque bourgade.
Mais, généralement, les insulaires, dans ces étroits
espaces émergés des flots du Pacifique, habitent
plutôt le littoral, et le littoral paraissait être
absolument désert.
Jusqu'à plus complète exploration, on pouvait donc
admettre que l'île était inhabitée.
Mais était-elle fréquentée, au moins temporairement,
par les indigènes des îles voisines ? à cette
question, il était difficile de répondre. Aucune
terre n'apparaissait dans un rayon d'environ
cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent être
facilement franchis, soit par des praos malais, soit
par de grandes pirogues polynésiennes. Tout dépendait
donc de la situation de l'île, de son isolement sur le
Pacifique, ou de sa proximité des archipels.
Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments à
relever plus tard sa position en latitude et en
longitude ? Ce serait difficile. Dans le doute, il
était donc convenable de prendre certaines
précautions contre une descente possible des
indigènes voisins.
L'exploration de l'île était achevée, sa configuration
déterminée, son relief coté, son étendue calculée,
son hydrographie et son orographie reconnues. La
disposition des forêts et des plaines avait été
relevée d'une manière générale sur le plan du
reporter. Il n'y avait plus qu'à redescendre les
pentes de la montagne, et à explorer le sol au triple
point de vue de ses ressources minérales,
végétales et animales.
Mais, avant de donner à ses compagnons le signal du
départ, Cyrus Smith leur dit de sa voix calme et
grave :
"Voici, mes amis, l'étroit coin de terre sur lequel
la main du Tout-Puissant nous a jetés. C'est ici que
nous allons vivre, longtemps peut-être. Peut-être
aussi, un secours inattendu nous arrivera-t-il, si
quelque navire passe par hasard... Je dis par hasard,
car cette île est peu importante ; elle n'offre même
pas un

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port qui puisse servir de relâche aux bâtiments, et
il est à craindre qu'elle ne soit située en dehors
des routes ordinairement suivies, c'est-à-dire trop
au sud pour les navires qui fréquentent les archipels
du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent
à l'Australie en doublant le cap Horn. Je ne veux
rien vous dissimuler de la situation...
- Et vous avez raison, mon cher Cyrus, répondit
vivement le reporter. Vous avez affaire à des hommes.
Ils ont confiance en vous, et vous pouvez compter
sur eux. - N'est-ce pas, mes amis ?
- Je vous obéirai en tout, monsieur Cyrus, dit
Harbert, qui saisit la main de l'ingénieur.
- Mon maître, toujours et partout ! s'écria Nab.
- Quant à moi, dit le marin, que je perde mon nom si
je boude à la besogne, et si vous le voulez bien,
monsieur Smith, nous ferons de cette île une petite
Amérique ! Nous y bâtirons des villes, nous y
établirons des chemins de fer, nous y installerons des
télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien
transformée, bien aménagée, bien civilisée, nous
irons l'offrir au gouvernement de l'Union !
Seulement, je demande une chose.
- Laquelle ? répondit le reporter.
- C'est de ne plus nous considérer comme des
naufragés, mais bien comme des colons qui sont
venus ici pour coloniser !"
Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire, et la
motion du marin fut adoptée. Puis, il remercia ses
compagnons, et ajouta qu'il comptait sur leur
énergie et sur l'aide du ciel.
"Eh bien ! en route pour les Cheminées ! s'écria
Pencroff.
- Un instant, mes amis, répondit l'ingénieur, il me
paraît bon de donner un nom à cette île, ainsi
qu'aux caps, aux promontoires, aux cours d'eau que
nous avons sous les yeux.
- Très-bon, dit le reporter. Cela simplifiera à
l'avenir les instructions que nous pourrons avoir à
donner ou à suivre.
- En effet, reprit le marin, c'est déjà quelque chose
de pouvoir dire où l'on va et d'où l'on vient. Au
moins, on a l'air d'être quelque part.
- Les Cheminées, par exemple, dit Harbert.
- Juste ! répondit Pencroff. Ce nom-là, c'était
déjà plus commode, et cela m'est venu tout seul.
Garderons-nous à notre premier campement ce nom de
Cheminées, monsieur Cyrus ?
- Oui, Pencroff, puisque vous l'avez baptisé ainsi.
- Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le
marin, qui était en verve.

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Donnons-leur des noms comme faisaient les Robinsons
dont Harbert m'a lu plus d'une fois l'histoire :
"la baie Providence", la "pointe des Cachalots", le
"cap de l'Espoir trompé" !...
- Ou plutôt les noms de M Smith, répondit
Harbert, de M Spilett, de Nab !...
- Mon nom ! s'écria Nab, en montrant ses dents
étincelantes de blancheur.
- Pourquoi pas ? répliqua Pencroff. Le "port Nab",
cela ferait très-bien ! Et le "cap Gédéon..."
- Je préférerais des noms empruntés à notre pays,
répondit le reporter, et qui nous rappelleraient
l'Amérique.
- Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith,
pour ceux des baies ou des mers, je l'admets
volontiers. Que nous donnions à cette vaste baie de
l'est le nom de baie de l'Union, par exemple, à
cette large échancrure du sud, celui de baie
Washington, au mont qui nous porte en ce moment,
celui de mont Franklin, à ce lac qui s'étend sous nos
regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes
amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux
des grands citoyens qui l'ont honoré ; mais pour
les rivières, les golfes, les caps, les promontoires,
que nous apercevons du haut de cette montagne,
choisissons des dénominations que rappellent plutôt
leur configuration particulière. Elles se graveront
mieux dans notre esprit, et seront en même temps
plus pratiques. La forme de l'île est assez étrange
pour que nous ne soyons pas embarrassés d'imaginer
des noms qui fassent figure. Quant aux cours d'eau
que nous ne connaissons pas, aux diverses parties de
la forêt que nous explorerons plus tard, aux criques
qui seront découvertes dans la suite, nous les
baptiserons à mesure qu'ils se présenteront à nous.
Qu'en pensez-vous, mes amis ?"
La proposition de l'ingénieur fut unanimement
admise par ses compagnons. L'île était là sous leurs
yeux comme une carte déployée, et il n'y avait qu'un
nom à mettre à tous ses angles rentrants ou sortants,
comme à tous ses reliefs. Gédéon Spilett les
inscrirait à mesure, et la nomenclature géographique
de l'île serait définitivement adoptée.
Tout d'abord, on nomma baie de l'Union, baie
Washington et mont Franklin, les deux baies et la
montagne, ainsi que l'avait fait l'ingénieur.
"Maintenant, dit le reporter, à cette presqu'île qui
se projette au sud-ouest de l'île, je proposerai
de donner le nom de presqu'île Serpentine, et celui
de promontoire du Reptile (Reptile-end) à la
queue recourbée qui la termine, car c'est
véritablement une queue de reptile.

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- Adopté, dit l'ingénieur.
- à présent, dit Harbert, cette autre extrémité de
l'île, ce golfe qui ressemble si singulièrement à une
mâchoire ouverte, appelons-le golfe du Requin
(Shark-gulf).
- Bien trouvé ! s'écria Pencroff, et nous
compléterons l'image en nommant cap Mandibule
(Mandible-cape) les deux parties de la mâchoire.
- Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.
- Eh bien ! répondit Pencroff, nous aurons le cap
Mandibule-Nord et le cap Mandibule-Sud.
- Ils sont inscrits, répondit Gédéon Spilett.
- Reste à nommer la pointe à l'extrémité sud-est de
l'île, dit Pencroff.
- C'est-à-dire l'extrémité de la baie de l'Union ?
répondit Harbert.
- Cap de la Griffe (Claw-cape)," s'écria aussitôt
Nab, qui voulait aussi, lui, être parrain d'un
morceau quelconque de son domaine.
Et, en vérité, Nab avait trouvé une dénomination
excellente, car ce cap représentait bien la
puissante griffe de l'animal fantastique que figurait
cette île si singulièrement dessinée.
Pencroff était enchanté de la tournure que prenaient
les choses, et les imaginations, un peu surexcitées,
eurent bientôt donné :
à la rivière qui fournissait l'eau potable aux
colons, et près de laquelle le ballon les avait
jetés, le nom de la Mercy, - un véritable
remerciement à la Providence ;
à l'îlot sur lequel les naufragés avaient pris pied
tout d'abord, le nom de l'îlot du Salut
(Safety-island) ;
Au plateau qui couronnait la haute muraille de
granit, au-dessus des Cheminées, et d'où le regard
pouvait embrasser toute la vaste baie, le nom de
plateau de Grande-vue ;
Enfin à tout ce massif d'impénétrables bois qui
couvraient la presqu'île Serpentine, le nom de
forêts du Far-West.
La nomenclature des parties visibles et connues de
l'île était ainsi terminée, et, plus tard, on la
compléterait au fur et à mesure des nouvelles
découvertes.
Quant à l'orientation de l'île, l'ingénieur l'avait
déterminée approximativement par la hauteur et la
position du soleil, ce qui mettait à l'est la baie
de l'Union et tout le plateau de Grande-Vue. Mais
le lendemain, en prenant l'heure exacte du lever et du
coucher du soleil, et en relevant sa position au
demi-temps écoulé entre ce lever et ce coucher, il
comptait fixer exactement le nord de l'île, car,
par suite de sa situation dans l'hémisphère austral,
le soleil, au moment précis

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de sa culmination, passait au nord, et non pas au
midi, comme, en son mouvement apparent, il semble le
faire pour les lieux situés dans l'hémisphère boréal.
Tout était donc terminé, et les colons n'avaient
plus qu'à redescendre le mont Franklin pour revenir
aux Cheminées, lorsque Pencroff de s'écrier :
"Eh bien ! nous sommes de fameux étourdis !
- Pourquoi cela ? demanda Gédéon Spilett, qui avait
fermé son carnet, et se levait pour partir.
- Et notre île ? Comment ! Nous avons oublié de la
baptiser ?"
Harbert allait proposer de lui donner le nom de
l'ingénieur, et tous ses compagnons y eussent
applaudi, quand Cyrus Smith dit simplement :
"Appelons-la du nom d'un grand citoyen, mes amis,
de celui qui lutte maintenant pour défendre l'unité
de la république américaine ! Appelons-la l'île
Lincoln !"
Trois hurrahs furent la réponse faite à la
proposition de l'ingénieur.
Et ce soir-là, avant de s'endormir, les nouveaux
colons causèrent de leur pays absent ; ils parlèrent
de cette terrible guerre qui l'ensanglantait ; ils ne
pouvaient douter que le Sud ne fût bientôt réduit, et
que la cause du Nord, la cause de la justice, ne
triomphât, grâce à Grant, grâce à Lincoln !
Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne
savaient guère que, seize jours après, un crime
effroyable serait commis à Washington, et que, le
vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la
balle d'un fanatique.
CHAPITRE XII
Les colons de l'île Lincoln jetèrent un dernier
regard autour d'eux, ils firent le tour du cratère
par son étroite arête, et, une demi-heure après, ils
étaient redescendus sur le premier plateau, à leur
campement de la nuit.
Pencroff pensa qu'il était l'heure de déjeuner, et,
à ce propos, il fut question de régler les deux
montres de Cyrus Smith et du reporter.

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On sait que celle de Gédéon Spilett avait été
respectée par l'eau de mer, puisque le reporter avait
été jeté tout d'abord sur le sable, hors de l'atteinte
des lames. C'était un instrument établi dans des
conditions excellentes, un véritable chronomètre
de poche, que Gédéon Spilett n'avait jamais oublié
de remonter soigneusement chaque jour.
Quant à la montre de l'ingénieur, elle s'était
nécessairement arrêtée pendant le temps que Cyrus
Smith avait passé dans les dunes.
L'ingénieur la remonta donc, et, estimant
approximativement par la hauteur du soleil qu'il
devait être environ neuf heures du matin, il mit sa
montre à cette heure.
Gédéon Spilett allait l'imiter, quand l'ingénieur,
l'arrêtant de la main, lui dit :
"Non, mon cher Spilett, attendez. Vous avez
conservé l'heure de Richmond, n'est-ce pas ?
- Oui, Cyrus.
- Par conséquent, votre montre est réglée sur le
méridien de cette ville, méridien qui est à peu près
celui de Washington ?
- Sans doute.
- Eh bien, conservez-la ainsi. Contentez-vous de la
remonter très-exactement, mais ne touchez pas aux
aiguilles. Cela pourra nous servir.
- à quoi bon ?" pensa le marin.
On mangea, et si bien, que la réserve de gibier et
d'amandes fut totalement épuisée. Mais Pencroff
ne fut nullement inquiet. On se réapprovisionnerait
en route. Top, dont la portion avait été fort
congrue, saurait bien trouver quelque nouveau gibier
sous le couvert des taillis. En outre, le marin
songeait à demander tout simplement à l'ingénieur
de fabriquer de la poudre, un ou deux fusils de
chasse, et il pensait que cela ne souffrirait aucune
difficulté.
En quittant le plateau, Cyrus Smith proposa à ses
compagnons de prendre un nouveau chemin pour revenir
aux Cheminées. Il désirait reconnaître ce lac
Grant si magnifiquement encadré dans sa bordure
d'arbres. On suivit donc la crête de l'un des
contreforts, entre lesquels le creek qui l'alimentait,
prenait probablement sa source. En causant, les
colons n'employaient plus déjà que les noms propres
qu'ils venaient de choisir, et cela facilitait
singulièrement l'échange de leurs idées. Harbert
et Pencroff - l'un jeune et l'autre un peu
enfant - étaient enchantés, et, tout en marchant, le
marin disait :

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"Hein ! Harbert ! comme cela va ! Pas possible de
nous perdre, mon garçon, puisque, soit que nous
suivions la route du lac Grant, soit que nous
rejoignions la Mercy à travers les bois du
Far-West, nous arriverons nécessairement au plateau
de Grande-Vue, et, par conséquent, à la baie de
l'Union !"
Il avait été convenu que, sans former une troupe
compacte, les colons ne s'écarteraient pas trop les
uns des autres. Très-certainement, quelques animaux
dangereux habitaient ces épaisses forêts de l'île, et
il était prudent de se tenir sur ses gardes. Le plus
généralement, Pencroff, Harbert et Nab marchaient
en tête, précédés de Top, qui fouillait les moindres
coins. Le reporter et l'ingénieur allaient de
compagnie, Gédéon Spilett, prêt à noter tout
incident,

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l'ingénieur, silencieux la plupart du temps, et ne
s'écartant de sa route que pour ramasser, tantôt une
chose, tantôt une autre, substance minérale ou
végétale, qu'il mettait dans sa poche sans faire
aucune réflexion.
"Que diable ramasse-t-il donc ainsi ? murmurait
Pencroff. J'ai beau regarder, je ne vois rien qui
vaille la peine de se baisser !"
Vers dix heures, la petite troupe descendait les
dernières rampes du mont Franklin. Le sol n'était
encore semé que de buissons et de rares arbres. On
marchait sur une terre jaunâtre et calcinée,
formant une plaine longue d'un mille environ, qui
précédait la lisière des bois. De gros quartiers de ce
basalte qui, suivant les expériences de Bischof, a
exigé, pour se refroidir, trois cent

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cinquante millions d'années, jonchaient la plaine,
très-tourmentée par endroits. Cependant, il n'y avait
pas trace des laves, qui s'étaient plus
particulièrement épanchées par les pentes
septentrionales.
Cyrus Smith croyait donc atteindre, sans incident,
le cours du creek, qui, suivant lui, devait se
dérouler sous les arbres, à la lisière de la plaine,
quand il vit revenir précipitamment Harbert, tandis
que Nab et le marin se dissimulaient derrière les
roches.
"Qu'y a-t-il, mon garçon ? demanda Gédéon Spilett.
- Une fumée, répondit Harbert. Nous avons vu une
fumée monter entre les roches, à cent pas de nous.
- Des hommes en cet endroit ? s'écria le reporter.
- évitons de nous montrer avant de savoir à qui nous
avons affaire, répondit Cyrus Smith. Je redoute
plutôt les indigènes, s'il y en a sur cette île, que
je ne les désire. Où est Top ?
- Top est en avant.
- Et il n'aboie pas ?
- Non.
- C'est bizarre. Néanmoins, essayons de le rappeler."
En quelques instants, l'ingénieur, Gédéon Spilett
et Harbert avaient rejoint leurs deux compagnons,
et, comme eux, ils s'effacèrent derrière des débris
de basalte.
De là, ils aperçurent, très-visiblement, une fumée
qui tourbillonnait en s'élevant dans l'air, fumée
dont la couleur jaunâtre était très-caractérisée.
Top, rappelé par un léger sifflement de son maître,
revint, et celui-ci, faisant signe à ses compagnons
de l'attendre, se glissa entre les roches.
Les colons, immobiles, attendaient avec une certaine
anxiété le résultat de cette exploration, quand un
appel de Cyrus Smith les fit accourir. Ils le
rejoignirent aussitôt, et furent tout d'abord
frappés de l'odeur désagréable qui imprégnait
l'atmosphère.
Cette odeur, aisément reconnaissable, avait suffi à
l'ingénieur pour deviner ce qu'était cette fumée
qui, tout d'abord, avait dû l'inquiéter, et non sans
raison.
"Ce feu, dit-il, ou plutôt cette fumée, c'est la
nature seule qui en fait les frais. Il n'y a là
qu'une source sulfureuse, qui nous permettra de
traiter efficacement nos laryngites.
- Bon ! s'écria Pencroff. Quel malheur que je ne sois
pas enrhumé !"
Les colons se dirigèrent alors vers l'endroit d'où
s'échappait la fumée. Là, ils

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virent une source sulfurée sodique, qui coulait
assez abondamment entre les roches, et dont les
eaux dégageaient une vive odeur d'acide
sulfhydrique, après avoir absorbé l'oxygène de l'air.
Cyrus Smith, y trempant la main, trouva ces eaux
onctueuses au toucher. Il les goûta, et reconnut que
leur saveur était un peu douceâtre. Quant à leur
température, il l'estima à quatre-vingt-quinze
degrés Fahrenheit (35 degrés centig au-dessus de
zéro). Et Harbert lui ayant demandé sur quoi il
basait cette évaluation :
"Tout simplement, mon enfant, dit-il, parce que, en
plongeant ma main dans cette eau, je n'ai éprouvé
aucune sensation de froid ni de chaud. Donc, elle
est à la même température que le corps humain, qui est
environ de quatre-vingt-quinze degrés."
Puis, la source sulfurée n'offrant aucune utilisation
actuelle, les colons se dirigèrent vers l'épaisse
lisière de la forêt, qui se développait à quelques
centaines de pas.
Là, ainsi qu'on l'avait présumé, le ruisseau
promenait ses eaux vives et limpides entre de hautes
berges de terre rouge, dont la couleur décelait la
présence de l'oxyde de fer. Cette couleur fit
immédiatement donner à ce cours d'eau le nom de
Creek-Rouge.
Ce n'était qu'un large ruisseau, profond et clair,
formé des eaux de la montagne, qui, moitié rio,
moitié torrent, ici coulant paisiblement sur le
sable, là grondant sur des têtes de roche ou se
précipitant en cascade, courait ainsi vers le lac
sur une longueur d'un mille et demi et une largeur
variable de trente à quarante pieds. Ses eaux étaient
douces, ce qui devait faire supposer que celles
du lac l'étaient aussi. Circonstance heureuse, pour
le cas où l'on trouverait sur ses bords une demeure
plus convenable que les Cheminées.
Quant aux arbres qui, quelques centaines de pieds
en aval, ombrageaient les rives du creek, ils
appartenaient pour la plupart aux espèces qui abondent
dans la zone modérée de l'Australie ou de la
Tasmanie, et non plus à celles de ces conifères qui
hérissaient la portion de l'île déjà explorée à
quelques milles du plateau de Grande-Vue. à cette
époque de l'année, au commencement de ce mois
d'avril, qui représente dans cet hémisphère le mois
d'octobre, c'est-à-dire au début de l'automne, le
feuillage ne leur manquait pas encore. C'étaient plus
particulièrement des casuarinas et des eucalyptus,
dont quelques-uns devaient fournir au printemps
prochain une manne sucrée tout à fait analogue à la
manne d'Orient. Des bouquets de cèdres australiens
s'élevaient aussi dans les clairières, revêtues de
ce haut gazon que l'on appelle "tussac" dans la

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Nouvelle-Hollande ; mais le cocotier, si abondant
sur les archipels du Pacifique, semblait manquer à
l'île, dont la latitude était sans doute trop
basse.
"Quel malheur ! dit Harbert, un arbre si utile et qui
a de si belles noix !"
Quant aux oiseaux, ils pullulaient entre ces
ramures un peu maigres des eucalyptus et des
casuarinas, qui ne gênaient pas le déploiement de
leurs ailes. Kakatoès noirs, blancs ou gris,
perroquets et perruches, au plumage nuancé de
toutes les couleurs, "rois", d'un vert éclatant et
couronnés de rouge, loris bleus, "blues-mountains",
semblaient ne se laisser voir qu'à travers un prisme,
et voletaient au milieu d'un caquetage assourdissant.
Tout à coup, un bizarre concert de voix
discordantes retentit au milieu d'un fourré. Les
colons entendirent successivement le chant des
oiseaux, le cri des quadrupèdes, et une sorte de
clapement qu'ils auraient pu croire échappé aux
lèvres d'un indigène. Nab et Harbert s'étaient
élancés vers ce buisson, oubliant les principes de la
prudence la plus élémentaire. Très-heureusement, il
n'y avait là ni fauve redoutable, ni indigène
dangereux, mais tout simplement une demi-douzaine de
ces oiseaux moqueurs et chanteurs, que l'on reconnut
être des "faisans de montagne". Quelques coups de
bâton, adroitement portés, terminèrent la scène
d'imitation, ce qui procura un excellent gibier pour
le dîner du soir.
Harbert signala aussi de magnifiques pigeons, aux
ailes bronzées, les uns surmontés d'une crête
superbe, les autres drapés de vert, comme leurs
congénères de Port-Macquarie ; mais il fut
impossible de les atteindre, non plus que des
corbeaux et des pies, qui s'enfuyaient par bandes.
Un coup de fusil à petit plomb eût fait une
hécatombe de ces volatiles, mais les chasseurs en
étaient encore réduits, comme armes de jet, à la
pierre, comme armes de hast, au bâton, et ces engins
primitifs ne laissaient pas d'être très-insuffisants.
Leur insuffisance fut démontrée plus clairement
encore, quand une troupe de quadrupèdes, sautillant,
bondissant, faisant des sauts de trente pieds,
véritables mammifères volants, s'enfuirent par-dessus
les fourrés, si prestement et à de telles hauteurs,
qu'on aurait pu croire qu'ils passaient d'un arbre à
l'autre, comme des écureuils.
"Des kangourous ! s'écria Harbert.
- Et cela se mange ? répliqua Pencroff.
- Préparé à l'étuvée, répondit le reporter, cela
vaut la meilleure venaison !..."
Gédéon Spilett n'avait pas achevé cette phrase
excitante, que le marin, suivi de Nab et d'Harbert,
s'était lancé sur les traces des kangourous. Cyrus
Smith les rappela, vainement. Mais ce devait être
vainement aussi que les chasseurs allaient

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poursuivre ce gibier élastique, qui rebondissait comme
une balle. Après cinq minutes de course, ils étaient
essoufflés, et la bande disparaissait dans le taillis.
Top n'avait pas eu plus de succès que ses maîtres.
"Monsieur Cyrus, dit Pencroff, lorsque l'ingénieur
et le reporter l'eurent rejoint, Monsieur Cyrus,
vous voyez bien qu'il est indispensable de fabriquer
des fusils. Est-ce que cela sera possible ?
- Peut-être, répondit l'ingénieur, mais nous
commencerons d'abord par fabriquer des arcs et des
flèches, et je ne doute pas que vous ne deveniez aussi
adroits à les manier que des chasseurs australiens.
- Des flèches, des arcs ! dit Pencroff avec une moue
dédaigneuse. C'est bon pour des enfants !
- Ne faites pas le fier, ami Pencroff, répondit le
reporter. Les arcs et les flèches ont suffi, pendant
des siècles, à ensanglanter le monde. La poudre n'est
que d'hier, et la guerre est aussi vieille que la
race humaine, - malheureusement !
- C'est ma foi vrai, monsieur Spilett, répliqua le
marin, et je parle toujours trop vite. Faut
m'excuser !"
Cependant, Harbert, tout à sa science favorite,
l'histoire naturelle, fit un retour sur les kangourous,
en disant :
"Du reste, nous avons eu affaire là à l'espèce la plus
difficile à prendre. C'étaient des géants à longue
fourrure grise ; mais, si je ne me trompe, il existe
des kangourous noirs et rouges, des kangourous de
rochers, des kangourous-rats, dont il est plus aisé
de s'emparer. On en compte une douzaine d'espèces...
- Harbert, répliqua sentencieusement le marin, il
n'y a pour moi qu'une seule espèce de kangourou, le
"kangourou à la broche", et c'est précisément celle
qui nous manquera ce soir !"
On ne put s'empêcher de rire en entendant la nouvelle
classification de maître Pencroff. Le brave marin ne
cacha point son regret d'en être réduit pour dîner
aux faisans-chanteurs ; mais la fortune devait se
montrer encore une fois complaisante pour lui.
En effet, Top, qui sentait bien que son intérêt
était en jeu, allait et furetait partout avec un
instinct doublé d'un appétit féroce. Il était même
probable que si quelque pièce de gibier lui tombait
sous la dent, il n'en resterait guère aux chasseurs,
et que Top chassait alors pour son propre compte ;
mais Nab le surveillait, et il fit bien.
Vers trois heures, le chien disparut dans les
broussailles, et de sourds grognements indiquèrent
bientôt qu'il était aux prises avec quelque animal.

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Nab s'élança, et, effectivement, il aperçut Top
dévorant avec avidité un quadrupède, et que, dix
secondes plus tard, il eût été impossible de
reconnaître dans l'estomac de Top. Mais,
très-heureusement, le chien était tombé sur une
nichée ; il avait fait coup triple, et deux autres
rongeurs - les animaux en question appartenaient à
cet ordre - gisaient étranglés sur le sol.
Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque
main un de ces rongeurs, dont la taille dépassait
celle d'un lièvre. Leur pelage jaune était mélangé de
taches verdâtres, et leur queue n'existait qu'à
l'état rudimentaire.
Des citoyens de l'Union ne pouvaient hésiter à
donner à ces rongeurs le nom qui leur convenait.
C'étaient des "maras", sorte d'agoutis, un peu plus
grands que leurs congénères des contrées tropicales,
véritables lapins d'Amérique, aux longues oreilles,
aux mâchoires armées sur chaque côté de cinq
molaires, ce qui les distingue précisément des
agoutis.
"Hurrah ! s'écria Pencroff. Le rôti est arrivé ! Et,
maintenant, nous pouvons rentrer à la maison !"
La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le
Creek-Rouge roulait toujours ses eaux limpides sous
la voûte des casuarinas, des banksias et des
gommiers gigantesques. Des liliacées superbes
s'élevaient jusqu'à une hauteur de vingt pieds.
D'autres espèces arborescentes, inconnues au jeune
naturaliste, se penchaient sur le ruisseau, que l'on
entendait murmurer sous ces berceaux de verdure.
Cependant, le cours d'eau s'élargissait sensiblement,
et Cyrus Smith était porté à croire qu'il aurait
bientôt atteint son embouchure. En effet, au sortir
d'un épais massif de beaux arbres, elle apparut
tout à coup.
Les explorateurs étaient arrivés sur la rive
occidentale du lac Grant. L'endroit valait la peine
d'être regardé. Cette étendue d'eau, d'une
circonférence de sept milles environ et d'une
superficie de deux cent cinquante acres, reposait
dans une bordure d'arbres variés. Vers l'est, à
travers un rideau de verdure pittoresquement relevé
en certains endroits, apparaissait un étincelant
horizon de mer. Au nord, le lac traçait une courbure
légèrement concave, qui contrastait avec le dessin
aigu de sa pointe inférieure. De nombreux oiseaux
aquatiques fréquentaient les rives de ce petit
Ontario, dont les "mille îles" de son homonyme
américain étaient représentées par un rocher qui
émergeait de sa surface, à quelques centaines de
pieds de la rive méridionale. Là, vivaient en commun
plusieurs couples de martins-pêcheurs, perchés sur
quelque pierre, graves, immobiles, guettant

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les poissons au passage, puis, s'élançant, plongeant
en faisant entendre un cri aigu, et reparaissant,
la proie au bec. Ailleurs, sur les rives et sur
l'îlot, se pavanaient des canards sauvages, des
pélicans, des poules d'eau, des becs-rouges, des
philédons, munis d'une langue en forme de pinceau,
et un ou deux échantillons de ces menures splendides,
dont la queue se développe comme les montants
gracieux d'une lyre.
Quant aux eaux du lac, elles étaient douces,
limpides, un peu noires, et à certains
bouillonnements, aux cercles concentriques qui
s'entre-croisaient à leur surface, on ne pouvait
douter qu'elles ne fussent très-poissonneuses.
"Il est vraiment beau ! ce lac, dit Gédéon
Spilett. On vivrait sur ses bords !
- On y vivra !" répondit Cyrus Smith.
Les colons, voulant alors revenir par le plus court
aux Cheminées, descendirent jusqu'à l'angle formé
au sud par la jonction des rives du lac. Ils se
frayèrent, non sans peine, un chemin à travers ces
fourrés et ces broussailles, que la main de l'homme
n'avait jamais encore écartés, et ils se dirigèrent
ainsi vers le littoral, de manière à arriver au nord
du plateau de Grande-Vue. Deux milles furent franchis
dans cette direction, puis, après le dernier rideau
d'arbres, apparut le plateau, tapissé d'un épais
gazon, et, au delà, la mer infinie.
Pour revenir aux cheminées, il suffisait de traverser
obliquement le plateau sur un espace d'un mille et de
redescendre jusqu'au coude formé par le premier
détour de la Mercy. Mais l'ingénieur désirait
reconnaître comment et par où s'échappait le
trop-plein des eaux du lac, et l'exploration fut
prolongée sous les arbres pendant un mille et demi
vers le nord. Il était probable, en effet, qu'un
déversoir existait quelque part, et sans doute à
travers une coupée du granit. Ce lac n'était, en
somme, qu'une immense vasque, qui s'était remplie
peu à peu par le débit du creek, et il fallait bien
que son trop-plein s'écoulât à la mer par quelque
chute. S'il en était ainsi, l'ingénieur pensait
qu'il serait peut-être possible d'utiliser cette
chute et de lui emprunter sa force, actuellement
perdue sans profit pour personne. On continua donc à
suivre les rives du lac Grant, en remontant le
plateau ; mais, après avoir fait encore un mille dans
cette direction, Cyrus Smith n'avait pu découvrir
le déversoir, qui devait exister cependant.
Il était quatre heures et demie alors. Les
préparatifs du dîner exigeaient que les colons
rentrassent à leur demeure. La petite troupe revint
donc sur ses pas, et, par la rive gauche de la Mercy,
Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent aux
Cheminées.

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Là, le feu fut allumé, et Nab et Pencroff, auxquels
étaient naturellement dévolues les fonctions de
cuisiniers, l'un en sa qualité de nègre, l'autre en
sa qualité de marin, préparèrent lestement des
grillades d'agoutis, auxquelles on fit largement
honneur.
Le repas terminé, au moment où chacun allait se
livrer au sommeil, Cyrus Smith tira de sa poche
de petits échantillons de minéraux d'espèces
différentes, et se borna à dire :
"Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une
pyrite, ceci de l'argile, ceci de la chaux, ceci du
charbon. Voilà ce que nous donne la nature, et voilà
sa part dans le travail commun ! - à demain la
nôtre !"

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CHAPITRE XIII
"Eh bien, monsieur Cyrus, par où allons-nous
commencer ? demanda le lendemain matin Pencroff à
l'ingénieur.
- Par le commencement," répondit Cyrus Smith.
Et en effet, c'était bien par le "commencement" que
ces colons allaient être

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forcés de débuter. Ils ne possédaient même pas les
outils nécessaires à faire les outils, et ils ne se
trouvaient même pas dans les conditions de la nature,
qui, "ayant le temps, économise l'effort." Le temps
leur manquait, puisqu'ils devaient immédiatement
subvenir aux besoins de leur existence, et si,
profitant de l'expérience acquise, ils n'avaient rien
à inventer, du moins avaient-ils tout à fabriquer.
Leur fer, leur acier n'étaient encore qu'à l'état
de minerai, leur poterie à l'état d'argile, leur
linge et leurs habits à l'état de matières textiles.
Il faut dire, d'ailleurs, que ces colons étaient des
"hommes" dans la belle et puissante acception du
mot. L'ingénieur Smith ne pouvait être secondé par de
plus intelligents compagnons, ni avec plus de
dévouement et de zèle. Il les avait interrogés. Il
connaissait leurs aptitudes.
Gédéon Spilett, reporter de grand talent, ayant tout
appris pour pouvoir parler de tout, devait contribuer
largement de la tête et de la main à la
colonisation de l'île. Il ne reculerait devant aucune
tâche, et, chasseur passionné, il ferait un métier
de ce qui, jusqu'alors, n'avait été pour lui qu'un
plaisir.
Harbert, brave enfant, remarquablement instruit
déjà dans les sciences naturelles, allait fournir
un appoint sérieux à la cause commune.
Nab, c'était le dévouement personnifié. Adroit,
intelligent, infatigable, robuste, d'une santé de
fer, il s'entendait quelque peu au travail de la
forge et ne pouvait qu'être très-utile à la colonie.
Quant à Pencroff, il avait été marin sur tous les
océans, charpentier dans les chantiers de
construction de Brooklyn, aide-tailleur sur les
bâtiments de l'état, jardinier, cultivateur, pendant
ses congés, etc, et comme les gens de mer, propre à
tout, il savait tout faire.
Il eût été véritablement difficile de réunir cinq
hommes plus propres à lutter contre le sort, plus
assurés d'en triompher.
"Par le commencement," avait dit Cyrus Smith. Or,
ce commencement dont parlait l'ingénieur, c'était la
construction d'un appareil qui pût servir à
transformer les substances naturelles. On sait le
rôle que joue la chaleur dans ces transformations. Or,
le combustible, bois ou charbon de terre, était
immédiatement utilisable. Il s'agissait donc de
bâtir un four pour l'utiliser.
"à quoi servira ce four ? demanda Pencroff.
- à fabriquer la poterie dont nous avons besoin,
répondit Cyrus Smith.
- Et avec quoi ferons-nous le four ?
- Avec des briques.
- Et les briques ?
- Avec de l'argile. En route, mes amis. Pour éviter
les transports, nous établirons

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notre atelier au lieu même de production. Nab
apportera des provisions, et le feu ne manquera pas
pour la cuisson des aliments.
- Non, répondit le reporter, mais si les aliments
viennent à manquer, faute d'instruments de chasse !
- Ah ! si nous avions seulement un couteau ! s'écria
le marin.
- Eh bien ? demanda Cyrus Smith.
- Eh bien ! j'aurais vite fait de fabriquer un arc
et des flèches, et le gibier abonderait à l'office !
- Oui, un couteau, une lame tranchante..." dit
l'ingénieur, comme s'il se fût parlé à lui-même.
En ce moment, ses regards se portèrent vers Top,
qui allait et venait sur le rivage.
Soudain, le regard de Cyrus Smith s'anima.
"Top, ici !" dit-il.
Le chien accourut à l'appel de son maître. Celui-ci
prit la tête de Top entre ses mains, et, détachant
le collier que l'animal portait au cou, il le
rompit en deux parties, en disant :
"Voilà deux couteaux, Pencroff !"
Deux hurrahs du marin lui répondirent. Le collier de
Top était fait d'une mince lame d'acier trempé. Il
suffisait donc de l'affûter d'abord sur une pierre
de grès, de manière à mettre au vif l'angle du
tranchant, puis d'enlever le morfil sur un grès plus
fin. Or, ce genre de roche arénacée se rencontrait
abondamment sur la grève, et, deux heures après,
l'outillage de la colonie se composait de deux
lames tranchantes qu'il avait été facile
d'emmancher dans une poignée solide.
La conquête de ce premier outil fut saluée comme un
triomphe. Conquête précieuse, en effet, et qui
venait à propos.
On partit. L'intention de Cyrus Smith était de
retourner à la rive occidentale du lac, là où il
avait remarqué la veille cette terre argileuse dont il
possédait un échantillon. On prit donc par la berge
de la Mercy, on traversa le plateau de Grande-Vue,
et, après une marche de cinq milles au plus, on
arrivait à une clairière située à deux cents pas du
lac Grant.
Chemin faisant, Harbert avait découvert un arbre
dont les Indiens de l'Amérique méridionale emploient
les branches à fabriquer leurs arcs. C'était le
"crejimba", de la famille des palmiers, qui ne porte
pas de fruits comestibles. Des branches longues et
droites furent coupées, effeuillées, taillées, plus
fortes en leur milieu, plus faibles à leurs
extrémités, et il n'y avait plus qu'à trouver une
plante propre à former la corde de l'arc. Ce fut une
espèce appartenant à la

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famille des malvacées, un "hibiscus heterophyllus",
qui fournit des fibres d'une ténacité remarquable,
qu'on eût pu comparer à des tendons d'animaux.
Pencroff obtint ainsi des arcs d'une assez grande
puissance, auxquels il ne manquait plus que les
flèches. Celles-ci étaient faciles à faire avec des
branches droites et rigides, sans nodosités, mais la
pointe qui devait les armer, c'est-à-dire une
substance propre à remplacer le fer, ne devait pas se
rencontrer si aisément. Mais Pencroff se dit
qu'ayant fourni, lui, sa part dans le travail, le
hasard ferait le reste.
Les colons étaient arrivés sur le terrain reconnu la
veille. Il se composait de cette argile figuline
qui sert à confectionner les briques et les tuiles,
argile, par conséquent, très-convenable pour
l'opération qu'il s'agissait de mener à bien. La
main-d'oeuvre ne présentait aucune difficulté. Il
suffisait de dégraisser cette figuline avec du sable,
de mouler les briques et de les cuire à la chaleur
d'un feu de bois.
Ordinairement, les briques sont tassées dans des
moules, mais l'ingénieur se contenta de les fabriquer
à la main. Toute la journée et la suivante furent
employées à ce travail. L'argile, imbibée d'eau,
corroyée ensuite avec les pieds et les poignets des
manipulateurs, fut divisée en prismes d'égale
grandeur. Un ouvrier exercé peut confectionner, sans
machine, jusqu'à dix mille briques par douze
heures ; mais dans leurs deux journées de travail, les
cinq briquetiers de l'île Lincoln n'en fabriquèrent
pas plus de trois mille, qui furent rangées les
unes près des autres, jusqu'au moment où leur
complète dessication permettrait d'en opérer la
cuisson, c'est-à-dire dans trois ou quatre jours.
Ce fut dans la journée du 2 avril que Cyrus Smith
s'occupa de fixer l'orientation de l'île.
La veille, il avait noté exactement l'heure à laquelle
le soleil avait disparu sous l'horizon, en tenant
compte de la réfraction. Ce matin-là, il releva non
moins exactement l'heure à laquelle il reparut.
Entre ce coucher et ce lever, douze heures
vingt-quatre minutes s'étaient écoulées. Donc, six
heures douze minutes après son lever, le soleil, ce
jour-là, passerait exactement au méridien, et le
point du ciel qu'il occuperait à ce moment serait le
nord.
à l'heure dite, Cyrus releva ce point, et, en mettant
l'un par l'autre avec le soleil deux arbres qui
devaient lui servir de repères, il obtint ainsi une
méridienne invariable pour ses opérations ultérieures.

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Pendant les deux jours qui précédèrent la cuisson des
briques, on s'occupa de s'approvisionner de
combustible. Des branches furent coupées autour de
la clairière, et l'on ramassa tout le bois tombé sous
les arbres. Cela ne se fit pas sans que l'on
chassât un peu dans les environs, d'autant mieux
que Pencroff possédait maintenant quelques douzaines
de flèches armées de pointes très-acérées. C'était
Top qui avait fourni ces pointes, en rapportant
un porc-épic, assez médiocre comme gibier, mais d'une
incontestable valeur, grâce aux piquants dont il
était hérissé. Ces piquants furent ajustés solidement
à l'extrémité des flèches, dont la direction fut
assurée par un empennage de plumes de kakatoès. Le
reporter et Harbert devinrent promptement de
très-adroits tireurs d'arc. Aussi, le gibier de poil
et de plume abonda-t-il aux Cheminées, cabiais,
pigeons, agoutis, coqs de bruyère, etc. La plupart
de ces animaux furent tués dans la partie de la
forêt située sur la rive gauche de la Mercy, et à
laquelle on donna le nom de bois du Jacamar, en
souvenir du volatile que Pencroff et Harbert avaient
poursuivi lors de leur première exploration.
Ce gibier fut mangé frais, mais on conserva les
jambons de cabiai, en les fumant au-dessus d'un feu
de bois vert, après les avoir aromatisés avec des
feuilles odorantes. Cependant, cette nourriture
très-fortifiante, c'était toujours rôtis sur rôtis,
et les convives eussent été heureux d'entendre
chanter dans l'âtre un simple pot-au-feu ; mais il
fallait attendre que le pot fût fabriqué, et, par
conséquent, que le four fût bâti.
Pendant ces excursions, qui ne se firent que dans un
rayon très-restreint autour de la briqueterie, les
chasseurs purent constater le passage récent
d'animaux de grande taille, armés de griffes
puissantes, dont ils ne purent reconnaître l'espèce.
Cyrus Smith leur recommanda donc une extrême
prudence, car il était probable que la forêt
renfermait quelques fauves dangereux.
Et il fit bien. En effet, Gédéon Spilett et
Harbert aperçurent un jour un animal qui
ressemblait à un jaguar. Ce fauve, heureusement, ne
les attaqua pas, car ils ne s'en seraient peut-être
pas tirés sans quelque grave blessure. Mais dès
qu'il aurait une arme sérieuse, c'est-à-dire un de ces
fusils que réclamait Pencroff, Gédéon Spilett se
promettait bien de faire aux bêtes féroces une
guerre acharnée et d'en purger l'île.
Les Cheminées, pendant ces quelques jours, ne furent
pas aménagées plus confortablement, car l'ingénieur
comptait découvrir ou bâtir, s'il le fallait, une
demeure plus convenable. On se contenta d'étendre
sur le sable des couloirs une fraîche litière de
mousses et de feuilles sèches, et, sur ces couchettes
un peu primitives, les travailleurs, harassés,
dormaient d'un parfait sommeil.

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On fit aussi le relevé des jours écoulés dans l'île
Lincoln, depuis que les colons y avaient atterri,
et l'on en tint depuis lors un compte régulier. Le
5 avril, qui était un mercredi, il y avait douze
jours que le vent avait jeté les naufragés sur ce
littoral.
Le 6 avril, dès l'aube, l'ingénieur et ses
compagnons étaient réunis sur la clairière, à
l'endroit où allait s'opérer la cuisson des briques.
Naturellement, cette opération devait se faire en
plein air, et non dans des fours, ou plutôt,
l'agglomération des briques ne serait qu'un énorme
four qui se cuirait lui-même. Le combustible, fait de
fascines bien préparées, fut disposé sur le sol, et
on l'entoura de plusieurs rangs de briques séchées,
qui formèrent bientôt un gros cube, à l'extérieur
duquel des évents furent ménagés. Ce travail dura
toute la journée, et, le soir seulement, on mit le feu
aux fascines.
Cette nuit-là, personne ne se coucha, et on veilla
avec soin à ce que le feu ne se ralentît pas.
L'opération dura quarante-huit heures et réussit
parfaitement. Il fallut alors laisser refroidir la
masse fumante, et, pendant ce temps, Nab et
Pencroff, guidés par Cyrus Smith, charrièrent, sur
une claie faite de branchages entrelacés, plusieurs
charges de carbonate de chaux, pierres
très-communes, qui se trouvaient abondamment au nord
du lac. Ces pierres, décomposées par la chaleur,
donnèrent une chaux vive, très-grasse, foisonnant
beaucoup par l'extinction, aussi pure enfin que si
elle eût été produite par la calcination de la craie
ou du marbre. Mélangée avec du sable, dont l'effet
est d'atténuer le retrait de la pâte quand elle se
solidifie, cette chaux fournit un mortier excellent.
De ces divers travaux, il résulta que, le 9 avril,
l'ingénieur avait à sa disposition une certaine
quantité de chaux toute préparée, et quelques
milliers de briques.
On commença donc, sans perdre un instant, la
construction d'un four, qui devait servir à la
cuisson des diverses poteries indispensables pour les
usages domestiques. On y réussit sans trop de
difficulté. Cinq jours après, le four fut chargé
de cette houille dont l'ingénieur avait découvert
un gisement à ciel ouvert vers l'embouchure du
Creek-Rouge, et les premières fumées s'échappaient
d'une cheminée haute d'une vingtaine de pieds. La
clairière était transformée en usine, et Pencroff
n'était pas éloigné de croire que de ce four allaient
sortir tous les produits de l'industrie moderne.
En attendant, ce que les colons fabriquèrent tout
d'abord, ce fut une poterie commune, mais très-propre
à la cuisson des aliments. La matière première était
cette argile même du sol, à laquelle Cyrus Smith
fit ajouter un peu de chaux et

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du quartz. En réalité, cette pâte constituait ainsi
la véritable "terre de pipe", avec laquelle on fit
des pots, des tasses qui avaient été moulées sur des
galets de formes convenables, des assiettes, de
grandes jarres et des cuves pour contenir l'eau, etc.
La forme de ces objets était gauche, défectueuse ;
mais, après qu'ils eurent été cuits à une haute
température, la cuisine des Cheminées se trouva
pourvue d'un certain nombre d'ustensiles aussi
précieux que si le plus beau kaolin fût entré dans
leur composition.
Il faut mentionner ici que Pencroff, désireux de
savoir si cette argile, ainsi préparée, justifiait son
nom de "terre de pipe", se fabriqua quelques pipes
assez grossières, qu'il trouva charmantes, mais
auxquelles le tabac manquait, hélas ! Et, il faut le
dire, c'était une grosse privation pour Pencroff.
"Mais le tabac viendra, comme toutes choses !"
répétait-il dans ses élans de confiance absolue.
Ces travaux durèrent jusqu'au 15 avril, et on
comprend que ce temps fut consciencieusement employé.
Les colons, devenus potiers, ne firent pas autre
chose que de la poterie. Quand il conviendrait à
Cyrus Smith de les changer en forgerons, ils
seraient forgerons. Mais, le lendemain étant un
dimanche, et même le dimanche de Pâques, tous
convinrent de sanctifier ce jour par le repos. Ces
Américains étaient des hommes religieux, scrupuleux
observateurs des préceptes de la Bible, et la situation
qui leur était faite ne pouvait que développer leurs
sentiments de confiance envers l'Auteur de toutes
choses.
Le soir du 15 avril, on revint donc définitivement
aux Cheminées. Le reste des poteries fut emporté,
et le four s'éteignit en attendant une destination
nouvelle. Le retour fut marqué par un incident
heureux, la découverte que fit l'ingénieur d'une
substance propre à remplacer l'amadou. On sait que cette
chair spongieuse et veloutée provient d'un certain
champignon du genre polypore. Convenablement
préparée, elle est extrêmement inflammable, surtout
quand elle a été préalablement saturée de poudre à
canon ou bouillie dans une dissolution de nitrate
ou de chlorate de potasse. Mais, jusqu'alors, on
n'avait trouvé aucun de ces polypores, ni même aucune
de ces morilles qui peuvent les remplacer. Ce
jour-là, l'ingénieur, ayant reconnu une certaine
plante appartenant au genre armoise, qui compte parmi
ses principales espèces l'absinthe, la citronnelle,
l'estragon, le gépi, etc, en arracha plusieurs
touffes, et, les présentant au marin :
"Tenez, Pencroff, dit-il, voilà qui vous fera
plaisir."
Pencroff regarda attentivement la plante, revêtue
de poils soyeux et longs, dont les feuilles étaient
recouvertes d'un duvet cotonneux.

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"Eh ! qu'est-ce cela, monsieur Cyrus ? demanda
Pencroff. Bonté du ciel ! Est-ce du tabac ?
- Non, répondit Cyrus Smith, c'est l'artemise,
l'armoise chinoise pour les savants, et pour nous
autres, ce sera de l'amadou."
Et, en effet, cette armoise, convenablement desséchée,
fournit une substance très-inflammable, surtout
lorsque plus tard l'ingénieur l'eut imprégnée de ce
nitrate de potasse dont l'île possédait plusieurs
couches, et qui n'est autre chose que du salpêtre.
Ce soir-là, tous les colons, réunis dans la chambre
centrale, soupèrent convenablement. Nab avait
préparé un pot-au-feu d'agouti, un jambon de
cabiai aromatisé,

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auquel on joignit les tubercules bouillis du
"caladium macrorhizum", sorte de plante herbacée de la
famille des aracées, et qui, sous la zone tropicale,
eût affecté une forme arborescente. Ces rhizomes
étaient d'un excellent goût, très-nutritifs, à peu
près semblables à cette substance qui se débite en
Angleterre sous le nom de "sagou de Portland", et
ils pouvaient, dans une certaine mesure, remplacer le
pain, qui manquait encore aux colons de l'île
Lincoln.
Le souper achevé, avant de se livrer au sommeil,
Cyrus Smith et ses compagnons vinrent prendre l'air
sur la grève. Il était huit heures du soir. La nuit
s'annonçait magnifiquement. La lune, qui avait été
pleine cinq jours auparavant,

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n'était pas encore levée, mais l'horizon s'argentait
déjà de ces nuances douces et pâles que l'on
pourrait appeler l'aube lunaire. Au zénith austral,
les constellations circompolaires resplendissaient,
et, parmi toutes, cette Croix du Sud que l'ingénieur,
quelques jours auparavant, saluait à la cime du
mont Franklin.
Cyrus Smith observa pendant quelque temps cette
splendide constellation, qui porte à son sommet et
à sa base deux étoiles de première grandeur, au
bras gauche une étoile de seconde, au bras droit
une étoile de troisième grandeur.
Puis, après avoir réfléchi :
"Harbert, demanda-t-il au jeune garçon, ne
sommes-nous pas au 15 avril ?
- Oui, monsieur Cyrus, répondit Harbert.
- Eh bien, si je ne me trompe, demain sera un des
quatre jours de l'année pour lequel le temps vrai se
confond avec le temps moyen, c'est-à-dire, mon
enfant, que demain, à quelques secondes près, le
soleil passera au méridien juste au midi des
horloges. Si donc le temps est beau, je pense que je
pourrai obtenir la longitude de l'île avec une
approximation de quelques degrés.
- Sans instruments, sans sextant ? demanda Gédéon
Spilett.
- Oui, reprit l'ingénieur. Aussi, puisque la nuit
est pure, je vais essayer, ce soir même, d'obtenir
notre latitude en calculant la hauteur de la
Croix du Sud, c'est-à-dire du pôle austral,
au-dessus de l'horizon. Vous comprenez bien, mes
amis, qu'avant d'entreprendre des travaux sérieux
d'installation, il ne suffit pas d'avoir constaté
que cette terre est une île, il faut, autant que
possible, reconnaître à quelle distance elle est
située, soit du continent américain, soit du
continent australien, soit des principaux archipels
du Pacifique.
- En effet, dit le reporter, au lieu de construire une
maison, nous pouvons avoir intérêt à construire un
bateau, si par hasard nous ne sommes qu'à une
centaine de milles d'une côte habitée.
- Voilà pourquoi, reprit Cyrus Smith, je vais
essayer, ce soir, d'obtenir la latitude de l'île
Lincoln, et demain, à midi, j'essayerai d'en
calculer la longitude."
Si l'ingénieur eût possédé un sextant, appareil qui
permet de mesurer avec une grande précision la
distance angulaire des objets par réflexion,
l'opération n'eût offert aucune difficulté. Ce
soir-là, par la hauteur du pôle, le lendemain, par
le passage du soleil au méridien, il aurait obtenu
les coordonnées de l'île. Mais, l'appareil manquant,
il fallait le suppléer.
Cyrus Smith rentra donc aux Cheminées. à la lueur
du foyer, il tailla deux

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petites règles plates qu'il réunit l'une à l'autre
par une de leurs extrémités, de manière à former une
sorte de compas dont les branches pouvaient s'écarter
ou se rapprocher. Le point d'attache était fixé au
moyen d'une forte épine d'acacia, que fournit le bois
mort du bûcher.
Cet instrument terminé, l'ingénieur revint sur la
grève ; mais comme il fallait qu'il prît la hauteur
du pôle au-dessus d'un horizon nettement dessiné,
c'est-à-dire un horizon de mer, et que le cap
Griffe lui cachait l'horizon du sud, il dut aller
chercher une station plus convenable. La meilleure
aurait évidemment été le littoral exposé directement
au sud, mais il eût fallu traverser la Mercy, alors
profonde, et c'était une difficulté.
Cyrus Smith résolut, en conséquence, d'aller faire
son observation sur le plateau de Grande-Vue, en
se réservant de tenir compte de sa hauteur au-dessus
du niveau de la mer, - hauteur qu'il comptait
calculer le lendemain par un simple procédé de
géométrie élémentaire.
Les colons se transportèrent donc sur le plateau, en
remontant la rive gauche de la Mercy, et ils vinrent
se placer sur la lisière qui s'orientait nord-ouest et
sud-est, c'est-à-dire sur cette ligne de roches
capricieusement découpées qui bordait la rivière.
Cette partie du plateau dominait d'une cinquantaine
de pieds les hauteurs de la rive droite, qui
descendaient, par une double pente, jusqu'à
l'extrémité du cap Griffe et jusqu'à la côte
méridionale de l'île. Aucun obstacle n'arrêtait donc
le regard, qui embrassait l'horizon sur une
demi-circonférence, depuis le cap jusqu'au
promontoire du Reptile. Au sud, cet horizon,
éclairé par en dessous des premières clartés de la
lune, tranchait vivement sur le ciel et pouvait être
visé avec une certaine précision.
à ce moment, la Croix du Sud se présentait à
l'observateur dans une position renversée, l'étoile
alpha marquant sa base, qui est plus rapprochée du
pôle austral.
Cette constellation n'est pas située aussi près du
pôle antarctique que l'étoile polaire l'est du
pôle arctique. L'étoile alpha en est à
vingt-sept degrés environ, mais Cyrus Smith le
savait et devait tenir compte de cette distance dans
son calcul. Il eut soin aussi de l'observer au
moment où elle passait au méridien au-dessous du
pôle, et qui devait simplifier son opération.
Cyrus Smith dirigea donc une branche de son compas
de bois sur l'horizon de mer, l'autre sur alpha,
comme il eût fait des lunettes d'un cercle
répétiteur, et l'ouverture des deux branches lui
donna la distance angulaire qui séparait alpha de
l'horizon. Afin de fixer l'angle obtenu d'une
manière immutable, il piqua, au

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moyen d'épines, les deux planchettes de son appareil
sur une troisième placée transversalement, de telle
sorte que leur écartement fût solidement maintenu.
Cela fait, il ne restait plus qu'à calculer l'angle
obtenu, en ramenant l'observation au niveau de la
mer, de manière à tenir compte de la dépression de
l'horizon, ce qui nécessitait de mesurer la hauteur
du plateau. La valeur de cet angle donnerait ainsi la
hauteur d'alpha, et conséquemment celle du pôle
au-dessus de l'horizon, c'est-à-dire la latitude
de l'île, puisque la latitude d'un point du globe
est toujours égale à la hauteur du pôle au-dessus de
l'horizon de ce point.
Ces calculs furent remis au lendemain, et, à dix
heures, tout le monde dormait profondément.
CHAPITRE XIV
Le lendemain, 16 avril, - dimanche de Pâques, - les
colons sortaient des Cheminées au jour naissant, et
procédaient au lavage de leur linge et au nettoyage
de leurs vêtements. L'ingénieur comptait fabriquer
du savon dès qu'il se serait procuré les matières
premières nécessaires à la saponification, soude ou
potasse, graisse ou huile. La question si importante
du renouvellement de la garde-robe serait également
traitée en temps et lieu. En tout cas, les habits
dureraient bien six mois encore, car ils étaient
solides et pouvaient résister aux fatigues des
travaux manuels. Mais tout dépendrait de la situation
de l'île par rapport aux terres habitées. C'est ce
qui serait déterminé ce jour même, si le temps le
permettait.
Or, le soleil, se levant sur un horizon pur,
annonçait une journée magnifique, une de ces belles
journées d'automne qui sont comme les derniers
adieux de la saison chaude.
Il s'agissait donc de compléter les éléments des
observations de la veille, en mesurant la hauteur du
plateau de Grande-Vue au-dessus du niveau de la
mer.

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"Ne vous faut-il pas un instrument analogue à celui
qui vous a servi hier ? demanda Harbert à
l'ingénieur.
- Non, mon enfant, répondit celui-ci, nous allons
procéder autrement, et d'une manière à peu près
aussi précise."
Harbert, aimant à s'instruire de toutes choses,
suivit l'ingénieur, qui s'écarta du pied de la
muraille de granit, en descendant jusqu'au bord de la
grève. Pendant ce temps, Pencroff, Nab et le
reporter s'occupaient de divers travaux.
Cyrus Smith s'était muni d'une sorte de perche
droite, longue d'une douzaine de pieds, qu'il avait
mesurée aussi exactement que possible, en la
comparant à sa propre taille, dont il connaissait la
hauteur à une ligne près. Harbert portait un fil à
plomb que lui avait remis Cyrus Smith,
c'est-à-dire une simple pierre fixée au bout d'une
fibre flexible.
Arrivé à une vingtaine de pieds de la lisière de la
grève, et à cinq cents pieds environ de la muraille
de granit, qui se dressait perpendiculairement,
Cyrus Smith enfonça la perche de deux pieds dans le
sable, et, en la calant avec soin, il parvint, au
moyen du fil à plomb, à la dresser perpendiculairement
au plan de l'horizon.
Cela fait, il se recula de la distance nécessaire
pour que, étant couché sur le sable, le rayon visuel,
parti de son oeil, effleurât à la fois et
l'extrémité de la perche et la crête de la muraille.
Puis il marqua soigneusement ce point avec un piquet.
Alors, s'adressant à Harbert :
"Tu connais les premiers principes de la
géométrie ? lui demanda-t-il.
- Un peu, monsieur Cyrus, répondit Harbert, qui ne
voulait pas trop s'avancer.
- Tu te rappelles bien quelles sont les propriétés
de deux triangles semblables ?
- Oui, répondit Harbert. Leurs côtés homologues sont
proportionnels.
- Eh bien, mon enfant, je viens de construire deux
triangles semblables, tous deux rectangles : le
premier, le plus petit, a pour côtés la perche
perpendiculaire, la distance qui sépare le piquet du
bas de la perche, et mon rayon visuel pour
hypoténuse ; le second a pour côtés la muraille
perpendiculaire, dont il s'agit de mesurer la
hauteur, la distance qui sépare le piquet du bas de
cette muraille, et mon rayon visuel formant
également son hypoténuse, - qui se trouve être la
prolongation de celle du premier triangle.
- Ah ! monsieur Cyrus, j'ai compris ! s'écria
Harbert. De même que la distance

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du piquet à la perche est proportionnelle à la
distance du piquet à la base de la muraille, de même
la hauteur de la perche est proportionnelle à la
hauteur de cette muraille.
- C'est cela même, Harbert, répondit l'ingénieur,
et quand nous aurons mesuré les deux premières
distances, connaissant la hauteur de la perche, nous
n'aurons plus qu'un calcul de proportion à faire,
ce qui nous donnera la hauteur de la muraille et nous
évitera la peine de la mesurer directement."
Les deux distances horizontales furent relevées, au
moyen même de la perche, dont la longueur au-dessus
du sable était exactement de dix pieds.
La première distance était de quinze pieds entre le
piquet et le point où la perche était enfoncée dans
le sable.
La deuxième distance, entre le piquet et la base de
la muraille, était de cinq cents pieds.
Ces mesures terminées, Cyrus Smith et le jeune
garçon revinrent aux Cheminées.
Là, l'ingénieur prit une pierre plate qu'il avait
rapportée de ses précédentes excursions, sorte de
schiste ardoisier, sur lequel il était facile de
tracer des chiffres au moyen d'une coquille aiguë.
Il établit donc la proportion suivante :
15 : 500 :: 10 : x
500 fois 10 égal 5000
5000 sur 15 égal 333,33.
D'où il fut établi que la muraille de granit mesurait
trois cent trente-trois pieds de hauteur.
Cyrus Smith reprit alors l'instrument qu'il avait
fabriqué la veille et dont les deux planchettes, par
leur écartement, lui donnaient la distance angulaire
de l'étoile alpha à l'horizon. Il mesura très
exactement l'ouverture de cet angle sur une
circonférence qu'il divisa en trois cent soixante
parties égales. Or, cet angle, en y ajoutant les
vingt-sept degrés qui séparent alpha du pôle
antarctique, et en réduisant au niveau de la mer la
hauteur du plateau sur lequel l'observation avait été
faite, se trouva être de cinquante-trois degrés. Ces
cinquante-trois degrés étant retranchés des
quatre-vingt-dix degrés, - distance du pôle à
l'équateur, - il restait trente-sept degrés. Cyrus
Smith en conclut donc que l'île Lincoln était
située sur le trente-septième degré de latitude
australe, ou

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en tenant compte, vu l'imperfection de ses
opérations, d'un écart de cinq degrés, qu'elle
devait être située entre le trente-cinquième et le
quarantième parallèle.
Restait à obtenir la longitude, pour compléter les
coordonnées de l'île. C'est ce que l'ingénieur
tenterait de déterminer le jour même, à midi,
c'est-à-dire au moment où le soleil passerait au
méridien.
Il fut décidé que ce dimanche serait employé à une
promenade, ou plutôt à une exploration de cette
partie de l'île située entre le nord du lac et le
golfe du Requin, et si le temps le permettait, on
pousserait cette reconnaissance jusqu'au revers
septentrional du cap Mandibule-Sud. On devait
déjeuner aux dunes et ne revenir que le soir.
à huit heures et demie du matin, la petite troupe
suivait la lisière du canal. De l'autre côté, sur
l'îlot du Salut, de nombreux oiseaux se promenaient
gravement. C'étaient des plongeurs, de l'espèce des
manchots, très-reconnaissables à leur cri
désagréable, qui rappelle le braîment de l'âne.
Pencroff ne les considéra qu'au point de vue
comestible, et n'apprit pas sans une certaine
satisfaction que leur chair, quoique noirâtre, est
fort mangeable.
On pouvait voir aussi ramper sur le sable de gros
amphibies, des phoques, sans doute, qui semblaient
avoir choisi l'îlot pour refuge. Il n'était guère
possible d'examiner ces animaux au point de vue
alimentaire, car leur chair huileuse est détestable ;
cependant, Cyrus Smith les observa avec attention,
et, sans faire connaître son idée, il annonça à ses
compagnons que très-prochainement on ferait une
visite à l'îlot.
Le rivage, suivi par les colons, était semé
d'innombrables coquillages, dont quelques-uns eussent
fait la joie d'un amateur de malacologie. C'étaient,
entre autres, des phasianelles, des térébratules, des
trigonies, etc. Mais ce qui devait être plus utile,
ce fut une vaste huîtrière, découverte à mer basse,
que Nab signala parmi les roches, à quatre milles
environ des Cheminées.
"Nab n'aura pas perdu sa journée, s'écria
Pencroff, en observant le banc d'ostracées qui
s'étendait au large.
- C'est une heureuse découverte, en effet, dit le
reporter, et pour peu, comme on le prétend, que
chaque huître produise par année de cinquante à
soixante mille oeufs, nous aurons là une réserve
inépuisable.
- Seulement, je crois que l'huître n'est pas
très-nourrissante, dit Harbert.
- Non, répondit Cyrus Smith. L'huître ne contient
que très-peu de matière azotée, et, à un homme qui
s'en nourrirait exclusivement, il n'en faudrait pas
moins de quinze à seize douzaines par jour.

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- Bon ! répondit Pencroff. Nous pourrons en avaler
des douzaines de douzaines, avant d'avoir épuisé
le banc. Si nous en prenions quelques-unes pour
notre déjeuner ?"
Et sans attendre de réponse à sa proposition, sachant
bien qu'elle était approuvée d'avance, le marin et
Nab détachèrent une certaine quantité de ces
mollusques. On les mit dans une sorte de filet en
fibres d'hibiscus, que Nab avait confectionné, et qui
contenait déjà le menu du repas ; puis, l'on
continua de remonter la côte entre les dunes et la
mer.
De temps en temps, Cyrus Smith consultait sa
montre, afin de se préparer à temps pour
l'observation solaire, qui devait être faite à midi
précis.

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Toute cette portion de l'île était fort aride
jusqu'à cette pointe qui fermait la baie de l'Union,
et qui avait reçu le nom de cap Mandibule-Sud.
On n'y voyait que sable et coquilles, mélangés de
débris de laves. Quelques oiseaux de mer
fréquentaient cette côte désolée, des goëlands, de
grands albatros, ainsi que des canards sauvages, qui
excitèrent à bon droit la convoitise de Pencroff.
Il essaya bien de les abattre à coups de flèche,
mais sans résultat, car ils ne se posaient guère,
et il eût fallu les atteindre au vol.
Ce qui amena le marin à répéter à l'ingénieur :
"Voyez-vous, monsieur Cyrus, tant que nous n'aurons
pas un ou deux fusils de chasse, notre matériel
laissera à désirer !

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- Sans doute, Pencroff, répondit le reporter,
mais il ne tient qu'à vous ! Procurez-nous du fer
pour les canons, de l'acier pour les batteries, du
salpêtre, du charbon et du soufre pour la poudre, du
mercure et de l'acide azotique pour le fulminate,
enfin du plomb pour les balles, et Cyrus nous fera
des fusils de premier choix.
- Oh ! répondit l'ingénieur, toutes ces substances,
nous pourrons sans doute les trouver dans l'île,
mais une arme à feu est un instrument délicat et qui
nécessite des outils d'une grande précision. Enfin,
nous verrons plus tard.
- Pourquoi faut-il, s'écria Pencroff, pourquoi
faut-il que nous ayons jeté par-dessus le bord toutes
ces armes que la nacelle emportait avec nous, et nos
ustensiles, et jusqu'à nos couteaux de poche !
- Mais, si nous ne les avions pas jetés, Pencroff,
c'est nous que le ballon aurait jetés au fond de la
mer ! dit Harbert.
- C'est pourtant vrai ce que vous dites là, mon
garçon !" répondit le marin.
Puis, passant à une autre idée :
"Mais, j'y songe, ajouta-t-il, quel a dû être
l'ahurissement de Jonathan Forster et de ses
compagnons, quand, le lendemain matin, ils auront
trouvé la place nette et la machine envolée !
- Le dernier de mes soucis est de savoir ce qu'ils
ont pu penser ! dit le reporter.
- C'est pourtant moi qui ai eu cette idée-là ! dit
Pencroff d'un air satisfait.
- Une belle idée, Pencroff, répondit Gédéon
Spilett en riant, et qui nous a mis où nous
sommes !
- J'aime mieux être ici qu'aux mains des sudistes !
s'écria le marin, surtout depuis que M Cyrus a eu
la bonté de venir nous rejoindre !
- Et moi aussi, en vérité ! répliqua le reporter.
D'ailleurs, que nous manque-t-il ? Rien !
- Si ce n'est... tout ! répondit Pencroff, qui
éclata de rire, en remuant ses larges épaules. Mais,
un jour ou l'autre, nous trouverons le moyen de nous
en aller !
- Et plus tôt peut-être que vous ne l'imaginez, mes
amis, dit alors l'ingénieur, si l'île Lincoln n'est
qu'à une moyenne distance d'un archipel habité ou
d'un continent. Avant une heure, nous le saurons.
Je n'ai pas de carte du Pacifique, mais ma mémoire
a conservé un souvenir très-net de sa portion
méridionale. La latitude que j'ai obtenue hier met
l'île Lincoln par le travers de la Nouvelle-Zélande
à l'ouest, et de la côte du Chili à l'est. Mais
entre ces deux terres, la distance est au moins de
six mille milles. Reste donc à déterminer quel

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point l'île occupe sur ce large espace de mer, et
c'est ce que la longitude nous donnera tout à
l'heure avec une approximation suffisante, je
l'espère.
- N'est-ce pas, demanda Harbert, l'archipel des
Pomotou qui est le plus rapproché de nous en
latitude ?
- Oui, répondit l'ingénieur, mais la distance qui nous
en sépare est de plus de douze cents milles.
- Et par là ? dit Nab, qui suivait la conversation
avec un extrême intérêt, et dont la main indiqua
la direction du sud.
- Par là, rien, répondit Pencroff.
- Rien, en effet, ajouta l'ingénieur.
- Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, si l'île
Lincoln ne se trouve qu'à deux ou trois cents milles
de la Nouvelle-Zélande ou du Chili ?...
- Eh bien, répondit l'ingénieur, au lieu de faire
une maison, nous ferons un bateau, et maître
Pencroff se chargera de le manoeuvrer...
- Comment donc, monsieur Cyrus, s'écria le marin,
je suis tout prêt à passer capitaine... dès que vous
aurez trouvé le moyen de construire une embarcation
suffisante pour tenir la mer !
- Nous le ferons, si cela est nécessaire !" répondit
Cyrus Smith.
Mais tandis que causaient ces hommes, qui
véritablement ne doutaient de rien, l'heure approchait
à laquelle l'observation devait avoir lieu. Comment
s'y prendrait Cyrus Smith pour constater le
passage du soleil au méridien de l'île, sans aucun
instrument ? C'est ce que Harbert ne pouvait
deviner.
Les observateurs se trouvaient alors à une distance
de six milles des Cheminées, non loin de cette
partie des dunes dans laquelle l'ingénieur avait été
retrouvé, après son énigmatique sauvetage. On fit
halte en cet endroit, et tout fut préparé pour le
déjeuner, car il était onze heures et demie. Harbert
alla chercher de l'eau douce au ruisseau qui coulait
près de là, et il la rapporta dans une cruche dont
Nab s'était muni.
Pendant ces préparatifs, Cyrus Smith disposa tout
pour son observation astronomique. Il choisit sur la
grève une place bien nette, que la mer en se retirant
avait nivelée parfaitement. Cette couche de sable
très-fin était dressée comme une glace, sans qu'un
grain dépassât l'autre. Peu importait, d'ailleurs,
que cette couche fût horizontale ou non, et il
n'importait pas davantage que la baguette, haute de
six pieds, qui y fut plantée, se dressât
perpendiculairement. Au contraire, même, l'ingénieur
l'inclina vers le sud, c'est-à-dire du côté opposé
au soleil, car il ne faut pas oublier que les colons
de l'île Lincoln, par cela même que l'île était
située dans l'hémisphère austral, voyaient l'astre

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radieux décrire son arc diurne au-dessus de l'horizon
du nord, et non au-dessus de l'horizon du sud.
Harbert comprit alors comment l'ingénieur allait
procéder pour constater la culmination du soleil,
c'est-à-dire son passage au méridien de l'île, ou, en
d'autres termes, le midi du lieu. C'était au moyen
de l'ombre projetée sur le sable par la baguette,
moyen qui, à défaut d'instrument, lui donnerait une
approximation convenable pour le résultat qu'il voulait
obtenir.
En effet, le moment où cette ombre atteindrait son
minimum de longueur serait le midi précis, et il
suffirait de suivre l'extrémité de cette ombre, afin
de reconnaître l'instant où, après avoir
successivement diminué, elle recommencerait à
s'allonger. En inclinant sa baguette du côté opposé
au soleil, Cyrus Smith rendait l'ombre plus
longue, et, par conséquent, ses modifications seraient
plus faciles à constater. En effet, plus l'aiguille
d'un cadran est grande, plus on peut suivre
aisément le déplacement de sa pointe. L'ombre de la
baguette n'était pas autre chose que l'aiguille d'un
cadran.
Lorsqu'il pensa que le moment était arrivé, Cyrus
Smith s'agenouilla sur le sable, et, au moyen de
petits jalons de bois qu'il fichait dans le sable,
il commença à pointer les décroissances successives
de l'ombre de la baguette. Ses compagnons, penchés
au-dessus de lui, suivaient l'opération avec un
intérêt extrême.
Le reporter tenait son chronomètre à la main, prêt à
relever l'heure qu'il marquerait, quand l'ombre serait
à son plus court. En outre, comme Cyrus Smith
opérait le 16 avril, jour auquel le temps vrai et
le temps moyen se confondent, l'heure donnée par
Gédéon Spilett serait l'heure vraie qu'il serait
alors à Washington, ce qui simplifierait le calcul.
Cependant le soleil s'avançait lentement ; l'ombre
de la baguette diminuait peu à peu, et quand il parut
à Cyrus Smith qu'elle recommençait à grandir :
"Quelle heure ? dit-il.
- Cinq heures et une minute," répondit aussitôt
Gédéon Spilett.
Il n'y avait plus qu'à chiffrer l'opération. Rien
n'était plus facile. Il existait, on le voit, en
chiffres ronds, cinq heures de différence entre le
méridien de Washington et celui de l'île Lincoln,
c'est-à-dire qu'il était midi à l'île Lincoln,
quand il était déjà cinq heures du soir à
Washington. Or, le soleil, dans son mouvement
apparent autour de la terre, parcourt un degré par
quatre minutes, soit quinze degrés par heure. Quinze
degrés multipliés par cinq heures donnaient
soixante-quinze degrés.
Donc, puisque Washington est par 77 degrés 3' 11",
autant dire soixante-dix-sept

p133

degrés comptés du méridien de Greenwich, - que les
Américains prennent pour point de départ des
longitudes, concurremment avec les Anglais, - il
s'ensuivait que l'île était située par
soixante-dix-sept degrés plus soixante-quinze degrés
à l'ouest du méridien de Greenwich, c'est-à-dire
par le vent cinquante-deuxième degré de longitude
ouest.
Cyrus Smith annonça ce résultat à ses
compagnons, et tenant compte des erreurs
d'observation, ainsi qu'il l'avait fait pour la
latitude, il crut pouvoir affirmer que le gisement
de l'île Lincoln était entre le trente-cinquième et
le trente-septième parallèle, et entre le cent
cinquantième et le cent cinquante-cinquième méridien
à l'ouest du méridien de Greenwich.
L'écart possible qu'il attribuait aux erreurs
d'observation était, on le voit, de cinq degrés
dans les deux sens, ce qui, à soixante milles par
degré, pouvait donner une erreur de trois cents milles
en latitude ou en longitude pour le relèvement exact.
Mais cette erreur ne devait pas influer sur le parti
qu'il conviendrait de prendre. Il était bien évident
que l'île Lincoln était à une telle distance de
toute terre ou archipel, qu'on ne pourrait se
hasarder à franchir cette distance sur un simple et
fragile canot.
En effet, son relèvement la plaçait au moins à douze
cents milles de Taïti et des îles de l'archipel des
Pomotou, à plus de dix-huit cents milles de la
Nouvelle-Zélande, à plus de quatre mille cinq cents
milles de la côte américaine !
Et quand Cyrus Smith consultait ses souvenirs, il
ne se rappelait en aucune façon qu'une île quelconque
occupât, dans cette partie du Pacifique, la situation
assignée à l'île Lincoln.
CHAPITRE XV
Le lendemain, 17 avril, la première parole du marin
fut pour Gédéon Spilett.
"Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il, que serons-nous
aujourd'hui ?
- Ce qu'il plaira à Cyrus," répondit le reporter.
Or, de briquetiers et de potiers qu'ils avaient été
jusqu'alors, les compagnons de l'ingénieur allaient
devenir métallurgistes.

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La veille, après le déjeuner, l'exploration avait
été portée jusqu'à la pointe du cap Mandibule,
distante de près de sept milles des Cheminées. Là
finissait la longue série des dunes, et le sol prenait
une apparence volcanique. Ce n'étaient plus de hautes
murailles, comme au plateau de Grande-Vue, mais une
bizarre et capricieuse bordure qui encadrait cet
étroit golfe compris entre les deux caps, formés
des matières minérales vomies par le volcan. Arrivés
à cette pointe, les colons étaient revenus sur leurs
pas, et, à la nuit tombante, ils rentraient aux
Cheminées, mais ils ne s'endormirent pas avant que
la question de savoir s'il fallait songer à quitter
ou non l'île Lincoln eût été définitivement résolue.
C'était une distance considérable que celle de ces
douze cents milles qui séparaient l'île de l'archipel
des Pomotou. Un canot n'eût pas suffi à la
franchir, surtout à l'approche de la mauvaise saison.
Pencroff l'avait formellement déclaré. Or, construire
un simple canot, même en ayant les outils
nécessaires, était un ouvrage difficile, et, les
colons n'ayant pas d'outils, il fallait commencer par
fabriquer marteaux, haches, herminettes, scies,
tarières, rabots, etc, ce qui exigerait un certain
temps. Il fut donc décidé que l'on hivernerait à
l'île Lincoln, et que l'on chercherait une demeure
plus confortable que les Cheminées pour y passer les
mois d'hiver.
Avant toutes choses, il s'agissait d'utiliser le
minerai de fer, dont l'ingénieur avait observé
quelques gisements dans la partie nord-ouest de
l'île, et de changer ce minerai soit en fer, soit en
acier.
Le sol ne renferme généralement pas les métaux à
l'état de pureté. Pour la plupart, on les trouve
combinés avec l'oxygène ou avec le soufre.
Précisément, les deux échantillons rapportés par
Cyrus Smith étaient, l'un du fer magnétique, non
carbonaté, l'autre de la pyrite, autrement dit du
sulfure de fer. C'était donc le premier, l'oxyde de
fer, qu'il fallait réduire par le charbon,
c'est-à-dire débarrasser de l'oxygène, pour l'obtenir
à l'état de pureté. Cette réduction se fait en
soumettant le minerai en présence du charbon à une
haute température, soit par la rapide et facile
"méthode catalane", qui a l'avantage de transformer
directement le minerai en fer dans une seule
opération, soit par la méthode des hauts fourneaux,
qui change d'abord le minerai en fonte, puis la fonte
en fer, en lui enlevant les trois à quatre pour cent
de charbon qui sont combinés avec elle.
Or, de quoi avait besoin Cyrus Smith ? de fer
et non de fonte, et il devait rechercher la plus
rapide méthode de réduction. D'ailleurs, le minerai
qu'il avait recueilli était par lui-même très-pur
et très-riche. C'était ce minerai oxydulé qui, se
rencontrant en masses confuses d'un gris foncé, donne
une poussière

p135

noire, cristallise en octaèdres réguliers, fournit les
aimants naturels, et sert à fabriquer en Europe
ces fers de première qualité, dont la Suède et la
Norwége sont si abondamment pourvues. Non loin de ce
gisement se trouvaient les gisements de charbon de
terre déjà exploités par les colons. De là, grande
facilité pour le traitement du minerai, puisque les
éléments de la fabrication se trouvaient rapprochés.
C'est même ce qui fait la prodigieuse richesse des
exploitations du Royaume-Uni, où la houille sert à
fabriquer le métal extrait du même sol et en même
temps qu'elle.
"Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous
allons travailler le minerai de fer ?
- Oui, mon ami, répondit l'ingénieur, et, pour
cela, - ce qui ne vous déplaira pas, - nous
commencerons par faire sur l'îlot la chasse aux
phoques.
- La chasse aux phoques ! s'écria le marin en se
retournant vers Gédéon Spilett. Il faut donc du
phoque pour fabriquer du fer ?
- Puisque Cyrus le dit !" répondit le reporter.
Mais l'ingénieur avait déjà quitté les Cheminées, et
Pencroff se prépara à la chasse aux phoques, sans
avoir obtenu d'autre explication.
Bientôt Cyrus Smith, Harbert, Gédéon Spilett,
Nab et le marin étaient réunis sur la grève, en un
point où le canal laissait une sorte de passage
guéable à mer basse. La marée était au plus bas du
reflux, et les chasseurs purent traverser le canal
sans se mouiller plus haut que le genou.
Cyrus Smith mettait donc pour la première fois le
pied sur l'îlot, et ses compagnons pour la seconde
fois, puisque c'était là que le ballon les avait
jetés tout d'abord.
à leur débarquement, quelques centaines de pingouins
les regardèrent d'un oeil candide. Les colons, armés
de bâtons, auraient pu facilement les tuer, mais
ils ne songèrent pas à se livrer à ce massacre deux
fois inutile, car il importait de ne point effrayer
les amphibies, qui étaient couchés sur le sable, à
quelques encâblures. Ils respectèrent aussi certains
manchots très-innocents, dont les ailes, réduites à
l'état de moignons, s'aplatissaient en forme de
nageoires, garnies de plumes d'apparence squammeuse.
Les colons s'avancèrent donc prudemment vers la
pointe nord, en marchant sur un sol criblé de petites
fondrières, qui formaient autant de nids d'oiseaux
aquatiques. Vers l'extrémité de l'îlot apparaissaient
de gros points noirs qui nageaient à fleur d'eau.
On eût dit des têtes d'écueils en mouvement.
C'étaient les amphibies qu'il s'agissait de capturer.
Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur
bassin étroit, leur poil ras et serré, leur
conformation

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fusiforme, ces phoques, excellents nageurs, sont
difficiles à saisir dans la mer, tandis que, sur le
sol, leurs pieds courts et palmés ne leur permettent
qu'un mouvement de reptation peu rapide.
Pencroff connaissait les habitudes de ces
amphibies, et il conseilla d'attendre qu'ils fussent
étendus sur le sable, aux rayons de ce soleil qui ne
tarderait pas à les plonger dans un profond sommeil.
On manoeuvrerait alors de manière à leur couper la
retraite et à les frapper aux naseaux.
Les chasseurs se dissimulèrent donc derrière les
roches du littoral, et ils attendirent
silencieusement.
Une heure se passa, avant que les phoques fussent
venus s'ébattre sur le

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sable. On en comptait une demi-douzaine. Pencroff
et Harbert se détachèrent alors, afin de tourner la
pointe de l'îlot, de manière à les prendre à revers
et à leur couper la retraite. Pendant ce temps,
Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Nab, rampant
le long des roches, se glissaient vers le futur
théâtre du combat.
Tout à coup, la haute taille du marin se développa.
Pencroff poussa un cri. L'ingénieur et ses deux
compagnons se jetèrent en toute hâte entre la mer et
les phoques. Deux de ces animaux, vigoureusement
frappés, restèrent morts sur le sable, mais les autres
purent regagner la mer et prendre le large.
"Les phoques demandés, monsieur Cyrus ! dit le
marin en s'avançant vers l'ingénieur.

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- Bien, répondit Cyrus Smith. Nous en ferons des
soufflets de forge !
- Des soufflets de forge ! s'écria Pencroff. Eh
bien ! voilà des phoques qui ont de la chance !"
C'était, en effet, une machine soufflante, nécessaire
pour le traitement du minerai, que l'ingénieur
comptait fabriquer avec la peau de ces amphibies. Ils
étaient de moyenne taille, car leur longueur ne
dépassait pas six pieds, et, par la tête, ils
ressemblaient à des chiens.
Comme il était inutile de se charger d'un poids aussi
considérable que celui de ces deux animaux, Nab et
Pencroff résolurent de les dépouiller sur place,
tandis que Cyrus Smith et le reporter achèveraient
d'explorer l'îlot.
Le marin et le nègre se tirèrent adroitement de leur
opération, et, trois heures après, Cyrus Smith
avait à sa disposition deux peaux de phoque, qu'il
comptait utiliser dans cet état, et sans leur faire
subir aucun tannage.
Les colons durent attendre que la mer eût rebaissé,
et, traversant le canal, ils rentrèrent aux
Cheminées.
Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre
ces peaux sur des cadres de bois destinés à
maintenir leur écartement, et de les coudre au moyen
de fibres, de manière à pouvoir y emmagasiner l'air
sans laisser trop de fuites. Il fallut s'y reprendre
à plusieurs fois. Cyrus Smith n'avait à sa
disposition que les deux lames d'acier provenant du
collier de Top, et, cependant, il fut si adroit,
ses compagnons l'aidèrent avec tant d'intelligence,
que, trois jours après, l'outillage de la petite
colonie s'était augmenté d'une machine soufflante,
destinée à injecter l'air au milieu du minerai
lorsqu'il serait traité par la chaleur, - condition
indispensable pour la réussite de l'opération.
Ce fut le 20 avril, dès le matin, que commença
"la période métallurgique", ainsi que l'appela le
reporter dans ses notes. L'ingénieur était décidé,
on le sait, à opérer sur le gisement même de houille
et de minerai. Or, d'après ses observations, ces
gisements étaient situés au bas des contreforts
nord-est du mont Franklin, c'est-à-dire à une
distance de six milles. Il ne fallait donc pas songer
à revenir chaque jour aux Cheminées, et il fut
convenu que la petite colonie camperait sous une hutte
de branchages, de manière que l'importante opération
fût suivie nuit et jour.
Ce projet arrêté, on partit dès le matin. Nab et
Pencroff traînaient sur une claie la machine
soufflante, et une certaine quantité de provisions
végétales et animales, que, d'ailleurs, on
renouvellerait en route.
Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar,
que l'on traversa obliquement du sud-est au
nord-ouest, et dans leur partie la plus épaisse. Il
fallut se

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frayer une route, qui devait former, par la suite,
l'artère la plus directe entre le plateau de
Grande-Vue et le mont Franklin. Les arbres,
appartenant aux espèces déjà reconnues, étaient
magnifiques. Harbert en signala de nouveaux, entre
autres, des dragonniers, que Pencroff traita de
"poireaux prétentieux", - car, en dépit de leur
taille, ils étaient de cette même famille des
liliacées que l'oignon, la civette, l'échalote ou
l'asperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des
racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et
qui, soumises à une certaine fermentation, donnent
une très-agréable liqueur. On en fit provision.
Ce cheminement à travers le bois fut long. Il dura
la journée entière, mais cela permit d'observer la
faune et la flore. Top, plus spécialement chargé de
la faune, courait à travers les herbes et les
broussailles, faisant lever indistinctement toute
espèce de gibier. Harbert et Gédéon Spilett
tuèrent deux kangourous à coups de flèche, et de
plus un animal qui ressemblait fort à un hérisson et
à un fourmilier : au premier, parce qu'il se roulait
en boule et se hérissait de piquants ; au second,
parce qu'il avait des ongles fouisseurs, un museau
long et grêle que terminait un bec d'oiseau, et une
langue extensible, garnie de petites épines qui lui
servaient à retenir les insectes.
"Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit
naturellement observer Pencroff, à quoi
ressemblera-t-il ?
- à un excellent morceau de boeuf, répondit Harbert.
- Nous ne lui en demanderons pas davantage,"
répondit le marin.
Pendant cette excursion, on aperçut quelques
sangliers sauvages, qui ne cherchèrent point à
attaquer la petite troupe, et il ne semblait pas que
l'on dût rencontrer de fauves redoutables, quand,
dans un épais fourré, le reporter crut voir, à
quelques pas de lui, entre les premières branches
d'un arbre, un animal qu'il prit pour un ours, et
qu'il se mit à dessiner tranquillement.
Très-heureusement pour Gédéon Spilett, l'animal en
question n'appartenait point à cette redoutable
famille des plantigrades. Ce n'était qu'un "koula",
plus connu sous le nom de "paresseux", qui avait la
taille d'un grand chien, le poil hérissé et de
couleur sale, les pattes armées de fortes griffes, ce
qui lui permettait de grimper aux arbres et de se
nourrir de feuilles. Vérification faite de l'identité
dudit animal, qu'on ne dérangea point de ses
occupations, Gédéon Spilett effaça "ours" de la
légende de son croquis, mit "koula" à la place, et la
route fut reprise.
à cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le
signal de halte. Il se trouvait en dehors de la
forêt, à la naissance de ces puissants contreforts qui
étançonnaient

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le mont Franklin vers l'est. à quelques centaines de
pas coulait le Creek-Rouge, et, par conséquent,
l'eau potable n'était pas loin.
Le campement fut aussitôt organisé. En moins d'une
heure, sur la lisière de la forêt, entre les arbres,
une hutte de branchages entremêlés de lianes et
empâtés de terre glaise, offrit une retraite
suffisante. On remit au lendemain les recherches
géologiques. Le souper fut préparé, un bon feu
flamba devant la hutte, la broche tourna, et à huit
heures, tandis que l'un des colons veillait pour
entretenir le foyer, au cas où quelque bête
dangereuse aurait rôdé aux alentours, les autres
dormaient d'un bon sommeil.
Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagné
d'Harbert, alla rechercher ces terrains de formation
ancienne sur lesquels il avait déjà trouvé un
échantillon de minerai. Il rencontra le gisement à
fleur de terre, presque aux sources même du creek,
au pied de la base latérale de l'un de ces
contreforts du nord-est. Ce minerai, très-riche en
fer, enfermé dans sa gangue fusible, convenait
parfaitement au mode de réduction que l'ingénieur
comptait employer, c'est-à-dire la méthode catalane,
mais simplifiée, ainsi qu'on l'emploie en Corse.
En effet, la méthode catalane proprement dite exige
la construction de fours et de creusets, dans
lesquels le minerai et le charbon, placés par
couches alternatives, se transforment et se
réduisent. Mais Cyrus Smith prétendait économiser
ces constructions, et voulait former tout simplement,
avec le minerai et le charbon, une masse cubique
au centre de laquelle il dirigerait le vent de son
soufflet. C'était le procédé employé, sans doute, par
Tubal-Caïn et les premiers métallurgistes du monde
habité. Or, ce qui avait réussi avec les petits-fils
d'Adam, ce qui donnait encore de bons résultats
dans les contrées riches en minerai et en
combustible, ne pouvait que réussir dans les
circonstances où se trouvaient les colons de l'île
Lincoln.
Ainsi que le minerai, la houille fut récoltée, sans
peine et non loin, à la surface du sol. On cassa
préalablement le minerai en petits morceaux, et on le
débarrassa à la main des impuretés qui souillaient
sa surface. Puis, charbon et minerai furent
disposés en tas et par couches successives, - ainsi
que fait le charbonnier du bois qu'il veut
carboniser. De cette façon, sous l'influence de l'air
projeté par la machine soufflante, le charbon devait
se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de
carbone, chargé de réduire l'oxyde de fer,
c'est-à-dire d'en dégager l'oxygène.
Ainsi l'ingénieur procéda-t-il. Le soufflet de peaux
de phoque, muni à son extrémité d'un tuyau en terre
réfractaire, qui avait été préalablement fabriqué

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au four à poteries, fut établi près du tas de
minerai. Mû par un mécanisme dont les organes
consistaient en châssis, cordes de fibres et
contre-poids, il lança dans la masse une provision
d'air qui, tout en élevant la température, concourut
aussi à la transformation chimique qui devait donner
du fer pur.
L'opération fut difficile. Il fallut toute la
patience, toute l'ingéniosité des colons pour la
mener à bien ; mais enfin elle réussit, et le résultat
définitif fut une loupe de fer, réduite à l'état
d'éponge, qu'il fallut cingler et corroyer,
c'est-à-dire forger, pour en chasser la gangue
liquéfiée. Il était évident que le premier marteau
manquait à ces forgerons improvisés ; mais, en fin de
compte, ils se trouvaient dans les mêmes conditions
où avait été le premier métallurgiste, et ils firent
ce que dut faire celui-ci.
La première loupe, emmanchée d'un bâton, servit de
marteau pour forger la seconde sur une enclume de
granit, et on arriva à obtenir un métal grossier,
mais utilisable.
Enfin, après bien des efforts, bien des fatigues, le
25 avril, plusieurs barres de fer étaient forgées,
et se transformaient en outils, pinces, tenailles,
pics, pioches, etc., que Pencroff et Nab
déclaraient être de vrais bijoux.
Mais ce métal, ce n'était pas à l'état de fer pur
qu'il pouvait rendre de grands services, c'était
surtout à l'état d'acier. Or, l'acier est une
combinaison de fer et de charbon que l'on tire, soit
de la fonte, en enlevant à celle-ci l'excès de
charbon, soit du fer, en ajoutant à celui-ci le
charbon qui lui manque. Le premier, obtenu par la
décarburation de la fonte, donne l'acier naturel ou
puddlé ; le second, produit par la carburation du
fer, donne l'acier de cémentation.
C'était donc ce dernier que Cyrus Smith devait
chercher à fabriquer de préférence, puisqu'il
possédait le fer à l'état pur. Il y réussit en
chauffant le métal avec du charbon en poudre dans un
creuset fait en terre réfractaire.
Puis, cet acier, qui est malléable à chaud et à
froid, il le travailla au marteau. Nab et Pencroff,
habilement dirigés, firent des fers de hache,
lesquels, chauffés au rouge, et plongés brusquement
dans l'eau froide, acquirent une trempe excellente.
D'autres instruments, façonnés grossièrement, il va
sans dire, furent ainsi fabriqués, lames de rabot,
haches, hachettes, bandes d'acier qui devaient être
transformées en scies, ciseaux de charpentier, puis,
des fers de pioche, de pelle, de pic, des marteaux,
des clous, etc.
Enfin, le 5 mai, la première période métallurgique
était achevée, les forgerons rentraient aux
Cheminées, et de nouveaux travaux allaient les
autoriser bientôt à prendre une qualification
nouvelle.

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CHAPITRE XVI
On était au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre
des contrées de l'hémisphère boréal. Le ciel
s'embrumait depuis quelques jours, et il importait
de prendre certaines dispositions en vue d'un
hivernage. Toutefois, la température ne s'était pas
encore abaissée sensiblement, et un thermomètre
centigrade, transporté à l'île Lincoln, eût encore
marqué une moyenne de dix à douze degrés au-dessus
de zéro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque
l'île Lincoln, située très-vraisemblablement entre
le trente-cinquième et le quarantième parallèle,
devait se trouver soumise, dans l'hémisphère sud,
aux mêmes conditions climatériques que la Sicile
ou la Grèce dans l'hémisphère nord. Mais, de même
que la Grèce ou la Sicile éprouvent des froids
violents, qui produisent neige et glace, de même
l'île Lincoln subirait sans doute, dans la période
la plus accentuée de l'hiver, certains abaissements
de température contre lesquels il convenait de se
prémunir.
En tout cas, si le froid ne menaçait pas encore, la
saison des pluies était prochaine, et sur cette île
isolée, exposée à toutes les intempéries du large, en
plein océan Pacifique, les mauvais temps devaient
être fréquents, et probablement terribles.
La question d'une habitation plus confortable que les
Cheminées dut donc être sérieusement méditée et
promptement résolue.
Pencroff, naturellement, avait quelque prédilection
pour cette retraite qu'il avait découverte ; mais il
comprit bien qu'il fallait en chercher une autre.
Déjà les Cheminées avaient été visitées par la mer,
dans des circonstances dont on se souvient, et on ne
pouvait s'exposer de nouveau à pareil accident.
"D'ailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-là,
causait de ces choses avec ses compagnons, nous avons
quelques précautions à prendre.
- Pourquoi ? L'île n'est point habitée, dit le
reporter.
- Cela est probable, répondit l'ingénieur, bien que
nous ne l'ayons pas explorée encore dans son
entier ; mais si aucun être humain ne s'y trouve, je

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crains que les animaux dangereux n'y abondent. Il
convient donc de se mettre à l'abri d'une agression
possible, et de ne pas obliger l'un de nous à
veiller chaque nuit pour entretenir un foyer
allumé. Et puis, mes amis, il faut tout prévoir.
Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent
fréquentée par les pirates malais...
- Quoi, dit Harbert, à une telle distance de toute
terre ?
- Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur. Ces pirates
sont de hardis marins aussi bien que des
malfaiteurs redoutables, et nous devons prendre nos
mesures en conséquence.
- Eh bien, répondit Pencroff, nous nous fortifierons
contre les sauvages à deux et à quatre pattes. Mais,
monsieur Cyrus, ne serait-il pas à propos
d'explorer l'île dans toutes ses parties avant de
rien entreprendre ?
- Cela vaudrait mieux, ajouta Gédéon Spilett. Qui
sait si nous ne trouverons pas sur la côte opposée
une de ces cavernes que nous avons inutilement
cherchées sur celle-ci ?
- Cela est vrai, répondit l'ingénieur, mais vous
oubliez, mes amis, qu'il convient de nous établir
dans le voisinage d'un cours d'eau, et que, du sommet
du mont Franklin, nous n'avons aperçu vers l'ouest
ni ruisseau ni rivière. Ici, au contraire, nous
sommes placés entre la Mercy et le lac Grant,
avantage considérable qu'il ne faut pas négliger. Et,
de plus, cette côte, orientée à l'est, n'est pas
exposée comme l'autre aux vents alizés, qui soufflent
du nord-ouest dans cet hémisphère.
- Alors, monsieur Cyrus, répondit le marin,
construisons une maison sur les bords du lac. Ni les
briques, ni les outils ne nous manquent maintenant.
Après avoir été briquetiers, potiers, fondeurs,
forgerons, nous saurons bien être maçons, que diable !
- Oui, mon ami, mais avant de prendre une décision,
il faut chercher. Une demeure dont la nature aurait
fait tous les frais nous épargnerait bien du travail,
et elle nous offrirait sans doute une retraite plus
sûre encore, car elle serait aussi bien défendue
contre les ennemis du dedans que contre ceux du
dehors.
- En effet, Cyrus, répondit le reporter, mais nous
avons déjà examiné tout ce massif granitique de la
côte, et pas un trou, pas même une fente !
- Non, pas une ! ajouta Pencroff. Ah ! si nous
avions pu creuser une demeure dans ce mur, à une
certaine hauteur, de manière à la mettre hors
d'atteinte, voilà qui eût été convenable ! Je vois
cela d'ici, sur la façade qui regarde la mer, cinq
ou six chambres...
- Avec des fenêtres pour les éclairer ! dit Harbert
en riant.

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- Et un escalier pour y monter ! ajouta Nab.
- Vous riez, s'écria le marin, et pourquoi donc ?
Qu'y a-t-il d'impossible à ce que je propose ?
Est-ce que nous n'avons pas des pics et des pioches ?
Est-ce que M Cyrus ne saura pas fabriquer de la
poudre pour faire sauter la mine ? N'est-il pas
vrai, monsieur Cyrus, que vous ferez de la poudre
le jour où il nous en faudra ?"
Cyrus Smith avait écouté l'enthousiaste Pencroff,
développant ses projets un peu fantaisistes.
Attaquer cette masse de granit, même à coups de
mine, c'était un travail herculéen, et il était
vraiment fâcheux que la nature n'eût pas fait le
plus dur de la besogne. Mais l'ingénieur ne répondit
au marin qu'en proposant

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d'examiner plus attentivement la muraille, depuis
l'embouchure de la rivière jusqu'à l'angle qui la
terminait au nord.
On sortit donc, et l'exploration fut faite, sur une
étendue de deux milles environ, avec un soin
extrême. Mais, en aucun endroit, la paroi, unie et
droite, ne laissa voir une cavité quelconque. Les
nids des pigeons de roche qui voletaient à sa cime
n'étaient, en réalité, que des trous forés à la
crête même et sur la lisière irrégulièrement
découpée du granit.
C'était une circonstance fâcheuse, et, quant à
attaquer ce massif, soit avec le pic, soit avec la
poudre, pour y pratiquer une excavation suffisante,
il n'y fallait point songer. Le hasard avait fait que,
sur toute cette partie du littoral, Pencroff

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avait découvert le seul abri provisoirement
habitable, c'est-à-dire ces Cheminées qu'il
s'agissait pourtant d'abandonner.
L'exploration achevée, les colons se trouvaient
alors à l'angle nord de la muraille, où elle se
terminait par ces pentes allongées qui venaient
mourir sur la grève. Depuis cet endroit jusqu'à son
extrême limite à l'ouest, elle ne formait plus
qu'une sorte de talus, épaisse agglomération de
pierres, de terres et de sable, reliés par des
plantes, des arbrisseaux et des herbes, incliné sous
un angle de quarante-cinq degrés seulement. çà et
là, le granit perçait encore, et sortait par pointes
aiguës de cette sorte de falaise. Des bouquets
d'arbres s'étageaient sur ses pentes, et une herbe
assez épaisse la tapissait. Mais l'effort végétatif
n'allait pas plus loin, et une longue plaine de
sables, qui commençait au pied du talus, s'étendait
jusqu'au littoral.
Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait
être de ce côté que le trop-plein du lac s'épanchait
sous forme de cascade. En effet, il fallait
nécessairement que l'excès d'eau fourni par le
Creek-Rouge se perdît en un point quelconque. Or,
ce point, l'ingénieur ne l'avait encore trouvé sur
aucune portion des rives déjà explorées,
c'est-à-dire depuis l'embouchure du ruisseau, à
l'ouest, jusqu'au plateau de Grande-Vue.
L'ingénieur proposa donc à ses compagnons de gravir
le talus qu'ils observaient alors, et de revenir
aux Cheminées par les hauteurs, en explorant les
rives septentrionales et orientales du lac.
La proposition fut acceptée, et, en quelques
minutes, Harbert et Nab étaient arrivés au plateau
supérieur. Cyrus Smith, Gédéon Spilett et
Pencroff les suivirent d'un pas plus posé.
à deux cents pieds, à travers le feuillage, la belle
nappe d'eau resplendissait sous les rayons solaires.
Le paysage était charmant en cet endroit. Les
arbres, aux tons jaunis, se groupaient
merveilleusement pour le régal des yeux. Quelques
vieux troncs énormes, abattus par l'âge, tranchaient,
par leur écorce noirâtre, sur le tapis verdoyant qui
recouvrait le sol. Là caquetait tout un monde de
kakatoès bruyants, véritables prismes mobiles, qui
sautaient d'une branche à l'autre. On eût dit que
la lumière n'arrivait plus que décomposée à travers
cette singulière ramure.
Les colons, au lieu de gagner directement la rive
nord du lac, contournèrent la lisière du plateau,
de manière à rejoindre l'embouchure du creek sur
sa rive gauche. C'était un détour d'un mille et
demi au plus. La promenade était facile, car les
arbres, largement espacés, laissaient entre eux un
libre passage. On sentait bien que, sur cette limite,
s'arrêtait la zone fertile, et la

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végétation s'y montrait moins vigoureuse que dans
toute la partie comprise entre les cours du creek
et de la Mercy.
Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas
sans une certaine circonspection sur ce sol nouveau
pour eux. Arcs, flèches, bâtons emmanchés d'un
fer aigu, c'étaient là leurs seules armes.
Cependant, aucun fauve ne se montra, et il était
probable que ces animaux fréquentaient plutôt les
épaisses forêts du sud ; mais les colons eurent la
désagréable surprise d'apercevoir Top s'arrêter
devant un serpent de grande taille, qui mesurait
quatorze à quinze pieds de longueur. Nab
l'assomma d'un coup de bâton. Cyrus Smith examina
ce reptile, et déclara qu'il n'était pas venimeux,
car il appartenait à l'espèce des
serpents-diamants dont les indigènes se nourrissent
dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il était
possible qu'il en existât d'autres dont la morsure
est mortelle, tels que ces vipères-sourdes, à queue
fourchue, qui se redressent sous le pied, ou ces
serpents ailés, munis de deux oreillettes qui leur
permettent de s'élancer avec une rapidité extrême.
Top, le premier moment de surprise passé, donnait la
chasse aux reptiles avec un acharnement qui faisait
craindre pour lui. Aussi son maître le rappelait-il
constamment.
L'embouchure du Creek-Rouge, à l'endroit où il se
jetait dans le lac, fut bientôt atteinte. Les
explorateurs reconnurent sur la rive opposée le point
qu'ils avaient déjà visité en descendant du mont
Franklin. Cyrus Smith constata que le débit d'eau
du creek était assez considérable ; il était donc
nécessaire qu'en un endroit quelconque, la nature eût
offert un déversoir au trop-plein du lac. C'était ce
déversoir qu'il s'agissait de découvrir, car, sans
doute, il formait une chute dont il serait possible
d'utiliser la puissance mécanique.
Les colons, marchant à volonté, mais sans trop
s'écarter les uns des autres, commencèrent donc à
contourner la rive du lac, qui était très-accore.
Les eaux semblaient extrêmement poissonneuses, et
Pencroff se promit bien de fabriquer quelques
engins de pêche afin de les exploiter.
Il fallut d'abord doubler la pointe aiguë du
nord-est. On eût pu supposer que la décharge des
eaux s'opérait en cet endroit, car l'extrémité du lac
venait presque affleurer la lisière du plateau. Mais
il n'en était rien, et les colons continuèrent
d'explorer la rive, qui, après une légère courbure,
redescendait parallèlement au littoral.
De ce côté, la berge était moins boisée, mais
quelques bouquets d'arbres, semés çà et là,
ajoutaient au pittoresque du paysage. Le lac Grant
apparaissait alors dans toute son étendue, et aucun
souffle ne ridait la surface de ses eaux. Top, en
battant les broussailles, fit lever des bandes
d'oiseaux divers, que

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Gédéon Spilett et Harbert saluèrent de leurs
flèches. Un de ces volatiles fut même adroitement
atteint par le jeune garçon, et tomba au milieu
d'herbes marécageuses. Top se précipita vers lui,
et rapporta un bel oiseau nageur, couleur d'ardoise,
à bec court, à plaque frontale très-développée, aux
doigts élargis par une bordure festonnée, aux ailes
bordées d'un liséré blanc. C'était un "foulque", de la
taille d'une grosse perdrix, appartenant à ce groupe
des macrodactyles qui forme la transition entre
l'ordre des échassiers et celui des palmipèdes. Triste
gibier, en somme, et d'un goût qui devait laisser à
désirer. Mais Top se montrerait sans doute moins
difficile que ses maîtres, et il fut convenu que le
foulque servirait à son souper.
Les colons suivaient alors la rive orientale du lac,
et ils ne devaient pas tarder à atteindre la portion
déjà reconnue. L'ingénieur était fort surpris, car il
ne voyait aucun indice d'écoulement du trop-plein
des eaux. Le reporter et le marin causaient avec lui,
et il ne leur dissimulait point son étonnement.
En ce moment, Top, qui avait été fort calme
jusqu'alors, donna des signes d'agitation.
L'intelligent animal allait et venait sur la berge,
s'arrêtait soudain, et regardait les eaux, une patte
levée, comme s'il eût été en arrêt sur quelque gibier
invisible ; puis, il aboyait avec fureur, en quêtant,
pour ainsi dire, et se taisait subitement.
Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons n'avaient
d'abord fait attention à ce manège de Top ; mais les
aboiements du chien devinrent bientôt si fréquents,
que l'ingénieur s'en préoccupa.
"Qu'est-ce qu'il y a, Top ?" demanda-t-il.
Le chien fit plusieurs bonds vers son maître, en
laissant voir une inquiétude véritable, et il
s'élança de nouveau vers la berge. Puis, tout à coup,
il se précipita dans le lac.
"Ici, Top ! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas
laisser son chien s'aventurer sur ces eaux suspectes.
- Qu'est-ce qui se passe donc là-dessous ?
demanda Pencroff en examinant la surface du lac.
- Top aura senti quelque amphibie, répondit
Harbert.
- Un alligator, sans doute ? dit le reporter.
- Je ne le pense pas, répondit Cyrus Smith. Les
alligators ne se rencontrent que dans les régions
moins élevées en latitude."
Cependant, Top était revenu à l'appel de son
maître, et avait regagné la berge ; mais il ne
pouvait rester en repos ; il sautait au milieu des
grandes herbes, et, son instinct le guidant, il
semblait suivre quelque être invisible qui

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se serait glissé sous les eaux du lac, en en rasant
les bords. Cependant, les eaux étaient calmes, et
pas une ride n'en troublait la surface. Plusieurs
fois, les colons s'arrêtèrent sur la berge, et ils
observèrent avec attention. Rien n'apparut. Il y avait
là quelque mystère.
L'ingénieur était fort intrigué.
"Poursuivons jusqu'au bout cette exploration," dit-il.
Une demi-heure après, ils étaient tous arrivés à
l'angle sud-est du lac et se retrouvaient sur le
plateau même de Grande-Vue. à ce point, l'examen
des rives du lac devait être considéré comme
terminé, et, cependant, l'ingénieur n'avait pu
découvrir par où et comment s'opérait la décharge des
eaux.
"Pourtant, ce déversoir existe, répétait-il, et
puisqu'il n'est pas extérieur, il faut qu'il soit
creusé à l'intérieur du massif granitique de la
côte !
- Mais quelle importance attachez-vous à savoir cela,
mon cher Cyrus ? demanda Gédéon Spilett.
- Une assez grande, répondit l'ingénieur, car si
l'épanchement se fait à travers le massif, il est
possible qu'il s'y trouve quelque cavité, qu'il eût
été facile de rendre habitable après avoir détourné
les eaux.
- Mais n'est-il pas possible, monsieur Cyrus, que
les eaux s'écoulent par le fond même du lac, dit
Harbert, et qu'elles aillent à la mer par un
conduit souterrain ?
- Cela peut être, en effet, répondit l'ingénieur,
et, si cela est, nous serons obligés de bâtir notre
maison nous-mêmes, puisque la nature n'a pas fait les
premiers frais de construction."
Les colons se disposaient donc à traverser le
plateau pour regagner les Cheminées, car il était
cinq heures du soir, quand Top donna de nouveaux
signes d'agitation. Il aboyait avec rage, et, avant
que son maître eût pu le retenir, il se précipita
une seconde fois dans le lac.
Tous coururent vers la berge. Le chien en était
déjà à plus de vingt pieds, et Cyrus Smith le
rappelait vivement, quand une tête énorme émergea
de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas être
profondes en cet endroit.
Harbert reconnut aussitôt l'espèce d'amphibie auquel
appartenait cette tête conique à gros yeux, que
décoraient des moustaches à longs poils soyeux.
"Un lamantin !" s'écria-t-il.
Ce n'était pas un lamantin, mais un spécimen de cette
espèce, comprise dans l'ordre des cétacés, qui porte
le nom de "dugong", car ses narines étaient ouvertes
à la partie supérieure de son museau.
L'énorme animal s'était précipité sur le chien, qui
voulut vainement l'éviter

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en revenant vers la berge. Son maître ne pouvait rien
pour le sauver, et avant même qu'il fût venu à la
pensée de Gédéon Spilett ou d'Harbert d'armer leurs
arcs, Top, saisi par le dugong, disparaissait sous
les eaux.
Nab, son épieu ferré à la main, voulut se jeter au
secours du chien, décidé à s'attaquer au formidable
animal jusque dans son élément.
"Non, Nab," dit l'ingénieur, en retenant son
courageux serviteur.
Cependant, une lutte se passait sous les eaux,
lutte inexplicable, car, dans ces conditions, Top
ne pouvait évidemment pas résister, lutte qui devait
être terrible, on le voyait aux bouillonnements de la
surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer
que par la mort du chien ! Mais soudain, au milieu d'un
cercle d'écume, on vit reparaître Top. Lancé en
l'air par quelque force inconnue, il s'éleva à
dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au
milieu des eaux profondément troublées, et eût
bientôt regagné la berge sans blessures graves,
miraculeusement sauvé.
Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans
comprendre. Circonstance non moins inexplicable
encore ! On eût dit que la lutte continuait encore
sous les eaux. Sans doute le dugong, attaqué par
quelque puissant animal, après avoir lâché le chien,
se battait pour son propre compte.
Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se
rougirent de sang, et le corps du dugong, émergeant
d'une nappe écarlate qui se propagea largement, vint
bientôt s'échouer sur une petite grève à l'angle sud
du lac.
Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong
était mort. C'était un énorme animal, long de
quinze à seize pieds, qui devait peser de trois à
quatre mille livres. à son cou s'ouvrait une
blessure qui semblait avoir été faite avec une
lame tranchante.
Quel était donc l'amphibie qui avait pu, par ce coup
terrible, détruire le formidable dugong ? Personne
n'eût pu le dire, et, assez préoccupés de cet
incident, Cyrus Smith et ses compagnons rentrèrent
aux Cheminées.

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CHAPITRE XVII
Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gédéon
Spilett, laissant Nab préparer le déjeuner,
gravirent le plateau de Grande-Vue, tandis que
Harbert et Pencroff remontaient la rivière, afin
de renouveler la provision de bois.
L'ingénieur et le reporter arrivèrent bientôt à cette
petite grève, située à la pointe sud du lac, et sur
laquelle l'amphibie était resté échoué. Déjà des
bandes d'oiseaux s'étaient abattus sur cette masse
charnue, et il fallut les chasser à coups de pierres,
car Cyrus Smith désirait conserver la graisse du
dugong et l'utiliser pour les besoins de la colonie.
Quant à la chair de l'animal, elle ne pouvait
manquer de fournir une nourriture excellente, puisque,
dans certaines régions de la Malaisie, elle est
spécialement réservée à la table des princes
indigènes. Mais cela, c'était l'affaire de Nab.
En ce moment, Cyrus Smith avait en tête d'autres
pensées. L'incident de la veille ne s'était point
effacé de son esprit et ne laissait pas de le
préoccuper. Il aurait voulu percer le mystère de ce
combat sous-marin, et savoir quel congénère des
mastodontes ou autres monstres marins avait fait au
dugong une si étrange blessure.
Il était donc là, sur le bord du lac, regardant,
observant, mais rien n'apparaissait sous les eaux
tranquilles, qui étincelaient aux premiers rayons du
soleil.
Sur cette petite grève qui supportait le corps du
dugong, les eaux étaient peu profondes ; mais, à
partir de ce point, le fond du lac s'abaissait peu à
peu, et il était probable qu'au centre, la
profondeur devait être considérable. Le lac pouvait
être considéré comme une large vasque, qui avait
été remplie par les eaux du Creek-Rouge.
"Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble
que ces eaux n'offrent rien de suspect ?
- Non, mon cher Spilett, répondit l'ingénieur, et je
ne sais vraiment comment expliquer l'incident d'hier !
- J'avoue, reprit Gédéon Spilett, que la blessure
faite à cet amphibie est au moins étrange, et je ne
saurais expliquer davantage comment il a pu se faire
que Top ait été si vigoureusement rejeté hors des
eaux ? On croirait vraiment

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que c'est un bras puissant qui l'a lancé ainsi, et
que ce même bras, armé d'un poignard, a ensuite donné
la mort au dugong !
- Oui, répondit l'ingénieur, qui était devenu
pensif. Il y a là quelque chose que je ne puis
comprendre. Mais comprenez-vous davantage, mon cher
Spilett, de quelle manière j'ai été sauvé moi-même,
comment j'ai pu être arraché des flots et transporté
dans les dunes ? Non, n'est-il pas vrai ? Aussi je
pressens là quelque mystère que nous découvrirons
sans doute un jour. Observons donc, mais n'insistons
pas devant nos compagnons sur ces singuliers
incidents. Gardons nos remarques pour nous et
continuons notre besogne."
On le sait, l'ingénieur n'avait encore pu découvrir
par où s'échappait le trop-plein

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du lac, mais comme il n'avait vu nul indice qu'il
débordât jamais, il fallait nécessairement qu'un
déversoir existât quelque part. Or, précisément,
Cyrus Smith fut assez surpris de distinguer un
courant assez prononcé qui se faisait sentir en cet
endroit. Il jeta quelques petits morceaux de bois,
et vit qu'ils se dirigeaient vers l'angle sud. Il
suivit ce courant, en marchant sur la berge, et
il arriva à la pointe méridionale du lac.
Là se produisait une sorte de dépression des eaux,
comme si elles se fussent brusquement perdues dans
quelque fissure du sol.
Cyrus Smith écouta, en mettant son oreille au
niveau du lac, et il entendit très-distinctement le
bruit d'une chute souterraine.

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"C'est là, dit-il en se relevant, là que s'opère la
décharge des eaux, là, sans doute, que par un conduit
creusé dans le massif de granit elles s'en vont
rejoindre la mer, à travers quelques cavités que
nous saurions utiliser à notre profit ! Eh bien ! je
le saurai !"
L'ingénieur coupa une longue branche, il la dépouilla
de ses feuilles, et, en la plongeant à l'angle des
deux rives, il reconnut qu'il existait un large trou
ouvert à un pied seulement au-dessous de la surface
des eaux. Ce trou, c'était l'orifice du déversoir
vainement cherché jusqu'alors, et la force du courant
y était telle, que la branche fut arrachée des mains
de l'ingénieur et disparut.
"Il n'y a plus à douter maintenant, répéta Cyrus
Smith. Là est l'orifice du déversoir, et cet
orifice, je le mettrai à découvert.
- Comment ? demanda Gédéon Spilett.
- En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du
lac.
- Et comment abaisser leur niveau ?
- En leur ouvrant une autre issue plus vaste que
celle-ci.
- En quel endroit, Cyrus ?
- Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus
près de la côte.
- Mais c'est une rive de granit ! fit observer le
reporter.
- Eh bien, répondit Cyrus Smith, je le ferai
sauter, ce granit, et les eaux, en s'échappant,
baisseront de manière à découvrir cet orifice...
- Et formeront une chute en tombant sur la grève,
ajouta le reporter.
- Une chute que nous utiliserons ! répondit Cyrus.
Venez, venez !"
L'ingénieur entraîna son compagnon, dont la
confiance en Cyrus Smith était telle qu'il ne
doutait pas que l'entreprise ne réussît. Et pourtant,
cette rive de granit, comment l'ouvrir, comment, sans
poudre et avec des instruments imparfaits, désagréger
ces roches ? N'était-ce pas un travail au-dessus de
ses forces, auquel l'ingénieur allait s'acharner ?
Quand Cyrus Smith et le reporter rentrèrent aux
Cheminées, ils y trouvèrent Harbert et Pencroff
occupés à décharger leur train de bois.
"Les bûcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit
le marin en riant, et quand vous aurez besoin de
maçons...
- De maçons, non, mais de chimistes, répondit
l'ingénieur.
- Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter
l'île...
- Sauter l'île ! s'écria Pencroff.
- En partie, du moins ! répliqua Gédéon Spilett.
- écoutez-moi, mes amis," dit l'ingénieur.
Et il leur fit connaître le résultat de ses
observations. Suivant lui, une cavité

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plus ou moins considérable devait exister dans la
masse de granit qui supportait le plateau de
Grande-Vue, et il prétendait pénétrer jusqu'à elle.
Pour ce faire, il fallait tout d'abord dégager
l'ouverture par laquelle se précipitaient les eaux,
et, par conséquent, abaisser leur niveau en leur
procurant une plus large issue. De là, nécessité de
fabriquer une substance explosive qui pût pratiquer
une forte saignée en un autre point de la rive. C'est
ce qu'allait tenter Cyrus Smith au moyen des
minéraux que la nature mettait à sa disposition.
Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus
particulièrement Pencroff, accueillirent ce projet.
Employer les grands moyens, éventrer ce granit,
créer une cascade, cela allait au marin ! Et il
serait aussi bien chimiste que maçon ou bottier,
puisque l'ingénieur avait besoin de chimistes. Il
serait tout ce qu'on voudrait, "même professeur de
danse et de maintien," dit-il à Nab, si cela était
jamais nécessaire.
Nab et Pencroff furent tout d'abord chargés
d'extraire la graisse du dugong, et d'en conserver la
chair, qui était destinée à l'alimentation. Ils
partirent aussitôt, sans même demander plus
d'explication. La confiance qu'ils avaient en
l'ingénieur était absolue.
Quelques instants après eux, Cyrus Smith, Harbert
et Gédéon Spilett, traînant la claie et remontant
la rivière, se dirigeaient vers le gisement de
houille où abondaient ces pyrites schisteuses qui se
rencontrent, en effet, dans les terrains de
transition les plus récents, et dont Cyrus Smith
avait déjà rapporté un échantillon.
Toute la journée fut employée à charrier une certaine
quantité de ces pyrites aux Cheminées. Le soir, il
y en avait plusieurs tonnes.
Le lendemain, 8 mai, l'ingénieur commença ses
manipulations. Ces pyrites schisteuses étant
composées principalement de charbon, de silice,
d'alumine et de sulfure de fer, - celui-ci en
excès, - il s'agissait d'isoler le sulfure de fer et
de le transformer en sulfate le plus rapidement
possible. Le sulfate obtenu, on en extrairait l'acide
sulfurique.
C'était en effet le but à atteindre. L'acide
sulfurique est un des agents les plus employés, et
l'importance industrielle d'une nation peut se
mesurer à la consommation qui en est faite. Cet acide
serait plus tard d'une utilité extrême aux
colons pour la fabrication des bougies, le tannage
des peaux, etc, mais en ce moment, l'ingénieur le
réservait à un autre emploi.
Cyrus Smith choisit, derrière les Cheminées, un
emplacement dont le sol fût soigneusement égalisé.
Sur ce sol, il plaça un tas de branchages et de bois
haché, sur lequel furent placés des morceaux de
schistes pyriteux, arcboutés les uns

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contre les autres ; puis, le tout fut recouvert
d'une mince couche de pyrites, préalablement
réduites à la grosseur d'une noix.
Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur
se communiqua aux schistes, lesquels s'enflammèrent,
puisqu'ils contenaient du charbon et du soufre.
Alors, de nouvelles couches de pyrites concassées
furent disposées de manière à former un énorme tas,
qui fut extérieurement tapissé de terre et d'herbes,
après qu'on y eut ménagé quelques évents, comme s'il
se fût agi de carboniser une meule de bois pour faire
du charbon.
Puis, on laissa la transformation s'accomplir, et
il ne fallait pas moins de dix à douze jours pour que
le sulfure de fer fût changé en sulfate de fer et
l'alumine en sulfate d'alumine, deux substances
également solubles, les autres, silice, charbon
brûlé et cendres, ne l'étant pas.
Pendant que s'accomplissait ce travail chimique,
Cyrus Smith fit procéder à d'autres opérations. On
y mettait plus que du zèle. C'était de
l'acharnement.
Nab et Pencroff avaient enlevé la graisse du
dugong, qui avait été recueillie dans de grandes
jarres de terre. Cette graisse, il s'agissait d'en
isoler un de ses éléments, la glycérine, en la
saponifiant. Or, pour obtenir ce résultat, il
suffisait de la traiter par la soude ou la chaux. En
effet, l'une ou l'autre de ces substances, après
avoir attaqué la graisse, formerait un savon en
isolant la glycérine, et c'était cette glycérine
que l'ingénieur voulait précisément obtenir. La
chaux ne lui manquait pas, on le sait ; seulement le
traitement par la chaux ne devait donner que des
savons calcaires, insolubles et par conséquent
inutiles, tandis que le traitement par la soude
fournirait, au contraire, un savon soluble, qui
trouverait son emploi dans les nettoyages domestiques.
Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutôt
chercher à obtenir de la soude. était-ce difficile ?
Non, car les plantes marines abondaient sur le
rivage, salicornes, ficoïdes, et toutes ces
fucacées qui forment les varechs et les goëmons. On
recueillit donc une grande quantité de ces plantes,
on les fit d'abord sécher, puis ensuite brûler dans
des fosses en plein air. La combustion de ces plantes
fut entretenue pendant plusieurs jours, de manière
que la chaleur s'élevât au point d'en fondre les
cendres, et le résultat de l'incinération fut une
masse compacte, grisâtre, qui est depuis longtemps
connue sous le nom de "soude naturelle".
Ce résultat obtenu, l'ingénieur traita la graisse par
la soude, ce qui donna, d'une part, un savon soluble,
et, de l'autre, cette substance neutre, la
glycérine.
Mais ce n'était pas tout. Il fallait encore à Cyrus
Smith, en vue de sa préparation future, une autre
substance, l'azotate de potasse, qui est plus connu
sous le nom de sel de nitre ou de salpêtre.

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Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en
traitant le carbonate de potasse, qui s'extrait
facilement des cendres des végétaux, par de l'acide
azotique. Mais l'acide azotique lui manquait, et
c'était précisément cet acide qu'il voulait obtenir,
en fin de compte. Il y avait donc là un cercle
vicieux, dont il ne fût jamais sorti.
Très-heureusement, cette fois, la nature allait lui
fournir le salpêtre, sans qu'il eût d'autre peine que
de le ramasser. Harbert en découvrit un gisement
dans le nord de l'île, au pied du mont Franklin, et
il n'y eut plus qu'à purifier ce sel.
Ces divers travaux durèrent une huitaine de jours. Ils
étaient donc achevés, avant que la transformation du
sulfure en sulfate de fer eût été accomplie. Pendant
les jours qui suivirent, les colons eurent le temps
de fabriquer de la poterie réfractaire en argile
plastique et de construire un fourneau de briques
d'une disposition particulière qui devait servir à la
distillation du sulfate de fer, lorsque celui-ci
serait obtenu. Tout cela fut achevé vers le 18 mai,
à peu près au moment où la transformation chimique
se terminait. Gédéon Spilett, Harbert, Nab et
Pencroff, habilement guidés par l'ingénieur, étaient
devenus les plus adroits ouvriers du monde. La
nécessité est, d'ailleurs, de tous les maîtres, celui
qu'on écoute le plus et qui enseigne le mieux.
Lorsque le tas de pyrites eut été entièrement réduit
par le feu, le résultat de l'opération, consistant
en sulfate de fer, sulfate d'alumine, silice, résidu
de charbon et cendres, fut déposé dans un bassin
rempli d'eau. On agita ce mélange, on le laissa
reposer, puis on le décanta, et on obtint un liquide
clair, contenant en dissolution du sulfate de fer et
du sulfate d'alumine, les autres matières étant
restées solides, puisqu'elles étaient insolubles.
Enfin, ce liquide s'étant vaporisé en partie, des
cristaux de sulfate de fer se déposèrent, et les
eaux-mères, c'est-à-dire le liquide non vaporisé, qui
contenait du sulfate d'alumine, furent abandonnées.
Cyrus Smith avait donc à sa disposition une assez
grande quantité de ces cristaux de sulfate de fer,
dont il s'agissait d'extraire l'acide sulfurique.
Dans la pratique industrielle, c'est une coûteuse
installation que celle qu'exige la fabrication de
l'acide sulfurique. Il faut, en effet, des usines
considérables, un outillage spécial, des appareils
de platine, des chambres de plomb, inattaquables à
l'acide, et dans lesquelles s'opère la transformation,
etc. L'ingénieur n'avait point cet outillage à sa
disposition, mais il savait qu'en Bohême
particulièrement, on fabrique l'acide sulfurique par
des moyens plus simples, qui ont même l'avantage
de le produire à un degré supérieur de concentration.
C'est ainsi que se fait l'acide connu sous le nom
d'acide de Nordhausen.
Pour obtenir l'acide sulfurique, Cyrus Smith n'avait
plus qu'une seule opération

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à faire : calciner en vase clos les cristaux de
sulfate de fer, de manière que l'acide sulfurique
se distillât en vapeurs, lesquelles vapeurs
produiraient ensuite l'acide par condensation.
C'est à cette manipulation que servirent les poteries
réfractaires, dans lesquelles furent placés les
cristaux, et le four, dont la chaleur devait
distiller l'acide sulfurique. L'opération fut
parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours après
avoir commencé, l'ingénieur était possesseur de l'agent
qu'il comptait utiliser plus tard de tant de façons
différentes.
Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent ? Tout
simplement pour produire l'acide azotique, et cela
fut aisé, puisque le salpêtre, attaqué par l'acide
sulfurique, lui donna précisément cet acide par
distillation.
Mais, en fin de compte, à quoi allait-il employer
cet acide azotique ? C'est ce que ses compagnons
ignoraient encore, car il n'avait pas dit le dernier
mot de son travail.
Cependant, l'ingénieur touchait à son but, et une
dernière opération lui procura la substance qui avait
exigé tant de manipulations.
Après avoir pris de l'acide azotique, il le mit en
présence de la glycérine, qui avait été
préalablement concentrée par évaporation au
bain-marie, et il obtint, même sans employer de
mélange réfrigérant, plusieurs pintes d'un liquide
huileux et jaunâtre.
Cette dernière opération, Cyrus Smith l'avait
faite seul, à l'écart, loin des Cheminées, car elle
présentait des dangers d'explosion, et, quand il
rapporta un flacon de ce liquide à ses amis, il se
contenta de leur dire :
"Voilà de la nitro-glycérine !"
C'était, en effet, ce terrible produit, dont la
puissance explosible est peut-être décuple de celle
de la poudre ordinaire, et qui a déjà causé tant
d'accidents ! Toutefois, depuis qu'on a trouvé le
moyen de le transformer en dynamite, c'est-à-dire
de le mélanger avec une substance solide, argile ou
sucre, assez poreuse pour le retenir, le dangereux
liquide a pu être utilisé avec plus de sécurité. Mais
la dynamite n'était pas encore connue à l'époque où
les colons opéraient dans l'île Lincoln.
"Et c'est cette liqueur-là qui va faire sauter nos
rochers ? dit Pencroff d'un air assez incrédule.
- Oui, mon ami, répondit l'ingénieur, et cette
nitro-glycérine produira d'autant plus d'effet, que
ce granit est extrêmement dur et qu'il opposera une
résistance plus grande à l'éclatement.
- Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus ?

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- Demain, dès que nous aurons creusé un trou de
mine," répondit l'ingénieur.
Le lendemain, - 21 mai, - dès l'aube, les mineurs
se rendirent à une pointe qui formait la rive est
du lac Grant, et à cinq cents pas seulement de la
côte. En cet endroit, le plateau était en
contre-bas des eaux, qui n'étaient retenues que par
leur cadre de granit. Il était donc évident que si
l'on brisait ce cadre, les eaux s'échapperaient par
cette issue, et formeraient un ruisseau qui, après
avoir coulé à la surface inclinée du plateau, irait
se précipiter sur la grève. Par suite, il y aurait
abaissement général du niveau du lac, et mise à
découvert de l'orifice du déversoir, - ce qui était
le but final.
C'était donc le cadre qu'il s'agissait de briser.
Sous la direction de l'ingénieur, Pencroff, armé
d'un pic qu'il maniait adroitement et vigoureusement,
attaqua le granit sur le revêtement extérieur. Le
trou qu'il s'agissait de percer prenait naissance
sur une arête horizontale de la rive, et il devait
s'enfoncer obliquement, de manière à rencontrer un
niveau sensiblement inférieur à celui des eaux du
lac. De cette façon, la force explosive, en écartant
les roches, permettrait aux eaux de s'épancher
largement au dehors et, par suite, de s'abaisser
suffisamment.
Le travail fut long, car l'ingénieur, voulant
produire un effet formidable, ne comptait pas
consacrer moins de dix litres de nitro-glycérine à
l'opération. Mais Pencroff, relayé par Nab, fit si
bien que, vers quatre heures du soir, le trou de
mine était achevé.
Restait la question d'inflammation de la substance
explosive. Ordinairement, la nitro-glycérine
s'enflamme au moyen d'amorces de fulminate qui, en
éclatant, déterminent l'explosion. Il faut, en effet,
un choc pour provoquer l'explosion, et, allumée
simplement, cette substance brûlerait sans éclater.
Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une
amorce. à défaut de fulminate, il pouvait facilement
obtenir une substance analogue au coton-poudre,
puisqu'il avait de l'acide azotique à sa disposition.
Cette substance, pressée dans une cartouche, et
introduite dans la nitro-glycérine, aurait éclaté au
moyen d'une mèche et déterminé l'explosion.
Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycérine a la
propriété de détonner au choc. Il résolut donc
d'utiliser cette propriété, quitte à employer un autre
moyen, si celui-là ne réussissait pas.
En effet, le choc d'un marteau sur quelques gouttes
de nitro-glycérine, répandues à la surface d'une
pierre dure, suffit à provoquer l'explosion. Mais
l'opérateur ne pouvait être là, à donner le coup de
marteau, sans être victime de l'opération.

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Cyrus Smith imagina donc de suspendre à un montant,
au-dessus du trou de mine, et au moyen d'une fibre
végétale, une masse de fer pesant plusieurs livres.
Une autre longue fibre, préalablement soufrée, était
attachée au milieu de la première par une de ses
extrémités, tandis que l'autre extrémité traînait
sur le sol jusqu'à une distance de plusieurs pieds du
trou de mine. Le feu étant mis à cette seconde fibre,
elle brûlerait jusqu'à ce qu'elle eût atteint la
première. Celle-ci, prenant feu à son tour, se
romprait, et la masse de fer serait précipitée sur la
nitro-glycérine.
Cet appareil fut donc installé ; puis l'ingénieur,
après avoir fait éloigner ses compagnons, remplit
le trou de mine de manière que la nitro-glycérine
vînt en

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affleurer l'ouverture, et il en jeta quelques
gouttes à la surface de la roche, au-dessous de la
masse de fer déjà suspendue.
Ceci fait, Cyrus Smith prit l'extrémité de la fibre
soufrée, il l'alluma, et, quittant la place, il
revint retrouver ses compagnons aux Cheminées.
La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et,
en effet, vingt-cinq minutes après, une explosion,
dont on ne saurait donner l'idée, retentit. Il sembla
que toute l'île tremblait sur sa base. Une gerbe de
pierres se projeta dans les airs comme si elle eût
été vomie par un volcan. La secousse produite par
l'air déplacé fut telle, que les roches des
Cheminées oscillèrent. Les colons, bien qu'ils
fussent à plus de deux milles de la mine, furent
renversés sur le sol.

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Ils se relevèrent, ils remontèrent sur le plateau,
et ils coururent vers l'endroit où la berge du lac
devait avoir été éventrée par l'explosion...
Un triple hurrah s'échappa de leurs poitrines ! Le
cadre de granit était fendu sur une large place ! Un
cours rapide d'eau s'en échappait, courait en
écumant à travers le plateau, en atteignait la crête,
et se précipitait d'une hauteur de trois cents pieds
sur la grève !
CHAPITRE XVIII
Le projet de Cyrus Smith avait réussi ; mais,
suivant son habitude, sans témoigner aucune
satisfaction, les lèvres serrées, le regard fixe,
il restait immobile. Harbert était enthousiasmé ;
Nab bondissait de joie ; Pencroff balançait sa
grosse tête et murmurait ces mots :
"Allons, il va bien notre ingénieur !"
En effet, la nitro-glycérine avait puissamment
agi. La saignée, faite au lac, était si importante,
que le volume des eaux qui s'échappaient alors par ce
nouveau déversoir était au moins triple de celui qui
passait auparavant par l'ancien. Il devait donc en
résulter que, peu de temps après l'opération, le
niveau du lac aurait baissé de deux pieds, au moins.
Les colons revinrent aux Cheminées, afin d'y prendre
des pics, des épieux ferrés, des cordes de fibres,
un briquet et de l'amadou ; puis, ils retournèrent
au plateau. Top les accompagnait.
Chemin faisant, le marin ne put s'empêcher de dire à
l'ingénieur :
"Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu'au moyen
de cette charmante liqueur que vous avez fabriquée,
on ferait sauter notre île tout entière ?
- Sans aucun doute, l'île, les continents, et la
terre elle-même, répondit Cyrus Smith. Ce n'est
qu'une question de quantité.
- Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycérine
au chargement des armes à feu ? demanda le marin.
- NOn, Pencroff, car c'est une substance trop
brisante. Mais il serait aisé de

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fabriquer de la poudre-coton, ou même de la poudre
ordinaire, puisque nous avons l'acide azotique, le
salpêtre, le soufre et le charbon. Malheureusement, ce
sont les armes que nous n'avons pas.
- Oh ! monsieur Cyrus, répondit le marin, avec un
peu de bonne volonté !..."
Décidément, Pencroff avait rayé le mot
"impossible" du dictionnaire de l'île Lincoln.
Les colons, arrivés au plateau de Grande-Vue, se
dirigèrent immédiatement vers la pointe du lac, près
de laquelle s'ouvrait l'orifice de l'ancien
déversoir, qui, maintenant, devait être à découvert.
Le déversoir serait donc devenu praticable, puisque
les eaux ne s'y précipiteraient plus, et il serait
facile sans doute d'en reconnaître la disposition
intérieure.
En quelques instants, les colons avaient atteint
l'angle inférieur du lac, et un coup d'oeil leur
suffit pour constater que le résultat avait été
obtenu.
En effet, dans la paroi granitique du lac, et
maintenant au-dessus du niveau des eaux,
apparaissait l'orifice tant cherché. Un étroit
épaulement, laissé à nu par le retrait des eaux,
permettait d'y arriver. Cet orifice mesurait vingt
pieds de largeur environ, mais il n'en avait que deux
de hauteur. C'était comme une bouche d'égout à la
bordure d'un trottoir. Cet orifice n'aurait donc pu
livrer un passage facile aux colons ; mais Nab et
Pencroff prirent leur pic, et, en moins d'une heure,
ils lui eurent donné une hauteur suffisante.
L'ingénieur s'approcha alors et reconnut que les
parois du déversoir, dans sa partie supérieure,
n'accusaient pas une pente de plus de trente à
trente-cinq degrés. Elles étaient donc praticables,
et, pourvu que leur déclivité ne s'accrût pas, il
serait facile de les descendre jusqu'au niveau même
de la mer. Si donc, ce qui était fort probable,
quelque vaste cavité existait à l'intérieur du massif
granitique, on trouverait peut-être moyen de
l'utiliser.
"Eh bien, monsieur Cyrus, qu'est-ce qui nous
arrête ? demanda le marin, impatient de s'aventurer
dans l'étroit couloir ? Vous voyez que Top nous a
précédés !
- Bien, répondit l'ingénieur. Mais il faut y voir
clair. - Nab, va couper quelques branches
résineuses."
Nab et Harbert coururent vers les rives du lac,
ombragées de pins et autres arbres verts, et ils
revinrent bientôt avec des branches qu'ils
disposèrent en forme de torches. Ces torches furent
allumées au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tête,
les colons s'engagèrent dans le sombre boyau que le
trop-plein des eaux emplissait naguère.
Contrairement à ce qu'on eût pu supposer, le
diamètre de ce boyau allait en

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s'élargissant, de telle sorte que les explorateurs,
presque aussitôt, purent se tenir droit en
descendant. Les parois de granit, usées par les eaux
depuis un temps infini, étaient glissantes, et il
fallait se garder des chutes. Aussi, les colons
s'étaient-ils liés les uns aux autres au moyen d'une
corde, ainsi que font les ascensionnistes dans les
montagnes. Heureusement, quelques saillies du granit,
formant de véritables marches, rendaient la descente
moins périlleuse. Des gouttelettes, encore
suspendues aux rocs, s'irisaient çà et là sous le feu
des torches, et on eût pu croire que les parois
étaient revêtues d'innombrables stalactites.
L'ingénieur observa ce granit noir. Il n'y vit pas
une strate, pas une faille. La masse était compacte
et d'un grain extrêmement serré. Ce boyau datait donc
de l'origine même de l'île. Ce n'étaient point les
eaux qui l'avaient creusé peu à peu. Pluton, et non
pas Neptune, l'avait foré de sa propre main, et l'on
pouvait distinguer sur la muraille les traces d'un
travail éruptif que le lavage des eaux n'avait pu
totalement effacer.
Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils
n'étaient pas sans éprouver une certaine émotion, à
s'aventurer ainsi dans les profondeurs de ce massif,
que des êtres humains visitaient évidemment pour la
première fois. Ils ne parlaient pas, mais ils
réfléchissaient, et cette réflexion dut venir à
plus d'un, que quelque poulpe ou autre gigantesque
céphalopode pouvait occuper les cavités intérieures,
qui se trouvaient en communication avec la mer. Il
fallait donc ne s'aventurer qu'avec une certaine
prudence.
Du reste, Top tenait la tête de la petite troupe,
et l'on pouvait s'en rapporter à la sagacité du
chien, qui ne manquerait point de donner l'alarme,
le cas échéant.
Après avoir descendu une centaine de pieds, en
suivant une route assez sinueuse, Cyrus Smith, qui
marchait en avant, s'arrêta, et ses compagnons le
rejoignirent. L'endroit où ils firent halte était
évidé, de manière à former une caverne de médiocre
dimension. Des gouttes d'eau tombaient de sa voûte,
mais elles ne provenaient pas d'un suintement à
travers le massif. C'étaient simplement les dernières
traces laissées par le torrent qui avait si
longtemps grondé dans cette cavité, et l'air,
légèrement humide, n'émettait aucune émanation
méphitique.
"Eh bien, mon cher Cyrus ? dit alors Gédéon
Spilett. Voici une retraite bien ignorée, bien
cachée dans ces profondeurs, mais, en somme, elle
est inhabitable.
- Pourquoi inhabitable ? demanda le marin.
- Parce qu'elle est trop petite et trop obscure.
- Ne pouvons-nous l'agrandir, la creuser, y pratiquer
des ouvertures pour le jour et l'air ? répondit
Pencroff, qui ne doutait plus de rien.

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- Continuons, répondit Cyrus Smith, continuons notre
exploration. Peut-être, plus bas, la nature nous
aura-t-elle épargné ce travail.
- Nous ne sommes encore qu'au tiers de la hauteur,
fit observer Harbert.
- Au tiers environ, répondit Cyrus Smith, car nous
avons descendu une centaine de pieds depuis l'orifice,
et il n'est pas impossible qu'à cent pieds plus bas...
- Où est donc Top ?..." demanda Nab en interrompant
son maître.
On chercha dans la caverne. Le chien n'y était pas.
"Il aura probablement continué sa route, dit
Pencroff.
- Rejoignons-le," répondit Cyrus Smith.
La descente fut reprise. L'ingénieur observait avec
soin les déviations que le déversoir subissait, et,
malgré tant de détours, il se rendait assez
facilement compte de sa direction générale, qui allait
vers la mer.
Les colons s'étaient encore abaissés d'une cinquantaine
de pieds suivant la perpendiculaire, quand leur
attention fut attirée par des sons éloignés qui
venaient des profondeurs du massif. Ils s'arrêtèrent
et écoutèrent. Ces sons, portés à travers le couloir,
comme la voix à travers un tuyau acoustique,
arrivaient nettement à l'oreille.
"Ce sont les aboiements de Top ! s'écria Harbert.
- Oui, répondit Pencroff, et notre brave chien
aboie même avec fureur !
- Nous avons nos épieux ferrés, dit Cyrus Smith.
Tenons-nous sur nos gardes, et en avant !
- Cela est de plus en plus intéressant," murmura
Gédéon Spilett à l'oreille du marin, qui fit un
signe affirmatif.
Cyrus Smith et ses compagnons se précipitèrent
pour se porter au secours du chien. Les aboiements de
Top devenaient de plus en plus perceptibles. On
sentait dans sa voix saccadée une rage étrange.
était-il donc aux prises avec quelque animal dont il
avait troublé la retraite ? On peut dire que, sans
songer au danger auquel ils s'exposaient, les colons
se sentaient maintenant pris d'une irrésistible
curiosité. Ils ne descendaient plus le couloir, ils se
laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et,
en quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils
eurent rejoint Top.
Là, le couloir aboutissait à une vaste et magnifique
caverne. Là, Top, allant et venant, aboyait avec
fureur. Pencroff et Nab, secouant leurs torches,
jetèrent de grands éclats de lumière à toutes les
aspérités du granit, et, en même temps, Cyrus Smith,
Gédéon Spilett, Harbert, l'épieu dressé, se tinrent
prêts à tout événement.

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L'énorme caverne était vide. Les colons la
parcoururent en tous sens. Il n'y avait rien, pas un
animal, pas un être vivant ! Et, cependant, Top
continuait d'aboyer. Ni les caresses, ni les menaces
ne purent le faire taire.
"Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle
les eaux du lac s'en allaient à la mer, dit
l'ingénieur.
- En effet, répondit Pencroff, et prenons garde de
tomber dans un trou.
- Va, Top, va !" cria Cyrus Smith.
Le chien, excité par les paroles de son maître, courut
vers l'extrémité de la caverne, et, là, ses
aboiements redoublèrent.
On le suivit, et, à la lumière des torches, apparut
l'orifice d'un véritable puits qui s'ouvrait dans le
granit. C'était bien par là que s'opérait la sortie
des eaux autrefois engagées dans le massif, et,
cette fois, ce n'était plus un couloir oblique et
praticable, mais un puits perpendiculaire, dans
lequel il eût été impossible de s'aventurer.
Les torches furent penchées au-dessus de l'orifice.
On ne vit rien. Cyrus Smith détacha une branche
enflammée et la jeta dans cet abîme. La résine
éclatante, dont le pouvoir éclairant s'accrut encore
par la rapidité de sa chute, illumina l'intérieur
du puits, mais rien n'apparut encore. Puis, la flamme
s'éteignit avec un léger frémissement indiquant
qu'elle avait atteint la couche d'eau, c'est-à-dire
le niveau de la mer.
L'ingénieur, calculant le temps employé à la chute,
put en estimer la profondeur du puits, qui se trouva
être de quatre-vingt-dix pieds environ.
Le sol de la caverne était donc situé à
quatre-vingt-dix pieds au-dessus du niveau de la mer.
"Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.
- Mais elle était occupée par un être quelconque,
répondit Gédéon Spilett, qui ne trouvait pas sa
curiosité satisfaite.
- Eh bien, l'être quelconque, amphibie ou autre,
s'est enfui par cette issue, répondit l'ingénieur,
et il nous a cédé la place.
- N'importe, ajouta le marin, j'aurais bien voulu
être Top, il y a un quart d'heure, car enfin ce n'est
pas sans raison qu'il a aboyé !"
Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses
compagnons qui se fût approché de lui l'eût entendu
murmurer ces paroles :
"Oui, je crois bien que Top en sait plus long que
nous sur bien des choses !"
Cependant, les désirs des colons se trouvaient en
grande partie réalisés. Le hasard, aidé par la
merveilleuse sagacité de leur chef, les avait
heureusement servis. Ils avaient là, à leur
disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient

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encore estimer la capacité à la lueur insuffisante
des torches, mais qu'il serait certainement aisé de
diviser en chambres, au moyen de cloisons de
briques, et d'approprier, sinon comme une maison, du
moins comme un spacieux appartement. Les eaux
l'avaient abandonnée et n'y pouvaient plus revenir.
La place était libre.
Restaient deux difficultés : premièrement, la
possibilité d'éclairer cette excavation creusée dans
un bloc plein ; deuxièmement, la nécessité d'en rendre
l'accès plus facile. Pour l'éclairage, il ne fallait
point songer à l'établir par le haut, puisqu'une
énorme épaisseur de granit plafonnait au-dessus
d'elle ; mais peut-être pourrait-on percer la paroi
antérieure, qui faisait face à la mer. Cyrus Smith,
qui, pendant la descente, avait apprécié assez
approximativement l'obliquité, et par conséquent la
longueur du déversoir, était fondé à croire que la
partie antérieure de la muraille devait n'être que
peu épaisse. Si l'éclairage était ainsi obtenu,
l'accès le serait aussi, car il était aussi facile
de percer une porte que des fenêtres, et d'établir
une échelle extérieure.
Cyrus Smith fit part de ses idées à ses compagnons.
"Alors, monsieur Cyrus, à l'ouvrage ! répondit
Pencroff. J'ai mon pic, et je saurai bien me faire
jour à travers ce mur. Où faut-il frapper ?
- Ici," répondit l'ingénieur, en indiquant au
vigoureux marin un renfoncement assez considérable de
la paroi, et qui devait en diminuer l'épaisseur.
Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure,
à la lueur des torches, il en fit voler les éclats
autour de lui. La roche étincelait sous son pic. Nab
le relaya, puis Gédéon Spilett après Nab.
Ce travail durait depuis deux heures déjà, et l'on
pouvait donc craindre qu'en cet endroit, la muraille
n'excédât la longueur du pic, quand, à un dernier coup
porté par Gédéon Spilett, l'instrument, passant
au travers du mur, tomba au dehors.
"Hurrah ! toujours hurrah !" s'écria Pencroff.
La muraille ne mesurait là que trois pieds
d'épaisseur.
Cyrus Smith vint appliquer son oeil à l'ouverture,
qui dominait le sol de quatre-vingts pieds. Devant
lui s'étendait la lisière du rivage, l'îlot, et, au
delà, l'immense mer.
Mais par ce trou assez large, car la roche s'était
désagrégée notablement, la lumière entra à flots et
produisit un effet magique en inondant cette
splendide caverne ! Si, dans sa partie gauche, elle
ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de
large sur une longueur de cent pieds, au contraire, à
sa partie droite, elle était énorme, et sa voûte
s'arrondissait à plus de quatre-vingts pieds

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de hauteur. En quelques endroits, des piliers de
granit, irrégulièrement disposés, en supportaient
les retombées comme celles d'une nef de cathédrale.
Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici
se surbaissant en cintres, là s'élevant sur des
nervures ogivales, se perdant sur des travées
obscures dont on entrevoyait les capricieux arceaux
dans l'ombre, ornée à profusion de saillies qui
formaient comme autant de pendentifs, cette voûte
offrait un mélange pittoresque de tout ce que les
architectures bysantine, romane et gothique ont
produit sous la main de l'homme. Et ici, pourtant, ce
n'était que l'oeuvre de la nature ! Elle seule avait
creusé ce féerique Alhambra dans un massif de granit !

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Les colons étaient stupéfaits d'admiration. Où ils ne
croyaient trouver qu'une étroite cavité, ils
trouvaient une sorte de palais merveilleux, et Nab
s'était découvert, comme s'il eût été transporté
dans un temple !
Des cris d'admiration étaient partis de toutes les
bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se
perdre d'écho en écho jusqu'au fond des sombres nefs.
"Ah ! mes amis, s'écria Cyrus Smith, quand nous
aurons largement éclairé l'intérieur de ce massif,
quand nous aurons disposé nos chambres, nos
magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous
restera encore cette splendide caverne, dont nous
ferons notre salle d'étude et notre musée !

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- Et nous l'appellerons ?... demanda Harbert.
- Granite-house," répondit Cyrus Smith, nom que ses
compagnons saluèrent encore de leurs hurrahs.
En ce moment, les torches étaient presque
entièrement consumées, et comme, pour revenir, il
fallait regagner le sommet du plateau en remontant le
couloir, il fut décidé que l'on remettrait au
lendemain les travaux relatifs à l'aménagement de la
nouvelle demeure.
Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore
une fois au-dessus du puits sombre, qui s'enfonçait
perpendiculairement jusqu'au niveau de la mer. Il
écouta avec attention. Aucun bruit ne se produisit,
pas même celui des eaux, que les ondulations de la
houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs.
Une résine enflammée fut encore jetée. Les parois du
puits s'éclairèrent un instant mais, pas plus cette
fois que la première, il ne se révéla rien de suspect.
Si quelque monstre marin avait été inopinément surpris
par le retrait des eaux, il avait maintenant regagné
le large par le conduit souterrain qui se prolongeait
sous la grève, et que suivait le trop-plein du lac,
avant qu'une nouvelle issue lui eût été offerte.
Cependant, l'ingénieur, immobile, l'oreille attentive,
le regard plongé dans le gouffre, ne prononçait
pas une seule parole.
Le marin s'approcha de lui, alors, et, le touchant au
bras :
"Monsieur Smith ? dit-il.
- Que voulez-vous, mon ami ? répondit l'ingénieur,
comme s'il fût revenu du pays des rêves.
- Les torches vont bientôt s'éteindre.
- En route !" répondit Cyrus Smith.
La petite troupe quitta la caverne et commença son
ascension à travers le sombre déversoir. Top fermait
la marche, et faisait encore entendre de singuliers
grognements. L'ascension fut assez pénible. Les colons
s'arrêtèrent quelques instants à la grotte
supérieure, qui formait comme une sorte de palier, à
mi-hauteur de ce long escalier de granit. Puis ils
recommencèrent à monter.
Bientôt un air plus frais se fit sentir. Les
gouttelettes, séchées par l'évaporation, ne
scintillaient plus sur les parois. La clarté
fuligineuse des torches pâlissait. Celle que portait
Nab s'éteignit, et, pour ne pas s'aventurer au milieu
d'une obscurité profonde, il fallait se hâter.

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C'est ce qui fut fait, et, un peu avant quatre
heures, au moment où la torche du marin s'éteignait
à son tour, Cyrus Smith et ses compagnons
débouchaient par l'orifice du déversoir.
CHAPITRE XIX
Le lendemain, 22 mai, furent commencés les travaux
destinés à l'appropriation spéciale de la nouvelle
demeure. Il tardait aux colons, en effet, d'échanger,
pour cette vaste et saine retraite, creusée en plein
roc, à l'abri des eaux de la mer et du ciel, leur
insuffisant abri des Cheminées. Celles-ci ne devaient
pas être entièrement abandonnées, cependant, et le
projet de l'ingénieur était d'en faire un atelier
pour les gros ouvrages.
Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnaître
sur quel point précis se développait la façade de
Granite-house. Il se rendit sur la grève, au pied de
l'énorme muraille, et, comme le pic, échappé des mains
du reporter, avait dû tomber perpendiculairement, il
suffisait de retrouver ce pic pour reconnaître
l'endroit où le trou avait été percé dans le granit.
Le pic fut facilement retrouvé, et, en effet, un trou
s'ouvrait en ligne perpendiculaire au-dessus du
point où il s'était fiché dans le sable, à
quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grève.
Quelques pigeons de roche entraient et sortaient déjà
par cette étroite ouverture. Il semblait vraiment que
ce fût pour eux que l'on eût découvert
Granite-house !
L'intention de l'ingénieur était de diviser la portion
droite de la caverne en plusieurs chambres précédées
d'un couloir d'entrée, et de l'éclairer au moyen de
cinq fenêtres et d'une porte percées sur la façade.
Pencroff admettait bien les cinq fenêtres, mais il ne
comprenait pas l'utilité de la porte, puisque
l'ancien déversoir offrait un escalier naturel, par
lequel il serait toujours facile d'avoir accès dans
Granite-house.
"Mon ami, lui répondit Cyrus Smith, s'il nous est
facile d'arriver à notre demeure par le déversoir,
cela sera également facile à d'autres que nous. Je
compte, au contraire, obstruer ce déversoir à son
orifice, le boucher hermétiquement,

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et, s'il le faut même, en dissimuler absolument
l'entrée en provoquant, au moyen d'un barrage, un
relèvement des eaux du lac.
- Et comment entrerons-nous ? demanda le marin.
- Par une échelle extérieure, répondit Cyrus
Smith, une échelle de corde, qui, une fois retirée,
rendra impossible l'accès de notre demeure.
- Mais pourquoi tant de précautions ? dit Pencroff.
Jusqu'ici les animaux ne nous ont pas semblé être
bien redoutables. Quant à être habitée par des
indigènes, notre île ne l'est pas !
- En êtes-vous bien sûr, Pencroff ? demanda
l'ingénieur, en regardant le marin.
- Nous n'en serons sûrs, évidemment, que lorsque nous
l'aurons explorée dans toutes ses parties, répondit
Pencroff.
- Oui, dit Cyrus Smith, car nous n'en connaissons
encore qu'une petite portion. Mais, en tout cas, si
nous n'avons pas d'ennemis au dedans, ils peuvent
venir du dehors, car ce sont de mauvais parages que
ces parages du Pacifique. Prenons donc nos
précautions contre toute éventualité."
Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune
autre objection, Pencroff se prépara à exécuter
ses ordres.
La façade de Granite-house allait donc être éclairée
au moyen de cinq fenêtres et d'une porte, desservant
ce qui constituait "l'appartement" proprement dit,
et au moyen d'une large baie et d'oeils-de-boeuf qui
permettraient à la lumière d'entrer à profusion dans
cette merveilleuse nef qui devait servir de grande
salle. Cette façade, située à une hauteur de
quatre-vingts pieds au-dessus du sol, était exposée
à l'est, et le soleil levant la saluait de ses
premiers rayons. Elle se développait sur cette portion
de la courtine comprise entre le saillant faisant
angle sur l'embouchure de la Mercy, et une ligne
perpendiculairement tracée au-dessus de
l'entassement de roches qui formaient les Cheminées.
Ainsi les mauvais vents, c'est-à-dire ceux du
nord-est, ne la frappaient que d'écharpe, car elle
était protégée par l'orientation même du saillant.
D'ailleurs, et en attendant que les châssis des
fenêtres fussent faits, l'ingénieur avait l'intention
de clore les ouvertures avec des volets épais, qui ne
laisseraient passer ni le vent, ni la pluie, et
qu'il pourrait dissimuler au besoin.
Le premier travail consista donc à éviter ces
ouvertures. La manoeuvre du pic sur cette roche dure
eût été trop lente, et on sait que Cyrus Smith
était l'homme des grands moyens. Il avait encore une
certaine quantité de nitro-glycérine à sa
disposition, et il l'employa utilement. L'effet de la
substance explosive fut convenablement localisé, et,
sous son effort, le granit se défonça aux places
mêmes choisies par l'ingénieur. Puis, le pic et la
pioche achevèrent le dessin

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ogival des cinq fenêtres, de la vaste baie, des
oeils-de-boeuf et de la porte, ils en dégauchirent les
encadrements, dont les profils furent assez
capricieusement arrêtés, et, quelques jours après le
commencement des travaux, Granite-house était
largement éclairé par cette lumière du levant, qui
pénétrait jusque dans ses plus secrètes profondeurs.
Suivant le plan arrêté par Cyrus Smith,
l'appartement devait être divisé en cinq
compartiments prenant vue sur la mer : à droite, une
entrée desservie par une porte à laquelle aboutirait
l'échelle, puis une première chambre-cuisine, large
de trente pieds, une salle à manger, mesurant
quarante pieds, une chambre-dortoir, d'égale largeur,
et enfin une "chambre d'amis", réclamée par
Pencroff, et qui confinait à la grande salle.
Ces chambres, ou plutôt cette suite de chambres, qui
formaient l'appartement de Granite-house, ne devaient
pas occuper toute la profondeur de la cavité. Elles
devaient être desservies par un corridor ménagé entre
elles et un long magasin, dans lequel les ustensiles,
les provisions, les réserves, trouveraient largement
place. Tous les produits recueillis dans l'île, ceux
de la flore comme ceux de la faune, seraient là dans
des conditions excellentes de conservation, et
complètement à l'abri de l'humidité. L'espace ne
manquait pas, et chaque objet pourrait être
méthodiquement disposé. En outre, les colons avaient
encore à leur disposition la petite grotte située
au-dessus de la grande caverne, et qui serait comme
le grenier de la nouvelle demeure.
Ce plan arrêté, il ne restait plus qu'à le mettre
à exécution. Les mineurs redevinrent donc
briquetiers ; puis, les briques furent apportées et
déposées au pied de Granite-house.
Jusqu'alors Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient
eu accès dans la caverne que par l'ancien
déversoir. Ce mode de communication les obligeait
d'abord à monter sur le plateau de Grande-Vue en
faisant un détour par la berge de la rivière, à
descendre deux cents pieds par le couloir, puis à
remonter d'autant quand ils voulaient revenir au
plateau. De là, perte de temps et fatigues
considérables. Cyrus Smith résolut donc de procéder
sans retard à la fabrication d'une solide échelle
de corde, qui, une fois relevée, rendrait l'entrée de
Granite-house absolument inaccessible.
Cette échelle fut confectionnée avec un soin
extrême, et ses montants, formés des fibres du
"curry-jonc" tressées au moyen d'un moulinet, avaient
la solidité d'un gros câble. Quant aux échelons, ce
fut une sorte de cèdre rouge, aux branches légères et
résistantes, qui les fournit, et l'appareil fut
travaillé de main de maître par Pencroff.

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D'autres cordes furent également fabriquées avec des
fibres végétales, et une sorte de mouffle grossière
fut installée à la porte. De cette façon, les briques
purent être facilement enlevées jusqu'au niveau
de Granite-house. Le transport des matériaux se
trouvait ainsi très-simplifié, et l'aménagement
intérieur proprement dit commença aussitôt. La chaux
ne manquait pas, et quelques milliers de briques
étaient là, prêtes à être utilisées. On dressa
aisément la charpente des cloisons, très-rudimentaire
d'ailleurs, et, en un temps très-court, l'appartement
fut divisé en chambres et en magasin, suivant le plan
convenu.
Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la
direction de l'ingénieur, qui maniait lui-même le
marteau et la truelle. Aucune main-d'oeuvre n'était
étrangère à Cyrus Smith, qui donnait ainsi
l'exemple à des compagnons intelligents et zélés. On
travaillait avec confiance, gaiement même, Pencroff
ayant toujours le mot pour rire, tantôt charpentier,
tantôt cordier, tantôt maçon, et communiquant sa
bonne humeur à tout ce petit monde. Sa foi dans
l'ingénieur était absolue. Rien n'eût pu la troubler.
Il le croyait capable de tout entreprendre et de
réussir à tout. La question des vêtements et des
chaussures, - question grave assurément, - celle de
l'éclairage pendant les nuits d'hiver, la mise en
valeur des portions fertiles de l'île, la
transformation de cette flore sauvage en une flore
civilisée, tout lui paraissait facile, Cyrus Smith
aidant, et tout se ferait en son temps. Il rêvait
de rivières canalisées, facilitant le transport des
richesses du sol, d'exploitations de carrières et de
mines à entreprendre, de machines propres à toutes
pratiques industrielles, de chemins de fer, oui, de
chemins de fer ! dont le réseau couvrirait
certainement un jour l'île Lincoln.
L'ingénieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait
rien des exagérations de ce brave coeur. Il savait
combien la confiance est communicative, il souriait
même à l'entendre parler, et ne disait rien des
inquiétudes que lui inspirait quelquefois l'avenir.
En effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors
du passage des navires, il pouvait craindre de
n'être jamais secouru. C'était donc sur eux-mêmes,
sur eux seuls, que les colons devaient compter, car la
distance de l'île Lincoln à toute autre terre était
telle, que se hasarder sur un bateau, de construction
nécessairement médiocre, serait chose grave et
périlleuse.
"Mais, comme disait le marin, ils dépassaient de
cent coudées les Robinsons d'autrefois, pour qui tout
était miracle à faire."
Et en effet, ils "savaient", et l'homme qui "sait"
réussit là où d'autres végéteraient et périraient
inévitablement.
Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il était
intelligent et actif, il comprenait vite, exécutait
bien, et Cyrus Smith s'attachait de plus en plus
à cet

p175

enfant. Harbert sentait pour l'ingénieur une vive
et respectueuse amitié. Pencroff voyait bien
l'étroite sympathie qui se formait entre ces deux
êtres, mais il n'en était point jaloux.
Nab était Nab. Il était ce qu'il serait toujours,
le courage, le zèle, le dévouement, l'abnégation
personnifiée. Il avait en son maître la même foi
que Pencroff, mais il la manifestait moins
bruyamment. Quand le marin s'enthousiasmait, Nab
avait toujours l'air de lui répondre : "Mais rien
n'est plus naturel." Pencroff et lui s'aimaient
beaucoup, et n'avaient pas tardé à se tutoyer.
Quant à Gédéon Spilett, il prenait sa part du
travail commun, et n'était pas le plus maladroit, - ce
dont s'étonnait toujours un peu le marin. Un
"journaliste" habile, non pas seulement à tout
comprendre, mais à tout exécuter !
L'échelle fut définitivement installée le 28 mai.
On n'y comptait pas moins de cent échelons sur cette
hauteur perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu'elle
mesurait. Cyrus Smith avait pu, heureusement, la
diviser en deux parties, en profitant d'un surplomb
de la muraille qui faisait saillie à une quarantaine
de pieds au-dessus du sol. Cette saillie,
soigneusement nivelée par le pic, devint une sorte
de palier auquel on fixa la première échelle, dont le
ballant fut ainsi diminué de moitié, et qu'une corde
permettait de relever jusqu'au niveau de
Granite-house. Quant à la seconde échelle, on
l'arrêta aussi bien à son extrémité inférieure, qui
reposait sur la saillie, qu'à son extrémité
supérieure, rattachée à la porte même. De la sorte,
l'ascension devint notablement plus facile.
D'ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus
tard un ascenseur hydraulique qui éviterait toute
fatigue et toute perte de temps aux habitants de
Granite-house.
Les colons s'habituèrent promptement à se servir de
cette échelle. Ils étaient lestes et adroits, et
Pencroff, en sa qualité de marin, habitué à courir
sur les enfléchures des haubans, put leur donner des
leçons. Mais il fallut qu'il en donnât aussi à
Top. Le pauvre chien, avec ses quatre pattes, n'était
pas bâti pour cet exercice. Mais Pencroff était un
maître si zélé, que Top finit par exécuter
convenablement ses ascensions, et monta bientôt à
l'échelle comme font couramment ses congénères dans
les cirques. Si le marin fut fier de son élève, cela
ne peut se dire. Mais pourtant, et plus d'une fois,
Pencroff le monta sur son dos, ce dont Top ne se
plaignit jamais.
On fera observer ici que pendant ces travaux, qui
furent cependant activement conduits, car la mauvaise
saison approchait, la question alimentaire n'avait
point été négligée. Tous les jours, le reporter et
Harbert, devenus décidément les pourvoyeurs de la
colonie, employaient quelques heures à la chasse. Ils
n'exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur
la gauche de la rivière, car, faute de

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pont et de canot, la Mercy n'avait pas encore été
franchie. Toutes ces immenses forêts auxquelles on
avait donné le nom de forêts du Far-West n'étaient
donc point explorées. On réservait cette importante
excursion pour les premiers beaux jours du
printemps prochain. Mais les bois du Jacamar étaient
suffisamment giboyeux ; kangourous et sangliers y
abondaient, et les épieux ferrés, l'arc et les
flèches des chasseurs faisaient merveille. De plus,
Harbert découvrit, vers l'angle sud-ouest du lagon,
une garenne naturelle, sorte de prairie légèrement
humide, recouverte de saules et d'herbes aromatiques
qui parfumaient l'air, telles que thym, serpolet,
basilic, sarriette, toutes espèces odorantes de la
famille des labiées, dont les lapins se montrent si
friands.

p177

Sur l'observation du reporter, que, puisque la table
était servie pour des lapins, il serait étonnant que
les lapins fissent défaut, les deux chasseurs
explorèrent attentivement cette garenne. En tout cas,
elle produisait en abondance des plantes utiles, et
un naturaliste aurait eu là l'occasion d'étudier
bien des spécimens du règne végétal. Harbert
recueillit ainsi une certaine quantité de pousses de
basilic, de romarin, de mélisse, de bétoine, etc..
qui possèdent des propriétés thérapeutiques
diverses, les unes pectorales, astringentes,
fébrifuges, les autres anti-spasmodiques ou
anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff
demanda à quoi servirait toute cette récolte d'herbes :

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"à nous soigner, répondit le jeune garçon, à nous
traiter quand nous serons malades.
- Pourquoi serions-nous malades, puisqu'il n'y a pas
de médecins dans l'île ?" répondit très-sérieusement
Pencroff.
à cela il n'y avait rien à répliquer, mais le jeune
garçon n'en fit pas moins sa récolte, qui fut
très-bien accueillie à Granite-house. D'autant plus
qu'à ces plantes médicinales, il put joindre une
notable quantité de monardes didymes, qui sont
connues dans l'Amérique septentrionale, sous le nom
de "thé d'Oswego", et produisent une boisson
excellente.
Enfin, ce jour-là, en cherchant bien, les deux
chasseurs arrivèrent sur le véritable emplacement
de la garenne. Le sol y était perforé comme une
écumoire.
"Des terriers ! s'écria Harbert.
- Oui, répondit le reporter, je les vois bien.
- Mais sont-ils habités ?
- C'est la question."
La question ne tarda pas à être résolue. Presque
aussitôt, des centaines de petits animaux, semblables
à des lapins, s'enfuirent dans toutes les directions,
et avec une telle rapidité, que Top lui-même
n'aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien
eurent beau courir, ces rongeurs leur échappèrent
facilement. Mais le reporter était bien résolu à ne
pas quitter la place avant d'avoir capturé au moins
une demi-douzaine de ces quadrupèdes. Il voulait en
garnir l'office tout d'abord, quitte à domestiquer
ceux que l'on prendrait plus tard. Avec quelques
collets tendus à l'orifice des terriers, l'opération
ne pouvait manquer de réussir. Mais en ce moment, pas
de collets, ni de quoi en fabriquer. Il fallut donc
se résigner à visiter chaque gîte, à le fouiller du
bâton, à faire, à force de patience, ce qu'on ne
pouvait faire autrement.
Enfin, après une heure de fouilles, quatre rongeurs
furent pris au gîte. C'étaient des lapins assez
semblables à leurs congénères d'Europe, et qui sont
vulgairement connus sous le nom de "lapins
d'Amérique".
Le produit de la chasse fut donc rapporté à
Granite-house, et il figura au repas du soir. Les
hôtes de cette garenne n'étaient point à dédaigner,
car ils étaient délicieux. Ce fut là une précieuse
ressource pour la colonie, et qui semblait devoir être
inépuisable.
Le 31 mai, les cloisons étaient achevées. Il ne
restait plus qu'à meubler les chambres, ce qui serait
l'ouvrage des longs jours d'hiver. Une cheminée fut
établie dans la première chambre, qui servait de
cuisine. Le tuyau destiné à conduire

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la fumée au dehors donna quelque travail aux fumistes
improvisés. Il parut plus simple à Cyrus Smith
de le fabriquer en terre de brique ; comme il ne
fallait pas songer à lui donner issue par le plateau
supérieur, on perça un trou dans le granit au-dessus
de la fenêtre de ladite cuisine, et c'est à ce trou
que le tuyau, obliquement dirigé, aboutit comme celui
d'un poêle en tôle. Peut-être, sans doute même, par
les grands vents d'est qui battaient directement la
façade, la cheminée fumerait, mais ces vents étaient
rares, et, d'ailleurs, maître Nab, le cuisinier, n'y
regardait pas de si près.
Quand ces aménagements intérieurs eurent été
achevés, l'ingénieur s'occupa d'obstruer l'orifice de
l'ancien déversoir qui aboutissait au lac, de manière
à interdire tout accès par cette voie. Des quartiers
de roches furent roulés à l'ouverture et cimentés
fortement. Cyrus Smith ne réalisa pas encore le
projet qu'il avait formé de noyer cet orifice sous les
eaux du lac en les ramenant à leur premier niveau par
un barrage. Il se contenta de dissimuler l'obstruction
au moyen d'herbes, arbustes ou broussailles, qui
furent plantés dans les interstices des roches, et que
le printemps prochain devait développer avec
exubérance.
Toutefois, il utilisa le déversoir de manière à
amener jusqu'à la nouvelle demeure un filet des eaux
douces du lac. Une petite saignée, faite au-dessous
de leur niveau, produisit ce résultat, et cette
dérivation d'une source pure et intarissable donna un
rendement de vingt-cinq à trente gallons par jour.
L'eau ne devait donc jamais manquer à
Granite-house.
Enfin, tout fut terminé, et il était temps, car la
mauvaise saison arrivait. D'épais volets permettaient
de fermer les fenêtres de la façade, en attendant que
l'ingénieur eût eu le temps de fabriquer du verre à
vitre.
Gédéon Spilett avait très-artistement disposé,
dans les saillies du roc, autour des fenêtres, des
plantes d'espèces variées, ainsi que de longues
herbes flottantes, et, de cette façon, les ouvertures
étaient encadrées d'une pittoresque verdure d'un effet
charmant.
Les habitants de la solide, saine et sûre demeure,
ne pouvaient donc être qu'enchantés de leur ouvrage.
Les fenêtres permettaient à leur regard de s'étendre
sur un horizon sans limite, que les deux caps
Mandibule fermaient au nord et le cap Griffe au sud.
Toute la baie de l'Union se développait
magnifiquement devant eux. Oui, ces braves colons
avaient lieu d'être satisfaits, et Pencroff ne
marchandait pas les éloges à ce qu'il appelait
humoristiquement "son appartement au cinquième
au-dessus de l'entresol !"

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CHAPITRE XX
La saison d'hiver commença véritablement avec ce mois
de juin, qui correspond au mois de décembre de
l'hémisphère boréal. Il débuta par des averses et des
rafales qui se succédèrent sans relâche. LES hôtes
de Granite-house purent apprécier les avantages d'une
demeure que les intempéries ne sauraient atteindre.
L'abri des Cheminées eût été vraiment insuffisant
contre les rigueurs d'un hivernage, et il était à
craindre que les grandes marées, poussées par les
vents du large, n'y fissent encore irruption. Cyrus
Smith prit même quelques précautions, en prévision
de cette éventualité, afin de préserver, autant que
possible, la forge et les fourneaux qui y étaient
installés.
Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employé
à des travaux divers, qui n'excluaient ni la chasse,
ni la pêche, et les réserves de l'office purent être
abondamment entretenues. Pencroff, dès qu'il en
aurait le loisir, se proposait d'établir des trappes
dont il attendait le plus grand bien. Il avait
fabriqué des collets de fibres ligneuses, et il n'était
pas de jour que la garenne ne fournît son contingent
de rongeurs. Nab employait presque tout son temps
à saler ou à fumer des viandes, ce qui lui assurait
des conserves excellentes.
La question des vêtements fut alors très-sérieusement
discutée. Les colons n'avaient d'autres habits que
ceux qu'ils portaient, quand le ballon les jeta sur
l'île. Ces habits étaient chauds et solides, ils en
avaient pris un soin extrême ainsi que de leur linge,
et ils les tenaient en parfait état de propreté,
mais tout cela demanderait bientôt à être remplacé.
En outre, si l'hiver était rigoureux, les colons
auraient fort à souffrir du froid.
à ce sujet, l'ingéniosité de Cyrus Smith fut en
défaut. Il avait dû parer au plus pressé, créer
la demeure, assurer l'alimentation, et le froid
pouvait le surprendre avant que la question des
vêtements eût été résolue. Il fallait donc se résigner
à passer ce premier hiver sans trop se plaindre.
La belle saison venue, on ferait une chasse sérieuse
à ces mouflons, dont la présence avait été signalée,
lors de l'exploration au mont Frankin, et, une fois
la laine récoltée,

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l'ingénieur saurait bien fabriquer de chaudes et
solides étoffes... Comment ? il y songerait.
"Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller
les mollets à Granite-house ! dit Pencroff. Le
combustible abonde, et il n'y a aucune raison de
l'épargner.
- D'ailleurs, répondit Gédéon Spilett, l'île
Lincoln n'est pas située sous une latitude
très-élevée, et il est probable que les hivers n'y
sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus,
que ce trente-cinquième parallèle correspondait à
celui de l'Espagne dans l'autre hémisphère ?
- Sans doute, répondit l'ingénieur, mais certains
hivers sont très-froids en Espagne ! Neige et
glace, rien n'y manque, et l'île Lincoln peut être
aussi rigoureusement éprouvée. Toutefois, c'est une
île, et, comme telle, j'espère que la température
y sera plus modérée.
- Et pourquoi, monsieur Cyrus ? demanda Harbert.
- Parce que la mer, mon enfant, peut être considérée
comme un immense réservoir, dans lequel
s'emmagasinent les chaleurs de l'été. L'hiver venu,
elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux
régions voisines des océans une température moyenne,
moins élevée en été, mais moins basse en hiver.
- Nous le verrons bien, répondit Pencroff. Je
demande à ne point m'inquiéter autrement du froid
qu'il fera ou qu'il ne fera pas. Ce qui est certain,
c'est que les jours sont déjà courts et les soirées
longues. Si nous traitions un peu la question de
l'éclairage.
- Rien n'est plus facile, répondit Cyrus Smith.
- à traiter ? demanda le marin.
- à résoudre.
- Et quand commencerons-nous ?
- Demain, en organisant une chasse aux phoques.
- Pour fabriquer de la chandelle ?
- Fi donc ! Pencroff, de la bougie."
Tel était, en effet, le projet de l'ingénieur ;
projet réalisable, puisqu'il avait de la chaux et de
l'acide sulfurique, et que les amphibies de l'îlot
lui fourniraient la graisse nécessaire à sa
fabrication.
On était au 4 juin. C'était le dimanche de la
Pentecôte, et il y eut accord unanime pour observer
cette fête. Tous travaux furent suspendus, et des
prières s'élevèrent vers le ciel. Mais ces prières
étaient maintenant des actions de grâces. Les colons
de l'île Lincoln n'étaient plus les misérables
naufragés jetés sur l'îlot. Ils ne demandaient plus,
ils remerciaient.

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Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain,
on partit pour l'îlot. Il fallut encore profiter de
la marée basse pour franchir à gué le canal, et, à ce
propos, il fut convenu que l'on construirait, tant
bien que mal, un canot qui rendrait les
communications plus faciles, et permettrait aussi de
remonter la Mercy, lors de la grande exploration du
sud-ouest de l'île, qui était remise aux premiers
beaux jours.
Les phoques étaient nombreux, et les chasseurs, armés
de leurs épieux ferrés, en tuèrent aisément une
demi-douzaine. Nab et Pencroff les dépouillèrent,
et ne rapportèrent à Granite-house que leur graisse
et leur peau, cette peau devant servir à la
fabrication de solides chaussures.
Le résultat de cette chasse fut celui-ci : environ
trois cents livres de graisse qui devaient être
entièrement employées à la fabrication des bougies.
L'opération fut extrêmement simple, et, si elle ne
donna pas des produits absolument parfaits, du moins
étaient-ils utilisables. Cyrus Smith n'aurait eu à
sa disposition que de l'acide sulfurique, qu'en
chauffant cet acide avec les corps gras neutres,
- dans l'espèce la graisse de phoque, - il pouvait
isoler la glycérine ; puis, de la combinaison
nouvelle, il eût facilement séparé l'oléine, la
margarine et la stéarine, en employant l'eau
bouillante. Mais, afin de simplifier l'opération, il
préféra saponifier la graisse au moyen de la chaux.
Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile à
décomposer par l'acide sulfurique, qui précipita la
chaux à l'état de sulfate et rendit libres les acides
gras.
De ces trois acides, oléique, margarique et stéarique,
le premier, étant liquide, fut chassé par une pression
suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la
substance même qui allait servir au moulage des
bougies.
L'opération ne dura pas plus de vingt-quatre heures.
Les mèches, après plusieurs essais, furent faites de
fibres végétales, et, trempées dans la substance
liquéfiée, elles formèrent de véritables bougies
stéariques, moulées à la main, auxquelles il ne
manqua que le blanchiment et le polissage. Elles
n'offraient pas, sans doute, cet avantage que les
mèches, imprégnées d'acide borique, ont de se
vitrifier au fur et à mesure de leur combustion, et de
se consumer entièrement ; mais Cyrus Smith ayant
fabriqué une belle paire de mouchettes, ces bougies
furent grandement appréciées pendant les veillées de
Granite-house.
Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas à
l'intérieur de la nouvelle demeure. Les menuisiers
eurent de l'ouvrage. On perfectionna les outils, qui
étaient fort rudimentaires. On les compléta aussi.
Des ciseaux, entre autres, furent fabriqués, et les
colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon
se faire la barbe, du moins la tailler à leur
fantaisie.

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Harbert n'en avait pas, Nab n'en avait guère, mais
leurs compagnons en étaient hérissés de manière à
justifier la confection desdits ciseaux.
La fabrication d'une scie à main, du genre de celles
qu'on appelle égohines, coûta des peines infinies,
mais enfin on obtint un instrument qui, vigoureusement
manié, put diviser les fibres ligneuses du bois.
On fit donc des tables, des sièges, des armoires, qui
meublèrent les principales chambres, des cadres de
lit, dont toute la literie consista en matelas de
zostère. La cuisine, avec ses planches, sur lesquelles
reposaient les ustensiles en terre cuite, son
fourneau de briques, sa pierre à relaver, avait
très-bon air, et Nab y fonctionnait gravement, comme
s'il eût été dans un laboratoire de chimiste.
Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés
par les charpentiers. En effet, le nouveau déversoir,
créé à coups de mine, rendait nécessaire la
construction de deux ponceaux, l'un sur le plateau
de Grande-Vue, l'autre sur la grève même.
Maintenant, en effet, le plateau et la grève étaient
transversalement coupés par un cours d'eau qu'il
fallait nécessairement franchir, quand on voulait
gagner le nord de l'île. Pour l'éviter, les colons
eussent été obligés à faire un détour considérable
et à remonter dans l'ouest jusqu'au delà des sources
du Creek-Rouge. Le plus simple était donc d'établir,
sur le plateau et sur la grève, deux ponceaux,
longs de vingt à vingt-cinq pieds, et dont quelques
arbres, seulement équarris à la hache, formèrent
toute la charpente. Ce fut l'affaire de quelques
jours. Les ponts établis, Nab et Pencroff en
profitèrent alors pour aller jusqu'à l'huîtrière qui
avait été découverte au large des dunes. Ils avaient
traîné avec eux une sorte de grossier chariot, qui
remplaçait l'ancienne claie vraiment trop incommode,
et ils rapportèrent quelques milliers d'huîtres, dont
l'acclimatation se fit rapidement au milieu de ces
rochers, qui formaient autant de parcs naturels à
l'embouchure de la Mercy. Ces mollusques étaient de
qualité excellente, et les colons en firent une
consommation presque quotidienne.
On le voit, l'île Lincoln, bien que ses habitants
n'en eussent exploré qu'une très-petite portion,
fournissait déjà à presque tous leurs besoins. Et il
était probable que, fouillée jusque dans ses plus
secrets réduits, sur toute cette partie boisée qui
s'étendait depuis la Mercy jusqu'au promontoire du
Reptile, elle prodiguerait de nouveaux trésors.
Une seule privation coûtait encore aux colons de
l'île Lincoln. La nourriture azotée ne leur manquait
pas, ni les produits végétaux qui devaient en
tempérer l'usage ; les racines ligneuses des
dragonniers, soumises à la fermentation, leur
donnaient une boisson acidulée, sorte de bière bien
préférable à l'eau pure ; ils avaient même fabriqué
du sucre, sans cannes ni betteraves, en recueillant
cette

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liqueur que distille l'"acer saccharinum", sorte
d'érable de la famille des acérinées, qui prospère
sous toutes les zones moyennes, et dont l'île
possédait un grand nombre ; ils faisaient un thé
très-agréable en employant les monardes rapportées
de la garenne ; enfin, ils avaient en abondance le
sel, le seul des produits minéraux qui entre dans
l'alimentation..., mais le pain faisait défaut.
Peut-être, par la suite, les colons pourraient-ils
remplacer cet aliment par quelque équivalent, farine de
sagoutier ou fécule de l'arbre à pain, et il était
possible, en effet, que les forêts du sud comptassent
parmi leurs essences ces précieux arbres, mais
jusqu'alors on ne les avait pas rencontrés.

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Cependant la Providence devait, en cette circonstance,
venir directement en aide aux colons, dans une
proportion infinitésimale, il est vrai, mais enfin
Cyrus Smith, avec toute son intelligence, toute son
ingéniosité, n'aurait jamais pu produire ce que, par le
plus grand hasard, Harbert trouva un jour dans la
doublure de sa veste, qu'il s'occupait de raccommoder.
Ce jour-là, - il pleuvait à torrents, - les colons
étaient rassemblés dans la grande salle de
Granite-house, quand le jeune garçon s'écria tout d'un
coup :
"Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de blé !"
Et il montra à ses compagnons un grain, un unique
grain qui, de sa poche trouée, s'était introduit
dans la doublure de sa veste.

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La présence de ce grain s'expliquait par l'habitude
qu'avait Harbert, étant à Richmond, de nourrir
quelques ramiers dont Pencroff lui avait fait
présent.
"Un grain de blé ? répondit vivement l'ingénieur.
- Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu'un
seul !
- Eh ! mon garçon, s'écria Pencroff en souriant,
nous voilà bien avancés, ma foi ! Qu'est-ce que nous
pourrions bien faire d'un seul grain de blé ?
- Nous en ferons du pain, répondit Cyrus Smith.
- Du pain, des gâteaux, des tartes ! répliqua le
marin. Allons ! Le pain que fournira ce grain de blé
ne nous étouffera pas de sitôt !"
Harbert, n'attachant que peu d'importance à sa
découverte, se disposait à jeter le grain en question,
mais Cyrus Smith le prit, l'examina, reconnut
qu'il était en bon état, et, regardant le marin bien
en face :
"Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement,
savez-vous combien un grain de blé peut produire
d'épis ?
- Un, je suppose ! répondit le marin, surpris de la
question.
- Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte
de grains ?
- Ma foi, non.
- Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc,
si nous plantons ce grain, à la première récolte,
nous récolterons huit cents grains, lesquels en
produiront à la seconde six cent quarante mille, à la
troisième cinq cent douze millions, à la quatrième
plus de quatre cents milliards de grains. Voilà la
proportion."
Les compagnons de Cyrus Smith l'écoutaient sans
répondre. Ces chiffres les stupéfiaient. Ils étaient
exacts, cependant.
"Oui, mes amis, reprit l'ingénieur. Telles sont les
progressions arithmétiques de la féconde nature. Et
encore, qu'est-ce que cette multiplication du grain
de blé, dont l'épi ne porte que huit cents grains,
comparée à ces pieds de pavots qui portent
trente-deux mille graines, à ces pieds de tabac qui
en produisent trois cent soixante mille ? En
quelques années, sans les nombreuses causes de
destruction qui en arrêtent la fécondité, ces plantes
envahiraient toute la terre."
Mais l'ingénieur n'avait pas terminé son petit
interrogatoire.
"Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous
combien quatre cents milliards de grains représentent
de boisseaux ?
- Non, répondit le marin, mais ce que je sais, c'est
que je ne suis qu'une bête !
- Eh bien, cela ferait plus de trois millions, à cent
trente mille par boisseau, Pencroff.

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- Trois millions ! s'écria Pencroff.
- Trois millions.
- Dans quatre ans ?
- Dans quatre ans, répondit Cyrus Smith, et même
dans deux ans, si, comme je l'espère, nous pouvons,
sous cette latitude, obtenir deux récoltes par année."
à cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas
pouvoir répliquer autrement que par un hurrah
formidable.
"Ainsi, Harbert, ajouta l'ingénieur, tu as fait là
une découverte d'une importance extrême pour nous.
Tout, mes amis, tout peut nous servir dans les
conditions où nous sommes. Je vous en prie, ne
l'oubliez pas.
- Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l'oublierons
pas, répondit Pencroff, et si jamais je trouve une de
ces graines de tabac, qui se multiplient par trois
cent soixante mille, je vous assure que je ne la
jetterai pas au vent ! Et maintenant, savez-vous ce
qui nous reste à faire ?
- Il nous reste à planter ce grain, répondit
Harbert.
- Oui, ajouta Gédéon Spilett, et avec tous les
égards qui lui sont dus, car il porte en lui nos
moissons à venir.
- Pourvu qu'il pousse ! s'écria le marin.
- Il poussera," répondit Cyrus Smith.
On était au 20 juin. Le moment était donc propice
pour semer cet unique et précieux grain de blé. Il
fut d'abord question de le planter dans un pot ;
mais, après réflexion, on résolut de s'en rapporter
plus franchement à la nature, et de le confier à la
terre. C'est ce qui fut fait le jour même, et il est
inutile d'ajouter que toutes les précautions furent
prises pour que l'opération réussît.
Le temps s'étant légèrement éclairci, les colons
gravirent les hauteurs de Granite-house. Là, sur le
plateau, ils choisirent un endroit bien abrité du
vent, et auquel le soleil de midi devait verser toute
sa chaleur. L'endroit fut nettoyé, sarclé avec soin,
fouillé même, pour en chasser les insectes ou les
vers ; on y mit une couche de bonne terre amendée
d'un peu de chaux ; on l'entoura d'une palissade ;
puis, le grain fut enfoncé dans la couche humide.
Ne semblait-il pas que ces colons posaient la
première pierre d'un édifice ? Cela rappela à
Pencroff le jour où il avait allumé son unique
allumette, et tous les soins qu'il apporta à cette
opération. Mais cette fois, la chose était plus grave.
En effet, les naufragés seraient toujours parvenus
à se procurer du feu, soit par un procédé, soit par
un autre, mais nulle puissance humaine ne leur referait
ce grain de blé, si, par malheur, il venait à périr !

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CHAPITRE XXI
Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour
sans que Pencroff allât visiter ce qu'il appelait
sérieusement son "champ de blé". Et malheur aux
insectes qui s'y aventuraient ! Ils n'avaient aucune
grâce à attendre.
Vers la fin du mois de juin, après d'interminables
pluies, le temps se mit décidément au froid, et, le
29, un thermomètre Fahrenheit eût certainement annoncé
vingt degrés seulement au-dessus de zéro (6 degrés,
67 centigrades au-dessous de glace).
Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31
décembre de l'année boréale, était un vendredi. Nab
fit observer que l'année finissait par un mauvais
jour ; mais Pencroff lui répondit que, naturellement,
l'autre commençait par un bon, - ce qui valait mieux.
En tout cas, elle débuta par un froid très-vif. Des
glaçons s'entassèrent à l'embouchure de la Mercy,
et le lac ne tarda pas à se prendre sur toute son
étendue.
On dut, à plusieurs reprises, renouveler la provision
de combustible. Pencroff n'avait pas attendu que la
rivière fût glacée pour conduire d'énormes trains
de bois à leur destination. Le courant était un
moteur infatigable, et il fut employé à charrier du
bois flotté jusqu'au moment où le froid vint
l'enchaîner. Au combustible fourni si abondamment
par la forêt, on joignit aussi plusieurs charretées
de houille, qu'il fallut aller chercher au pied des
contreforts du mont Franklin. Cette puissante chaleur
du charbon de terre fut vivement appréciée par une
basse température, qui, le 4 juillet, tomba à huit
degrés Fahrenheit (13 degrés centigrades au-dessous
de zéro). Une seconde cheminée avait été établie dans
la salle à manger, et, là, on travaillait en commun.
Pendant cette période de froid, Cyrus Smith n'eut
qu'à s'applaudir d'avoir dérivé jusqu'à Granite-house
un petit filet des eaux du lac Grant. Prises
au-dessous de la surface glacée, puis, conduites par
l'ancien déversoir, elles conservaient leur liquidité
et arrivaient à un réservoir intérieur, qui avait
été creusé à

p189

l'angle de l'arrière-magasin, et dont le trop-plein
s'enfuyait par le puits jusqu'à la mer.
Vers cette époque, le temps étant extrêmement sec,
les colons, aussi bien vêtus que possible, résolurent
de consacrer une journée à l'exploration de la
partie de l'île comprise au sud-est entre la Mercy
et le cap Griffe. C'était un vaste terrain
marécageux, et il pouvait se présenter quelque bonne
chasse à faire, car les oiseaux aquatiques devaient y
pulluler.
Il fallait compter de huit à neuf milles à l'aller,
autant au retour, et, par conséquent, la journée
serait bien employée. Comme il s'agissait aussi de
l'exploration d'une portion inconnue de l'île, toute
la colonie dut y prendre part. C'est pourquoi, le
5 juillet, dès six heures du matin, l'aube se levant
à peine, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert,
Nab, Pencroff, armés d'épieux, de collets, d'arcs
et de flèches, et munis de provisions suffisantes,
quittèrent Granite-house, précédés de Top, qui
gambadait devant eux.
On prit par le plus court, et le plus court fut de
traverser la Mercy sur les glaçons qui l'encombraient
alors.
"Mais, fit observer justement le reporter, cela ne
peut remplacer un pont sérieux !"
Aussi, la construction d'un pont "sérieux" était-elle
notée dans la série des travaux à venir.
C'était la première fois que les colons mettaient
pied sur la rive droite de la Mercy, et
s'aventuraient au milieu de ces grands et superbes
conifères, alors couverts de neige.
Mais ils n'avaient pas fait un demi-mille, que, d'un
épais fourré, s'échappait toute une famille de
quadrupèdes, qui y avaient élu domicile, et dont les
aboiements de Top provoquèrent la fuite.
"Ah ! on dirait des renards !" s'écria Harbert,
quand il vit toute la bande décamper au plus vite.
C'étaient des renards, en effet, mais des renards de
très-grande taille, qui faisaient entendre une sorte
d'aboiement, dont Top parut lui-même fort étonné, car
il s'arrêta dans sa poursuite, et donna à ces rapides
animaux le temps de disparaître.
Le chien avait le droit d'être surpris, puisqu'il ne
savait pas l'histoire naturelle. Mais, par leurs
aboiements, ces renards, gris roussâtres de pelage,
à queues noires que terminait une bouffette blanche,
avaient décelé leur origine. Aussi, Harbert leur
donna-t-il, sans hésiter, leur véritable nom de
"culpeux". Ces culpeux se rencontrent fréquemment
au Chili, aux Malouines, et sur tous ces parages

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américains traversés par les trentième et quarantième
parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top
n'eût pu s'emparer de l'un de ces carnivores.
"Est-ce que cela se mange ? demanda Pencroff, qui ne
considérait jamais les représentants de la faune de
l'île qu'à un point de vue spécial.
- Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n'ont
pas encore reconnu si la pupille de ces renards est
diurne ou nocturne, et s'il ne convient pas de les
ranger dans le genre chien proprement dit."
Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire en
entendant la réflexion du jeune garçon, qui attestait
un esprit sérieux. Quant au marin, du moment que ces
renards ne pouvaient être classés dans le genre
comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu'une
basse-cour serait établie à Granite-house, il fit
observer qu'il serait bon de prendre quelques
précautions contre la visite probable de ces pillards
à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.
Après avoir tourné la pointe de l'épave, les colons
trouvèrent une longue plage que baignait la vaste
mer. Il était alors huit heures du matin. Le ciel
était très-pur, ainsi qu'il arrive par les grands
froids prolongés ; mais, échauffés par leur
course, Cyrus Smith et ses compagnons ne ressentaient
pas trop vivement les piqûres de l'atmosphère.
D'ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance
qui rend infiniment plus supportables les forts
abaissements de la température. Un soleil brillant,
mais sans action calorifique, sortait alors de
l'Océan, et son énorme disque se balançait à
l'horizon. La mer formait une nappe tranquille et
bleue comme celle d'un golfe méditerranéen, quand le
ciel est pur. Le cap Griffe, recourbé en forme de
yatagan, s'effilait nettement à quatre milles environ
vers le sud-est. à gauche, la lisière du marais était
brusquement arrêtée par une petite pointe que les
rayons solaires dessinaient alors d'un trait de feu.
Certes, en cette partie de la baie de l'Union, que
rien ne couvrait du large, pas même un banc de sable,
les navires, battus des vents d'est, n'eussent trouvé
aucun abri. On sentait à la tranquillité de la mer,
dont nul haut-fond ne troublait les eaux, à sa
couleur uniforme que ne tachait aucune nuance
jaunâtre, à l'absence de tout récif enfin, que cette
côte était accore, et que l'Océan recouvrait là de
profonds abîmes. En arrière, dans l'ouest, se
développaient, mais à une distance de quatre milles,
les premières lignes d'arbres des forêts du
Far-West. On se serait cru, pour ainsi dire, sur la
côte désolée de quelque île des régions
antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les
colons firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un
feu de broussailles et de warechs desséchés fut
allumé, et Nab prépara le déjeuner de viande froide,
auquel il joignit quelques tasses de thé d'Oswego.

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Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l'île
Lincoln était réellement stérile et contrastait avec
toute la région occidentale. Ce qui amena le reporter
à faire cette réflexion, que si le hasard eût tout
d'abord jeté les naufragés sur cette plage, ils
auraient pris de leur futur domaine une idée
déplorable.
"Je crois même que nous n'aurions pas pu l'atteindre,
répondit l'ingénieur, car la mer est profonde, et
elle ne nous offrait pas un rocher pour nous y
réfugier. Devant Granite-house, au moins, il y avait
des bancs, un îlot, qui multipliaient les chances de
salut. Ici, rien que l'abîme !
- Il est assez singulier, fit observer Gédéon
Spilett, que cette île, relativement petite, présente
un sol aussi varié. Cette diversité d'aspect
n'appartient logiquement qu'aux continents d'une
certaine étendue. On dirait vraiment que la partie
occidentale de l'île Lincoln, si riche et si fertile,
est baignée par les eaux chaudes du golfe Mexicain,
et que ses rivages du nord et du sud-est s'étendent
sur une sorte de mer Arctique.
- Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit
Cyrus Smith, c'est une observation que j'ai faite
aussi. Cette île, dans sa forme comme dans sa nature,
je la trouve étrange. On dirait un résumé de tous les
aspects que présente un continent, et je ne serais pas
surpris qu'elle eût été continent autrefois.
- Quoi ! un continent au milieu du Pacifique ?
s'écria Pencroff.
- Pourquoi pas ? répondit Cyrus Smith. Pourquoi
l'Australie, la Nouvelle-Irlande, tout ce que les
géographes anglais appellent l'Australasie, réunies
aux archipels du Pacifique, n'auraient-ils formé
autrefois une sixième partie du monde, aussi
importante que l'Europe ou l'Asie, que l'Afrique
ou les deux Amériques ? Mon esprit ne se refuse point
à admettre que toutes les îles, émergées de ce vaste
Océan, ne sont que des sommets d'un continent
maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux
époques antéhistoriques.
- Comme fut autrefois l'Atlantide, répondit Harbert.
- Oui, mon enfant... si elle a existé toutefois.
- Et l'île Lincoln aurait fait partie de ce
continent-là ? demanda Pencroff.
- C'est probable, répondit Cyrus Smith, et cela
expliquerait assez cette diversité de productions qui
se voit à sa surface.
- Et le nombre considérable d'animaux qui l'habitent
encore, ajouta Harbert.
- Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur, et tu me
fournis là un nouvel argument à l'appui de ma thèse.
Il est certain, d'après ce que nous avons vu, que les
animaux sont nombreux dans l'île, et, ce qui est plus
bizarre, que les espèces y sont extrêmement variées.
Il y a une raison à cela, et pour moi, c'est que
l'île

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Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste
continent qui s'est peu à peu abaissé au-dessous du
Pacifique.
- Alors, un beau jour, répliqua Pencroff, qui ne
semblait pas être absolument convaincu, ce qui reste
de cet ancien continent pourra disparaître à son
tour, et il n'y aura plus rien entre l'Amérique et
l'Asie ?
- Si, répondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux
continents, que des milliards de milliards
d'animalcules travaillent à bâtir en ce moment.
- Et quels sont ces maçons-là ? demanda Pencroff.
- Les infusoires du corail, répondit Cyrus Smith.
Ce sont eux qui ont fabriqué, par un travail continu,
l'île Clermont-Tonnerre, les attoles, et autres
nombreuses

p193

îles à coraux que compte l'océan Pacifique. Il faut
quarante-sept millions de ces infusoires pour peser
un grain, et pourtant, avec les sels marins qu'ils
absorbent, avec les éléments solides de l'eau qu'ils
s'assimilent, ces animalcules produisent le calcaire,
et ce calcaire forme d'énormes substructions
sous-marines, dont la dureté et la solidité égalent
celles du granit. Autrefois, aux premières époques
de la création, la nature, employant le feu, a produit
les terres par soulèvement ; mais maintenant elle
charge des animaux microscopiques

p194

de remplacer cet agent, dont la puissance dynamique,
à l'intérieur du globe, a évidemment diminué, - ce
que prouve le grand nombre de volcans actuellement
éteints à la surface de la terre. Et je crois bien
que, les siècles succédant aux siècles et les
infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra se
changer un jour en un vaste continent, que des
générations nouvelles habiteront et civiliseront à
leur tour.
- Ce sera long ! dit Pencroff.
- La nature a le temps pour elle, répondit
l'ingénieur.
- Mais à quoi bon de nouveaux continents ? demanda
Harbert. Il me semble que l'étendue actuelle des
contrées habitables est suffisante à l'humanité. Or,
la nature ne fait rien d'inutile.
- Rien d'inutile, en effet, reprit l'ingénieur, mais
voici comment on pourrait expliquer dans l'avenir
la nécessité de continents nouveaux, et précisément
sur cette zone tropicale occupée par les îles
coralligènes. Du moins, cette explication me paraît
plausible.
- Nous vous écoutons, monsieur Cyrus, répondit
Harbert.
- Voici ma pensée : les savants admettent généralement
qu'un jour notre globe finira, ou plutôt que la vie
animale et végétale n'y sera plus possible, par suite
du refroidissement intense qu'il subira. Ce sur quoi
ils ne sont pas d'accord, c'est sur la cause de ce
refroidissement. Les uns pensent qu'il proviendra de
l'abaissement de température que le soleil éprouvera
après des millions d'années ; les autres, de
l'extinction graduelle des feux intérieurs de notre
globe, qui ont sur lui une influence plus prononcée
qu'on ne le suppose généralement. Je tiens, moi,
pour cette dernière hypothèse, en me fondant sur ce
fait que la lune est bien véritablement un astre
refroidi, lequel n'est plus habitable, quoique le
soleil continue toujours de verser à sa surface la
même somme de chaleur. Si donc la lune s'est
refroidie, c'est parce que ces feux intérieurs
auxquels, ainsi que tous les astres du monde stellaire,
elle a dû son origine, se sont complètement éteints.
Enfin, quelle qu'en soit la cause, notre globe se
refroidira un jour, mais ce refroidissement ne
s'opérera que peu à peu. Qu'arrivera-t-il alors ?
C'est que les zones tempérées, dans une époque plus
ou moins éloignée, ne seront pas plus habitables que
ne le sont actuellement les régions polaires. Donc,
les populations d'hommes, comme les agrégations
d'animaux, reflueront vers les latitudes plus
directement soumises à l'influence solaire. Une
immense émigration s'accomplira. L'Europe, l'Asie
centrale, l'Amérique du Nord seront peu à peu
abandonnées, tout comme l'Australasie ou les parties
basses de l'Amérique du Sud. La végétation suivra
l'émigration humaine. La flore reculera vers

p195

l'équateur en même temps que la faune. Les parties
centrales de l'Amérique méridionale et de l'Afrique
deviendront les continents habités par excellence.
Les Lapons et les Samoyèdes retrouveront les
conditions climatériques de la mer polaire sur les
rivages de la Méditerranée. Qui nous dit, qu'à cette
époque, les régions équatoriales ne seront pas trop
petites pour contenir l'humanité terrestre et la
nourrir ? Or, pourquoi la prévoyante nature, afin de
donner refuge à toute l'émigration végétale et
animale, ne jetterait-elle pas, dès à présent, sous
l'équateur, les bases d'un continent nouveau, et
n'aurait-elle pas chargé les infusoires de le
construire ? J'ai souvent réfléchi à toutes ces
choses, mes amis, et je crois sérieusement que l'aspect
de notre globe sera un jour complètement transformé,
que, par suite de l'exhaussement de nouveaux
continents, les mers couvriront les anciens, et que,
dans les siècles futurs, des Colombs iront découvrir
les îles du Chimboraço, de l'Himalaya ou du
mont Blanc, restes d'une Amérique, d'une Asie et
d'une Europe englouties. Puis enfin, ces nouveaux
continents, à leur tour, deviendront eux-mêmes
inhabitables ; la chaleur s'éteindra comme la chaleur
d'un corps que l'âme vient d'abandonner, et la vie
disparaîtra, sinon définitivement du globe, au moins
momentanément. Peut-être, alors, notre sphéroïde
se reposera-t-il, se refera-t-il dans la mort pour
ressusciter un jour dans des conditions supérieures !
Mais tout cela, mes amis, c'est le secret de l'Auteur
de toutes choses, et, à propos du travail des
infusoires, je me suis laissé entraîner un peu loin
peut-être à scruter les secrets de l'avenir.
- Mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett, ces
théories sont pour moi des prophéties, et elles
s'accompliront un jour.
- C'est le secret de Dieu, dit l'ingénieur.
- Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff,
qui avait écouté de toutes ses oreilles, mais
m'apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si l'île
Lincoln a été construite par vos infusoires ?
- Non, répondit Cyrus Smith, elle est purement
d'origine volcanique.
- Alors, elle disparaîtra un jour ?
- C'est probable.
- J'espère bien que nous n'y serons plus.
- Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n'y serons
plus, puisque nous n'avons aucune envie d'y mourir
et que nous finirons peut-être par nous en tirer.
- En attendant, répondit Gédéon Spilett,
installons-nous comme pour l'éternité. Il ne faut
jamais rien faire à demi."
Ceci finit la conversation. Le déjeuner était
terminé. L'exploration fut reprise, et les colons
arrivèrent à la limite où commençait la région
marécageuse.

p196

C'était bien un marais, dont l'étendue, jusqu'à cette
côte arrondie qui terminait l'île au sud-est, pouvait
mesurer vingt milles carrés. Le sol était formé d'un
limon argilo-siliceux, mêlé de nombreux débris de
végétaux. Des conferves, des joncs, des carex, des
scirpes, çà et là quelques couches d'herbages, épais
comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques
mares glacées scintillaient en maint endroit sous les
rayons solaires. Ni les pluies, ni aucune rivière,
gonflée par une crue subite, n'avaient pu former
ces réserves d'eau. On en devait naturellement
conclure que ce marécage était alimenté par les
infiltrations du sol, et cela était en effet. Il était
même à craindre que l'air ne s'y chargeât, pendant les
chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les fièvres
paludéennes.
Au-dessus des herbes aquatiques, à la surface des
eaux stagnantes, voltigeait un monde d'oiseaux.
Chasseurs au marais et huttiers de profession
n'auraient pu y perdre un seul coup de fusil.
Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y
vivaient par bandes, et ces volatiles peu craintifs
se laissaient facilement approcher.
Un coup de fusil à plomb eût certainement atteint
quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs
étaient pressés. Il fallut se contenter de les frapper
à coups de flèche. Le résultat fut moindre, mais la
flèche silencieuse eut l'avantage de ne point effrayer
ces volatiles, que la détonation d'une arme à feu
aurait dissipés à tous les coins du marécage. Les
chasseurs se contentèrent donc, pour cette fois, d'une
douzaine de canards, blancs de corps avec ceinture
cannelle, tête verte, aile noire, blanche et rousse,
bec aplati, qu'Harbert reconnut pour des "tadornes".
Top concourut adroitement à la capture de ces
volatiles, dont le nom fut donné à cette partie
marécageuse de l'île. Les colons avaient donc là
une abondante réserve de gibier aquatique. Le temps
venu, il ne s'agirait plus que de l'exploiter
convenablement, et il était probable que plusieurs
espèces de ces oiseaux pourraient être, sinon
domestiqués, du moins acclimatés aux environs du lac,
ce qui les mettrait plus directement sous la main des
consommateurs.
Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses
compagnons reprirent le chemin de leur demeure, en
traversant le marais des Tadornes (Tadorn's-fens), et
ils repassèrent la Mercy sur le pont de glaces.
à huit heures du soir, tous étaient rentrés à
Granite-house.

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CHAPITRE XXII
Ces froids intenses durèrent jusqu'au 15 août, sans
dépasser toutefois ce maximum de degrés Fahrenheit
observé jusqu'alors. Quand l'atmosphère était calme,
cette basse température se supportait facilement ;
mais quand la bise soufflait, cela semblait dur à des
gens insuffisamment vêtus. Pencroff en était à
regretter que l'île Lincoln ne donnât pas asile à
quelques familles d'ours, plutôt qu'à ces renards ou
à ces phoques, dont la fourrure laissait à désirer.
"Les ours, disait-il, sont généralement bien
habillés, et je ne demanderais pas mieux que de leur
emprunter pour l'hiver la chaude capote qu'ils ont
sur le corps.
- Mais, répondait Nab en riant, peut-être ces ours
ne consentiraient-ils pas, Pencroff, à te donner leur
capote. Ce ne sont point des Saint-Martin, ces
bêtes-là !
- On les y obligerait, Nab, on les y obligerait,"
répliquait Pencroff d'un ton tout à fait autoritaire.
Mais ces formidables carnassiers n'existaient point
dans l'île, ou, du moins, ils ne s'étaient pas
montrés jusqu'alors.
Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter
s'occupèrent d'établir des trappes sur le plateau de
Grande-Vue et aux abords de la forêt. Suivant
l'opinion du marin, tout animal, quel qu'il fût,
serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui
étrenneraient les nouveaux pièges seraient bien
reçus à Granite-house.
Ces trappes furent, d'ailleurs, extrêmement
simples : des fosses creusées dans le sol, au-dessus
un plafonnage de branches et d'herbes, qui en
dissimulait l'orifice, au fond quelque appât dont
l'odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut
tout. Il faut dire aussi qu'elles n'avaient point
été creusées au hasard, mais à certains endroits où
des empreintes plus nombreuses indiquaient de
fréquentes passées de quadrupèdes. Tous les jours,
elles étaient visitées, et, à trois reprises, pendant
les premiers jours, on y trouva des échantillons de
ces culpeux qui avaient été vus déjà sur la rive
droite de la Mercy.

p198

"Ah çà ! il n'y a donc que des renards dans ce
pays-ci ! s'écria Pencroff, la troisième fois qu'il
retira un de ces animaux de la fosse où il se tenait
fort penaud. Des bêtes qui ne sont bonnes à rien !
- Mais si, dit Gédéon Spilett. Elles sont bonnes à
quelque chose !
- Et à quoi donc ?
- à faire des appâts pour en attirer d'autres !"
Le reporter avait raison, et les trappes furent dès
lors amorcées avec ces cadavres de renards.
Le marin avait également fabriqué des collets en
employant les fibres du curry-jonc, et les collets
donnèrent plus de profit que les trappes. Il était
rare qu'un jour se passâT sans que quelque lapin de
la garenne se laissât prendre. C'était toujours du
lapin, mais Nab savait varier ses sauces, et les
convives ne songeaient pas à se plaindre.
Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine
d'août, les trappes livrèrent aux chasseurs des
animaux autres que des culpeux, et plus utiles. Ce
furent quelques-uns de ces sangliers qui avaient
été déjà signalés au nord du lac. Pencroff n'eut
pas besoin de demander si ces bêtes-là étaient
comestibles. Cela se voyait bien, à leur ressemblance
avec le cochon d'Amérique ou d'Europe.
"Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert,
je t'en préviens, Pencroff.
- Mon garçon, répondit le marin, en se penchant sur
la trappe, et en retirant par le petit appendice
qui lui servait de queue un de ces représentants de
la famille des suilliens, laissez-moi croire que ce
sont des cochons !
- Et pourquoi ?
- Parce que cela me fait plaisir !
- Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff ?
- J'aime beaucoup le cochon, répondit le marin,
surtout pour ses pieds, et s'il en avait huit au lieu
de quatre, je l'aimerais deux fois davantage !"
Quant aux animaux en question, c'étaient des pécaris
appartenant à l'un des quatre genres que compte la
famille, et ils étaient même de l'espèce des
"tajassous", reconnaissables à leur couleur foncée
et dépourvus de ces longues canines qui arment la
bouche de leurs congénères. Ces pécaris vivent
ordinairement par troupes, et il était probable
qu'ils abondaient dans les parties boisées de l'île.
En tout cas, ils étaient mangeables de la tête aux
pieds, et Pencroff ne leur en demandait pas plus.
Vers le 15 août, l'état atmosphérique se modifia
subitement par une saute de vent dans le nord-ouest.
La température remonta de quelques degrés, et les

p199

vapeurs accumulées dans l'air ne tardèrent pas à se
résoudre en neige. Toute l'île se couvrit d'une
couche blanche, et se montra à ses habitants sous un
aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment
pendant plusieurs jours, et son épaisseur atteignit
bientôt deux pieds.
Le vent fraîchit bientôt avec une extrême violence,
et, du haut de Granite-house, on entendait la mer
gronder sur les récifs. à certains angles, il se
faisait de rapides remous d'air, et la neige, s'y
formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait
à ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base,
et que les bâtiments attaquent à coups de canon.
Toutefois, l'ouragan, venant du nord-ouest, prenait
l'île à revers, et l'orientation de Granite-house la
préservait d'un assaut direct. Mais, au milieu de ce
chasse-neige, aussi terrible que s'il se fût produit
sur quelque contrée polaire, ni Cyrus Smith, ni
ses compagnons ne purent, malgré leur envie,
s'aventurer au dehors, et ils restèrent renfermés
pendant cinq jours, du 20 au 25 août. On entendait la
tempête rugir dans les bois du Jacamar, qui devaient
en pâtir. Bien des arbres seraient déracinés, sans
doute, mais Pencroff s'en consolait en songeant
qu'il n'aurait pas la peine de les abattre.
"Le vent se fait bûcheron, laissons-le faire,"
répétait-il.
Et, d'ailleurs, il n'y aurait eu aucun moyen de l'en
empêcher.
Combien les hôtes de Granite-house durent alors
remercier le ciel de leur avoir ménagé cette solide
et inébranlable retraite ! Cyrus Smith avait bien
sa légitime part dans les remerciements, mais enfin,
c'était la nature qui avait creusé cette vaste
caverne, et il n'avait fait que la découvrir. Là,
tous étaient en sûreté, et les coups de la tempête ne
pouvaient les atteindre. S'ils eussent construit sur
le plateau de Grande-Vue une maison de briques et
de bois, elle n'aurait certainement pas résisté aux
fureurs de cet ouragan. Quant aux Cheminées, rien
qu'au fracas des lames qui se faisait entendre avec
tant de force, on devait croire qu'elles étaient
absolument inhabitables, car la mer, passant
par-dessus l'îlot, devait les battre avec rage. Mais
ici, à Granite-house, au milieu de ce massif, contre
lequel n'avaient prise ni l'eau ni l'air, rien à
craindre.
Pendant ces quelques jours de séquestration, les
colons ne restèrent pas inactifs. Le bois, débité en
planches, ne manquait pas dans le magasin, et, peu à
peu, on complèta le mobilier, en tables et en
chaises, solides à coup sûr, car la matière n'y fut
pas épargnée. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient
mal leur nom, qui fait de leur mobilité une condition
essentielle, mais ils firent l'orgueil de Nab et de
Pencroff, qui ne les auraient pas changés contre
des meubles de Boule.
Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne
réussirent pas mal dans cette

p200

nouvelle fabrication. On avait découvert, vers cette
pointe que le lac projetait au nord, une féconde
oseraie, où poussaient en grand nombre des
osiers-pourpres. Avant la saison des pluies,
Pencroff et Harbert avaient moissonné ces utiles
arbustes, et leurs branches, bien séparées alors,
pouvaient être efficacement employées. Les premiers
essais furent informes, mais, grâce à l'adresse et à
l'intelligence des ouvriers, se consultant, se
rappelant les modèles qu'ils avaient vus, rivalisant
entre eux, des paniers et des corbeilles de diverses
grandeurs accrurent bientôt le matériel de la
colonie. Le magasin en fut pourvu, et Nab enferma
dans des corbeilles spéciales ses récoltes de
rhizomes, d'amandes de pin-pignon et de racines de
dragonnier.

p202

Pendant la dernière semaine de ce mois d'août, le
temps se modifia encore une fois. La température
baissa un peu, et la tempête se calma. Les colons
s'élancèrent au dehors. Il y avait certainement deux
pieds de neige sur la grève, mais, à la surface de
cette neige durcie, on pouvait marcher sans trop de
peine. Cyrus Smith et ses compagnons montèrent
sur le plateau de Grande-Vue.
Quel changement ! Ces bois, qu'ils avaient laissés
verdoyants, surtout dans la partie voisine où
dominaient les conifères, disparaissaient alors
sous une couleur uniforme. Tout était blanc, depuis le
sommet du mont Franklin jusqu'au littoral, les
forêts, la prairie, le lac, la rivière, les grèves.
L'eau de la Mercy courait sous une voûte de glace
qui, à chaque flux et reflux, faisait débâcle et se
brisait avec fracas. De nombreux oiseaux voletaient
à la surface solide du lac, canards et bécassines,
pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les
rocs entre lesquels se déversait la cascade à la
lisière du plateau étaient hérissés de glaces. On
eût dit que l'eau s'échappait d'une monstrueuse
gargouille fouillée avec toute la fantaisie d'un
artiste de la Renaissance. Quant à juger des dommages
causés à la forêt par l'ouragan, on ne le pouvait
encore, et il fallait attendre que l'immense couche
blanche se fût dissipée.
Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert ne manquèrent
pas cette occasion d'aller visiter leurs trappes.
Ils ne les retrouvèrent pas aisément, sous la neige
qui les recouvrait. Ils durent même prendre garde de
ne point se laisser choir dans l'une ou l'autre, ce
qui eût été dangereux et humiliant à la fois : se
prendre à son propre piège ! Mais enfin ils évitèrent
ce désagrément, et retrouvèrent les trappes
parfaitement intactes. Aucun animal n'y était tombé,
et, cependant, les empreintes étaient nombreuses
aux alentours, entre autres certaines marques de
griffes très-nettement accusées. Harbert n'hésita
pas à affirmer que quelque carnassier du genre des
féliens avait passé là, ce qui justifiait l'opinion
de l'ingénieur sur la présence de fauves dangereux
à l'île Lincoln. Sans doute, ces fauves habitaient
ordinairement les épaisses forêts du Far-West, mais,
pressés par la faim, ils s'étaient aventurés
jusqu'au plateau de Grande-Vue. Peut-être
sentaient-ils les hôtes de Granite-house ?
"En somme, qu'est-ce que c'est que ces féliens ?
demanda Pencroff.
- Ce sont des tigres, répondit Harbert.
- Je croyais que ces bêtes-là ne se trouvaient que
dans les pays chauds ?
- Sur le nouveau continent, répondit le jeune garçon,
on les observe depuis le Mexique jusqu'aux Pampas
de Buenos-Ayres. Or, comme l'île Lincoln est à peu
près sous la même latitude que les provinces de la
Plata, il n'est pas étonnant que quelques tigres
s'y rencontrent.

p203

- Bon, on veillera," répondit Pencroff.
Cependant, la neige finit par se dissiper sous
l'influence de la température, qui se releva. La pluie
vint à tomber, et, grâce à son action dissolvante,
la couche blanche s'effaça. Malgré le mauvais temps,
les colons renouvelèrent leur réserve en toutes
choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier,
rhizomes, liqueur d'érable, pour la partie végétale ;
lapins de garenne, agoutis et kangourous, pour la
partie animale. Cela nécessita quelques excursions
dans la forêt, et l'on constata qu'une certaine
quantité d'arbres avaient été abattus par le dernier
ouragan. Le marin et Nab poussèrent même, avec le
chariot, jusqu'au gisement de houille, afin de
rapporter quelques tonnes de combustible. Ils virent
en passant que la cheminée du four à poteries avait
été très-endommagée par le vent et découronnée de six
bons pieds au moins.
En même temps que le charbon, la provision de bois
fut également renouvelée à Granite-house, et on
profita du courant de la Mercy, qui était redevenu
libre, pour en amener plusieurs trains. Il pouvait se
faire que la période des grands froids ne fût pas
achevée.
Une visite avait été faite également aux Cheminées,
et les colons ne purent que s'applaudir de ne pas y
avoir demeuré pendant la tempête. La mer avait
laissé là des marques incontestables de ses ravages.
Soulevée par les vents du large, et sautant
par-dessus l'îlot, elle avait violemment assailli les
couloirs, qui étaient à demi ensablés, et d'épaisses
couches de varech recouvraient les roches. Pendant
que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou
renouvelaient les provisions de combustible, Cyrus
Smith et Gédéon Spilett s'occupèrent à déblayer
les Cheminées, et ils retrouvèrent la forge et les
fourneaux à peu près intacts, protégés qu'ils avaient
été tout d'abord par l'entassement des sables.
Ce ne fut pas inutilement que la réserve de
combustible avait été refaite. Les colons n'en
avaient pas fini avec les froids rigoureux. On sait
que, dans l'hémisphère boréal, le mois de février se
signale principalement par de grands abaissements de
la température. Il devait en être de même dans
l'hémisphère austral, et la fin du mois d'août, qui
est le février de l'Amérique du Nord, n'échappa
pas à cette loi climatérique.
Vers le 25, après une nouvelle alternative de neige et
de pluie, le vent sauta au sud-est, et, subitement,
le froid devint extrêmement vif. Suivant l'estime de
l'ingénieur, la colonne mercurielle d'un thermomètre
Fahrenheit n'eût pas marqué moins de huit degrés
au-dessous de zéro (22 degrés, 22 centigrades
au-dessous de glace), et cette intensité du froid,
rendue plus douloureuse encore par une bise

p204

aiguë, se maintint pendant plusieurs jours. Les
colons durent de nouveau se caserner dans
Granite-house, et, comme il fallut obstruer
hermétiquement toutes les ouvertures de la façade, en
ne laissant que le strict passage au renouvellement
de l'air, la consommation de bougies fut considérable.
Afin de les économiser, les colons ne s'éclairèrent
souvent qu'avec la flamme des foyers, où l'on
n'épargnait pas le combustible. Plusieurs fois, les
uns ou les autres descendirent sur la grève, au
milieu des glaçons que le flux y entassait à
chaque marée, mais ils remontaient bientôt à
Granite-house, et ce n'était pas sans peine et sans
douleur que leurs mains se retenaient aux bâtons de
l'échelle. Par ce froid intense, les échelons leur
brûlaient les doigts.
Il fallut encore occuper ces loisirs que la
séquestration faisait aux hôtes de Granite-house.
Cyrus Smith entreprit alors une opération qui
pouvait se pratiquer à huis clos.
On sait que les colons n'avaient à leur disposition
d'autre sucre que cette substance liquide qu'ils
tiraient de l'érable, en faisant à cet arbre des
incisions profondes. Il leur suffisait donc de
recueillir cette liqueur dans des vases, et ils
l'employaient en cet état à divers usages culinaires,
et d'autant mieux, qu'en vieillissant, la liqueur
tendait à blanchir et à prendre une consistance
sirupeuse.
Mais il y avait mieux à faire, et un jour Cyrus
Smith annonça à ses compagnons qu'ils allaient se
transformer en raffineurs.
"Raffineurs ! répondit Pencroff. C'est un métier
un peu chaud, je crois ?
- Très-chaud ! répondit l'ingénieur.
- Alors, il sera de saison !" répliqua le marin.
Que ce mot de raffinage n'éveille pas dans l'esprit
le souvenir de ces usines compliquées en outillage
et en ouvriers. Non ! pour cristalliser cette
liqueur, il suffisait de l'épurer par une opération
qui était extrêmement facile. Placée sur le feu dans
de grands vases de terre, elle fut simplement
soumise à une certaine évaporation, et bientôt une
écume monta à sa surface. Dès qu'elle commença à
s'épaissir, Nab eut soin de la remuer avec une
spatule de bois, - ce qui devait accélérer son
évaporation et l'empêcher en même temps de contracter
un goût empyreumatique.
Après quelques heures d'ébullition sur un bon feu,
qui faisait autant de bien aux opérateurs qu'à la
substance opérée, celle-ci s'était transformée en un
sirop épais. Ce sirop fut versé dans des moules
d'argile, préalablement fabriqués dans le fourneau
même de la cuisine, et auxquels on avait donné des
formes variées. Le lendemain, ce sirop, refroidi,
formait des pains et des tablettes. C'était

p205

du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque
transparent et d'un goût parfait.
Le froid continua jusqu'à la mi-septembre, et les
prisonniers de Granite-house commençaient à trouver
leur captivité bien longue. Presque tous les jours, ils
tentaient quelques sorties qui ne pouvaient se
prolonger. On travaillait donc constamment à
l'aménagement de la demeure. On causait en travaillant.
Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes
choses, et il leur expliquait principalement les
applications pratiques de la science. Les colons
n'avaient point de bibliothèque à leur disposition ;
mais l'ingénieur était un livre toujours prêt,
toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin,
un livre qui leur résolvait toutes les questions et
qu'ils feuilletaient souvent. Le temps passait ainsi,
et ces braves gens ne semblaient point redouter
l'avenir.
Cependant, il était temps que cette séquestration
se terminât. Tous avaient hâte de revoir, sinon la
belle saison, du moins la cessation de ce froid
insupportable. Si seulement ils eussent été vêtus
de manière à pouvoir le braver, que d'excursions ils
auraient tentées, soit aux dunes, soit au marais des
Tadornes ! Le gibier devait être facile à approcher,
et la chasse eût été fructueuse, assurément. Mais
Cyrus Smith tenait à ce que personne ne compromît
sa santé, car il avait besoin de tous les bras,
et ses conseils furent suivis.
Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet
emprisonnement, après Pencroff toutefois, c'était
Top. Le fidèle chien se trouvait fort à l'étroit dans
Granite-house. Il allait et venait d'une chambre à
l'autre, et témoignait à sa manière son ennui d'être
caserné.
Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu'il
s'approchait de ce puits sombre, qui était en
communication avec la mer, et dont l'orifice s'ouvrait
au fond du magasin, Top faisait entendre des
grognements singuliers. Top tournait autour de ce
trou, qui avait été recouvert d'un panneau en bois.
Quelquefois même, il cherchait à glisser ses pattes
sous ce panneau, comme s'il eût voulu le soulever.
Il jappait alors d'une façon particulière, qui
indiquait à la fois colère et inquiétude.
L'ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu'y
avait-il donc dans cet abîme qui pût impressionner à
ce point l'intelligent animal ? Le puits aboutissait
à la mer, cela était certain. Se ramifiait-il donc
en étroits boyaux à travers la charpente de l'île ?
était-il en communication avec quelques autres
cavités intérieures ? Quelque monstre marin ne
venait-il pas, de temps en temps, respirer au fond
de ce puits ? L'ingénieur ne savait que penser, et ne
pouvait se retenir de rêver de complications
bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine

p206

des réalités scientifiques, il ne se pardonnait pas
de se laisser entraîner dans le domaine de l'étrange
et presque du surnaturel ; mais comment s'expliquer
que Top, un de ces chiens sensés qui n'ont jamais
perdu leur temps à aboyer à la lune, s'obstinât à
sonder du flair et de l'ouïe cet abîme, si rien ne
s'y passait qui dût éveiller son inquiétude ? La
conduite de Top intriguait Cyrus Smith plus qu'il ne
lui paraissait raisonnable de se l'avouer à lui-même.
En tout cas, l'ingénieur ne communiqua ses impressions
qu'à Gédéon Spilett, trouvant inutile d'initier ses
compagnons aux réflexions involontaires que faisait
naître en lui ce qui n'était peut-être qu'une lubie
de Top.
Enfin, les froids cessèrent. Il y eut des pluies, des
rafales mêlées de neige, des giboulées, des coups de
vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace
s'était dissoute, la neige s'était fondue ; la
grève, le plateau, les berges de la Mercy, la forêt
étaient redevenus praticables. Ce retour du
printemps ravit les hôtes de Granite-house, et,
bientôt, ils n'y passèrent plus que les heures du
sommeil et des repas.
On chassa beaucoup dans la seconde moitié de
septembre, ce qui amena Pencroff à réclamer avec
une nouvelle insistance les armes à feu qu'il
affirmait avoir été promises par Cyrus Smith.
Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage
spécial, il lui serait presque impossible de
fabriquer un fusil qui pût rendre quelque service,
reculait toujours et remettait l'opération à plus
tard. Il faisait, d'ailleurs, observer qu'Harbert
et Gédéon Spilett étaient devenus des archers
habiles, que toutes sortes d'animaux excellents,
agoutis, kangourous, cabiais, pigeons, outardes,
canards sauvages, bécassines, enfin gibier de poil ou
de plume, tombaient sous leurs flèches, et que, par
conséquent, on pouvait attendre. Mais l'entêté marin
n'entendait point de cette oreille, et il ne
laisserait pas de cesse à l'ingénieur que celui-ci
n'eût satisfait son désir. Gédéon Spilett appuyait,
du reste, Pencroff.
"Si l'île, comme on en peut douter, disait-il,
renferme des animaux féroces, il faut penser à les
combattre et à les exterminer. Un moment peut venir
où ce soit notre premier devoir."
Mais, à cette époque, ce ne fut point cette question
des armes à feu qui préoccupa Cyrus Smith, mais
bien celle des vêtements. Ceux que portaient les
colons avaient passé l'hiver, mais ils ne pourraient
pas durer jusqu'à l'hiver prochain. Peaux de
carnassiers ou laine de ruminants, c'était ce qu'il
fallait se procurer à tout prix, et, puisque les
mouflons ne manquaient pas, il convenait d'aviser
aux moyens d'en former un troupeau qui serait élevé
pour les besoins de la colonie. Un enclos destiné aux
animaux domestiques, une basse-cour aménagée pour les
volatiles, en un mot, une sorte de ferme à fonder en
quelque point de

p207

l'île, tels seraient les deux projets importants à
exécuter pendant la belle saison.
En conséquence, et en vue de ces établissements
futurs, il devenait donc urgent de pousser une
reconnaissance dans toute la partie ignorée de l'île
Lincoln, c'est-à-dire sous ces hautes forêts qui
s'étendaient sur la droite de la Mercy, depuis son
embouchure jusqu'à l'extrémité de la presqu'île
Serpentine, ainsi que sur toute la côte occidentale.
Mais il fallait un temps sûr, et un mois devait
s'écouler encore avant que cette exploration pût être
entreprise utilement.
On attendait donc avec une certaine impatience, quand
un incident se produisit, qui vint surexciter encore
ce désir qu'avaient les colons de visiter en entier
leur domaine.
On était au 24 octobre. Ce jour-là, Pencroff était
allé visiter les trappes, qu'il tenait toujours
convenablement amorcées. Dans l'une d'elles, il
trouva trois animaux qui devaient être bienvenus à
l'office. C'était une femelle de pécari et ses deux
petits.
Pencroff revint donc à Granite-house, enchanté de sa
capture, et, comme toujours, le marin fit grand
étalage de sa chasse.
"Allons ! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus !
s'écria-t-il. Et vous aussi, monsieur Spilett, vous
en mangerez !
- Je veux bien en manger, répondit le reporter, mais
qu'est-ce que je mangerai ?
- Du cochon de lait.
- Ah ! vraiment, du cochon de lait, Pencroff ? à
vous entendre, je croyais que vous rapportiez un
perdreau truffé !
- Comment ? s'écria Pencroff. Est-ce que vous feriez
fi du cochon de lait, par hasard ?
- Non, répondit Gédéon Spilett, sans montrer aucun
enthousiasme, et pourvu qu'on n'en abuse pas...
- C'est bon, c'est bon, monsieur le journaliste,
riposta le marin, qui n'aimait pas à entendre
déprécier sa chasse, vous faites le difficile ? Et
il y a sept mois, quand nous avons débarqué dans
l'île, vous auriez été trop heureux de rencontrer un
pareil gibier !...
- Voilà, voilà, répondit le reporter. L'homme n'est
jamais ni parfait, ni content.
- Enfin, reprit Pencroff, j'espère que Nab se
distinguera. Voyez ! Ces deux petits pécaris n'ont pas
seulement trois mois ! Ils seront tendres comme des
cailles ! Allons, Nab, viens ! J'en surveillerai
moi-même la cuisson."
Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et
s'absorba dans ses travaux culinaires.

p208

On le laissa faire à sa façon. Nab et lui
préparèrent donc un repas magnifique, les deux petits
pécaris, un potage de kangourou, un jambon fumé,
des amandes de pignon, de la boisson de dragonnier,
du thé d'Oswego, - enfin, tout ce qu'il y avait de
meilleur ; mais entre tous les plats devaient
figurer au premier rang les savoureux pécaris,
accommodés à l'étuvée.
à cinq heures, le dîner fut servi dans la salle de
Granite-house. Le potage de kangourou fumait sur la
table. On le trouva excellent.
Au potage succédèrent les pécaris, que Pencroff
voulut découper lui-même, et dont il servit des
portions monstrueuses à chacun des convives.
Ces cochons de lait étaient vraiment délicieux, et
Pencroff dévorait sa part avec un entrain superbe,
quand tout à coup un cri et un juron lui échappèrent.
"Qu'y a-t-il ? demanda Cyrus Smith.
- Il y a... il y a... que je viens de me casser une
dent ! répondit le marin.
- Ah çà ! il y a donc des cailloux dans vos pécaris ?
dit Gédéon Spilett.
- Il faut croire," répondit Pencroff, en retirant de
ses lèvres l'objet qui lui coûtait une mâchelière !...
Ce n'était point un caillou... C'était un grain de
plomb.

PARTIE 2 L'ABANDONNE



p209

chapitre i
il y avait sept mois, jour pour jour, que les
passagers du ballon avaient été jetés sur l' île
Lincoln. Depuis cette époque, quelque recherche
qu' ils eussent faite, aucun être humain ne s' était
montré à eux. Jamais une fumée n' avait

p210

trahi la présence de l' homme à la surface de l' île.
Jamais un travail manuel n' y avait attesté son
passage, ni à une époque ancienne, ni à une époque
récente. Non-seulement elle ne semblait pas être
habitée, mais on devait croire qu' elle n' avait jamais
dû l' être. Et, maintenant, voilà que tout cet
échafaudage de déductions tombait devant un simple
grain de métal, trouvé dans le corps d' un inoffensif
rongeur !
C' est qu' en effet, ce plomb était sorti d' une arme à
feu, et quel autre qu' un être humain avait pu s' être
servi de cette arme ?
Lorsque Pencroff eut posé le grain de plomb sur la
table, ses compagnons le regardèrent avec un
étonnement profond. Toutes les conséquences de cet
incident, considérable malgré son apparente
insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit.
L' apparition subite d' un être surnaturel ne les eût
pas impressionnés plus vivement.
Cyrus Smith n' hésita pas à formuler tout d' abord
les hypothèses que ce fait, aussi surprenant
qu' inattendu, devait provoquer. Il prit le grain de
plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre
l' index et le pouce. Puis :
" vous êtes en mesure d' affirmer, demanda-t-il à
Pencroff, que le pécari, blessé par ce grain de
plomb, était à peine âgé de trois mois ?
-à peine, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff. Il
tétait encore sa mère quand je l' ai trouvé dans la
fosse.
-eh bien, dit l' ingénieur, il est par cela même
prouvé que, depuis trois mois au plus, un coup de
fusil a été tiré dans l' île Lincoln.
-et qu' un grain de plomb, ajouta Gédéon Spilett,
a atteint, mais non mortellement, ce petit animal.
-cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et
voici quelles conséquences il convient de déduire
de cet incident : ou l' île était habitée avant notre
arrivée, ou des hommes y ont débarqué depuis trois
mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivés
volontairement ou involontairement, par le fait d' un
atterrissage ou d' un naufrage ? Ce point ne pourra
être élucidé que plus tard. Quant à ce qu' ils
sont, européens ou malais, ennemis ou amis de notre
race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et
s' ils habitent encore l' île, ou s' ils l' ont quittée,
nous ne le savons pas davantage. Mais ces questions
nous intéressent trop directement pour que nous
restions plus longtemps dans l' incertitude.
-non ! Cent fois non ! Mille fois non ! S' écria le
marin en se levant de table. Il n' y a pas d' autres
hommes que nous sur l' île Lincoln ! Que diable !
L' île n' est pas grande, et, si elle eût été habitée,
nous aurions bien aperçu déjà quelques-uns de ses
habitants !

p211

-le contraire, en effet, serait bien étonnant, dit
Harbert.
-mais il serait bien plus étonnant, je suppose, fit
observer le reporter, que ce pécari fût né avec un
grain de plomb dans le corps !
-à moins, dit sérieusement Nab, que Pencroff n' ait
eu...
-voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. J' aurais,
sans m' en être aperçu, depuis tantôt cinq ou six
mois, un grain de plomb dans la mâchoire ! Mais où se
serait-il caché ? Ajouta le marin, en ouvrant la
bouche de façon à montrer les magnifiques trente-deux
dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et
si tu trouves une dent creuse dans ce râtelier-là,
je te permets de lui en arracher une demi-douzaine !
-l' hypothèse de Nab est inadmissible, en effet,
répondit Cyrus Smith, qui, malgré la gravité de ses
pensées, ne put retenir un sourire. Il est certain
qu' un coup de fusil a été tiré dans l' île, depuis
trois mois au plus. Mais je serais porté à admettre
que les êtres quelconques qui ont atterri sur cette
côte n' y sont que depuis très-peu de temps ou qu' ils
n' ont fait qu' y passer, car si, à l' époque à
laquelle nous explorions l' île du haut du mont
Franklin, elle eût été habitée, nous l' aurions vu
ou nous aurions été vus. Il est donc probable que,
depuis quelques semaines seulement, des naufragés
ont été jetés par une tempête sur un point de la
côte. Quoi qu' il en soit, il nous importe d' être
fixés sur ce point.
-je pense que nous devrons agir prudemment, dit le
reporter.
-c' est mon avis, répondit Cyrus Smith, car il est
malheureusement à craindre que ce ne soient des
pirates malais qui aient débarqué sur l' île !
-Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il
pas convenable, avant d' aller à la découverte, de
construire un canot qui nous permît, soit de
remonter la rivière, soit au besoin de contourner la
côte ? Il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu.
-votre idée est bonne, Pencroff, répondit
l' ingénieur, mais nous ne pouvons attendre. Or, il
faudrait au moins un mois pour construire un canot...
-un vrai canot, oui, répondit le marin, mais nous
n' avons pas besoin d' une embarcation destinée à tenir
la mer, et, en cinq jours au plus, je me fais fort de
construire une pirogue suffisante pour naviguer sur la
Mercy.
-en cinq jours, s' écria Nab, fabriquer un bateau ?
-oui, Nab, un bateau à la mode indienne.
-en bois ? Demanda le nègre d' un air peu convaincu.
-en bois, répondit Pencroff, ou plutôt en écorce.
Je vous répète, Monsieur Cyrus, qu' en cinq jours
l' affaire peut être enlevée !

p212

-en cinq jours, soit ! Répondit l' ingénieur.
-mais d' ici là, nous ferons bien de nous garder
sévèrement ! Dit Harbert.
-très-sévèrement, mes amis, répondit Cyrus Smith,
et je vous prierai de borner vos excursions de chasse
aux environs de Granite-House. "
le dîner finit moins gaiement que n' avait espéré
Pencroff.
Ainsi donc, l' île était ou avait été habitée par
d' autres que par les colons. Depuis l' incident du
grain de plomb, c' était un fait désormais
incontestable, et une pareille révélation ne pouvait
que provoquer de vives inquiétudes chez les colons.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, avant de se livrer
au repos, s' entretinrent longuement de ces choses.
Ils se demandèrent si, par hasard, cet incident
n' aurait pas quelque connexité avec les circonstances
inexplicables du sauvetage de l' ingénieur et autres
particularités étranges qui les avaient déjà frappés
à plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith,
après avoir discuté le pour et le contre de la
question, finit par dire :
" en somme, voulez-vous connaître mon opinion, mon
cher Spilett ?
-oui, Cyrus.
-eh bien, la voici : si minutieusement que nous
explorions l' île, nous ne trouverons rien ! "
dès le lendemain, Pencroff se mit à l' ouvrage. Il ne
s' agissait pas d' établir un canot avec membrure et
bordage, mais tout simplement un appareil flottant,
à fond plat, qui serait excellent pour la navigation
de la Mercy, surtout aux approches de ses sources,
où l' eau présenterait peu de profondeur. Des morceaux
d' écorce, cousus l' un à l' autre, devaient suffire à
former la légère embarcation, et au cas où, par suite
d' obstacles naturels, un portage deviendrait
nécessaire, elle ne serait ni lourde, ni encombrante.
Pencroff comptait former la suture des bandes
d' écorce au moyen de clous rivés, et assurer, avec
leur adhérence, le parfait étanchement de l' appareil.
Il s' agissait donc de choisir des arbres dont
l' écorce, souple et tenace, se prêtât à ce travail.
Or, précisément, le dernier ouragan avait abattu une
certaine quantité de douglas, qui convenaient
parfaitement à ce genre de construction.
Quelques-uns de ces sapins gisaient à terre, et il n' y
avait plus qu' à les écorcer, mais ce fut là le plus
difficile, vu l' imperfection des outils que
possédaient les colons. En somme, on en vint à bout.
Pendant que le marin, secondé par l' ingénieur,
s' occupait ainsi, sans perdre une heure, Gédéon
Spilett et Harbert ne restèrent pas oisifs. Ils
s' étaient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le
reporter ne pouvait se lasser d' admirer le

p213

jeune garçon, qui avait acquis une adresse
remarquable dans le maniement de l' arc ou de l' épieu.
Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec
beaucoup de ce sang-froid que l' on pourrait justement
appeler " le raisonnement de la bravoure " . Les deux
compagnons de chasse, tenant compte, d' ailleurs, des
recommandations de Cyrs Smith, ne sortaient plus
d' un rayon de deux milles autour de Granite-House,
mais les premières rampes de la forêt fournissaient
un tribut suffisant d' agoutis, de cabiais, de
kangourous, de pécaris, etc, et si le rendement des
trappes était peu important depuis que le froid
avait cessé, du moins la garenne donnait-elle son
contingent accoutumé, qui eût pu nourrir toute la
colonie de l' île Lincoln.
Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec
Gédéon Spilett de cet incident du grain de plomb,
et des conséquences qu' en avait tirées l' ingénieur,
et un jour-c' était le 26 octobre-il lui dit :
" mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas
très-extraordinaire que si quelques naufragés ont
débarqué sur cette île, ils ne se soient pas encore
montrés du côté de Granite-House ?
-très-étonnant, s' ils y sont encore, répondit le
reporter, mais pas étonnant du tout, s' ils n' y sont
plus !
-ainsi, vous pensez que ces gens-là ont déjà quitté
l' île ? Reprit Harbert.
-c' est plus que probable, mon garçon, car si leur
séjour s' y fût prolongé, et surtout s' ils y étaient
encore, quelque incident eût fini par trahir leur
présence.
-mais s' ils ont pu repartir, fit observer le jeune
garçon, ce n' étaient pas des naufragés ?
-non, Harbert, ou, tout au moins, ils étaient ce
que j' appellerai des naufragés provisoires. Il est
très-possible, en effet, qu' un coup de vent les ait
jetés sur l' île, sans avoir désemparé leur
embarcation, et que, le coup de vent passé, ils aient
repris la mer.
-il faut avouer une chose, dit Harbert, c' est que
M Smith a toujours paru plutôt redouter que désirer
la présence d' êtres humains sur notre île.
-en effet, répondit le reporter, il ne voit guère
que des malais qui puissent fréquenter ces mers, et ces
gentlemen-là sont de mauvais chenapans qu' il est
bon d' éviter.
-il n' est pas impossible, Monsieur Spilett, reprit
Harbert, que nous retrouvions, un jour ou l' autre,
des traces de leur débarquement, et peut-être
serons-nous fixés à cet égard ?
-je ne dis pas non, mon garçon. Un campement
abandonné, un feu éteint,

p214

peuvent nous mettre sur la voie, et c' est ce que nous
chercherons dans notre exploration prochaine. "
le jour où les deux chasseurs causaient ainsi, ils se
trouvaient dans une portion de la forêt voisine de
la Mercy, remarquable par des arbres de toute
beauté. Là, entre autres, s' élevaient, à une hauteur
de près de deux cents pieds au-dessus du sol,
quelques-uns de ces superbes conifères auxquels les
indigènes donnent le nom de " kauris " dans la
Nouvelle-Zélande.
" une idée, Monsieur Spilett, dit Harbert. Si je
montais à la cime de l' un de ces kauris, je pourrais
peut-être observer le pays dans un rayon assez
étendu ?
-l' idée est bonne, répondit le reporter, mais
pourras-tu grimper jusqu' au sommet de ces géants-là ?
-je vais toujours essayer, " répondit Harbert.
Le jeune garçon, agile et adroit, s' élança sur les
premières branches, dont la disposition rendait assez
facile l' escalade du kauri, et, en quelques minutes,
il était arrivé à sa cime, qui émergeait de cette
immense plaine de verdure que formaient les ramures
arrondies de la forêt.
De ce point élevé, le regard pouvait s' étendre sur
toute la portion méridionale de l' île, depuis le cap
Griffe, au sud-est, jusqu' au promontoire du
Reptile, au sud-ouest. Dans le nord-ouest se
dressait le mont Franklin, qui masquait un grand
quart de l' horizon.
Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait
précisément observer toute cette portion encore
inconnue de l' île, qui avait pu donner ou donnait
refuge aux étrangers dont on soupçonnait la présence.
Le jeune garçon regarda avec une attention extrême.
Sur la mer d' abord, rien en vue. Pas une voile, ni
à l' horizon, ni sur les atterrages de l' île.
Toutefois, comme le massif des arbres cachait le
littoral, il était possible qu' un bâtiment, surtout
un bâtiment désemparé de sa mâture, eût accosté la
terre de très-près, et, par conséquent, fût invisible
pour Harbert.
Au milieu des bois du Far-West, rien non plus. La
forêt formait un impénétrable dôme, mesurant
plusieurs milles carrés, sans une clairière, sans une
éclaircie. Il était même impossible de suivre le cours
de la Mercy et de reconnaître le point de la
montagne dans lequel elle prenait sa source.
Peut-être d' autres creeks couraient-ils vers l' ouest,
mais rien ne permettait de le constater.
Mais, du moins, si tout indice de campement
échappait à Harbert, ne pouvait-il surprendre dans
l' air quelque fumée qui décelât la présence de
l' homme ? L' atmosphère était pure, et la moindre
vapeur s' y fût nettement détachée sur le fond du ciel.

p215

Pendant un instant, Harbert crut voir une légère
fumée monter dans l' ouest, mais une observation plus
attentive lui démontra qu' il se trompait. Il regarda
avec un soin extrême, et sa vue était excellente...
non, décidément, il n' y avait rien.
Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux
chasseurs revinrent à Granite-House. Là, Cyrus
Smith écouta le récit du jeune garçon, secoua la
tête et ne dit rien. Il était bien évident qu' on ne
pourrait se prononcer sur cette question qu' après une
exploration complète de l' île.
Le surlendemain, -28 octobre, -un autre incident se
produisit, dont l' explication devait encore laisser
à désirer.
En rôdant sur la grève, à deux milles de
Granite-House, Harbert et Nab furent assez
heureux pour capturer un magnifique échantillon de
l' ordre des chélonées. C' était une tortue franche du
genre mydase, dont la carapace offrait d' admirables
reflets verts.
Harbert aperçut cette tortue qui se glissait entre
les roches pour gagner la mer.
" à moi, Nab, à moi ! " cria-t-il.
Nab accourut.
" le bel animal ! Dit Nab, mais comment nous en
emparer ?
-rien n' est plus aisé, Nab, répondit Harbert.
Nous allons retourner cette tortue sur le dos, et
elle ne pourra plus s' enfouir. Prenez votre épieu et
imitez-moi. "
le reptile, sentant le danger, s' était retiré entre
sa carapace et son plastron. On ne voyait plus ni sa
tête, ni ses pattes, et il était immobile comme un
roc.
Harbert et Nab engagèrent alors leurs bâtons sous
le sternum de l' animal, et, unissant leurs efforts,
ils parvinrent, non sans peine, à le retourner sur
le dos. Cette tortue, qui mesurait trois pieds de
longueur, devait peser au moins quatre cents livres.
" bon ! S' écria Nab, voilà qui réjouira l' ami
Pencroff ! "
en effet, l' ami Pencroff ne pouvait manquer d' être
réjoui, car la chair de ces tortues, qui se
nourrissent de zostères, est extrêmement savoureuse.
En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir
que sa tête petite, aplatie, mais très élargie
postérieurement par de grandes fosses temporales,
cachées sous une voûte osseuse.
" et maintenant, que ferons-nous de notre gibier ? Dit
Nab. Nous ne pouvons pas le traîner à
Granite-House !

p216

-laissons-le ici, puisqu' il ne peut se retourner,
répondit Harbert, et nous reviendrons le reprendre
avec le chariot.
-c' est entendu. "
toutefois, pour plus de précaution, Harbert prit le
soin, que Nab jugeait superflu, de caler l' animal
avec de gros galets. Après quoi, les deux chasseurs
revinrent à Granite-House, en suivant la grève que
la marée, basse alors, découvrait largement.
Harbert, voulant faire une surprise à Pencroff, ne
lui dit rien du " superbe échantillon des chélonées "
qu' il avait retourné sur le sable ; mais deux
heures après, Nab et lui étaient de retour, avec le
chariot, à l' endroit où ils l' avaient laissé. Le
" superbe échantillon des chélonées " n' y était plus.

p217

Nab et Harbert se regardèrent d' abord, puis ils
regardèrent autour d' eux. C' était pourtant bien
à cette place que la tortue avait été laissée. Le
jeune garçon retrouva même les galets dont il s' était
servi, et, par conséquent, il était sûr de ne pas se
tromper.
" ah çà ! Dit Nab, ça se retourne donc, ces bêtes-là ?
-il paraît, répondit Harbert, qui n' y pouvait rien
comprendre et regardait les galets épars sur le sable.
-eh bien, c' est Pencroff qui ne sera pas content !
-et c' est M Smith qui sera peut-être bien
embarrassé pour expliquer cette disparition ! Pensa
Harbert.

p218

-bon, fit Nab, qui voulait cacher sa mésaventure,
nous n' en parlerons pas.
-au contraire, Nab, il faut en parler, " répondit
Harbert.
Et tous deux, reprenant le chariot, qu' ils avaient
inutilement amené, revinrent à Granite-House.
Arrivé au chantier, où l' ingénieur et le marin
travaillaient ensemble, Harbert raconta ce qui s' était
passé.
" ah ! Les maladroits ! S' écria le marin. Avoir laissé
échapper cinquante potages au moins !
-mais, Pencroff, répliqua Nab, ce n' est pas notre
faute si la bête s' est enfuie, puisque je te dis que
nous l' avions retournée !
-alors, vous ne l' aviez pas assez retournée ! Riposta
plaisamment l' intraitable marin.
-pas assez ! " s' écria Harbert.
Et il raconta qu' il avait pris soin de caler la tortue
avec des galets.
" c' est donc un miracle ! Répliqua Pencroff.
-je croyais, Monsieur Cyrus, dit Harbert, que les
tortues, une fois placées sur le dos, ne pouvaient se
remettre sur leurs pattes, surtout quand elles étaient
de grande taille ?
-cela est vrai, mon enfant, répondit Cyrus Smith.
-alors, comment a-t-il pu se faire... ?
-à quelle distance de la mer aviez-vous laissé cette
tortue ? Demanda l' ingénieur, qui, ayant suspendu son
travail, réfléchissait à cet incident.
-à une quinzaine de pieds, au plus, répondit
Harbert.
-et la marée était basse, à ce moment ?
-oui, Monsieur Cyrus.
-eh bien, répondit l' ingénieur, ce que la tortue
ne pouvait faire sur le sable, il se peut qu' elle
l' ait fait dans l' eau. Elle se sera retournée quand le
flux l' a reprise, et elle aura tranquillement
regagné la haute mer.
-ah ! Maladroits que nous sommes ! S' écria Nab.
-c' est précisément ce que j' avais eu l' honneur de
vous dire ! " répondit Pencroff.
Cyrus Smith avait donné cette explication, qui était
admissible sans doute. Mais était-il bien convaincu
de la justesse de cette explication ? On n' oserait
l' affirmer.

p219

chapitre ii
le 29 octobre, le canot d' écorce était entièrement
achevé. Pencroff avait tenu sa promesse, et une
sorte de pirogue, dont la coque était membrée au
moyen de baguettes flexibles de crejimba, avait été
construite en cinq jours. Un banc à l' arrière, un
second banc au milieu, pour maintenir l' écartement,
un troisième banc à l' avant, un plat-bord pour
soutenir les tolets de deux avirons, une godille
pour gouverner, complétaient cette embarcation, longue
de douze pieds, et qui ne pesait pas deux cents
livres. Quant à l' opération du lancement, elle fut
extrêmement simple. La légère pirogue fut portée
sur le sable, à la lisière du littoral, devant
Granite-House, et le flot montant la souleva.
Pencroff, qui sauta aussitôt dedans, la manoeuvra à
la godille, et put constater qu' elle était
très-convenable pour l' usage qu' on en voulait faire.
" hurrah ! S' écria le marin, qui ne dédaigna pas de
célébrer ainsi son propre triomphe. Avec cela, on
ferait le tour...
-du monde ? Demanda Gédéon Spilett.
-non, de l' île. Quelques cailloux pour lest, un
mât sur l' avant, et un bout de voile que M Smith
nous fabriquera un jour, et on ira loin ! Eh bien !
Monsieur Cyrus, et vous, Monsieur Spilett, et
vous, Harbert, et toi, Nab, est-ce que vous ne
venez pas essayer notre nouveau bâtiment ? Que
diable ! Il faut pourtant voir s' il peut nous porter
tous les cinq ! "
en effet, c' était une expérience à faire. Pencroff,
d' un coup de godille, ramena l' embarcation près de la
grève par un étroit passage que les roches
laissaient entre elles, et il fut convenu qu' on
ferait, ce jour même, l' essai de la pirogue, en
suivant le rivage jusqu' à la première pointe où
finissaient les rochers du sud.
Au moment d' embarquer, Nab s' écria :
" mais il fait pas mal d' eau, ton bâtiment, Pencroff !
-ce n' est rien, Nab, répondit le marin. Il faut
que le bois s' étanche ! Dans deux jours il n' y
paraîtra plus, et notre pirogue n' aura pas plus d' eau
dans le ventre qu' il n' y en a dans l' estomac d' un
ivrogne. Embarquez ! "

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on s' embarqua donc, et Pencroff poussa au large.
Le temps était magnifique, la mer calme comme si ses
eaux eussent été contenues dans les rives étroites
d' un lac, et la pirogue pouvait l' affronter avec
autant de sécurité que si elle eût remonté le
tranquille courant de la Mercy.
Des deux avirons, Nab prit l' un, Harbert l' autre,
et Pencroff resta à l' arrière de l' embarcation,
afin de la diriger à la godille.
Le marin traversa d' abord le canal et alla raser la
pointe sud de l' îlot. Une légère brise soufflait du
sud. Point de houle, ni dans le canal, ni au large.
Quelques longues ondulations que la pirogue sentait à
peine, car elle était lourdement chargée,
gonflaient régulièrement la surface de la mer. On
s' éloigna environ d' un demi-mille de la côte, de
manière à apercevoir tout le développement du mont
Franklin.
Puis, Pencroff, virant de bord, revint vers
l' embouchure de la rivière. La pirogue suivit alors le
rivage, qui, s' arrondissant jusqu' à la pointe extrême,
cachait toute la plaine marécageuse des Tadornes.
Cette pointe, dont la distance se trouvait accrue
par la courbure de la côte, était environ à trois
milles de la Mercy. Les colons résolurent d' aller
à son extrémité et de ne la dépasser que du peu
qu' il faudrait pour prendre un aperçu rapide de la
côte jusqu' au cap Griffe.
Le canot suivit donc le littoral à une distance de
deux encâblures au plus, en évitant les écueils dont
ces atterrages étaient semés et que la marée montante
commençait à couvrir. La muraille allait en
s' abaissant depuis l' embouchure de la rivière
jusqu' à la pointe. C' était un amoncellement de
granits, capricieusement distribués, très-différents
de la courtine, qui formaient le plateau de
Grande-Vue, et d' un aspect extrêmement sauvage.
On eût dit qu' un énorme tombereau de roches avait
été vidé là. Point de végétation sur ce saillant
très-aigu qui se prolongeait à deux milles en avant
de la forêt, et cette pointe figurait assez bien
le bras d' un géant qui serait sorti d' une manche de
verdure.
Le canot, poussé par les deux avirons, avançait sans
peine. Gédéon Spilett, le crayon d' une main, le
carnet de l' autre, dessinait la côte à grands traits.
Nab, Pencroff et Harbert causaient en examinant
cette partie de leur domaine, nouvelle à leurs yeux,
et, à mesure que la pirogue descendait vers le sud,
les deux caps Mandibule paraissaient se déplacer et
fermer plus étroitement la baie de l' Union.
Quant à Cyrus Smith, il ne parlait pas, il
regardait, et, à la défiance qu' exprimait son regard,
il semblait toujours qu' il observât quelque contrée
étrange.
Cependant, après trois quarts d' heure de navigation,
la pirogue était arrivée

p221

presque à l' extrémité de la pointe, et Pencroff se
préparait à la doubler, quand Harbert, se levant,
montra une tache noire, en disant :
" qu' est-ce que je vois donc là-bas sur la grève ? "
tous les regards se portèrent vers le point indiqué.
" en effet, dit le reporter, il y a quelque chose.
On dirait une épave à demi enfoncée dans le sable.
-ah ! S' écria Pencroff, je vois ce que c' est !
-quoi donc ? Demanda Nab.
-des barils, des barils, qui peuvent être pleins !
Répondit le marin.
-au rivage, Pencroff ! " dit Cyrus Smith.
En quelques coups d' aviron, la pirogue atterrissait
au fond d' une petite anse, et ses passagers sautaient
sur la grève.
Pencroff ne s' était pas trompé. Deux barils étaient
là, à demi enfoncés dans le sable, mais encore
solidement attachés à une large caisse qui, soutenue
par eux, avait ainsi flotté jusqu' au moment où elle
était venue s' échouer sur le rivage.
" il y a donc eu un naufrage dans les parages de
l' île ? Demanda Harbert.
-évidemment, répondit Gédéon Spilett.
-mais qu' y a-t-il dans cette caisse ? S' écria
Pencroff avec une impatience bien naturelle. Qu' y
a-t-il dans cette caisse ? Elle est fermée, et rien
pour en briser le couvercle ! Eh bien, à coups de
pierre alors... "
et le marin, soulevant un bloc pesant, allait
enfoncer une des parois de la caisse, quand
l' ingénieur, l' arrêtant :
" Pencroff, lui dit-il, pouvez-vous modérer votre
impatience pendant une heure seulement ?
-mais, Monsieur Cyrus, songez donc ! Il y a
peut-être là-dedans tout ce qui nous manque !
-nous le saurons, Pencroff, répondit l' ingénieur,
mais croyez-moi, ne brisez pas cette caisse, qui
peut nous être utile. Transportons-la à Granite-House,
où nous l' ouvrirons plus facilement et sans la
briser. Elle est toute préparée pour le voyage, et,
puisqu' elle a flotté jusqu' ici, elle flottera bien
encore jusqu' à l' embouchure de la rivière.
-vous avez raison, Monsieur Cyrus, et j' avais
tort, répondit le marin, mais on n' est pas toujours
maître de soi ! "
l' avis de l' ingénieur était sage. En effet, la
pirogue n' aurait pu contenir les objets probablement
renfermés dans cette caisse, qui devait être pesante,
puisqu' il avait fallu la " soulager " au moyen de deux
barils vides. Donc, mieux valait la remorquer ainsi
jusqu' au rivage de Granite-House.

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Et maintenant, d' où venait cette épave ? C' était là
une importante question. Cyrus Smith et ses
compagnons regardèrent attentivement autour d' eux et
parcoururent le rivage sur un espace de plusieurs
centaines de pas. Nul autre débris ne leur apparut.
La mer fut observée également. Harbert et Nab
montèrent sur un roc élevé, mais l' horizon était
désert. Rien en vue, ni un bâtiment désemparé, ni un
navire à la voile.
Cependant, il y avait eu naufrage, ce n' était pas
douteux. Peut-être même cet incident se rattachait-il
à l' incident du grain de plomb ? Peut-être des
étrangers avaient-ils atterri sur un autre point de
l' île ? Peut-être y étaient-ils encore ? Mais la
réflexion que firent naturellement les colons, c' est
que ces étrangers ne pouvaient être des pirates
malais, car l' épave avait évidemment une provenance
soit américaine, soit européenne.
Tous revinrent auprès de la caisse, qui mesurait cinq
pieds de long sur trois de large. Elle était en bois
de chêne, très-soigneusement fermée, et recouverte
d' une peau épaisse que maintenaient des clous de
cuivre. Les deux grosses barriques, hermétiquement
bouchées, mais qu' on sentait vides au choc, adhéraient
à ses flancs au moyen de fortes cordes, nouées de
noeuds que Pencroff reconnut aisément pour des
" noeuds marins " . Elle paraissait être dans un parfait
état de conservation, ce qui s' expliquait par ce
fait, qu' elle s' était échouée sur une grève de sable
et non sur des récifs. On pouvait même affirmer, en
l' examinant bien, que son séjour dans la mer n' avait
pas été long, et aussi que son arrivée sur ce rivage
était récente. L' eau ne semblait point avoir pénétré au
dedans, et les objets qu' elle contenait devaient être
intacts.
Il était évident que cette caisse avait été jetée
par-dessus le bord d' un navire désemparé, courant vers
l' île, et que, dans l' espérance qu' elle arriverait à
la côte, où ils la retrouveraient plus tard, des
passagers avaient pris la précaution de l' alléger au
moyen d' un appareil flottant.
" nous allons remorquer cette épave jusqu' à
Granite-House, dit l' ingénieur, et nous en ferons
l' inventaire ; puis, si nous découvrons sur l' île
quelques survivants de ce naufrage présumé, nous la
remettrons à ceux auxquels elle appartient. Si nous
ne retrouvons personne...
-nous la garderons pour nous ! S' écria Pencroff.
Mais, pour dieu, qu' est-ce qu' il peut bien y avoir
là dedans ! "
la marée commençait déjà à atteindre l' épave, qui
devait évidemment flotter au plein de la mer. Une
des cordes qui attachaient les barils fut en partie
déroulée et servit d' amarre pour lier l' appareil
flottant au canot. Puis, Pencroff et Nab creusèrent
le sable avec leurs avirons, afin de faciliter le
déplacement

p223

de la caisse, et bientôt l' embarcation, remorquant
la caisse, commença à doubler la pointe, à laquelle
fut donné le nom de pointe de l' épave
(flotson-point). La remorque était lourde, et les
barils suffisaient à peine à soutenir la caisse hors
de l' eau. Aussi le marin craignait-il à chaque
instant qu' elle ne se détachât et ne coulât par le
fond. Mais, heureusement, ses craintes ne se
réalisèrent pas, et une heure et demie après son
départ-il avait fallut tout ce temps pour franchir
cette distance de trois milles-la pirogue accostait
le rivage devant Granite-House.
Canot et épave furent alors halés sur le sable, et,
comme la mer se retirait déjà, ils ne tardèrent pas à
demeurer à sec. Nab avait été prendre des outils
pour forcer la caisse, de manière à ne la détériorer
que le moins possible, et on procéda à son inventaire.
Pencroff ne chercha point à cacher qu' il était
extrêmement ému.
Le marin commença par détacher les deux barils, qui,
étant en fort bon état, pourraient être utilisés,
cela va sans dire. Puis, les serrures furent forcées
au moyen d' une pince, et le couvercle se rabattit
aussitôt.
Une seconde enveloppe en zinc doublait l' intérieur
de la caisse, qui avait été évidemment disposée
pour que les objets qu' elle renfermait fussent, en
toutes circonstances, à l' abri de l' humidité.
" ah ! S' écria Nab, est-ce que ce seraient des
conserves qu' il y a là dedans !
-j' espère bien que non, répondit le reporter.
-si seulement il y avait... dit le marin à mi-voix.
-quoi donc ? Lui demanda Nab, qui l' entendit.
-rien ! "
la chape de zinc fut fendue dans toute sa largeur,
puis rabattue sur les côtés de la caisse, et, peu à
peu, divers objets de nature très-différente furent
extraits et déposés sur le sable. à chaque nouvel
objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs,
Harbert battait des mains, et Nab dansait... comme
un nègre. Il y avait là des livres qui auraient
rendu Harbert fou de joie, et des ustensiles de
cuisine que Nab eût couverts de baisers !
Du reste, les colons eurent lieu d' être extrêmement
satisfaits, car cette caisse contenait des outils,
des armes, des instruments, des vêtements, des livres,
et en voici la nomenclature exacte, telle qu' elle
fut portée sur le carnet de Gédéon Spilett :
outils : 3 couteaux à plusieurs lames.
2 haches de bûcheron.
2 haches de charpentier.

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outils : 3 rabots.
2 herminettes.
1 besaiguë.
6 ciseaux à froid.
2 limes.
3 marteaux.
3 vrilles.
2 tarières.
10 sacs de clous et de vis.
3 scies de diverses grandeurs.

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outils : 2 boîtes d' aiguilles.
armes : 2 fusils à pierre.
2 fusils à capsule.
2 carabines à inflammation centrale.
5 coutelas.
4 sabres d' abordage.
2 barils de poudre pouvant contenir chacun vingt-cinq
livres.
12 boîtes d' amorces fulminantes.
instruments : 1 sextant
1 jumelle.

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instruments : 1 longue-vue.
1 boîte de compas.
1 boussole de poche.
1 thermomètre de fahrenheit
1 baromètre anéroïde.
1 boîte renfermant tout un appareil photographique,
objectif, plaques, produits chimiques, etc.
vêtements : 2 douzaines de chemises d' un tissu
particulier qui ressemblait à de la laine, mais dont
l' origine était évidemment végétale.
3 douzaines de bas de même tissu.
ustensiles : 1 coquemar en fer.
6 casseroles de cuivre étamé.
3 plats de fer.
10 couverts d' aluminium.
2 bouilloires.
1 petit fourneau portatif.
6 couteaux de table.
livres : 1 bible contenant l' ancien et le
nouveau testament.

1 atlas.
1 dictionnaire des divers idiomes polynésiens.
1 dictionnaire des sciences naturelles, en six volumes.
3 rames de papier blanc.
2 registres à pages blanches.
" il faut avouer, dit le reporter, après que
l' inventaire eut été achevé, que le propriétaire de
cette caisse était un homme pratique ! Outils, armes,
instruments, habits, ustensiles, livres, rien n' y
manque ! On dirait vraiment qu' il s' attendait à faire
naufrage et qu' il s' y était préparé d' avance !
-rien n' y manque, en effet, murmura Cyrus Smith
d' un air pensif.
-et à coup sûr, ajouta Harbert, le bâtiment qui
portait cette caisse et son propriétaire n' était pas
un pirate malais !
-à moins, dit Pencroff, que ce propriétaire n' eût
été fait prisonnier par des pirates...
-ce n' est pas admissible, répondit le reporter. Il
est plus probable qu' un bâtiment américain ou
européen a été entraîné dans ces parages, et que des
passagers, voulant sauver, au moins, le nécessaire,
ont préparé ainsi cette caisse et l' ont jetée à la
mer.
-est-ce votre avis, Monsieur Cyrus ? Demanda
Harbert.

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-oui, mon enfant, répondit l' ingénieur, cela a pu
se passer ainsi. Il est possible qu' au moment, ou en
prévision d' un naufrage, on ait réuni dans cette
caisse divers objets de première utilité, pour les
retrouver en quelque point de la côte...
-même la boîte à photographie ! Fit observer le
marin d' un air assez incrédule.
-quant à cet appareil, répondit Cyrus Smith, je
n' en comprends pas bien l' utilité, et mieux eût valu
pour nous, comme pour tous autres naufragés, un
assortiment de vêtements plus complet ou des
munitions plus abondantes !
-mais n' y a-t-il sur ces instruments, sur ces outils,
sur ces livres, aucune marque, aucune adresse, qui
puisse nous en faire reconnaître la provenance ? "
demanda Gédéon Spilett.
C' était à voir. Chaque objet fut donc attentivement
examiné, principalement les livres, les instruments
et les armes. Ni les armes, ni les instruments,
contrairement à ce qui se fait d' habitude, ne portaient
la marque du fabricant ; ils étaient, d' ailleurs, en
parfait état et ne semblaient pas avoir servi. Même
particularité pour les outils et les ustensiles ; tout
était neuf, ce qui prouvait, en somme, que l' on
n' avait pas pris ces objets, au hasard, pour les jeter
dans cette caisse, mais, au contraire, que le choix
de ces objets avait été médité et leur classement
fait avec soin. C' était aussi ce qu' indiquait cette
seconde enveloppe de métal qui les avait préservés
de toute humidité et qui n' aurait pu être soudée dans
un moment de hâte.
Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des
idiomes polynésiens, tous deux étaient anglais,
mais ils ne portaient aucun nom d' éditeur, ni aucune
date de publication.
De même pour la bible, imprimée en langue anglaise,
in-quarto remarquable au point de vue typographique,
et qui paraissait avoir été souvent feuilleté.
Quant à l' atlas, c' était un magnifique ouvrage,
comprenant les cartes du monde entier et plusieurs
planisphères dressés suivant la projection de
Mercator, et dont la nomenclature était en
français, -mais qui ne portait non plus ni date de
publication, ni nom d' éditeur.
Il n' y avait donc, sur ces divers objets, aucun
indice qui pût en indiquer la provenance, et rien,
par conséquent, de nature à faire soupçonner la
nationalité du navire qui avait dû récemment passer
sur ces parages. Mais d' où que vînt cette caisse, elle
faisait riches les colons de l' île Lincoln.
Jusqu' alors, en transformant les produits de la
nature, ils avaient tout créé par eux-mêmes, et grâce

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à leur intelligence, ils s' étaient tirés d' affaire.
Mais ne semblait-il pas que la providence eût voulu
les récompenser, en leur envoyant alors ces divers
produits de l' industrie humaine ? Leurs remerciements
s' élevèrent donc unanimement vers le ciel.
Toutefois, l' un d' eux n' était pas absolument satisfait.
C' était Pencroff. Il paraît que la caisse ne
renfermait pas une chose à laquelle il semblait tenir
énormément, et, à mesure que les objets en étaient
retirés, ses hurrahs diminuaient d' intensité, et,
l' inventaire fini, on l' entendit murmurer ces
paroles :
" tout cela, c' est bel et bon, mais vous verrez qu' il
n' y aura rien pour moi dans cette boîte ! "
ce qui amena Nab à lui dire :
" ah çà ! Ami Pencroff, qu' attendais-tu donc ?
-une demi-livre de tabac ! Répondit sérieusement
Pencroff, et rien n' aurait manqué à mon bonheur ! "
on ne put s' empêcher de rire à l' observation du marin.
Mais il résultait de cette découverte de l' épave
que, maintenant et plus que jamais, il était
nécessaire de faire une exploration sérieuse de
l' île. Il fut donc convenu que le lendemain, dès le
point du jour, on se mettrait en route, en remontant
la Mercy, de manière à atteindre la côte occidentale.
Si quelques naufragés avaient débarqué sur un point
de cette côte, il était à craindre qu' ils fussent
sans ressource, et il fallait leur porter secours
sans tarder.
Pendant cette journée, les divers objets furent
transportés à Granite-House et disposés
méthodiquement dans la grande salle.
Ce jour-là-29 octobre-était précisément un
dimanche, et, avant de se coucher, Harbert demanda
à l' ingénieur s' il ne voudrait pas leur lire quelque
passage de l' évangile.
" volontiers, " répondit Cyrus Smith.
Il prit le livre sacré, et allait l' ouvrir, quand
Pencroff, l' arrêtant, lui dit :
" Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au
hasard, et lisez-nous le premier verset qui tombera
sous vos yeux. Nous verrons s' il s' applique à notre
situation. "
Cyrus Smith sourit à la réflexion du marin, et, se
rendant à son désir, il ouvrit l' évangile précisément
à un endroit où un signet en séparait les pages.
Soudain, ses regards furent arrêtés par une croix
rouge, qui, faite au crayon, était placée devant le
verset 8 du chapitre vii de l' évangile de saint
Mathieu.
Et il lut ce verset, ainsi conçu :
quiconque demande reçoit, et qui cherche trouve.

p229

chapitre iii
le lendemain, -30 octobre, -tout était prêt pour
l' exploration projetée, que les derniers événements
rendaient si urgente. En effet, les choses avaient
tourné ainsi, que les colons de l' île Lincoln
pouvaient s' imaginer n' en être plus à demander des
secours, mais bien à pouvoir en porter.
Il fut donc convenu que l' on remonterait la Mercy,
aussi loin que le courant de la rivière serait
praticable. Une grande partie de la route se ferait
ainsi sans fatigues, et les explorateurs pourraient
transporter leurs provisions et leurs armes jusqu' à
un point avancé dans l' ouest de l' île.
Il avait fallu, en effet, songer non-seulement aux
objets que l' on emportait, mais aussi à ceux que le
hasard permettrait peut-être de ramener à
Granite-House. S' il y avait eu un naufrage sur la
côte, comme tout le faisait présumer, les épaves
ne manqueraient pas et seraient de bonne prise. Dans
cette prévision, le chariot eût, sans doute, mieux
convenu que la fragile pirogue ; mais ce chariot,
lourd et grossier, il fallait le traîner, ce qui en
rendait l' emploi moins facile, et ce qui amena
Pencroff à exprimer le regret que la caisse n' eût
pas contenu, en même temps que " sa demi-livre de
tabac " , une paire de ces vigoureux chevaux du
New-Jersey, qui eussent été fort utiles à la
colonie !
Les provisions, déjà embarquées par Nab, se
composaient de conserves de viande et de quelques
gallons de bière et de liqueur fermentée,
c' est-à-dire de quoi se sustenter pendant trois
jours, -laps de temps le plus long que Cyrus Smith
assignât à l' exploration. D' ailleurs, on comptait, au
besoin, se réapprovisionner en route, et Nab n' eut
garde d' oublier le petit fourneau portatif.
En fait d' outils, les colons prirent les deux haches
de bûcheron, qui devaient servir à frayer une route
dans l' épaisse forêt, et, en fait d' instruments, la
lunette et la boussole de poche.
Pour armes, on choisit les deux fusils à pierre, plus
utiles dans cette île que n' eussent été des fusils à
système, les premiers n' employant que des silex,
faciles à remplacer, et les seconds exigeant des
amorces fulminantes, qu' un fréquent usage eût
promptement épuisées. Cependant, on prit aussi une des
carabines et

p230

quelques cartouches. Quant à la poudre, dont les
barils renfermaient environ cinquante livres, il
fallut bien en emporter une certaine provision, mais
l' ingénieur comptait fabriquer une substance
explosive qui permettrait de la ménager. Aux armes à
feu, on joignit les cinq coutelas bien engaînés de
cuir, et, dans ces conditions, les colons pouvaient
s' aventurer dans cette vaste forêt avec quelque chance
de se tirer d' affaire.
Inutile d' ajouter que Pencroff, Harbert et Nab,
ainsi armés, étaient au comble de leurs voeux, bien
que Cyrus Smith leur eût fait promettre de ne pas
tirer un coup de fusil sans nécessité.
à six heures du matin, la pirogue était poussée à la
mer. Tous s' embarquaient, y compris Top, et se
dirigeaient vers l' embouchure de la Mercy.
La marée ne montait que depuis une demi-heure. Il y
avait donc encore quelques heures de flot dont il
convenait de profiter, car, plus tard, le jusant
rendrait difficile le remontage de la rivière. Le
flux était déjà fort, car la lune devait être pleine
trois jours après, et la pirogue, qu' il suffisait de
maintenir dans le courant, marcha rapidement entre les
deux hautes rives, sans qu' il fût nécessaire
d' accroître sa vitesse avec l' aide des avirons.
En quelques minutes, les explorateurs étaient
arrivés au coude que formait la Mercy, et
précisément à l' angle où, sept mois auparavant,
Pencroff avait formé son premier train de bois.
Après cet angle assez aigu, la rivière, en
s' arrondissant, obliquait vers le sud-ouest, et son
cours se développait sous l' ombrage de grands
conifères à verdure permanente.
L' aspect des rives de la Mercy était magnifique.
Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient
qu' admirer sans réserve ces beaux effets qu' obtient
si facilement la nature avec de l' eau et des arbres.
à mesure qu' ils s' avançaient, les essences forestières
se modifiaient. Sur la rive droite de la rivière
s' étageaient de magnifiques échantillons des
ulmacées, ces précieux francs-ormes, si recherchés
des constructeurs, et qui ont la propriété de se
conserver longtemps dans l' eau. Puis, c' étaient de
nombreux groupes appartenant à la même famille, entre
autres des micocouliers, dont l' amande produit une
huile fort utile. Plus loin, Harbert remarqua
quelques lardizabalées, dont les rameaux flexibles,
macérés dans l' eau, fournissent d' excellents cordages,
et deux ou trois troncs d' ébenacées, qui présentaient
une belle couleur noire coupée de capricieuses
veines.
De temps en temps, à certains endroits, où
l' atterrissage était facile, le canot s' arrêtait.
Alors Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil
à la main et

p231

précédés de Top, battaient la rive. Sans compter le
gibier, il pouvait se rencontrer quelque utile plante
qu' il ne fallait point dédaigner, et le jeune
naturaliste fut servi à souhait, car il découvrit une
sorte d' épinards sauvages de la famille des
chenopodées et de nombreux échantillons de
crucifères, appartenant au genre chou, qu' il serait
certainement possible de " civiliser " par la
transplantation ; c' étaient du cresson, du raifort,
des raves et enfin de petites tiges rameuses,
légèrement velues, hautes d' un mètre, qui produisaient
des graines presque brunes.
" sais-tu ce que c' est que cette plante-là ? Demanda
Harbert au marin.
-du tabac ! S' écria Pencroff, qui, évidemment,
n' avait jamais vu sa plante de prédilection que dans
le fourneau de sa pipe.
-non ! Pencroff ! Répondit Harbert, ce n' est pas
du tabac, c' est de la moutarde.
-va pour la moutarde ! Répondit le marin, mais si,
par hasard, un plant de tabac se présentait, mon
garçon, veuillez ne point le dédaigner.
-nous en trouverons un jour ! Dit Gédéon Spilett.
-vrai ! S' écria Pencroff. Eh bien, ce jour-là, je
ne sais vraiment plus ce qui manquera à notre île ! "
ces diverses plantes, qui avaient été déracinées avec
soin, furent transportées dans la pirogue, que ne
quittait pas Cyrus Smith, toujours absorbé dans ses
réflexions.
Le reporter, Harbert et Pencroff débarquèrent ainsi
plusieurs fois, tantôt sur la rive droite de la
Mercy, tantôt sur sa rive gauche. Celle-ci était
moins abrupte, mais celle-là plus boisée. L' ingénieur
put reconnaître, en consultant sa boussole de poche,
que la direction de la rivière depuis le premier
coude était sensiblement sud-ouest et nord-est, et
presque rectiligne sur une longueur de trois milles
environ. Mais il était supposable que cette direction
se modifiait plus loin et que la Mercy remontait au
nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin,
qui devaient l' alimenter de leurs eaux.
Pendant une de ces excursions, Gédéon Spilett
parvint à s' emparer de deux couples de gallinacés
vivants. C' étaient des volatiles à becs longs et
grêles, à cous allongés, courts d' ailes et sans
apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison,
le nom de " tinamous " , et il fut résolu qu' on en
ferait les premiers hôtes de la future basse-cour.
Mais jusqu' alors les fusils n' avaient point parlé, et
la première détonation qui retentit dans cette forêt
du Far-West fut provoquée par l' apparition d' un bel
oiseau qui ressemblait anatomiquement à un
martin-pêcheur.

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" je le reconnais ! " s' écria Pencroff, et on peut dire
que son coup partit malgré lui.
" que reconnaissez-vous ? Demanda le reporter.
-le volatile qui nous a échappé à notre première
excursion et dont nous avons donné le nom à cette
partie de la forêt.
-un jacamar ! " s' écria Harbert.
C' était un jacamar, en effet, bel oiseau dont le
plumage assez rude est revêtu d' un éclat métallique.
Quelques grains de plomb l' avaient jeté à terre, et
Top le rapporta au canot, en même temps qu' une
douzaine de " touracos-loris " , sortes de grimpeurs de
la grosseur d' un pigeon, tout peinturlurés de vert,
avec une

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partie des ailes de couleur cramoisie et une huppe
droite festonnée d' un liseré blanc. Au jeune garçon
revint l' honneur de ce beau coup de fusil, et il s' en
montra assez fier. Les loris faisaient un gibier
meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu
coriace, mais on eût difficilement persuadé à
Pencroff qu' il n' avait point tué le roi des volatiles
comestibles.
Il était dix heures du matin, quand la pirogue
atteignit un second coude de la Mercy, environ à
cinq milles de son embouchure. On fit halte en cet
endroit pour déjeuner, et cette halte, à l' abri de
grands et beaux arbres, se prolongea pendant une
demi-heure.
La rivière mesurait encore soixante à soixante-dix
pieds de large, et son lit

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cinq à six pieds de profondeur. L' ingénieur avait
observé que de nombreux affluents en grossissaient
le cours, mais ce n' étaient que de simples rios
innavigables. Quant à la forêt, aussi bien sous le
nom de bois du Jacamar que sous celui de forêts du
Far-West, elle s' étendait à perte de vue. Nulle
part, ni sous les hautes futaies, ni sous les arbres
des berges de la Mercy, ne se décelait la présence
de l' homme. Les explorateurs ne purent trouver une
trace suspecte, et il était évident que jamais la
hache du bûcheron n' avait entaillé ces arbres, que
jamais le couteau du pionnier n' avait tranché ces
lianes tendues d' un tronc à l' autre, au milieu des
broussailles touffues et des longues herbes. Si
quelques naufragés avaient atterri sur l' île, ils n' en
avaient point encore quitté le littoral, et ce n' était
pas sous cet épais couvert qu' il fallait chercher les
survivants du naufrage présumé.
L' ingénieur manifestait donc une certaine hâte
d' atteindre la côte occidentale de l' île Lincoln,
distante, suivant son estime, de cinq milles au moins.
La navigation fut reprise, et bien que, par sa
direction actuelle, la Mercy parût courir, non vers
le littoral, mais plutôt vers le mont Franklin, il
fut décidé que l' on se servirait de la pirogue, tant
qu' elle trouverait assez d' eau sous sa quille pour
flotter. C' était à la fois bien des fatigues
épargnées, c' était aussi du temps gagné, car il
aurait fallu se frayer un chemin à la hache à travers
les épais fourrés.
Mais bientôt le flux manqua tout à fait, soit que la
marée baissât, -et en effet elle devait baisser à
cette heure, -soit qu' elle ne se fît plus sentir à
cette distance de l' embouchure de la Mercy. Il fallut
donc armer les avirons. Nab et Harbert se placèrent
sur leur banc, Pencroff à la godille, et le remontage
de la rivière fut continué.
Il semblait alors que la forêt tendait à s' éclaircir
du côté du Far-West. Les arbres y étaient moins
pressés et se montraient souvent isolés. Mais,
précisément parce qu' ils étaient plus espacés, ils
profitaient plus largement de cet air libre et pur
qui circulait autour d' eux, et ils étaient magnifiques.
Quels splendides échantillons de la flore de cette
latitude ! Certes, leur présence eût suffi à un
botaniste pour qu' il nommât sans hésitation le
parallèle que traversait l' île Lincoln !
" des eucalyptus ! " s' était écrié Harbert.
C' étaient, en effet, ces superbes végét