Jules Verne
Le Pilote du Danube
(Chapitre VI-X)
Illustrations par George Roux
Imprimerie Gauthiers-Villars
Collection Hetzel
© Andrzej Zydorczak
Les yeux bleus.
n quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il connaissait Ratisbonne, et c’est sans hésiter sur la direction à suivre qu’il s’engagea à travers les rues silencieuses, flanquées ça et là de donjons féodaux à dix étages, de cette cité jadis bruyante, que n’anime plus guère une population tombée à vingt-six mille âmes.
Karl Dragoch ne songeait pas à visiter la ville, comme le croyait Ilia Brusch. Ce n’est pas en qualité de touriste qu’il voyageait. A peu de distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathédrale aux tours inachevées, mais il ne jeta qu’un coup d’œil distrait sur son curieux portail de la fin du XVe siècle. Assurément, il n’irait pas admirer, au Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloître ogival, pas plus que la bibliothèque de pipes, bizarre curiosité de cet ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siège de la Diète autrefois, et aujourd’hui simple Hôtel de Ville, dont la salle est ornée de vieilles tapisseries, et où la chambre de torture avec ses divers appareils est montrée, non sans orgueil, par le concierge de l’endroit. Il ne dépenserait pas un trinkgeld, le pourboire allemand, à payer les services d’un cicérone. Il n’en avait pas besoin, et c’est sans le secours de personne qu’il se rendit au Bureau des Postes, où plusieurs lettres l’attendaient à des initiales convenues. Karl Dragoch, ayant lu ces lettres, sans que son visage décelât aucun sentiment, se disposait à sortir du bureau, lorsqu’un homme assez vulgairement vêtu l’accosta sur la porte.
Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d’un geste arrêta le nouveau venu au moment où il allait prendre la parole. Ce geste signifiait évidemment: «Pas ici.» Tous deux se dirigèrent vers une place voisine.
«Pourquoi ne m’as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl Dragoch, quand il s’estima à l’abri des oreilles indiscrètes.
– Je craignais de vous manquer, lui fut-il répondu. Et, comme je savais que vous deviez venir à la poste…
– Enfin, te voilà, c’est l’essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de neuf?
– Rien.
– Pas même un vulgaire cambriolage dans la région?
– Ni dans la région, ni ailleurs, le long du Danube s’entend.
– A quand remontent tes dernières nouvelles?
– Il n’y a pas deux heures que j’ai reçu un télégramme de notre bureau central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.
Karl Dragoch réfléchit un instant.
– Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick Ulhmann, et tu prieras qu’on te tienne au courant s’il survenait la moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.
– Et nos hommes?
– Je m’en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous à Vienne, d’aujourd’hui en huit, c’est le mot d’ordre.
– Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann.
– Les polices locales y suffiront, répondit Dragoch, et nous accourrons à la moindre alerte. Jusqu’ici, d’ailleurs, il ne s’est jamais rien passé, au-dessus de Vienne, qui soit de notre compétence. Pas si bêtes, nos bonshommes, d’opérer si loin de leur base.
– Leur base?… répéta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements particuliers?
– J’ai, en tous cas, une opinion.
– Qui est?…
– Trop curieux!… Quoi qu’il en soit, je te prédis que nous débuterons entre Vienne et Budapest.
– Pourquoi là plutôt qu’ailleurs?
– Parce que c’est là que le dernier crime a été commis. Tu sais bien, ce fermier qu’ils ont fait «chauffer» et qu’on a retrouvé brûlé jusqu’aux genoux.
– Raison de plus pour qu’ils opèrent ailleurs la prochaine fois.
– Parce que?…
– Parce qu’ils se diront que le district où ce crime, a été perpétré doit être tout spécialement surveillé. Ils iront donc plus loin tenter la fortune. C’est ce qu’ils ont fait jusqu’ici. Jamais deux fois de suite au même endroit.
– Ils ont raisonné comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick Ulhmann, répliqua Karl Dragoch. Mais c’est bien sur leur sottise que je compte. Tous les journaux, comme tu as dû le voir, m’ont attribué un raisonnement analogue. Ils ont publié avec un parfait ensemble que je quittais le Danube supérieur, où, selon moi, les malfaiteurs ne se risqueraient pas à revenir, et que je partais pour la Hongrie méridionale. Inutile de te dire qu’il n’y a pas un mot de vrai là-dedans, mais tu peux être sûr que ces communications tendancieuses n’ont pas manqué de toucher les intéressés.
– Vous en concluez?
– Qu’ils n’iront pas du côté de la Hongrie méridionale se jeter dans la gueule du loup.
– Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la Turquie…
– Et la guerre?… Rien à faire par là pour eux. Nous verrons bien, au surplus.
Karl Dragoch garda un instant le silence.
– A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il.
– Ponctuellement.
– La surveillance du fleuve a été continuée?
– Jour et nuit.
– Et l’on n’a rien découvert de suspect?
– Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs papiers en règle. A ce propos, je dois vous dire que ces opérations de contrôle soulèvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si vous voulez mon opinion, je trouve qu’elle n’a pas tort. Les bateaux n’ont rien à voir dans ce que nous cherchons. Ce n’est pas sur l’eau que des crimes sont commis.
Karl Dragoch fronça les sourcils.
– J’attache une grande importance à la visite des barges, des chalands et même des plus petites embarcations, répliqua-t-il d’un ton sec. J’ajouterai une fois pour toutes que je n’aime pas les observations.
Ulhmann fit le gros dos.
– C’est bon, Monsieur, dit-il.
Karl Dragoch reprit:
– Je ne sais encore ce que je ferai… Peut-être m’arrêterai-je à Vienne. Peut-être pousserai-je jusqu’à Belgrade… Je ne suis pas fixé… Comme il importe de ne pas perdre le contact, tiens-moi au courant par un mot adressé en autant d’exemplaires qu’il sera nécessaire à ceux de nos hommes échelonnés entre Ratisbonne et Vienne.
– Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. Et moi?… Où vous reverrai-je?
– A Vienne, dans huit jours, je te l’ai dit, répondit Dragoch. Il réfléchit quelques instants.
– Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et prends ensuite le premier train.
Ulhmann s’éloignait déjà. Karl Dragoch le rappela.
– Tu as entendu parler d’un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il.
– Ce pêcheur qui s’est engagé à descendre le Danube la ligne à la main?
– Précisément. Eh bien, si tu me vois avec lui, n’aie pas l’air de me connaître.»
Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l’hôtel de la Croix-d’Or, où il comptait dîner.
Une dizaine de convives, causant de choses et d’autres, étaient déjà à table, lorsqu’il prit place à son tour. S’il mangea de grand appétit, Karl Dragoch ne se mêla point à la conversation. Il écoutait, par exemple, en homme qui a l’habitude de prêter l’oreille à tout ce qu’on dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d’entendre, quand l’un des convives demanda à son voisin:
«Eh bien, cette fameuse bande, on n’en a donc pas de nouvelles?
– Pas plus que du fameux Brusch, répondit l’autre. On attendait son passage à Ratisbonne, et il n’a pas encore été signalé.
– C’est singulier.
– A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu’un.
– Vous voulez rire?
– Eh!… qui sait?…»
Karl Dragoch avait vivement relevé les yeux. C’était la seconde fois que cette hypothèse, décidément dans l’air, venait s’imposer à son attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d’épaules, et acheva son dîner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela. D’ailleurs, il était bien renseigné, ce bavard, qui ne connaissait même pas l’arrivée d’Ilia Brusch à Ratisbonne.
Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit vers les quais. Là, au lieu de regagner tout de suite la barge, il s’attarda quelques instants sur le vieux pont de pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, son faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, où quelques bateaux glissaient encore en se hâtant de profiter de la lumière mourante du jour.
Il s’oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son épaule, en même temps que l’interpellait une voix familière.
«Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intéresse.
Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le regardait en souriant.
– Oui, répondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de l’observer.
– Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch, cela vous intéressera davantage, lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, où les bateaux sont plus nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!… Les connaissez-vous?
– Non, répondit Dragoch.
– Il faut avoir vu cela! déclara Ilia Brusch. S’il n’y a pas au monde un plus beau fleuve que le Danube, il n’y a pas, sur tout le cours du Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!…
Cependant la nuit était devenue complète. La grosse montre d’Ilia Brusch marquait plus de neuf heures.
– J’étais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aperçu sur le pont, monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c’est pour vous rappeler que nous partons demain de très bonne heure, et que nous ferions bien, par conséquent, d’aller nous coucher.
– Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.
Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l’extrémité du pont, le passager de dire:
– Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?… Êtes-vous satisfait?
– Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je n’ai pas à vous remettre moins de quarante et un florins!
– Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept précédemment encaissés. Et nous ne sommes qu’à Ratisbonne!… Eh! eh! monsieur Brusch, l’affaire ne me paraît pas si mauvaise!
– J’en arrive à le croire», reconnut le pêcheur.
Un quart d’heure plus tard, tous deux dormaient l’un près de l’autre, et, au soleil levant, l’embarcation était déjà à cinq kilomètres de Ratisbonne.
En aval de cette ville, les rives du Danube présentent des aspects très différents. Sur la droite se succèdent à perte de vue de fertiles plaines, une riche et productive campagne, où ne manquent ni les fermes, ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forêts profondes et s’étagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald.
En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la bourgade de Donaustauf, le Palais d’été des Princes de Tour et Taxis, et le vieux château épiscopal de Ratisbonne, puis, au-delà, sur le Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour des élus», sorte de Parthénon égaré sous le ciel bavarois, qui n’est point celui de l’Attique, et dont la construction est due au roi Louis. A l’intérieur, c’est un musée, où figurent les bustes des héros de la Germanie, musée moins admirable que les belles dispositions architecturales de l’extérieur. Si le Walhalla ne vaut pas, en effet, le Parthénon d’Athènes, il l’emporte sur celui dont les Écossais ont décoré une des collines d’Édimbourg, la «vieille enfumée».
Longue est la distance séparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu’on suit les méandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de près de quatre cent soixante-quinze kilomètres, les cités de quelque importance sont rares. On ne trouve guère à signaler que Straubing, entrepôt agricole de la Bavière, où la barge s’arrêta le soir du 18 août; Passau, où elle arriva le 20, et Lintz qu’elle dépassa dans la journée du 21. En dehors de ces villes, dont les deux dernières ont une certaine valeur stratégique, mais dont aucune n’atteint vingt mille âmes, il n’existe que d’insignifiantes agglomérations.
A défaut des œuvres de l’homme, le touriste a, du moins, pour se défendre contre l’ennui, le spectacle toujours varié des rives du grand fleuve. Au-dessous de Straubing, où il s’étale déjà sur une largeur de quatre cents mètres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les premières ramifications des Alpes Rhétiques surélèvent peu à peu la rive droite.
A Passau, bâtie au confluent de trois cours d’eau, le Danube, l’Inn et l’Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de l’Europe, on quitte l’Allemagne, et cette même rive droite devient autrichienne dans l’aval immédiat de la ville, tandis que c’est seulement quelques kilomètres plus bas, au confluent de la Dadelsbach, que la rive gauche commence à faire partie de l’empire des Habsbourg. En ce point, le lit du fleuve est réduit à une étroite vallée de deux cents mètres environ qui va le conduire jusqu’à Vienne, tantôt s’élargissant au point de permettre la formation de véritables lacs parsemés d’îles et d’îlots, tantôt rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles grondent les eaux furieuses.
Ilia Brusch paraissait n’accorder aucun intérêt à cette succession de spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement préoccupé d’activer de toute la vigueur de ses bras l’allure de son embarcation. L’attention qu’il lui fallait apporter à la conduite de la barge eût, d’ailleurs, suffi à excuser son indifférence. Outre les difficultés résultant des bancs de sable, difficultés qui sont monnaie courante de la navigation danubienne, il en avait à vaincre de plus sérieuses. Quelques kilomètres avant Passau, il avait dû affronter les rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomètres plus bas, un peu au-dessous de Grein, l’une des villes les plus misérables de la Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du Wirbel.
En cet endroit, la vallée devient un étroit couloir limité par des parois sauvages, entre lesquelles se précipitent les eaux bouillonnantes. Autrefois, de nombreux récifs rendaient ce passage des plus dangereux, et il n’était pas rare que la batellerie y éprouvât de graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminué. On a fait sauter à la mine les plus gênantes des roches qui s’échelonnaient d’une rive à l’autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous n’attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la même violence, et les catastrophes sont devenues moins fréquentes. Beaucoup de précautions, cependant, sont encore à prendre, autant pour les grands chalands que pour les petites embarcations.
Tout cela n’était pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les passes, évitait les bancs de sable, dominait tes remous et les rapides, avec une étonnante habileté. Cette habileté, Karl Dragoch l’admirait, mais il ne laissait pas aussi d’être surpris qu’un simple pêcheur eût une science si parfaite du Danube et de ses traîtresses surprises.
Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la réciproque n’était pas moins vraie. Le pêcheur admirait, sans y rien comprendre, l’étendue des relations de son passager. Si infime que fût le lieu choisi pour la halte du soir, il était rare que M. Jaeger n’y trouvât pas quelqu’un de connaissance. A peine la barge était-elle amarrée, il sautait à terre et presque aussitôt il était abordé par une ou deux personnes. Jamais, du reste, il ne s’oubliait en de longues conversations. Après un échange de quelques mots, les interlocuteurs se séparaient, et M. Jaeger réintégrait la barge, tandis que les étrangers s’éloignaient.
A la fin Ilia Brusch n’y put tenir.
«Vous avez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il un jour.
– En effet, monsieur Brusch, répondit Karl Dragoch. Cela tient à ce que j’ai souvent parcouru ces contrées.
– En touriste, monsieur Jaeger?
– Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais à cette époque pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce métier-là, non seulement on voit du pays, mais on se crée de nombreuses relations, vous le savez.»
Tels furent les seuls incidents – si l’on peut appeler cela des incidents – qui marquèrent le voyage du 18 au 24 août. Ce jour-là, après une nuit passée le long de la rive, loin de tout village, en dessous de la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l’aube, ainsi qu’il en avait coutume. Cette journée ne devait pas être pareille aux précédentes. Le soir même, en effet, on serait à Vienne, et, pour la première fois depuis huit jours, Ilia Brusch allait pêcher, afin de ne pas décevoir les admirateurs qu’il ne pouvait manquer d’avoir dans la capitale, où il avait eu soin de faire annoncer son arrivée par les cent voix de la Presse.
D’ailleurs, ne fallait-il pas penser aux intérêts de M. Jaeger, trop négligés pendant cette semaine de navigation acharnée? Bien qu’il ne se plaignît pas, ainsi qu’il s’y était engagé, celui-ci ne devait pas être content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c’est pour être en mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu’il s’était arrangé de manière à n’avoir qu’une trentaine de kilomètres à franchir durant cette dernière journée. Ainsi, malgré la diminution de sa vitesse, il lui serait quand même possible d’atteindre Vienne d’assez bonne heure pour tirer parti du produit de sa pêche.
Au moment où Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin était déjà abondant, mais le pêcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures, sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C’était une pièce royale qui obtiendrait sûrement un haut prix des amateurs viennois.
Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernière fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l’événement le prouva.
Comment s’y prit-il? Il eût été bien incapable de le dire. Le fait est que, lui, toujours si adroit, eut à ce moment un coup malheureux. Que ce soit le résultat d’un instant de distraction ou pour toute autre cause, sa ligne fut mal lancée, et l’hameçon, violemment ramené, vint frapper son visage où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de douleur.
Après avoir labouré les chairs, l’hameçon, continuant sa route, agrippa au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pêcheur portait jour et nuit, et cet instrument, enlevé comme une plume, se mit à décrire des courbes éperdues à quelques centimètres au-dessus de la surface de l’eau.
Étouffant une exclamation de dépit, Ilia Brusch, après un coup d’œil plein d’inquiétude à l’adresse de M. Jaeger, eut tôt fait de ramener à lui les lunettes vagabondes, qu’il s’empressa de remettre à leur place primitive. Alors seulement il parut soulagé.
Cet incident n’avait duré que quelques secondes, mais ces quelques secondes avaient suffi à Karl Dragoch pour constater que son hôte possédait de magnifiques yeux bleus, dont le regard très vif semblait peu compatible avec une vue maladive.
Le détective ne put faire autrement que de réfléchir à cette singularité, son tempérament le portant à réfléchir sur tous les sujets qui sollicitaient son attention, et ses réflexions ne furent pas terminées après que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrière l’écran noir qui les dissimulait habituellement.
Il est inutile de dire qu’Ilia Brusch ne pécha pas davantage ce jour-là. Son estafilade, plus douloureuse que grave, sommairement pansée, il rangea avec soin ses engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis ce fut l’heure du déjeuner.
Peu d’instants auparavant, on était passé au pied du Kalhemberg, mont de trois cent cinquante mètres, dont le sommet domine la ville de Vienne. Maintenant, plus on avançait, plus l’animation des rives annonçait l’approche d’une importante cité. Les villas, tout d’abord, s’étaient succédé, de plus en plus rapprochées. Puis, des usines avaient souillé le ciel des fumées de leurs hautes cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son compagnon aperçurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une note franchement urbaine.
Dès les premières heures de l’après-midi, la barge dépassa Nussdorf, point où s’arrêtent les bateaux à vapeur, en raison de leur tirant d’eau. La modeste embarcation du pêcheur avait à cet égard de moindres exigences. D’ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs, des voyageurs, qui eussent exigé d’être transportés par le canal jusqu’au cœur même de la ville.
Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube. Avant quatre heures, il s’arrêtait près de la rive et frappait son amarre à l’un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est à Vienne ce que le Bois de Boulogne est à Paris.
«Qu’avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda à ce moment Karl Dragoch qui, depuis l’incident des lunettes, n’avait prononcé que de rares paroles.
Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.
– Aux yeux? répéta-t-il d’un ton interrogatif.
– Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n’est pas pour votre plaisir, je suppose, que vous portez ces lunettes noires?
– Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!… J’ai la vue faible, et la lumière me fait mal, voilà tout.»
La vue faible?… Avec des yeux pareils!… Son explication donnée, Ilia Brusch acheva d’amarrer sa barge. Son passager le regardait faire d’un air songeur.
Chasseurs et gibiers.
uelques promeneurs animaient, en cette après-midi d’août, la rive du Danube, qui forme, au Nord-Est, l’extrême limite de la promenade du Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement, celui-ci ayant eu soin de faire préciser à l’avance par les journaux le lieu et presque l’heure de son arrivée. Mais comment les curieux, disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils la barge que rien ne signalait à leur attention?
Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès que son embarcation fut amarrée, il s’empressa de dresser un mât portant une longue banderole sur laquelle on pouvait lire: Ilia Brusch, Lauréat du concours de Sigmaringen; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturés pendant la matinée, une sorte d’étalage, en donnant au brochet la place d’honneur.
Cette réclame à l’américaine eut un résultat immédiat. Quelques badauds s’arrêtèrent en face de la barge et la contemplèrent d’un air désœuvré. Ces premiers badauds en attirant d’autres, le rassemblement prit en quelques instants des proportions telles que les véritables curieux ne purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en voyant tous ces gens se hâter dans la même direction, d’autres se mirent à courir à leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d’un quart d’heure, cinq cents personnes étaient groupées en face de la barge. Ilia Brusch n’avait jamais rêvé pareil succès.
Entre ce public et le pêcheur, le dialogue ne tarda pas à s’engager.
«Monsieur Brusch? demanda un des assistants.
– Présent, répondit l’interpellé.
– Permettez-moi de me présenter. M. Claudius Roth, un de vos collègues de la Ligue Danubienne.
– Enchanté, monsieur Roth!
– Plusieurs autres de nos collègues sont ici, d’ailleurs. Voici M. Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne connais pas.
– Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur.
– Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne.
– Ravi, Messieurs, d’être en pays de connaissance, s’écria Ilia Brusch.
Les demandes et les réponses se croisèrent. La conversation devint générale.
– Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch?
– Excellent.
– Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tôt.
– Il y a pourtant quinze jours que je suis en route.
– Oui, mais il y a loin de Donaueschingen à Vienne!
– Neuf cents kilomètres, à peu près, ce qui fait une soixantaine de kilomètres par jour en moyenne.
– Le courant les fait à peine en vingt-quatre heures.
– Ça dépend des endroits.
– C’est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement?
– À merveille.
– Alors, vous êtes content?
– Très content.
– Aujourd’hui, votre pêche est fort belle. Il y a surtout un brochet superbe.
– Il n’est pas mal, en effet.
– Combien le brochet?
– Ce qu’il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien, mettre mon poisson aux enchères, en gardant le brochet pour la fin.
– Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant.
– Excellente idée! s’écria M. Roth. L’acquéreur du brochet, au lieu d’en manger la chair, pourra, s’il le préfère, le faire empailler, en souvenir d’Ilia Brusch!»
Ce petit discours obtint un grand succès et les enchères commencèrent avec animation. Un quart d’heure plus tard, le pêcheur avait encaissé une somme rondelette, à laquelle le fameux brochet n’avait pas contribué pour moins de trente-cinq florins.
La vente terminée, la conversation continua entre le lauréat et le groupe d’admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigné sur le passé, on s’enquérait de ses intentions pour l’avenir. Ilia Brusch répondait, d’ailleurs, avec complaisance, et annonçait, sans en faire mystère, qu’après avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, il irait, le soir du jour suivant, coucher à Presbourg.
Peu à peu, l’heure s’avançant, les curieux diminuèrent de nombre, chacun regagnant son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans le tôt, laissant son passager en pâture à l’admiration publique.
C’est pourquoi deux promeneurs, attirés par le rassemblement qui comptait encore une centaine de personnes, n’aperçurent que Karl Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderole qui annonçait urbi et orbi le nom et la qualité du lauréat de la Ligue Danubienne.
L’un de ces nouveaux venus était un grand gaillard de trente ans environ, large d’épaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave qui semble l’apanage de la race; l’autre, d’aspect robuste aussi, et remarquable par l’insolite carrure de ses épaules, était plus âgé, et ses cheveux grisonnants montraient qu’il avait dépassé la quarantaine.
Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entraînant son compagnon en arrière.
«C’est lui, dit-il, d’une voix étouffée, dès qu’ils furent sortis de la foule.
– Tu crois?
– Sûr! Tu ne l’as donc pas reconnu?
– Comment l’aurais-je reconnu? Je ne l’ai jamais vu.
Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs réfléchissaient.
– Il est seul dans la barque? demanda le plus âgé.
– Tout seul.
– Et c’est bien la barque d’Ilia Brusch?
– Pas d’erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderole.
– C’est à n’y rien comprendre.
Après un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit:
– Ce serait donc lui qui fait ce voyage à grand orchestre sous le nom d’Ilia Brusch?
– Dans quel but?
Le personnage à la barbe blonde haussa les épaules.
– Dans le but de parcourir le Danube incognito, c’est clair.
– Diable! fît son compagnon grisonnant.
– Ça ne m’étonnerait pas, dit l’autre. C’est un malin, Dragoch, et son coup aurait parfaitement réussi, sans le hasard qui nous a fait passer par ici.
Le plus âgé des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu.
– C’est du roman, murmura-t-il entre ses dents.
– Tout à fait Titcha, tout à fait, approuva son compagnon, mais Dragoch aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d’ailleurs, la chose au clair. On disait autour de nous que la barge resterait à Vienne demain toute la journée. Nous n’aurons qu’à revenir. Si Dragoch est toujours là, c’est que c’est bien lui qui est entré dans la peau d’Ilia Brusch.
– Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous? Son interlocuteur ne répondit pas tout de suite.
– Nous aviserons», dit-il.
Tous deux s’éloignèrent du côté de la ville, laissant la barge entourée d’un public de plus en plus clairsemé.
La nuit s’écoula paisiblement pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine, il trouva le premier en train de faire subir à ses engins de pêche une révision générale.
«Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en manière de bonjour.
– Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch.
– Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la ville?
– Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel, et j’ai ici de quoi m’occuper toute la journée. Après deux semaines de navigation, ce n’est pas du luxe de remettre un peu d’ordre.
– À votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n’imiterai pas votre indifférence et je compte rester à terre jusqu’au soir.
– Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque c’est à Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous de la famille qui ne sera pas fâchée de vous voir.
– C’est une erreur, monsieur Brusch, je suis garçon.
– Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n’est pas trop de deux pour porter le fardeau de la vie.
Karl Dragoch se mit à rire.
– Fichtre! monsieur Brusch, vous n’êtes pas gai, ce matin.
– On a ses jours, monsieur Jaeger, répondit le pêcheur. Mais que cela ne vous empêche pas de vous amuser le mieux possible.
– Je tâcherai, monsieur Brusch», répondit Karl Dragoch en s’éloignant.
À travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allée, rendez-vous des élégances viennoises pendant la saison. Mais, à cette époque de l’année, et à cette heure, la Haupt-Allée était presque déserte et il put hâter le pas sans être gêné par la foule.
Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fût pas attirée par deux promeneurs qu’il croisa, en même temps que plusieurs autres, comme il arrivait à la hauteur du Constantins Hugel, colline artificielle dont on a jugé bon de varier la perspective du Prater. Sans s’occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit café du rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y était attendu. Un consommateur déjà attablé se leva, en l’apercevant, et vint à sa rencontre.
«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.
– Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich Ulhmann.
– Toujours rien de neuf?
– Toujours rien.
– C’est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journée et convenir mûrement de ce que nous devons faire.»
Si Karl Dragoch n’avait pas remarqué les deux promeneurs de la Haupt-Allée, ceux-ci – les mêmes individus que le hasard avait conduits, la veille, près de la barge d’Ilia Brusch – l’avaient parfaitement vu, au contraire. D’un même mouvement, ils avaient fait volte-face, après le passage du chef de la police danubienne, et l’avaient suivi, en gardant une distance suffisante pour éviter toute surprise. Quand Dragoch eut disparu dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement semblable situé vis-à-vis du premier, de l’autre côté du rond-point, résolus à rester, s’il le fallait, toute la journée en embuscade.
Leur patience fut mise à l’épreuve. Après avoir consacré plusieurs heures à convenir dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch et Ulhmann déjeunèrent sans se presser. Leur déjeuner terminé, désireux d’échapper à l’atmosphère étouffante de la salle, ils se firent servir à l’air libre la tasse de café devenue le complément indispensable de tout repas. Ils étaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain un geste d’étonnement et, comme désireux de n’être pas reconnu, rentra rapidement dans l’intérieur du restaurant, d’où, à travers les rideaux du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.
«C’est lui, Dieu me pardonne!» murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia Brusch.
C’était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable à sa figure rasée, à ses lunettes et à ses cheveux noirs comme ceux d’un Italien du Sud.
Quand celui-ci se fut engagé dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch vint rejoindre Ulhmann demeuré sur la terrasse, lui intima l’ordre de l’attendre autant qu’il serait nécessaire, et s’élança sur les traces du pêcheur.
Ilia Brusch marchait, sans songer à se retourner, avec le calme d’une conscience paisible. D’un pas tranquille, il marcha jusqu’au bout de la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, à travers le parc de l’Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques instants, il parut alors hésiter, et pénétra finalement dans une échoppe de sordide apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l’une des plus misérables rues de ce quartier ouvrier.
Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours filé, sans le savoir, par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l’enseigne de la boutique où son compagnon de voyage venait de s’arrêter, il prit la Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit la Praterstrasse, qu’il suivit jusqu’au rond-point. Là, il tourna délibérément à droite et s’éloigna par la Haupt-Allée, sous les arbres du Prater. Il rentrait évidemment à bord de la barge, et Karl Dragoch jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.
Celui-ci revint donc au petit café, devant lequel Friedrich Ulhmann l’avait fidèlement attendu.
«Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l’abordant.
– Certainement, répondit Ulhmann.
– Qu’est-ce que c’est que ce juif?
– Pas grand-chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.
– C’est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plongé en de profondes réflexions.
Après un instant, il reprit:
– Combien d’hommes avons-nous ici?
– Une quarantaine, répondit Ulhmann.
– C’est suffisant. Écoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus j’ai le pressentiment que l’affaire arrivera près de l’endroit, quel qu’il soit, où je serai moi-même.
– Où vous serez?… Je ne comprends pas.
– C’est inutile. Tu échelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive gauche du Danube de cinq en cinq kilomètres, en commençant à vingt kilomètres au-delà de Presbourg. Leur mission unique sera de me surveiller. Aussitôt que le dernier échelon m’aura aperçu, les deux hommes qui le composent se hâteront d’aller cinq kilomètres en avant du premier, et ainsi de suite. C’est compris?… Qu’ils ne me manquent pas surtout!
– Et moi? interrogea Ulhmann.
– Toi, tu t’arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans une barque, au beau milieu du fleuve, ce n’est pas très difficile… Pour tes nommes, qu’ils prennent, bien entendu, en montant leur faction, tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informé d’un événement grave avisera les autres, dont il sera le point de concentration.
– Compris.
– Qu’on se mette en route dès ce soir, et que demain je trouve tes hommes à leur poste.
– Ils y seront», dit Ulhmann.
Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser, jusqu’au moment où, certain d’avoir été parfaitement saisi par son subordonné, il se décida, l’heure avançant, à regagner la barge.
Dans le petit café, de l’autre côté de la place, les deux promeneurs du Prater n’avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch sortir, sans en soupçonner la raison, Ilia Brusch n’ayant pas plus attiré leur attention que ne l’aurait fait tout autre passant. Leur premier mouvement avait été de se lancer à sa poursuite, mais la présence de Friedrich Ulhmann les en avait empêchés. Rassurés, d’ailleurs, par l’attente de celui-ci, ils avaient eux-mêmes attendu, convaincus qu’ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl Dragoch.
Le retour du détective prouva qu’ils avaient justement raisonné, et quand le détective disparut avec Ulhmann dans l’intérieur du café, ils restèrent aux aguets, jusqu’au moment où se séparèrent le chef de police et son subordonné.
Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes s’attachèrent de nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent à sa suite la Haupt-Allée, qu’ils avaient suivie le matin même en sens contraire. Après trois quarts d’heure de marche, ils s’arrêtèrent. La ligne d’arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors, il ne pouvait être douteux que Dragoch regagnât son embarcation.
«Inutile d’aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixés, maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le même homme. La démonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous risquerions d’être remarqués à notre tour.
– Qu’allons-nous faire? demanda son compagnon à carrure de lutteur.
– Nous en causerons, répondit l’autre. J’ai une idée.»
Pendant que les deux inconnus s’occupaient si fort de sa personne, et élaboraient, en s’éloignant vers le Prater Stern, des plans dont l’exécution ne devait pas être beaucoup différée, Karl Dragoch réintégrait la barge, sans se douter de l’espionnage dont il avait été l’objet au cours de cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort affairé à préparer le dîner, que les deux compagnons, une heure plus tard, partagèrent comme de coutume, à cheval sur l’un des bancs.
«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous content de votre promenade? demanda Ilia Brusch, quand les pipes commencèrent à répandre leurs nuages de fumée.
– Enchanté, répondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n’avez-vous pas changé d’avis, et ne vous êtes-vous pas décidé à parcourir un peu la ville de Vienne?… À y faire quelque visite, peut-être?
– Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais personne ici, moi. Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas mis le pied à terre.
– Vraiment!
– C’est ainsi. Je n’ai pas quitté le bord, où j’avais d’ailleurs assez de travail pour m’occuper jusqu’au soir.»
Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées que le flagrant mensonge de son hôte pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, et l’on parla de choses et d’autres jusqu’au moment où sonna l’heure du sommeil.
Un portrait de femme.
lia Brusch s’était-il rendu coupable d’un mensonge prémédité, ou bien changea-t-il d’avis par simple caprice? Quoi qu’il en soit, les renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de la plus notoire inexactitude.
Parti deux heures avant l’aube, le matin du 26 août, il ne s’arrêta pas à Presbourg, comme il l’avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée le menèrent d’une seule traite à plus de quinze kilomètres au-delà de cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs instants de repos.
Pourquoi il s’efforçait avec une hâte si fébrile d’écourter son voyage, Ilia Brusch ne se crut pas obligé d’en faire confidence à M. Jaeger, dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire éprouver.
Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d’ailleurs, l’attention de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n’avait qu’une importance bien mince en regard des soucis du premier.
Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch venait, en effet, de faire une remarque du caractère le plus insolite, qui, s’ajoutant à celles des jours précédents, achevait de le troubler profondément. C’est vers dix heures du matin que la chose était arrivée. À ce moment, Dragoch plongé dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout à l’arrière de la barge, avec un entêtement de bœuf au labour. À cause d’une sinuosité du chenal qui l’obligeait à se diriger, pour quelques instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein derrière lui. Il était tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur, il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait d’ordinaire, et la lumière éclairait vivement par transparence son abondante et noire chevelure.
Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus singulières. Si Ilia Brusch était brun, et cela n’était pas contestable, il ne l’était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité, ses cheveux, à leur base, s’accusaient, sur une longueur de quelques millimètres, du plus indéniable blond.
Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus vraisemblablement, simple résultat d’une vulgaire teinture dont on aurait négligé de renouveler l’application.
Quand bien même un doute aurait pu, d’ailleurs, subsister à ce sujet dans l’esprit de Karl Dragoch, celui-ci n’eût pas tardé à être exactement renseigné, puisque, dès le lendemain matin, les cheveux d’Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur, évidemment, s’était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant la nuit.
Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière d’impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l’escale à Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement conclure… Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, après tout, n’en savait rien. Que la conduite d’Ilia Brusch fût louche, ce n’était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d’en tirer?
Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée d’abord, finit par s’imposer à Karl Dragoch qui ne cessait de réfléchir au problème posé à sa sagacité. Et cette hypothèse, c’était celle-là même que, par deux fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael Michaelovitch, d’abord, les voyageurs de l’hôtel de Ratisbonne, ensuite, n’avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de plaisanterie, émis l’idée que, sous le vêtement d’emprunt du lauréat, se cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région? Fallait-il donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle ceux-mêmes qui l’avaient formulée n’accordaient sûrement pas la moindre créance?
Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu’ici n’autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce chef de bandits et le policier chargé de l’arrêter.
Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d’une si merveilleuse coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne constituent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu’on ne remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de dilution? Il ne serait donc pas d’une saine logique de rejeter de piano un fait, sous prétexte qu’il paraît anormal ou invraisemblable. Il convient d’être plus modeste, et d’admettre l’infinie richesse des combinaisons du hasard.
C’est sous l’empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du 28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n’avait jamais été effleuré jusqu’alors.
«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d’attaque.
– Bonjour, monsieur Jaeger, répondit le pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière.
– Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?
– Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?
– Euh!… euh!… Comme ci, comme ça.
– Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne pas m’avoir appelé?
– Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela n’empêche pas que la nuit m’ait paru un peu longue. Je ne suis pas fâché, je l’avoue, d’en avoir vu la fin.
– Parce que?…
– Parce que j’étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant.
– Inquiet!… répéta Ilia Brusch d’un ton de sincère étonnement.
– Ce n’est même pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je n’ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.
– Bah!… fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le dire, et je me serais arrangé autrement.
– Vous oubliez que je me suis engagé à vous laisser toute liberté d’agir à votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n’empêche pas que je n’aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette solitude de la campagne.
– Affaire d’habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité, il y a moins de dangers en rase campagne qu’au cœur d’une grande ville où pullulent les assassins et les rôdeurs.
– Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jaeger, mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous traversons une région particulièrement mal famée.
– Mal famée!… se récria Ilia Brusch. Où prenez-vous ça, monsieur Jaeger?… J’habite par ici, moi qui vous parle, et je n’ai jamais entendu dire que le pays fût mal famé!
Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.
– Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s’écria-t-il. Vous seriez le seul, alors, à ignorer ce que tout le monde sait de la Bavière à la Roumanie.
– Quoi donc? demanda Ilia Brusch.
– Parbleu! qu’une bande d’insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.
– C’est la première fois que j’entends parler de ça, déclara Ilia Brusch avec l’accent de la sincérité.
– Pas possible!… s’étonna M. Jaeger. Mais on ne s’occupe pas d’autre chose d’un bout à l’autre du fleuve.
– On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé?
– Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s’agissait que de vols!… Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante kilomètres d’ici.
– Je comprends maintenant vos inquiétudes, dit Ilia Brusch. Peut-être même les aurais-je partagées, si j’avais été mieux renseigné. À l’avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité d’un village ou d’une ville, à commencer par notre halte d’aujourd’hui, que nous ferons à Gran.
– Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville importante.
– Je suis d’autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.
– Vous avez l’intention de vous absenter?
– Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement.
De Gran, où j’espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe jusqu’à Szalka, qui n’en est pas fort éloigné. C’est là que j’habite, comme vous le savez. Je serai, d’ailleurs, de retour avant l’aube, et notre départ, demain matin, n’en sera nullement retardé.
– À votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous ayez le désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il n’y a rien à redouter.
Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet entr’acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.
– C’est vraiment curieux, dit-il, que vous n’ayez jamais entendu parler de ces malfaiteurs du Danube. C’est d’autant plus curieux, qu’on s’est particulièrement occupé de cette affaire quelques jours après le concours de pêche de Sigmaringen.
– À quel propos? demanda Ilia Brusch.
– À propose de la constitution d’une brigade de police spéciale sous les ordres d’un chef que l’on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch, détective de Budapest.
– Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas autrement frapper. C’est long, le Danube, et il est peu commode de surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.
– C’est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait pas sans renseignements. De l’ensemble des témoignages recueillis résulterait, d’abord, un signalement presque certain du chef de la bande.
– Comment est-il fait, ce particulier-là? demanda Ilia Brusch.
– Comme aspect général, c’est un homme dans votre genre…
– Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.
– Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à peu près de votre taille et de votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.
– Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui voulait être comique.
– Il aurait, dit-on, de très beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l’on dit blonde. Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont formels, à ce qu’on prétend.
– C’est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s’il faut les passer tous au crible!…
– On sait encore autre chose. D’après les on-dit, ce chef serait de nationalité bulgare… comme vous-même, monsieur Brusch!
– Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d’une voix troublée.
– D’après votre accent, s’excusa Karl Dragoch d’un air innocent, je vous ai cru d’origine bulgare… Mais je me suis trompé, peut-être?
– Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte hésitation.
– Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court même de bouche en bouche.
– Oh alors!… Si l’on sait son nom!…
– Bien entendu, cela n’a rien d’officiel.
– Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien?
– À tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont ils ont à souffrir au compte d’un certain Ladko.
– Ladko!… répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion, arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille.
– Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l’œil son interlocuteur.
Mais déjà celui-ci s’était ressaisi.
– C’est drôle, dit-il simplement, tandis que l’aviron reprenait entre ses mains son éternel travail.
– Qu’est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce Ladko?
– Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n’est pas un nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois de drôle là-dedans.»
Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient d’ores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du pêcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune preuve décisive.
Comme l’avait prévu Ilia Brusch, il n’était pas encore deux heures de l’après-midi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche afin d’éviter, dit-il, d’être retardé par la curiosité populaire, et pria M. Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il s’arrêterait au cœur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec obligeance.
Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge amarrée, il sauta sur le quai, en quête de l’un de ses hommes.
Il n’avait pas fait vingt pas qu’il se heurtait à Friedrick Ulhmann. Un dialogue rapide s’engagea entre les deux policiers.
«Tout va bien?
– Tout.
– Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes à un kilomètre l’un de l’autre désormais.
– Ça chauffe, alors?
– Oui.
– Tant mieux.
– Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J’ai idée que nous brûlons.
– Compris.
– Et qu’on ne s’endorme pas! Du nerf! Qu’on se grouille!
– Comptez sur moi.
– Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n’est-ce pas?
– Entendu.»
Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra l’embarcation.
Si son repos ne fut pas troublé par l’inquiétude qu’il prétendait éprouver d’ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme des éléments déchaînés. À minuit, une tempête de l’Est se leva, en effet, et augmenta d’heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.
Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge, la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur n’hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles conditions, après une nuit qui n’avait pu manquer d’être fatigante.
La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l’aide du courant, ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c’est à peine si, après quatre heures d’efforts, elle était parvenue à une dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l’Ipoly, sur la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s’être rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné.
À ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la situation réellement critique. Si le Danube n’est pas comparable à la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames réussissent à s’y former lorsque le vent acquiert une grande violence. Il en était ainsi, ce jour-là, et malgré la hâte dont Ilia Brusch faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche.
Il ne devait pas l’atteindre.
Plus de cinquante mètres l’en séparaient encore, quand surgit un effrayant phénomène. À quelque distance en amont, les arbres qui garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve, cassés net au ras du sol, comme s’ils eussent été rasés par une faux gigantesque. En même temps, l’eau, soulevée par une incommensurable puissance, monta à l’assaut de la rive, puis se dressa en une lame énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge.
Évidemment, une trombe venait de se former dans les couches atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible ventouse.
Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d’un énergique coup d’aviron, il s’efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette manœuvre n’eut pas tout le résultat qu’il en attendait, c’est pourtant à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut.
Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita du moins la montagne d’eau qu’il soulevait sur son passage. C’est pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la manœuvre d’Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de grand rayon.
À peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, cette fois, manqué le but, l’embarcation fut presque aussitôt lâchée qu’aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague s’enfuyait en rugissant vers l’aval, tandis que la résistance de l’eau neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge.
Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un nouveau danger se révéla à l’improviste. Droit devant l’étrave, qui fendait l’eau avec la vitesse d’un express, le pêcheur aperçut tout à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l’air, suivait lentement le courant. L’embarcation, lancée dans l’enchevêtrement de ces racines, ne pouvait manquer de chavirer, d’être gravement endommagée tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d’effroi, en découvrant cet obstacle imprévu.
Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris l’imminence. Sans hésiter, il s’élança à l’avant de la barge, ses mains saisirent les racines qui s’échevelaient hors de l’eau, et, s’arc-boutant pour mieux lutter contre l’impulsion du bateau, il s’efforça de l’écarter de la direction dangereuse.
Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en raclant les racines, puis la tête de l’arbre encore couverte de ses feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle l’épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernières ramures. En vain, il voulut résister au choc. Perdant l’équilibre, il culbuta par-dessus bord et disparut sous les eaux.
À sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia Brusch, en voyant tomber son passager, s’était sans hésiter élancé à son secours.
Mais ce n’était pas chose facile d’apercevoir quoi que ce fût dans ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d’un furieux météore. Pendant une minute, Ilia Brusch s’y épuisa en vain, et il commençait à désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux, flottant, évanoui, entre deux eaux. À tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat d’ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage. Un homme évanoui n’est plus qu’une masse inerte dont le salut dépend uniquement de l’habileté du sauveteur.
Ilia Brusch eut tôt fait d’élever hors de l’eau la tête de M. Jaeger, puis, d’un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce temps s’était éloignée d’une trentaine de mètres. Il s’en rapprocha en quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et, d’une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le passager toujours privé de sentiment.
Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l’embarcation, et ce n’était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts, réussit toutefois à la mener à bonne fin.
Dès qu’il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l’un des coffres quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner énergiquement.
M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au sentiment du réel. L’immersion n’avait pas été longue, en somme, et il était à espérer qu’elle n’aurait pas de suites fâcheuses.
«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s’écria Ilia Brusch, dès qu’il vit son malade reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!
M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.
– Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques frictions. Rien de meilleur pour la santé qu’un bain au mois d’août!
– Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.
– Il n’y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C’est à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m’avez donné l’occasion d’un excellent bain.
Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d’oeil. Un bon coup d’eau-de-vie, et il n’y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch, plus ému qu’il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses coffres. La provision d’alcool était épuisée, et il n’en restait pas une goutte à bord de la barge.
– Voilà qui est vexant! s’écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps dans notre cambuse!
– Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d’une voix faible. Je m’en passerai fort bien, je vous assure.
Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un cordial ne lui eût certes pas été inutile.
– C’est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s’illusionnait pas sur l’état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur Jaeger. Laissez-moi faire. Ce ne sera pas long.
En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à la rive gauche où elle fut amarrée solidement.
– Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l’Ipoly. A moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce qu’il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.»
Cela dit, Ilia Brusch s’éloigna, sans attendre la réponse.
Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette. Il était plus brisé qu’il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un instant, il ferma les yeux avec lassitude.
Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un regard plus ferme de minute en minute.
La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l’un des coffres, qu’Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur, l’intérieur de ce coffre n’offrait à la vue qu’un amas d’objets hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y étaient entassés dans le plus grand désordre.
Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup? Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l’intéressait-il donc à ce point qu’il se souleva sur le coude, après quelques secondes d’attention, de manière à voir plus commodément dans le coffre béant?
Certes, ce n’étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosité de l’indiscret passager, mais, entre ces divers objets d’habillement, l’œil fureteur du détective venait de découvrir un objet digne de retenir son attention.
Ce n’était pas autre chose qu’un portefeuille à demi entr’ouvert, et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un portefeuille! Des papiers! C’est-à-dire une réponse, sans doute, aux questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.
Le détective n’y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de trahir, ce faisant, les lois de l’hospitalité, sa main s’allongea et plongea dans le coffre, d’où elle ressortit avec le portefeuille tentateur et son contenu, dont l’inventaire fut aussitôt commencé.
Des lettres, d’abord, que Karl Dragoch ne s’attarda pas à lire, mais que leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom. Rien d’intéressant dans tout cela.
Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le fît tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un autre sentiment qu’une sympathique émotion.
C’était un portrait, le portrait d’une jeune femme dont la parfaite beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n’est pas un artiste, et ce n’est pas d’admiration pour ce ravissant visage que battait le cœur de Karl Dragoch. A peine même s’il en avait regardé les traits. A vrai dire, il n’avait rien vu de ce portrait, rien qu’une simple ligne d’écriture en langue bulgare tracée au bas de la photographie. «A mon cher mari, Natcha Ladko», tels étaient les mots que pouvait lire Karl Dragoch éperdu.
Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées sur les singularités observées. Ladko! C’était bien avec Ladko, qu’il descendait le Danube depuis tant de jours. C’était bien ce dangereux malfaiteur, vainement pourchassé jusqu’alors, qui se cachait sous l’inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne.
Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille constatation? Il n’avait pas encore pris de décision, quand un bruit de pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine.
«Monsieur Dragoch! appela une voix au-dehors.
– Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.
– Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu’il aperçut son chef. J’ai vu votre compagnon s’éloigner tout à l’heure et je vous savais seul.
– Qu’y a-t-il? demanda Karl Dragoch.
– Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit.
– Cette nuit! s’écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l’absence d’Ilia Brusch au cours de la nuit précédente.
– Une villa a été pillée à proximité d’ici. Le gardien a été frappé.
– Mort?
– Non, mais grièvement blessé.
– C’est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son subordonné.
Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes, et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu’il venait d’apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de traces de l’accident dont il venait d’être victime. Il n’avait plus besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage.
Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d’Ilia Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son compagnon de route, et lui mettre à l’improviste la main sur l’épaule au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur. Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère dont il s’entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence de la nuit dernière concordant avec la découverte d’un nouveau crime, tout disait à Karl Dragoch qu’Ilia Brusch était bien le bandit recherché.
Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!… Voilà qui compliquait étrangement la situation!
Quelle apparence qu’un voleur, plus qu’un voleur, un assassin se fût jeté à l’eau pour l’en retirer? Et, quand bien même cette chose invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d’être arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur? Quel risque, d’ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il lui serait impossible d’échapper aux forces de police disséminées le long du fleuve, et, dans le cas où l’enquête aboutirait en effet au soi-disant pêcheur, on disposerait alors d’un plus nombreux personnel, et l’arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée.
Karl Dragoch, pendant cinq minutes, retourna sous toutes ses faces le cas de conscience qui s’imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia Brusch?… Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier gare, quitte à s’expliquer après?… Non, décidément. Répondre par cette trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le cœur. Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut, commencer l’enquête en oubliant provisoirement ce qu’il croyait savoir. Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir l’obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins face à face qu’il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de se mettre en défense.
Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch, son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s’absenter, en priant son hôte de l’attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se disposa à partir.
– Combien d’hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.
– Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel. Nous en aurons une dizaine avant ce soir.
– Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m’as-tu pas dit que le théâtre du crime n’était pas éloigné?
– Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann.
– Conduis-moi», dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.
Les deuxéchecsdeDragoch.
es Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un immense arc de cercle, dont l’extrémité occidentale se divise en deux branches secondaires. L’une va mourir au Danube à la hauteur de Presbourg; l’autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres du mont Pilis.
C’est au pied de cette médiocre montagne qu’un crime venait d’être commis, et c’est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu’il avait mission de poursuivre.
Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l’invitation de Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s’était arrêtée devant une misérable auberge construite à la base de l’une des collines par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube.
La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes se dirigeant, l’une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, celle du Nord à la courbe qu’il décrit en face du mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran, l’auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d’un vaste compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant la batellerie.
Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l’Ouest à l’Est, s’infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluant de l’Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une demi-circonférence de faible rayon. Mais presque aussitôt, il se replie sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu’il n’abandonnera plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres.
Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine. Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient hermétiquement fermés.
«Holà, oh! de l’auberge!… appela, en heurtant la porte du manche de son fouet, l’un des deux hommes qui conduisaient la charrette.
– On y va! répondit de l’intérieur l’aubergiste réveillé en sursaut.
Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre du premier.
– Que voulez-vous? interrogea sans aménité l’aubergiste.
– Manger, d’abord; dormir, ensuite, dit le charretier.
– On y va, répéta l’hôte qui disparut dans l’intérieur. Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la cour, ses conducteurs s’empressèrent de dételer leurs deux chevaux et de les conduire à l’écurie, où une large provende leur fut distribuée. Pendant ce temps, l’hôte ne cessait de tourner autour de ces clients matinaux. Évidemment, il n’eût pas demandé mieux que d’engager la conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de lui donner la réplique.
– Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l’aubergiste. Vous avez donc voyagé pendant la nuit?
– Il paraît, fit l’un des charretiers.
– Et vous allez loin comme ça?
– Loin ou près, c’est notre affaire, lui fut-il répliqué. L’aubergiste se le tint pour dit.
– Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l’autre charretier qui n’avait pas encore ouvert la bouche. Nous n’avons aucune raison de cacher que nous allons à Saint-André.
– Possible que nous n’ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d’un ton bourru, mais ça ne regarde personne, j’imagine.
– Évidemment, approuva l’aubergiste, flagorneur comme tout bon commerçant. Ce que j’en disais, c’était histoire de parler, simplement… Ces messieurs désirent manger?
– Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.»
La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi, et c’est pourquoi ils ne s’oublièrent pas à table. La dernière bouchée prise, ils s’empressèrent d’aller chercher le sommeil, l’un sur la paille de l’écurie, près des chevaux, l’autre sous la bâche de la charrette.
Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande salle de l’auberge. Reposés maintenant, ils s’attardèrent. Au dessert succédèrent les verres d’eau-de-vie qui disparaissaient comme de l’eau dans ces rudes gosiers.
Au cours de l’après-midi, plusieurs voitures s’arrêtèrent à l’auberge et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l’hôtelier ne pouvait que s’applaudir d’avoir la tête solide réclamée par sa profession, car il trinquait avec tous ses client les uns après les autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles libations.
Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d’aliment. Le crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l’envers. La nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel.
L’aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était grièvement blessé; que ce crime était sans doute l’œuvre de l’insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant d’autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour la surveillance du fleuve.
Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait l’événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement d’exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l’écart, mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d’eux, car ils ne pouvaient manquer de s’intéresser à ce qui passionnait tout le monde.
Cependant, le bruit s’apaisa peu à peu, et vers six heures et demie du soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d’où le dernier consommateur venait de s’éloigner. L’un d’eux interpella aussitôt l’aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci s’empressa d’accourir.
«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.
– Dîner, répondit un charretier.
– Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l’aubergiste.
– Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit…
– A la nuit!… s’étonna l’aubergiste.
– Afin, continua son client, d’être dès l’aube sur la place du marché.
– De Saint-André?
– Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.»
L’aubergiste